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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 ***
+
+[Illustration]
+
+ANDRÉ
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes
+enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse
+fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et
+cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande,
+blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas
+somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je
+finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à
+saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles
+vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il
+semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions,
+doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des
+appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes
+vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que
+les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins
+fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à
+cause de la ténacité de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et
+si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des
+caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature
+épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien
+trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais,
+partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son
+majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées
+menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en
+terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie
+n'eût causé de dégâts sur sa récolte.
+
+Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon
+élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent
+ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux
+murs du château de Morand.
+
+Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette
+existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de
+ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et
+résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord
+établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
+son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et
+tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
+exagérait l'avenir à ses yeux.
+
+Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé
+cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un
+caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou
+caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se
+contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la
+persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son
+entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité
+patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la
+lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
+
+André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une
+insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les
+hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était
+inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en
+avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et
+resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un
+instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur
+intimidé tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et
+maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas
+rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de
+pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à
+contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le
+moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
+grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs
+d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus
+d'explications orageuses à affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les
+désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait
+pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se
+piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion
+qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui
+bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors.
+Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était
+_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son père.
+
+M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement
+il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre
+sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait
+secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain
+de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument
+retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une
+colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son
+front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des
+douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il
+appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le
+soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+réservé à ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune
+poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa
+tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et
+le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la
+plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes
+du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.
+
+André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande
+assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eût songé à reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où
+la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]
+
+C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux
+rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les
+chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques
+de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à
+l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de
+les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins
+fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était
+son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités
+différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas
+venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut
+bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la
+journée.
+
+Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,
+c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque
+distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une
+taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était
+arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la
+force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et
+formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches
+entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de
+voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.
+
+[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva
+un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des
+points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à
+arracher des herbes, car il était taché de vert.
+
+André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une
+pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un
+sonnet de Pétrarque.
+
+Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout après, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune
+fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et
+un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir
+de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son
+petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été
+aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid
+moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades
+solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les
+réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et
+par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que
+sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
+qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au
+jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-mêmes les ministres de la fatalité.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de
+_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières
+amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler
+à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il
+eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le
+camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément
+tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande
+loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que
+l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
+d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à
+toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il
+y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la
+seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.
+
+Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec
+sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,
+effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses
+ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié
+par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire
+partout où le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être
+amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il
+fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient
+propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où
+la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes
+ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de
+fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon
+droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs
+prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la
+beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus.
+L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les
+divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue
+contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au
+dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de
+femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque
+ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte
+toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette
+s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec
+un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente
+illimitée du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents.
+On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidélité ou entaché de ridicule.
+
+Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais
+la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune
+précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce
+caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux.
+Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de
+hardiesse et de bonté qui ne trompe pas.
+
+Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André,
+en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il
+mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne
+fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de
+_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement
+un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_.
+
+Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la
+société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid;
+lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui
+avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui
+plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de
+deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute
+force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut.
+D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était
+surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès
+d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière
+à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux,
+vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne
+un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les
+beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la
+main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six
+jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer.
+
+--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur
+leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la
+main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+André secoua la tête.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son
+de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias.
+C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes
+nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée
+mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas à détruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la
+beauté soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère,
+matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée
+et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active,
+silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine.
+Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part.
+
+Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles
+de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La
+maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches,
+rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la
+maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des
+grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait
+digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses
+ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme
+du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à
+son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille
+impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus
+splendide de cheveux crêpés.
+
+A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans
+cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste
+s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son
+mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la
+conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble
+(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière,
+et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé,
+beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du
+tout.
+
+André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre:
+En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé;
+que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite
+pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique!
+
+--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses
+ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut!
+écoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'écrièrent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand
+une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n
+est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses
+ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de
+princesse, elle s'en défendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes
+trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette
+précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal à propos.
+
+--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une
+bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville.
+
+«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+bégueulisme.»
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles
+examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame
+Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût,
+et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une
+réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à
+son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.
+
+--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du goût.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+légèrement du talent de Geneviève.
+
+--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coûte bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lésinent misérablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages
+de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets
+des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation,
+après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans
+une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et
+d'égards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une
+couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payée fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et
+il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal
+de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à
+Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être
+pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne
+comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même?
+
+--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins?
+
+--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son état.
+
+--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à
+l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit
+s'élève-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la première venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme.
+Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
+amants, celle-là!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à
+eux!
+
+--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à
+vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop
+fière pour être votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les
+épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui
+plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant
+après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la
+trace de sa belle rêveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut
+quitté la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à
+le guérir de cet ennui-là.
+
+--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre.
+
+--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André.
+
+--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un
+médecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces
+amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André
+deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer.
+
+--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je
+réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air très-sérieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même
+André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat
+d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de
+Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec
+ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
+
+--Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle
+aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse
+d'écouter quelque galant.
+
+Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrières d'Henriette.
+
+Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Geneviève et Henriette arrivées.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la
+maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!»
+
+Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là?
+
+--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette
+fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!
+
+En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite
+et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et
+très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée
+par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien
+à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au
+défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait
+elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André
+reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe,
+au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des
+épaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à
+la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+à m'en tenir les côtes en les regardant.
+
+--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes?
+
+--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André,
+il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon
+mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque
+par-dessus la tête.
+
+--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un
+château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a gardé le nom de Château-Fondu.
+
+--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.
+
+--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres
+ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a
+une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Geneviève dans les prés.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au
+Château-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Geneviève?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de
+leur frère.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider.
+
+--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Geneviève en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous êtes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante,
+vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous,
+Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible.
+
+--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il
+faut nous mettre en quête d'une seconde voiture.
+
+--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André.
+
+--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, à cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter
+Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui
+fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société.
+
+Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier
+vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté
+douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.
+
+«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts
+qui pussent vous en remontrer.»
+
+Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention à elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en fâcher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses
+lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup
+il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes
+filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse
+et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André
+avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière
+générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément.
+
+Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans
+toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que
+rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées
+élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les
+appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre
+pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée
+des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres,
+des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes
+aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être
+à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle
+ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme
+religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?
+
+La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et
+qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et
+les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un
+troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas?
+Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature
+extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poëmes.
+
+Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans
+l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une
+lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude
+entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard
+providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et
+de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les
+aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir
+d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme
+s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une
+nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la
+préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de
+ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait
+égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenêtre.
+
+
+
+VI.
+
+André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de
+demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible
+réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des
+plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade
+en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en
+jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées
+épouvantables!
+
+--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait
+rien à son angoisse.
+
+Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à
+marcher à grands pas.
+
+André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+«Quel a été l'effet de la thériaque?»
+
+André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'êtes bon à rien, vous.»
+
+André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver
+un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de
+l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver
+mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.
+Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumée de son affection:
+
+«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»
+
+C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en
+sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à
+un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir
+victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»
+
+Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa
+désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le
+gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont
+la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;
+il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du
+marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et
+le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à
+chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en
+proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,
+était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître
+son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue
+comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son
+coursier de modérer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et
+le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de
+sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible
+pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les
+habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les
+regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»
+
+Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces
+commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dédaigner et de sourire.
+
+Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée
+était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec
+laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la
+conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant
+à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de
+chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André
+tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas
+d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du
+vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs.»
+
+André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,
+il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et
+remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.
+
+Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une
+sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il
+allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.
+Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui
+confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi.»
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du
+château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que
+l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la
+place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière
+et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût
+articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes
+ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière
+envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la
+chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force
+voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez
+encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu
+déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre
+fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment
+j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.
+J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir.»
+
+Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à
+son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas
+trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et
+l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraîchissements.
+
+André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père
+le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa
+permission.
+
+André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt
+à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste
+et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle
+était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures
+du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point
+casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et
+la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et
+s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui
+connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec
+inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du
+cheval et du char à bancs enlevés.
+
+Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société
+Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait
+aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais
+autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de
+ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraître.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur
+affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures
+antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces
+usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus
+huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le
+résultat d'un orgueil très-bien raisonné.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de
+mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et
+poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le
+dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans
+pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers
+étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.
+Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère
+d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au
+lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât
+à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain
+au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce
+procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à
+l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire
+l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le
+canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir
+plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.
+
+Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il
+l'entendît, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de
+rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à
+quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur
+toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable
+vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de
+retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la
+porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,
+dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que
+ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultés. Va-t'en vite.»
+
+André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de
+voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui
+disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon
+d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à
+l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le
+hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout
+essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un
+paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs
+ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?
+
+--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point
+dépassé.
+
+«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui
+devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta
+d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de
+bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur
+désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph,
+à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du
+char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière
+dont elles s'étaient comportées dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme,
+dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère
+Justine?
+
+La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il
+comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine
+l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un
+quart d'heure sans aucune cause appréciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut
+fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de
+la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles?
+
+--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève?
+
+--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au
+contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout.
+
+--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas
+plus avancée.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je
+continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser à des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser:
+j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquât davantage.
+
+André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein
+d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre
+infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Geneviève la cause de cet étonnement naïf.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de
+déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur André.
+
+Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être
+presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup
+comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible
+clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage
+délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les
+âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»
+
+Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait
+regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une
+de ces belles étoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on désire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici
+trois: répondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en
+riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de
+Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi
+donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre
+abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et
+de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires,
+et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas
+aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de
+se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une
+solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre,
+cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation
+une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette
+noble nature et la révéler à elle-même.
+
+Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se
+sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de
+cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui
+avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en
+lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du
+feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève.
+
+Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il
+songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la
+possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents
+les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait
+s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent.
+Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances
+où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance
+de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il
+brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de
+Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer
+que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs
+de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit
+défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces
+heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières.
+Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il
+se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce
+fût.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air
+le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.»
+
+L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage.
+
+«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit
+en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres.
+«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hespéridés.»
+
+André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il
+reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa
+recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long
+de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée,
+sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité
+un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le
+refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, où peut-il être, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte
+entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au
+troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha
+de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à
+toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se
+reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit
+presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver.
+Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de
+l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et réussit à lire:
+
+ GENEVIÈVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il
+vous plaît_.
+
+André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de
+cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller;
+mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de
+renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière
+porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut
+distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas
+seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise
+et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.»
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux
+et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un
+ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois
+très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à
+répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il
+répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel
+M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.»
+
+Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse
+d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et,
+quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence?
+
+André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai
+été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève.
+Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.
+
+--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est
+obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de
+pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de
+céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces
+trésors.
+
+Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant
+une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable
+fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop
+régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont
+sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenêtre.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes
+les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans
+une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.
+
+--Êtes-vous sûr de cela?
+
+--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur.
+
+--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à
+m'instruire, je vous en prie.
+
+André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à
+louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères
+de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa présence désirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris
+des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+méthode admirable et d'une clarté parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-même.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus méchants propos.
+
+--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes
+aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté
+peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-là...
+
+--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à
+coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé
+échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai
+dit. Je déraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et
+le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que
+sa raison.
+
+«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous.»
+
+Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit
+de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même,
+elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au
+frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener
+derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir
+rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André
+lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus
+vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de
+ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois
+un conte de fées.
+
+Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer
+ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à
+elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence.
+«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement.
+Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans
+les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville
+jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié,
+il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma
+réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et
+apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.»
+
+Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se
+tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans
+émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une
+partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être
+voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas
+qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie
+comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable
+derrière elle. Elle se retourna et vit André.
+
+Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été
+un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que
+de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.»
+
+La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur
+Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le
+bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils
+étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de
+Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation.
+Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours
+avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec
+vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation,
+les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à
+ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au
+chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mystérieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa
+conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs,
+ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs,
+perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette
+magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de
+l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à
+verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait
+recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever
+jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière;
+tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand
+la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec
+Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une
+intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le
+mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure
+dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons
+du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître
+traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons
+l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer
+enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant
+laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être
+bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était
+engagée.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à
+une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce
+n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite
+irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles
+honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière
+laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste:
+elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection
+à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé
+aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue
+savante, mais elle ignorait encore à quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la
+ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où
+Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de
+lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle
+n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin,
+en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine
+s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si
+glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira
+sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle
+seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention
+cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et
+même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations:
+elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était
+résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir
+embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de
+sourire.
+
+--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensée.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son
+amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est,
+Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent
+aussi pâles que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans
+remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître
+tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande
+éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On
+n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces
+bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève
+première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas
+descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une
+infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être
+encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en
+disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout,
+disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son
+père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin à la journée.
+
+--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en
+quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu
+aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu
+être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les
+figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit
+Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chère.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le nôtre.
+
+--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je
+cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à
+tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève
+a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi
+Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu
+as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux
+Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de
+deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par
+les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être
+pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et
+arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela
+était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces
+demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en
+faire part à quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à
+travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne
+m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air
+un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent,
+comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève,
+dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même
+disgrâce aux yeux du public.
+
+Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un
+profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux
+mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se
+glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les
+plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun
+étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la
+répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en
+train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur
+ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette
+puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion
+délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes
+les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en
+s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la
+fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage
+et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes
+d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête
+brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était
+d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la
+surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec
+rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait
+réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de
+la réalité.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit
+ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent
+théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout
+la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes
+érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce
+n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succèdent sans hésitation.
+
+Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un
+caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et
+méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses,
+moitié amères, avaient dû lui causer.
+
+Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle
+crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt.
+Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui
+répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa
+journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de
+l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et
+rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne
+pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un
+mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte.
+
+Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous
+parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.»
+
+André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.»
+
+André devint pâle comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Geneviève est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuée!
+
+--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+méchante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+André, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette
+fausseté?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette
+intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous
+de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de
+Geneviève, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est
+un mensonge infâme.
+
+Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société
+refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde
+et pour avoir méprisé ses égaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger
+peut-être, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes espérances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré?
+
+--Mais que faire? dit André avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Êtes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme,
+vous l'épouseriez.
+
+André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effaré.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu?
+puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de
+terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser!
+
+--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou,
+transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son
+entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son
+consentement?
+
+André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta
+silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, répondit-il.
+
+--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai;
+j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'héritage de votre mère?
+
+--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève!
+ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrangé votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil
+sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas?
+
+--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons
+avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux
+que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié
+sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop
+modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille...
+Attendez-moi là.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai
+jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des
+amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans
+l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée
+lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang
+était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.
+
+Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout à fait sauvée.
+
+--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes
+soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle
+coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est là.
+
+--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci?
+
+--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends
+pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur,
+Geneviève.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si pressé à me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et
+toi-même tu t'en repentiras.
+
+--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je
+dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela André.
+
+Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses
+affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André
+entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.
+
+--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une
+méchante; tu méconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut
+choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait André tête à tête.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air
+étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait
+à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.
+
+Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était
+flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle
+pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait
+avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût
+à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite
+qu'elle à rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et
+réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.
+
+--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien
+peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je
+ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.
+
+--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin
+de mon amitié?
+
+--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de
+confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures
+d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.
+
+--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons
+de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-là je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André:
+nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang,
+vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu
+être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant
+d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+mériter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une
+ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos
+leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour
+l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment
+voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à
+présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la
+leçon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques
+idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+resté malheureux.
+
+Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première
+fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une
+étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue
+grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé
+pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner
+avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler
+moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains
+brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop
+passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec
+abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.
+
+André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de
+l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?
+
+--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma
+chère Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas
+sérieusement que vous parliez?
+
+Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui
+dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je
+pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.»
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit
+d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement
+la main d'André en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un
+jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que
+vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure?
+
+--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser.
+
+André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment
+il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir
+pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était
+resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre auprès de moi?»
+
+Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola
+bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise
+de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà
+vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité
+universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être
+le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.
+
+De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André,
+ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait
+de n'être jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna
+sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle
+n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure
+avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et
+calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle,
+André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans
+le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.»
+
+En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son
+miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la
+beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit
+resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et
+tous les autres!»
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était
+avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et
+elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait
+toussé pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible
+cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si
+sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je
+l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos
+conférences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au
+milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri,
+et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a coloré les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que
+l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité
+et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles!
+quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant.
+
+André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baisé des cheveux?»
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la
+seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à
+peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son
+poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente.
+Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la
+petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui
+d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut
+pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme
+virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour
+qu'il avait enseigné.
+
+Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière,
+celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?»
+
+Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!»
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort
+contrarié, au contraire.
+
+--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que
+depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même
+à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?...
+
+--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait
+naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des
+jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de
+quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour
+et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son
+grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin.
+
+--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève?
+
+--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu
+là?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu,
+mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière
+question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et
+que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de
+Geneviève.
+
+--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au
+nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi
+les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeûné.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Geneviève l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être
+professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+même tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu
+jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse?
+
+--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans
+réparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en
+haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je
+veux être son amant, et voilà tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais
+établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et
+tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.»
+
+Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta
+peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir
+André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété
+plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse
+d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire,
+il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et
+résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas
+son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.
+
+--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père.
+
+André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval à l'écurie.
+
+--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de réplique.
+
+André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père
+jusqu'à sa chambre.
+
+--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., répondit André timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.
+
+--Où allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Où passez-vous toutes les après-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?
+
+André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit
+et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut à la chasse.
+
+André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+prétendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et
+signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance
+intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre
+s'imaginant avoir désobéi.
+
+Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à
+Joseph d'aller déjeuner avec lui...
+
+--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassière.
+
+Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse
+toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers
+le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui
+écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique
+Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le
+petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le
+transportèrent d'amour et de douleur.
+
+«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même,
+mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec
+désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner
+des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André!
+quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»
+
+André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne
+de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus
+fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père.
+Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans
+qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la
+colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme
+tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers
+prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici
+cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le
+découragement et l'inertie.
+
+Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité
+et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse
+irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans
+sa journée.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité
+de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?»
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue,
+il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquête.
+
+--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève.
+
+--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est
+sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le
+délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où
+m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon
+inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin
+de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était
+en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous
+ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.
+
+--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude.
+
+--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-être pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui.
+
+--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du
+château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.
+
+--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Geneviève.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un
+siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le força de passer sous un des six
+réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il
+craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En
+voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin
+pour entendre.
+
+C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval.
+Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser.
+
+«Tenez-moi bien!» criait Joseph.
+
+Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph,
+c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère;
+mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait
+emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, répondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même
+de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitié pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Geneviève.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre
+François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie à pied que de surmener François.
+
+--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte.
+
+François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut
+arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop
+embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux
+genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François
+commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage
+à cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.
+
+--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut
+guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah
+ça! prenez garde à vous.
+
+Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit
+à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph
+s'aperçut qu'il avait perdu le gué.
+
+--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Geneviève.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans
+les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous
+n'en serons pas moins pâture à écrevisses.
+
+--Retournons en arrière, dit Geneviève.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'écume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa
+jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et
+toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la
+regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans
+l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et
+recommandons-nous à Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau.
+
+«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si
+un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec André.»
+
+Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit
+courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»
+
+Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber
+jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses
+dents: «Ah! cette petite jambe!»
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille.
+
+--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un
+accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et,
+en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il
+n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de
+l'avoir tant remarquée en un semblable moment.
+
+Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait
+laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être
+sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider
+à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je
+crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la
+nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule
+et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage.
+
+«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand.
+
+Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès
+de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le
+marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son
+autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette
+_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer
+Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva
+à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait
+faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine
+impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait
+un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé
+malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La
+_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour
+empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont
+forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au
+reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une
+prochaine épidémie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait
+indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête,
+et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la
+longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était
+agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au
+milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle
+interpréta son silence et s'écria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à
+craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre,
+mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains
+jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut
+profondément touché.
+
+--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure à vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.»
+
+
+
+XIV.
+
+Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par
+où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa
+la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à
+faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre
+à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se
+traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas
+à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes
+du château de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient
+debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme
+vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers
+les cours. La vieille cuisinière se signa en disant:
+
+--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la
+cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_
+vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir.
+
+--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre
+mère qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils
+s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux
+fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André.
+Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:
+
+«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?»
+
+Geneviève tomba à genoux.
+
+--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais
+c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté
+d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la
+gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit
+d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin
+et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher
+André....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons!
+emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures.
+
+--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois
+dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans
+sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il
+fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André?
+
+--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.
+
+En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du
+lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à
+un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous?
+
+--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse,
+dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune
+fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre
+à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien.
+
+Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de
+chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son
+village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté
+le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils
+éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre
+sa situation.
+
+En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son
+accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il
+distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine
+commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève
+qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf
+et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère.
+
+--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tête débile de son ami.
+
+--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa
+maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un
+religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son
+amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec
+inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de
+l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule
+de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée.
+Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son
+malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une
+sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer
+les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les
+objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt
+la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève
+à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le
+corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il
+s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la même souris.
+
+Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.
+
+Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle
+céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux
+visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle
+que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui
+frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer.
+
+Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire,
+s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix
+basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André
+et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci
+s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder
+la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un
+signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui
+parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:
+
+--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de
+l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le
+malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre
+agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il
+avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la
+réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales;
+je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna
+tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès
+rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais
+soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés
+cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la
+réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit
+méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui
+serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense.
+
+Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si
+difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le
+coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle
+était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui
+la séparait déjà du passé.
+
+Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs,
+voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur
+de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle
+savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir,
+Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le
+poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur.
+
+Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la
+douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il
+guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne
+savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_
+
+Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque
+jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph
+répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père
+avec désespoir.
+
+--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.
+
+--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et
+de le protéger dans son malheur.
+
+Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais.
+
+«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement
+et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Geneviève?»
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit
+vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que
+vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant
+la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette
+cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André,
+et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses
+inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et
+à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir;
+que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes;
+je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je
+l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'êtes pas fâchée contre André?
+
+--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà
+ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante;
+il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité
+de son père.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules.
+
+--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles
+résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus
+honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut
+que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le
+fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil
+démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il
+est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi.
+
+En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son
+inviolable pureté.
+
+«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...»
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève,
+étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en
+vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!»
+
+Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se
+résigna à cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence
+consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_.»
+
+Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.
+
+--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un
+dédain glacial.
+
+--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la
+tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la
+risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet.
+Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la
+porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une
+heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!»
+
+En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la
+ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le
+sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais
+rassurée...
+
+--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y conçois rien!...
+
+--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbécile-là est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ;
+car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le
+voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de
+toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah!
+Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux
+grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux
+étincelèrent.
+
+--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre.
+
+--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas
+cachetée, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève
+écrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et
+moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié?
+
+--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller
+aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.
+Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé
+mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»
+
+Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la
+précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans
+la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie
+incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions
+d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de
+Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,
+trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de
+roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le château de Morand.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur
+à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève
+et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle
+et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta
+sur la table. André lut:
+
+ «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si
+ mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les
+ instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à
+ m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le
+ supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+ sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'écria André au désespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé
+à épouser Geneviève?
+
+--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?
+as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et
+prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je
+chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il
+faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la
+ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.»
+
+Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint.
+
+--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parlé?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand
+on l'irrite?
+
+--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras
+jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né
+faible, et l'on m'a opprimé...
+
+--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne
+fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma
+parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève.
+Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre
+départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une
+résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être
+sacrifiée à une amourette de roman.
+
+--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma
+respectée Geneviève.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr
+pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute,
+André, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes
+aujourd'hui à me rendre fou.
+
+--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est
+déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta
+maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure à présent que le jour de sa première communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes
+mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'écria André en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai
+pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je
+m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée.
+Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit:
+«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni
+Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur
+du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à
+André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de
+roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de
+Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André,
+cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette
+rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et
+de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à
+Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était
+bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce
+d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal.»
+
+C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir
+passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à
+hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève.
+
+--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui
+dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide.
+J'exécuterai aveuglément tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous
+procédons cavalièrement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air
+froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis
+s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux
+de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père
+le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici à un an?
+
+--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père
+aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se
+frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser
+une...»
+
+André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un
+déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon
+très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au
+monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande
+responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant
+les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à
+entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la
+servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au
+milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!»
+
+André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des
+explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la
+servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement
+à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.
+
+Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé
+par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa déclamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante
+qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées
+à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y
+attendais. Le char à bancs est prêt; partons.»
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son
+cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la
+première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus.
+Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent
+Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le
+corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet,
+qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin,
+et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si
+douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph
+à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers
+son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra
+la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache.
+
+Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure
+d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière
+étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à
+L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire,
+par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis,
+après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce
+mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais
+recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la
+persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette
+persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les
+conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse.
+Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une
+première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux
+pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou
+à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de
+sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se défendre de l'exprimer.
+
+«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme
+dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les
+devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se
+condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.»
+
+André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin.
+Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de
+Geneviève.
+
+Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle
+aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer
+à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes.
+Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la
+pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence
+de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules
+auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs
+jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement.
+
+L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois,
+lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes
+visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont
+Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours
+généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre,
+l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André
+dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors
+elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et
+s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et
+la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui
+était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère?
+
+Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son
+cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de
+frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et
+s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André
+s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu
+dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus
+passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à
+cette dernière caresse brûlante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés
+du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui
+Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat
+inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre
+femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui
+ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au
+moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à
+l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins
+cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus
+de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un
+ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus
+à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir,
+Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut
+l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie
+avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa
+fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir
+bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est
+éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son
+argent pour s'enrichir.»
+
+André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à
+sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier
+tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet
+effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André
+était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti,
+et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus
+honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait
+avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et
+il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de
+famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage;
+l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié;
+l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et
+sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre
+en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout
+ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et
+tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.»
+
+Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la
+révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte
+à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa
+colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires
+plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a
+été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que
+je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.»
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mécontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le
+conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à
+Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à
+André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à
+la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-même pour ne pas se déconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai
+emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la
+sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le
+désespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à
+moi, il renonça à exécuter ce jour-là.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la
+maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous
+courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et,
+après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char
+à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une
+peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps,
+j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette
+dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir,
+vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer
+jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible
+de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la
+conduite d'un traître envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donné de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André,
+disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait
+un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il
+était si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garçon-là est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même
+avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille
+amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je
+me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi?
+
+--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas
+l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus
+sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre
+l'autorité sacrée des parents!
+
+Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il
+y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait
+jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph,
+il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui
+un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait
+acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti.
+
+--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_
+sur vos terres.
+
+--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien!
+tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous
+les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça
+me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à
+mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la
+trace d'un lièvre sur nos guérets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air
+superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là
+pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois
+bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de
+Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière
+de courir. Elle doit être pleine.
+
+--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah!
+par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits
+messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et
+mamans à leur tour.
+
+--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre
+tué sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de
+lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée,
+hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion.
+
+En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui
+au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être
+avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut
+trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en
+sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph
+s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé
+son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan
+territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance
+à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle
+des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a
+dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.»
+
+[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa
+tomber sa jolie tête.....]
+
+Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme
+frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux
+comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir
+du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en
+pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent à en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme
+les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.
+
+--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins,
+les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés.
+J'ai changé tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement
+mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeât de maître!»
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en
+procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.
+
+Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il
+s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient
+l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages,
+parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis
+la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obéissent.
+
+--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez
+pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les
+moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme
+celui-là.
+
+--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de
+mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura
+retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie,
+pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en
+jachères!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André
+aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+bâtiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.
+
+--Le bétail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est
+planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une
+séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé
+à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les
+ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma
+chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que
+faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?
+
+Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec
+simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à
+André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait
+ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations,
+et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait
+triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans
+le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être
+dépouillé de tout cela!»
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voilà vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable
+et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.
+
+--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez
+quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites bêtes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave...
+Vous faites au moins douze pièces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraîchissante.
+
+--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné,
+réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler auprès de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.
+
+--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa
+Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voilà bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux
+d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer
+à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.
+
+--Je n'en suis que trop sûr.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons
+qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.
+
+--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir.
+Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les
+procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage
+maternel.
+
+--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagère.
+
+--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il
+savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il
+espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant
+de porter sa généreuse proposition aux insurgés.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou
+par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à
+ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de
+toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces
+paroles qu'il comprenait à peine.
+
+Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son
+côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien
+de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme
+enceinte. Où est André?
+
+--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promène-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à
+l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvreté où se consumait Geneviève.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitié de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est
+capable de me haïr si je viole sa défense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches
+et me laisser faire.
+
+André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une
+foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite
+lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il
+l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout
+est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.
+
+ «MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux
+ instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»
+
+«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables
+mensonges.»
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au
+marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était
+si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André
+était ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par
+dépit, s'était grisé aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie
+d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au
+silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste,
+Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce
+et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des
+égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être
+accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une
+chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué
+sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la
+résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand
+le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son
+fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était
+méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté
+André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près
+d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête
+femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec
+lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât
+un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'espérance de me dépouiller.»
+
+Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle
+n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution.
+
+Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de
+petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut
+glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon
+insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui
+demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop
+malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un.
+Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un
+renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base
+de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer
+avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas
+née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle
+avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la
+première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de
+tous ses maux le jour où elle deviendrait mère.
+
+Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant
+qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui
+procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle
+décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était
+venu.
+
+Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension
+alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du
+besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle
+fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire
+pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.
+
+André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette
+nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter
+à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il
+promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André
+n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux.
+Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un
+sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à
+son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son
+maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté
+les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et,
+ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces
+moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue
+de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui
+était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de
+l'autre le frappa à la poitrine.
+
+Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du
+marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les
+doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton
+père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André
+laissa tomber le couteau et s'évanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène
+déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas
+savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont
+il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état
+effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme
+d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le
+marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la
+vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant
+ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner
+l'exemple.»
+
+Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de
+la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières
+accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la
+tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était
+mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs
+qui devaient la délivrer de la vie.
+
+Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous
+étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie
+Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces
+moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle
+demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une
+manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours
+préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai
+aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de
+moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!»
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André
+agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause
+de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et
+précieux.»
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre
+André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le
+connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui
+avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à
+sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du
+passé.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs
+qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des
+tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai
+plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et
+froide.
+
+--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme.
+
+André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte.
+
+André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les
+yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce
+vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge
+d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'André.
+
+
+FIN D'ANDRÉ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 ***
diff --git a/13431-8.txt b/13431-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..c12d002
--- /dev/null
+++ b/13431-8.txt
@@ -0,0 +1,7415 @@
+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Andre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ANDRÉ
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes
+enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse
+fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et
+cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande,
+blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas
+somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je
+finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à
+saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles
+vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il
+semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions,
+doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des
+appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes
+vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que
+les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins
+fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à
+cause de la ténacité de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et
+si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des
+caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature
+épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien
+trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais,
+partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son
+majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées
+menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en
+terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie
+n'eût causé de dégâts sur sa récolte.
+
+Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon
+élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent
+ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux
+murs du château de Morand.
+
+Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette
+existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de
+ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et
+résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord
+établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
+son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et
+tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
+exagérait l'avenir à ses yeux.
+
+Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé
+cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un
+caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou
+caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se
+contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la
+persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son
+entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité
+patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la
+lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
+
+André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une
+insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les
+hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était
+inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en
+avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et
+resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un
+instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur
+intimidé tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et
+maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas
+rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de
+pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à
+contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le
+moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
+grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs
+d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus
+d'explications orageuses à affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les
+désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait
+pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se
+piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion
+qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui
+bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors.
+Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était
+_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son père.
+
+M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement
+il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre
+sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait
+secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain
+de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument
+retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une
+colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son
+front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des
+douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il
+appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le
+soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+réservé à ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune
+poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa
+tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et
+le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la
+plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes
+du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.
+
+André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande
+assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eût songé à reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où
+la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]
+
+C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux
+rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les
+chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques
+de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à
+l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de
+les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins
+fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était
+son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités
+différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas
+venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut
+bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la
+journée.
+
+Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,
+c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque
+distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une
+taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était
+arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la
+force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et
+formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches
+entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de
+voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.
+
+[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva
+un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des
+points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à
+arracher des herbes, car il était taché de vert.
+
+André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une
+pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un
+sonnet de Pétrarque.
+
+Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout après, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune
+fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et
+un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir
+de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son
+petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été
+aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid
+moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades
+solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les
+réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et
+par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que
+sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
+qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au
+jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-mêmes les ministres de la fatalité.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de
+_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières
+amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler
+à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il
+eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le
+camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément
+tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande
+loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que
+l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
+d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à
+toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il
+y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la
+seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.
+
+Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec
+sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,
+effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses
+ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié
+par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire
+partout où le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être
+amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il
+fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient
+propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où
+la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes
+ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de
+fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon
+droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs
+prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la
+beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus.
+L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les
+divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue
+contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au
+dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de
+femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque
+ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte
+toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette
+s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec
+un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente
+illimitée du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents.
+On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidélité ou entaché de ridicule.
+
+Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais
+la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune
+précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce
+caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux.
+Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de
+hardiesse et de bonté qui ne trompe pas.
+
+Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André,
+en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il
+mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne
+fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de
+_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement
+un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_.
+
+Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la
+société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid;
+lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui
+avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui
+plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de
+deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute
+force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut.
+D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était
+surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès
+d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière
+à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux,
+vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne
+un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les
+beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la
+main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six
+jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer.
+
+--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur
+leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la
+main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+André secoua la tête.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son
+de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias.
+C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes
+nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée
+mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas à détruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la
+beauté soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère,
+matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée
+et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active,
+silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine.
+Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part.
+
+Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles
+de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La
+maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches,
+rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la
+maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des
+grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait
+digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses
+ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme
+du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à
+son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille
+impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus
+splendide de cheveux crêpés.
+
+A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans
+cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste
+s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son
+mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la
+conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble
+(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière,
+et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé,
+beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du
+tout.
+
+André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre:
+En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé;
+que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite
+pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique!
+
+--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses
+ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut!
+écoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'écrièrent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand
+une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n
+est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses
+ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de
+princesse, elle s'en défendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes
+trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette
+précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal à propos.
+
+--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une
+bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville.
+
+«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+bégueulisme.»
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles
+examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame
+Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût,
+et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une
+réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à
+son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.
+
+--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du goût.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+légèrement du talent de Geneviève.
+
+--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coûte bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lésinent misérablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages
+de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets
+des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation,
+après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans
+une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et
+d'égards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une
+couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payée fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et
+il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal
+de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à
+Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être
+pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne
+comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même?
+
+--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins?
+
+--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son état.
+
+--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à
+l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit
+s'élève-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la première venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme.
+Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
+amants, celle-là!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à
+eux!
+
+--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à
+vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop
+fière pour être votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les
+épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui
+plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant
+après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la
+trace de sa belle rêveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut
+quitté la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à
+le guérir de cet ennui-là.
+
+--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre.
+
+--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André.
+
+--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un
+médecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces
+amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André
+deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer.
+
+--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je
+réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air très-sérieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même
+André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat
+d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de
+Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec
+ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
+
+--Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle
+aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse
+d'écouter quelque galant.
+
+Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrières d'Henriette.
+
+Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Geneviève et Henriette arrivées.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la
+maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!»
+
+Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là?
+
+--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette
+fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!
+
+En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite
+et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et
+très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée
+par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien
+à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au
+défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait
+elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André
+reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe,
+au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des
+épaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à
+la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+à m'en tenir les côtes en les regardant.
+
+--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes?
+
+--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André,
+il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon
+mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque
+par-dessus la tête.
+
+--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un
+château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a gardé le nom de Château-Fondu.
+
+--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.
+
+--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres
+ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a
+une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Geneviève dans les prés.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au
+Château-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Geneviève?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de
+leur frère.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider.
+
+--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Geneviève en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous êtes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante,
+vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous,
+Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible.
+
+--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il
+faut nous mettre en quête d'une seconde voiture.
+
+--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André.
+
+--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, à cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter
+Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui
+fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société.
+
+Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier
+vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté
+douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.
+
+«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts
+qui pussent vous en remontrer.»
+
+Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention à elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en fâcher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses
+lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup
+il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes
+filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse
+et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André
+avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière
+générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément.
+
+Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans
+toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que
+rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées
+élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les
+appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre
+pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée
+des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres,
+des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes
+aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être
+à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle
+ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme
+religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?
+
+La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et
+qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et
+les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un
+troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas?
+Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature
+extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poëmes.
+
+Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans
+l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une
+lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude
+entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard
+providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et
+de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les
+aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir
+d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme
+s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une
+nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la
+préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de
+ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait
+égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenêtre.
+
+
+
+VI.
+
+André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de
+demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible
+réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des
+plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade
+en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en
+jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées
+épouvantables!
+
+--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait
+rien à son angoisse.
+
+Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à
+marcher à grands pas.
+
+André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+«Quel a été l'effet de la thériaque?»
+
+André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'êtes bon à rien, vous.»
+
+André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver
+un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de
+l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver
+mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.
+Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumée de son affection:
+
+«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»
+
+C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en
+sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à
+un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir
+victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»
+
+Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa
+désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le
+gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont
+la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;
+il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du
+marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et
+le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à
+chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en
+proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,
+était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître
+son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue
+comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son
+coursier de modérer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et
+le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de
+sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible
+pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les
+habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les
+regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»
+
+Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces
+commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dédaigner et de sourire.
+
+Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée
+était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec
+laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la
+conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant
+à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de
+chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André
+tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas
+d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du
+vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs.»
+
+André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,
+il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et
+remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.
+
+Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une
+sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il
+allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.
+Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui
+confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi.»
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du
+château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que
+l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la
+place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière
+et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût
+articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes
+ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière
+envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la
+chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force
+voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez
+encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu
+déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre
+fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment
+j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.
+J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir.»
+
+Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à
+son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas
+trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et
+l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraîchissements.
+
+André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père
+le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa
+permission.
+
+André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt
+à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste
+et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle
+était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures
+du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point
+casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et
+la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et
+s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui
+connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec
+inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du
+cheval et du char à bancs enlevés.
+
+Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société
+Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait
+aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais
+autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de
+ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraître.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur
+affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures
+antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces
+usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus
+huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le
+résultat d'un orgueil très-bien raisonné.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de
+mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et
+poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le
+dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans
+pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers
+étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.
+Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère
+d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au
+lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât
+à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain
+au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce
+procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à
+l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire
+l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le
+canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir
+plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.
+
+Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il
+l'entendît, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de
+rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à
+quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur
+toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable
+vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de
+retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la
+porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,
+dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que
+ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultés. Va-t'en vite.»
+
+André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de
+voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui
+disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon
+d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à
+l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le
+hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout
+essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un
+paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs
+ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?
+
+--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point
+dépassé.
+
+«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui
+devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta
+d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de
+bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur
+désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph,
+à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du
+char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière
+dont elles s'étaient comportées dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme,
+dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère
+Justine?
+
+La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il
+comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine
+l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un
+quart d'heure sans aucune cause appréciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut
+fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de
+la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles?
+
+--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève?
+
+--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au
+contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout.
+
+--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas
+plus avancée.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je
+continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser à des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser:
+j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquât davantage.
+
+André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein
+d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre
+infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Geneviève la cause de cet étonnement naïf.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de
+déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur André.
+
+Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être
+presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup
+comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible
+clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage
+délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les
+âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»
+
+Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait
+regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une
+de ces belles étoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on désire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici
+trois: répondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en
+riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de
+Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi
+donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre
+abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et
+de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires,
+et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas
+aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de
+se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une
+solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre,
+cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation
+une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette
+noble nature et la révéler à elle-même.
+
+Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se
+sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de
+cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui
+avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en
+lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du
+feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève.
+
+Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il
+songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la
+possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents
+les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait
+s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent.
+Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances
+où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance
+de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il
+brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de
+Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer
+que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs
+de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit
+défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces
+heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières.
+Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il
+se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce
+fût.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air
+le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.»
+
+L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage.
+
+«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit
+en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres.
+«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hespéridés.»
+
+André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il
+reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa
+recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long
+de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée,
+sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité
+un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le
+refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, où peut-il être, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte
+entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au
+troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha
+de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à
+toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se
+reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit
+presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver.
+Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de
+l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et réussit à lire:
+
+ GENEVIÈVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il
+vous plaît_.
+
+André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de
+cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller;
+mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de
+renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière
+porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut
+distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas
+seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise
+et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.»
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux
+et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un
+ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois
+très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à
+répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il
+répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel
+M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.»
+
+Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse
+d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et,
+quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence?
+
+André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai
+été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève.
+Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.
+
+--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est
+obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de
+pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de
+céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces
+trésors.
+
+Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant
+une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable
+fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop
+régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont
+sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenêtre.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes
+les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans
+une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.
+
+--Êtes-vous sûr de cela?
+
+--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur.
+
+--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à
+m'instruire, je vous en prie.
+
+André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à
+louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères
+de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa présence désirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris
+des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+méthode admirable et d'une clarté parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-même.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus méchants propos.
+
+--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes
+aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté
+peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-là...
+
+--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à
+coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé
+échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai
+dit. Je déraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et
+le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que
+sa raison.
+
+«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous.»
+
+Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit
+de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même,
+elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au
+frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener
+derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir
+rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André
+lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus
+vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de
+ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois
+un conte de fées.
+
+Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer
+ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à
+elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence.
+«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement.
+Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans
+les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville
+jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié,
+il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma
+réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et
+apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.»
+
+Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se
+tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans
+émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une
+partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être
+voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas
+qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie
+comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable
+derrière elle. Elle se retourna et vit André.
+
+Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été
+un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que
+de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.»
+
+La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur
+Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le
+bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils
+étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de
+Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation.
+Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours
+avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec
+vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation,
+les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à
+ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au
+chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mystérieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa
+conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs,
+ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs,
+perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette
+magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de
+l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à
+verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait
+recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever
+jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière;
+tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand
+la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec
+Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une
+intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le
+mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure
+dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons
+du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître
+traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons
+l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer
+enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant
+laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être
+bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était
+engagée.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à
+une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce
+n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite
+irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles
+honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière
+laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste:
+elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection
+à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé
+aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue
+savante, mais elle ignorait encore à quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la
+ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où
+Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de
+lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle
+n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin,
+en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine
+s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si
+glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira
+sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle
+seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention
+cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et
+même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations:
+elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était
+résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir
+embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de
+sourire.
+
+--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensée.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son
+amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est,
+Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent
+aussi pâles que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans
+remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître
+tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande
+éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On
+n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces
+bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève
+première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas
+descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une
+infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être
+encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en
+disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout,
+disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son
+père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin à la journée.
+
+--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en
+quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu
+aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu
+être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les
+figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit
+Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chère.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le nôtre.
+
+--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je
+cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à
+tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève
+a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi
+Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu
+as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux
+Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de
+deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par
+les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être
+pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et
+arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela
+était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces
+demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en
+faire part à quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à
+travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne
+m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air
+un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent,
+comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève,
+dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même
+disgrâce aux yeux du public.
+
+Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un
+profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux
+mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se
+glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les
+plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun
+étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la
+répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en
+train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur
+ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette
+puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion
+délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes
+les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en
+s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la
+fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage
+et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes
+d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête
+brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était
+d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la
+surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec
+rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait
+réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de
+la réalité.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit
+ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent
+théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout
+la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes
+érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce
+n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succèdent sans hésitation.
+
+Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un
+caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et
+méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses,
+moitié amères, avaient dû lui causer.
+
+Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle
+crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt.
+Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui
+répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa
+journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de
+l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et
+rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne
+pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un
+mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte.
+
+Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous
+parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.»
+
+André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.»
+
+André devint pâle comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Geneviève est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuée!
+
+--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+méchante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+André, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette
+fausseté?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette
+intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous
+de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de
+Geneviève, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est
+un mensonge infâme.
+
+Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société
+refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde
+et pour avoir méprisé ses égaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger
+peut-être, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes espérances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré?
+
+--Mais que faire? dit André avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Êtes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme,
+vous l'épouseriez.
+
+André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effaré.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu?
+puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de
+terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser!
+
+--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou,
+transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son
+entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son
+consentement?
+
+André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta
+silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, répondit-il.
+
+--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai;
+j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'héritage de votre mère?
+
+--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève!
+ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrangé votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil
+sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas?
+
+--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons
+avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux
+que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié
+sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop
+modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille...
+Attendez-moi là.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai
+jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des
+amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans
+l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée
+lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang
+était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.
+
+Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout à fait sauvée.
+
+--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes
+soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle
+coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est là.
+
+--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci?
+
+--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends
+pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur,
+Geneviève.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si pressé à me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et
+toi-même tu t'en repentiras.
+
+--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je
+dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela André.
+
+Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses
+affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André
+entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.
+
+--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une
+méchante; tu méconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut
+choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait André tête à tête.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air
+étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait
+à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.
+
+Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était
+flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle
+pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait
+avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût
+à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite
+qu'elle à rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et
+réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.
+
+--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien
+peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je
+ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.
+
+--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin
+de mon amitié?
+
+--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de
+confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures
+d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.
+
+--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons
+de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-là je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André:
+nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang,
+vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu
+être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant
+d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+mériter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une
+ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos
+leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour
+l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment
+voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à
+présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la
+leçon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques
+idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+resté malheureux.
+
+Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première
+fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une
+étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue
+grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé
+pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner
+avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler
+moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains
+brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop
+passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec
+abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.
+
+André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de
+l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?
+
+--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma
+chère Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas
+sérieusement que vous parliez?
+
+Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui
+dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je
+pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.»
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit
+d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement
+la main d'André en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un
+jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que
+vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure?
+
+--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser.
+
+André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment
+il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir
+pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était
+resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre auprès de moi?»
+
+Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola
+bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise
+de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà
+vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité
+universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être
+le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.
+
+De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André,
+ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait
+de n'être jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna
+sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle
+n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure
+avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et
+calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle,
+André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans
+le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.»
+
+En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son
+miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la
+beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit
+resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et
+tous les autres!»
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était
+avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et
+elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait
+toussé pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible
+cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si
+sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je
+l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos
+conférences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au
+milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri,
+et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a coloré les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que
+l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité
+et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles!
+quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant.
+
+André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baisé des cheveux?»
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la
+seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à
+peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son
+poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente.
+Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la
+petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui
+d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut
+pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme
+virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour
+qu'il avait enseigné.
+
+Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière,
+celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?»
+
+Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!»
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort
+contrarié, au contraire.
+
+--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que
+depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même
+à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?...
+
+--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait
+naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des
+jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de
+quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour
+et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son
+grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin.
+
+--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève?
+
+--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu
+là?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu,
+mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière
+question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et
+que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de
+Geneviève.
+
+--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au
+nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi
+les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeûné.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Geneviève l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être
+professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+même tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu
+jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse?
+
+--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans
+réparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en
+haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je
+veux être son amant, et voilà tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais
+établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et
+tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.»
+
+Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta
+peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir
+André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété
+plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse
+d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire,
+il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et
+résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas
+son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.
+
+--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père.
+
+André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval à l'écurie.
+
+--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de réplique.
+
+André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père
+jusqu'à sa chambre.
+
+--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., répondit André timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.
+
+--Où allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Où passez-vous toutes les après-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?
+
+André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit
+et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut à la chasse.
+
+André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+prétendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et
+signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance
+intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre
+s'imaginant avoir désobéi.
+
+Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à
+Joseph d'aller déjeuner avec lui...
+
+--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassière.
+
+Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse
+toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers
+le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui
+écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique
+Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le
+petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le
+transportèrent d'amour et de douleur.
+
+«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même,
+mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec
+désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner
+des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André!
+quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»
+
+André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne
+de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus
+fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père.
+Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans
+qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la
+colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme
+tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers
+prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici
+cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le
+découragement et l'inertie.
+
+Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité
+et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse
+irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans
+sa journée.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité
+de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?»
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue,
+il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquête.
+
+--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève.
+
+--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est
+sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le
+délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où
+m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon
+inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin
+de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était
+en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous
+ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.
+
+--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude.
+
+--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-être pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui.
+
+--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du
+château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.
+
+--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Geneviève.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un
+siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le força de passer sous un des six
+réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il
+craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En
+voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin
+pour entendre.
+
+C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval.
+Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser.
+
+«Tenez-moi bien!» criait Joseph.
+
+Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph,
+c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère;
+mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait
+emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, répondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même
+de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitié pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Geneviève.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre
+François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie à pied que de surmener François.
+
+--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte.
+
+François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut
+arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop
+embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux
+genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François
+commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage
+à cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.
+
+--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut
+guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah
+ça! prenez garde à vous.
+
+Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit
+à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph
+s'aperçut qu'il avait perdu le gué.
+
+--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Geneviève.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans
+les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous
+n'en serons pas moins pâture à écrevisses.
+
+--Retournons en arrière, dit Geneviève.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'écume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa
+jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et
+toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la
+regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans
+l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et
+recommandons-nous à Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau.
+
+«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si
+un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec André.»
+
+Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit
+courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»
+
+Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber
+jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses
+dents: «Ah! cette petite jambe!»
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille.
+
+--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un
+accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et,
+en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il
+n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de
+l'avoir tant remarquée en un semblable moment.
+
+Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait
+laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être
+sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider
+à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je
+crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la
+nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule
+et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage.
+
+«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand.
+
+Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès
+de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le
+marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son
+autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette
+_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer
+Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva
+à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait
+faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine
+impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait
+un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé
+malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La
+_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour
+empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont
+forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au
+reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une
+prochaine épidémie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait
+indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête,
+et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la
+longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était
+agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au
+milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle
+interpréta son silence et s'écria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à
+craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre,
+mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains
+jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut
+profondément touché.
+
+--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure à vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.»
+
+
+
+XIV.
+
+Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par
+où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa
+la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à
+faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre
+à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se
+traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas
+à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes
+du château de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient
+debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme
+vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers
+les cours. La vieille cuisinière se signa en disant:
+
+--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la
+cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_
+vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir.
+
+--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre
+mère qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils
+s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux
+fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André.
+Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:
+
+«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?»
+
+Geneviève tomba à genoux.
+
+--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais
+c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté
+d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la
+gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit
+d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin
+et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher
+André....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons!
+emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures.
+
+--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois
+dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans
+sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il
+fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André?
+
+--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.
+
+En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du
+lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à
+un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous?
+
+--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse,
+dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune
+fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre
+à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien.
+
+Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de
+chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son
+village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté
+le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils
+éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre
+sa situation.
+
+En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son
+accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il
+distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine
+commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève
+qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf
+et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère.
+
+--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tête débile de son ami.
+
+--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa
+maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un
+religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son
+amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec
+inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de
+l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule
+de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée.
+Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son
+malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une
+sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer
+les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les
+objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt
+la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève
+à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le
+corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il
+s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la même souris.
+
+Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.
+
+Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle
+céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux
+visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle
+que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui
+frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer.
+
+Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire,
+s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix
+basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André
+et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci
+s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder
+la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un
+signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui
+parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:
+
+--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de
+l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le
+malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre
+agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il
+avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la
+réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales;
+je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna
+tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès
+rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais
+soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés
+cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la
+réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit
+méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui
+serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense.
+
+Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si
+difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le
+coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle
+était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui
+la séparait déjà du passé.
+
+Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs,
+voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur
+de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle
+savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir,
+Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le
+poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur.
+
+Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la
+douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il
+guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne
+savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_
+
+Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque
+jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph
+répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père
+avec désespoir.
+
+--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.
+
+--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et
+de le protéger dans son malheur.
+
+Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais.
+
+«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement
+et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Geneviève?»
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit
+vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que
+vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant
+la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette
+cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André,
+et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses
+inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et
+à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir;
+que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes;
+je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je
+l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'êtes pas fâchée contre André?
+
+--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà
+ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante;
+il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité
+de son père.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules.
+
+--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles
+résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus
+honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut
+que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le
+fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil
+démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il
+est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi.
+
+En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son
+inviolable pureté.
+
+«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...»
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève,
+étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en
+vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!»
+
+Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se
+résigna à cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence
+consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_.»
+
+Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.
+
+--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un
+dédain glacial.
+
+--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la
+tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la
+risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet.
+Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la
+porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une
+heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!»
+
+En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la
+ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le
+sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais
+rassurée...
+
+--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y conçois rien!...
+
+--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbécile-là est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ;
+car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le
+voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de
+toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah!
+Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux
+grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux
+étincelèrent.
+
+--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre.
+
+--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas
+cachetée, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève
+écrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et
+moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié?
+
+--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller
+aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.
+Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé
+mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»
+
+Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la
+précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans
+la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie
+incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions
+d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de
+Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,
+trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de
+roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le château de Morand.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur
+à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève
+et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle
+et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta
+sur la table. André lut:
+
+ «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si
+ mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les
+ instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à
+ m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le
+ supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+ sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'écria André au désespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé
+à épouser Geneviève?
+
+--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?
+as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et
+prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je
+chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il
+faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la
+ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.»
+
+Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint.
+
+--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parlé?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand
+on l'irrite?
+
+--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras
+jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né
+faible, et l'on m'a opprimé...
+
+--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne
+fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma
+parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève.
+Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre
+départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une
+résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être
+sacrifiée à une amourette de roman.
+
+--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma
+respectée Geneviève.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr
+pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute,
+André, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes
+aujourd'hui à me rendre fou.
+
+--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est
+déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta
+maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure à présent que le jour de sa première communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes
+mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'écria André en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai
+pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je
+m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée.
+Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit:
+«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni
+Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur
+du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à
+André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de
+roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de
+Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André,
+cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette
+rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et
+de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à
+Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était
+bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce
+d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal.»
+
+C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir
+passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à
+hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève.
+
+--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui
+dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide.
+J'exécuterai aveuglément tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous
+procédons cavalièrement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air
+froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis
+s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux
+de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père
+le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici à un an?
+
+--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père
+aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se
+frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser
+une...»
+
+André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un
+déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon
+très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au
+monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande
+responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant
+les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à
+entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la
+servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au
+milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!»
+
+André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des
+explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la
+servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement
+à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.
+
+Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé
+par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa déclamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante
+qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées
+à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y
+attendais. Le char à bancs est prêt; partons.»
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son
+cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la
+première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus.
+Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent
+Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le
+corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet,
+qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin,
+et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si
+douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph
+à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers
+son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra
+la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache.
+
+Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure
+d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière
+étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à
+L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire,
+par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis,
+après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce
+mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais
+recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la
+persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette
+persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les
+conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse.
+Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une
+première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux
+pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou
+à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de
+sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se défendre de l'exprimer.
+
+«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme
+dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les
+devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se
+condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.»
+
+André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin.
+Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de
+Geneviève.
+
+Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle
+aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer
+à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes.
+Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la
+pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence
+de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules
+auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs
+jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement.
+
+L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois,
+lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes
+visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont
+Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours
+généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre,
+l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André
+dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors
+elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et
+s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et
+la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui
+était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère?
+
+Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son
+cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de
+frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et
+s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André
+s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu
+dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus
+passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à
+cette dernière caresse brûlante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés
+du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui
+Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat
+inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre
+femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui
+ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au
+moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à
+l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins
+cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus
+de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un
+ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus
+à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir,
+Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut
+l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie
+avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa
+fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir
+bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est
+éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son
+argent pour s'enrichir.»
+
+André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à
+sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier
+tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet
+effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André
+était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti,
+et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus
+honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait
+avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et
+il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de
+famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage;
+l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié;
+l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et
+sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre
+en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout
+ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et
+tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.»
+
+Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la
+révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte
+à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa
+colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires
+plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a
+été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que
+je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.»
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mécontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le
+conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à
+Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à
+André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à
+la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-même pour ne pas se déconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai
+emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la
+sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le
+désespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à
+moi, il renonça à exécuter ce jour-là.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la
+maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous
+courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et,
+après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char
+à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une
+peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps,
+j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette
+dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir,
+vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer
+jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible
+de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la
+conduite d'un traître envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donné de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André,
+disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait
+un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il
+était si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garçon-là est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même
+avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille
+amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je
+me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi?
+
+--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas
+l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus
+sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre
+l'autorité sacrée des parents!
+
+Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il
+y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait
+jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph,
+il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui
+un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait
+acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti.
+
+--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_
+sur vos terres.
+
+--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien!
+tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous
+les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça
+me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à
+mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la
+trace d'un lièvre sur nos guérets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air
+superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là
+pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois
+bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de
+Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière
+de courir. Elle doit être pleine.
+
+--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah!
+par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits
+messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et
+mamans à leur tour.
+
+--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre
+tué sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de
+lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée,
+hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion.
+
+En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui
+au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être
+avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut
+trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en
+sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph
+s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé
+son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan
+territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance
+à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle
+des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a
+dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.»
+
+[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa
+tomber sa jolie tête.....]
+
+Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme
+frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux
+comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir
+du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en
+pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent à en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme
+les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.
+
+--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins,
+les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés.
+J'ai changé tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement
+mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeât de maître!»
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en
+procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.
+
+Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il
+s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient
+l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages,
+parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis
+la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obéissent.
+
+--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez
+pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les
+moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme
+celui-là.
+
+--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de
+mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura
+retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie,
+pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en
+jachères!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André
+aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+bâtiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.
+
+--Le bétail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est
+planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une
+séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé
+à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les
+ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma
+chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que
+faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?
+
+Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec
+simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à
+André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait
+ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations,
+et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait
+triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans
+le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être
+dépouillé de tout cela!»
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voilà vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable
+et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.
+
+--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez
+quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites bêtes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave...
+Vous faites au moins douze pièces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraîchissante.
+
+--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné,
+réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler auprès de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.
+
+--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa
+Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voilà bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux
+d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer
+à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.
+
+--Je n'en suis que trop sûr.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons
+qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.
+
+--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir.
+Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les
+procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage
+maternel.
+
+--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagère.
+
+--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il
+savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il
+espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant
+de porter sa généreuse proposition aux insurgés.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou
+par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à
+ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de
+toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces
+paroles qu'il comprenait à peine.
+
+Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son
+côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien
+de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme
+enceinte. Où est André?
+
+--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promène-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à
+l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvreté où se consumait Geneviève.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitié de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est
+capable de me haïr si je viole sa défense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches
+et me laisser faire.
+
+André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une
+foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite
+lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il
+l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout
+est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.
+
+ «MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux
+ instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»
+
+«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables
+mensonges.»
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au
+marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était
+si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André
+était ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par
+dépit, s'était grisé aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie
+d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au
+silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste,
+Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce
+et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des
+égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être
+accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une
+chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué
+sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la
+résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand
+le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son
+fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était
+méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté
+André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près
+d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête
+femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec
+lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât
+un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'espérance de me dépouiller.»
+
+Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle
+n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution.
+
+Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de
+petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut
+glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon
+insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui
+demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop
+malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un.
+Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un
+renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base
+de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer
+avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas
+née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle
+avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la
+première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de
+tous ses maux le jour où elle deviendrait mère.
+
+Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant
+qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui
+procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle
+décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était
+venu.
+
+Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension
+alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du
+besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle
+fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire
+pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.
+
+André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette
+nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter
+à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il
+promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André
+n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux.
+Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un
+sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à
+son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son
+maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté
+les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et,
+ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces
+moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue
+de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui
+était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de
+l'autre le frappa à la poitrine.
+
+Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du
+marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les
+doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton
+père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André
+laissa tomber le couteau et s'évanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène
+déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas
+savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont
+il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état
+effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme
+d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le
+marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la
+vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant
+ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner
+l'exemple.»
+
+Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de
+la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières
+accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la
+tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était
+mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs
+qui devaient la délivrer de la vie.
+
+Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous
+étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie
+Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces
+moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle
+demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une
+manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours
+préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai
+aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de
+moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!»
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André
+agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause
+de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et
+précieux.»
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre
+André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le
+connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui
+avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à
+sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du
+passé.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs
+qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des
+tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai
+plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et
+froide.
+
+--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme.
+
+André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte.
+
+André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les
+yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce
+vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge
+d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'André.
+
+
+FIN D'ANDRÉ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+***** This file should be named 13431-8.txt or 13431-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Andre
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+Author: George Sand
+
+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+<br><br><br>
+
+<h1>ANDRÉ</h1>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais
+une petite maison basse, le long d'une étroite rue
+d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont
+<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne
+voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup,
+j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais
+attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement
+en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge
+de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement
+définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement
+ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais
+à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne
+voulais pas convenir avec moi-même.</p>
+
+<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>.
+J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes,
+une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde,
+qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette,
+pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre,
+quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement
+logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries
+dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent
+donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement
+et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre
+leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir
+les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets
+des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais
+la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est
+pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les
+habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive
+essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle
+fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le
+premier étonnement des formes du langage, d'entendre
+des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement
+semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre!
+Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui
+fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède
+des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si
+<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les
+mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses
+que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites
+villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même
+parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde
+des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs
+femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai
+du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p>
+
+<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville
+où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre
+les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie
+vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne
+peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise,
+au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques
+qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus
+étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les
+rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres
+toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants
+et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux
+courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne
+pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et
+les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je
+ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des
+fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons.
+Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage,
+l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens
+et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus
+que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>Nohant, avril 1851.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un
+peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son
+parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici
+par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs
+qui portent des sabots, et boivent leur piquette
+sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne;
+et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins
+n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre
+parfois des caractères solidement trempés et vraiment
+faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se
+serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût
+succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé
+de venir au monde avec la force physique et l'insouciance
+d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait
+d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux
+et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine
+d'environ deux cent mille francs.</p>
+
+<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux
+avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il
+tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait
+comme un véritable laird écossais, partageant son année
+entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation;
+car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à
+lui-même son majordome, son fermier et son métayer;
+même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou
+de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées
+par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté
+en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui
+soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff,
+et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers.
+Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur,
+se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand,
+en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup
+d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin
+de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé
+de dégâts sur sa récolte.</p>
+
+<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait
+bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de
+côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans
+en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque
+bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de
+hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable
+sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise,
+son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens
+bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux
+et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque
+peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus
+belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de
+la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées,
+quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop
+accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas
+moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile
+et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p>
+
+<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en
+jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer
+dans la sphère de cette existence, qui convenait si
+bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient.
+Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont
+ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce
+la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces
+amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes
+ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses
+désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables.
+Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout
+ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait
+ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie
+sans se donner la peine de le contredire.</p>
+
+<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur,
+ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et
+nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition
+invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette
+éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et
+singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive
+et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra
+mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions
+fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber
+tout à coup sous le poids du découragement. Les livres
+dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas
+ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère
+et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues,
+jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui,
+contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait
+l'avenir à ses yeux.</p>
+
+<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor
+avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir.
+Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le
+marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère
+éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné
+ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par
+eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il
+était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée
+et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance
+de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime
+sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris
+intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois
+revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les
+volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit,
+qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique
+de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la
+bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de
+durée.</p>
+
+<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte
+jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère,
+une inertie triste et molle, un grand effroi de ces
+récriminations et de ces leçons dures dont les hommes
+peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui
+le rendaient craintif et repentant devant les reproches
+même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour
+souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile
+à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller
+en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience
+timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce
+combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En
+un mot, le plus grand charme de son naturel était son
+plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y
+trouvait.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser
+le marquis de Morand comme les inclinations studieuses
+de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle,
+il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les
+jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements
+que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur
+à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien
+compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une
+certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance,
+et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il
+était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe
+qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien
+signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie
+paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement
+sa promesse.</p>
+
+<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament
+doux et maniable comme celui du jeune André; et
+le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans
+tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas
+trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez
+se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile
+à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher
+sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays
+natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile
+le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit
+de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à
+sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par
+une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident
+que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas
+du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses
+à affronter.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber
+dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament
+ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon
+vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver
+un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune
+conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions
+pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur,
+malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain
+sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes
+ses idées sur la prééminence paternelle.</p>
+
+<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements
+de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de
+grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos
+dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis
+avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent,
+au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il
+n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et
+mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i>
+d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère
+morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais
+son père.</p>
+
+<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions
+d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement
+le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager
+sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison
+héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique
+le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme
+dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers
+qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres,
+à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités
+que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la
+chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble
+serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée
+de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée
+il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de
+chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait
+un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées
+dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme
+au retour d'une douce pensée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une
+femme selon son coeur venait, depuis quelque temps,
+mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il
+est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans
+cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le
+jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en
+songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances
+et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre
+du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir
+à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il
+éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de
+ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en
+faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p>
+
+<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans
+gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance;
+grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne
+et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un
+fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume
+de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant
+en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il
+s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou
+Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement
+autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de
+sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de
+leurs affaires.</p>
+
+<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se
+dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la
+vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais
+l'espérance se développait avec le désir; et le jeune
+homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à
+sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure
+de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait
+pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André
+en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.</p>
+
+<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon
+un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez
+reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez
+perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des
+métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être
+moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour
+plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait
+souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du
+logis.</p>
+
+<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une
+gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre
+deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique
+assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté
+que par les bergeronnettes et les merles d'eau;
+les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité
+de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au
+garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude
+Charmante.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p>
+
+
+
+<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses
+plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes
+de roman. Les chastes créations de Walter Scott,
+Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent
+chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et
+colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs
+éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient
+à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement
+à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait
+avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur
+de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement
+les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait
+passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans
+pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant
+les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et
+trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour
+les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se
+reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie
+un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de
+débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types
+chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre
+vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer
+au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en
+vain d'attirer et de saisir.</p>
+
+<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter
+partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur
+futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa
+beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer
+sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut
+fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin
+pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:&mdash;Où
+es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt
+ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des
+qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de
+coup de soleil dans la journée.</p>
+
+<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les
+Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui
+sembla voir passer à quelque distance une forme réelle;
+autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec
+une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des
+joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles.
+André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort
+qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre.
+Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la
+rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours
+dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut
+faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits
+ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes
+avec des branches entrelacées et de la terre;
+enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre
+était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix
+pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins
+encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le
+lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit
+d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires
+lui fût apparue comme une chose réelle.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p>
+
+
+
+<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la
+rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté
+à l'aiguille avec des points à jour très artistement
+travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des
+herbes, car il était taché de vert.</p>
+
+<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta
+sur son coeur et en devint amoureux, sans songer
+que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était
+pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p>
+
+<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune
+autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement,
+comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant
+contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p>
+
+<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux
+et chanta deux vers d'une vieille romance:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p>
+<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de
+lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle
+couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille.
+Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation
+d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la
+mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement
+intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle
+arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence,
+et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant
+près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la
+prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque
+fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur
+une petite plage que baignait la rivière, et plantait son
+bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle
+la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs
+reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable,
+les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en
+conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit
+chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs,
+comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre;
+il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite.
+Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus.
+Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute
+la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le
+froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir
+sa belle chercheuse de bleuets.</p>
+
+<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le
+rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler,
+et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher
+ses distractions dans les villes environnantes, fut assez
+inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu
+les bals et les divertissements de la province.</p>
+
+<p>André éprouvait désormais une grande répugnance
+pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de
+ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il
+chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions
+d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le
+gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure
+pour un rêve.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher
+dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et
+de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions
+de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que
+son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première,
+et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina
+à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que
+Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte
+dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui
+serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes
+les ministres de la fatalité.</p>
+
+<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea
+ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs
+dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un
+salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y
+trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte
+bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment
+appréciable seulement pour ceux qui ont nourri
+leurs premières amours de rêveries romanesques, André
+ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la
+rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait
+gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût
+confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes.
+Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui
+lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se
+fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph
+Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p>
+
+<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village.
+Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant
+qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile
+et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé:
+grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et
+une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant
+plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait
+pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait
+dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les
+délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis,
+il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et
+franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en
+tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui
+pût faire rire le mélancolique André.</p>
+
+<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de
+L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de
+Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son
+fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps
+le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant
+souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades.
+Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez
+de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries
+trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait
+pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce
+qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait
+qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre
+compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami
+plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par
+son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa
+conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p>
+
+<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André
+ne pouvait être amoureux. André garda le silence.
+Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt
+amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph
+conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville
+il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces
+précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à
+l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes
+aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son
+ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de
+leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée
+dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé
+vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en
+France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes
+babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons
+espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne
+joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et
+légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de
+l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit
+et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque
+dimanche, plus de deux cents petites commères étalent
+sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de
+soie noire et leur visage couleur de rose.</p>
+
+<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire
+travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne
+saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment
+beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont
+s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du
+pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent
+à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens
+de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette
+ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en
+outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement
+et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être
+en France la beauté n'a plus de droits et de franchises
+que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges
+ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la
+sincérité dominent comme une loi générale dans les divers
+caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette
+espèce de ligue contre l'influence féminine des autres
+classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable
+et fertile en bons procédés.</p>
+
+<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours
+assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la
+ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que
+ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat
+de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut
+égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles
+avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus
+de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises
+d'alentour.</p>
+
+<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une
+seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour
+accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi
+voit-on rarement une belle artisane être farouche au point
+de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait
+presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas
+encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où
+l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion.
+Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer
+les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener
+au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive
+souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un
+second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté
+ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud
+conjugal.</p>
+
+<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là
+comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de
+L... sont généralement pourvues chacune d'un favori
+choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut
+comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a
+pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est
+pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p>
+
+<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne
+fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer
+l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté;
+leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne
+les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre
+à aucune précaution. Aussi les hommes mariés
+ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose
+de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur
+despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques
+on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses,
+avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes,
+impertinentes; mais désintéressées, généreuses
+et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère:
+elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour
+montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et
+blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds
+sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas
+mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière
+et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe
+pas.</p>
+
+<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer
+le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême
+était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer
+de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds.
+André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même
+assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment,
+ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins
+cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>;
+même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i>
+(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en
+jouant très-proprement un quadrille de contredanse
+tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p>
+
+<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup
+dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire
+silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et
+ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La
+beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait
+à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint
+pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix
+douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon
+dans le langage, du moins dans le silence d'une femme.
+Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs
+il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle
+était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André
+ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace
+campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter
+qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager
+la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de
+bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation
+entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme
+bol de vin chaud.</p>
+
+<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti
+avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais
+pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement
+à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez
+jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits
+soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle
+en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour
+traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle
+dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens
+enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne
+en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si
+le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez
+même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied
+en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout
+évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan.
+Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant
+le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui
+un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle
+une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle
+soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme
+vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un
+peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs
+donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez
+dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer;
+votre compliment sera deux fois mieux accueilli.
+Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser.
+Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et
+embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez
+jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se
+moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là
+cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout
+espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute
+de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller
+te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs
+qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs
+épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours
+à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la
+taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets
+auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui
+ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou
+bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu,
+on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on
+sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui
+font des phrases et qui portent des jabots; mais elle
+aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas
+nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui
+pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou
+casser une dent.</p>
+
+<p>André secoua la tête.</p>
+
+<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours
+dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p>
+
+<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de
+son ami Marteau.</p>
+
+<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes
+te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de
+ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières
+dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi,
+je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de
+ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme
+le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que
+la moins prudente se laisse prendre par le vertige et
+tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini
+leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la
+flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux
+acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de
+tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir
+transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je
+veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes.
+Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en
+journée mangent à la même table que nous. Ne va pas
+faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le
+département, dans les grands châteaux tout comme chez
+les bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage
+du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les
+filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme
+(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que
+des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les
+envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire.
+Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches
+et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du
+monde, rien de mieux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La
+grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était
+assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était
+une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie,
+qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation,
+tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui
+lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et
+discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine,
+et partant chagrine. Elle était debout devant une grande
+table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne
+aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu,
+la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses
+coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions
+de leur part.</p>
+
+<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les
+trois filles de la maison, pressées comme une compagnie
+de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même
+brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière,
+placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un
+coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes
+en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à
+elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à
+l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison,
+penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne
+prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux
+visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés
+sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes
+filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux
+de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait
+toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de
+sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les
+animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard.
+Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir
+renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil
+ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le
+regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune
+robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une
+taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles
+démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans
+diaphanes sur un échafaudage plus splendide de
+cheveux crêpés.</p>
+
+<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à
+coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de
+l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations
+d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après
+quelques instants de silence pendant lesquels André salua
+timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le
+regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se
+hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la
+fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant
+d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation,
+et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier,
+moitié humble (note qu'il était important de toucher
+juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait
+très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre
+de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André
+de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil
+garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa
+peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette
+nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il
+n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au
+bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois
+d'avance, on peut y renoncer.</p>
+
+<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette,
+car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis
+qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et
+de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie,
+la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine;
+car elle le regardait maladroitement, à la dérobée,
+en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus
+hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée
+Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles
+disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup
+refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a
+Louisa:</p>
+
+<p>&mdash;Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier
+soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>,
+il ne m'a pas dit trois mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une
+agacerie, prends-en note.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait
+que la petite Sophie n'accaparât l'attention des
+jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien
+l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne
+danse que du bout des pieds; je disais en le regardant:
+Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur?
+ça ne l'amuse pas du tout.</p>
+
+<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien
+près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez
+raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui
+coupa la parole en disant:</p>
+
+<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle
+Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle
+s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation?
+Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais
+voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire
+mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche
+qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il
+n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez
+sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase,
+amoureux frénétique!</p>
+
+<p>&mdash;Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux,
+amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux
+de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis
+à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle
+Juliette; comme....</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire!
+s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p>
+
+<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage
+languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit
+le calme d'un signe majestueux.</p>
+
+<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles,
+dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire
+de qui M. André est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit
+Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous
+quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez
+pas au sort laquelle de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants,
+dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien
+que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de
+chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière
+va raccommoder le linge du château de Morand,
+le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger
+à la maison, afin certainement de ne pas manger avec
+elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant:
+aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y
+aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler;
+et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière
+un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce
+n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là!
+eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la
+ville, et il les emmène dans sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est
+toujours vous, mademoiselle Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des
+gens aussi comme il faut!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en
+la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme
+comme il faut, selon vos idées.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont
+raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi:
+libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes
+chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous
+font demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands
+torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous
+avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur
+faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous
+rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p>
+
+<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle
+à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p>
+
+<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle;
+nous sommes trop mal élevées pour plaire à des
+gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme
+Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied
+bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se
+donne de plus grands airs mal à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela;
+Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez
+bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève,
+reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui
+voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda
+André; je ne la connais pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit
+Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p>
+
+<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule
+d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des
+dames les plus élégantes de la ville.</p>
+
+<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence
+de bégueulisme.»</p>
+
+<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes,
+et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité
+avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de
+la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans
+de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était
+le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la
+coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance.
+Le rouge monta au visage d'Henriette en se
+voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice
+de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais
+goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient
+pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour
+à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque
+madame Privat, tournant légèrement sur le talon,
+parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on
+faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle
+se promit d'avoir sa revanche.</p>
+
+<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame
+Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet
+de noces était acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève
+y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle
+lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent
+dans son genre? reprit madame Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration!
+moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs
+aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et
+que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles,
+il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend
+qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite
+avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre
+parler légèrement du talent de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant
+le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet
+de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins
+qu'on vient de cueillir, absolument!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph,
+qui venait de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit
+madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs
+seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les
+fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien
+cher et se fane bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets?
+dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un
+mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de
+s'enrichir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit
+Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas
+trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres
+grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler
+tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller
+en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille,
+monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien
+haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent
+misérablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée
+assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses
+paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici,
+comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette,
+est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au
+contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son
+coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle
+Henriette?</p>
+
+<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la
+grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes
+est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant
+des semaines entières à tous les petits secrets des
+maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre
+occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que
+de colporter de famille en famille les observations malignes
+qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales
+domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne
+rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez
+leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur
+fera les frais de la chronique dans une troisième
+maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes
+se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes
+et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes
+sortes de ménagements et d'égards.</p>
+
+<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise,
+et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain,
+d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter
+au moins les injures directes, et battit en retraite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea
+le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur
+un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le
+proverbe ne ment pas.</p>
+
+<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées
+sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le
+nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat
+lui avait honteusement marchandé une couronne de roses
+qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir
+de Paris et payée fort cher.</p>
+
+<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était
+bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant
+le talent de la jeune fleuriste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne
+dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que
+vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais
+personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève:
+une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant
+peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois
+dans sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra
+un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie
+de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p>
+
+<p>&mdash;Des romans! appelez-vous des romans ces gros
+livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout
+pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous
+ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit
+des livres latins?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph.
+Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le
+disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il
+faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis
+que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas
+oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté:
+c'est elle qui sait ce que c'est!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph;
+de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est
+aussi bonne camarade que la première venue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade
+avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans
+ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand
+elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux
+et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser,
+et elle chante mieux avec son gosier que vous avec
+votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle
+propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas
+qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans
+hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent
+qu'on ne pense qu'à eux!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle
+un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou
+dans les boutons de ses fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait
+épouser une femme comme elle? Un beau mari pour
+elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales
+et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs,
+vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière
+pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir
+les femmes qui n'aiment rien.</p>
+
+<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en
+haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle
+aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs,
+comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la
+voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui
+lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite
+marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure
+de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller
+dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne
+soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est
+elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup,
+et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie
+qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de
+la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières,
+lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit
+Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles,
+que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles
+toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui
+passait à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph,
+qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner
+dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à
+consoler mon ami André.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux;
+adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage
+au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme
+jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué
+leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du
+monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici,
+j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire,
+en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait
+Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept
+heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me
+regarde-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez;
+allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne
+danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon
+André commencera tout de suite à soupirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau?
+quelle proposition me faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous
+de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je
+croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses
+semblables!....</p>
+
+<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener
+Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment?
+Est-ce une conduite honnête?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme
+moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse
+la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce
+que vous ne répondriez pas d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme
+de moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix;
+puis il reprit d'un air très-sérieux:</p>
+
+<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez.
+Quand même André, qui est le plus vertueux des
+hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la
+vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise
+par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal
+de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André
+et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas
+une intrigue qui les mènera loin?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur
+sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle
+n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira
+quelque part avec moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une
+pomme.</p>
+
+<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette;
+elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur
+Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour
+nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous
+cela pour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui
+m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes
+d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de
+vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph
+Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses
+les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer
+beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de
+corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette,
+en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la
+ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la
+rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur
+n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié
+pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter
+quelque galant.</p>
+
+<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la
+décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste
+ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer
+que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p>
+
+<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à
+André, le mena faire un tour de promenade dans la ville,
+et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette
+arrivées.</p>
+
+<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé
+derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère,
+qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui
+disant:</p>
+
+<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales,
+tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand
+tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet
+de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens,
+vois!»</p>
+
+<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux
+jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph
+faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les
+faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs
+sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces
+fleurs-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton
+précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne
+veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne
+pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait
+trop luisant, la mousseline serait trop transparente;
+oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est
+que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en
+trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc
+que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse
+odeur qui s'en exhalait.</p>
+
+<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et
+il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans
+ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p>
+
+<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes:
+elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une
+taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite
+à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était
+très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus
+pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et
+quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme
+très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de
+son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette
+n'était pas non plus là même que celle des grisettes de
+son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car
+elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans
+toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin
+noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de
+foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible,
+faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire
+les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes
+de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une
+grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles
+ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais
+elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par
+une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet
+parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur
+semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle
+entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure
+tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même
+avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour.
+André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il
+possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des
+pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes
+rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante
+comme celle de ses compagnes, était ample et flottante;
+mais elle dessinait une ceinture dont une fille de
+dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et
+blanche on devinait des épaules et des bras couleur de
+rose.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier
+la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais
+Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p>
+
+<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien
+pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès
+de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en
+ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter
+sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma
+gibecière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les
+feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un
+rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait
+de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines
+figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à
+m'en tenir les côtes en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit timidement André, autant que mon peu
+de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce
+sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe
+aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce
+que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines
+bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et
+qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur
+beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur
+repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé
+quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes
+ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais
+c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont
+fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher
+d'en faire autant!</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit,
+répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang
+de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès du château de Morand, répondit Joseph.
+Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet.
+Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau
+est presque toute cachée par les roseaux et les joncs;
+cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit
+André.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas
+où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les
+bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez
+pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où
+vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent
+jusque par-dessus la tête.</p>
+
+<p>&mdash;La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois
+il y avait un château à la place de cet étang. Une belle
+nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain,
+voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les
+fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place
+une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans
+enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que
+dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit
+percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres
+que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain
+que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage
+comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les
+marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable
+du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt
+que de l'y faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève.
+Est-ce bien loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie
+de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore
+trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller,
+mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; c'est trop loin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval
+à la patache, et...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières!
+menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de
+Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel
+plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec
+nous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je
+crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins
+reconnaissante, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit
+Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux
+pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y
+viennent?</p>
+
+<p>&mdash;Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont
+sous la garde de leur frère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras
+sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie,
+maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe
+qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers?
+Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille!
+Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez
+donc la décider.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes
+les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p>
+
+<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras
+sous celui de Geneviève en lui disant:</p>
+
+<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta,
+en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis
+causer qu'avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque
+vous le voulez absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà
+comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser
+des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes
+pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner
+sa parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève.
+Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais.
+Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez
+auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là
+sont un peu étourdies: elles s'amuseront,
+elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce
+temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce
+vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et
+sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez,
+et je vous en saurai tout le gré possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai,
+ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma
+parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau;
+tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes
+de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous?
+Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre
+tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre
+en quête d'une seconde voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers,
+dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph.
+Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu
+ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant
+préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant
+aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer
+aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p>
+
+<p>&mdash;Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p>
+
+<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins
+de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer,
+tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous
+les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève:
+c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette,
+qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la
+société.</p>
+
+<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna
+son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris
+pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p>
+
+<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de
+toucher la main d'André: c était la première fois de sa
+vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement
+son parti et montra une gaieté douce qu'elle
+n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p>
+
+<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la
+fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève
+passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles,
+il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent
+qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien!
+moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de
+ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a
+pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p>
+
+<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette,
+s'approchant de Joseph, lui dit:</p>
+
+<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un
+mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en
+ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à
+une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà
+jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher,
+car vous savez bien que je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette,
+gonflée d'orgueil et de contentement.</p>
+
+<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit
+danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant
+la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer
+d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il
+avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et
+laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il
+s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure
+et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de
+rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas
+de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle
+regardait André avec assez de bienveillance; car il avait
+bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance.
+Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser
+à elle d'une manière générale, il n'en était plus
+de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement.
+Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle
+craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à
+ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie
+à l'aise comme dans son élément.</p>
+
+<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes,
+et dans toutes ces positions où il plaît au hasard
+de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la
+vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer,
+et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre
+le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent
+ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans
+effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu
+de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un
+sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle
+à dominer naturellement les essences inférieures; on ne
+souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même;
+on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était
+Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs
+au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p>
+
+<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas
+mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul
+homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en
+sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin
+parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs
+ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs
+et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales,
+répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises
+et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse
+de chanter une langue que les grands ne comprennent
+pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles
+d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue
+sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle
+pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien
+toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent,
+qui se taisent devant les hommes et qui pleurent
+devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un
+choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux,
+peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans
+cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin!
+Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle
+pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité
+douce et bienfaisante d'une autre génération, et si
+elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre
+siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de
+morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût
+et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis
+que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?</p>
+
+<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un
+sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou
+moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences
+plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les
+moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de
+grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de
+l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes
+sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques
+peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un
+porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur;
+celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse
+au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop
+de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose
+sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander
+où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est
+pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre;
+mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté
+répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi
+à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à
+mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc
+arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.</p>
+
+<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au
+fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres
+conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent
+sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de
+magnifiques poëmes.</p>
+
+<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis
+dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour
+les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les
+quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou
+quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise
+dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le
+moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour
+découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce
+qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les
+fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer,
+à chercher dans l'étude de la nature un moyen de
+perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée
+avec elle, et chaque jour, dans le secret de son
+coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant
+ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre
+science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de
+l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois
+elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais;
+elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait
+pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane
+sur la création. Emportée par les ailes de son imagination
+toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés
+de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait
+sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret
+familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du
+dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et
+lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle
+y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue
+sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme
+à l'aspect d'une soeur jumelle.</p>
+
+<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce
+qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait,
+une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans
+son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les
+maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même
+suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient
+ses compagnes; elle les fuyait, non par haine,
+mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber,
+mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté
+et ses occupations, orpheline, riche par son travail
+au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses
+amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de
+son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle
+supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et
+si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de
+se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa
+prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de
+sa fenêtre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se
+chargeant de demander le char à bancs et le cheval de
+son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers
+neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un
+caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait
+du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise
+humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses
+boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage,
+et le marquis, se promenant d'un air sombre dans
+la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée,
+en jetant des regards effarés sur son fils: «Des
+tranchées! des tranchées épouvantables!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André,
+qui ne comprenait rien à son angoisse.</p>
+
+<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos,
+continua à marcher à grands pas.</p>
+
+<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé
+à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements
+de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p>
+
+<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une
+voix brusque:</p>
+
+<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p>
+
+<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la
+porte en disant qu'il allait le demander.</p>
+
+<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le
+marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p>
+
+<p>André attendit pendant une heure le retour de son
+père, espérant trouver un moment plus favorable pour
+lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le
+marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses
+laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom
+de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions.
+André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé
+du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais
+lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis
+accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte
+des soucis de la journée, ne songea plus qu'à
+se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la
+maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p>
+
+<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce
+qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde
+dorme; je tombe de sommeil.»</p>
+
+<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour
+obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait
+l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs
+que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une
+sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait
+être à ses yeux le jour le plus important de sa vie,
+et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était
+manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait
+partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter
+ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets,
+s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit
+frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère,
+s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le
+bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p>
+
+<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant
+sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il
+attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit
+sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie.
+Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner
+autour du château et passer sous les fenêtres du marquis.
+Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec
+et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement
+graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable,
+et les larges sabots du gros cheval allaient avec
+maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin.
+André était tremblant comme les feuilles du peuplier
+qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore
+sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies
+auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard
+à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char
+à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait
+si bien l'allure de son cheval et le son de ses
+roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta
+le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper.
+C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand
+l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter
+la douce chaleur de son lit.</p>
+
+<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa
+se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait
+à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva
+un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de
+modérer son allure.</p>
+
+<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de
+se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en
+main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait
+sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une
+dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux
+encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure
+en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la
+marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de
+confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se
+chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver
+qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé,
+il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses
+compagnes firent des cris perçants; tous les habitants
+mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.</p>
+
+<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le
+petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève!
+disaient tous les regards étonnés.&mdash;Oui, Geneviève,
+avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc?
+et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»</p>
+
+<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut
+aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour
+s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p>
+
+<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle
+Marteau l'aînée était une bonne personne, assez
+laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à
+causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation,
+et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié
+avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait
+apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait
+avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait
+un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc
+pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette
+réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui
+était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec
+André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect
+le plus profond.</p>
+
+<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on
+dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude
+dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle
+Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne
+enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph
+fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait
+sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il
+était convenable de chercher un dîner et une autre promenade
+dans les environs. André tremblait en songeant
+au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y
+attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André
+est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des
+hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille.
+Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa
+cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant
+nous pour nous faire les honneurs.»</p>
+
+<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles,
+qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours
+dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes
+les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture
+avec Geneviève et ses compagnes.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires,
+une sueur froide se répandait sur tous ses
+membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis!
+car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis
+plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque
+raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances
+le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève,
+qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure!
+et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à
+deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha
+de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et,
+l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras.
+«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme!
+Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera
+jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph
+Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet
+du char à bancs; je passe le premier et je prends tout
+sur moi.»</p>
+
+<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs
+respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée
+triomphale dans la cour du château. Le marquis était
+précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement
+terrible était découvert, le marquis n'avait pas
+quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa
+manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il
+se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre
+plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide
+figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine
+fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant
+qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou,
+l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria
+le gai campagnard, que je suis heureux de revoir
+mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le
+projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont
+si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je
+n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter:
+la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle
+entend parler de vous et de votre beau château, et de
+votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend
+à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une,
+deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence.
+Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va
+embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un
+fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en
+a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous
+voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès
+trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André.
+C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles.
+Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous
+êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de
+France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà
+encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui
+n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir
+votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question
+que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin
+pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre
+fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que
+vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir
+qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même
+voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval
+et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!...
+Et, à propos, comment se porte le boeuf malade?
+Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai
+enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites
+alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez.
+Ce marquis est l'homme le plus aimable du département!
+Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à
+monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir
+le voir.»</p>
+
+<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de
+l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient
+se multiplier par enchantement à chaque période
+de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment.
+La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop.
+Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle
+Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il
+prit pour une personne de la meilleure société; et, priant
+poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la
+salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna
+sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p>
+
+<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien,
+prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison
+avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il
+jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le
+hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce
+qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât
+une fleur sans sa permission.</p>
+
+<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique
+qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père.
+Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications
+d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en
+rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était
+seule avec lui, que le reste de la société était bien loin
+dans le fond du verger.</p>
+
+<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant
+tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à
+adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux
+d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève.
+Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi
+jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après
+boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable
+de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit
+si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte
+Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée,
+l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir
+triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement
+de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son
+père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait
+que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus
+implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc
+avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement,
+dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui
+réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs
+enlevés.</p>
+
+<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement
+en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir.
+La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli
+et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une
+aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment
+eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau
+sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à
+l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement
+les personnes des deux sexes qui reconnaissaient
+humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient
+de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte
+de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait
+à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on
+n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas
+le paraître.</p>
+
+<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges
+et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement
+des natures antipathiques à la sienne, et il est
+très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il
+ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de
+s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas,
+lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs
+féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes
+les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien
+l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse
+et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre,
+dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire
+un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils
+apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur
+paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis
+qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien
+raisonné.</p>
+
+<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien
+traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment
+contre les manières habituelles du marquis envers
+leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau,
+les manières douces d'André, le maintien grave et poli de
+Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner.
+Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée
+reprenant le dessus, elles se répandirent dans le
+verger en caracolant comme des cavales débridées, et,
+sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites
+et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à
+l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève
+et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph
+prenait sa course de son côté pour aller embrasser
+mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux
+espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits
+sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de
+ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et,
+décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de
+fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite
+ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son
+exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et
+firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer
+le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher
+de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât
+et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts
+qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après
+y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique,
+au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant
+de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever,
+elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers
+et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien
+suspendues, que le marquis lui-même avait courbées
+en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les
+connaisseurs.</p>
+
+<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées
+dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i>
+en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais
+il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette,
+et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager
+avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs
+il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla
+droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs
+et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison
+dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il
+revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva
+personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit
+apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands
+bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés
+avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là
+leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le
+marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son
+long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas
+d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi,
+dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini
+de dévaster son verger.</p>
+
+<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les
+précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent,
+assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil
+ivrogne.</p>
+
+<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de
+la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son
+vin!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne
+pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle
+qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est
+dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si
+bien, l'aimable homme!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main
+du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se
+réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser
+les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans
+quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand
+feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de
+Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir.
+Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil
+était couché, on parla de retourner à la ville; la patache
+de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il
+l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit
+Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge
+des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite;
+car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela
+tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés.
+Va-t'en vite.»</p>
+
+<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses
+compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était
+à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à
+bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque
+monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant
+d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le
+garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait
+subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente,
+Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il
+chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était
+désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la
+ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir
+tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité
+apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon
+monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer
+est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence
+demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre
+s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui
+pouvait prévoir...?</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis
+quand? est-il bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux,
+il y a plus de deux heures! il doit être à présent
+auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de
+rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement
+d'un événement qui devait les transporter de colère.
+Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au
+départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du
+marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui
+faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un
+autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable.
+Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant
+sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre
+un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à
+pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade
+de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des
+bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient,
+et Henriette en fureur faisait de durs reproches à
+Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne
+grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude.
+Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les
+pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable
+marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci,
+enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet,
+fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être
+dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la
+noce,</i> etc.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles
+Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre
+les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard,
+faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant
+laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit
+pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant
+ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix
+de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons,
+et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé
+aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout
+de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient
+le haut de la colline. Henriette voulut raconter la
+malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion,
+se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un
+plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient
+bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées
+dans le verger.</p>
+
+<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis
+est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous
+oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop
+poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un
+homme, jarni Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer
+silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que
+l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre
+un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons,
+Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement
+la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait
+la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste
+à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p>
+
+<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant
+faire les honneurs de sa voiture à André et achever la
+route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait
+beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa
+place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir
+l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques
+minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André,
+qui se croyait fort en train de dire les choses les plus
+sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui
+dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p>
+
+<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première,
+dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était
+préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de
+celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous
+donc tous les trois à regarder les étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, répondit André, que je ne pensais
+pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et
+vous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André;
+je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup
+et à propos de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en
+pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai
+bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles,
+vous pensez à quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces
+lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours
+penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder
+sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières
+à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le
+monde: n'est-ce pas Justine?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les
+regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux
+pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait
+penser à des milliers de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine;
+vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les
+étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes
+idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant
+ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre
+n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine,
+attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p>
+
+<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève
+plein d'intelligence, et en écoutant son langage
+toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir
+toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait
+rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut
+donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux
+de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était
+pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces
+lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils
+et de mondes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de
+mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout
+cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore...
+Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p>
+
+<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il
+venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève;
+il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là
+son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il
+descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la
+faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses
+traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir
+sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité
+angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle.
+André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir
+répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:&mdash;«Oui,
+je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage
+et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous
+voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui
+s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour
+comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait
+lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p>
+
+<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève
+ici-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse
+être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur
+qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles,
+qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette
+vie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible.
+Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins
+et nos souhaits.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous
+qu'il existe trois personnes au monde qui puissent
+atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous
+de nous trois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même,
+dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant
+je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera
+toujours calme et heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve.
+Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage.
+Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et
+des soleils?</p>
+
+<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa
+vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer
+le système de l'univers, en ayant soin de simplifier
+toutes les démonstrations et de les rendre abordables à
+l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé
+du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait
+rapidement; il y avait des instants où André, transporté,
+lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres
+où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de
+voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève
+chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé
+d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait
+l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais,
+c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses
+pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau,
+qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son
+front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid
+de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son
+grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa
+tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande
+incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses.
+Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une
+terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une
+grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant
+il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque
+paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir
+d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui
+gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle.
+Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et
+fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier.
+Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer
+cette noble nature et la révéler à elle-même.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries,
+et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée
+de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit
+le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il
+remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui
+lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans
+son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier
+son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose
+qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé
+souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins
+nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste
+encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel
+blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude,
+et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser
+l'âme de Geneviève.</p>
+
+<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent
+lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement
+Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la
+revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille
+romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides
+de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint
+un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment
+et à chaque instant semblait s'élancer hors de son
+sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations.
+Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour
+devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait
+cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé
+l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme,
+pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses
+rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait
+autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du
+présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée
+trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité;
+il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire
+à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de
+Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité.
+Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand
+viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre?
+un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait
+déjà sa vie.</p>
+
+<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher
+l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux
+mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré
+lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans
+la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction
+ou devenir fou.</p>
+
+<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un
+des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait
+peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles
+de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il
+se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il
+rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer;
+car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner
+ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir
+Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec
+elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé
+sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le
+savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à
+qui que ce fût.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p>
+
+
+<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de
+prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph
+ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il,
+pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse
+maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce
+pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais
+un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en
+ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions
+à bout. Henriette nous aidera.»</p>
+
+<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement
+son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant
+qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il
+le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p>
+
+<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph
+un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher;
+tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin
+d'aide.»</p>
+
+<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais
+il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son
+désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en
+aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune,
+il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers
+qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite
+rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison
+de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois
+grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour
+et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph
+en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil
+couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que
+<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile;
+mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire
+que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p>
+
+<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et
+de sourire.</p>
+
+<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est
+possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours
+heureux dans mes citations.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André;
+j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me
+sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier
+de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à
+peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la
+main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait
+pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour
+à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses
+adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu
+arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans
+causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre
+lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique
+du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être
+aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait
+évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et
+d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées
+des grisettes de tous les pays, telles que:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bocage que l'aurore</p>
+<p>Embellit de ses feux, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien encore:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant
+le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage
+comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout
+palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la
+porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait
+pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta.
+Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir,
+s'appuya contre le mur.</p>
+
+<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le
+temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était
+sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible
+émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir
+de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper
+de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité
+de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier
+collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit
+à lire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez
+le bouton, s'il vous plaît</i>.</p>
+
+<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et
+entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée
+de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins
+suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée,
+où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge
+tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte,
+sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était
+placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes
+ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait
+déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à
+son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui
+s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p>
+
+<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras
+où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il
+balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance
+en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule.
+Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs
+et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un
+regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune
+pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien
+cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève
+sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt
+une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur
+le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre
+un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande
+après que j'aurai servi madame.»</p>
+
+<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous
+ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant
+à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop
+bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques
+boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son
+regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en
+s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première
+fois que je vois un jeune homme venir commander
+des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève,
+je reçois très-souvent des commandes de bouquets
+pour les mariages et pour les présents de noces, et
+ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles
+qu'ils veulent me faire imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame
+Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p>
+
+<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita
+un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur
+sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non,
+madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une
+collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent
+d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle
+espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse
+beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris
+sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci,
+que j'attendrai un temps plus favorable.»</p>
+
+<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement.
+La réponse d'André faisait allusion à une aventure
+récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas
+méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la
+bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier
+l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et
+sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui
+me procure l'honneur de votre présence?</p>
+
+<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez
+mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle,
+en m'imaginant que c'était une chose toute simple
+que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne
+qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que
+vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez
+de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir
+jamais que de vous causer une contrariété, répondit
+André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva
+tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord
+de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous
+chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes
+intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p>
+
+<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta
+et resta debout et incertain.</p>
+
+<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous
+ces fleurs roses si rondes et si petites?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant;
+voici des belles de nuit à odeur de vanille, de
+la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je
+vais les mettre dans l'eau.</p>
+
+<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau
+fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant
+ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait
+la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant
+il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert!
+Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant,
+ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville,
+pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi.
+En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à
+trouver ce bouquet trop rouge.&mdash;Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée
+d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles
+calices...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André
+avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse,
+si délicate!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève;
+tous les jours on me demande des choses extravagantes.
+J'avais fait des millepertuis de Chine assez
+jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais
+l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur
+de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que
+devienne la vérité devant de pareilles considérations?
+Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous
+ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs
+dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce
+sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais
+voir si...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André;
+montrez-moi ces trésors.</p>
+
+<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra
+à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement
+faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en
+lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant
+avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses
+ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait
+cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y
+faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement
+parfaites; la nature est plus capricieuse, plus
+sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales,
+et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir.
+Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles
+et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui
+est sur votre fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi
+j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous
+ces pois de senteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y manque que le parfum; cependant voici un
+petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines,
+mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de
+gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en
+une fleur.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien
+sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter
+avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer,
+beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion
+de relever les fautes légères de l'artiste, car il
+sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de
+rendre sa présence désirable.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut
+fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous
+consulter; car vous en savez plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez
+faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement,
+à force de recherches et d'observations, vous
+savez une infinité de choses que je ne saurai jamais;
+mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a
+appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez
+avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté
+parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier;
+avec une heure d'application par jour, vous en
+saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela
+est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne
+puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants
+propos.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques?
+dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite
+et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus
+étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance
+que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si
+bien prouvée?</p>
+
+<p>&mdash;L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant.
+Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut,
+dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de
+famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut
+me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour
+de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher.
+Elle peut me rendre bien malheureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous
+avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée
+de votre propre dignité...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop
+fière.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne
+serait pas celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle
+s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle
+était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et
+qu'elle craignait une réponse trop significative.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne
+me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme;
+quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver?
+Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne
+souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en
+s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous
+demander souvent des conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai
+mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez
+faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai
+une explication détaillée à M. Forez et le prierai
+de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette,
+ou par telle autre personne que vous me désignerez. De
+cette manière, il me sera impossible de vous compromettre,
+et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.</p>
+
+<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un
+ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles
+parlèrent plus vite que sa raison.</p>
+
+<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications
+de vous directement: je comprendrais plus vite et je
+pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance.
+Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir
+vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que
+je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému
+qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est
+pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds
+saluts et en attachant sur elle des regards pleins de
+douleur et de tendresse.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une
+chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre
+avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait
+et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux,
+et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait
+joui jusqu'alors.</p>
+
+<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne
+toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même
+comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa
+de son petit châle et alla se promener derrière la ville,
+dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver
+en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de
+ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à
+peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances
+nouvelles que la conversation d'André lui avait
+révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues,
+mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins
+d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait
+déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble
+sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions
+plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces
+impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première
+fois un conte de fées.</p>
+
+<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais
+désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux
+passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire
+à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement
+aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer
+à elle-même; mais elle avait compris instinctivement
+ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée.
+Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui
+avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un
+sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son
+trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis
+une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en
+effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé
+émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune
+homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour
+moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est
+vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour
+le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté
+un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les
+prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute
+la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si
+c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il
+m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite,
+d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il
+m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les
+railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon
+état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que
+mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?....
+Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un
+conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation
+au plaisir d'apprendre la botanique et de causer
+avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi
+de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter
+de ce que vous m'avez donné.»</p>
+
+<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir
+André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et
+les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la
+crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en
+peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion.
+Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite
+et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme,
+qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard
+peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève.
+Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil
+et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans
+les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue
+un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une
+solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards,
+un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva
+joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt
+des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna
+et vit André.</p>
+
+<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue
+si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et
+crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui
+dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si
+ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de
+vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger
+votre promenade.»</p>
+
+<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard
+plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent
+un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur,
+lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise
+de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève
+se troubla et ne put achever, car elle mentait et
+s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré,
+lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda
+en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit
+André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre
+avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec
+lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes
+pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de
+la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin.
+Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister.
+Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux
+sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de
+fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle
+l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait
+tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait
+par une digression sur quelque autre partie des sciences
+naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans
+les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André
+voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter
+au principe des choses, lui expliquer la forme de
+la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère
+sur la végétation, les diverses régions où les végétaux
+peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du
+Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de
+Geneviève.</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la
+terre est donc bien grande?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je
+vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la
+géographie et la botanique en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et
+puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter
+et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié
+à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du
+livre de la science.</p>
+
+<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un
+rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut
+si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent
+la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de
+ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits;
+ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles
+aperçues par des voyageurs, perdues pendant des
+siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de
+l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent
+le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher
+à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur
+ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme
+intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là
+sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour
+en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de
+l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant
+de son Eve.</p>
+
+<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans
+une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les
+saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des
+sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les
+mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour
+d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient
+des magnifiques voyages de leur imagination pour
+se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs,
+et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un
+peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc
+et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur
+l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement
+entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus
+beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût
+prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p>
+
+<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes
+dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p>
+
+<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder
+sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put
+tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle
+voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il
+allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler,
+heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce
+cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès
+d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune
+professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à
+son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p>
+
+<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs
+heures avec son écolière. Elle travaillait tandis
+qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber
+sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour
+suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait
+sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps
+pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille
+ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait
+à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur
+celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses
+pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses
+diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée
+sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers
+de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement
+de son esprit, une jouissance enthousiaste qui
+transformait entièrement son caractère et devant laquelle
+sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs
+de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant
+elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu
+desquels elle s'était engagée.</p>
+
+<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de
+ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés
+chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies
+d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui
+avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville.
+Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève
+y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières
+distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient
+cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables
+l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en
+raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute
+la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société
+bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des
+mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune
+fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une
+demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur
+de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève
+n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.</p>
+
+<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de
+vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de
+condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à
+son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait
+encore à quel prix.</p>
+
+<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux
+caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire;
+mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer,
+comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de
+questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur
+toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place
+où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord;
+mais le soin que prit Justine de venir se placer
+auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et
+l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner.
+Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva
+d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment
+d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle.
+Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui
+semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise
+compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent
+dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher
+de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier
+quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant
+près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence
+si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter
+d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter
+elle-même et se retira sous prétexte d'un travail
+qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle
+à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un
+visage composé et une espèce de toilette qui annonçait
+une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite.
+Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait
+d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée
+de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais
+Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses
+efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation
+de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air
+triste, en lui disant:</p>
+
+<p>«Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna
+la force de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de
+condoléance.</p>
+
+<p>&mdash;Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'elles se sont conduites indignement...
+Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous
+te vengerons; nous savons aussi bien des choses que
+nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te
+demande vengeance contre personne et je ne me crois pas
+offensée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction
+méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire
+réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je
+sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que
+j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles
+ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance.
+Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état!
+Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te
+serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que
+tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est
+que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les
+unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir
+un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou
+trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous
+aurons notre tour.</p>
+
+<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations,
+qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante,
+et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit
+Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié;
+le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et
+tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il
+faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment
+as-tu fait pour la perdre si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant
+la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais
+vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout
+ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre
+au lit. Je suis un peu malade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te
+quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va,
+Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies;
+tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation.
+Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend
+pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y
+a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose.
+Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu
+boire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je
+ne veux rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i>
+par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc
+été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit?
+Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit
+de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te
+doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on
+te déchire! quelle haine on a pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi,
+au nom du ciel?</p>
+
+<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te
+rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on
+disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans
+reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies
+tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles
+dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues
+qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous
+d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si
+haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié;
+on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être
+aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le
+croire; on est si content d'avoir une raison à donner!
+C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes
+sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que
+les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes
+nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous
+tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce
+qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il
+te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera.
+Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis
+n'épousent pas les grisettes.&mdash;Car, après tout, disent-ils,
+Geneviève la savante est une grisette comme les autres.
+Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa
+tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles
+dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à
+la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève;
+je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout,
+qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis
+ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites
+de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de
+s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir
+contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de
+cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint
+pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui;
+on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre,
+et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres
+et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues.
+Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un
+petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura
+beau jeu avec toi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal
+qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi;
+mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez
+pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais
+peut-être jamais sues...</p>
+
+<p>&mdash;Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais
+pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de
+toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait
+servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas
+voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève!
+tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai
+appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur
+table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus
+sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p>
+
+<p>&mdash;Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa
+liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des
+sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après
+tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant
+un mari?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement,
+en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux
+grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue,
+pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as
+eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des
+suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de
+quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra,
+Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu
+pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu
+as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu
+pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi
+ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu
+pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te
+faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et,
+quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un
+amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement!
+pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux?
+Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier?
+Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit,
+parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver
+ta grande réputation de vertu et en même temps écouter
+les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret
+fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault.
+Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui
+ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a
+suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui
+t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son
+bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous
+les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la
+même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas
+bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su
+au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette
+petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte,
+qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une
+hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on
+a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de
+ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué,
+il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait
+à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment
+cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce
+fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à
+madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me
+fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève
+ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de
+danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais
+n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser
+à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites
+filles?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre
+sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que
+de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais
+je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une
+autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais
+me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette
+Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu.
+Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus
+à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi,
+il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce
+qui s'y passe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de
+prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un
+bon conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en
+l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire
+comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit
+en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur
+pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait
+été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de
+la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain
+plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire
+l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce
+aux yeux du public.</p>
+
+<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise
+d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure
+de son orgueil, les reproches et les consolations de la
+couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les
+basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant,
+Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte
+colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation
+avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour
+grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement
+un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait
+entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province,
+où les plus importants étaient les plus sots, et où
+elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du
+sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était
+bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau
+subitement éclairé du jour étincelant de la science.
+Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles
+aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement
+ce qui se passait au-dessous d'elle.</p>
+
+<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots
+ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable
+à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison
+s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable
+occupée de la défense des justes et de la répression des
+impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles
+et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le
+soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre,
+que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles
+blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains
+étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une
+influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours
+eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait
+jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la
+nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en
+cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue,
+succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur,
+elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses
+réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle,
+et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique,
+ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût
+jamais éclose dans son atelier.</p>
+
+<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques
+et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève
+posa son ouvrage et resta longtemps à contempler
+les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient.
+Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante.
+Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux.
+Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate:
+les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté,
+l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient
+brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement
+la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries
+vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le
+sentiment de la réalité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour
+calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire.
+Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le
+pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus
+sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement
+pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce
+avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son
+débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la
+sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore
+parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs
+des basses classes, ils ne comprenaient absolument
+rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi
+d'autrui.</p>
+
+<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la
+charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau
+monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut
+négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que
+de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs
+qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en
+province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il
+leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu
+que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p>
+
+<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que
+le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation
+de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait
+de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux.
+La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le
+remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer,
+autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations,
+moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû
+lui causer.</p>
+
+<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la
+jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef
+avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie;
+mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint:
+elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.</p>
+
+<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se
+consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence
+qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité.
+Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle,
+et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva
+Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de
+lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie
+que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta
+d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour
+l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des
+herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée,
+et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des
+tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un
+pouvoir infaillible.</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison
+sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la
+première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration
+naturelle à son sexe lui fit deviner la personne
+qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la
+grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de
+la fleuriste.</p>
+
+<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette,
+et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu
+Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures
+sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se
+décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé
+un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter
+chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait
+presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé
+pour la première fois à sa porte.</p>
+
+<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra
+qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle
+le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la
+chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André,
+dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p>
+
+<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p>
+
+<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade,
+bien malade.»</p>
+
+<p>André devint pâle comme la mort.</p>
+
+<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette,
+je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une
+minute; elle ne manquera de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu;
+mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie?
+depuis quand?... Je vais...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant;
+elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas
+avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance
+que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut
+que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p>
+
+<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur
+sa chaise.</p>
+
+<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant,
+elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est
+morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous
+dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air
+majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à
+Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le
+monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>André, confondu, garda le silence.</p>
+
+<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous
+ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez
+elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous
+<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer,
+soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a
+inventé cette fausseté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit
+Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté.
+Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je
+sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures
+dans la chambre de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui
+la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable.
+De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre
+Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un
+de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis
+l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;En son nom? dit André, effrayé de l'emportement
+qu'il venait de montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous
+dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en
+colère, car c'est un mensonge infâme.</p>
+
+<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p>
+
+<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire
+que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre
+enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la
+ville, quand les demoiselles de la première société refusent
+de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient
+qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour
+avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses
+égaux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde
+et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu,
+tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera
+sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les
+mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée
+à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en
+suis la cause!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si
+le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son
+repos!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément
+ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous?
+qu'y a-t-il de désespéré?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire? dit André avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous un homme d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez
+un honnête homme, vous l'épouseriez.</p>
+
+<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda
+Henriette d'un air effaré.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p>
+
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est
+celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que
+Dieu vous confonde!</p>
+
+<p>&mdash;Ma réponse! dit André lui prenant la main avec
+force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle
+jamais à m'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si
+elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans
+cela serait forcée de quitter le pays!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria
+André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle
+consentirait à m'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se
+jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en
+voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon
+monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p>
+
+<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son
+père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette
+renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un
+air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation,
+ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.</p>
+
+<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge
+il avait.
+«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer
+de son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient,
+je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le
+sache.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant
+bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits
+de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de
+votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai
+droit à soixante mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma
+bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez
+être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé
+votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous
+je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais
+jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que
+Geneviève ne refusera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est
+malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre
+la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois rêver, dit André en baisant les mains
+d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader;
+j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait
+avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec
+tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme
+de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances!
+Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me
+jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous,
+Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous
+qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi,
+dites-le-moi encore!</p>
+
+<p>&mdash;Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une
+fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si
+on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place
+de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre
+air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un
+peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement
+inquiet...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous
+laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin;
+quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser,
+elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux
+que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la
+rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat
+de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André
+effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant
+et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez
+pas un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée:
+vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien
+la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres
+enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la
+malade.</p>
+
+<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André
+resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble
+et de joie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation
+momentanée lui avait causé un assez violent accès
+de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre,
+et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et
+un peu de faiblesse dans la mémoire.</p>
+
+<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses
+bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible
+tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette,
+toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie,
+du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu,
+dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu
+lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois
+que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait
+sauvée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit
+Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève
+avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même.
+Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une
+grande nouvelle à t'annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon,
+mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour
+aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie
+ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton
+amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il
+s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me
+défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux
+entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa
+jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche;
+de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la
+fièvre, ma chère fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre,
+répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>,
+tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends
+la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette
+heure-ci?</p>
+
+<p>&mdash;M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son
+nom pendant ta maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je
+ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne
+et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter?
+Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez
+moi le soir, il n'est pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur
+l'honneur, Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade
+et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop
+important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et
+tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous
+pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable
+à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme?
+Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de
+si pressé à me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en
+sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p>
+
+<p>&mdash;Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton
+mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise
+en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller
+et recevoir M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on
+est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec
+son futur mari; vas-tu faire la prude?</p>
+
+<p>&mdash;Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève
+avec fermeté; mais je veux me lever.</p>
+
+<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son
+atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât
+ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre
+manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa
+et appela André.</p>
+
+<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges
+et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise
+lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la
+regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette,
+finit par tomber à genoux devant elle.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi
+me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous
+n'avez aucun tort envers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le plus coupable des hommes, répondit André
+en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement,
+et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me
+refusez la permission de réparer mes crimes.</p>
+
+<p>&mdash;Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec
+une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que
+vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de
+Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est
+notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais
+dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies
+dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle
+m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je
+n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas
+que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction
+pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle
+est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que
+d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence
+qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour,
+je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus
+gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu
+es une méchante; tu méconnais tes amis.</p>
+
+<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André.
+Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses
+discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à
+la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête
+à tête.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort
+embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait
+guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla
+tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom
+et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.</p>
+
+<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille,
+d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait
+préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres
+du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection
+véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais
+désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée
+d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux.
+Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de
+délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit
+donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait
+pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la
+disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa
+conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p>
+
+<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce
+que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans
+protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre
+votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle;
+vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau
+me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera
+pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon
+bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence.
+Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce
+n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève
+en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait
+pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait
+peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre,
+sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu
+d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je
+suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup.
+D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés
+pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à
+supporter ses dédains.</p>
+
+<p>&mdash;O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous
+ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais
+l'univers pour contenter un de vos caprices, pour
+vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève;
+avez-vous bien besoin de mon amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé
+avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble
+de si douces heures d'étude et d'épanchement, et
+vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien le contraire, André, lui répondit
+Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main
+qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à
+mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque
+chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et
+soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant,
+pour des leçons de botanique et de géographie? Je
+ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je
+m'engageais au mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du
+monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais
+puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi
+par amour.</p>
+
+<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit
+à peine..</p>
+
+<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement
+de loyauté romanesque pour un sentiment plus
+fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre
+mariage était une chose facile et avantageuse à tous
+deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir
+sans peine. Mais ce mariage sera traversé par
+mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de
+l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne
+vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et
+l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous
+en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de
+tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir.
+Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement
+que je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec
+amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon
+intention.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je
+suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous
+ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon
+amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne
+me repoussiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite
+pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour:
+vous ne m'en avez jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais
+fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je
+n'avais que vous au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après
+un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous
+tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en
+demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous
+aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et
+puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous
+ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez
+comme moi, sans pouvoir le dire.</p>
+
+<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite
+elle lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les
+premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous
+paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites,
+que je me suis presque imaginé une ou deux fois que
+vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin
+et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours
+paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer
+une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu
+vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie
+d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p>
+
+<p>&mdash;Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à
+votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous
+avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais
+donc pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant;
+comment voulez-vous que je réponde à cela? je
+vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais
+le maître autant que la leçon...</p>
+
+<p>&mdash;Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la
+science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un
+coeur bien calme...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce
+reproche-là. Que vous disais-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous aviez presque deviné mon amour dans les
+commencements; et qu'ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air
+grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez,
+c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu
+et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai
+vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées
+de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez
+mieux connue.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous
+ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que
+j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et
+que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain,
+c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez
+pas depuis combien de temps je vous aime, et combien,
+sans cet amour, je serais resté malheureux.</p>
+
+<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif
+de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui
+peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le
+jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la
+rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour
+elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p>
+
+<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une
+personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu
+lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman
+qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres
+avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans
+votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur
+d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus
+doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus
+beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est
+que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure
+pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour
+n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile.
+Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre
+ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme
+à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant,
+il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le
+jour où vous lui diriez:&mdash;J'ai compris.</p>
+
+<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où
+il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la
+pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde
+nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager
+son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p>
+
+<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je
+n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous
+de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le
+mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez,
+mon coeur essaiera de vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant,
+les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour
+recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est
+que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou
+non.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous
+adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je
+demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de
+raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur
+calme que vous craignez de perdre en aimant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant
+doucement les mains brûlantes d'André; mais je
+vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi
+qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné;
+j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel
+parti prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas
+seulement un peu de compassion?</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit
+Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p>
+
+<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque
+Henriette rentra.</p>
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la
+sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André.
+Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans
+toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est
+pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise
+langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie!
+quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as
+encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se
+conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne
+souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur
+ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis
+donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter
+quand il parle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit
+Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras
+de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois,
+Henriette?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi,
+Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer
+cela, puisque te voila bientôt marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te presse pas tant de me faire ton compliment,
+ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle;
+c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si
+nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester
+amis comme nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce
+que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce
+que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p>
+
+<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la
+rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de
+Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en
+se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien
+avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée
+que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre
+sans oser parler.»</p>
+
+<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève;
+elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les
+offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès
+d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la
+main d'André en signe d'adieu.</p>
+
+<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez?
+s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple!
+vous ne vous aimez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève
+en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en
+tremblant malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De
+beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p>
+
+<p>&mdash;Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce
+que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette
+ira le dire demain dans toute la ville!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera
+un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus
+de poids à la nouvelle de notre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien
+signer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait
+dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout
+à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Par amitié seulement, répondit Geneviève en se
+laissant embrasser.</p>
+
+<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine
+ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva
+dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu
+l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet
+instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible.
+Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard
+était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait
+pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle
+ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle
+de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur
+la terre auprès de moi?»</p>
+
+<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse,
+le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit,
+ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité
+d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées,
+à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se
+réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus
+enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle
+et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître.
+Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même.
+L'enthousiasme d'André, les palpitations de son
+coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme,
+avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.</p>
+
+<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les
+paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné,
+lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle
+désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle
+avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont
+elle craignait de n'être jamais capable.</p>
+
+<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève
+s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau;
+elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde,
+qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la
+sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le
+poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions
+en s'habillant le lendemain; et en comparant cette
+matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui
+avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de
+la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce
+et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après
+tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même
+aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il
+lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour
+me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi
+refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il
+en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit
+mieux juger que moi de l'avenir.»</p>
+
+<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant
+devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité
+et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre;
+là elle contempla de près ses joues fines et transparentes
+comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut
+qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle,
+mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou
+de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir
+vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il
+faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur
+de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il
+avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre
+lui et Joseph, et tous les autres!»</p>
+
+<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant
+de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées,
+et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était
+levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans
+la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut
+tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé
+pour l'appeler.</p>
+
+<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber
+son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que
+fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève,
+crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa
+chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier
+mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur
+d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut
+toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait
+jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours,
+comme les grisettes de L..., avait empêché André
+de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette
+nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève
+devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et
+lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en,
+lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez
+dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La
+nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais.
+Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée
+sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à
+regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse
+rose y était négligemment couchée au milieu des outils
+qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et
+Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier
+avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André
+qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans
+une sorte d'extase.</p>
+
+<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle.
+A quel jeu jouons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre.
+A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée
+avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a
+chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil
+en a coloré les feuilles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit
+Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon
+de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a
+donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler
+et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc
+cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit
+André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature
+rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle
+grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans
+l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail!
+quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc
+pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent
+un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Les demoiselles de la ville me font présent de leurs
+plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec
+de la gomme et de la teinture...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me
+le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas
+votre bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est
+en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à
+vous en la faisant.</p>
+
+<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure
+une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la
+saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand
+il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait
+ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule
+ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p>
+
+<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.
+Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne
+s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de
+sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève,
+disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève
+comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent
+en secret. Après lui avoir révélé les lois de
+l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la
+poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer
+à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation
+fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève
+saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour
+elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait
+souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel.
+Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus
+belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection,
+d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais
+cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore
+et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle
+apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait
+plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux
+bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme
+dans cette âme virginale, et reçut dans son sein
+les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p>
+
+<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux
+la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève.
+Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et,
+au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une
+exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe
+de joie ou d'approbation.</p>
+
+<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette;
+vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre
+ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose
+la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable
+d'idée avez-vous eue là!</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence
+que vous y mettez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en
+suis fort contrarié, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous
+ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez
+réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André?
+n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André
+amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue?
+est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la
+voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une
+franchise un peu brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends
+maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et
+je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une
+fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste;
+mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!...
+Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos
+galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de
+m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est
+ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité!
+Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph;
+adieu, adieu pour toujours.</p>
+
+
+<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se
+promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André.
+Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il
+passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à
+courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de
+joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit
+un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée,
+et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le
+jardin voisin.</p>
+
+<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive?
+Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de
+toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit André avec candeur. Quelle
+question me fais-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme,
+à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps
+d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu
+quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui
+faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que
+tu auras seulement le courage de lui en parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de
+cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un
+petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir
+au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins;
+mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est
+dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton
+père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres
+enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des
+enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras
+pas de quoi les élever convenablement, et que la misère
+te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira
+du coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera
+le courage de supporter toutes les privations, toutes les
+souffrances...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu
+parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apprendrai, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et Geneviève l'apprendra aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je travaillerai pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession
+tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la
+médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques?
+Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un
+sillon droit avec la charrue?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je
+n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne
+suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu
+que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Essaies-en, et tu verras.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte en essayer.</p>
+
+<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p>
+
+<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête!
+s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je
+penser que tu prendrais au sérieux la première occasion
+de plaisir offerte à ta jeunesse?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu
+croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans
+prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais
+fait!</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit
+Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni
+l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde
+le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir
+d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant,
+et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi
+que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable
+jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la
+moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y
+a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends
+rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation.
+Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois
+plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez
+pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble
+là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras,
+je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne
+de le faire.</p>
+
+<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution
+de son ami; il le quitta pour aller faire la paix
+avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André
+en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore
+tonné.»</p>
+
+<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des
+amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la
+passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour
+cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il
+fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André
+renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui
+eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore
+impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent
+de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre
+fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour
+aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride
+de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait
+à peine jour, André ne reconnut pas son père au
+premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p>
+
+<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me
+semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous
+êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter
+votre chapeau devant votre père.»</p>
+
+<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis
+lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p>
+
+<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui
+ne souffrait pas de réplique.</p>
+
+<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit
+son père jusqu'à sa chambre.</p>
+
+<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement
+sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p>
+
+<p>&mdash;A L..., répondit André timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous tous les matins?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Où passez-vous toutes les après-midi?</p>
+
+<p>&mdash;A la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph
+et de la chasse, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, monsieur le savant, vous en
+avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse.
+Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit
+sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier
+dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p>
+
+<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita,
+rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à
+double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la
+chasse.</p>
+
+<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et
+finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure
+aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer
+de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui
+donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition
+du marquis.</p>
+
+<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et
+rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le
+premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit
+fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui,
+croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa
+puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la
+tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme
+d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se
+trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un
+se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir
+désobéi.</p>
+
+<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour;
+et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L...,
+quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent
+seulement.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui
+dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il
+faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais
+j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis
+d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de
+toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p>
+
+<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à
+la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied,
+et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature
+le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent
+pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena
+dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur
+une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure
+du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père
+le mena voir tondre des moutons.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son
+inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant
+du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre.
+Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne
+prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le
+hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève,
+et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et
+de douleur.</p>
+
+<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous
+l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière
+supposition avec raison et avec désespoir. Si vous
+étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des
+nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs
+de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque
+vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner
+les tourments que j'endure! O André! quatre jours
+sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»</p>
+
+<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation
+la consigne de son père, et courut à travers champs
+jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées,
+les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne
+l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant,
+il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon
+en la serrant contre son coeur.</p>
+
+<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi
+de t'avoir fait souffrir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle;
+quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne
+vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment
+pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci?
+Je vous vois et je remercie Dieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à
+André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il
+aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni
+son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à
+Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des
+jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de
+cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis,
+soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille
+de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait
+à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt
+fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du
+château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes
+de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances
+paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua;
+il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre
+son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le
+plongea dans le découragement et l'inertie.</p>
+
+<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève
+toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour
+excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il
+éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique
+à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à
+lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin
+égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements
+et les impatiences de l'amour. Il ferma les
+yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six
+lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa
+journée.</p>
+
+<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un,
+fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche
+traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter,
+comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph
+se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix
+tremblante l'appela par son nom.</p>
+
+<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette.
+Que signifie cela?»</p>
+
+<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant
+dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard,
+voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p>
+
+<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle
+en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je
+suis Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève! Au nom du diable! comment cela se
+fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi.
+André est sérieusement malade. Il y a trois jours
+que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre
+qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette
+sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer
+de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en
+heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour
+devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi
+et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes
+son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin
+de vous...</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en
+prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce
+que tout cela?</p>
+
+<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant
+autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se
+mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents
+et jurant contre son domestique et contre lui-même à
+chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne
+de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève
+était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle
+était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph
+fut attendri.</p>
+
+<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne
+se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est
+vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en
+croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle
+avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le,
+et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous;
+le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai,
+je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle
+en posant sa petite main sur la main rude du cavalier;
+s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon
+nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p>
+
+<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent
+malgré lui.</p>
+
+<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous
+souffrirez trop. Venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du
+diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la
+métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer
+de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart
+d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne
+vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour
+le quitter et vous ramener avant le jour.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends
+Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir
+ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous,
+ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, dit Geneviève.</p>
+
+<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle
+pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses
+bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite
+il monta adroitement sans la déranger, et piquant
+des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une
+petite place, son malheur le força de passer sous un des
+six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant
+d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui
+venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications
+un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir
+d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement
+auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître
+Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné
+rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en
+croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force
+de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était
+déjà trop loin pour entendre.</p>
+
+<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait
+sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais,
+peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans
+l'espoir de s'en débarrasser.</p>
+
+<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p>
+
+<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre
+circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une
+semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec
+un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose
+aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais
+elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras
+autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un
+homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir
+si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de
+la nuit.</p>
+
+<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu
+haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p>
+
+<p>&mdash;Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit
+Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation
+d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié
+pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez
+tout seul, lui demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph,
+et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur,
+nous sommes déjà assez malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph
+au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes
+le dos de ce pauvre François; savez-vous que la
+course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie
+à pied que de surmener François.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il
+va bien doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué.
+Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que
+la rivière sera forte.</p>
+
+<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais
+quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta,
+et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour
+garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa
+d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux
+de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver
+ses petits pieds.</p>
+
+<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser;
+François commence à perdre pied, et le brave garçon
+n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux
+personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais
+déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire.
+Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite
+et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop
+sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se
+diriger tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici
+la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le
+chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la
+vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p>
+
+<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation,
+se mit à la nage et gagna un endroit moins profond
+où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles
+difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il
+avait perdu le gué.</p>
+
+<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je
+ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons
+aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Allons tout droit, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François
+s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais
+où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables
+d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle
+Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à
+écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;Retournons en arrière, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous
+faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme
+en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur;
+il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p>
+
+<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit
+distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à
+découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller.
+Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours
+chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités,
+et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même
+les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger
+de se noyer au premier mouvement que ferait son
+cheval.</p>
+
+<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti;
+il ne fait pas chaud ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph,
+avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p>
+
+<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit
+de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions
+affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe
+se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p>
+
+<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main,
+Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il
+parle de l'autre quelquefois avec André.</p>
+
+<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa
+robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture.
+François se remit courageusement à la nage, avança
+jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur
+ses pas.</p>
+
+<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit
+Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p>
+
+<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué
+et parvint glorieusement au rivage.</p>
+
+<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant
+un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la
+jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne
+put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah!
+cette petite jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que François a de fameuses jambes, répondit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève
+avec un accent si sincère et si pieux que Joseph
+se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré,
+son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser
+à sa jambe et sentit comme une espèce de remords
+de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph
+voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait,
+et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers;
+mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards
+et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le
+bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p>
+
+<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici?
+vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai
+m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je
+vous attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée
+par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque
+<i>meneur de loups!</i></p>
+
+<p>&mdash;Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au
+diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le
+métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là
+n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne
+peuvent pas les effrayer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai
+d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour
+de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p>
+
+<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph
+sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes
+du pâturage.</p>
+
+<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir
+comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait
+jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement
+pour moi, mais elle ne le ferait pas de même.
+Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p>
+
+<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au
+château de Morand.</p>
+
+<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie
+à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit
+auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez.
+Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse.
+On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la
+voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne
+pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager
+son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il
+se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il
+lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève;
+mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait
+devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être
+cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la
+tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant
+André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève,
+et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes
+arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une
+masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux
+oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres,
+et projetait des lueurs obliques et tremblantes
+sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la
+nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal
+d'une certaine impression désagréable en passant auprès
+d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se
+trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de
+ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes
+ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique
+lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses.
+Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux
+poétiques; il en rougissait au contraire et cachait
+ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil,
+ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et
+surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la
+métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i>
+apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi
+de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les
+métairies pour empoisonner les étables et faire périr les
+troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque
+soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine
+qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son
+approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui
+en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable:
+plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle
+se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents
+qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune),
+mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement
+qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace
+de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre
+à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf;
+mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est
+le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le
+triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p>
+
+<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions
+effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour
+les repousser, du moins il se sentait assez de courage et
+le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le
+danger.</p>
+
+<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu
+qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui
+fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui
+une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle
+semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper
+l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il
+vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était
+venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui
+s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles
+de la chapelle.</p>
+
+<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de
+la nef; une croix de bois marquait la place où avait été
+l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix;
+elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme
+un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph
+l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève
+dans une attitude si calme, et ne comprenant pas
+l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu
+des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut
+comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler
+cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph,
+Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna
+d'un air inquiet.</p>
+
+<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la
+vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant
+les mains:</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est
+mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle
+s'appuya en chancelant contre la croix.</p>
+
+<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut
+le sauver encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi
+bien la vérité, est-il bien mal?</p>
+
+<p>&mdash;Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du
+médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer;
+c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et
+ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais
+que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne
+pas souvent.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence,
+retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p>
+
+<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses
+mains jointes, dans une attitude de résignation si triste
+que Joseph en fut profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un
+peu de mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette
+nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier
+adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai
+pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si
+je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien
+au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera
+perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à
+vivre.</p>
+
+<p>Joseph le jura.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots
+elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait
+pleurer comme un enfant.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du
+manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée;
+puis elle pria de nouveau et marcha parmi les
+ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph
+devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle
+avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon.
+L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui
+annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p>
+
+<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui
+permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André
+était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de
+Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en
+songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire
+auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors
+elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne
+pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de
+revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint
+si forte que les minutes de son impatience se traînèrent
+comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement,
+jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir
+de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph
+n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne
+voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation,
+et franchit comme un trait les portes du château
+de Morand.</p>
+
+<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs
+étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes.
+On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à
+personne et semblait voler à travers les cours. La vieille
+cuisinière se signa en disant:</p>
+
+<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit
+qui passe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé
+que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître,
+nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière,
+tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière
+et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou
+sainte Sylvie qui vient le guérir.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme
+de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière;
+et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail
+de la grange.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières
+qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette
+main invisible qui rapproche les amants, se précipitait,
+palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en
+eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire?
+Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher
+mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard,
+je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle;
+pensez-vous que je vous en remercie?»</p>
+
+<p>Geneviève tomba à genoux.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée;
+mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu
+que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si
+vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis,
+révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou
+enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez
+de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes
+bras?</p>
+
+<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur
+le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas;
+elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait
+pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du
+curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du
+marquis.</p>
+
+<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se
+mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette
+dehors à coups de fouet!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement
+avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p>
+
+<p>Le marquis recula de surprise.</p>
+
+<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette
+vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la
+détester et d'empêcher André....</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux
+pas entendre parler à une femme comme vous le faites;
+sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre
+cela de moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le
+marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je
+ne la revoie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune
+fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à
+de nouvelles injures.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève,
+refusant avec force de se laisser emmener. Ne
+lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une
+effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a
+reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que
+je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime
+André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable
+de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que
+vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous
+craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai
+derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière
+fois... Après, vous me chasserez si vous voulez,
+mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant
+homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait?
+Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce
+que je vous demande.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux
+et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du
+marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues
+baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans
+l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule,
+et cette sublime expression que la douleur donne aux
+femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa
+que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer
+de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher
+voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste
+envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas
+André?</p>
+
+<p>&mdash;Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère
+augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération
+des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le
+pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette
+impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas
+m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.</p>
+
+<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba
+dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria
+celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête
+fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais,
+tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses
+poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva
+Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand,
+stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais
+Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille
+qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant
+entre lui et M. de Morand:</p>
+
+<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous
+raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir
+de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais
+le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter,
+fût-ce par mon père! entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette
+scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis,
+votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la
+volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille
+pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec
+le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous
+aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir
+est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder
+quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec
+cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du
+lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit
+de mort d'un chrétien.</p>
+
+<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses.
+Il était capable de chanter des chansons obscènes au
+cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main;
+mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village
+le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au
+monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa
+première communion.</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous
+sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je
+lui ferai des excuses demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis
+d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à
+demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre
+ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout
+sera fini.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin;
+votre fils éprouve réellement du soulagement à
+son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu
+de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa
+situation.</p>
+
+<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui
+avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver
+la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de
+Geneviève, une expression de joie enfantine commençait
+à se répandre sur son visage affaissé. La main de
+Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il
+eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les
+personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore
+confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril:
+«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en
+prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers
+son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée,
+moitié heureux, moitié colère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en
+criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé
+d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade.
+Remerciez Dieu avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève!... dit André en regardant alternativement
+le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui,
+Geneviève et Dieu!</p>
+
+<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent
+un religieux silence. Le médecin plaça une chaise
+derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire
+asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps
+en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude,
+et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa
+main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se
+retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se
+lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la
+cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau,
+lui adressait avec les yeux et le geste la muette
+injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André
+retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la
+crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible
+d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse
+veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas
+et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là
+comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à
+s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence
+menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de
+séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait
+rien à son journal, qui avait bien six mois de
+date, et de temps en temps tombait dans une espèce de
+demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets
+et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit:
+tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval
+loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant
+lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André
+suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et
+laissait voir sa jolie petite jambe.</p>
+
+<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort
+pour chasser le démon de la concupiscence des voies
+saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait,
+à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge
+du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de
+l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux
+de deux chats qui guettent la même souris.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la
+clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les
+feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec
+les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir
+étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes
+et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.</p>
+
+<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait
+tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété
+de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête
+auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux,
+dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre,
+reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu,
+qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les
+séparer.</p>
+
+<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé
+son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble
+une consultation à voix basse. Le médecin se leva
+sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de
+son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha
+alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée
+pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle
+écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné;
+puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph
+se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il
+s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils
+et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p>
+
+<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer
+la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait
+pu agir trop violemment dans quelques heures sur
+les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls.
+La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre
+fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En
+effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et
+sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a
+demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche
+auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu
+en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur,
+et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment
+trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie
+des causes purement morales; je vous déclare que vous
+pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez
+pas que je donne mon consentement au mariage;
+j'aimerais mieux le voir mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin;
+mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la
+violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce
+cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p>
+
+<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre
+autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait
+osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient
+de lui résister. Dans la crainte de perdre son
+fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence;
+mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève
+une haine implacable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée.
+Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et
+tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève.
+La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et
+quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant
+cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa
+destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur
+que son mariage avec André inspirait au marquis;
+elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans
+cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement;
+mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son
+amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient
+conduite auprès de son lit. La figure, les menaces
+et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le
+souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était
+bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été
+injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite
+exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain;
+elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes
+si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se
+vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux
+et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle
+épousait André malgré sa défense.</p>
+
+<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là.
+Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André;
+elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et
+distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la
+quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile,
+appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans
+le coeur de son amant la même incertitude que dans les
+événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux
+avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et
+mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait
+déjà du passé.</p>
+
+<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner
+à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient
+fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup
+d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse
+excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la
+hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités
+du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait
+sans la comprendre et la contemplait tout ravi,
+comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia
+donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur
+les dispositions du marquis et sur le caractère d'André.
+Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination
+de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna
+sur ces deux questions si importantes pour elle les plus
+cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser
+son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque,
+et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée
+en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que
+cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre
+ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait
+dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir
+à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui
+avait versé dans le coeur.</p>
+
+<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt
+singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une
+étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait
+parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce
+moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour
+la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé
+entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était
+venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle
+avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement
+au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la
+trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son
+père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p>
+
+<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti,
+la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait
+dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph
+s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument
+que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande
+consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son
+coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la
+cruauté de son père avec désespoir.</p>
+
+<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié
+de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p>
+
+<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible.
+Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée
+à jamais.</p>
+
+<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui
+mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang;
+pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p>
+
+<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p>
+
+<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il.
+André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais
+un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais
+pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon
+sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous
+que pour ma propre soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève
+en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà
+bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine.
+A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce
+à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes.
+Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès
+d'elle, et je vais la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure
+prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse
+qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour
+combien de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je
+reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André
+va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle
+et les yeux levés au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph.
+Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous
+le faire mourir de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est
+une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade,
+qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt,
+plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis
+vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des
+prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis
+peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il
+m'oubliera.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph
+d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que
+je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève,
+pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas
+fâchée contre André?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève
+avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui
+faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je
+l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui
+apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce
+malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes
+qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que
+notre mariage est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune
+indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer
+et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais,
+du moins d'après mon conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté.
+De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables
+pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles
+n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur
+et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et
+André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le
+braver de loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à
+implorer un homme comme le marquis de Morand, ni
+m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je
+n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets,
+car André ne serait ni tranquille ni heureux après
+un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la
+douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer
+à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps
+encore... André n'a contracté aucun engagement envers
+moi.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève
+se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph,
+l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait
+de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée;
+il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable
+pureté.</p>
+
+<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la
+main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni
+romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le
+savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez...
+Je n'ai donc rien à dire...»</p>
+
+<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque
+chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha
+à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et
+son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta
+sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait
+en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes
+palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa
+table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le
+fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore.
+Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau
+sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien
+la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir
+le bonheur!»</p>
+
+<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle
+vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de
+ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait
+son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger;
+et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette
+visite.</p>
+
+<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume,
+Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement
+une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma
+chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à
+préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une
+chose</i>.»</p>
+
+<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p>
+
+<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à
+peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite
+n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes
+devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les
+<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi,
+qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André
+à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise,
+tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à
+ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester
+avec lui et de me laisser Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda
+Geneviève avec un dédain glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es
+une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas
+l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler
+les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour
+toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu
+serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends
+tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse
+pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à
+ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la
+peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant,
+et mes yeux valent bien les tiens...</p>
+
+<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules
+et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua
+Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus.
+Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois
+galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de
+toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici
+demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme
+il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous
+ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de
+croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph
+Marteau... Mais sache que ce galant aura avec
+lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée
+du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu
+parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en
+soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore
+le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir
+de pis-aller.</p>
+
+<p>&mdash;Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près
+de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même,
+et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un
+air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus
+qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma
+porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne
+de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph
+Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée
+sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez,
+je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les
+murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi;
+sortez!</p>
+
+<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie,
+et sa tête frappa rudement contre le pied de sa
+chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite,
+se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux
+et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer,
+elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève
+le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et
+au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p>
+
+<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse
+soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur
+et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle
+et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit
+Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle
+crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment,
+ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais!
+Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme
+tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi.
+Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que
+pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois
+rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève
+en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que
+tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il
+est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de
+toi...</p>
+
+<p>&mdash;De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies
+pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André,
+tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors
+du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard;
+aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas
+manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de
+Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons
+de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma
+pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment
+sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux
+pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin
+tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton
+amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je
+t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance;
+que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p>
+
+<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien!
+c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il
+m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré
+toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois!
+qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà
+qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite
+promenade que vous avez faite ensemble au clair de
+la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph
+n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve
+qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il,
+Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je
+me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais;
+c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...»
+et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte
+que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui
+ferai certainement des reproches pour le beau service que
+m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion.
+En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi
+l'écritoire, Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette,
+dont les yeux étincelèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais
+rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et
+c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne
+pas la lire avant de la lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret;
+il te le dira, j'y consens.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas
+confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder
+un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en
+commençant sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant
+d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour
+avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu
+trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui
+suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée,
+tu ne la liras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit
+Geneviève écrivant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; mais enfin c'est une commission bien
+singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable
+à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant
+une lettre de toi? une lettre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une
+lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi
+d'un papier plié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens
+et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour.
+De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève,
+mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce
+billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi.
+Adieu!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle
+fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André
+aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme.
+«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées,
+la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous
+admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous
+allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents:
+parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous
+avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p>
+
+<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait
+donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien
+douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle.
+J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez
+fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter.
+Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me
+suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait
+donc aussi changer mon sort!»</p>
+
+<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre
+et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût
+vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste,
+et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret
+favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en
+vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur
+sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des
+atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans
+tacher sa joue ni plisser son front.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève,
+tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le
+pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son
+départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps
+vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant
+secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant
+au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir
+d'une espérance morte à jamais pour elle.</p>
+
+<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance
+et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention.
+En voyant la signature de Geneviève, il se troubla,
+eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut
+deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette,
+il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier
+de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans
+songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce
+vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence
+de Geneviève, que quelques feuilles de roses en
+baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les
+eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les
+froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant.
+Puis il courut seller son cheval et partit pour le château
+de Morand.</p>
+
+<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant
+brusquement dans la chambre d'André. André devint
+pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre
+à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à
+l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur,
+et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé
+et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se
+souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements
+que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une
+manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il
+se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la
+lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table.
+André lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai
+partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne
+vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir,
+et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que
+ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été
+obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put
+venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez
+les instructions que je vous ai données hier, habituez-le
+peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer
+à moi. Dites à son père que je le supplie de
+traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la
+sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette,
+elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse;
+sachez, par mon exemple, combien il est
+affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois
+de Geneviève.»
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité
+qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable
+m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce
+n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute,
+André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser
+Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser?
+as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance
+de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta
+fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre
+maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans
+l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous
+deux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève.
+Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais
+de moi-même le jour où je chercherais à en faire
+ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est
+pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort
+pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de
+monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette
+fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons
+Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras
+chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis,
+dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement
+son consentement... ensuite nous verrons
+venir.</p>
+
+<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis
+prêt.»</p>
+
+<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et
+revint.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as
+parlé de ton projet?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en
+ai jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela?
+Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme
+est mon père quand on l'irrite?</p>
+
+<p>&mdash;André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux,
+tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer
+à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je
+suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage
+dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que
+je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir
+vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé
+comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste.
+Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève
+pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade
+pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton
+père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou
+te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de
+lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une
+honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je
+vous demande respectueusement votre approbation, et
+je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon
+bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami;
+si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis
+manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes
+riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on
+parle ou qu'on écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai
+la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un
+domestique après notre départ. Va préparer le char à
+bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André,
+cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir
+clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi
+envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment
+et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier
+une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter,
+il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il
+ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation
+d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette
+de roman.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de
+temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose
+au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je
+n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je
+dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître
+singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même;
+pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut
+que je te dise tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes
+et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison
+pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle
+de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie
+de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as
+bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je
+sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme.
+Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi,
+je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais
+ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à
+présent que le jour de sa première communion.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon
+âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier
+regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait.
+Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une
+heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de
+réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour
+sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!</p>
+
+<p>&mdash;Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende
+si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air.
+C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour
+depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai
+peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon
+devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue,
+désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses
+pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je
+suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu
+peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais
+ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront
+à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque
+à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel
+il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève.
+Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman.
+C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement
+de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la
+séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et
+n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère
+était un singulier mélange de ruse et de loyauté.
+Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait
+de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le
+rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit
+André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence
+dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier
+un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme
+moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter,
+elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux,
+André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André
+sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il
+sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des
+femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de
+l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il
+sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que
+j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance.
+Ce serait mal.»</p>
+
+<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau,
+après avoir passé en un jour par les sentiments les
+plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la
+réconciliation d'André avec Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme
+à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire,
+aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement,
+si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève.
+Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son
+consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai
+tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons
+sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien?
+dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes
+que de parler à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il
+te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous
+les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir
+vigoureusement.</p>
+
+<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à
+nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit
+crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis
+impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement?
+Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre
+honteux.</p>
+
+<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,»
+répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première
+fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son
+père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa
+André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses
+veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent
+le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre
+de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le
+blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment
+de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer
+que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et
+que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien
+m'accorder votre consentement...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se
+contenant un peu, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux
+étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le
+lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis
+d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je
+vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici
+à un an?</p>
+
+<p>&mdash;Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant,
+car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste
+et insensée.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que
+les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus
+hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux
+et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser
+un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire
+bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner
+à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p>
+
+<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des
+dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions
+en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu;
+pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme
+vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort
+si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour
+vous laisser la liberté d'épouser une...»</p>
+
+<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre
+injurier Geneviève. Le marquis le retint par le
+bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations.
+Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien
+une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui
+présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude
+les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus
+simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en
+des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon
+qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand
+vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif
+et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut
+vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité
+que de se charger de vous. Je trouvai enfin
+une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous
+emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre
+araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre
+dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur
+mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre,
+une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la
+première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis
+tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient
+deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie;
+mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet
+avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins.
+Je vous gardai à la maison pendant les années où
+un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre
+les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez
+pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir
+ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était,
+ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus
+laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût
+pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour
+ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait
+ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me
+suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer
+des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez
+des convulsions!»</p>
+
+<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions
+de son père des explications fort prosaïques. Sans parler
+des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient
+pas uniquement attribués à la tendresse paternelle,
+il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume
+de passer les nuits dans la plus grande agitation
+quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux
+fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en
+tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail,
+André avait souvent fait, dans son enfance, le rude
+essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p>
+
+<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant
+ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié.
+Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant
+sa déclamation.</p>
+
+<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et,
+empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper
+les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite.
+Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de
+Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui
+tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule.
+André retrouva, comme par enchantement, le peu
+de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en
+déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la
+justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une
+résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu
+vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait
+trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre
+une lutte quelconque.</p>
+
+<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai
+entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela
+s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est
+prêt; partons.»</p>
+
+<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le
+temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un
+coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et
+André, tout tremblant, songeait à la première journée
+qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et
+qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard,
+à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche.
+Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un
+cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il
+préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et
+André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils
+aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée
+sur ses mains et le corps penché sur une table. André la
+reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour
+d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une
+mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et
+qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à
+la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait
+dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André
+sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança
+et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna
+aux caresses de son amant, tandis que Joseph,
+ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère,
+donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la
+cendre du foyer.</p>
+
+<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André
+appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté
+de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa
+silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les
+grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie
+de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour
+boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus,
+ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul
+voyageur de la patache.</p>
+
+<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être
+connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour
+avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie;
+jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il
+ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un
+dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie
+d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison
+d'événements d'une manière étrange et ridicule. André,
+toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que
+de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux
+pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille,
+approuva toutes les observations de Geneviève, et décida,
+en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret,
+tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait
+chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par
+lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès
+du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches
+légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien
+dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces
+moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance
+d'André à persuader son père; elle ignorait que
+cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait
+pas se ranimer.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles
+de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous
+les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son
+père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre
+le résultat de ces tentatives pour prendre un parti.
+Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir,
+fit faire une première sommation à son père et partit
+pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia
+de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près
+d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il
+eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier
+acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis.
+Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève;
+elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir
+pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva
+un peu de ressentiment contre son amant et ne put se
+défendre de l'exprimer.</p>
+
+<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours
+voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as
+jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me
+voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache,
+il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la
+piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords,
+c'est se condamner dès cette vie aux tourments de
+l'enfer.»</p>
+
+<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que
+d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de
+la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice,
+dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus
+que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à
+genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations
+de Geneviève.</p>
+
+<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était
+femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux
+grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur
+parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour
+appui un amant plus courageux qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal,
+tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour
+moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais
+cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me
+semble que j'en suis capable et que ma destinée était de
+faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber
+dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je
+vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche
+que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps;
+crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il
+tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait
+à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage
+surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces
+moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait,
+et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances
+continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation
+de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence
+de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière,
+qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève
+ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les
+calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une
+publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le
+nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité
+de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses
+fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais
+qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est
+deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des
+fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André
+moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie;
+mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra
+sérieusement.</p>
+
+<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable
+autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite
+de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre
+à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus
+dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette
+reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers
+sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement
+était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme
+assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon
+et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève
+de menaces ridicules. La malheureuse enfant
+perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue
+jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit;
+elle passait les nuits dans une solitude effrayante;
+son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de
+fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis
+qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses
+cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée
+de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid
+de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva
+évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina
+à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir:
+elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève
+ni André, qui était réduit au même dénûment,
+n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André
+l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité
+d'un frère?</p>
+
+<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu
+de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut;
+il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux
+épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi
+sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était
+passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait
+indifférente et presque insensible à ses caresses.
+André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments
+d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et
+rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur
+palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion
+longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le
+feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par
+un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque
+nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante
+mais chaste encore.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes
+et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la
+sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel
+amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la
+nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté
+d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux
+brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du
+moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps
+contre lui-même; il succomba, et Geneviève
+avec lui.</p>
+
+<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla
+qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes
+arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant
+son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes
+et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle
+lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et
+avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne
+pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens
+sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle
+connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe
+de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il
+était capable de se donner la mort.</p>
+
+<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de
+tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit
+qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour
+en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement;
+mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami
+précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait,
+mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses
+bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble
+sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir
+était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui
+de l'entier abandon.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse;
+alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations
+de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée
+sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau
+nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la
+mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et
+commis en secret comme une faute.</p>
+
+<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux,
+et surtout la grossesse de Geneviève, mettait
+André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève
+s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et
+d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas
+mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que
+je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a
+entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je
+suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent
+pour s'enrichir.»</p>
+
+<p>André voyait les souffrances et les privations que la
+misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les
+scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation
+de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était
+pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis
+tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander;
+il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus
+terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion
+de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre
+Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la
+peine un misérable emploi dans un collège. André était
+instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>.
+Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession,
+en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à
+une position meilleure et plus honorable. Ce métier
+de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une
+répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent
+l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible;
+il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit.
+Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques
+de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait
+le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le
+renvoya.</p>
+
+<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre,
+chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle
+André avait accepté d'abord les secours de son ami,
+avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y
+opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim
+et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait
+aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre
+une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments,
+assez de remords le déchiraient; elle essaya de le
+consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle
+en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme
+n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne
+pour aider à supporter les maux immenses que
+l'amour a fait accepter.</p>
+
+<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et
+abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus
+quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit
+sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant
+le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports
+directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci
+s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de
+lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra,
+se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque
+chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment.
+Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des
+circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête
+aux pieds pour s'en emparer.»</p>
+
+<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait
+à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en
+l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré
+dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon
+d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur
+paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie
+de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement
+les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les
+larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes,
+et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes
+journaliers.</p>
+
+<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi
+fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu
+de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit
+M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par
+ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me
+dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous
+en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas
+beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il
+savait parfaitement prendre quand il voulait.</p>
+
+<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne
+peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous
+ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut
+que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu
+à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais
+tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut
+que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je
+misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner
+une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne
+se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme
+on dit.»</p>
+
+<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le
+marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph;
+mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise
+et de mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez
+avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner
+quelque chose, quand c'est moi qui...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit
+Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi
+vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner
+un ami sans l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge,
+quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené
+mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche
+de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne
+revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous
+pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir?
+N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet
+honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez
+un peu votre conscience; elle vous dira que je
+devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la
+tendez.</p>
+
+<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un
+effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi,
+marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de
+nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce
+que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre
+char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli
+mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers
+le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie
+sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable
+et de l'insolente ironie de votre fils durant cette
+dernière explication que vous eûtes ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si
+têtu, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé
+toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux
+jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à
+vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir
+de la passion...</p>
+
+<p>&mdash;Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage?
+il me l'a dit assez clairement, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que
+cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient.
+Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement
+je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais
+le tromper, lui faire croire que nous courions après
+sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il
+se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais
+il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs
+menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se
+mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus
+une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir
+à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez
+vigoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé,
+mais que cette dernière impudence de Joseph commençait
+à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner
+une chiquenaude à une mouche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler,
+que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les
+hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous
+souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si
+violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui,
+certes, n'êtes pas une femmelette?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! moi, précisément par la même raison, je
+me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu.
+Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller
+voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse.
+Est-ce là la conduite d'un traître envers vous,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis,
+vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria
+Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au
+bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur
+imposture.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu
+employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché
+de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras
+et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les
+affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse
+guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph,
+et je te vois d'ici.</p>
+
+<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla
+d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables
+qu'il avait fait son possible pour ramener André
+au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un
+lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère
+opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.</p>
+
+<p>&mdash;Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air
+stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous
+ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en
+diable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre;
+mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle
+désobéissait de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph;
+il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une
+scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous
+doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et
+voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les
+poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment
+tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime
+avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes
+le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au
+mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable
+la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances,
+j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais
+cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre
+vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie
+d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette
+pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler
+aussitôt qu'André a été rendormi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je
+lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne
+ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après
+tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de
+bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois;
+mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que
+vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez.
+Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui
+menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée
+de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous
+saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à
+empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi.
+Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât
+du nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses que le caractère le plus ferme et
+l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher,
+dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux
+enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des
+parents!</p>
+
+<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui
+préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était
+flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement
+abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença
+à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour
+de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ.
+Il se promit de profiter de la terreur cupide du
+marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il
+s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre
+qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le
+rôti.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en
+examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas
+trop de compliments, car c'est votre bien que je vous
+rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent
+de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a
+pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en
+a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans
+plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs.
+Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver
+un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;A qui le dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour
+ces malheureux lièvres. L'un disait:&mdash;Il se ruine, il
+fait des folies; l'autre:&mdash;Il a perdu la tête; jamais lièvres
+ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux;
+ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+&mdash;Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il
+fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le
+serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me
+soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre
+sur nos guérets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en
+balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles;
+est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que
+le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me
+dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p>
+
+<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu
+sur la commune?</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter.
+Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois
+dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement;
+je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit
+être pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres
+du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se
+frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré
+sur la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture.
+Ah! par exemple, nous lâcherons quelques
+coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois,
+quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à
+leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions
+un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager,
+on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de
+Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph;
+rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en
+salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront
+malades de colère et d'indigestion.</p>
+
+<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph
+arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le
+fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente
+vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui
+savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table,
+et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé
+à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en
+feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau.
+Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial
+de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis
+l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du
+voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des
+terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de
+même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en
+lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria
+le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de
+son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela
+d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre
+complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p>
+
+
+<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait
+le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux
+agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant,
+Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé
+d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce
+de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là?
+c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera
+à couvert du soleil.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies
+cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une
+expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé
+pour la première fois dans nos terres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom
+anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler.
+La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à
+notre société départementale (dont tu sais que je suis le
+doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère.
+Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs
+en France qui sachent comme vous retourner
+une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer.
+Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui
+qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre
+pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains.
+Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu;
+il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est
+entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille
+coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché
+des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention.
+Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté
+l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une
+paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce
+poil, et cette mine!</p>
+
+<p>&mdash;-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois
+cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois
+de fourrage l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de marquis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux
+de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans
+mon petit domaine de Granières.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de
+t'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette
+terre-là auparavant?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces
+vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme,
+de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p>
+
+<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant
+un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie
+prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de
+maître!»</p>
+
+<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude:
+il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence,
+qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher
+chicane sur quoi que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se
+ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau
+d'une propriété comme la vôtre.</p>
+
+<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph
+avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment
+un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons
+touffus d'un pâturage.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre
+vierge de culture où depuis un temps immémorial les
+troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime
+pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne
+veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur
+épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi,
+je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les
+moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture.
+J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et
+l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les
+métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils
+m'obéissent.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent
+assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans
+toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais
+est-ce de la bonne terre?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais
+rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de
+paille.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds
+de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier
+blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons,
+aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mais c'est une dépense que de retourner un
+pâtural comme celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dépense qui prend trois ans du revenu
+de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour
+améliorer mon bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est
+coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera
+bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains
+habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à
+quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p>
+
+<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque
+temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin
+d'un air soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop! répondit Joseph avec une affectation de
+tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq
+minutes de marche, que son héritage maternel est peu
+de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles
+cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus
+pur et le plus soigné!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit
+Joseph; des bâtiments tout neufs!</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Le bétail superbe! reprit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée
+mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté
+cinquante francs par tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand,
+reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous
+la main: votre château est planté là; d'un côté les bois,
+de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux,
+pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies,
+pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un
+avantage, cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de
+faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est
+venu de ma femme, les choses iraient tout autrement.
+Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans
+le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais.
+Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait
+qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y
+avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée,
+pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait
+de mon grenier à son champ comme de ma chambre
+à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique
+du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle
+m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y
+prenez garde, voisin!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde
+avec les sacrées lois que nous avons?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et
+gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me
+semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui
+ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui
+vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?</p>
+
+<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout
+de bon; il le fit passer habilement par un crescendo
+d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes
+les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le
+pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire.
+Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire
+dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué
+à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de
+revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau
+dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous
+soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p>
+
+<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours
+assez pour vivre: me voilà vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours
+moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes
+bergères quand je serai content d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez
+le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap
+fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la
+main ne pèse pas les dons.</p>
+
+<p>&mdash;Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de
+dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la
+table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier
+de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois
+de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans
+compter les plats.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gaillards de voisins font pourtant diablement
+attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils
+veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de
+la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin!
+<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme
+dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon
+bidet à deux fins vous suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas
+deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre gros cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu
+pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons
+à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par
+an?</p>
+
+<p>&mdash;Qui se consomment dans la maison, sans compter
+le vin d'Issoudun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun;
+vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le
+reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous
+fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai
+pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A
+mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses
+privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans
+toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui
+appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en
+penses-tu, Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre
+vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre
+par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer
+avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je
+lui pardonne tout.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux père! je vous reconnais bien là; mais
+qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme!
+c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler
+si j'allais le lui proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là?
+dit le marquis en frappant du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé,
+je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et
+de son piaillard d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards
+de serpents! en voilà bien d'une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce
+que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grosse seulement?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André
+est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre,
+chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur
+son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa
+famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances,
+il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait
+fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est
+toute en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis que trop sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la
+femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et
+vous aurez bien raison!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans
+mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille
+de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent
+comptant, et ils vous laisseront en repos.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je
+le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce
+pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter,
+les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà
+dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs
+à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous conseille de courir les chances du
+procès.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu
+me faire damner aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là
+vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi
+s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce
+soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque
+proposition de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez
+vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de
+jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud.
+En fait de générosité et de grandeur dans les procédés,
+ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en
+remontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit
+le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement.
+Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et
+à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et
+tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il
+ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un
+abandon de son héritage maternel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un bon père, marquis, et certainement
+je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André,
+qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une
+exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera
+une pension.</p>
+
+<p>&mdash;Une pension! jour de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p>
+
+<p>&mdash;Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable!
+Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de
+donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les
+saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de
+ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p>
+
+<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut
+avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une
+espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait
+le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle
+tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus
+grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du
+marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité,
+et en lui promettant de porter sa généreuse proposition
+aux insurgés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le
+coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter
+une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent
+pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et
+contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle
+de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation
+ou par étourderie; il entendit Geneviève qui
+parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de
+vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage;
+mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi.
+J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien
+avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile.
+Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en
+remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph,
+épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p>
+
+<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en
+s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père;
+le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut
+vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous
+pas? comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens
+de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi;
+grâce à vous, je mourrai tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion
+qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de
+cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p>
+
+<p>&mdash;Il se promène tous les soirs au bord de la rivière,
+du côté des <i>Couperies.</i></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes
+si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph;
+je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p>
+
+<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux
+que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et
+son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser,
+lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer
+avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph
+fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il
+envisageait sa position et la pauvreté où se consumait
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que
+l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale,
+mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant
+qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter
+cette première proposition de ton père sans arracher de
+son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire
+au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir
+recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu
+ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr
+si je viole sa défense.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement
+mes démarches et me laisser faire.</p>
+
+<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son
+ami, trop faible pour combattre son père et trop faible
+aussi pour empêcher un autre de le combattre en son
+nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et
+le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager
+son contentement, et s'endormit fatigué de la vie,
+comme il s'endormait tous les soirs.</p>
+
+<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir
+le marquis. Une foire considérable avait appelé le
+seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne
+revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma
+dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de
+ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de
+la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint
+s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front
+avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas
+fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur
+une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée
+sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq
+ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec
+une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla,
+relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme
+il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph,
+qui attendait son retour depuis plusieurs heures,
+et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais
+cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant
+amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un
+boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé,
+terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants
+ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient;
+c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr;
+tiens, lis.</p>
+
+<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.</p>
+
+<blockquote><p>
+«MONSIEUR,</p>
+
+<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris
+avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement
+de notre amour, et que vous tendiez les bras
+à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer
+une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter
+cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien
+mon respect pour vous est sincère et désintéressé.
+Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa
+soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi
+d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer
+à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je
+vous demande.</p>
+
+<p>Votre respectueuse servante,
+GENEVIÈVE.»
+</p></blockquote>
+
+<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques,
+pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de
+réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André
+dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p>
+
+<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire
+oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient
+effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois
+ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures
+dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement
+à souper, devint tendre et paternel, et prétendit
+qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment
+Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu
+que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre
+à parler?</p>
+
+<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit,
+et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et
+agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire
+galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir,
+M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé,
+alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les
+gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au
+milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence.
+Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route.
+André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était
+absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les
+embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement
+froids. La douce figure de Geneviève, son air
+souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine
+impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put
+s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il
+n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les
+cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli.
+Le jeune couple fut installé au château assez
+convenablement, et richement en comparaison de l'état
+misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire
+beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et
+céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions.
+Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et
+découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite
+sordide du père le révoltait, la résignation indolente
+du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire
+et boire le vin du marquis.</p>
+
+<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers
+moments de satisfaction d'un côté et d'allégement
+de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé
+à ne rien craindre de la part de son fils, et André
+à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle
+qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis
+était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard.
+Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait
+croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas
+tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire,
+et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis,
+refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement
+que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût.
+Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait
+une contradiction évidente dans les manières de Joseph
+avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter
+André pour qu'il signât un désistement complet de la
+gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné
+de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se
+disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et
+ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de
+me dépouiller.»</p>
+
+<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance
+dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima,
+et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une
+grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait
+la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction
+d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses
+soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses
+paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à
+aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée
+Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p>
+
+<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire
+à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en
+aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux,
+elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle
+supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et
+l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques
+francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André
+à son secours et lui demanda aide et protection. André,
+pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p>
+
+<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle
+ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa
+délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée
+pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire
+nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en
+créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait
+vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se
+soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison
+dans toutes les fibres de son coeur.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p>
+
+
+<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de
+la vie par un renoncement volontaire et complet à toute
+espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et
+le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère.
+Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et
+de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là
+n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que
+celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle
+était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait
+avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu
+une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise
+plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement
+de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli
+pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait
+vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante
+d'André; mais à la première occasion elle avait découvert
+qu'elle s'était trompée.</p>
+
+<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non
+comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus
+jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance
+en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à
+n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta
+dans cette solitude intellectuelle; mais son corps
+s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas
+souffrir longtemps.</p>
+
+<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la
+perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait
+à cet état toutes ses indispositions et toutes ses
+tristesses.</p>
+
+<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait
+délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait
+mère.</p>
+
+<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à
+l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari.
+Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des
+maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une
+existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement
+personnel, elle décida en elle-même que le moment du
+courage et de la fermeté était venu.</p>
+
+<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son
+père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas
+d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite,
+lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension
+à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour
+quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.</p>
+
+<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que
+lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en
+occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas.
+Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle
+lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis
+espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à
+un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer
+à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui
+en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices
+possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin;
+car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à
+celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller
+son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et
+de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père
+ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile:
+le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement.
+Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable
+et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait
+écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se
+laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève
+avait supporté les premières avec résignation; elle répondit
+aux secondes par une seule parole de ce froid mépris
+qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière
+incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant
+épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots,
+leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant,
+André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne
+n'était plus violent que lui quand une forte commotion
+le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là
+il perdait absolument la tête et devenait furieux.
+A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le
+bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante
+s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur
+elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était
+ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge,
+et de l'autre le frappa à la poitrine.</p>
+
+<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement
+d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait
+contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée
+par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez
+profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton
+père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une
+voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p>
+
+<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux
+de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de
+trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève
+lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était
+couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était
+dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda
+son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce
+qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur
+n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un
+repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari;
+à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait
+pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p>
+
+<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il
+embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait
+la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes
+gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle.
+André eut, pendant trois jours, un tremblement
+nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement
+ses manières accoutumées, mit sa servante à la
+porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève;
+mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là
+dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces
+douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p>
+
+<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir
+et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena
+dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant
+est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi
+je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit
+qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir;
+vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme
+au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes
+de délivrance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève,
+et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment.
+J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec
+moi.</p>
+
+<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit
+plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil;
+mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des
+fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures
+entières à les contempler d'un air heureux, et personne
+ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là.
+Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée;
+elle demandait en grâce à être seule; alors il lui
+semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait
+doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait
+vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière
+étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous
+ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai
+vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous,
+parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand
+j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien
+souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage,
+et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a
+souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne
+rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses.
+Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore
+sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon
+tombeau, ô mes chères amies!»</p>
+
+<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage
+d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui,
+lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son
+calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te
+courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de
+cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif,
+inutile et précieux.»</p>
+
+<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter
+presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait
+riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les
+arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et
+savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André
+une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours
+calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite
+chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses
+maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de
+science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son
+imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans
+l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André
+de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler,
+que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle;
+alors elle le traitait avec une ineffable tendresse,
+et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées
+à la mémoire du passé.</p>
+
+<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir,
+et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa
+conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son
+coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p>
+
+<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de
+lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut
+apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et
+voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne,
+donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en
+espère; le moment de souffrir et de mourir est venu:
+puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!»
+Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le
+fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour
+du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne:
+Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je
+pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.»
+Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle
+était raide et froide.</p>
+
+<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta
+femme.</p>
+
+<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était
+morte.</p>
+
+<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas
+la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour.
+On les voit souvent se promener ensemble le long des
+traînes. André marche lentement et les yeux baissés,
+quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu
+doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir
+contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais
+de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères
+et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement,
+c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant,
+aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments
+où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et
+plus profonde que celle d'André.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+++ b/13431.txt
@@ -0,0 +1,7415 @@
+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Andre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ANDRE
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est a Venise que j'ai reve et ecrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une etroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout a cote du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaitre quasi personne. J'ecrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'ecrire
+_Jacques_ dans cette meme petite maison. J'en etais attristee. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et a Venise. Si mes
+enfants eussent ete en age de me suivre a Venise, je crois que j'y eusse
+fait un etablissement definitif, car, nulle part, je n'avais trouve
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi completement ignoree. Et
+cependant, apres six mois de cette vie, je commencais a ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-meme.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andre_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvriere, grande,
+blonde, elegante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+etait petite, rondelette, pale, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eut le parler plus lent. Je n'etais pas
+somptueusement logee, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me derangerent donc beaucoup: mais je
+finissais par les ecouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer a comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait a
+saisir les rapides elisions. Peu a peu je les ecoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commerages, non pas les secrets des familles
+venitiennes qui m'interessaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cite, qui n'est pareille a aucune autre, et ou il
+semble que tout dans les habitudes, dans les gouts et dans les passions,
+doive essentiellement differer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasee sur le premier etonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des reflexions et des
+appreciations identiquement semblables a ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces francaises. Je me crus a La Chatre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camelias en serre dans l'air tiede des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les memes
+vanites, les memes graces, les memes forces, les memes faiblesses que
+les fieres et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'etait meme bonhomie, meme parcimonie, meme finesse, meme
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'etait encore comme chez nous, et je m'ecriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo e fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportee a mon pays, a ma province, a la petite ville ou j'avais vecu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient a l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins
+frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je revai la aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumes, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimee autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochees au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquee et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types etaient tout aussi venitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie exterieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours a peu pres le meme, et la femme encore plus que l'homme, a
+cause de la tenacite de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, la par generosite, ici par stoicisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage a personne; et
+si le present n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien a
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaitre que parmi ces gens-la on rencontre parfois des
+caracteres solidement trempes et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait debattu en vain contre sa nature
+epaisse, s'il eut succede paisiblement a ses ancetres, s'est fort bien
+trouve de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel etait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignee, et pourtant s'estimait heureux et fier de posseder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aieux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit heritage; il y vivait comme un veritable laird ecossais,
+partageant son annee entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait a personne des soucis de la propriete. Il etait a lui-meme son
+majordome, son fermier et son metayer; meme on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrees
+menacees par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rateau plante en
+terre, donner de l'aisance aux courroies elastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffles et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empresses, facetieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de depense que l'eau de pluie
+n'eut cause de degats sur sa recolte.
+
+Malgre ces petites inconsequences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activite. Il mettait de cote chaque annee un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hetre et de chene noir. Du reste, sa maison etait honorable sinon
+elegante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin genereux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien evides au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses pres paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du chateau et de la ferme ne fussent
+ni bien tracees ni bien gardees, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumees au salon, que la saine odeur des etables
+penetrat fortement dans la salle a manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait etre douce, active, facile et sage derriere les vieux
+murs du chateau de Morand.
+
+Mais Andre de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphere de cette
+existence, qui convenait si bien aux gouts et aux facultes de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupes d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: "A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver a ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner a ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?" Toutes ses idees tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses desirs se brisaient a des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+eprouvait le besoin de posseder ou de sentir tout ce qui etait ignore de
+ses proches; mais ceux dont il dependait ne s'en souciaient point, et
+resistaient a sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son pere s'etait decide a lui donner un precepteur, c'avait ete
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'education. Soit disposition inveteree, soit l'effet du desaccord
+etabli par cette education entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractere d'Andre etait devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait ete maladive et taciturne. Dans
+son age de puberte, il se montra melancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffees, et
+tomber tout a coup sous le poids du decouragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eut voulu voyager, changer d'atmosphere et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activite qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidite vague et febrile qui
+exagerait l'avenir a ses yeux.
+
+Mais son pere s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eut developpe et dirige
+cette faculte chez le marquis de Morand, il fut devenu peut-etre un
+caractere eminent; mais, ne dans les jours de l'anarchie, abandonne ou
+cache parmi des paysans, il avait ete eleve par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il etait doue lui avait appris a se
+contenter de sa destinee et a s'y renfermer; la force de sa volonte, la
+persistance de son energie, l'avaient conduit a en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forcait a l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mepris intellectuel. Son
+entetement ferme, et quelquefois revetu d'une certaine dignite
+patriarcale, avait rendu les volontes souples autour de lui; et si la
+lumiere de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait etouffee
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de duree.
+
+Andre tenait peut-etre de sa mere, qui etait morte jeune et chetive, une
+insurmontable langueur de caractere, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces recriminations et de ces lecons dures dont les
+hommes peu cultives sont prodigues envers leurs enfants. Il possedait
+une sensibilite naive, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches meme injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rebellion, mais il etait
+inhabile a la resistance. Sa bonte naturelle l'empechait d'aller en
+avant. Il s'arretait pour demander a sa conscience timoree s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontes exterieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+etait son plus grand defaut; la chaine d'airain de sa volonte devait
+toujours se briser a cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et meme offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Egoiste et
+resserre dans sa logique naturelle, il s'etait dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus a la surete
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accorde un
+instituteur a son fils, ce n'etait pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il etait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, a la condition toutefois, bien signifiee au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir a l'autocratie paternelle; et le precepteur
+intimide tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tache facile a remplir avec un temperament doux et
+maniable comme celui du jeune Andre; et le marquis, n'ayant pas
+rencontre de resistance dans tout le cours de cette delegation de
+pouvoir, ne fut pas trop choque des progres de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retire, le jeune homme devint un peu plus difficile a
+contenir, et le marquis, epouvante, se mit a chercher serieusement le
+moyen de l'enchainer a son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour ou Andre quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de revolte etait en lui, et s'il etait encore retenu,
+grace a sa timidite naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son pere, il etait evident que les motifs
+d'independance ne manqueraient pas du moment ou il n'y aurait plus
+d'explications orageuses a affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignit de le voir tomber dans les
+desordres de son age. Il savait que son temperament ne l'y portait
+pas; et meme il eut desire, en bon vivant et en homme eclaire qu'il se
+piquait d'etre, trouver un peu moins de rigidite dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de depit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eut pas aussi au fond de son coeur, malgre la bonne opinion
+qu'il avait de lui-meme, un certain sentiment de son inferiorite qui
+bouleversait toutes ses idees sur la preeminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par gout pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entrainat a de grandes depenses au dehors.
+Ce gout ne pouvait etre eclos dans la tete inexperimentee d'Andre;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprime et
+cheri. C'est ce qui faisait dire a toute la province qu'il n'etait pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traite que l'heritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sante et qu'il etait
+_doue_ d'un caractere morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son pere.
+
+M. de Morand craignait qu'entraine par les seductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouat entierement le joug, et que non-seulement
+il ne revint plus partager sa vie, mais qu'il s'avisat encore de vendre
+sa maison hereditaire et d'aliener ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fut quelque peu entache de liberalisme dans la societe des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait a sa table, il tenait
+secretement a ses titres, a sa gentilhommerie, et n'affectait le dedain
+de ces vanites que dans l'esperance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apres la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serre de sa petite jument
+retentir sous la herse delabree de son chateau; lorsque du sommet d'une
+colline boisee il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'elite marques pour la cognee, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles a demi cachees dans la cime des bois, et son
+front s'eclaircissait comme au retour d'une douce pensee.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait Andre, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, meler des souffrances et des
+douceurs plus etranges. Il est a croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette ame neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa peri enfin etait belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris a pleurer si souvent en songeant a elle? l'aurait-il
+appelee avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il reste si tard le
+soir a l'attendre dans les pres humides de rosee? se serait-il eveille
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+feconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+reserve a ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de pretexte et de contenance; grace a ce talisman, le jeune
+poete traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'etre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystere, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lievres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tete, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquietudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appreciable a l'esprit sinon a la vue du solitaire Andre, sa
+tristesse augmentait; mais l'esperance se developpait avec le desir; et
+le jeune homme, jusque-la morose et nonchalant, commencait a sentir la
+plenitude de la vie. Son pere tirait bon augure de l'activite des jambes
+du chasseur, mais il ne prevoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer Andre en hirondelle si la voix d'une femme l'eut appele d'un
+bout de la terre a l'autre.
+
+Andre etait donc devenu un marcheur intrepide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculee, pas de lande
+assez deserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des metairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'etre moins trouble dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues a travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eut songe a reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait a trois lieues du chateau de Morand une gorge inhabitee ou
+la riviere coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'etait guere frequente que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes etaient severement gardees contre
+les braconniers et les pecheurs; Andre seul, en qualite de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer a
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de pretexte et de contenance.]
+
+C'est la qu'il avait fait ses plus cheres lectures et ses plus doux
+reves. Il y avait evoque les ombres de ses heroines de roman. Les
+chastes creations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+etaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs delicieux
+qu'interrompait parfois le gemissement douloureux et colere de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs eloignes des vierges hebraiques
+de Byron repondaient a ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pale Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement a
+l'ecart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces melodies. Andre, pale et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, mechantes et belles, ecrasant sans pitie
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement a la figure du jeune reveur.
+Andre s'eveillait de sa vision triste et decourage. Il se reprochait de
+les avoir trouvees belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semee de fleurs et de debris. Il evoquait alors ses divins
+fantomes, ses types cheris de sentiment et de purete. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforcait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mysterieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'etait
+son amante inconnue, c'etait son bonheur futur; mais toutes les realites
+differaient tellement de sa beaute ideale, qu'il desesperait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait a pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incoherentes. Son pere le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le medecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Ou es-tu? es-tu nee seulement? ne suis-je pas
+venu trop tot ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesees des qu'il se fut
+bien assure que son fils n'avait pas attrape de coup de soleil dans la
+journee.
+
+Un soir que le jeune homme s'etait attarde dans les Pres-Girault,
+c'etait le nom de sa chere retraite, il lui sembla voir passer a quelque
+distance une forme reelle; autant qu'il put la distinguer, c'etait une
+taille deliee avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait legerement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derriere un massif de trembles. Andre s'etait
+arrete stupefait, et son coeur battait si fort qu'il lui eut ete
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouve la
+force, il s'apercut que la riviere, qui coulait a fleur de terre et
+formait cent detours dans la prairie, le separait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-memes avec des branches
+entrelacees et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre etait devenue si epaisse qu'il etait impossible de
+voir a dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout emu, s'asseoir
+devant le souper de son pere; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Pres-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'etre devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fut apparue comme une chose reelle.
+
+[Illustration: La maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, a force d'explorer les bords de la riviere, il trouva
+un petit gant de fil blanc tres fin, tricote a l'aiguille avec des
+points a jour tres artistement travailles, et qui semblait avoir servi a
+arracher des herbes, car il etait tache de vert.
+
+Andre le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, epris d'une
+pantoufle, n'etait pas un reveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'etaient passes sans qu'il trouvat aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espere plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit a lire un
+sonnet de Petrarque.
+
+Tout a coup une petite voix fraiche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout apres, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+Andre tressaillit, et, se penchant, il vit a vingt pas de lui une jeune
+fille habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et
+un mince chapeau de paille. Elle etait debout et semblait absorbee dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait a la
+main. Andre eut l'idee de s'elancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son cote, et il se sentit tellement intimide qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout aupres de lui sans s'apercevoir
+de sa presence, et se mit a chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant pres d'un quart d'heure, tantot s'eloignant, tantot
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la riviere,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empecher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges a plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en oter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraicheur, et, apres avoir rattache son
+petit chapeau, elle se mit a courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. Andre n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir ete
+apercu et de l'avoir mise en fuite. Il espera qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pres-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, a chaque fleur que le froid
+moissonna, Andre perdit l'esperance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinee romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre a faire trembler, et son pere, qui jusque-la avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa melancolie pour l'engager a courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+Andre eprouvait desormais une grande repugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses reveries et de ses promenades
+solitaires; neanmoins il chercha son inconnue dans les fetes et dans les
+reunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblerent si inferieures a son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouve, il aurait pris toute cette aventure pour un reve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+a toutes les seductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son ideale, mais elle l'avait fascine. C'etait la premiere, et
+par consequent la seule dans son imagination. Il s'obstina a croire que
+sa destinee etait d'aimer celle-la, que Dieu la lui avait montree pour
+qu'il en gardat l'empreinte dans son ame et lui restat fidele jusqu'au
+jour ou elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-memes les ministres de la fatalite.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'elite de
+_la societe_ se rassembler dans un salon de bourgeoises precieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette decouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appreciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premieres
+amours de reveries romanesques, Andre ne put jamais se decider a parler
+a qui que ce fut de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardee. Il aurait cru trahir une revelation divine, s'il
+eut confie son bonheur et son angoisse a des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblat, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moques de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau etait fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait ete le camarade d'Andre, autant qu'on pouvait etre le
+camarade de cet enfant debile et taciturne. Joseph etait precisement
+tout l'oppose: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine elevation de caractere et une grande
+loyaute naturelle. Ces bons cotes etaient d'autant plus sensibles que
+l'education n'avait guere rien fait pour les developper. Le manque
+d'instruction solide percait dans la rudesse de ses gouts. Etranger a
+toutes les delicatesses d'idees qui caracterisaient le jeune marquis, il
+y suppleait par une conversation enjouee. Sa bonne et franche gaiete lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il etait la
+seule personne au monde qui put faire rire le melancolique Andre.
+
+Depuis deux ou trois ans il etait etabli dans la ville de L.... avec
+sa famille, et frequentait peu le chateau de Morand; mais le marquis,
+effraye de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitie et sa bonne humeur. Joseph
+aimait Andre comme un ecolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protege contre ses camarades. Il ne comprenait rien a ses
+ennuis; mais il avait assez de delicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gate, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas a le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas reellement a plaindre, et ne s'occupait qu'a l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andre ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confie
+par son pere a ce gouverneur de nouvelle espece, il se laissa conduire
+partout ou le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commenca par decreter que, vivant seul, Andre ne pouvait etre
+amoureux. Andre garda le silence. Joseph reprit en decidant qu'il
+fallait qu'Andre devint amoureux. Andre sourit d'un air melancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eut le sens commun; que ces precieuses etaient
+propres a donner le spleen plutot qu'a l'oter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espece de femmes aimables, a savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit a les connaitre et a les apprecier, ce a quoi
+Andre se resigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie ou
+la beaute semble s'etre exclusivement logee dans la classe des jeunes
+ouvrieres. Quiconque a passe vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvees d'oisillons espiegles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les pres avec plus de
+fleurettes brillantes et legeres. La ville de L.... s'enorgueillit a bon
+droit de l'eclat de ses filles, et de plus de vingt lieues a la ronde
+les galants de tous les etages viennent risquer leur esprit et leurs
+pretentions dans ces bals d'artisans ou, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commeres etalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit a faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guere expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les mechants et les mechantes vont s'etonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui reussissent a vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en etonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilegiee est pour la grisette un theatre de gloire
+qu'elle doit preferer a tout autre sejour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la sante s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-etre en France la
+beaute n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privileges ne degenerent moins en abus.
+L'independance et la sincerite dominent comme une loi generale dans les
+divers caracteres de ces jeunes filles. Fieres de leur beaute, elles
+exercent une puissance reelle dans leur Yvetot, et cette espece de ligue
+contre l'influence feminine des autres classes etablit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procedes.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+garde pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barriere que ce secret ne franchit pas aisement. La ou cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut egayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'etre livree au
+dedaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville ou une seule classe de
+femmes merite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane etre farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de severite serait presque
+ridicule dans un pays ou la galanterie n'a pas encore mis a la porte
+toute naivete de sentiment, et ou l'on voit plus d'une amourette
+s'elever jusqu'a la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agreer les soins d'un homme libre et ne pas desesperer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut esperer de mieux reussir avec un second adorateur, et meme avec
+un troisieme, si sa beaute ne s'est pas trop fletrie dans l'attente
+illimitee du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austeres qui se rencontrent la comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrieres de L... sont generalement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envie de ses concurrents.
+On peut comparer cette espece de mariage expectatif au sigisbeisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidelite ou entache de ridicule.
+
+Il faut dire a la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beaute; leur orgueil equivaut a une vertu; jamais
+la cupidite ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'independance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre a aucune
+precaution. Aussi les hommes maries ne reussissent jamais aupres
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme feminin. Elles sont aimantes et coleres,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dedaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+desinteressees, genereuses et franches. Leur exterieur repond assez a ce
+caractere: elles sont generalement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient a tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont tres-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas melodieux.
+Mais leurs yeux ont une beaute particuliere et une expression de
+hardiesse et de bonte qui ne trompe pas.
+
+Tel etait le monde ou Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andre,
+en lui declarant que le bonheur supreme etait la et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivre du premier bal ou il
+mettrait les pieds. Andre se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-meme assez bien durant toute la soiree. Il dansa tres-assidument, ne
+fit manquer aucune figure, depensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; meme il se montra homme de talent et de
+_bonne societe_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui etait ivre, et en jouant tres-proprement
+un quadrille de contredanse tirees de la _Muette de Portici_.
+
+Malgre ces excellentes actions, Andre ne prit pas beaucoup dans la
+societe artisane. On le trouva _fier_, c'est-a-dire silencieux et froid;
+lui-meme ne s'amusa guere et ne fut pas aussi enchante qu'on le lui
+avait predit. La beaute de ces grisettes n'etait nullement celle qui
+plaisait a son imagination. Il etait difficile, mais ce n'etait pas sa
+faute; il avait dans la tete l'ineffacable souvenir d'un teint pale, de
+deux grands yeux melancoliques, d'une voix douce, et voulait a toute
+force trouver de la poesie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gates lui deplut.
+D'ailleurs il n'etait pas aise d'en approcher; la moins belle etait
+surveillee par plus d'un aspirant jaloux, et Andre ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le role de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+esperer de supplanter qui que ce fut, il etait trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un enorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il a Andre le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement a la sortie, on jette son devolu sur une fille mal
+gardee, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitie; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupres
+d'elle dans l'obscurite, elle se presse contre vous d'un petit air
+effraye, sous pretexte qu'elle a grand'peur des chiens enrages; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en elevant la voix de maniere
+a reveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'etre pas belliqueux,
+vous pouvez meme aller jusqu'a l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crane. Surtout evitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe a
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agreable de temps en temps, en procedant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pale; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pale, parlez d'une personne
+un peu trop enluminee, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premiere societe les
+beautes que vous voulez denigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Des qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilite et embrassez-la le chapeau a la
+main; aussitot apres saluez jusqu'a terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chale sur les epaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce metier-la cinq ou six
+jours de suite; apres quoi vous pouvez tout esperer.
+
+--Et cela suffit pour etre prefere a un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive a
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumes a charger des boeufs sur
+leurs epaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours a la
+main un baton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mat de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoue qui ont la voix flutee et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de dechirer leurs habits de drap fin. Ceux-la, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinee en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+Andre secoua la tete.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours diner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+Andre se rendit donc a cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mere fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrieres dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que devider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne a l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir a poules, jusqu'a ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tache, je les fais danser dans la cour au son
+de la flute, sur six pieds carres de sable, a l'ombre de deux acacias.
+C'est une scene champetre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transforme en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-meme au milieu de mes
+nymphes. Ah ca! tu sais l'usage du pays? Les ouvrieres en journee
+mangent a la meme table que nous. Ne va pas faire le dedaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le departement, dans les grands chateaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, repondit Andre; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas a detruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-la, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrieres de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger a l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre a fusil qui les degouteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est different: les bouches sont fraiches et les dents blanches. Que la
+beaute soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'interieur de la famille Marteau etait patriarcal. La grand'mere,
+matrone pleine de vertus et d'obesite, etait assise pres de la cheminee
+et tricotait un bas gris. C'etait une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps placait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pincaient le nez. La mere etait une menagere seche et discrete, active,
+silencieuse, absolue, sujette a la migraine, et partant chagrine.
+Elle etait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-meme la besogne aux ouvrieres: mais, malgre son caractere
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extreme politesse, et
+souffrait, non sans une secrete mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis a de longues discussions de leur part.
+
+Aupres de la fenetre ouverte, les quatre ouvrieres et les trois filles
+de la maison, pressees comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancee elle-meme brodait le coin d'un mouchoir. La
+maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confies aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans a elles trois; elles etaient fraiches,
+rieuses et degourdies a l'avenant. Les tetes blondes des enfants de la
+maison, penchees d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun interet a la conversation, se melaient aux visages animes des
+grisettes, a leurs bonnets blancs poses sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naif tout a fait
+digne des pinceaux de l'ecole flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturiere en chef, surpassait toutes ses
+ouvrieres en caquet et en beaute. Du haut de sa chaise a escabeau, comme
+du haut d'un trone, elle les animait et les contenait tour a tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette etait comptee
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tot a son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire a
+son apogee. Aucune robe d'alepine ne dessinait avec une nettete plus
+orgueilleuse l'etroit corsage et les riches contours d'une taille
+imperiale; aucun bonnet de tulle n'etalait ses coquilles demesurees et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un echafaudage plus
+splendide de cheveux crepes.
+
+A l'arrivee des deux jeunes gens, le babil cessa tout a coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant ecourte sans
+ceremonie les dernieres modulations d'une ritournelle ou l'organiste
+s'oublie. Mais apres quelques instants de silence pendant lesquels Andre
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'areopage feminin, une voix flutee se hasarda a placer son
+mot, puis une autre, puis deux a la fois, puis toutes, et jamais voliere
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mela a la
+conversation, et voyant Andre mal a l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira aupres du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitie familier, moitie humble
+(note qu'il etait important de toucher juste avec la belle couturiere,
+et dont Joseph avait tres-bien etudie l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous presenter un de mes meilleurs amis, M. Andre de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garcon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourne
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous etes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup a mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naive lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+echange d'oeillades et de facetieux propos, Andre remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, a la derobee, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la degagee Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Apres avoir beaucoup rougi, beaucoup refuse,
+beaucoup hesite, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur Andre m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empeche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher Andre, s'ecria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparat l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarque: Andre a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ca ne l'amuse pas du
+tout.
+
+Andre, choque de cette hardiesse indiscrete, fut bien pres de repondre:
+En verite, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, Andre; mademoiselle Henriette t'a regarde;
+que dis-je? elle t'a contemple, elle s'est beaucoup occupee de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+debut. Mais voyez-vous, mes cheres petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites a mon ami un reproche qu'il ne merite
+pas; vous l'accusez d'etre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'ecrierent a la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frenetique!
+
+--Frenetique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! repondit Joseph, cela veut dire tres-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis a pied des droits reunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'ecrierent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronca le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mere sourit, et Henriette retablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle a ses
+ouvrieres, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andre est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, repondit Joseph; chut!
+ecoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'ecrierent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appetit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le mechant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention a nous. Quand
+une ouvriere va raccommoder le linge du chateau de Morand, le pere et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger a la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait diner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrement, personne a qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derriere un metayer! ce n
+est pas un si beau voyage a faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-la! eh bien! il vient chercher lui-meme ses
+ouvrieres a la ville, et il les emmene dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-a-dire que mon ami Andre, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idees.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maitre chez soi: libre a eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre a nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andre
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrieres; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut gouter assez cette fadeur; mais, fidele a son role de
+princesse, elle s'en defendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-la, reprit-elle; nous sommes
+trop mal elevees pour plaire a des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Genevieve pour causer avec vous; mais c'est celle-la qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, a cette
+precieuse-la! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal a propos.
+
+--Mal a propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevieve n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevieve, reprit Joseph; une
+begueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevieve, demanda Andre; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, repondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonca, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voila madame une telle,_ une des dames les plus elegantes de la ville.
+
+"Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+begueulisme."
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activite
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosite avec laquelle elles
+examinerent a la derobee la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son cote, madame
+Privat, c'etait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'interet, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquee d'une maniere aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononce des mots
+inouis: elle avait ose dire que la manchette etait de mauvais gout,
+et que les doubles ganses du bracelet n'etaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et palissait tour a tour; elle s'appretait a une
+reponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant legerement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait ose
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait a
+son depit augmenterent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Apres que la dame eut parle assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces etait achete.
+
+--Il est commande, dit madame Marteau, Genevieve y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Genevieve a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mere, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables a la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modeles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifference, on pretend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du gout.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+legerement du talent de Genevieve.
+
+--Oh! du gout! du gout! reprit la vieille, c'est ravissant le gout
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait a Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit a sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariee, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coute bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle a faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-etre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop paye; il n'y a guere de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marche on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journee chez du _monde honnete_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lesinent miserablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mere, qui, placee assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+a regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mere, repondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mere, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les menages
+de L.... Initiees durant des semaines entieres a tous les petits secrets
+des maisons ou elles travaillent, elles n'ont guere d'autre occupation,
+apres le bal et les fleurettes des garcons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et meme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commerage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain a leur tour leur interieur fera les frais de la chronique dans
+une troisieme maison. La medisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haissent le plus toutes sortes de menagements et
+d'egards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'etait pas de moyen humain, d'empecher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'eviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrieres firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent debitees sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevieve dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchande une
+couronne de roses qu'elle s'etait ensuite donne les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payee fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Genevieve, declara que c'etait bien fait, et
+il prit plaisir a lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'ecria Henriette avec colere, ne dites pas de mal
+de celle-la; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ a
+Genevieve: une fille qui vit toute seule enfermee chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-etre
+pas donne le bras a un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me mefie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journee, et qui sont tout pleins de mots latins ou je ne
+comprends rien, et ou vous ne comprendriez peut-etre rien vous-meme?
+
+--Comment! dit Andre, mademoiselle Genevieve lit des livres latins?
+
+--Elle etudie des traites de botanique, repondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son etat.
+
+--C'est donc une personne tout a fait distinguee? reprit Andre.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout a
+l'heure, c'est une grisette comme celle-la qu'il faudrait pour diner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous etes, monsieur Andre, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierte: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-meme? interrompit Joseph; de quel droit
+s'eleve-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la premiere venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et a la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractere; elle aime mieux etudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagne une petite somme.
+Elle nous donne des gateaux et du the; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flute. Il faut voir comme elle nous recoit bien! quelle proprete chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidee par ses
+amants, celle-la!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sur
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'a
+eux!
+
+--A quoi tout cela la menera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait epouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant a
+vous, mes beaux messieurs, vous n'epousez guere, et Genevieve est trop
+fiere pour etre votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en verite! dit Henriette, en haussant les
+epaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les pres et trouver une fleur qui lui
+plait! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En verite! s'ecria Andre vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontree un jour.... Il se tut tout a coup, et sortit un instant
+apres, pour cacher l'emotion et la joie qu'il eprouvait de retrouver la
+trace de sa belle reveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garcon-la? dit Joseph aux ouvrieres, lorsque Andre eut
+quitte la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout etrange_, en effet, repondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son veritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'etre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez a
+le guerir de cet ennui-la.
+
+--Oh! nous ne nous en melons pas! s'ecrierent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur Andre, qui passait a la fenetre.
+
+--Je parle serieusement, chere Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturiere un instant avant le diner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez a consoler mon ami Andre.
+
+--Plaisantez-vous? repondit-elle d'un air dedaigneux; adressez-vous a un
+medecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous a ces
+amoureux-la; des qu'ils ont secoue leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitie de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andre
+deviendrait amoureux s'il voyait Genevieve; c'est tout a fait la beaute
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille a la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie des aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher apres diner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon Andre commencera tout de suite a soupirer.
+
+--Ah ca! est-ce que vous etes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idees?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevieve pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnete?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'ame pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnete que mon ami Andre fasse la cour a votre amie Genevieve? Je
+reponds de lui; est-ce que vous ne repondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en reponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air tres-serieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand meme
+Andre, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scelerat
+d'ici a une heure, la vertu de mademoiselle Genevieve serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'Andre et du grand air froid de
+Genevieve. Ne voila-t-il pas une intrigue qui les menera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drole avec
+ses reverences; et quant a Genevieve, elle n'a pas a craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine a la decider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'ecoutons guere
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'etouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le diner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plait?
+
+--Que vous irez chercher Genevieve apres diner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire a Joseph Marteau, dont elle
+aurait ete bien aise de rendre serieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevieve, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la superiorite de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais interieurement elle n'approuvait pas trop la rigidite excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitie pour elle la portait a lui conseiller sans cesse
+d'ecouter quelque galant.
+
+Elle fut forcee de dissimuler avec Genevieve pour la decider a venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrieres d'Henriette.
+
+Pour aider a ce mensonge, Joseph, sans rien dire a Andre, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Genevieve et Henriette arrivees.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui etait situe derriere la
+maison. Genevieve donnait le bras a la grand'mere, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+"Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hemerocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardees, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!"
+
+Genevieve ne s'apercevait pas de la presence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derriere elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevieve s'arreta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait reflechir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-la?
+
+--Je les aime trop, repondit Genevieve d'un petit ton precieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esperer de rendre
+cette blancheur-la et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-la? qui l'a mis dans cette
+fleur? ou en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chere dame!
+
+En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hemerocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbee par la delicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'Andre put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensees, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Genevieve ne ressemblait en rien a ses compagnes: elle etait petite
+et plutot jolie que belle; elle avait une taille tres-mince et
+tres-gracieuse, quoiqu'elle se tint droite a ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle etait tres-blanche, peu coloree, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquee qui fut sortie de
+son atelier. Ses traits etaient delicats et reguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tres-distinguee,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'etait pas non plus la meme que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait etudie son art a Paris. Aussi ses compagnes toleraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et meme de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgre toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasarde de reduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grace
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eut ete ecrasee
+par une semblable aureole, et elle avait adopte le petit bonnet parisien
+a ruche courte et serree, dont la blancheur semblait avoir ete mise au
+defi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout a fait ignoree dans le pays; elle tricotait
+elle-meme avec du fil extremement fin ses gants et ses bas a jour. Andre
+reconnut a ses mains des gants pareils a celui qu'il possedait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'etroits souliers de prunelle a cothurnes rigidement serres; la robe,
+au lieu d'etre collante comme celle de ses compagnes, etait ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eut ete jalouse, et a travers la percale fine et blanche on devinait des
+epaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle apercut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Genevieve, lui dit-il, j'ai bien pense a vous hier a
+la chasse; imaginez qu'il y a aupres de l'etang du _Chateau-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeciere.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en verite! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachees de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guepes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+a m'en tenir les cotes en les regardant.
+
+--Voila une plante fort singuliere, dit Genevieve en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement Andre, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelees par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-la? dit Genevieve; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines betes?
+
+--Ce sont des plantes veneneuses, repondit Andre, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgre leur beaute; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouve quelque chose de mechant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drole ce que tu dis la, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empecher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, repondit Andre,
+il faut courir un certain danger: l'etang de Chateau-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Ou prenez-vous ce Chateau-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Aupres du chateau de Morand, repondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachee par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andre.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas ou l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espece de gazon
+mou ou vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+ou vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tres-souvent jusque
+par-dessus la tete.
+
+--La tradition du pays, reprit Andre, est qu'autrefois il y avait un
+chateau a la place de cet etang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au chatelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chateau dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit a la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a garde le nom de Chateau-Fondu.
+
+--Voila un conte comme je les aime, dit Genevieve.
+
+--Ce qui accredite celui-la reprit Andre, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer ca et la des amas de terres
+ou de pierres verdatres que l'on prend pour des creneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitue a barboter dans les marais pour courir apres les becassines, a
+une peur effroyable du Chateau-Fondu; il semble qu'il y ait la je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutot que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout a fait merveilleux, dit Genevieve. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit Andre, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Genevieve dans les pres.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevieve?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval a la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'ecrierent Henriette et ses ouvrieres! menez-nous au
+Chateau-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'ecrierent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous etes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Genevieve?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voila tes scrupules, Genevieve, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chere. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevieve, sont sous la garde de
+leur frere.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, etablie, maitresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe ou, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-meme d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Genevieve, toi qui pourrais etre si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la decider.
+
+--Oh! oui! oui! Genevieve, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'ainee des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Genevieve en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chere, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant a
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Genevieve toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous etes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'ecria Henriette; voila comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se debarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille pretextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau a Genevieve. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous etes obligeante,
+vous me remplacerez aupres de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-la sont un peu etourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chateau-Fondu. Vous,
+Genevieve, qui etes sage et serieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gre possible.
+
+--Cela me decide tout a fait, repondit Genevieve. J'irai, ma chere dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'ecrierent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Genevieve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+Andre et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-la dans ma patache: il
+faut nous mettre en quete d'une seconde voiture.
+
+--Mon pere a un char a bancs, qu'il nous pretera volontiers, dit Andre.
+
+--A la bonne heure, voila qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+equipage. Tres-bien. Maintenant preparons-nous a nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, a cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crierent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flute de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit a jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. Andre mourait d'envie d'inviter
+Genevieve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa a Henriette, qui
+fut assez fiere d'avoir accapare le seul danseur de la societe.
+
+Neanmoins, guidee par un regard de Joseph, elle entraina son cavalier
+vis-a-vis de Genevieve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Genevieve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'Andre: c etait la premiere fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiete
+douce qu'elle n'aurait pas esperee d'elle-meme si elle eut prevu une
+heure auparavant qu'elle dut sortir a ce point de ses habitudes.
+
+"Eh bien! savez-vous une chose? s'ecria Joseph a la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Genevieve passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prevots
+qui pussent vous en remontrer."
+
+Genevieve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention a elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph a voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine a une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voila jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en facher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous etes un _diseur de riens!_ repondit Henriette, gonflee d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois Andre osa inviter Genevieve, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; a chaque instant la parole expirait sur ses
+levres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tete. Lorsqu'il avait a faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-a-vis aller tout seul; puis tout a coup
+il s'elancait pour reparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands eclats de rire des jeunes
+filles. Genevieve seule ne se moquait pas de lui; elle etait silencieuse
+et reservee. Cependant elle regardait Andre avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parle sur la botanique, et cela devait abreger de
+beaucoup les timides preliminaires de leur connaissance. Mais si Andre
+avait ose se meler a la conversation et s'adresser a elle d'une maniere
+generale, il n'en etait plus de meme lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidite diminuait d'autant
+celle de Genevieve; car elle etait fiere et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser a ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fut sentie a l'aise comme dans son element.
+
+Il y a des natures choisies qui se developpent d'elles-memes, et dans
+toutes ces positions ou il plait au hasard de les faire naitre. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacite d'esprit, une flamme que
+rien ne peut etouffer, et qui tend sans cesse a s'elever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonte eternelle dont elle emane.
+Quels que soient les elements contraires qui combattent ces destinees
+elues, elles se font jour, elles arrivent sans effort a prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diademe invisible qui les
+appelle a dominer naturellement les essences inferieures; on ne souffre
+pas de leur superiorite, parce qu'elle s'ignore elle-meme; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle etait Genevieve, creature plus
+fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poesie se meurt: la poesie ne peut pas mourir. N'eut-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siecles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vesuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaiques realites. En depit de ses
+temples renverses et des faux dieux adores sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilee
+des hauteurs sociales, repudiee par la richesse, bannie des theatres,
+des eglises et des academies, elle se refugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se melera aux plus naifs details de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer a
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et deja
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces ames
+aimantes qui la possedent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolees qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; etincelles
+divines qui retournent a je ne sais quel astre mysterieux, peut-etre
+a l'antique Phebus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinite douce et bienfaisante d'une autre generation, et si elle
+ne succedera pas au doute et au desespoir dont notre siecle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catechisme
+religieux, le degout et la tristesse ne seront pas fletris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront recompenses
+comme des vertus?
+
+La poesie, revelee a toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-etre sont plus ou moins capables d'acquerir, et
+qui rendrait toutes les existences plus etendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une evidence eclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles regions, s'est chargee de l'education de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallees, et
+les idees poetiques peuvent s'ajuster a la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poesie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-la la poursuit au galop de son cheval a travers les ravins; un
+troisieme l'arrose sur sa fenetre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander ou elle est, ne devrait-on pas demander ou elle n'est pas?
+Si ce n'etait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beaute repandue dans la nature
+exterieure, et le sentiment departi a toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner a mort la poesie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'a la derniere des fleurettes dont Genevieve
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi etait poete; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus mediocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achevent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poemes.
+
+Il faut bien peu de chose pour eveiller ces esprits endormis dans
+l'epaisse atmosphere de l'ignorance; et pour les entourer a jamais d'une
+lumineuse aureole qui ne les quitte plus. Un livre tombe sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une etude
+entreprise dans un dessein prosaique ou par necessite, le moindre hasard
+providentiel, suffit a une ame elue pour decouvrir un monde d'idees et
+de sentiments. C'est ce qui etait arrive a Genevieve. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite a examiner ses modeles, a les
+aimer, a chercher dans l'etude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu a peu elle s'etait identifiee avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle devorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas a approfondir
+d'autre science que celle a laquelle tous ses instants etaient forcement
+consacres; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanime qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait desormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son ame
+s'y elancait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la creation. Emportee par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au dela des toits enfumes de sa petite ville, une
+nature enchantee qui se resumait sur sa table dans un bouton d'aubepine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les melodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle etait emue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs delicieux comme a l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'etait donc habituee a vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'etait pas, comme on le pretendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle etait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherche sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-meme suffisait a la
+preserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dedain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le degout et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberte et ses occupations, orpheline, riche par son travail au dela de
+ses besoins, elle etait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eut craint de leur paraitre vaine de son petit savoir, et se laissait
+egayer par elles; mais elle supportait cette gaiete plutot qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mepris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur etait de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa priere en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenetre.
+
+
+
+VI.
+
+Andre avait un peu trop compte sur ses forces en se chargeant de
+demander le char a bancs et le cheval de son pere. Il fit cette penible
+reflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiete prit un caractere de plus en plus grave a mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son pere dans un de ses acces de mauvaise humeur des
+plus prononces. Le plus beau de ses boeufs de travail etait tombe malade
+en rentrant du paturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, repetait d'une voix entrecoupee, en
+jetant des regards effares sur son fils: "Des tranchees! des tranchees
+epouvantables!
+
+--Helas! mon pere, etes-vous malade? s'ecria Andre, qui ne comprenait
+rien a son angoisse.
+
+Le marquis haussa les epaules, et, lui tournant le dos, continua a
+marcher a grands pas.
+
+Andre, n'osant renouveler sa question, resta fort trouble a sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pere, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arretant tout a coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+"Quel a ete l'effet de la theriaque?"
+
+Andre, rassure, et comprenant a demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+"Non, non, j'irai bien moi-meme, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'etes bon a rien, vous."
+
+Andre attendit pendant une heure le retour de son pere, esperant trouver
+un moment plus favorable pour lui presenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitie de la nuit dans l'etable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'etait le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andre se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la sante du malade, et, partant, de
+l'humeur de son pere; mais lorsque le malade commenca a se trouver
+mieux, le marquis accable de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journee, ne songea plus qu'a se reposer.
+Il rencontra Andre sous le peristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumee de son affection:
+
+"Pourquoi n'etes-vous pas couche, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil."
+
+C'etait peut-etre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char a bancs; mais Andre avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son pere, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le reduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait etre a ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char a bancs tout etait manque, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son pere au milieu de son sommeil, affronter ce reveil en
+sursaut, si facheux chez les hommes replets, s'exposer peut-etre a
+un refus? Cette derniere pensee fit fremir Andre. "Ah! plutot mourir
+victime de sa colere, s'ecria-t-il, que de manquer a ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour aupres de Genevieve!"
+
+Des que trois heures sonnerent il se rhabilla, et, prenant sa
+desobeissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-meme le
+gros cheval au char a bancs et partit sans bruit, grace au fumier dont
+la basse-cour etait garnie. Mais le plus difficile n'etait pas fait;
+il fallait tourner autour du chateau et passer sous les fenetres du
+marquis. Impossible d'eviter ce terrible defile; le chemin etait sec et
+le mur du chateau sonore; le char a bancs, rarement graisse, criait a
+chaque tour de roue d'une maniere deplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. Andre etait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pere, en
+proie a une de ces insomnies auxquelles sont sujets les proprietaires,
+etait par hasard a sa fenetre, il pourrait bien ne pas reconnaitre
+son char a bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercee! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andre
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le forca de galoper. C'etait une allure inouie pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupconner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque Andre fut a cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derriere lui la route qui commencait a blanchir et qui etait nue
+comme la main, il eprouva un bien-etre inexprimable, et permit a son
+coursier de moderer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraichir, et
+le char a bancs, avec Andre le fouet en main, etait a la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une a
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en preparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph regla l'ordre de la marche; il pretendit que la volonte de
+sa mere etait de confier les demoiselles Marteau a Andre et a Genevieve,
+comme aux plus graves de la societe. Quant a lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrieres, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un ecervele, il descendit au triple galop l'horrible
+pave de la ville. Ses compagnes firent des cris percants; tous les
+habitants mirent la tete a la fenetre, et envierent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+Andre descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. "Quoi! Genevieve! disaient tous les
+regards etonnes.--Oui, Genevieve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?"
+
+Genevieve, sous son voile de gaze blanche, s'apercut aussi de tous ces
+commentaires; elle etait trop fiere pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dedaigner et de sourire.
+
+Peu a peu Andre s'enhardit jusqu'a parler. Mademoiselle Marteau l'ainee
+etait une bonne personne, assez laide, mais assez bien elevee, avec
+laquelle il aimait a causer. Peu a peu aussi Genevieve se mela a la
+conversation, et ils etaient presque tous a l'aise en arrivant au
+Chateau-Fondu. Heureusement pour lui, Andre avait etudie avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+a Genevieve. Elle l'ecoutait avec avidite; c'etait la premiere fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingue dans ses manieres et
+riche d'une aussi bonne education. Elle ne songea donc pas un instant
+a s'eloigner de lui et a s'armer de cette reserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui etait bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec Andre, et qu'il ne s'ecarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinee fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une metairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantee de voir Genevieve aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'apres-midi s'avanca, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admire le Chateau-Fondu et qu'il etait convenable de
+chercher un diner et une autre promenade dans les environs. Andre
+tremblait en songeant au voisinage du chateau de son pere et a l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble a son angoisse en
+s'ecriant: "Eh! parbleu! le chateau de notre ami Andre est a deux pas
+d'ici; le pere Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra a merveille. Allons lui demander un dindon roti et du
+vin de sa cave. Andre, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs."
+
+Andre se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arreter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultes,
+il se resigna a braver toutes les consequences de sa destinee, et
+remonta en voiture avec Genevieve et ses compagnes.
+
+Cependant, a mesure qu'il approchait des tourelles hereditaires, une
+sueur froide se repandait sur tous ses membres. Dans quelle colere il
+allait trouver le marquis! car l'enlevement du cheval et du char a
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+epouvantable, et le marquis etait incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fut, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colere.
+Quel accueil pour Genevieve, qu'il eut voulu recevoir a genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'etre traite devant elle
+comme un ecolier pris en fraude! Il arreta son cheval a deux portees
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant a quelque distance, il lui
+confia son embarras. "Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+a ce point-la? lui qui fait semblant d'etre si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fut-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char a bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi."
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entree triomphale dans la cour du
+chateau. Le marquis etait precisement a la porte de l'ecurie. Depuis que
+l'evenement terrible etait decouvert, le marquis n'avait pas quitte la
+place, il attendait son fils pour le recevoir a sa maniere. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tresor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour a s'epuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'Andre sur le siege de sa voiture, il vit la mine fiere
+et decidee de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eut
+articule une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'etouffer. "Vive Dieu! s'ecria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues a se decider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la presenter: la voila, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+chateau, et de votre grand jardin, et de vos etables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend a toutes
+ces choses-la; et puis voila les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la reverence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragees, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! ca, cher voisin, vous voyez que j'avais une fiere
+envie de venir vous voir; des trois heures du matin j'etais dans la
+chambre d'Andre. C'etait une partie arrangee depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous etes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voila encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient a toute force
+voir votre propriete. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ca dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. Andre m'a repondu que vous dormiez
+encore, que vous etiez fatigue de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous eveillat pour si peu de chose; je n'ai meme voulu
+deranger personne; j'ai attele moi-meme le cheval et j'ai emmene votre
+fils malgre lui, car c'est un paresseux!... Et, a propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charme. Voila donc comment
+j'ai enfin reussi a vous amener a diner toutes ces petites alouettes.
+J'etais bien sur que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du departement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites a monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir."
+
+Le marquis, tout etourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement a chaque periode de Joseph, ne put trouver de pretexte a
+son ressentiment. La demande inopinee d'un diner ne le contraria pas
+trop. Il etait honorable, et en effet il avait des pretentions a la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras a mademoiselle Marteau, et
+l'autre a Genevieve, qu'a sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure societe; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit a la salle a manger, ou, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraichissements.
+
+Andre, charme de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-meme les honneurs de la maison avec beaucoup de grace. Son pere
+le laissa faire, quoiqu'il jetat sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'etait point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possedait; mais il voulait le faire lui-meme et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fut-ce son propre fils, touchat une fleur sans sa
+permission.
+
+Andre conduisit Genevieve a un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son pere. Genevieve prit tant d'interet
+a ces fleurs et aux explications d'Andre, qu'elle oublia tout le reste
+et s'apercut en rougissant, lorsque la cloche du diner sonna, qu'elle
+etait seule avec lui, que le reste de la societe etait bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilite du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+diner: meme au dessert il s'egaya jusqu'a adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Genevieve. Joseph etait un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tete a toute une noce depuis midi jusqu'a trois heures
+du matin, et jamais maussade apres boire, point querelleur, point
+casseur d'ecuelles, incapable de meconnaitre ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'etre aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fete au petit vin de la cote Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminee, l'oeil brillant et
+la machoire lourde. Joseph croyait avoir triomphe de sa colere et
+s'applaudissait interieurement de son habilete; mais Andre, qui
+connaissait mieux son pere, augurait moins bien de cet etat
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-la. Il l'observait donc avec
+inquietude et s'observait lui-meme scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui reveillat les souvenirs confus du
+cheval et du char a bancs enleves.
+
+Le marquis jusque-la ne comprenait pas trop clairement en quelle societe
+Joseph et ses soeurs etaient venus le voir. La verite est qu'il n'avait
+aucun prejuge, qu'il etait poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eut acquis chez lui une grande violence; car il etait
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+pretention de n'etre pas absolument etranger a l'art de plaire. Mais
+autant il aimait a accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'inferiorite de leur rang, autant il
+haissait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair a
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilite et de
+ses manieres liberales. Il consentait a etre le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliat point qu'il etait marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraitre.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privileges et leur
+affectation de familiarite, etaient donc necessairement des natures
+antipathiques a la sienne, et il est tres-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir a sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle a manger etait envahie par ces
+usurpateurs feminins, de leur ceder la place et d'aller aux champs.
+Ce procede lui avait aliene la consideration des grisettes les plus
+huppees, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revetu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et meme le garde champetre, dignitaire plus modeste, encore admis a
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles a l'heure ou le marquis finissait
+son souper. Cette preference envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractere insolent et bas, tandis qu'elle etait au contraire le
+resultat d'un orgueil tres-bien raisonne.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrieres eussent ete fort bien traitees
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manieres habituelles du marquis envers leurs pareilles. La presence de
+mademoiselle Marteau, les manieres douces d'Andre, le maintien grave et
+poli de Genevieve leur avaient un peu impose pendant le diner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinee reprenant le
+dessus, elles se repandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales debridees, et, sautant sur les plates-bandes, ecrasant sans
+pitie les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que melodieux, et de rires qui sonnerent mal a l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa Andre aupres de Genevieve et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son cote pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette a la faveur d'un jour consacre a
+la folie, il longea furtivement le mur ou ses plus beaux espaliers
+etendaient leurs grands bras charges de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses peches et de ses raisins.
+Henriette s'en apercut, et, decidee a deployer ce grand caractere
+d'audace et de fierte dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint a trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'elancerent a la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colere, c'est qu'au
+lieu de detacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinement la branche jusqu'a ce qu'elle cedat et leur restat
+a la main, toute chargee de fruits verts qu'elles jetaient avec dedain
+au milieu des allees apres y avoir enfonce les dents. Moyennant ce
+procede aristocratique, au lieu d'une douzaine de peches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouverent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-meme avait courbees en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassees dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chevres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner aupres d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce degat. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit a
+l'ecurie, fit sortir son cheval, atteler le char a bancs et conduire
+l'un et l'autre a trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protegeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois chales de Bareges etales avec soin sur le
+canape. Ces demoiselles avaient depose la leurs atours pour courir
+plus a l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'etendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guetres crottees sur le fichu de
+crepe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+delicieux, que ces demoiselles eussent fini de devaster son verger.
+
+Quand elles rentrerent, elles trouverent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en ecrasant les precieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcerent, assez haut pour qu'il
+l'entendit, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle a M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pincant le nez pour ne pas eclater de
+rire, je trouve la chose singuliere et si drole qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de reveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se reveiller. Enfin il se decida a
+quitter le canape et a laisser les grisettes ramasser les debris de leur
+toilette; dans quel etat, helas!... Henriette ecumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous pretexte de le mener a son pressoir. Mais sa veritable
+vengeance ne tarda pas a eclater. Le soleil etait couche, on parla de
+retourner a la ville; la patache de Joseph se trouva prete devant la
+porte aussitot qu'il l'eut demandee. "Prends mes soeurs et Genevieve,
+dit Joseph a Andre, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char a bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes la et que
+ton pere ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultes. Va-t'en vite."
+
+Andre ne se le fit pas repeter; il offrit la main a ses compagnes de
+voyage, prit les renes et disparut. Il etait a cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char a bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glisse quelque monnaie dans la main du garcon d'ecurie en lui
+disant d'amener son equipage; mais l'equipage n'arrivait pas, le garcon
+d'ecurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller a
+l'ecurie: elle etait vide; il chercha le char a bancs sous le hangar: le
+hangar etait desert; il appelle, personne ne lui repond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garcon d'ecurie qui semble accourir tout
+essouffle et qui lui repond avec toute la sincerite apparente d'un
+paysan astucieux: "Helas! mon bon monsieur, il n'y a ni char a bancs
+ni cheval; le metayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+chateau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prevoir...?
+
+--Mille diables! s'ecria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garcon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit etre a present aupres de L... s'il ne l'a point
+depasse.
+
+"Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire a mourir de rire!" Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un evenement qui
+devait les transporter de colere. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au depart du metayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garcon d'ecurie se lamenta
+d'un air desesperant sur ce facheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+a pied et entreprendre, a l'entree de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches a Joseph sur son insouciance. Celui-ci se resignait de
+bonne grace a lui offrir son bras jusqu'a la ville; elle le refusa
+d'abord avec depit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allerent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et detestant dans leur ame l'abominable marquis, auteur de leur
+desastre, tandis que celui-ci, enferme dans sa chambre et plonge dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, a la mode peut-etre dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur cote, Andre et Genevieve et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de detresse dont Joseph,
+a tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laisse tomber son sac, Andre arreta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurite l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononcait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Genevieve decida qu'il fallait retourner en
+arriere, parce qu'un accident etait probablement arrive aux voyageurs du
+char a bancs. Andre obeit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes pietons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquee par sa colere, elle
+s'arreta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+a raconter a sa maniere. Il declara que c'etait un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien merite pour la maniere
+dont elles s'etaient comportees dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'ecria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatiente, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+dementi; mais, si vous etiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. Andre ne peut pas imposer silence a une femme,
+dit Genevieve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tachez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitie de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste a pied, n'est-ce pas, ma chere
+Justine?
+
+La chose fut bientot convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture a Andre et achever la route a pied; mais il
+comprit bien vite qu'Andre aimait beaucoup mieux accompagner Genevieve,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+Andre offrit son bras a Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre a Genevieve au bout de quelques minutes; mais a peine
+l'eut-elle accepte qu'Andre, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensees du monde, ne trouva plus meme a placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pres d'un
+quart d'heure sans aucune cause appreciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premiere, des qu'elle eut
+fini de penser a autre chose; car elle etait preoccupee, soit de
+la pensee de son trousseau, soit de celle de son fiance. "Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois a regarder les etoiles?
+
+--Je vous assure, repondit Andre, que je ne pensais pas aux etoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevieve?
+
+--Moi, je les regardais sans penser a rien, repondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andre; je suis sur, au
+contraire, que vous reflechissez beaucoup et a propos de tout.
+
+--Oh! oui, je reflechis, repondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien reve, je n'en suis pas
+plus avancee.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les etoiles, vous pensez a
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois a Dieu, qui a mis toutes ces lumieres la-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser a Dieu, il arrive que je
+continue a les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entieres a ma fenetre sans pouvoir m'en arracher. D'ou cela
+vient-il? Sans doute les etoiles font cet effet-la a tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en detacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser a des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous etes savante, vous, Justine; vous etes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc a quoi les etoiles vous font penser:
+j'aurai peut-etre eu les memes idees sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, a quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, aupres desquels le notre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Genevieve s'arreta tout etonnee et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquat davantage.
+
+Andre s'etait imagine, en voyant le beau front de Genevieve plein
+d'intelligence, et en ecoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idee de sa propre
+inferiorite l'avait rendu jusque-la timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris a son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Genevieve la cause de cet etonnement naif.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'etait pas fachee de
+deployer son petit savoir, que toutes ces lumieres, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela a Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des reves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur Andre.
+
+Cette interpellation fit sur Andre un effet singulier. Il venait d'etre
+presque choque de l'ignorance de Genevieve; il se sentit tout a coup
+comme attendri. Jusque-la son amour avait ete dans sa tete; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevieve a la faible
+clarte du ciel etoile: il distinguait a peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une serenite angelique semblait resider sur ce visage
+delicat et pale. Andre fut si emu qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir repondre. Enfin il lui dit d'une voix alteree: "Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'epreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur ou les
+ames qui s'entendent peuvent se reunir et s'appartenir mutuellement."
+
+Genevieve s'arreta encore et le regarda a son tour comme elle avait
+regarde Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit Andre, que tout s'acheve ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse etre dans quelqu'une
+de ces belles etoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-meme, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas ou Dieu a cache le bonheur qu'il fait esperer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on desire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut desirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent a regler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est tres-bien dit, repondit Andre; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre a la sagesse? Nous voici
+trois: repondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je reponds de moi-meme, dit Justine en
+riant; comment repondrais-je de vous? Cependant je repondrais de
+Genevieve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit Andre, en repondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillite naive. Mais parlez-moi
+donc des etoiles, cela m'inquiete davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+Andre, heureux et fier, pour la premiere fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose a enseigner, se mit a lui expliquer le systeme de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les demonstrations et de les rendre
+abordables a l'intelligence de son eleve. Malgre la soumission attentive
+et la curiosite confiante de Genevieve, Andre fut frappe du bon sens et
+de la nettete de ses idees. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants ou Andre, transporte, lui croyait des facultes extraordinaires,
+et d'autres ou il croyait parler a un enfant. Quand ils furent arrives
+aux premieres maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Genevieve chez elle. Andre n'osa pas
+aller plus loin; il prit conge d'elle, et, se derobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit legerement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il desirait desormais, c'etait de
+se trouver seul et de n'etre pas distrait de ses pensees. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientot sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'a ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque Andre se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'etait passe bien des choses dans sa tete; mais il avait trouve une
+solution a sa plus grande incertitude, et il eprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'etait demande bien des fois depuis douze
+heures si Genevieve etait un ange du ciel exile sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle etait simplement une grisette plus decente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu reprimer une emotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naivement demande de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce desir d'apprendre,
+cette facilite de comprehension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vegetation
+une terre riche et fertile, ou la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une ame sympathique, une voix amie pouvait developper cette
+noble nature et la reveler a elle-meme.
+
+Telle fut la conclusion que tira Andre de toutes ces reveries, et il se
+sentit transporte d'enthousiasme a l'idee de devenir le Promethee de
+cette precieuse argile. Il benit le ciel qui lui avait accorde les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maitre, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le tresor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allat aussi remercier son pere, qui
+avait consenti a faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui etait arrive souvent de maudire l'education, qui, en
+lui creant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition reelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon a Dieu d'un tel blaspheme.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'etude, et se sentait maitre du
+feu sacre qui devait embraser l'ame de Genevieve.
+
+Mais toutes ces fumees de bonheur et de gloire se dissiperent lorsqu'il
+songea a la difficulte de revoir prochainement Genevieve et a la
+possibilite effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberte de la veille mille romans delicieux en parcourant a pas lents
+les allees humides de la rosee du matin; mais, a force de se creer un
+bonheur imaginaire, le besoin de realiser ses reves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et a chaque instant semblait
+s'elancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aime. Il s'etonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prevu qu'arrive a ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment ou il aurait retrouve l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'ecoulerait calme, pleine et delicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait a ses reveries et a ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur a savourer le passe qu'a jouir du present.
+Maintenant la veille lui semblait s'etre envolee trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profite; il se rappelait cent circonstances
+ou il aurait pu dire a propos un mot qui lui eut obtenu la bienveillance
+de Genevieve, et il eprouvait un regret mortel de sa timidite. Il
+brulait de trouver l'occasion de la reparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+eternellement long, et l'ennui devorait deja sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empresse et d'effaroucher l'austerite de
+Genevieve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgre lui. Mais bientot il etait force de s'avouer
+que vivre sans la voir etait impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir a la ville. Il s'assit a l'ecart sur un des bancs
+de la promenade, esperant qu'elle passerait peut-etre; mais il vit
+defiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Genevieve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais a ces
+heures-la. Il roda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il eprouvait une repugnance infinie a laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entree de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrieres.
+Genevieve n'etait point avec elles. S'il avait su ou elle demeurait, il
+se serait glisse sous sa fenetre: il l'eut peut-etre apercue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eut demande a qui que ce
+fut.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle a monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journee; et, tachant de prendre l'air
+le plus indifferent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. "Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'interesse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevieve,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aise. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expedient pour avoir acces dans sa maison, et je n'en ai pas trouve. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions a bout. Henriette nous aidera."
+
+L'obligeance indiscrete de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+a rire d'un air sec et force en lui declarant qu'il ne comprenait rien a
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y meler davantage.
+
+"Ah! tu fais le fier! tu te mefies de moi! dit Joseph un peu pique. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+Andre s'affligea d'avoir offense un ami si devoue; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son desaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en apercut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et deserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans etaient encadres de bois grossierement sculpte. Un toit
+en auvent s'etendait a l'entour et ombrageait les etroites fenetres.
+"Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenetres, eclairees par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est la que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hesperides."
+
+Andre, trouble, s'efforca de prendre un air degage et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-la est fort bonne, au contraire, repondit Andre; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, Andre etait le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Ou allait-il? il le savait a peine. Serait-il
+recu? il ne l'esperait pas. Il avait a la main un enorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu reunir: c'etait toute sa
+recommandation. Il etait tour a tour pale comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait a peine, et a la derniere marche
+il fut force de s'asseoir. C'etait deja beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-la sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eut indispose Genevieve contre lui. Il avait passe adroitement le long
+de l'arriere-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussee,
+sans etre apercu d'aucun des apprentis; au premier etage, il avait evite
+un atelier de lingeres dont la porte etait ouverte et d'ou partait le
+refrain de plusieurs romances tres-aimees des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, ou peut-il etre, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+Andre cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos a la porte
+entr'ouverte, il franchit cet etage comme un eclair et ne s'arreta qu'au
+troisieme. La, tout palpitant, se recommandait a Dieu, il s'approcha
+de la porte a trois reprises differentes et s'en eloigna aussitot,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas a
+toutes jambes. Enfin une quatrieme resolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, pres de s'evanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnerent le temps de se
+reconnaitre. Il pensa que Genevieve etait sortie, et il se rejouit
+presque d'echapper a la terrible emotion qu'il avait resolu de braver.
+Cependant le desir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumes a l'obscurite de
+l'escalier, distinguerent un petit carre de papier colle sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et reussit a lire:
+
+ GENEVIEVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caracteres: _Tournez le bouton, s'il
+vous plait_.
+
+Andre, transporte d'une joie etourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublee de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usee, ou l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jesus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle etait encore ecrit le nom de Genevieve, etait placee au bout de
+cette salle. Cette fois Andre sentit toutes ses terreurs se reveiller;
+mais, apres tout ce qu'il avait deja ose, il n'etait plus temps de
+renoncer lachement a son entreprise: il frappa donc a cette derniere
+porte, qui s'ouvrit aussitot, et Genevieve parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras ou Andre crut
+distinguer un peu de mecontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout a fait contenance en s'apercevant que Genevieve n'etait pas
+seule. Madame Privat etait debout aupres d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andre un regard de surprise
+et d'ironie: c'eut ete une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie medisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Genevieve! Genevieve sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitot une assurance pleine de fierte; "Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonte de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande apres que j'aurai servi madame."
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignite calme qui imposa un instant a la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion etait trop bonne pour y renoncer aisement. Apres avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers Andre, qu'elle deconcerta tout a fait avec son regard curieux
+et impertinent. "Vraiment, dit-elle en s'efforcant de prendre un
+ton enjoue, c'est la premiere fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevieve?
+
+--Pardonnez-moi, madame, repondit froidement Genevieve, je recois
+tres-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+presents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence etonna tellement Andre, qu'il hesita un instant a
+repondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidite naturelle, il
+repondit effrontement: "Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+desire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espece auquel
+M. Forez, mon ancien precepteur, s'interesse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable."
+
+Madame Privat se mordit la levre et sortit brusquement. La reponse
+d'Andre faisait allusion a une aventure recente de son menage; et,
+quoique Andre ne fut pas mechant, il n'avait pu resister au desir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevieve en
+souriant, esperant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Genevieve froide et severe. "Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre presence?
+
+Andre se troubla. "Je merite que vous me receviez mal, repondit-il. J'ai
+ete etourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'etait une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, repondit Genevieve, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prevu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariete, repondit Andre; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupiere, et Genevieve, qui s'en apercut, se troubla a son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En meme temps elle le prit et l'examina. Andre s'arreta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Genevieve. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hepatiques, repondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit a odeur de vanille, de la giroflee-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-la se fanent bien vite, dit Genevieve. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle delia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraiche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andre examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevieve.
+Cependant il lui echappa une exclamation de blame qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle.
+
+--O ciel! repondit Andre, des fuxias a calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Helas! vous avez raison, dit Genevieve en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montre l'original; elle s'est
+obstinee a trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, etait de la meme teinte. Elle m'a forcee d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosite epouvantable! dit Andre avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si delicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais gout! reprit Genevieve; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitot toutes ces dames en ont demande; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la verite devant de
+pareilles considerations? Je suis bien forcee, pour gagner ma vie, de
+ceder a tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-la, je ne les vends pas: ce sont mes etudes et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andre; montrez-moi ces
+tresors.
+
+Genevieve alla ouvrir une armoire reservee, et montra a son jeune pedant
+une collection de fleurs admirablement faites. "Voici du veritable
+fuxia, dit-elle en lui designant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andre en la prenant avec precaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une legere critique: les fleurs sont trop
+regulierement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+facon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq petales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllees sont
+sujettes a ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenetre.
+
+--Vous avez peut-etre raison, dit Genevieve. Moi j'evitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit defaut: toutes
+les legumineuses ont dix etamines, mais neuf seulement sont reunies dans
+une sorte de gaine; la dixieme est independante des autres, et vous
+n'avez pas observe cette particularite.
+
+--Etes-vous sur de cela?
+
+--Il y a du genet d'Espagne dans mon bouquet: dechirez-en une fleur.
+
+--En verite, vous avez raison; mais vous etes bien severe. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup a profiter avec vous. Continuez donc a
+m'instruire, je vous en prie.
+
+Andre examina tous les cartons et trouva peu a critiquer, beaucoup a
+louer; mais il ne negligea aucune occasion de relever les fautes legeres
+de l'artiste, car il sentit que c'etait le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa presence desirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevieve quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une etude un peu methodique. Certainement, a force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinite de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette etude m'a appris
+des choses tres-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+methode admirable et d'une clarte parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Genevieve.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-meme.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Genevieve; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus mechants propos.
+
+--N'etes-vous pas au-dessus de ces pueriles attaques? dit Andre. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous etes
+aussi vulnerable que la plus etourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'independance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvee?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Genevieve en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me proteger; la mechancete
+peut me prendre a partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts a se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractere; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous etes penetree de votre propre dignite...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche deja d'etre trop fiere.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-la...
+
+--Et lequel donc? dit Genevieve vivement; puis elle s'arreta tout a
+coup, et Andre lut sur son visage qu'elle etait fachee d'avoir laisse
+echapper cette question, et qu'elle craignait une reponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, repondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blame; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention a ce que je vous ai
+dit. Je deraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevieve en s'efforcant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit Andre. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication detaillee a M. Forez et
+le prierai de la rediger lui-meme. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me designerez. De cette maniere, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Genevieve fut affligee de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blesse. Sa douceur et sa sensibilite naturelles parlerent plus vite que
+sa raison.
+
+"J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-meme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous."
+
+Elle s'arreta toute troublee, et Andre se sentit si emu qu'il craignit
+de se mettre a pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+precipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Genevieve se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+epouvantee de ce qu'elle eprouvait et n'osant s'interroger elle-meme,
+elle se jeta a genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journee, et ne toucha point au
+frugal diner qu'elle avait prepare elle-meme comme a l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chale et alla se promener
+derriere la ville, dans un lieu solitaire ou elle etait sure de pouvoir
+rever en liberte. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une eminence
+plantee de nefliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andre
+lui avait explique la marche. Peu a peu ses idees prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'Andre lui avait revelees porterent son esprit vers des pensees plus
+vagues, mais plus elevees. Lorsqu'elle revint sur elle-meme, elle
+s'etonna de trouver a ses agitations de la journee moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait deja l'effet de
+ces contemplations ou l'ame semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des regions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premiere fois
+un conte de fees.
+
+Genevieve n'etait point romanesque; elle n'avait jamais desire d'aimer
+ou d'etre aimee. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'etait promis de s'y soustraire a la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commencait a pressentir
+l'amour d'Andre pour elle. Elle n'eut pas ose se l'expliquer a
+elle-meme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinee. Elle en avait ete emue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parle avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Genevieve n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-meme le regret d'avoir commis une imprudence.
+"Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laisse emouvoir si vite par les idees et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercie? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma explique des choses bien interessantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon etonnement.
+Et puis il m'a apporte un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-meme dans
+les pres, et fait une visite dont, grace a madame Privat, toute la ville
+jase deja. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'etait par amitie,
+il aurait du prevoir a quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'ou vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des mechants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je desire m'elever au-dessus de ma fortune et de mon etat: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Helas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-etre un conseil de l'orgueil. Deja j'etais prete a sacrifier ma
+reputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, defendez-moi de ces idees-la, et
+apprenez-moi a me contenter de ce que vous m'avez donne."
+
+Genevieve rentra plus calme et resolue a ne plus revoir Andre. Elle se
+tint parole; car elle recut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours a penser a lui sans trouble et sans
+emotion. Une quinzaine s'ecoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du desole jeune homme, qui passait une
+partie des nuits a pleurer sous ses fenetres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler Andre, et le hasard peut-etre
+voulait faire echouer les resolutions de Genevieve. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Pres-Girault; elle ne savait pas
+qu'Andre l'y avait vue un certain jour qui avait marque dans sa vie
+comme une solennite et qui avait decide de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouve la un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitot des pas firent crier le sable
+derriere elle. Elle se retourna et vit Andre.
+
+Un cri lui echappa, un cri imprudent qui l'eut perdue si Andre eut ete
+un homme plus habile. Mais le bon et credule enfant n'y vit rien que
+de desobligeant, et lui dit d'un air abattu: "Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma presence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de deranger votre promenade."
+
+La paleur d'Andre, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de resignation, produisirent un effet magnetique sur
+Genevieve, "Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me derangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'interessent beaucoup, et tous les jours..." Genevieve se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+Andre, un peu rassure, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les eluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis etendu sur l'eau. "C'est, repondit Andre, le
+becabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pele-mele avec lui." En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'a mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevieve avait regardee;
+il s'y fut mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille seche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y resister. Au bout d'un quart d'heure ils
+etaient assis tous deux sur le gazon. Andre jonchait le tablier de
+Genevieve de fleurs effeuillees dont il lui demontrait l'organisation.
+Elle l'ecoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+melancoliques. Andre etait parfois comme fascine et perdait tout a fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevieve, toujours
+avide de s'elancer dans les regions inconnues, le questionnait avec
+vivacite. Andre voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+difference des climats, l'influence de l'atmosphere sur la vegetation,
+les diverses regions ou les vegetaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glaces du Nord jusqu'au bananier des Indes brulantes. Mais ce
+cours de geographie botanique effrayait l'imagination de Genevieve.
+
+--Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle a plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idee? lui dit Andre; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la geographie et la botanique en meme
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevieve; et puis elle songea a
+ses resolutions, hesita, voulut se retracter et ceda encore, moitie au
+chagrin d'Andre, moitie a l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mysterieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livre un rude combat a sa
+conscience; mais cette fois la lecon fut si interessante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'ou les eaux s'epanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres echancrees, entassees, disjointes,
+rattachees par des isthmes, separees par des detroits; ces grands lacs,
+ces forets incultes, ces terres nouvelles apercues par des voyageurs,
+perdues pendant des siecles et soudainement retrouvees, toute cette
+magie de l'immensite jeta Genevieve dans une autre existence. Elle
+revint aux Pres-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commencait a baisser quand elle songeait a s'arracher a l'attrait de
+l'etude. Andre goutait un bonheur ineffable a realiser son reve et a
+verser dans cette ame intelligente les tresors que la sienne avait
+receles jusque-la sans en connaitre le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultes de Genevieve. Il etait fier de l'elever
+jusqu'a lui et d'etre a la fois le createur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinees etaient delicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantot ils causaient, assis sous les saules de la riviere;
+tantot ils se promenaient le long des sentiers bordes d'aubepines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'eveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlace l'un a l'autre. Quand
+la matinee etait un peu avancee, Andre tirait de sa gibeciere un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de creme
+dans quelque chaumiere des environs, et il dejeunait sur l'herbe avec
+Genevieve. Cette vie pastorale etablit promptement entre eux une
+intimite fraternelle, et leurs plus beaux jours s'ecoulerent sans que le
+mot d'amour fut prononce entre eux et sans que Genevieve songeat que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitie.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-la,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'ecoula sans que Genevieve put hasarder sa mince chaussure
+dans les pres humides. Andre n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Genevieve l'arreta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en meme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise aupres d'elle et reprit les lecons
+du Pre-Girault. Le jeune professeur, a mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait a son exaltation naturelle et devenait eloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son ecoliere. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+a demi faite pour suivre de l'oeil les demonstrations que son maitre
+tracait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la decoupure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'interet qu'elle mettait a ecouter les autres lecons
+l'emportant de beaucoup sur celui-la, elle negligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle etait lancee sur une mer
+enchantee et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le developpement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entierement son caractere et devant
+laquelle sa prudence timide s'etait envolee, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumiere de la raison. Cependant elle devait etre
+bientot forcee de voir les ecueils au milieu desquels elle s'etait
+engagee.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentres chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance a venir diner sur l'herbe, a
+une metairie qui lui avait servi de dot, et qui etait situee aupres de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; neanmoins Genevieve y fut invitee. Ce
+n'etait pas la premiere fois que ses manieres distinguees et sa conduite
+irreprochable lui valaient cette preference. Deja plusieurs familles
+honorables l'avaient appelee a leurs reunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, a titre d'ouvriere en journee, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la severe etiquette derriere
+laquelle se retranche la societe bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcees de sa vie ordinaire, s'etait depuis
+longtemps effacee devant le merite inconteste de la jeune fleuriste:
+elle n'etait regardee precisement ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvriere, le nom intact et pur de Genevieve repondait a toute objection
+a cet egard. Genevieve n'appartenait a aucune classe et avait acces dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante ou jamais aucune fille de condition n'avait ose
+aspirer, Genevieve l'avait perdue a son insu; elle etait devenue
+savante, mais elle ignorait encore a quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, etrangere aux caquets de la
+ville, lui fit le meme accueil qu'a l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laisserent un grand espace entre elles et la place ou
+Genevieve s'etait assise. Elle ne s'en apercut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer aupres d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espece de mepris qu'elles affectaient de
+lui temoigner. Genevieve etait d'une nature si peu violente qu'elle
+n'eprouva d'abord que de l'etonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+meme de douleur ne s'eveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demanderent leurs bonnes et se retirerent;
+les autres se diviserent par groupes et se disperserent dans le jardin,
+en evitant avec soin d'approcher de la reprouvee. En vain Justine
+s'efforca d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant pres d'elle dans une attitude si altiere et avec un silence si
+glacial que Genevieve comprit son arret. Pour eviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-meme et se retira
+sous pretexte d'un travail qu'elle avait a terminer. A peine etait-elle
+seule et commencait-elle a reflechir a sa situation, qu'elle entendit
+frapper a sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+compose et une espece de toilette qui annoncait une intention
+ceremonieuse et solennelle dans sa visite. Genevieve etait fort pale, et
+meme l'emotion qu'elle venait d'eprouver lui causait des suffocations:
+elle fut tres-contrariee de ne pouvoir etre seule, et, de son cote, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette etait
+resolue a ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apres l'avoir
+embrassee avec une affectation de tendresse inusitee, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Genevieve, a qui la fierte donna la force de
+sourire.
+
+--Te voila revenue? reprit Henriette du meme ton de condoleance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus begueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Genevieve; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensee.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mechante que son
+amitie pour Genevieve ne put lui faire reprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passe; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a ete fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as ete au-devant
+de leur mechancete avec bien de la complaisance. Voila ce que c'est,
+Genevieve, de vouloir sortir de son etat! Si tu n'avais jamais frequente
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrive. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais ete insultee; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-la en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Genevieve se sentit si offensee de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses levres devinrent
+aussi pales que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te desoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincerite de son indiscrete amitie; le mal n'est pas sans
+remede; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chere, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Genevieve en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevieve, tu apprendras a connaitre
+tes vraies amies; tu as trop compte sur les demoiselles a grande
+education. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sure. On
+n'apprend pas a avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir etudie pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Genevieve! elles ont donc ete bien insolentes, ces
+begueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien a raconter; on ne m'a rien dit de desobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Genevieve, ou tu ne te doutes guere du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dechire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchante de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps ou on disait: _Genevieve
+premiere et derniere. Genevieve sans reproche. Genevieve sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais deja! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevieve
+par-ci, Genevieve par-la! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu etais montee si haut! A present on ne te laisse pas
+descendre a moitie; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-etre aussi sage que par le passe; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison a donner! C'est une
+infamie, la maniere dont on te traite. Les hommes sont peut-etre
+encore plus dechaines contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous defendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'etait pas la peine de faire
+tant la dedaigneuse pour ecouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'epousera. Ah! bah! ils secouent la tete en
+disant que les marquis n'epousent pas les grisettes.--Car, apres tout,
+disent-ils, Genevieve la savante est une grisette comme les autres. Son
+pere etait menetrier, et sa mere faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin a la journee.
+
+--Tout cela n'est pas bien mechant, dit Genevieve; je ne vois pas en
+quoi j'en puis etre blessee. Apres tout, qu'importe a ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Genevieve la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Genevieve! c'est bien a cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultee aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me defendre, et on ne se risquerait pas a jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenetres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mere, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chere amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous etes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez ete
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-etre jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouche les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand meme tu
+aurais ete sourde, cela ne t'aurait servi a rien; il aurait fallu
+etre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnete sur toutes les
+figures. Ah! Genevieve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois a mes depens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues a se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevieve en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, repondit
+Henriette un peu piquee. Tu aurais ete plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chere.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystere, se servir de sa liberte et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, apres tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chere, dit Genevieve un peu sechement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit reserve aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachee, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le notre.
+
+--Et pourquoi? s'ecria Genevieve, irritee enfin; de quoi me suis-je
+cachee? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voila, voila ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevieve. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepte les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montree avec lui au bal et a la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donne le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confie a
+tes amies, a moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+a quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: "Genevieve
+a donc un amoureux?" nous aurions repondu: "Certainement! pourquoi
+Genevieve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Etes-vous son heritier? Qu'avez-vous a dire?" Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, apres tout, cela aurait ete tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+reputation de vertu et en meme temps ecouter les douceurs d'un homme, tu
+as garde ton petit secret fierement, tu as accorde des rendez-vous aux
+Pres-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre metier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. Andre de Morand qui t'attendait au bord de la riviere et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepte tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir a la meme
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'etait pas bien difficile de
+deviner ou tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: "Voyez-vous cette petite effrontee qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la demasquer." Et puis on a vu M. Andre se glisser par
+les petites rues et venir de ce cote-ci. Il est vrai que, pour n'etre
+pas trop remarque, il sautait le fosse du potager de madame Gaudon et
+arrivait a ta porte par le derriere de la ville. Mais vraiment cela
+etait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fosse, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour a madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais a ces
+demoiselles: "Genevieve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. Andre que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fosses?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser a moi-meme, au lieu d'en
+faire part a quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose a leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le departement
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fache, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Genevieve; je me sens mieux, et je vais me mettre a
+travailler. Je te remercie de ton zele, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorenavant ne t'en inquiete plus. Je ne
+m'exposerai plus a etre insultee; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifferent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Genevieve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, ecoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chere, un autre jour, dit Genevieve en l'embrassant d'un air
+un peu imperieux, pour lui faire comprendre qu'elle eut a se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquee. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer a defendre ardemment Genevieve en toute
+rencontre; mais elle etait femme et grisette. Elle avait ete souvent,
+comme elle le disait elle-meme, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+mefiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevieve,
+dont la gloire l'avait si longtemps eclipsee, tomber dans la meme
+disgrace aux yeux du public.
+
+Genevieve, restee seule, s'apercut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En elargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturiere lui avaient inspire un
+profond dedain pour les basses attaques dont elle etait l'objet. Deux
+mois auparavant, Genevieve, heureuse surtout d'etre ignoree et oubliee,
+n'eut pas aussi courageusement meprise la sotte colere de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide education avait retrempe son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierte. Peut-etre se
+glissait-il secretement un peu de vanite dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, ou les
+plus importants etaient les plus sots, et ou elle ne trouvait a aucun
+etage un esprit a la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa superiorite etait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement eclaire du jour etincelant de la science. Genevieve
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus tres-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'a elle, et qu'elle etait invulnerable a de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance equitable occupee de la defense des justes et de la
+repression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+aupres de la fenetre et se mit a travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pales feuilles de rose que ses petites mains etaient en
+train de decouper. Cette riche lumiere eut une influence soudaine sur
+ses idees. Genevieve avait toujours eu un vague sentiment de la poesie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement apercu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautes exterieures de la nature. Cette
+puissance se revela soudainement a elle en cet instant. Une emotion
+delicieuse, une joie inconnue, succederent a ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'eleva au-dessus d'elle-meme et de toutes
+les choses reelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers deroule devant elle, et tout en
+s'unissant a ce Dieu dans un transport poetique, ses mains creerent la
+fleur la plus parfaite qui fut jamais eclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut cache derriere les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevieve posa son ouvrage
+et resta longtemps a contempler les tons oranges du ciel et les lignes
+d'or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tete
+brulante. Quand elle quitta sa chaise, elle eprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevieve etait
+d'une complexion extremement delicate: les emotions de la journee, la
+surprise, la colere, la fierte, l'enthousiasme, en se succedant avec
+rapidite, l'avaient brisee de fatigue. Elle s'apercut qu'elle avait
+reellement la fievre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+reveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout a fait le sentiment de
+la realite.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Genevieve, etait allee, pour calmer son petit
+ressentiment, ecouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+reputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux cure de hameau prechat beaucoup plus sensement dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicite. Son accent
+theatral, son debit ronflant, ses comparaisons ampoulees, et surtout
+la surete de sa memoire, lui avaient valu un succes inconteste,
+non-seulement parmi les devotes, mais encore parmi les femmes
+erudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien a son eloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-la le predicateur, faute de sujet, precha sur la charite. Ce
+n'etait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+metaphores, et l'amplification fut negligee; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent debites d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'ecueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idees, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succedent sans hesitation.
+
+Henriette fut donc emue et entrainee, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait precisement a la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de mechant, et donnait de continuels dementis a un
+caractere arrogant et jaloux. La pensee de Genevieve malheureuse et
+meconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termine,
+Henriette resolut d'aller trouver son amie, et de reparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitie affectueuses,
+moitie ameres, avaient du lui causer.
+
+Elle prit a peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui repondit pas. La clef avait ete retiree; elle
+crut que Genevieve etait sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idee lui vint: elle pensa que Genevieve etait enfermee avec son amant,
+et elle regarda a travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'atre de la cheminee, et le profond silence qui regnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la realite. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu male, et la serrure, faible et usee, ceda bientot.
+Elle trouva Genevieve assez malade pour avoir a peine la force de lui
+repondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fievre, la bonne couturiere se hata d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagne dans sa
+journee, et, s'installant aupres de son amie, lui prepara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit etait tout a fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premiere porte de
+l'appartement de Genevieve. La penetration naturelle a son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut a sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre a l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins penetrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'Andre, n'ayant pas vu Genevieve de la journee, et
+rodant depuis deux heures sous sa fenetre sans qu'elle s'en apercut, ne
+pouvait se decider a retourner chez lui sans avoir au moins echange un
+mot avec elle. Quoique l'heure fut indue pour se presenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour ou il avait frappe pour la premiere fois a sa porte.
+
+Il fut contrarie de rencontrer Henriette; mais il espera qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entrainant au bout de la chambre, "Il faut que je vous
+parle, monsieur Andre, dit-elle vivement; asseyons-nous."
+
+Andre ceda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+"D'abord il faut vous dire que Genevieve est malade, bien malade."
+
+Andre devint pale comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effraye, reprit Henriette, je suis la;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chere demoiselle, dit Andre, eperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai a vous dire, monsieur Andre, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'ecria Andre.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Genevieve est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+Andre s'etait leve brusquement, il retomba aneanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa reputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuee!
+
+--Mademoiselle, dit Andre vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+mechante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, repondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour a Genevieve, et elle vous ecoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Genevieve en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+Andre, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+a une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les pres? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'etre recu a
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'ecria Andre; qui a invente cette
+faussete?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, repondit Henriette
+intrepidement, et je n'invente aucune faussete. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Genevieve.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'ecria Andre, chez qui la timidite etait
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous melez-vous
+de ce qui se passe entre Genevieve et moi? Etes-vous la mere ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en elevant la voix; mais je suis l'amie de
+Genevieve, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit Andre, effraye de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andre en colere, car c'est
+un mensonge infame.
+
+Henriette, en colere a son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'ecria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamee et montree au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premiere societe
+refusent de diner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos des
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garcons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le merite pour avoir trompe tout le monde
+et pour avoir meprise ses egaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'ecria Andre transporte de colere.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Genevieve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+repete; la blessure sera sans remede: elle aura recu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Andre en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Genevieve est desolee a ce point! sa vie est en danger
+peut-etre, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes esperances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondement emu, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de desespere?
+
+--Mais que faire? dit Andre avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevieve?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Etes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Genevieve, et si vous etiez un honnete homme,
+vous l'epouseriez.
+
+Andre, eperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effare.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle, voila votre reponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous etes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma reponse! dit Andre lui prenant la main avec force; ai-je repondu?
+puis-je repondre? Genevieve consentirait-elle jamais a m'epouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un eclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcee de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela depend de moi! s'ecria Andre, eperdu de
+terreur et de joie. L'epouser, moi! elle consentirait a m'epouser!
+
+--Ah! vous etes un bon enfant, s'ecria Henriette se jetant a son cou,
+transportee de joie et d'orgueil en voyant le succes de son
+entreprise. Ah ca! mon bon monsieur Andre, votre pere donnera-t-il son
+consentement?
+
+Andre palit et recula d'epouvante au seul nom de son pere. Il resta
+silencieux et atterre jusqu'a ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il repondit _non_ d'un air sombre, et ils se regarderent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot a dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant reflechi, lui demanda quel age il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, repondit-il.
+
+--Eh bien! vous etes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchante de cet expedient, je m'en passerai;
+j'epouserai Genevieve, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tete, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'heritage de votre mere?
+
+--Sans doute, repondit-il, frappe d'admiration; j'ai droit a soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'ecria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevieve!
+o mon cher Andre! comme vous allez etre heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrange votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'ecria Andre a son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avise de tout cela et je n'aurais jamais ose esperer un pareil
+sort. Mais etes-vous sure que Genevieve ne refusera pas?
+
+--Que vous etes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-la va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rever, dit Andre en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'ecoutait avec tant de bonte! elle prenait ses lecons
+avec tant d'ardeur! O Genevieve! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donne de craintes et d'esperances! Fou et malheureux
+que j'etais! je n'osais pas me jeter a ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'etais aime! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; apres qu'une fille a sacrifie
+sa reputation a monsieur, il demande si on l'aime! Vous etes trop
+modeste, ma foi! et a la place de Genevieve... car vous etes tout a fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voila qui s'eveille...
+Attendez-moi la.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu medecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! ecoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'epouser, elle sera guerie. Je crois que cette parole-la
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, depechez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le resultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andre effraye; je n'oserai
+jamais me presenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amene,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous etes timide! dit Henriette etonnee: vraiment voila des
+amoureux bien avances, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; Andre resta seul dans
+l'obscurite, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Genevieve n'etait pas serieuse; une irritation momentanee
+lui avait cause un assez violent acces de fievre, mais deja son sang
+etait calme, sa tete libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la memoire.
+
+Elle s'etonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui presenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposee a l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. "Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, repondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tete un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voila tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout a fait sauvee.
+
+--J'ai un bouillon tout pret sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Genevieve avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-meme. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle a t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chere enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifferent; je ne veux que tes
+soins et ton amitie. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Genevieve; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te desobeir, puisque tu me defends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Genevieve en levant vers elle sa jolie tete pale
+coiffee d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fievre, ma chere fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, repondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la verite: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est la.
+
+--Comment, il est la! Qui est la, chez moi, a cette heure-ci?
+
+--M. Andre de Morand; est-ce que tu as oublie son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Genevieve, je ne vous comprends
+pas; vous etes en meme temps bonne et mechante: pourquoi cherchez-vous a
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre a cote. Je te le jure sur l'honneur,
+Genevieve.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important a te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchee, et trouvez-vous qu'il soit convenable a une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si presse a me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera desespere, et
+toi-meme tu t'en repentiras.
+
+--Cette journee est un reve, dit Genevieve d'un ton melancolique, et je
+dois me resigner a tomber de surprise en surprise. Reste pres de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chere: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens a passer pour une prude, dit Genevieve avec fermete; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillee et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui decorat ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela Andre.
+
+Genevieve ne comprenait rien a ses manieres etranges et a ses
+affectations de solennite. Elle fut encore plus surprise lorsque Andre
+entra d'un air timide et irresolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, pousse par Henriette, finit par tomber a genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, repondit Andre en tachant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de reparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevieve avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importune M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit Andre: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais du prevoir et empecher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous etiez l'objet, grace a mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous etiez livree.
+
+--Elle a menti, dit Genevieve avec un rire force; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur Andre, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'ecoutez pas, dit Henriette; voila comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutot que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma presence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espere qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Genevieve la princesse. Tu es une
+mechante; tu meconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence a Andre. Genevieve fut
+choquee de son depart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation a la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait Andre tete a tete.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, Andre se sentit fort embarrasse. L'air
+etonne de Genevieve n'encourageait guere la declaration qu'il avait
+a lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en reparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduites.
+
+Genevieve fut moins etonnee qu'elle ne l'eut ete la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait preparee a tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+concu pour lui une affection veritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eut jamais desire lui inspirer un sentiment plus vif, elle etait
+flattee d'une resolution qui annoncait un attachement serieux. Mais elle
+pensa bientot qu'Andre cedait a un exces de delicatesse dont il pourrait
+avoir a se repentir. Elle lui repondit donc, avec calme et sincerite,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fut
+a la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus a reparer sa conduite
+qu'elle a rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui repondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous etes sans famille, sans protection; les mechants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous defendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'a
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une egide et
+reduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en meme temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitie pour moi, dites-le au moins par interet
+pour vous-meme.
+
+--Non, monsieur Andre, repondit doucement Genevieve en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-etre eternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgre vos soins, j'ai encore bien
+peu d'education: je vous serais trop inferieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-etre souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultes pour me recevoir, et je
+ne pourrais me resoudre a supporter ses dedains.
+
+--O froide et cruelle Genevieve! s'ecria Andre, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? repondit Genevieve; avez-vous bien besoin
+de mon amitie?
+
+--Coeur de glace! s'ecria Andre; vous m'avez parle avec tant de
+confiance et de bonte, nous avons passe ensemble de si douces heures
+d'etude et d'epanchement, et vous n'aviez pas meme de l'amitie pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, Andre, lui repondit Genevieve d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire a mon amitie sans m'epouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose a l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos lecons.
+
+--Eh bien! s'ecria Andre, acquittez-vous avec moi et soyez genereuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien serieux, repondit-elle en souriant, pour des lecons
+de botanique et de geographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-la je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andre:
+nous ne l'avions pas prevu; mais puisqu'on nous le rappelle, cedons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononca ce dernier mot si bas que Genevieve l'entendit a peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaute
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous etions du meme rang,
+vous et moi, si notre mariage etait une chose facile et avantageuse a
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traverse par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'etonnement; votre pere s'y opposera peut-etre,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonte; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'ecria Andre au desespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevieve avec amitie. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevieve. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tot que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitie, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, Andre? Helas! je ne le merite pas. Il aurait fallu
+etre vaine pour croire a votre amour: vous ne m'en avez jamais parle.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Genevieve apres un instant
+d'emotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+meriter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, repondit Andre; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Genevieve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous etiez si emu en entrant ici, et vous paraissiez si afflige quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagine une
+ou deux fois que vous etiez _amoureux_; cela me faisait une espece de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop serieuse. J'ai voulu vous fuir et me defendre de vos
+lecons; mais l'envie d'apprendre a ete plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Genevieve! C'est a votre amour pour
+l'etude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y etais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Genevieve en rougissant; comment
+voulez-vous que je reponde a cela? je vous connaissais si peu... a
+present c'est different. Je regretterais le maitre autant que la
+lecon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevieve;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne merite pas ce reproche-la. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque devine mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout change: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'etait en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaute de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manieres a la timidite ou a quelques
+idees de roman qui s'etaient effacees a mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous etes trompee, dit Andre: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimee. Si j'etais calme, c'est que j'etais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passes ici et aux Pres-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+reste malheureux.
+
+Alors Andre, encourage par le regard doux et attentif de Genevieve,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour ou il l'avait vue pour la premiere
+fois au bord de la riviere. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-la, et Genevieve n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tete d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire a Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient a cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilege de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Genevieve, lui dit Andre tristement, il y a dans votre ame une
+etincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-meme, rien ne vous l'a encore revele. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parle devant vous qu'une langue
+grossiere ou puerile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'ecoutiez, Genevieve, s'il
+pouvait vous initier a ces grands secrets de l'ame comme a une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait a genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour ou vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Genevieve regarda Andre en silence comme le jour ou il lui avait parle
+pour la premiere fois des etoiles et de la pluralite des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait a le deviner
+avant d'y engager son coeur. Andre vit sa curiosite, et il espera.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystere. Je n'oserai guere parler
+moi-meme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poetes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous repondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Genevieve en souriant, les medisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Genevieve, on leur dira des demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitie pour moi, que je demande a vous epouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevieve.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins a vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! Andre, vous etes bon! dit Genevieve en serrant doucement les mains
+brulantes d'Andre; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifferente, ou vous qui etes trop
+passionne; j'ai peur de mon ignorance meme et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous ecouter, repondit Genevieve avec
+abandon; voila ce qu'il y a de vrai.
+
+Andre baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle en voyant la joie de l'un et la serenite de
+l'autre, tout est arrange! A quand la noce?
+
+--C'est Genevieve qui fixera le jour, repondit Andre. Vous pouvez, ma
+chere Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise a la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevieve! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant a ton egard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire ecouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitie pour M. Andre qu'il agit ainsi, dit Genevieve; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en meles aussi, Genevieve? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientot
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chere, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andre et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit la? s'ecria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'etait pas
+serieusement que vous parliez?
+
+Elle etait au moment de lui faire une scene; mais il la rassura et lui
+dit qu'il esperait vaincre les hesitations de Genevieve; il la pria meme
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, repondit de tout. "N'ai-je
+pas deja bien avance vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucree que voila aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore la a vous morfondre sans oser parler."
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevieve; elle se plaignit
+d'etre un peu fatiguee, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit aupres d'elle, l'embrassa tendrement et toucha legerement
+la main d'Andre en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous separez? s'ecria Henriette; un
+jour de fiancailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andre a Genevieve en s'efforcant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgre lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit Andre avec emotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Genevieve gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit Andre un peu rassure; ce sera un engagement que
+vous aurez signe et qui donnera plus de poids a la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitie? reprit Andre, qui deja la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrasse Henriette tout a l'heure?
+
+--Par amitie seulement, repondit Genevieve en se laissant embrasser.
+
+Andre fut si trouble de ce baiser, qu'il comprit a peine ensuite comment
+il etait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'etait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mela un souvenir
+penible. Genevieve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard etait
+reste serein, sa main fraiche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+"C'est ma Galatee, se disait-il; mais elle ne s'est animee que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piedestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre aupres de moi?"
+
+Cependant l'esperance, qui ne manque jamais a la jeunesse, le consola
+bientot. Genevieve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillite d'ame tenait a la chastete exquise
+de ses pensees, a ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait deja
+vu se realiser un de ses plus beaux reves, il etait le conseil et la
+lumiere de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait a accomplir, c'etait de se placer entr-elle et la divinite
+universelle qu'il lui avait fait connaitre. Il fallait cesser d'etre
+le pretre et devenir le dieu lui-meme. L'enthousiasme d'Andre, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son ame, avide d'emotions tendres, ne pouvait pas croire a l'inertie
+d'une autre ame.
+
+De son cote, Genevieve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andre,
+ses caresses timides, son accent passionne, lui avaient cause une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle desirat presque eprouver les memes emotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine mefiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais concu l'idee et dont elle craignait
+de n'etre jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aime, que Genevieve s'abandonna
+sans peine a ce bien-etre nouveau; elle s'habitua a penser qu'elle
+n'etait pas seule au monde, qu'une autre ame sympathisait a toute heure
+avec la sienne, et que desormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces reflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinee a la journee precedente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journee s'annoncait douce et
+calme sous la protection d'un coeur devoue. "Apres tout, se dit-elle,
+Andre est sincere: s'il s'exagere a lui-meme aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnetete dans
+le coeur pour me garder son amitie. Je ne cesserai pas de la meriter:
+pourquoi me l'oterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir."
+
+En se parlant ainsi a elle-meme, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosite et prit meme son
+miroir pour l'approcher de la fenetre; la elle contempla de pres ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'apercut qu'elle etait jolie. "Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'etait de la jeunesse ou de la
+beaute. Cependant pour qu'Andre, apres m'avoir vue un instant, soit
+reste amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraicheur de mon age. Andre aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle difference entre lui et Joseph, et
+tous les autres!"
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux epars; ses joues etaient animees, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'etait levee tard, et la matinee etait
+avancee. Andre entra dans la premiere piece sans qu'elle l'entendit, et
+elle s'apercut tout a coup qu'il etait passe dans l'atelier; il avait
+tousse pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si precipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. Andre, effraye du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri echappe a Genevieve, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'elanca dans sa chambre. Il la trouva debout, vetue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Genevieve fut de rire en voyant la terreur d'Andre pour une si faible
+cause; mais bientot elle fut toute confuse de la maniere dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empeche Andre de savoir si
+sa chevelure etait belle. En decouvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naivement emerveille, et Genevieve devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+"Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fievre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais ou je
+l'aurai laissee. Vous l'avez peut-etre ecrasee sous vos pieds dans vos
+conferences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en preserve! dit Andre; et, obeissant a regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La precieuse rose y etait negligemment couchee au
+milieu des outils qui avaient servi a la creer. Andre fit un grand cri,
+et Genevieve, epouvantee, s'elanca a son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours denoues. Elle trouva Andre qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ca! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Genevieve, Genevieve! repondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensee avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chante pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a colore les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, repondit Genevieve; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brulait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donne la fievre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser a tant de choses en meme temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, repondit Andre, que
+l'oeuvre d'un grand maitre; c'est la nature rendue dans toute sa verite
+et dans toute sa poesie. Quelle grace dans ces petales mous et pales!
+quelle finesse dans l'interieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles etoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Genevieve? Certainement les fees s'en melent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font present de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont uses, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous etes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas a vous en la faisant.
+
+Andre la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut apres elle et la saisit au moment ou elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrasse; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son epaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+"Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baise des cheveux?"
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'Andre dans ses nouvelles lecons ne s'en tint pas a la
+seule science. Ses regards, l'emotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Genevieve, disaient plus que ses paroles. Peu a
+peu Genevieve comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+repondirent en secret. Apres lui avoir revele les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier a la poesie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la preparer a comprendre Goethe, son
+poete favori. Cette education fut encore plus rapide que la precedente.
+Genevieve saisissait a merveille tous les cotes poetiques de la vie.
+Elle devorait avec ardeur les livres qu'Andre prenait pour elle dans la
+petite bibliotheque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rever en regardant le ciel. Elle appliquait a son amour et a celui
+d'Andre les plus belles pensees de ses poetes cheris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revetit bientot d'un eclat
+inconnu. Genevieve s'eleva jusqu'a son amant; mais cette egalite ne fut
+pas de longue duree. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le depassa bientot. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andre fut
+penetre d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+dela de ses esperances. Il vit naitre l'enthousiasme dans cette ame
+virginale, et recut dans son sein les premiers epanchements de cet amour
+qu'il avait enseigne.
+
+Cependant Henriette avait ete colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'Andre avec Genevieve. Le premier a qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand etonnement de la couturiere,
+celui-ci fit une exclamation de surprise ou n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+"Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir reussi a marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?"
+
+Joseph secoua la tete. "Cela me parait, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idee avez-vous eue la!"
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifference que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifferent, repondit Joseph. J'en suis fort
+contrarie, au contraire.
+
+--Etes-vous fou aujourd'hui? s'ecria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez reellement Genevieve que
+depuis qu'elle aimait M. Andre? n'avez-vous pas travaille vous-meme
+a rendre M. Andre amoureux d'elle? Qui est cause de leur premiere
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priee d'amener
+Genevieve chez vous, pour que M. Andre put la voir?...
+
+--Mais non pas l'epouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'ecria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous etes un scelerat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! seduire une fille et l'abandonner, cela vous paraitrait
+naturel et juste; mais l'epouser quand on l'a perdue de reputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idee, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger ou je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en preserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre credulite! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et desesperee. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha Andre. Mais pendant bien des
+jours Andre fut introuvable. Il passait le temps ou il etait force de
+quitter Genevieve a courir les pres comme un fou, et a pleurer d'amour
+et de joie a l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimee, et, a son
+grand deplaisir, il l'entraina dans le jardin voisin.
+
+--Ah ca! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+serieuse d'epouser Genevieve?
+
+--Certainement, repondit Andre avec candeur. Quelle question me fais-tu
+la?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, a ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu reflechi un peu,
+mon cher Andre? sais-tu quel age tu as? connais-tu ton pere? esperes-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, repondit Andre un peu trouble de cette derniere
+question; mais je sais que j'ai droit a un petit heritage de ma mere, et
+que cela suffira pour m'enrichir au dela de mes besoins et de ceux de
+Genevieve.
+
+--Idee de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vecu dans une certaine aisance, il est dur de se voir reduit au
+necessaire. Songes-tu que ton pere est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te desheriter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-meme, que tu n'as pas d'etat, que tu n'auras pas de quoi
+les elever convenablement, et que la misere te tombera sur le corps a
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'ecria Andre, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeune.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Genevieve l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--A quoi? Fais-moi le plaisir de me dire a quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu etudie la medecine? Pourrais-tu etre
+professeur de mathematiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+meme tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andre. Je n'ai vecu
+jusqu'ici que de lectures et de reveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un metier; mais le peu que je possede pourra me mettre a l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tete! s'ecria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+serieux la premiere occasion de plaisir offerte a ta jeunesse?
+
+--J'etais donc un lache et un miserable a tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais a voir diffamer Genevieve sans prendre sa defense et sans
+reparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lache et un miserable pour cela, dit Joseph en
+haussant les epaules; je ne crois etre ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour a Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'etre un jour madame Marteau. Je
+veux etre son amant, et voila tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec legerete; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'a un certain point. Mais
+etablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevieve?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette a la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Genevieve qui me tente; je n'entends rien a ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevieve et
+tu lui dois plus qu'a toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Genevieve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble la-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevieve comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'epuisa en remontrances sans ebranler la resolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'Andre en se disant tout bas: "Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonne."
+
+Cet evenement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientot informe M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgre sa haine pour cette espece de femmes, il s'en inquieta
+peu d'abord. Il fut meme content, jusqu'a un certain point, de voir
+Andre renoncer a ses reves d'expatriation. Mais quand on lui eut repete
+plusieurs fois que son fils avait manifeste l'intention serieuse
+d'epouser Genevieve, quoiqu'il lui fut encore impossible de le croire,
+il commenca a se sentir mecontent de cette espece de bravade, et
+resolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment ou Andre
+franchissait, joyeux et leger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Genevieve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit meme reculer. Comme il faisait a peine jour, Andre ne reconnut pas
+son pere au premier coup d'oeil, et, pour la premiere fois de sa vie, il
+se mit a jurer contre l'insolent qui l'arretait.
+
+--Doucement, monsieur, repondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous etes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'oter votre chapeau devant votre pere.
+
+Andre obeit; et quand il eut mis pied a terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval a l'ecurie.
+
+--Faut-il le debrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit Andre, qui esperait etre libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui oter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de replique.
+
+Andre se sentit gagne par le froid de la peur; il suivit son pere
+jusqu'a sa chambre.
+
+--Ou alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., repondit Andre timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, repondit Andre apres un peu d'hesitation.
+
+--Ou allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Ou passez-vous toutes les apres-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'ou venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon pere.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni a la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre ecrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'etudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux a l'avenir. M'entendez-vous?
+
+Andre, revolte de se voir traite comme un enfant, hesita, rougit, palit
+et obeit. Son pere le suivit, l'enferma a double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut a la chasse.
+
+Andre, furieux et desole, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenetre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevieve.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la durete de son pere, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+pretendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaise et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporte une grande victoire et
+signale sa puissance par un acte eclatant. Andre, de son cote, ne
+montra guere de rancune; il croyait avoir echappe a la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rebellion secrete comme d'une resistance
+intrepide. Ils se reconcilierent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-memes, l'un se flattant d'avoir subjugue, l'autre
+s'imaginant avoir desobei.
+
+Le lendemain, Andre s'eveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pere parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles a la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+decouvert un taillis tout plein de becasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous etes bien bon, mon pere, repondit Andre; mais j'ai promis a
+Joseph d'aller dejeuner avec lui...
+
+--Tu dejeunes avec lui tous les jours, repondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassiere.
+
+Il fallut encore qu'Andre se resignat. Son pere le tint a la chasse
+toute la journee, lui fit faire dix lieues a pied, et l'ecrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un pretexte excellent pour lui defendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le forca de faire des additions jusqu'a l'heure du diner. Vers
+le soir, Andre esperait etre libre: son pere le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrieme jour, Genevieve, ne pouvant resister a son inquietude, lui
+ecrivit quelques lignes, les confia a un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva a bon port, quoique
+Genevieve, ne prevoyant pas la situation de son amant, n'eut pris aucune
+precaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protegea le
+petit page aux pieds nus de Genevieve, et Andre lut ces mots, qui le
+transporterent d'amour et de douleur.
+
+"Ou votre pere est dangereusement malade, ou vous l'etes vous-meme,
+mon ami. Je m'arrete a cette derniere supposition avec raison et avec
+desespoir. Si vous etiez bien portant, vous m'ecririez pour me donner
+des nouvelles de votre pere et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous etes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser a moi et de m'epargner les tourments que j'endure! O Andre!
+quatre jours sans te voir, a present c'est impossible a supporter sans
+mourir!"
+
+Andre sentit renaitre son courage. Il viola sans hesitation la consigne
+de son pere, et courut a travers champs jusqu'a la ville. Il arriva plus
+fatigue par les terres labourees, les haies et les fosses qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eut ete par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Genevieve et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien a vous pardonner, Andre, lui repondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge meme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de veritables remords a Andre. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'echapper plus tot;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pere.
+Declarer a Genevieve les traverses qu'elle avait a essuyer pour devenir
+sa femme etait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passerent sans
+qu'il put se decider a sortir de cette difficulte, soit en affrontant la
+colere du marquis, soit en eveillant l'effroi et le chagrin dans l'ame
+tranquille de Genevieve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait a
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutot fuyant a travers
+pres ou bois, de la ville au chateau et du chateau a la ville; ici
+cherchant a apaiser les inquietudes de sa maitresse, la tachant d'eviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractere. La fievre le prit et le plongea dans le
+decouragement et l'inertie.
+
+Jusque-la il avait reussi a faire accepter a Genevieve toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irregularite
+et la brievete de ses visites. Il eprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et melancolique a se sentir malade; c'etait une excuse
+irrecusable a lui donner de son absence, c'etait une maniere d'echapper
+a la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin egoiste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues a faire et autant de mensonges a inventer dans
+sa journee.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+a sa fenetre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurite
+de la ruelle et s'arreter, comme incertaine, a la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mysterieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signale dans les tenebres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+"Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?"
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'elancant dans la rue,
+il saisit une taille delicate, et, a tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquete.
+
+--Par amitie et par charite, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+degageant, epargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevieve.
+
+--Genevieve! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et ecoutez-moi. Andre est
+serieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai recu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fievre et le
+delire. J'ai cherche Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais ou
+m'informer de ce qui se passe au chateau de Morand. D'heure en heure mon
+inquietude augmente; je me sens tour a tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitie de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'Andre. Vous etes son ami, vous devez etre inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, repondit Joseph en prenant le chemin
+de son ecurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Preoccupe de cette facheuse nouvelle, et partageant autant qu'il etait
+en lui l'inquietude de Genevieve, il se mit a seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-meme a chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'etrier, il s'apercut, a la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'ecurie, que Genevieve etait la et suivait tous
+ses mouvements avec anxiete. Elle etait si pale et si brisee que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientot arrive.
+
+--Et revenu? lui demanda Genevieve d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si Andre est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'ecria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquietude.
+
+--Ma chere demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-etre pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Genevieve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humecterent malgre lui.
+
+--Ecoutez, dit-il: si vous restez a m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'ecria Genevieve; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derriere moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la metairie la plus voisine du
+chateau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite aupres d'Andre, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevieve...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'ecria Genevieve.
+
+--Eh, bien! depechons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment a l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scene de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Genevieve.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derriere sa selle pour faire un
+siege a Genevieve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+deranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le forca de passer sous un des six
+reverberes dont la ville est eclairee; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit a lui. Soit qu'il
+craignit de perdre en explications un temps precieux, soit qu'il se fit
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement aupres d'elle avant qu'elle put reconnaitre Genevieve. En
+voyant le perfide a qui elle avait donne rendez-vous s'enfuir a toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappee de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta petrifiee jusqu'a ce que la colere
+lui suggera un deluge d'imprecations que Joseph etait deja trop loin
+pour entendre.
+
+C'etait la premiere fois de sa vie que Genevieve montait sur un cheval.
+Celui de Joseph etait vigoureux; mais, peu accoutume a un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en debarrasser.
+
+"Tenez-moi bien!" criait Joseph.
+
+Genevieve ne songeait pas a avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut determinee a une semblable temerite. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avere comme l'etait Joseph,
+c'etait une chose aussi contraire a ses habitudes qu'a son caractere;
+mais elle ne pensait a rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fut un homme, et se sentait
+emportee dans les tenebres sans savoir si elle etait enlevee par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, repondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la riviere sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Genevieve. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas meme
+de moi. Heureusement que la situation d'Andre m'ote l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitie pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Genevieve.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, repondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligee de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protegera, dit Genevieve avec ferveur, nous sommes deja
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitie pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir charge de deux personnes le dos de ce pauvre
+Francois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie a pied que de surmener Francois.
+
+--Il s'appelle Francois? dit Genevieve preoccupee; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gue. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la riviere sera forte.
+
+Francois s'avanca dans l'eau avec precaution, mais quand il fut
+arrive vers le milieu de la riviere, il s'arreta, et, se sentant trop
+embarrasse de ses deux cavaliers pour garder l'equilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait deja presque aux
+genoux de Joseph, et Genevieve avait bien de la peine a preserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Francois
+commence a perdre pied, et le brave garcon n'ose pas se mettre a la nage
+a cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'eperon, dit Genevieve.
+
+--Cela vous plait a dire! un cheval charge de deux personnes ne peut
+guere nager: si j'etais seul, je serais deja a l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'ecluse. Il est vrai
+que Francois n'est pas une bete et qu'il saura peut-etre se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Genevieve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumiere. Ah
+ca! prenez garde a vous.
+
+Il donna de l'eperon a Francois, qui, apres quelque hesitation, se mit
+a la nage et gagna un endroit moins profond ou il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultes pour aller plus loin, et Joseph
+s'apercut qu'il avait perdu le gue.
+
+--Le diable sait ou nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guere, et je ne vois pas ou nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Genevieve.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Francois s'engage dans
+les joncs qui sont par la, je ne sais ou, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevieve, nous
+n'en serons pas moins pature a ecrevisses.
+
+--Retournons en arriere, dit Genevieve.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et a deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'ecume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Genevieve et vit distinctement sa
+jambe, qu'a son insu elle avait mise a decouvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelee et
+toujours chaussee avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexites, et, en la
+regardant, il oublia entierement qu'il avait lui-meme les jambes dans
+l'eau et qu'il etait en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Genevieve, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. Andre meurt peut-etre! Joseph, avancons et
+recommandons-nous a Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une etrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idee
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevieve et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulierement dans son cerveau.
+
+"Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignee de main, Genevieve; et si
+un de nous seulement en rechappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec Andre."
+
+Genevieve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-meme du talon le flanc de sa monture. Francois se remit
+courageusement a la nage, avanca jusqu'a une eminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+"Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompe, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou."
+
+Apres quelques incertitudes, Francois retrouva le gue et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bete! s'ecria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+etouffa une espece du soupir en voyant la jupe de Genevieve retomber
+jusqu'a sa cheville, et il ne put s'empecher de murmurer entre ses
+dents: "Ah! cette petite jambe!"
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingenue jeune fille.
+
+--Je dis que Francois a de fameuses jambes, repondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevieve avec un
+accent si sincere et si pieux que Joseph se retourna tout a fait; et,
+en voyant son regard inspire, son visage pale et presque angelique, il
+n'osa plus penser a sa jambe et sentit comme une espece de remords de
+l'avoir tant remarquee en un semblable moment.
+
+Ils arriverent sans autre accident a la metairie ou Joseph voulait
+laisser Genevieve. Cette metairie lui appartenait, et il croyait etre
+sur de la discretion de ses metayers; mais Genevieve ne put se decider
+a affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+deposer sur le bord du chemin, a un quart de lieue du chateau.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, repondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir la-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnee? vous serez piquee par les viperes;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guere au diable; mais je
+crois a ces voleurs de bestiaux qui font le metier de fantomes la
+nuit dans les paturages. Ces gens-la n'aiment pas les temoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta legerement a terre, prit le manteau de Joseph sur son epaule
+et s'enfonca dans les longues herbes du paturage.
+
+"Drole de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de meme. Elle aurait peur, elle crierait a propos de tout; elle serait
+ennuyeuse a perir... elle l'est deja passablement."
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chateau de Morand.
+
+Il trouva Andre assez serieusement malade et en proie a un violent acces
+de delire. Le marquis passait la nuit aupres de lui avec le medecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: Andre ne reconnaissait
+personne; il appelait Genevieve; il demandait a la voir ou a mourir. Le
+marquis etait au desespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanee de son
+autorite, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme a un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et epouser Genevieve; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hotes, il maudissait devant eux cette
+_miserable petite fille_ qui allait etre cause de la mort d'Andre, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant Andre un peu mieux, partit pour en informer
+Genevieve, et pour calmer autant que possible l'inquietude ou elle
+devait etre plongee. Il prit a travers pres, et en dix minutes arriva
+a la chapelle de Saint-Sylvain: c'etait une masure abandonnee depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en eclairait
+faiblement les decombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenetres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurite, et Joseph se defendit mal d'une certaine
+impression desagreable en passant aupres d'une statue mutilee qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment ou il traversait
+un de ces endroits sombres. Il etait fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son education rustique lui avait laisse
+malgre lui quelques idees superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poetiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incredulite philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait etouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bete_ dans la metairie ou il etait reste six ans en nourrice. La
+_grand'bete_ apparait tous les dix ans dans le pays et seme l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de penetrer dans les metairies pour
+empoisonner les etables et faire perir les troupeaux. Les habitants sont
+forces de soutenir chaque soir une espece de siege, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent a l'eloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant a son approche. Au
+reste, la bete, ou plutot l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indefinissable: plusieurs l'ont portee toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre a mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les pres au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature a volonte. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chevre a celle d'un lapin, et de celle d'un loup a celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chevre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enrage: c'est la _grand'bete;_ c'est le fleau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste presage d'une
+prochaine epidemie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgre lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'etonnait de ne point trouver Genevieve au lieu qu'elle lui avait
+indique, lorsqu'un bruit de chaines lui fit brusquement tourner la tete,
+et il vit a trois pas de lui une vague forme de quadrupede dont la
+longue face pale semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, a sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, a demi sauvage, qui etait venue la pour paitre l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit epouvantee en trainant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, penetra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place ou avait ete l'autel. Genevieve etait
+agenouillee devant cette croix; elle avait roule son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tete, penchee dans l'immobilite du
+recueillement. Un cerveau plus exalte que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Etonne de trouver Genevieve dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'emotion que cette femme agenouillee la nuit au
+milieu des ruines lui causait a lui-meme, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hesiter a troubler cette sainte priere;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Genevieve se retourna, et, se levant a
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la verite; mais elle
+interpreta son silence et s'ecria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! repondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Genevieve, mais dites-moi bien la verite, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la reponse ambigue du medecin: peu de chose a
+craindre, peu de chose a esperer; c'est-a-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne presente pas d'accident impossible a combattre,
+mais que par elle-meme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Genevieve apres un instant de silence, retournez aupres
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit a genoux et laissa tomber sa tete sur ses mains
+jointes, dans une attitude de resignation si triste que Joseph en fut
+profondement touche.
+
+--Je vais y retourner, en effet, repondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitot qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Ecoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empecher de profiter de cet instant-la.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure a vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+"Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'eloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant."
+
+
+
+XIV.
+
+Genevieve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et resignee; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiete le sentier par
+ou Joseph devait revenir. Peu a peu une inquietude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annoncait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Apres avoir lutte aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'Andre etait mort, elle s'enveloppa
+la tete dans le manteau de Joseph pour etouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien a
+faire aupres de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'Andre etait mourant et que Joseph ne pouvait se resoudre
+a l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idee devint si forte que les minutes de son impatience se
+trainerent comme des siecles. Enfin, elle se leva avec egarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pave, et se mit a courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arreta deux ou trois fois pour ecouter si Joseph n'arrivait pas
+a sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de precipitation, et franchit comme un trait les portes
+du chateau de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillee, tous les serviteurs etaient
+debout, toutes les portes etaient ouvertes. On vit passer une femme
+vetue de blanc, qui ne parlait a personne et semblait voler a travers
+les cours. La vieille cuisiniere se signa en disant:
+
+--Helas! notre jeune maitre est _acheve_. Voila son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui etait un homme plus eclaire que la
+cuisiniere. Si c'etait l'ame de notre jeune maitre, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetiere, tandis que cette _chose-la_
+vient du cote du cimetiere et entre dans la maison. Ca doit etre sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guerir.
+
+--M'est avis, observa la laitiere, que c'est plutot l'ame de sa pauvre
+mere qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisiniere; et ils
+s'agenouillerent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Genevieve, guidee par les lumieres qu'elle voyait aux
+fenetres, ou plutot entrainee par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se precipitait, palpitante et pale, dans la chambre d'Andre.
+Mais a peine en eut-elle passe le seuil que le marquis, s'elancant vers
+elle avec fureur, s'ecria en levant le bras d'un air menacant:
+
+"Qu'est-ce que je vois la? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontee! esperez-vous venir debaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grace a
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?"
+
+Genevieve tomba a genoux.
+
+--Je n'ai pas merite tout cela, dit-elle d'une voix etouffee; mais
+c'est egal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi apres si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, miserable! s'ecria le marquis, revolte
+d'une semblable priere. Etes-vous folle ou enragee? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un melange de colere et de douleur le prenant a la
+gorge. Genevieve ne l'ecoutait pas; elle avait jete les yeux sur le lit
+d'Andre, et le voyait pale et sans connaissance dans les bras du medecin
+et du cure. Elle ne songea plus qu'a courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgre les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite creature, s'ecria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors a coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la detester et d'empecher
+Andre....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler a une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des lecons, reprit le marquis. Allons!
+emmene-la a tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Genevieve, dit Joseph en offrant son bras a la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas a de nouvelles injures.
+
+--Ne me defendrez-vous pas contre lui? repondit Genevieve, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+miserable ni une effrontee? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnete fille, que je suis Genevieve la fleuriste qu'il a recue une fois
+dans sa maison avec bonte. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal a personne, que j'aime Andre et que j'en suis aimee; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez a M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'Andre. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derriere son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la derniere fois... Apres, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'etes pas un mechant homme, vous n'etes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Genevieve etait retombee a genoux et cherchait a
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle etait si belle dans
+sa paleur, avec ses joues baignees de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, etaient tombes sur son epaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa priere infaillible. Il pensa que nul homme, si afflige qu'il
+fut, ne pouvait manquer de voir cette beaute et de se rendre. "Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant a Genevieve, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous etes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guerirait pas Andre?
+
+--Elle le tuerait! s'ecria le marquis, dont la colere augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la moderation des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en etat de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'esperez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'ecurie pour vous chasser.
+
+En meme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. "Ah! c'est trop fort! s'ecria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnete fille parlera a ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'a le dire: en voici un qui te repondra."
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Genevieve et la porta aupres du
+lit d'Andre. M. de Morand, stupefait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+precipitamment du lit d'Andre, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au desespoir de manquer a un ami et a
+un homme de votre age; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fut-ce par mon pere! entendez-vous?
+
+--Mes freres, au nom de Jesus-Christ, finissez cette scene scandaleuse,
+dit le cure. Monsieur le marquis, votre fils reconnait cette jeune
+fille: c'est peut-etre la volonte de Dieu qu'elle le ramene a la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a du prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'epouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignite qui conviennent a un pere. Je vous aiderai a faire comprendre
+a ces enfants que leur devoir est d'obeir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez ceder quelque chose si vous voulez qu'on vous cede tout a fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard aupres du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-etre aupres du lit de mort d'un chretien.
+
+Joseph n'avait pas abjure un certain respect pour le caractere
+ecclesiastique et pour les remontrances pieuses. Il etait capable de
+chanter des chansons obscenes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre a la main; mais il n'aurait pas ose entrer dans l'eglise de son
+village le chapeau sur la tete, et il n'eut, pour rien au monde, insulte
+le vieux pretre qui lui avait fait faire sa premiere communion.
+
+--Monsieur le cure, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, repondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colere etait a demi calmee; et quant a M. le cure,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le medecin; votre fils
+eprouve reellement du soulagement a son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilite, et il semble qu'il cherche a comprendre
+sa situation.
+
+En effet, Andre, apres la profonde insensibilite qui avait suivi son
+acces de delire, commencait a retrouver la memoire, et, a mesure qu'il
+distinguait les traits de Genevieve, une expression de joie enfantine
+commencait a se repandre sur son visage affaisse. La main de Genevieve
+qui serra la sienne acheva de le reveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusement, il leur dit avec un sourire naif
+et pueril: "_C'est Genevieve!_" et il se mit a la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Genevieve! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+aupres de la cheminee, moitie heureux, moitie colere.
+
+--Oui, c'est Genevieve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tete debile de son ami.
+
+--C'est Genevieve, qui a prie pour vous, dit le cure d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Genevieve!... dit Andre en regardant alternativement le cure et sa
+maitresse d'un air de surprise; oui, Genevieve et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient garderent un
+religieux silence. Le medecin placa une chaise derriere Genevieve et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pres de son
+amant, qui de temps en temps s'eveillait, regardait autour de lui avec
+inquietude, et se calmait aussitot sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'etait assis de
+l'autre cote de la cheminee et qui lisait un journal oublie derriere le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet Andre retomber endormi sur l'epaule
+de Genevieve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillee.
+Le medecin s'etait jete sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il etait etendu la comme un gardien devant le lit de son
+malade; pret a s'eveiller au moindre bruit et a effrayer par une
+sentence menacante la conscience du marquis pour l'empecher de separer
+les deux amants. Joseph, emu et fatigue, ne comprenait rien a son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espece de demi-sommeil ou il voyait passer confusement les
+objets et les pensees qui l'avaient tourmente durant cette nuit: tantot
+la riviere gonflee qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevieve
+a demi noyee, tantot Andre mourant lui redemandant Genevieve, tantot le
+corbillard d'Andre suivi de Genevieve, qui relevait sa jupe par megarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette derniere image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le demon de la concupiscence des voies saintes de l'amitie, et il
+s'eveillait en sursaut. Alors il distinguait, a la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la meme souris.
+
+Pendant ce temps, le cure lisait son breviaire a la clarte du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenetre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir etouffe du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protegeait de sa muette benediction le couple
+heureux et triste.
+
+Genevieve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisee, qu'elle ne put resister. Malgre l'anxiete de sa situation, elle
+ceda, et laissa tomber sa jolie tete aupres de celle d'Andre. Ces deux
+visages, pales et doux, dont l'un semblait a peine plus age et plus male
+que l'autre, reposerent une demi-heure sur le meme oreiller pour
+la premiere fois et sous les yeux d'un pere irrite et vaincu, qui
+fremissait de colere a ce spectacle et qui n'osait les separer.
+
+Quand le jour fut tout a fait venu, le cure, ayant acheve son breviaire,
+s'approcha du medecin, et ils eurent ensemble une consultation a voix
+basse. Le medecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andre
+et les arteres de son front; puis il revint parler au cure. Celui-ci
+s'approcha alors de Genevieve, qui s'etait doucement eveillee pour ceder
+la main de son amant a celle du medecin. Elle ecouta le cure, fit un
+signe de tete respectueux et resigne; puis alla trouver Joseph et lui
+parla a l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'eveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le medecin. Ce dernier vint a lui et lui dit:
+
+--M. le cure a juge prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la presence ou le depart aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assure de
+l'etat du pouls. La fievre etait presque tombee, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le defaut de memoire. En effet, le
+malade s'est eveille sans chercher Genevieve et sans montrer la moindre
+agitation. Tout a l'heure, il m'a demande si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche aupres de son lit. Je lui ai persuade qu'il
+avait vu en reve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramene a un sentiment trop vif de la
+realite. Je vois maintenant a cette maladie des causes purement morales;
+je vous declare que vous pouvez mieux que moi guerir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le menagerai, dit le marquis; mais n'esperez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le medecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi des
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien a faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouve une franchise si apre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait ose le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui resister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevieve une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Genevieve rentra chez elle tres-lasse et un peu calmee. Joseph retourna
+tous les jours aupres d'Andre, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles a Genevieve. La guerison du jeune homme fit des progres
+rapides, et quinze jours apres il commencait a se promener dans le
+verger, appuye sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Genevieve avait lu clairement dans sa destinee. Elle n'avait jamais
+soupconne jusque-la l'horreur que son mariage avec Andre inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusement des obstacles dont Andre
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que mediocrement; mais quand ses anxietes
+cesserent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite aupres de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais reve. Elle se demanda si c'etait bien elle, la fiere, la
+reservee Genevieve, qui avait ete injuriee et souillee ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltee, sa situation equivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un cote, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'epousait pas Andre; de l'autre, elle se vit
+meprisee, repoussee et detestee par un pere orgueilleux et entete, qui
+serait son implacable ennemi si elle epousait Andre malgre sa defense.
+
+Une prevision encore plus cruelle vint se meler a celle-la. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'Andre; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmente et distrait aupres d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle fremit de se voir dans une position si
+difficile, appuyee sur un si faible roseau, et de decouvrir dans le
+coeur de son amant la meme incertitude que dans les evenements dont elle
+etait menacee. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abime infranchissable qui
+la separait deja du passe.
+
+Calme et prudente, Genevieve, avant de s'abandonner a ces terreurs,
+voulut savoir a quel point elles etaient fondees. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait a
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilites du coeur
+de Genevieve n'etaient pas a sa portee. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppee de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractere d'Andre. Il crut qu'elle
+savait deja a quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irresolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels eclaircissements. Genevieve, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+ecoutait ces tristes revelations avec un sang-froid heroique, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolee et rassuree en lui disant: "Bonsoir,
+Genevieve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andre vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort," Genevieve s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fievre et de desespoir a savourer le
+poison que la sincerite de Joseph lui avait verse dans le coeur.
+
+Joseph, de son cote, commencait a prendre un interet singulier a la
+douleur de Genevieve, et il eprouvait une etrange impatience. Il
+guettait le moment ou il pourrait parler d'elle avec Andre; mais Andre
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractere reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplacait l'espoir que son pere lui avait laisse entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Genevieve etait venue aupres de son lit, il ne
+savait pas a quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-etre de la convalescence, et s'il desirait
+sincerement de voir arriver le jour ou il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour ou son pere enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'ou venez-vous?_
+
+Genevieve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indecision. Chaque
+jour elle demandait a Joseph s'il lui avait parle d'elle, et Joseph
+repondait ingenument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'Andre lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parle d'elle avec enthousiasme, et de la cruaute de son pere
+avec desespoir.
+
+--Et qu'a-t-il resolu? demanda Genevieve.
+
+--Il m'a demande conseil, repondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jete dans mes bras en pleurant, et m'a supplie de l'aider et
+de le proteger dans son malheur.
+
+Genevieve eut sur les levres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une ame offensee et dechiree a jamais.
+
+"Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vetement
+et ma derniere goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Genevieve?"
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incredulite.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas a mon amitie, je le sais, dit-il. Andre doit
+vous avoir raconte que _dans les temps_ j'etais un peu contraire a votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Genevieve; a present je sais que
+vous etes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevieve en lui tendant
+la main. Vous m'avez donne deja bien des preuves d'amitie durant cette
+cruelle quinzaine. A present je suis tranquille sur la sante d'Andre,
+et, grace a vous, j'ai supporte sans mourir les plus affreuses
+inquietudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine a Gueret qui m'appelle aupres d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout a coup, et
+a son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-etre jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientot, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment ou Andre va etre gueri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevieve pale et les yeux leves au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'ecria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous a lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressee... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcee de partir;
+que je reviendrai bientot, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'ecrirai; je trouverai des pretextes;
+je lui laisserai d'abord de l'esperance, et puis peu a peu je
+l'accoutumerai a se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+alteree; quant a moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Genevieve, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'etes pas fachee contre Andre?
+
+--Non, je ne suis pas fachee contre lui, dit Genevieve avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'etre ne
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que deja
+ce malheureux amour lui a cause tant d'agitations et d'inquietudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andre a une fortune independante;
+il sera bientot en age de la reclamer et de se debarrasser de l'autorite
+de son pere.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apres
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y deciderai, moi! dit Joseph en levant les epaules.
+
+--Ce sera en pure perte, repondit Genevieve avec fermete. De telles
+resolutions deviennent quelquefois inevitables pour les ames les plus
+honnetes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient epuisees, il faut avoir
+tente tous les moyens de flechir l'autorite paternelle, et Andre ne peut
+que desobeir en cachette a son pere ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappe du bon sens de Genevieve.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre a implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'elever a la hardiesse de diviser le
+fils et le pere. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car Andre ne serait ni tranquille ni heureux apres un pareil
+dementi a la timidite de son caractere et a la douceur de son ame. Il
+est donc necessaire de renoncer a ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... Andre n'a contracte aucun engagement envers moi.
+
+En prononcant ces derniers mots, le visage de Genevieve se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguee; il crut lire tout a coup sur le front de Genevieve son
+inviolable purete.
+
+"Ecoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andre. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien a dire..."
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevieve,
+etonnee, le suivit des yeux, et chercha a interpreter l'emotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-meme ses tristes pensees. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforcait en
+vain de se mettre a l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+des qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait a chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. "Helas! se disait-elle alors, c'etait bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!"
+
+Elle pleurait depuis une heure a sa fenetre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle evitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hatant d'essuyer ses larmes, elle se
+resigna a cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. "Ma chere, lui dit-elle apres un instant de silence
+consacre a preparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_."
+
+Puis elle s'arreta pour voir l'effet de ce debut.
+
+--Parle, ma chere, repondit la patiente Genevieve.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu a peu malgre elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _societe_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employee a te servir et a te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de decider Andre a t'epouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois a mon amitie plus qu'a ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par la? demanda Genevieve avec un
+dedain glacial.
+
+--Je veux dire, s'ecria Henriette en colere, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontee; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais tres-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'etre si meprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande devergondee de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adresse une oeillade a ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'etait pas difficile a
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Genevieve, revoltee de ce langage, haussa les epaules et detourna la
+tete vers la fenetre. "Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Ecoute, Genevieve, fais a ta tete,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi a la
+risee de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en melerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tete a tete avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenetre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au depourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras regalee du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune a mon bonnet.
+Je ne suis pas d'age a servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Genevieve pale et pres de s'evanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-meme, et, se levant, elle montra la
+porte a Henriette d'un air imperatif. "Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir a passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossierete, vous auriez ecoute a ma porte il y a une
+heure, ce qui eut ete parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire a M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+ete rassuree sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore a moi; sortez!"
+
+En prononcant ce dernier mot, Genevieve tomba evanouie, et sa tete
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, epouvantee et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut reussi a la
+ranimer, elle se jeta a ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevieve le
+sentit, et, pardonnant au caractere emporte et au manque d'education de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais epargne a toutes deux une affreuse soiree, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogee avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scene cruelle et folle. Au premier mot de soupcon, je t'aurais
+rassuree...
+
+--Ah! Genevieve, la jalousie raisonne-t-elle? repondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voila
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y concois rien!...
+
+--Ah! voila tes soupcons qui reviennent? dit Genevieve en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chere, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbecile-la est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'ecria Genevieve stupefaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sure; car enfin tu aimes Andre, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'ecrirai de Gueret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins a devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevieve,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empecher d'etre bien aise de ton depart;
+car enfin tu vas etre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-etre le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fut ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantee sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: "Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait a la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgre toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a reussi a se faire aimer. Eh bien! le
+voila qui pense a une autre. Le scelerat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andre
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tete a lui: il ne parle que de
+toi, il ne reve qu'a toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie a la vue d'une souris ou d'une araignee: "Ah! dit-il, Genevieve
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon." Si je me mets en colere: "Ah!
+Genevieve ne se fache jamais; c'est un petit ange." Et "Genevieve aux
+grands yeux..." et "Genevieve au petit pied..." Tout cela n'est pas
+amusant a entendre repeter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te detester cordialement, ma pauvre Genevieve.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevieve, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitie; mais je n'en aurai pas de si tot l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui ecrive; donne-moi l'ecritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui ecrives? s'ecria Henriette, dont les yeux
+etincelerent.
+
+--Oui vraiment, repondit Genevieve en souriant; mais rassure-toi,
+ma chere, la lettre ne sera pas cachetee, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confie un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, repondit Genevieve en commencant sa lettre.
+
+--Comme tu es drole! dit Henriette en la regardant d'un air stupefait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idees! Ecrire a
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+a moi qui suis sa maitresse! et me dire: La voila; elle n'est pas
+cachetee, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire a ta delicatesse? dit Genevieve
+ecrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuliere; et
+moi qui viens de faire une scene epouvantable a Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chere, dit Genevieve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plie?
+
+--Mais, ma chere, repondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'ecrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, repondit Genevieve, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils apercurent Genevieve assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Genevieve passa la nuit a mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'Andre aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. "Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensees, la rosee qui desormais vous fera eclore. Ah! dessechez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous etiez belles. Vous allez palir et vous effeuiller
+aux mains des indifferents: parmi eux je vais me fletrir comme vous.
+Helas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!"
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'Andre lui avait donnes; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. "C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'etais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris a desirer un bonheur
+que la societe reprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcee a dedaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez change
+mon ame, il fallait donc aussi changer mon sort!"
+
+Genevieve fit tous les apprets de son depart avec l'ordre et la
+precision qui lui etaient naturels. Quiconque l'eut vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+ou devait voyager son chardonneret favori, l'eut prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur etait cependant devore de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller a aucune
+demonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son ame rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, a sept heures du matin, Genevieve, tristement cahotee dans
+la patache de Gueret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins a son depart. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vecu, ne s'inquietant ni de la misere ni de la fatigue, se
+fiant a elle-meme pour gagner son pain, ne demandant secours a personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son ame une plaie
+incurable, le souvenir d'une esperance morte a jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre a Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimite auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Genevieve, il se troubla, eut quelque peine a comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien repondre aux questions
+d'Henriette, il se mit a courir et monta tout haletant l'escalier de
+Genevieve. La clef etait a la porte; il entra sans songer a frapper,
+trouva la premiere et la seconde piece vides, et penetra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la presence de Genevieve, que quelques feuilles de
+roses en baptiste eparses sur la table. Un autre que Joseph les eut
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colere et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le chateau de Morand.
+
+"Tout cela est bel et bon, mais Genevieve est partie!"
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'Andre. Andre devint pale, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre a ce que disait Joseph, mais frappe de terreur
+a l'idee d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scene
+incomprehensible, lui reprocha sa lachete, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'apercut enfin qu'il avait afflige et epouvante Andre sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevieve
+et des menagements que demandait encore la sante de son ami; sa premiere
+vivacite apaisee, il sentit qu'il s'y etait pris d'une maniere cruelle
+et maladroite. Embarrasse de son role, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Genevieve de son sein et la jeta
+sur la table. Andre lut:
+
+ "Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites a Andre que ma cousine s'est trouvee tout a coup si
+ mal que j'ai ete obligee de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientot; suivez les
+ instructions que je vous ai donnees hier, habituez-le peu a peu a
+ m'oublier, ou du moins a renoncer a moi. Dites a son pere que je le
+ supplie de traiter Andre avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitie; reportez-la sur Andre.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincere
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'esperance. Plus tard, quand tout
+ sera repare, gueri, oublie, souvenez-vous quelquefois de Genevieve."
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je merite qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'ecria Andre au desespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, repondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien a vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Ecoute, Andre, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu decide
+a epouser Genevieve?
+
+--Decide! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Decide, bon. Maintenant es-tu sur de l'epouser? as-tu songe a tout?
+as-tu prevu la colere et la resistance de ton pere? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu reclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Genevieve dans un autre pays sans l'epouser, et
+prendre un etat qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette derniere proposition a Genevieve. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-meme le jour ou je
+chercherais a en faire ma maitresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu resisteras donc a ton pere hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! a l'oeuvre tout de suite. Genevieve n'est pas bien loin. Il
+faut courir apres elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+Francois au char a bancs de monsieur ton pere. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Gueret par la traverse, et nous ramenerons Genevieve a la
+ville. Voila pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu ecriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup a Andre. "Allons, dit-il, je suis pret."
+
+Joseph alla jusqu'a la porte, s'arreta pour reflechir et revint.
+
+--Que t'a dit ton pere, demanda-t-il, lorsque tu lui as parle de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit Andre etonne; je ne lui en ai jamais parle.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avance que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parle?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pere quand
+on l'irrite?
+
+--Andre, dit Joseph en se rasseyant d'un air serieux, tu n'epouseras
+jamais Genevieve; elle a bien fait de renoncer a toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'ecria Andre en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vecu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as ete eleve comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis ne
+faible, et l'on m'a opprime...
+
+--Mais, par tous les diables! s'ecria Joseph, on n'eleve pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouve ton pere pour t'epouvanter ainsi? Crains-tu d'etre
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+devot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empeche de lui dire une bonne
+fois: "Monsieur mon pere, j'aime une honnete fille, et j'ai donne ma
+parole de l'epouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la merite. Si vous consentez a mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au desespoir, mais je ne puis manquer a mes devoirs envers Genevieve.
+Vous etes riche, j'ai de quoi vivre; separons nos biens; ceci est a
+vous, ceci est a moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, Andre." C'est comme cela qu'on parle ou qu'on ecrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais ecrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apres notre
+depart. Va preparer le char a bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voila une parole d'ecolier qui tremble. Non, Andre, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence a voir clair dans ta tete et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevieve. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zele inconsidere. Avant de courir apres elle et de contrarier une
+resolution qu'elle a encore la force d'executer, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la reputation d'une fille honnete ne doit pas etre
+sacrifiee a une amourette de roman.
+
+--Tu es bien severe avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au serieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songe a me moquer de ma chere, de ma
+respectee Genevieve.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraitre singulier, mais a coup sur
+pas autant qu'a moi-meme; pourtant c'est peut-etre tout simple. Ecoute,
+Andre, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquietes
+aujourd'hui a me rendre fou.
+
+--Tache de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'ecouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Genevieve me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'epouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnete et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empechera d'en faire ta femme. Ecoute; Genevieve est
+deshonoree dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait ete ta
+maitresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure a present que le jour de sa premiere communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'ecria Andre; si mon ame n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis la me decide tout a fait. Pese bien toutes
+mes paroles et reponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de reflexions; mois reponds-moi definitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre a Genevieve de l'epouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'ecria Andre en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, repondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+decide! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose a laquelle j'ai
+pense douze heures par jour depuis la nuit ou tu as ete si malade. Je
+m'en repentirai peut-etre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonte de Dieu. Genevieve est perdue, desesperee.
+Tu ne peux pas l'epouser, et si tu ne l'epouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords eternel. Je suis votre ami. Une voix interieure me dit:
+"Joseph, tu peux tout reparer. On se moquera peut-etre de toi, mais ni
+Genevieve ni Andre ne seront ingrats. Ils consentiront a se separer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'eleva presque a la hauteur
+du role genereux et romanesque a l'abri duquel il esperait persuader a
+Andre de renoncer a Genevieve. Joseph n'etait rien moins qu'un heros de
+roman. C'etait un campagnard madre qui s'etait epris serieusement de
+Genevieve, et qui, entrevoyant l'esperance de la separer d'Andre,
+cedait a un egoisme bien excusable, et n'etait pas fache de hater cette
+rupture. Mais son caractere etait un singulier melange de ruse et
+de loyaute. Aussi, quand il vit qu'Andre, dupe d'abord de sa fausse
+generosite, apres l'avoir remercie avec effusion, refusait de renoncer a
+Genevieve, il abandonna sur-le-champ le reve de bonheur dont il s'etait
+berce. Quand il entendit Andre parler de sa passion avec cette espece
+d'eloquence dont il n'avait pas le secret, il revint a lui-meme: "Non,
+se dit-il interieurement, Genevieve ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le depit la decidait a m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, Andre, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+Andre sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voila ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-etre ni la force de l'epouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribue, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal."
+
+C'est avec ces idees et ces maximes que Joseph Marteau, apres avoir
+passe en un jour par les sentiments les plus contraires, se resolut a
+hater de tout son pouvoir la reconciliation d'Andre avec Genevieve.
+
+--Je m'abandonne a toi comme a mon meilleur, comme a mon seul ami, lui
+dit Andre; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, reflechis et decide.
+J'executerai aveuglement tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut proceder honnetement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Genevieve. Va trouver ton pere sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, ecris a Genevieve pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la decider. S'il refuse, nous partons sans le prevenir, et nous
+procedons cavalierement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andre;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler a mon pere.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son cote, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+Andre se decida enfin, et trouva son pere occupe a nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatiente;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, repondit Andre d'un air
+froid et craintif. C'etait la premiere fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son pere. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa Andre de la tete aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette demarche, et la colere s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eut dit un mot. Tous deux garderent le silence, puis le marquis
+s'ecria: "Allons, tonnerre de Dieu! etes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon pere, dit Andre, a qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous declarer que je suis amoureux
+de Genevieve la fleuriste, et que mon intention est de l'epouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'ecria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous flechir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+Andre resta deux minutes sans repondre. Les yeux etincelants de son pere
+le tenaient en arret comme le lievre fascine sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'epouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et meprisant, que ferez-vous si je vous defends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici a un an?
+
+--Je desobeirai a mon pere, repondit Andre en s'animant, car mon pere
+aura agi avec moi d'une maniere injuste et insensee.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractere plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil imperieux et brutal; mais Andre n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'etait
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner a la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+"Ah! nous y voila! dit le marquis en grincant des dents et en se
+frottant les mains: voila ou nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira a Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberte d'epouser
+une..."
+
+Andre fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Genevieve. Le marquis le retint par le bras et le forca d'ecouter un
+deluge de menaces et d'imprecations. Il fit entrer dans ce sermon
+tres-peu chretien une espece de recrimination sentimentale a sa maniere.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui presenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose a tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternite. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il esperait le rendre pathetique, si Andre eut ete capable
+d'avoir une pensee plaisante en cet instant. "Quand vous etes venu au
+monde, lui dit-il, vous etiez si chetif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'etait une trop grande
+responsabilite que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+miserable a la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignee, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de la pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chevre, une chevre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la premiere fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'etaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _eleves_ d'une si bonne race aller a la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai a la maison pendant
+les annees ou un enfant est le plus desagreable. Je me resignai a
+entendre les criailleries de maillot, que je deteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donne un mouchoir ou un tablier a la
+servante qui prenait soin de vous. C'etait, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eut pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'etre jamais bon a rien. Combien de fois ne me suis-je pas leve au
+milieu de la nuit pour vous preparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!"
+
+Andre aurait pu trouver a toutes ces grandes actions de son pere des
+explications fort prosaiques. Sans parler des petits cadeaux a la
+servante qui, dans le pays, n'etaient pas uniquement attribues a la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux etait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+preparait lui-meme et pareils en tout a ceux qu'il distribuait largement
+a ses boeufs de travail, Andre avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'energie de ces potions diaboliques.
+
+Mais Andre etait si bon et si doux qu'il fut un instant emu et persuade
+par ces grossieres demonstrations d'amitie. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa declamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empresse de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une facon maladroite. Il se risqua a vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Genevieve, a la presenter comme une intrigante
+qui tachait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant credule. Andre
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportees
+a cet entretien. Il sortit en declarant a son pere qu'il appellerait a
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une resistance plus patiente et plus menagee, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais Andre craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint a sa rencontre sur l'escalier et lui dit: "J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passe comme je m'y
+attendais. Le char a bancs est pret; partons."
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchante de faire un coup de tete, fouettait son
+cheval en riant aux eclats; et Andre, tout tremblant, songeait a la
+premiere journee qu'il avait passee avec Genevieve au _Chateau Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouverent la patache, inclinee sur son brancard, a la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il preferait fierement a celui des meilleurs crus.
+Joseph et Andre jeterent un regard empresse autour de la salle,
+qu'eclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils apercurent
+Genevieve assise dans un coin, la tete appuyee sur ses mains et le
+corps penche sur une table. Andre la reconnut a son petit chale violet,
+qu'elle avait serre autour d'elle pour se preserver du froid du matin,
+et a une meche de cheveux noirs qui s'echappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant a la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de resignation si
+douce et si naive qu'Andre sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'elanca et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Genevieve s'eveilla en criant, crut rever, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, emu peniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colere, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Genevieve voulait resister et poursuivre sa route. Andre appela Joseph
+a son secours et le conjura d'attester la fermete de sa conduite envers
+son pere. Le bon Joseph imposa silence a sa mauvaise humeur et exagera
+la bravoure et les grandes resolutions d'Andre. Genevieve avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Genevieve etait le seul voyageur de la patache.
+
+Genevieve fit observer que son depart devait deja etre connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andre serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-la on pouvait croire a la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner a toute cette histoire la tournure
+d'un depit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'evenements d'une maniere
+etrange et ridicule. Andre, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prevoir les obstacles, pretendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considerations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Genevieve, et decida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours a Gueret, tandis qu'Andre reviendrait a
+L..... et s'etablirait chez lui. Ce temps devait etre consacre a faire,
+par lettres, de nouvelles demarches respectueuses aupres du marquis,
+apres quoi on s'occuperait des demarches legales. Genevieve, a ce
+mot, secoua la tete sans rien dire; son parti etait pris de ne jamais
+recourir a ces moyens-la. Elle mettait son dernier espoir dans la
+perseverance d'Andre a persuader son pere; elle ignorait que cette
+perseverance avait dure une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se separerent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+a la fin de la semaine et de s'ecrire tous les jours. Andre, selon les
+conseils de Joseph, ecrivit a son pere et ne recut pas de reponse.
+Genevieve resolut d'attendre le resultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'Andre, nouveau silence du marquis.
+Genevieve prolongea son absence. Andre, au desespoir, fit faire une
+premiere sommation a son pere et partit pour Gueret. Il se jeta aux
+pieds de Genevieve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester pres d'elle. Elle etait pres de consentir a l'un ou
+a l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermete qu'il venait de faire aupres du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin a Genevieve; elle la desapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas ete consultee. Au milieu de
+sa tristesse, elle eprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se defendre de l'exprimer.
+
+"Voila ou tu m'as entrainee, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'eloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetee dans un abime
+dont nous ne sortirons jamais. Me voila couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte a violer tous les
+devoirs de la piete filiale. Non, c'est impossible, Andre; il vaut mieux
+souffrir et n'etre pas coupable. Reussir au prix du remords, c'est se
+condamner des cette vie aux tourments de l'enfer."
+
+Andre ne savait que repondre a ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir etait de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dut-il en mourir de chagrin.
+Mais cela etait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait a genoux, pleurait et demandait la pitie et les consolations de
+Genevieve.
+
+Genevieve etait forte et magnanime; mais elle etait femme et elle
+aimait. Apres l'elan qui la portait aux grandes resolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient a leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle a Andre, tu m'entraines dans le mal, tu me fais manquer
+a l'estime que je voulais avoir pour moi-meme; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratique les vertus heroiques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinee etait de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+egoiste et honteuse. Je vais travailler sordidement a epouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence a la calomnie.
+Andre, Andre! renonce a moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cede aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait Andre, separons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait a ces emotions violentes.
+Genevieve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+desesperer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner a L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commenca pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait a
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvriere, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du merite de Genevieve ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies debitees contre la
+pauvre fille acquirent une publicite effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en etait grand, lui retirerent leur pratique, et se
+porterent en foule chez une marchande qui avait profite de l'absence
+de Genevieve pour venir s'etablir a L... Ses fleurs etaient ridicules
+aupres de celles de Genevieve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assieger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andre moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa penurie; mais elle supporta de longs
+jeunes, et sa sante s'altera serieusement.
+
+L'amitie d'Henriette, qui lui avait ete douce et secourable autrefois,
+lui fut tout a fait ravie. La derniere fuite de Joseph, les frequentes
+visites qu'il continuait a rendre a Genevieve, et surtout l'indifference
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimes dont
+Henriette recut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle etait bonne, et son premier mouvement etait toujours
+genereux; mais elle n'avait pas l'ame assez elevee pour resister a
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Genevieve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-la.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublee par la fievre,
+l'entourait de fantomes: tantot c'etait le marquis, tantot Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui devoraient le coeur, tandis qu'Andre
+dormait tranquillement, et, sourd a ses cris, ne s'eveillait pas. Alors
+elle se levait effaree, baignee de sueur; elle ouvrait sa fenetre et
+s'exposait a l'air froid de l'automne. Un matin Andre entra chez elle et
+la trouva evanouie a terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina a
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevieve ni Andre, qui
+etait reduit au meme denument, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs Andre l'aurait-il remise a des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la securite d'un frere?
+
+Il ne savait pas a quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Genevieve le reveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait a moitie nue, pale et les cheveux epars. Elle se jetait a son
+cou en lui disant: "Sauve-moi sauve-moi!" Et, quand cet acces de
+frayeur febrile etait passe, elle retombait epuisee dans ses bras et
+s'abandonnait indifferente et presque insensible a ses caresses. Andre
+s'etait jure de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait a son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimee. Chaque nuit il esperait calmer le feu
+dont il etait devore par une etreinte plus forte, par un baiser plus
+passionne que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arreter a
+cette derniere caresse brulante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnes
+du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui
+Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Genevieve malade et souffrante lui devenait plus
+chere chaque jour. Le feu de la fievre animait sa beaute d'un eclat
+inaccoutume; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'etait une autre
+femme, sinon plus aimee, du moins plus desirable. Andre ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-meme; il succomba, et Genevieve avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un reve ou qu'un des genies des contes arabes l'avait portee
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta a ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donne. Genevieve pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur desespere; elle avait trop de fierte pour ne pas hair tout ce qui
+ressemblait a une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches a Andre; elle connaissait l'exasperation de sa douleur au
+moindre signe de mecontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+etait si peu maitre de lui-meme que dans sa souffrance il etait capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner a
+l'entrainement de la passion, elle sentit qu'Andre lui devenait moins
+cher et moins sacre de jour en jour. Elle l'aimait peut-etre avec plus
+de devouement; mais il n'etait plus pour elle, comme autrefois, un
+ami precieux, un instituteur venere; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme etait mort. Pale et reveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps ou ils etudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir etait pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Genevieve devint grosse; alors il n'y eut plus
+a reculer, Andre fit les sommations de rigueur a son pere, et, un soir,
+Genevieve, appuyee sur le bras de Joseph, alla a l'eglise et recut
+l'anneau nuptial de la main d'Andre. Elle avait ete le matin a la mairie
+avec le meme mystere; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misere ou tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Genevieve, mettait Andre dans la necessite de reclamer sa
+fortune; mais Genevieve s'opposait avec force a cette derniere demarche.
+"Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir desobei et d'avoir
+brave sa malediction et sa colere; il ne faut pas meriter son mepris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensee, qui s'est
+eprise de son fils et qui l'a entraine dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile creature qui veut le depouiller de son
+argent pour s'enrichir."
+
+Andre voyait les souffrances et les privations que la misere imposait a
+sa femme; il aurait du surmonter les scrupules de Genevieve et sacrifier
+tout a la conservation de celle qui allait le rendre pere; mais cet
+effort etait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus a l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prevoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait recues de lui a l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Genevieve par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un miserable emploi dans un college. Andre
+etait instruit et intelligent, mais il n'etait pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher a une profession, en tirer parti,
+et s'elever par sa perseverance jusqu'a une position meilleure et plus
+honorable. Ce metier de cuistre lui etait odieux; il le remplissait
+avec une repugnance qui lui attirait l'inimitie des eleves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son miserable etat de plus en plus penible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa sante en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il etait si brise et
+il se sentait le coeur tellement devore de douleur et de colere qu'il
+lui etait impossible de se trainer jusqu'a sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il etait pauvre, charge de
+famille. D'ailleurs Genevieve, a l'insu de laquelle Andre avait accepte
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait desormais avec fermete. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage heroique, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andre etait
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dechiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage;
+l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitie;
+l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andre et
+sa situation precaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibeciere et son fusil, acheta un lievre
+en traversant le marche, et s'en alla a travers champs au chateau de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait a lui de tout
+ce qui etait arrive et parlait de lui avec un vif ressentiment. "Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bete; il prendra conseil des circonstances et
+tachera d'etudier son marquis de la tete aux pieds pour s'en emparer."
+
+Le marquis ne s'attendait guere a sa visite. Il assistait a un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'etait opere dans ses traits et dans son attitude: la
+revolte et l'abandon d'Andre avaient bien porte une certaine atteinte
+a son coeur paternel; mais son principal regret etait de n'avoir plus
+personne a tourmenter et a faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoiquement les bourrasques de sa
+colere; l'effroi, la paleur et les larmes d'Andre etaient des victoires
+plus reelles, plus completes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il recut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fut apercu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si pres de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coutait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tete avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+"Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+deshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voila, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'etais bien resolu a n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu la avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir a rencontrer quand je n'etais pas plus haut que mon fusil, c'a
+ete plus fort que moi; il a fallu que je misse mon depit de cote et que
+je vinsse vous donner une poignee de main. Touchez la. Deux honnetes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit."
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en meme temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mecontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pretendez avoir du depit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal a vous de soupconner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sur de mon fait? N'avez-vous pas emmene mon fils sous mes yeux pour le
+conduire a la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait a
+Gueret et ne revenait peut-etre plus? N'avez-vous pas ete compere et
+compagnon dans toutes ses belles equipees? N'avez-vous pas conseille a
+Andre de m'insulter et de me desobeir? N'avez-vous pas donne le bras a
+la mariee le jour de cet honnete mariage? Repondez a tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la votre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-meme pour ne pas se deconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous etions expliques au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour ou j'ai
+emmene Andre avec votre char a bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincere envers le pere autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les epaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colere epouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette derniere explication que vous eutes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si tetu, repondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait depasse toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspere de la
+sorte, et resolu a vous dire l'affreux projet qu'il avait concu dans le
+desespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grace a
+moi, il renonca a executer ce jour-la.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je reussis a l'entrainer hors de la
+maison paternelle: j'esperais le tromper, lui faire croire que nous
+courions apres sa belle, et, a la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+a ma petite metairie de Granieres, ou peut-etre il se serait calme et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'apercut de la feinte, et,
+apres m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'elanca a bas du char
+a bancs et se mit a courir a travers champs comme un insense. J'eus une
+peine incroyable a le rejoindre, et, avant de le saisir a bras le corps,
+j'en recus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-la demi-persuade, mais que cette
+derniere impudence de Joseph commencait a rendre incredule; Andre n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude a une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exasperation de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine a le tenir,
+vous qui, certes, n'etes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, precisement par la meme raison, je me laissai gourmer
+jusqu'a ce qu'il s'apaisat un peu. Alors, voyant qu'il etait impossible
+de l'empecher d'aller voir Genevieve, je pris le parti de l'accompagner
+pour tacher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce la la
+conduite d'un traitre envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donne de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'ecria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir la au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+credit sur l'esprit d'Andre, tu l'aurais empeche de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croise les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guere... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus epouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener Andre au sentiment du devoir; mais Andre,
+disait-il, etait un lion dechaine; il n'ecoutait plus rien et montrait
+un caractere opiniatre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose etrange! dit le marquis en l'ecoutant d'un air stupefait; il
+etait si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garcon-la est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournes que le drole desobeissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de meme
+avec moi; quand je lui avais fait une scene infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voila mon drole qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scelerat! s'ecria le marquis en serrant les poings a ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frequenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras a sa femme; on a meme dit que tu en etais amoureux,
+et que, durant la maladie d'Andre, tu avais ete au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scene incroyable la nuit ou elle a ose venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublie notre vieille
+amitie et je t'aurais casse la tete; vrai, j'etais un peu en colere.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitie, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andre dans ce moment-la. Je
+me souciais bien de cette pecore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait detaler aussitot qu'Andre a ete rendormi?
+
+--Non, je m'etais endormi moi-meme dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fache que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, a present, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant a elle, c'est, apres tout, une assez bonne fille, douce, rangee et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sur que vous n'auriez pas a
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et execute, c'est Andre. Vous n'avez pas
+l'idee de ce qu'est votre fils a present, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a resolu et ce que jusqu'ici j'ai reussi a empecher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a resolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayat du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractere le plus ferme et l'esprit le plus
+sense ne peuvent ni prevenir ni empecher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si etendu contre
+l'autorite sacree des parents!
+
+Le marquis commenca a prevoir l'ouverture que lui preparait Joseph. Il
+y avait pense plus d'une fois, et s'etait flatte que son fils n'oserait
+jamais en venir la. Grossierement abuse par la feinte amitie de Joseph,
+il commenca a concevoir des craintes serieuses, et il jeta autour de lui
+un regard etrange, que Joseph interpreta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement a diner. "Ma demande n'est pas
+trop indiscrete, dit-il en tirant de sa gibeciere le lievre qu'il avait
+achete au marche, j'ai precisement sur moi le roti.
+
+--C'est une belle piece de gibier, dit le marquis en examinant le lievre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tue _ca_
+sur vos terres.
+
+--En verite? dit le marquis, dont les yeux brillerent de joie: eh bien!
+tu vois, ils pretendent tous qu'il n'y a pas de lievres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en eleve tous
+les ans plus de cinquante que je lache en avril dans mes champs. Ca
+me coute gros; mais enfin c'est agreable de trouver un lievre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lievres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tete; jamais lievres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du cote des bois. Un troisieme disait:
+--Le marquis fournit de lievres la table du voisin; il fait des eleves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'a
+mon garde champetre qui me soutient effrontement n'avoir jamais vu la
+trace d'un lievre sur nos guerets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ca? dit Joseph en balancant d'un air
+superbe son lievre par les oreilles; est-ce un ane? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champetre et tous les voisins fussent la
+pour me dire si ce que je tiens la est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux eclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lievre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils etaient trois ensemble, repondit Joseph, sans hesiter. Je crois
+bien que j'en ai blesse un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils etaient trois! dit le marquis enchante.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marseche de
+Lourche. Il y a une _mere_ certainement; je l'ai reconnue a sa maniere
+de courir. Elle doit etre pleine.
+
+--Ah! jamais les lievres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tire sur la mere?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit a la progeniture. Ah!
+par exemple, nous lacherons quelques coups de fusil a ces petits
+messieurs-la dans six mois, quand ils auront eu le temps d'etre papas et
+mamans a leur tour.
+
+--Oui, s'ecria le marquis, je veux que nous fassions un diner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lievre
+tue sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lievre, s'ecria Joseph; roti, rables de
+lapereaux; entremets, filets de lievre en salade, pate de lievre, puree,
+hachis... Les convives seront malades de colere et d'indigestion.
+
+En rejouissant son hote par ces grosses faceties, Joseph arriva avec lui
+au chateau. Le diner fut bientot pret. Le fameux lievre, qui peut-etre
+avait passe son innocente vie a six lieues des terres du marquis, fut
+trouve par lui savoureux et plein d'un gout de terroir qu'il pretendait
+reconnaitre. Le marquis s'egaya de plus en plus a table, et quand il en
+sortit il etait tout a fait bon homme et dispose a l'expansion. Joseph
+s'etait observe, et tout en feignant de boire souvent, il avait menage
+son cerveau. Il fit alors en lui-meme une recapitulation du plan
+territorial de Morand. Eleve dans les environs, habitue depuis l'enfance
+a poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres hereditaires de Morand et celle
+des proprietes de meme genre apportees en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-meme le plus beau champ parmi ces dernieres, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupconner de son intention. "On m'a
+dit que vous aviez plante cela d'une maniere splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce cote-la."
+
+[Illustration: Malgre l'anxiete de sa situation, elle ceda et laissa
+tomber sa jolie tete.....]
+
+Le marquis fut charme de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir a montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arreta sur le bord d'une traine comme
+frappe d'admiration. "Tudieu! quelle luzerne! s'ecria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce la? c'est vigoureux
+comme une foret, et bientot on s'y promenera a couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une experience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essaye pour la premiere fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La societe d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans a notre societe departementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) differentes sortes de graines etrangeres. Ca ne
+reussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les votres, voisin, il parait que ca prospere. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-etre pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plait d'y semer. Vous etes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ca, et que celui qui voudra avoir
+du betail un peu presentable dans notre pays ne pourra jamais en venir a
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain a mettre en
+pre, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ca aura de la peine a prendre: le paysan est entete et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent a en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marche des boeufs comme
+les votres, on est force d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmente l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait a Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporte vingt charrois de fourrage l'annee derniere.
+
+--Vingt charrois la-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-la,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granieres.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter
+plus de fleurs qu'a l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la maniere de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-la
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais ble. C'etait cultive par ces vieux Morins,
+les anciens metayers du pere de ma femme, de braves gens, mais bornes.
+J'ai change tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air etrangement
+melancolique, "C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeat de maitre!"
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa beatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il apres un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, repondit Joseph, qui se ruineraient en
+proces pour avoir seulement un lambeau d'une propriete comme la votre.
+
+Cette reponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+reflexion generale, et, ayant escalade pesamment un echalier, il
+s'enfonca avec lui dans les buissons touffus d'un paturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture ou depuis un temps immemorial les troupeaux broutaient
+l'aubepine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les metayers ne veulent pas sacrifier les paturages,
+parce que cela leur epargne la peine de soigner leurs boeufs a l'etable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'epines et de ronces ou les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pature. J'ai deja mis
+la moitie de celui-ci en froment, et l'annee prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les metayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obeissent.
+
+--Certainement, si vos prairies a l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'annee, vous n'avez
+pas besoin _paturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminee des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'etaient les plus petits. Dans tout ce premier ble les
+moissonneurs etaient debout dans les sillons, aussi bien caches qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une depense que de retourner un patural comme
+celui-la.
+
+--C'est une depense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour ameliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andre est coupable de
+mecontenter un pere comme le sien! Il sera bien avance quand il aura
+retire son heritage des mains habiles qui y sement l'or et l'industrie,
+pour le confier a quelque imbecile de paysan qui le laissera pourrir en
+jacheres!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisees derriere le dos et la tete baissee. "Tu crois donc qu'Andre
+aurait cette pensee? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! repondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il apres cinq minutes de marche, que son heritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigne!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+batiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire a mes frais, dit le marquis.
+
+--Le betail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelee depuis cinq ans, croisee merinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coute cinquante francs par tete.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriete de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemble, c'est sous la main: votre chateau est
+plante la; d'un cote les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit proprietaire incommode fourre entre vos
+pieces de ble, pas une chevre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies a travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'etais oblige par hasard de faire une
+separation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevetre dans le mien. Quand je l'epousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'etait pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses pres, il n'y avait qu'un fosse
+a sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassee, pas de boeuf estropie dans les
+ornieres; on allait et venait de mon grenier a son champ comme de ma
+chambre a ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractere ne me convint pas, et qu'elle m'ait donne un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrees lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tacher, dit Joseph, de s'emparer de son caractere.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, repondit le marquis, il me semble que c'etait moi! Mais que
+faire avec ces etres qui ne resistent ni ne cedent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pecheur?
+
+Joseph vit que le marquis commencait a s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'epouvantes, affectant avec
+simplicite de l'arreter a toutes les pieces de terre qui appartenaient a
+Andre, et que le pauvre marquis, habitue a regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de proprietaire. Quand il avait
+ingenument etale tout son savoir-faire dans de longues demonstrations,
+et qu'il s'etait evertue a prouver que le domaine de sa femme avait
+triple de revenu entre ses mains, Joseph lui enfoncait un couteau dans
+le coeur en lui disant: "Quel dommage que vous soyez a la veille d'etre
+depouille de tout cela!"
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voila vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'etre aimable
+et de faire de petits cadeaux a mes bergeres quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui recoit, la main ne pese pas les dons.
+
+--Ces drolesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne reduirez en rien cet article de depense; vous ferez
+quelques economies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+roti, un bon quartier de chevre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dine joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumee au-dessus de la cheminee de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dine joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parle._ Eh bien! vous etablirez la reforme dans l'ecurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet a deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est necessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites betes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au ratelier et descendons a la cave...
+Vous faites au moins douze pieces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pieces de votre cru, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pieces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraichissante.
+
+--Va-t'en a tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraichir: ne me parle pas de cela. A mon age etre depouille, ruine,
+reduit aux plus affreuses privations! un pere qui s'est sacrifie pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volee de coups de baton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tacher plutot de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler aupres de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Genevieve, et je lui pardonne tout.
+
+--Genereux pere! je vous reconnais bien la; mais qu'il abandonne sa
+Genevieve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'etrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai demon que ce morveux-la? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai demon! repondit Joseph; vous serez force, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'ecria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voila bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est la le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas ne; mais c'est tout comme. Andre est si glorieux
+d'etre pere qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'education pour monsieur son heritier. Il veut aller se fixer
+a Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais a votre place, repondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingenuite.
+
+--Je n'en suis que trop sur.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est a quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+debarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! ou veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai depense pour retourner ce patural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gele, les charancons
+qui sont deja dans les bles nouvellement rentres; c'est une annee
+epouvantable: je suis ruine, ruine! je n'ai pas cent francs a la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du proces.
+
+--Quand je te dis que je suis sur de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-la vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agreable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir a quoi s'en tenir.
+Puisque te voila, et que tu dois voir Andre ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, repondit Joseph; cherchez vous-meme ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de generosite et de grandeur dans les
+procedes, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime a faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens a le recevoir et a l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, a condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son heritage
+maternel.
+
+--Vous etes un bon pere, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant a votre place; mais je crains qu'Andre, qui a perdu la tete, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagere.
+
+--Viagere encore! Qu'il ne s'y attende pas, le miserable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutot que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-la; il crut avoir deja fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espece de reconciliation; il
+savait que c'etait ce qui ferait le plus de plaisir a Genevieve, et il
+espera qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener a
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser a cette premiere
+negociation le temps de faire son effet, et il prit conge du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimite, et en lui promettant
+de porter sa genereuse proposition aux insurges.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna a la ville d'un pied leste et le coeur leger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+a laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Genevieve seule et contemplant, a la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il etait entre sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par precipitation ou
+par etourderie; il entendit Genevieve qui parlait seule et qui disait a
+ces fleurs: "Bouquet de vierge, j'ai ete forcee de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profane, et mon front n'etait pas digne de
+toi. J'etais si honteuse de ce sacrilege que je t'ai cache bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuille sur ma tete; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Genevieve? dit Joseph, epouvante de ces
+paroles qu'il comprenait a peine.
+
+Genevieve fit un cri, jeta le bouquet, et devint pale et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant a son
+cote: Andre est reconcilie avec son pere; le marquis est reconcilie avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pres de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Genevieve, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! repondit Genevieve, embrassez-moi; grace a vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une emotion qu'il eut bien
+de la peine a cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idee de femme
+enceinte. Ou est Andre?
+
+--Il se promene tous les soirs au bord de la riviere, du cote des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promene-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous egayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre Andre. Celui-ci fut moins joyeux que Genevieve a
+l'idee d'un rapprochement entre lui et son pere. Il desirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui presenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui etait un projet qui l'effrayait extremement. Au
+milieu de ses hesitations et de ses repugnances, Joseph fut frappe de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvrete ou se consumait Genevieve.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scene de comedie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette premiere proposition de ton pere sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitie de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit Andre; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Genevieve en soit informee; tu ne connais pas sa fermete: elle est
+capable de me hair si je viole sa defense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes demarches
+et me laisser faire.
+
+Andre s'abandonna a la prudence et a l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son pere et trop faible aussi pour empecher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effraye, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna aupres de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigue de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'ecoulerent avant que Joseph put revoir le marquis. Une
+foire considerable avait appele le seigneur de Morand a plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'a la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et deposa dans une cachette a lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+"Ceux-la, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tot. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigue en vain. En ce moment ses yeux tomberent sur une petite
+lettre d'une ecriture inconnue qu'on avait deposee sur sa table; il
+l'ouvrit, et apres avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extreme, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face a face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui etait venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+dejouees.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'epaule une tape capable d'etourdir un boeuf, nous sommes sauves; tout
+est repare, arrange, termine, tu sais cela? c'est toi qui as apporte la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renverse de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est a tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sur; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'ecriture.
+
+ "MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonte de pardonner a l'egarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras a un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'operer une reconciliation que j'ai demandee a Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hater cet heureux
+ instant. J'espere que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincere et desinteresse. Si Andre avait jamais eu la pensee de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cesse de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'etre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer a
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIEVE."
+
+"Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste a faire, c'est de reparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire a Andre dans l'esprit de son pere par mes abominables
+mensonges."
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine a faire oublier au
+marquis les pretendues menaces qui l'avaient effraye. Le hobereau etait
+si content de ressaisir a la fois ses terres et son argent qu'il etait
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+completement a souper, devint tendre et paternel, et pretendit qu'Andre
+etait ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Apres votre argent, papa! lui repondit etourdiment Joseph, qui, par
+depit, s'etait grise aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'ecria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tete pour t'apprendre a parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiete et agissante qui lui donnait envie
+d'etre dehors et de faire galoper Francois a bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec Andre et Genevieve.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, repose et degrise, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Genevieve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forcaient au
+silence. Ils monterent tous trois en patache, et arriverent au chateau
+de Morand sans s'etre dit un mot durant la route. Andre etait triste,
+Joseph embarrasse; Genevieve etait absorbee dans une reverie douce
+et melancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Genevieve, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossiere ecorce du marquis. Il ne put s'empecher de lui temoigner des
+egards et des soins qu'il n'avait peut-etre jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, ou il se piquait d'etre
+accompli. Le jeune couple fut installe au chateau assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'etat miserable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que preter une
+chambre et ceder deux places a sa table. Andre ne se plaignit pas;
+Genevieve etait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il etait mecontent et decourage d'avoir manque
+sa grande entreprise. La conduite sordide du pere le revoltait, la
+resignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un cote et d'allegement de l'autre furent passes, quand
+le marquis se fut accoutume a ne rien craindre de la part de son
+fils, et Andre a ne rien esperer de la part de son pere, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis etait
+mefiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mate
+Andre; mais il ne pouvait croire a l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'etait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pretention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuye de cette affaire, et pres
+d'eclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et repondit laconiquement que Genevieve etait la plus honnete
+femme qu'il connut. Cette reponse redoubla la mefiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction evidente dans les manieres de Joseph avec
+lui. Il commenca a se tourmenter et a tourmenter Andre pour qu'il signat
+un desistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+Andre fut indigne de cette proposition et l'eluda froidement. Le marquis
+s'inquieta de plus en plus. "Ils m'ont trompe, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre a tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'esperance de me depouiller."
+
+Des que cette idee eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Genevieve se ranima, et il commenca a ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maitresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins a envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'a ses regards. Elle
+n'eut pas de peine a aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunee Genevieve devint un objet de haine et de persecution.
+
+Elle fut lente a s'en apercevoir: elle ne pouvait croire a tant de
+petitesse et de mechancete; mais quand elle s'en apercut, elle fut
+glacee d'effroi, et, tombant a genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnee. Elle supporta un mois l'oppression, le soupcon
+insultant et l'avarice grossiere avec une patience angelique. Un jour,
+insultee et calomniee a propos d'une aumone de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela Andre a son secours et lui
+demanda aide et protection. Andre, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Genevieve approchait du terme de sa grossesse; elle ne possedait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa delivrance; elle se sentait trop
+malade et trop epuisee pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son etat etait perdu; Andre n'avait pas l'industrie de s'en creer un.
+Elle sentit qu'elle etait enchainee, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-pere. Elle se soumit et sentit la douleur penetrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut detachee de la vie par un
+renoncement volontaire et complet a toute esperance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme exterieur qui faisaient la base
+de son caractere. Une grande passion pour son mari l'eut rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinee et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-la n'etaient pas a esperer
+avec une ame aussi debile que celle d'Andre. Genevieve n'etait pas
+nee passionnee; elle etait nee honnete, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient a la desesperer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutot que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle devouement de la passion, il eut fallu un etre assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entrainer. Elle
+avait vu cet etre-la dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derriere l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andre; mais a la
+premiere occasion elle avait decouvert qu'elle s'etait trompee.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eut fait d'un frere plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforca de lui epargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua a souffrir seule, a n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+Andre la vit deperir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extremement de sa grossesse, et attribuait a cet etat toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+Andre la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait delivree de
+tous ses maux le jour ou elle deviendrait mere.
+
+Genevieve, se sentant pres de ce moment, songea a l'avenir de cet enfant
+qu'elle esperait leguer a son mari. Elle s'effraya de l'education qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait a endurer: elle desira lui
+procurer une existence independante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son desinteressement personnel, elle
+decida en elle-meme que le moment du courage et de la fermete etait
+venu.
+
+Elle declara donc a Andre qu'il fallait demander a son pere une pension
+alimentaire qui mit leur enfant, en cas d'evenement, a couvert du
+besoin, et qui put, par la suite, lui assurer un sort independant. Elle
+fixa cette pension a douze cents francs de rente, le strict necessaire
+pour quiconque sait lire et ecrire, et ne veut etre ni soldat ni
+domestique.
+
+Andre laissa voir sur son visage l'emotion penible que lui causait cette
+necessite; il promit neanmoins de s'en occuper. Genevieve comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de resolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espera acheter
+a ce prix modeste la signature d'Andre a un acte de renonciation, et il
+promit a cette condition d'acquiescer a la demande de Genevieve; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fut engagee a tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andre
+n'etait pas plus propre au role de pere qu'a celui de fils et d'epoux.
+Elle fremit a l'idee de depouiller son enfant et de le sacrifier a un
+sentiment d'orgueil et de dedain. Elle essaya de faire comprendre a
+son beau-pere ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Genevieve fut forcee de resister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur epouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait ecoute a la porte, dans la crainte que son
+maitre ne se laissat persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes a celles du marquis. Genevieve avait supporte
+les premieres avec resignation; elle repondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mepris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une maniere incisive. Le marquis prit le parti de sa maitresse, et,
+ayant epuise tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Genevieve. En cet instant, Andre, attire par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'etait plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa lethargie habituelle: dans ces
+moments-la il perdait absolument la tete et devenait furieux. A la vue
+de Genevieve enceinte, a demi terrassee par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avancait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, Andre s'elanca sur un couteau de chasse qui
+etait ouvert sur la table, prit d'une main son pere a la gorge, et de
+l'autre le frappa a la poitrine.
+
+Genevieve s'etait elancee entre eux avec un gemissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'Andre et l'avait contraint a ceder. La chemise du
+marquis fut a peine effleuree par la lame, et Genevieve se coupa les
+doigts assez profondement en cherchant a s'en emparer. "Ton pere! ton
+pere! c'est ton pere!" criait-elle a Andre d'une voix etouffee. Andre
+laissa tomber le couteau et s'evanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Genevieve tout l'odieux de cette scene
+deplorable; mais le marquis avait vu de trop pres les choses pour ne pas
+savoir tres-bien que Genevieve lui avait sauve la vie, que le sang dont
+il etait couvert etait sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitot et l'aida a secourir Andre, qui etait dans un etat
+effrayant. Quand il revint a lui, il regarda son pere et sa femme
+d'un air effare, et leur demanda ce qui s'etait passe. "Rien," dit le
+marquis, dont le coeur n'etait pas toujours ferme a la misericorde a la
+vue d'un repentir sincere, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'Andre. "A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari; a genoux devant
+ton pere! et ne te releve pas qu'il ne t'ait pardonne. Je vais te donner
+l'exemple."
+
+Cette soumission acheva de desarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Genevieve, et declara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'etaient guere en etat de songer au sujet de
+la querelle. Andre eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tete aux pieds. Son pere radoucit sensiblement ses manieres
+accoutumees, mit sa servante a la porte, et temoigna presque de la
+tendresse a Genevieve; mais il n'etait plus temps: son enfant etait
+mort ce jour-la dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoique les atroces douleurs
+qui devaient la delivrer de la vie.
+
+Le brave medecin qui avait soigne Andre vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Genevieve l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, "Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientot." Le medecin n'eut pas de peine a le croire et vit qu'elle etait
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anevrisme au coeur, et vous
+etoufferez des les premiers symptomes de delivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevieve, et je remercie
+Dieu, qui m'epargne a mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Genevieve ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Ecriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entieres a les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner a quoi elle songeait dans ces
+moments-la. Genevieve souffrait de se voir entouree et surveillee; elle
+demandait en grace a etre seule; alors il lui semblait qu'elle revait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait a demi-voix d'une
+maniere etrange et enfantine. "Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret a vous dire: c'est que je vous ai toujours
+preferees a tout. Pendant longtemps je n'ai vecu que pour vous; j'ai
+aime Andre a cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportee vers vous; je
+vous ai demande de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mere m'a souvent dit que, quand elle etait enceinte de
+moi, elle ne revait que de fleurs, et que, quand je suis nee, elle m'a
+fait mettre dans un berceau seme de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espere qu'Andre en repandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, o mes cheres amies!"
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andre
+agenouille devant elle. "Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause
+de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et
+precieux."
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre a regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'eveillait riante et animee, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait gouter et savourer le bonheur, alors elle eprouvait contre
+Andre une sorte de colere sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et delicieux qu'elle avait passes dans sa petite chambre avant de le
+connaitre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour ou il lui
+avait parle d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres reveries ou elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait Andre de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eut fait place a
+sa resignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le recompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordees a la memoire du
+passe.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, a genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Genevieve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter plus de fleurs
+qu'a l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportees, il s'apercut qu'il y avait des
+tubereuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Genevieve le forca de les lui rendre. "Donne, donne, Andre, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espere; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!" Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir pres d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andre
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+"Taisez-vous, leur dit-elle, je pense a quelque chose, je vous repondrai
+plus tard." Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+leger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle etait raide et
+froide.
+
+--Andre, dit-il d'une voix etouffee, embrasse ta femme.
+
+Andre embrassa Genevieve; il la regarda: elle etait morte.
+
+Andre fut malade pendant un an. L'infortune n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traines. Andre marche lentement et les
+yeux baisses, quelquefois il sourit d'un air etonne; son pere est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni desirs
+ni esperances sur la terre, il n'a plus de lutte a soutenir contre ce
+vieillard obstine. Henriette ne parle jamais de Genevieve sans un deluge
+d'eloges et de larmes sinceres et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments ou sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'Andre.
+
+
+FIN D'ANDRE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+***** This file should be named 13431.txt or 13431.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+++ b/old/13431-8.txt
@@ -0,0 +1,7415 @@
+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Andre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ANDRÉ
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes
+enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse
+fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et
+cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande,
+blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas
+somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je
+finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à
+saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles
+vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il
+semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions,
+doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des
+appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes
+vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que
+les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins
+fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à
+cause de la ténacité de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et
+si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des
+caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature
+épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien
+trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais,
+partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son
+majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées
+menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en
+terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie
+n'eût causé de dégâts sur sa récolte.
+
+Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon
+élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent
+ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux
+murs du château de Morand.
+
+Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette
+existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de
+ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et
+résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord
+établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
+son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et
+tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
+exagérait l'avenir à ses yeux.
+
+Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé
+cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un
+caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou
+caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se
+contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la
+persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son
+entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité
+patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la
+lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
+
+André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une
+insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les
+hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était
+inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en
+avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et
+resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un
+instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur
+intimidé tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et
+maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas
+rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de
+pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à
+contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le
+moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
+grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs
+d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus
+d'explications orageuses à affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les
+désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait
+pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se
+piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion
+qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui
+bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors.
+Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était
+_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son père.
+
+M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement
+il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre
+sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait
+secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain
+de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument
+retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une
+colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son
+front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des
+douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il
+appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le
+soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+réservé à ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune
+poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa
+tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et
+le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la
+plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes
+du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.
+
+André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande
+assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eût songé à reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où
+la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]
+
+C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux
+rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les
+chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques
+de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à
+l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de
+les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins
+fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était
+son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités
+différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas
+venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut
+bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la
+journée.
+
+Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,
+c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque
+distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une
+taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était
+arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la
+force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et
+formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches
+entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de
+voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.
+
+[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva
+un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des
+points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à
+arracher des herbes, car il était taché de vert.
+
+André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une
+pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un
+sonnet de Pétrarque.
+
+Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout après, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune
+fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et
+un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir
+de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son
+petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été
+aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid
+moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades
+solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les
+réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et
+par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que
+sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
+qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au
+jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-mêmes les ministres de la fatalité.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de
+_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières
+amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler
+à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il
+eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le
+camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément
+tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande
+loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que
+l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
+d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à
+toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il
+y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la
+seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.
+
+Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec
+sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,
+effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses
+ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié
+par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire
+partout où le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être
+amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il
+fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient
+propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où
+la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes
+ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de
+fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon
+droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs
+prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la
+beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus.
+L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les
+divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue
+contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au
+dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de
+femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque
+ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte
+toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette
+s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec
+un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente
+illimitée du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents.
+On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidélité ou entaché de ridicule.
+
+Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais
+la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune
+précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce
+caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux.
+Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de
+hardiesse et de bonté qui ne trompe pas.
+
+Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André,
+en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il
+mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne
+fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de
+_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement
+un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_.
+
+Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la
+société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid;
+lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui
+avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui
+plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de
+deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute
+force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut.
+D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était
+surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès
+d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière
+à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux,
+vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne
+un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les
+beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la
+main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six
+jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer.
+
+--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur
+leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la
+main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+André secoua la tête.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son
+de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias.
+C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes
+nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée
+mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas à détruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la
+beauté soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère,
+matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée
+et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active,
+silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine.
+Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part.
+
+Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles
+de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La
+maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches,
+rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la
+maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des
+grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait
+digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses
+ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme
+du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à
+son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille
+impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus
+splendide de cheveux crêpés.
+
+A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans
+cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste
+s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son
+mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la
+conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble
+(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière,
+et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé,
+beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du
+tout.
+
+André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre:
+En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé;
+que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite
+pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique!
+
+--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses
+ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut!
+écoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'écrièrent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand
+une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n
+est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses
+ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de
+princesse, elle s'en défendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes
+trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette
+précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal à propos.
+
+--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une
+bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville.
+
+«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+bégueulisme.»
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles
+examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame
+Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût,
+et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une
+réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à
+son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.
+
+--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du goût.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+légèrement du talent de Geneviève.
+
+--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coûte bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lésinent misérablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages
+de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets
+des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation,
+après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans
+une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et
+d'égards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une
+couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payée fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et
+il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal
+de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à
+Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être
+pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne
+comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même?
+
+--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins?
+
+--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son état.
+
+--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à
+l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit
+s'élève-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la première venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme.
+Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
+amants, celle-là!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à
+eux!
+
+--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à
+vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop
+fière pour être votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les
+épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui
+plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant
+après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la
+trace de sa belle rêveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut
+quitté la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à
+le guérir de cet ennui-là.
+
+--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre.
+
+--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André.
+
+--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un
+médecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces
+amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André
+deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer.
+
+--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je
+réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air très-sérieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même
+André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat
+d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de
+Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec
+ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
+
+--Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle
+aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse
+d'écouter quelque galant.
+
+Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrières d'Henriette.
+
+Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Geneviève et Henriette arrivées.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la
+maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!»
+
+Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là?
+
+--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette
+fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!
+
+En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite
+et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et
+très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée
+par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien
+à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au
+défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait
+elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André
+reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe,
+au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des
+épaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à
+la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+à m'en tenir les côtes en les regardant.
+
+--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes?
+
+--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André,
+il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon
+mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque
+par-dessus la tête.
+
+--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un
+château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a gardé le nom de Château-Fondu.
+
+--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.
+
+--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres
+ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a
+une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Geneviève dans les prés.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au
+Château-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Geneviève?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de
+leur frère.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider.
+
+--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Geneviève en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous êtes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante,
+vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous,
+Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible.
+
+--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il
+faut nous mettre en quête d'une seconde voiture.
+
+--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André.
+
+--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, à cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter
+Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui
+fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société.
+
+Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier
+vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté
+douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.
+
+«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts
+qui pussent vous en remontrer.»
+
+Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention à elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en fâcher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses
+lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup
+il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes
+filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse
+et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André
+avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière
+générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément.
+
+Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans
+toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que
+rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées
+élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les
+appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre
+pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée
+des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres,
+des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes
+aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être
+à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle
+ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme
+religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?
+
+La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et
+qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et
+les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un
+troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas?
+Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature
+extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poëmes.
+
+Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans
+l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une
+lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude
+entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard
+providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et
+de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les
+aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir
+d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme
+s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une
+nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la
+préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de
+ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait
+égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenêtre.
+
+
+
+VI.
+
+André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de
+demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible
+réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des
+plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade
+en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en
+jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées
+épouvantables!
+
+--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait
+rien à son angoisse.
+
+Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à
+marcher à grands pas.
+
+André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+«Quel a été l'effet de la thériaque?»
+
+André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'êtes bon à rien, vous.»
+
+André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver
+un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de
+l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver
+mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.
+Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumée de son affection:
+
+«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»
+
+C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en
+sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à
+un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir
+victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»
+
+Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa
+désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le
+gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont
+la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;
+il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du
+marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et
+le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à
+chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en
+proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,
+était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître
+son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue
+comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son
+coursier de modérer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et
+le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de
+sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible
+pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les
+habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les
+regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»
+
+Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces
+commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dédaigner et de sourire.
+
+Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée
+était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec
+laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la
+conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant
+à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de
+chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André
+tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas
+d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du
+vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs.»
+
+André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,
+il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et
+remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.
+
+Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une
+sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il
+allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.
+Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui
+confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi.»
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du
+château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que
+l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la
+place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière
+et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût
+articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes
+ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière
+envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la
+chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force
+voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez
+encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu
+déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre
+fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment
+j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.
+J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir.»
+
+Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à
+son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas
+trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et
+l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraîchissements.
+
+André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père
+le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa
+permission.
+
+André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt
+à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste
+et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle
+était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures
+du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point
+casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et
+la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et
+s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui
+connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec
+inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du
+cheval et du char à bancs enlevés.
+
+Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société
+Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait
+aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais
+autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de
+ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraître.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur
+affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures
+antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces
+usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus
+huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le
+résultat d'un orgueil très-bien raisonné.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de
+mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et
+poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le
+dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans
+pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers
+étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.
+Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère
+d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au
+lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât
+à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain
+au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce
+procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à
+l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire
+l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le
+canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir
+plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.
+
+Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il
+l'entendît, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de
+rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à
+quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur
+toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable
+vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de
+retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la
+porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,
+dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que
+ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultés. Va-t'en vite.»
+
+André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de
+voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui
+disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon
+d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à
+l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le
+hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout
+essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un
+paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs
+ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?
+
+--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point
+dépassé.
+
+«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui
+devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta
+d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de
+bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur
+désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph,
+à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du
+char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière
+dont elles s'étaient comportées dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme,
+dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère
+Justine?
+
+La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il
+comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine
+l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un
+quart d'heure sans aucune cause appréciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut
+fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de
+la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles?
+
+--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève?
+
+--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au
+contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout.
+
+--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas
+plus avancée.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je
+continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser à des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser:
+j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquât davantage.
+
+André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein
+d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre
+infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Geneviève la cause de cet étonnement naïf.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de
+déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur André.
+
+Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être
+presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup
+comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible
+clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage
+délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les
+âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»
+
+Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait
+regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une
+de ces belles étoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on désire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici
+trois: répondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en
+riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de
+Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi
+donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre
+abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et
+de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires,
+et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas
+aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de
+se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une
+solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre,
+cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation
+une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette
+noble nature et la révéler à elle-même.
+
+Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se
+sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de
+cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui
+avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en
+lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du
+feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève.
+
+Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il
+songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la
+possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents
+les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait
+s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent.
+Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances
+où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance
+de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il
+brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de
+Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer
+que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs
+de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit
+défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces
+heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières.
+Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il
+se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce
+fût.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air
+le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.»
+
+L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage.
+
+«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit
+en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres.
+«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hespéridés.»
+
+André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il
+reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa
+recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long
+de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée,
+sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité
+un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le
+refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, où peut-il être, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte
+entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au
+troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha
+de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à
+toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se
+reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit
+presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver.
+Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de
+l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et réussit à lire:
+
+ GENEVIÈVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il
+vous plaît_.
+
+André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de
+cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller;
+mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de
+renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière
+porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut
+distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas
+seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise
+et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.»
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux
+et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un
+ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois
+très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à
+répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il
+répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel
+M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.»
+
+Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse
+d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et,
+quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence?
+
+André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai
+été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève.
+Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.
+
+--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est
+obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de
+pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de
+céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces
+trésors.
+
+Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant
+une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable
+fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop
+régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont
+sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenêtre.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes
+les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans
+une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.
+
+--Êtes-vous sûr de cela?
+
+--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur.
+
+--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à
+m'instruire, je vous en prie.
+
+André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à
+louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères
+de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa présence désirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris
+des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+méthode admirable et d'une clarté parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-même.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus méchants propos.
+
+--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes
+aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté
+peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-là...
+
+--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à
+coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé
+échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai
+dit. Je déraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et
+le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que
+sa raison.
+
+«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous.»
+
+Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit
+de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même,
+elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au
+frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener
+derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir
+rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André
+lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus
+vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de
+ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois
+un conte de fées.
+
+Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer
+ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à
+elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence.
+«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement.
+Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans
+les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville
+jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié,
+il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma
+réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et
+apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.»
+
+Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se
+tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans
+émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une
+partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être
+voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas
+qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie
+comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable
+derrière elle. Elle se retourna et vit André.
+
+Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été
+un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que
+de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.»
+
+La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur
+Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le
+bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils
+étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de
+Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation.
+Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours
+avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec
+vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation,
+les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à
+ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au
+chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mystérieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa
+conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs,
+ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs,
+perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette
+magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de
+l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à
+verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait
+recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever
+jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière;
+tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand
+la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec
+Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une
+intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le
+mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure
+dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons
+du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître
+traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons
+l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer
+enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant
+laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être
+bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était
+engagée.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à
+une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce
+n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite
+irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles
+honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière
+laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste:
+elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection
+à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé
+aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue
+savante, mais elle ignorait encore à quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la
+ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où
+Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de
+lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle
+n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin,
+en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine
+s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si
+glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira
+sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle
+seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention
+cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et
+même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations:
+elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était
+résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir
+embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de
+sourire.
+
+--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensée.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son
+amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est,
+Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent
+aussi pâles que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans
+remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître
+tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande
+éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On
+n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces
+bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève
+première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas
+descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une
+infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être
+encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en
+disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout,
+disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son
+père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin à la journée.
+
+--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en
+quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu
+aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu
+être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les
+figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit
+Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chère.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le nôtre.
+
+--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je
+cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à
+tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève
+a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi
+Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu
+as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux
+Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de
+deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par
+les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être
+pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et
+arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela
+était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces
+demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en
+faire part à quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à
+travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne
+m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air
+un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent,
+comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève,
+dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même
+disgrâce aux yeux du public.
+
+Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un
+profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux
+mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se
+glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les
+plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun
+étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la
+répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en
+train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur
+ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette
+puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion
+délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes
+les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en
+s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la
+fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage
+et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes
+d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête
+brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était
+d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la
+surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec
+rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait
+réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de
+la réalité.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit
+ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent
+théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout
+la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes
+érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce
+n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succèdent sans hésitation.
+
+Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un
+caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et
+méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses,
+moitié amères, avaient dû lui causer.
+
+Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle
+crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt.
+Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui
+répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa
+journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de
+l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et
+rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne
+pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un
+mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte.
+
+Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous
+parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.»
+
+André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.»
+
+André devint pâle comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Geneviève est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuée!
+
+--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+méchante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+André, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette
+fausseté?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette
+intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous
+de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de
+Geneviève, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est
+un mensonge infâme.
+
+Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société
+refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde
+et pour avoir méprisé ses égaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger
+peut-être, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes espérances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré?
+
+--Mais que faire? dit André avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Êtes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme,
+vous l'épouseriez.
+
+André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effaré.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu?
+puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de
+terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser!
+
+--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou,
+transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son
+entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son
+consentement?
+
+André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta
+silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, répondit-il.
+
+--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai;
+j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'héritage de votre mère?
+
+--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève!
+ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrangé votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil
+sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas?
+
+--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons
+avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux
+que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié
+sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop
+modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille...
+Attendez-moi là.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai
+jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des
+amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans
+l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée
+lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang
+était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.
+
+Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout à fait sauvée.
+
+--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes
+soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle
+coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est là.
+
+--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci?
+
+--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends
+pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur,
+Geneviève.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si pressé à me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et
+toi-même tu t'en repentiras.
+
+--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je
+dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela André.
+
+Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses
+affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André
+entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.
+
+--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une
+méchante; tu méconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut
+choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait André tête à tête.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air
+étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait
+à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.
+
+Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était
+flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle
+pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait
+avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût
+à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite
+qu'elle à rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et
+réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.
+
+--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien
+peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je
+ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.
+
+--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin
+de mon amitié?
+
+--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de
+confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures
+d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.
+
+--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons
+de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-là je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André:
+nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang,
+vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu
+être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant
+d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+mériter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une
+ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos
+leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour
+l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment
+voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à
+présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la
+leçon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques
+idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+resté malheureux.
+
+Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première
+fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une
+étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue
+grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé
+pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner
+avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler
+moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains
+brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop
+passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec
+abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.
+
+André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de
+l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?
+
+--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma
+chère Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas
+sérieusement que vous parliez?
+
+Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui
+dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je
+pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.»
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit
+d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement
+la main d'André en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un
+jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que
+vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure?
+
+--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser.
+
+André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment
+il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir
+pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était
+resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre auprès de moi?»
+
+Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola
+bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise
+de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà
+vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité
+universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être
+le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.
+
+De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André,
+ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait
+de n'être jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna
+sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle
+n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure
+avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et
+calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle,
+André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans
+le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.»
+
+En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son
+miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la
+beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit
+resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et
+tous les autres!»
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était
+avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et
+elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait
+toussé pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible
+cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si
+sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je
+l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos
+conférences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au
+milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri,
+et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a coloré les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que
+l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité
+et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles!
+quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant.
+
+André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baisé des cheveux?»
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la
+seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à
+peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son
+poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente.
+Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la
+petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui
+d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut
+pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme
+virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour
+qu'il avait enseigné.
+
+Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière,
+celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?»
+
+Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!»
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort
+contrarié, au contraire.
+
+--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que
+depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même
+à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?...
+
+--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait
+naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des
+jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de
+quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour
+et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son
+grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin.
+
+--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève?
+
+--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu
+là?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu,
+mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière
+question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et
+que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de
+Geneviève.
+
+--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au
+nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi
+les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeûné.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Geneviève l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être
+professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+même tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu
+jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse?
+
+--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans
+réparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en
+haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je
+veux être son amant, et voilà tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais
+établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et
+tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.»
+
+Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta
+peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir
+André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété
+plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse
+d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire,
+il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et
+résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas
+son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.
+
+--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père.
+
+André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval à l'écurie.
+
+--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de réplique.
+
+André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père
+jusqu'à sa chambre.
+
+--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., répondit André timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.
+
+--Où allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Où passez-vous toutes les après-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?
+
+André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit
+et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut à la chasse.
+
+André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+prétendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et
+signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance
+intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre
+s'imaginant avoir désobéi.
+
+Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à
+Joseph d'aller déjeuner avec lui...
+
+--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassière.
+
+Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse
+toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers
+le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui
+écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique
+Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le
+petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le
+transportèrent d'amour et de douleur.
+
+«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même,
+mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec
+désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner
+des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André!
+quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»
+
+André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne
+de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus
+fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père.
+Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans
+qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la
+colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme
+tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers
+prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici
+cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le
+découragement et l'inertie.
+
+Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité
+et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse
+irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans
+sa journée.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité
+de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?»
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue,
+il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquête.
+
+--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève.
+
+--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est
+sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le
+délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où
+m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon
+inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin
+de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était
+en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous
+ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.
+
+--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude.
+
+--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-être pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui.
+
+--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du
+château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.
+
+--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Geneviève.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un
+siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le força de passer sous un des six
+réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il
+craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En
+voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin
+pour entendre.
+
+C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval.
+Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser.
+
+«Tenez-moi bien!» criait Joseph.
+
+Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph,
+c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère;
+mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait
+emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, répondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même
+de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitié pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Geneviève.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre
+François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie à pied que de surmener François.
+
+--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte.
+
+François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut
+arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop
+embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux
+genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François
+commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage
+à cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.
+
+--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut
+guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah
+ça! prenez garde à vous.
+
+Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit
+à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph
+s'aperçut qu'il avait perdu le gué.
+
+--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Geneviève.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans
+les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous
+n'en serons pas moins pâture à écrevisses.
+
+--Retournons en arrière, dit Geneviève.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'écume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa
+jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et
+toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la
+regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans
+l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et
+recommandons-nous à Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau.
+
+«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si
+un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec André.»
+
+Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit
+courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»
+
+Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber
+jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses
+dents: «Ah! cette petite jambe!»
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille.
+
+--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un
+accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et,
+en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il
+n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de
+l'avoir tant remarquée en un semblable moment.
+
+Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait
+laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être
+sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider
+à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je
+crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la
+nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule
+et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage.
+
+«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand.
+
+Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès
+de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le
+marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son
+autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette
+_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer
+Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva
+à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait
+faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine
+impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait
+un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé
+malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La
+_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour
+empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont
+forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au
+reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une
+prochaine épidémie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait
+indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête,
+et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la
+longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était
+agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au
+milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle
+interpréta son silence et s'écria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à
+craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre,
+mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains
+jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut
+profondément touché.
+
+--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure à vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.»
+
+
+
+XIV.
+
+Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par
+où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa
+la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à
+faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre
+à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se
+traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas
+à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes
+du château de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient
+debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme
+vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers
+les cours. La vieille cuisinière se signa en disant:
+
+--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la
+cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_
+vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir.
+
+--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre
+mère qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils
+s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux
+fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André.
+Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:
+
+«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?»
+
+Geneviève tomba à genoux.
+
+--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais
+c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté
+d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la
+gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit
+d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin
+et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher
+André....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons!
+emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures.
+
+--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois
+dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans
+sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il
+fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André?
+
+--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.
+
+En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du
+lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à
+un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous?
+
+--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse,
+dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune
+fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre
+à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien.
+
+Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de
+chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son
+village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté
+le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils
+éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre
+sa situation.
+
+En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son
+accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il
+distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine
+commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève
+qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf
+et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère.
+
+--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tête débile de son ami.
+
+--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa
+maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un
+religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son
+amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec
+inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de
+l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule
+de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée.
+Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son
+malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une
+sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer
+les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les
+objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt
+la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève
+à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le
+corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il
+s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la même souris.
+
+Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.
+
+Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle
+céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux
+visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle
+que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui
+frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer.
+
+Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire,
+s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix
+basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André
+et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci
+s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder
+la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un
+signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui
+parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:
+
+--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de
+l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le
+malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre
+agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il
+avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la
+réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales;
+je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna
+tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès
+rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais
+soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés
+cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la
+réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit
+méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui
+serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense.
+
+Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si
+difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le
+coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle
+était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui
+la séparait déjà du passé.
+
+Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs,
+voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur
+de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle
+savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir,
+Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le
+poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur.
+
+Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la
+douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il
+guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne
+savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_
+
+Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque
+jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph
+répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père
+avec désespoir.
+
+--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.
+
+--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et
+de le protéger dans son malheur.
+
+Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais.
+
+«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement
+et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Geneviève?»
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit
+vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que
+vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant
+la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette
+cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André,
+et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses
+inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et
+à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir;
+que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes;
+je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je
+l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'êtes pas fâchée contre André?
+
+--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà
+ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante;
+il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité
+de son père.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules.
+
+--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles
+résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus
+honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut
+que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le
+fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil
+démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il
+est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi.
+
+En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son
+inviolable pureté.
+
+«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...»
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève,
+étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en
+vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!»
+
+Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se
+résigna à cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence
+consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_.»
+
+Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.
+
+--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un
+dédain glacial.
+
+--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la
+tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la
+risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet.
+Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la
+porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une
+heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!»
+
+En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la
+ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le
+sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais
+rassurée...
+
+--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y conçois rien!...
+
+--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbécile-là est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ;
+car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le
+voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de
+toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah!
+Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux
+grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux
+étincelèrent.
+
+--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre.
+
+--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas
+cachetée, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève
+écrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et
+moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié?
+
+--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller
+aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.
+Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé
+mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»
+
+Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la
+précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans
+la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie
+incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions
+d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de
+Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,
+trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de
+roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le château de Morand.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur
+à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève
+et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle
+et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta
+sur la table. André lut:
+
+ «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si
+ mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les
+ instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à
+ m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le
+ supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+ sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'écria André au désespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé
+à épouser Geneviève?
+
+--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?
+as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et
+prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je
+chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il
+faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la
+ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.»
+
+Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint.
+
+--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parlé?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand
+on l'irrite?
+
+--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras
+jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né
+faible, et l'on m'a opprimé...
+
+--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne
+fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma
+parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève.
+Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre
+départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une
+résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être
+sacrifiée à une amourette de roman.
+
+--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma
+respectée Geneviève.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr
+pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute,
+André, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes
+aujourd'hui à me rendre fou.
+
+--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est
+déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta
+maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure à présent que le jour de sa première communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes
+mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'écria André en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai
+pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je
+m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée.
+Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit:
+«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni
+Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur
+du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à
+André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de
+roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de
+Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André,
+cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette
+rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et
+de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à
+Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était
+bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce
+d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal.»
+
+C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir
+passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à
+hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève.
+
+--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui
+dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide.
+J'exécuterai aveuglément tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous
+procédons cavalièrement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air
+froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis
+s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux
+de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père
+le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici à un an?
+
+--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père
+aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se
+frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser
+une...»
+
+André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un
+déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon
+très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au
+monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande
+responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant
+les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à
+entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la
+servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au
+milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!»
+
+André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des
+explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la
+servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement
+à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.
+
+Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé
+par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa déclamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante
+qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées
+à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y
+attendais. Le char à bancs est prêt; partons.»
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son
+cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la
+première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus.
+Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent
+Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le
+corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet,
+qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin,
+et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si
+douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph
+à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers
+son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra
+la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache.
+
+Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure
+d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière
+étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à
+L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire,
+par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis,
+après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce
+mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais
+recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la
+persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette
+persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les
+conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse.
+Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une
+première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux
+pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou
+à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de
+sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se défendre de l'exprimer.
+
+«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme
+dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les
+devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se
+condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.»
+
+André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin.
+Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de
+Geneviève.
+
+Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle
+aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer
+à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes.
+Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la
+pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence
+de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules
+auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs
+jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement.
+
+L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois,
+lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes
+visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont
+Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours
+généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre,
+l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André
+dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors
+elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et
+s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et
+la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui
+était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère?
+
+Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son
+cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de
+frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et
+s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André
+s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu
+dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus
+passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à
+cette dernière caresse brûlante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés
+du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui
+Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat
+inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre
+femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui
+ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au
+moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à
+l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins
+cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus
+de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un
+ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus
+à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir,
+Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut
+l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie
+avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa
+fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir
+bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est
+éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son
+argent pour s'enrichir.»
+
+André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à
+sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier
+tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet
+effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André
+était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti,
+et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus
+honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait
+avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et
+il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de
+famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage;
+l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié;
+l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et
+sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre
+en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout
+ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et
+tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.»
+
+Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la
+révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte
+à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa
+colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires
+plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a
+été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que
+je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.»
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mécontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le
+conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à
+Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à
+André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à
+la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-même pour ne pas se déconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai
+emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la
+sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le
+désespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à
+moi, il renonça à exécuter ce jour-là.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la
+maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous
+courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et,
+après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char
+à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une
+peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps,
+j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette
+dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir,
+vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer
+jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible
+de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la
+conduite d'un traître envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donné de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André,
+disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait
+un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il
+était si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garçon-là est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même
+avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille
+amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je
+me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi?
+
+--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas
+l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus
+sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre
+l'autorité sacrée des parents!
+
+Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il
+y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait
+jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph,
+il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui
+un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait
+acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti.
+
+--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_
+sur vos terres.
+
+--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien!
+tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous
+les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça
+me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à
+mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la
+trace d'un lièvre sur nos guérets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air
+superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là
+pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois
+bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de
+Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière
+de courir. Elle doit être pleine.
+
+--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah!
+par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits
+messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et
+mamans à leur tour.
+
+--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre
+tué sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de
+lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée,
+hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion.
+
+En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui
+au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être
+avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut
+trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en
+sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph
+s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé
+son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan
+territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance
+à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle
+des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a
+dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.»
+
+[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa
+tomber sa jolie tête.....]
+
+Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme
+frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux
+comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir
+du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en
+pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent à en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme
+les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.
+
+--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins,
+les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés.
+J'ai changé tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement
+mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeât de maître!»
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en
+procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.
+
+Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il
+s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient
+l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages,
+parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis
+la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obéissent.
+
+--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez
+pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les
+moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme
+celui-là.
+
+--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de
+mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura
+retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie,
+pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en
+jachères!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André
+aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+bâtiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.
+
+--Le bétail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est
+planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une
+séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé
+à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les
+ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma
+chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que
+faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?
+
+Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec
+simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à
+André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait
+ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations,
+et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait
+triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans
+le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être
+dépouillé de tout cela!»
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voilà vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable
+et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.
+
+--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez
+quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites bêtes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave...
+Vous faites au moins douze pièces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraîchissante.
+
+--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné,
+réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler auprès de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.
+
+--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa
+Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voilà bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux
+d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer
+à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.
+
+--Je n'en suis que trop sûr.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons
+qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.
+
+--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir.
+Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les
+procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage
+maternel.
+
+--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagère.
+
+--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il
+savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il
+espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant
+de porter sa généreuse proposition aux insurgés.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou
+par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à
+ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de
+toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces
+paroles qu'il comprenait à peine.
+
+Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son
+côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien
+de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme
+enceinte. Où est André?
+
+--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promène-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à
+l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvreté où se consumait Geneviève.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitié de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est
+capable de me haïr si je viole sa défense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches
+et me laisser faire.
+
+André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une
+foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite
+lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il
+l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout
+est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.
+
+ «MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux
+ instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»
+
+«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables
+mensonges.»
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au
+marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était
+si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André
+était ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par
+dépit, s'était grisé aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie
+d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au
+silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste,
+Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce
+et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des
+égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être
+accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une
+chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué
+sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la
+résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand
+le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son
+fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était
+méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté
+André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près
+d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête
+femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec
+lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât
+un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'espérance de me dépouiller.»
+
+Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle
+n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution.
+
+Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de
+petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut
+glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon
+insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui
+demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop
+malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un.
+Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un
+renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base
+de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer
+avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas
+née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle
+avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la
+première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de
+tous ses maux le jour où elle deviendrait mère.
+
+Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant
+qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui
+procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle
+décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était
+venu.
+
+Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension
+alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du
+besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle
+fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire
+pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.
+
+André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette
+nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter
+à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il
+promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André
+n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux.
+Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un
+sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à
+son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son
+maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté
+les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et,
+ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces
+moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue
+de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui
+était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de
+l'autre le frappa à la poitrine.
+
+Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du
+marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les
+doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton
+père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André
+laissa tomber le couteau et s'évanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène
+déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas
+savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont
+il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état
+effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme
+d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le
+marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la
+vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant
+ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner
+l'exemple.»
+
+Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de
+la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières
+accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la
+tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était
+mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs
+qui devaient la délivrer de la vie.
+
+Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous
+étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie
+Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces
+moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle
+demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une
+manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours
+préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai
+aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de
+moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!»
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André
+agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause
+de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et
+précieux.»
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre
+André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le
+connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui
+avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à
+sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du
+passé.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs
+qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des
+tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai
+plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et
+froide.
+
+--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme.
+
+André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte.
+
+André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les
+yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce
+vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge
+d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'André.
+
+
+FIN D'ANDRÉ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+***** This file should be named 13431-8.txt or 13431-8.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Andre
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+Author: George Sand
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+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
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+Language: French
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+
+<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais
+une petite maison basse, le long d'une étroite rue
+d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont
+<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne
+voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup,
+j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais
+attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement
+en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge
+de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement
+définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement
+ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais
+à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne
+voulais pas convenir avec moi-même.</p>
+
+<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>.
+J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes,
+une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde,
+qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette,
+pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre,
+quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement
+logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries
+dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent
+donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement
+et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre
+leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir
+les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets
+des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais
+la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est
+pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les
+habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive
+essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle
+fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le
+premier étonnement des formes du langage, d'entendre
+des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement
+semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre!
+Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui
+fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède
+des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si
+<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les
+mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses
+que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites
+villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même
+parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde
+des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs
+femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai
+du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p>
+
+<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville
+où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre
+les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie
+vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne
+peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise,
+au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques
+qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus
+étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les
+rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres
+toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants
+et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux
+courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne
+pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et
+les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je
+ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des
+fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons.
+Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage,
+l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens
+et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus
+que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>Nohant, avril 1851.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un
+peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son
+parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici
+par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs
+qui portent des sabots, et boivent leur piquette
+sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne;
+et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins
+n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre
+parfois des caractères solidement trempés et vraiment
+faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se
+serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût
+succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé
+de venir au monde avec la force physique et l'insouciance
+d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait
+d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux
+et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine
+d'environ deux cent mille francs.</p>
+
+<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux
+avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il
+tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait
+comme un véritable laird écossais, partageant son année
+entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation;
+car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à
+lui-même son majordome, son fermier et son métayer;
+même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou
+de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées
+par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté
+en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui
+soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff,
+et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers.
+Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur,
+se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand,
+en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup
+d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin
+de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé
+de dégâts sur sa récolte.</p>
+
+<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait
+bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de
+côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans
+en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque
+bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de
+hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable
+sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise,
+son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens
+bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux
+et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque
+peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus
+belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de
+la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées,
+quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop
+accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas
+moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile
+et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p>
+
+<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en
+jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer
+dans la sphère de cette existence, qui convenait si
+bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient.
+Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont
+ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce
+la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces
+amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes
+ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses
+désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables.
+Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout
+ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait
+ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie
+sans se donner la peine de le contredire.</p>
+
+<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur,
+ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et
+nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition
+invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette
+éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et
+singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive
+et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra
+mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions
+fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber
+tout à coup sous le poids du découragement. Les livres
+dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas
+ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère
+et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues,
+jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui,
+contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait
+l'avenir à ses yeux.</p>
+
+<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor
+avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir.
+Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le
+marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère
+éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné
+ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par
+eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il
+était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée
+et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance
+de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime
+sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris
+intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois
+revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les
+volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit,
+qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique
+de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la
+bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de
+durée.</p>
+
+<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte
+jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère,
+une inertie triste et molle, un grand effroi de ces
+récriminations et de ces leçons dures dont les hommes
+peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui
+le rendaient craintif et repentant devant les reproches
+même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour
+souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile
+à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller
+en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience
+timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce
+combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En
+un mot, le plus grand charme de son naturel était son
+plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y
+trouvait.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser
+le marquis de Morand comme les inclinations studieuses
+de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle,
+il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les
+jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements
+que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur
+à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien
+compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une
+certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance,
+et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il
+était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe
+qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien
+signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie
+paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement
+sa promesse.</p>
+
+<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament
+doux et maniable comme celui du jeune André; et
+le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans
+tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas
+trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez
+se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile
+à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher
+sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays
+natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile
+le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit
+de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à
+sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par
+une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident
+que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas
+du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses
+à affronter.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber
+dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament
+ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon
+vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver
+un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune
+conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions
+pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur,
+malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain
+sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes
+ses idées sur la prééminence paternelle.</p>
+
+<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements
+de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de
+grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos
+dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis
+avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent,
+au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il
+n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et
+mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i>
+d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère
+morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais
+son père.</p>
+
+<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions
+d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement
+le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager
+sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison
+héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique
+le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme
+dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers
+qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres,
+à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités
+que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la
+chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble
+serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée
+de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée
+il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de
+chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait
+un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées
+dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme
+au retour d'une douce pensée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une
+femme selon son coeur venait, depuis quelque temps,
+mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il
+est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans
+cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le
+jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en
+songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances
+et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre
+du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir
+à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il
+éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de
+ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en
+faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p>
+
+<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans
+gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance;
+grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne
+et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un
+fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume
+de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant
+en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il
+s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou
+Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement
+autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de
+sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de
+leurs affaires.</p>
+
+<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se
+dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la
+vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais
+l'espérance se développait avec le désir; et le jeune
+homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à
+sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure
+de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait
+pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André
+en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.</p>
+
+<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon
+un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez
+reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez
+perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des
+métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être
+moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour
+plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait
+souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du
+logis.</p>
+
+<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une
+gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre
+deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique
+assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté
+que par les bergeronnettes et les merles d'eau;
+les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité
+de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au
+garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude
+Charmante.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p>
+
+
+
+<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses
+plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes
+de roman. Les chastes créations de Walter Scott,
+Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent
+chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et
+colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs
+éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient
+à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement
+à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait
+avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur
+de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement
+les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait
+passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans
+pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant
+les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et
+trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour
+les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se
+reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie
+un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de
+débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types
+chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre
+vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer
+au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en
+vain d'attirer et de saisir.</p>
+
+<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter
+partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur
+futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa
+beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer
+sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut
+fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin
+pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:&mdash;Où
+es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt
+ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des
+qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de
+coup de soleil dans la journée.</p>
+
+<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les
+Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui
+sembla voir passer à quelque distance une forme réelle;
+autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec
+une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des
+joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles.
+André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort
+qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre.
+Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la
+rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours
+dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut
+faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits
+ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes
+avec des branches entrelacées et de la terre;
+enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre
+était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix
+pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins
+encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le
+lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit
+d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires
+lui fût apparue comme une chose réelle.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p>
+
+
+
+<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la
+rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté
+à l'aiguille avec des points à jour très artistement
+travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des
+herbes, car il était taché de vert.</p>
+
+<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta
+sur son coeur et en devint amoureux, sans songer
+que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était
+pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p>
+
+<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune
+autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement,
+comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant
+contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p>
+
+<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux
+et chanta deux vers d'une vieille romance:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p>
+<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de
+lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle
+couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille.
+Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation
+d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la
+mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement
+intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle
+arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence,
+et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant
+près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la
+prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque
+fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur
+une petite plage que baignait la rivière, et plantait son
+bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle
+la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs
+reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable,
+les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en
+conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit
+chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs,
+comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre;
+il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite.
+Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus.
+Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute
+la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le
+froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir
+sa belle chercheuse de bleuets.</p>
+
+<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le
+rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler,
+et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher
+ses distractions dans les villes environnantes, fut assez
+inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu
+les bals et les divertissements de la province.</p>
+
+<p>André éprouvait désormais une grande répugnance
+pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de
+ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il
+chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions
+d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le
+gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure
+pour un rêve.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher
+dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et
+de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions
+de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que
+son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première,
+et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina
+à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que
+Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte
+dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui
+serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes
+les ministres de la fatalité.</p>
+
+<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea
+ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs
+dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un
+salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y
+trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte
+bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment
+appréciable seulement pour ceux qui ont nourri
+leurs premières amours de rêveries romanesques, André
+ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la
+rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait
+gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût
+confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes.
+Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui
+lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se
+fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph
+Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p>
+
+<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village.
+Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant
+qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile
+et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé:
+grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et
+une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant
+plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait
+pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait
+dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les
+délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis,
+il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et
+franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en
+tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui
+pût faire rire le mélancolique André.</p>
+
+<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de
+L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de
+Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son
+fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps
+le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant
+souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades.
+Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez
+de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries
+trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait
+pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce
+qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait
+qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre
+compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami
+plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par
+son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa
+conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p>
+
+<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André
+ne pouvait être amoureux. André garda le silence.
+Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt
+amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph
+conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville
+il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces
+précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à
+l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes
+aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son
+ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de
+leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée
+dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé
+vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en
+France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes
+babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons
+espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne
+joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et
+légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de
+l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit
+et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque
+dimanche, plus de deux cents petites commères étalent
+sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de
+soie noire et leur visage couleur de rose.</p>
+
+<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire
+travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne
+saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment
+beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont
+s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du
+pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent
+à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens
+de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette
+ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en
+outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement
+et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être
+en France la beauté n'a plus de droits et de franchises
+que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges
+ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la
+sincérité dominent comme une loi générale dans les divers
+caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette
+espèce de ligue contre l'influence féminine des autres
+classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable
+et fertile en bons procédés.</p>
+
+<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours
+assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la
+ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que
+ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat
+de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut
+égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles
+avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus
+de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises
+d'alentour.</p>
+
+<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une
+seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour
+accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi
+voit-on rarement une belle artisane être farouche au point
+de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait
+presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas
+encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où
+l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion.
+Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer
+les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener
+au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive
+souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un
+second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté
+ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud
+conjugal.</p>
+
+<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là
+comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de
+L... sont généralement pourvues chacune d'un favori
+choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut
+comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a
+pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est
+pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p>
+
+<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne
+fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer
+l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté;
+leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne
+les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre
+à aucune précaution. Aussi les hommes mariés
+ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose
+de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur
+despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques
+on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses,
+avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes,
+impertinentes; mais désintéressées, généreuses
+et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère:
+elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour
+montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et
+blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds
+sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas
+mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière
+et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe
+pas.</p>
+
+<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer
+le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême
+était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer
+de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds.
+André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même
+assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment,
+ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins
+cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>;
+même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i>
+(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en
+jouant très-proprement un quadrille de contredanse
+tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p>
+
+<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup
+dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire
+silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et
+ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La
+beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait
+à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint
+pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix
+douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon
+dans le langage, du moins dans le silence d'une femme.
+Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs
+il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle
+était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André
+ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace
+campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter
+qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager
+la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de
+bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation
+entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme
+bol de vin chaud.</p>
+
+<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti
+avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais
+pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement
+à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez
+jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits
+soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle
+en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour
+traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle
+dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens
+enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne
+en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si
+le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez
+même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied
+en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout
+évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan.
+Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant
+le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui
+un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle
+une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle
+soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme
+vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un
+peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs
+donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez
+dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer;
+votre compliment sera deux fois mieux accueilli.
+Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser.
+Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et
+embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez
+jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se
+moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là
+cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout
+espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute
+de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller
+te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs
+qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs
+épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours
+à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la
+taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets
+auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui
+ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou
+bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu,
+on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on
+sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui
+font des phrases et qui portent des jabots; mais elle
+aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas
+nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui
+pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou
+casser une dent.</p>
+
+<p>André secoua la tête.</p>
+
+<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours
+dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p>
+
+<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de
+son ami Marteau.</p>
+
+<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes
+te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de
+ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières
+dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi,
+je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de
+ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme
+le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que
+la moins prudente se laisse prendre par le vertige et
+tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini
+leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la
+flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux
+acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de
+tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir
+transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je
+veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes.
+Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en
+journée mangent à la même table que nous. Ne va pas
+faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le
+département, dans les grands châteaux tout comme chez
+les bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage
+du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les
+filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme
+(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que
+des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les
+envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire.
+Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches
+et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du
+monde, rien de mieux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La
+grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était
+assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était
+une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie,
+qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation,
+tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui
+lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et
+discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine,
+et partant chagrine. Elle était debout devant une grande
+table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne
+aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu,
+la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses
+coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions
+de leur part.</p>
+
+<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les
+trois filles de la maison, pressées comme une compagnie
+de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même
+brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière,
+placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un
+coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes
+en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à
+elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à
+l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison,
+penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne
+prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux
+visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés
+sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes
+filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux
+de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait
+toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de
+sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les
+animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard.
+Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir
+renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil
+ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le
+regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune
+robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une
+taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles
+démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans
+diaphanes sur un échafaudage plus splendide de
+cheveux crêpés.</p>
+
+<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à
+coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de
+l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations
+d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après
+quelques instants de silence pendant lesquels André salua
+timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le
+regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se
+hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la
+fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant
+d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation,
+et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier,
+moitié humble (note qu'il était important de toucher
+juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait
+très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre
+de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André
+de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil
+garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa
+peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette
+nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il
+n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au
+bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois
+d'avance, on peut y renoncer.</p>
+
+<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette,
+car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis
+qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et
+de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie,
+la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine;
+car elle le regardait maladroitement, à la dérobée,
+en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus
+hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée
+Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles
+disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup
+refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a
+Louisa:</p>
+
+<p>&mdash;Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier
+soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>,
+il ne m'a pas dit trois mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une
+agacerie, prends-en note.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait
+que la petite Sophie n'accaparât l'attention des
+jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien
+l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne
+danse que du bout des pieds; je disais en le regardant:
+Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur?
+ça ne l'amuse pas du tout.</p>
+
+<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien
+près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez
+raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui
+coupa la parole en disant:</p>
+
+<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle
+Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle
+s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation?
+Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais
+voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire
+mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche
+qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il
+n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez
+sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase,
+amoureux frénétique!</p>
+
+<p>&mdash;Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux,
+amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux
+de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis
+à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle
+Juliette; comme....</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire!
+s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p>
+
+<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage
+languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit
+le calme d'un signe majestueux.</p>
+
+<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles,
+dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire
+de qui M. André est amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit
+Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous
+quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez
+pas au sort laquelle de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants,
+dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien
+que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de
+chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière
+va raccommoder le linge du château de Morand,
+le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger
+à la maison, afin certainement de ne pas manger avec
+elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant:
+aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y
+aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler;
+et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière
+un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce
+n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là!
+eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la
+ville, et il les emmène dans sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est
+toujours vous, mademoiselle Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des
+gens aussi comme il faut!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en
+la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme
+comme il faut, selon vos idées.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont
+raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi:
+libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes
+chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous
+font demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands
+torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous
+avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur
+faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous
+rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p>
+
+<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle
+à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p>
+
+<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle;
+nous sommes trop mal élevées pour plaire à des
+gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme
+Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied
+bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se
+donne de plus grands airs mal à propos.</p>
+
+<p>&mdash;Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela;
+Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez
+bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève,
+reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui
+voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda
+André; je ne la connais pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit
+Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p>
+
+<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule
+d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des
+dames les plus élégantes de la ville.</p>
+
+<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence
+de bégueulisme.»</p>
+
+<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes,
+et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité
+avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de
+la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans
+de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était
+le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la
+coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance.
+Le rouge monta au visage d'Henriette en se
+voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice
+de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais
+goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient
+pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour
+à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque
+madame Privat, tournant légèrement sur le talon,
+parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on
+faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle
+se promit d'avoir sa revanche.</p>
+
+<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame
+Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet
+de noces était acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève
+y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle
+lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent
+dans son genre? reprit madame Privat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration!
+moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs
+aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et
+que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles,
+il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend
+qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite
+avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre
+parler légèrement du talent de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant
+le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet
+de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins
+qu'on vient de cueillir, absolument!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph,
+qui venait de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit
+madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs
+seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les
+fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien
+cher et se fane bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets?
+dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un
+mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de
+s'enrichir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit
+Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas
+trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres
+grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler
+tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller
+en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille,
+monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien
+haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent
+misérablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée
+assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses
+paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici,
+comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette,
+est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au
+contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son
+coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle
+Henriette?</p>
+
+<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la
+grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes
+est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant
+des semaines entières à tous les petits secrets des
+maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre
+occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que
+de colporter de famille en famille les observations malignes
+qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales
+domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne
+rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez
+leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur
+fera les frais de la chronique dans une troisième
+maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes
+se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes
+et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes
+sortes de ménagements et d'égards.</p>
+
+<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise,
+et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain,
+d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter
+au moins les injures directes, et battit en retraite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea
+le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur
+un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le
+proverbe ne ment pas.</p>
+
+<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées
+sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le
+nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat
+lui avait honteusement marchandé une couronne de roses
+qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir
+de Paris et payée fort cher.</p>
+
+<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était
+bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant
+le talent de la jeune fleuriste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne
+dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que
+vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais
+personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève:
+une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant
+peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois
+dans sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra
+un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie
+de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p>
+
+<p>&mdash;Des romans! appelez-vous des romans ces gros
+livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout
+pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous
+ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit
+des livres latins?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph.
+Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le
+disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il
+faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis
+que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas
+oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté:
+c'est elle qui sait ce que c'est!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph;
+de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est
+aussi bonne camarade que la première venue.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade
+avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans
+ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand
+elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux
+et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser,
+et elle chante mieux avec son gosier que vous avec
+votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle
+propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas
+qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans
+hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent
+qu'on ne pense qu'à eux!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle
+un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou
+dans les boutons de ses fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait
+épouser une femme comme elle? Un beau mari pour
+elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales
+et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs,
+vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière
+pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir
+les femmes qui n'aiment rien.</p>
+
+<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en
+haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle
+aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs,
+comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la
+voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui
+lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite
+marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure
+de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller
+dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne
+soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est
+elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup,
+et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie
+qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de
+la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières,
+lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit
+Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles,
+que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles
+toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui
+passait à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph,
+qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner
+dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à
+consoler mon ami André.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux;
+adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage
+au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme
+jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué
+leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du
+monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici,
+j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire,
+en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait
+Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept
+heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me
+regarde-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez;
+allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne
+danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon
+André commencera tout de suite à soupirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau?
+quelle proposition me faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous
+de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je
+croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses
+semblables!....</p>
+
+<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener
+Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment?
+Est-ce une conduite honnête?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme
+moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse
+la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce
+que vous ne répondriez pas d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme
+de moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix;
+puis il reprit d'un air très-sérieux:</p>
+
+<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez.
+Quand même André, qui est le plus vertueux des
+hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la
+vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise
+par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal
+de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André
+et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas
+une intrigue qui les mènera loin?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur
+sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle
+n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira
+quelque part avec moi.</p>
+
+<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une
+pomme.</p>
+
+<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette;
+elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur
+Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour
+nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous
+cela pour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui
+m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes
+d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de
+vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph
+Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses
+les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer
+beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de
+corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette,
+en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la
+ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la
+rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur
+n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié
+pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter
+quelque galant.</p>
+
+<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la
+décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste
+ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer
+que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p>
+
+<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à
+André, le mena faire un tour de promenade dans la ville,
+et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette
+arrivées.</p>
+
+<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé
+derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère,
+qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui
+disant:</p>
+
+<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales,
+tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand
+tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet
+de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens,
+vois!»</p>
+
+<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux
+jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph
+faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les
+faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs
+sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces
+fleurs-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton
+précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne
+veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne
+pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait
+trop luisant, la mousseline serait trop transparente;
+oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est
+que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en
+trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc
+que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse
+odeur qui s'en exhalait.</p>
+
+<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et
+il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans
+ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p>
+
+<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes:
+elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une
+taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite
+à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était
+très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus
+pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et
+quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme
+très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de
+son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette
+n'était pas non plus là même que celle des grisettes de
+son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car
+elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans
+toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin
+noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de
+foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible,
+faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire
+les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes
+de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une
+grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles
+ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais
+elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par
+une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet
+parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur
+semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle
+entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure
+tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même
+avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour.
+André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il
+possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des
+pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes
+rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante
+comme celle de ses compagnes, était ample et flottante;
+mais elle dessinait une ceinture dont une fille de
+dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et
+blanche on devinait des épaules et des bras couleur de
+rose.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier
+la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais
+Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p>
+
+<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien
+pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès
+de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en
+ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter
+sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma
+gibecière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les
+feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un
+rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait
+de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines
+figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à
+m'en tenir les côtes en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit timidement André, autant que mon peu
+de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce
+sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe
+aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce
+que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines
+bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et
+qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur
+beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur
+repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé
+quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes
+ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais
+c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont
+fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher
+d'en faire autant!</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit,
+répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang
+de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Auprès du château de Morand, répondit Joseph.
+Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet.
+Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau
+est presque toute cachée par les roseaux et les joncs;
+cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit
+André.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas
+où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les
+bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez
+pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où
+vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent
+jusque par-dessus la tête.</p>
+
+<p>&mdash;La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois
+il y avait un château à la place de cet étang. Une belle
+nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain,
+voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les
+fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place
+une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans
+enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que
+dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit
+percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres
+que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain
+que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage
+comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les
+marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable
+du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt
+que de l'y faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève.
+Est-ce bien loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie
+de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore
+trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller,
+mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; c'est trop loin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval
+à la patache, et...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières!
+menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de
+Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel
+plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec
+nous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je
+crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins
+reconnaissante, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit
+Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux
+pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y
+viennent?</p>
+
+<p>&mdash;Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont
+sous la garde de leur frère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras
+sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie,
+maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe
+qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers?
+Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille!
+Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez
+donc la décider.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes
+les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p>
+
+<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras
+sous celui de Geneviève en lui disant:</p>
+
+<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta,
+en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis
+causer qu'avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque
+vous le voulez absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà
+comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser
+des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes
+pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner
+sa parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève.
+Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais.
+Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez
+auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là
+sont un peu étourdies: elles s'amuseront,
+elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce
+temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce
+vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et
+sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez,
+et je vous en saurai tout le gré possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai,
+ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma
+parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau;
+tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes
+de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous?
+Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre
+tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre
+en quête d'une seconde voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers,
+dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph.
+Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu
+ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant
+préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant
+aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer
+aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p>
+
+<p>&mdash;Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p>
+
+<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins
+de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer,
+tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous
+les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève:
+c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette,
+qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la
+société.</p>
+
+<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna
+son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris
+pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p>
+
+<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de
+toucher la main d'André: c était la première fois de sa
+vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement
+son parti et montra une gaieté douce qu'elle
+n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p>
+
+<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la
+fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève
+passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles,
+il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent
+qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien!
+moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de
+ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a
+pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p>
+
+<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette,
+s'approchant de Joseph, lui dit:</p>
+
+<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un
+mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention
+à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en
+ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à
+une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà
+jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher,
+car vous savez bien que je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette,
+gonflée d'orgueil et de contentement.</p>
+
+<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit
+danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant
+la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer
+d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il
+avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et
+laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il
+s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure
+et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de
+rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas
+de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle
+regardait André avec assez de bienveillance; car il avait
+bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance.
+Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser
+à elle d'une manière générale, il n'en était plus
+de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement.
+Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle
+craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à
+ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie
+à l'aise comme dans son élément.</p>
+
+<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes,
+et dans toutes ces positions où il plaît au hasard
+de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la
+vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer,
+et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre
+le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent
+ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans
+effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu
+de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un
+sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle
+à dominer naturellement les essences inférieures; on ne
+souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même;
+on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était
+Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs
+au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p>
+
+<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas
+mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul
+homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en
+sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin
+parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs
+ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs
+et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales,
+répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises
+et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse
+de chanter une langue que les grands ne comprennent
+pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles
+d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue
+sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle
+pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien
+toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent,
+qui se taisent devant les hommes et qui pleurent
+devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un
+choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux,
+peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans
+cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin!
+Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle
+pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité
+douce et bienfaisante d'une autre génération, et si
+elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre
+siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de
+morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût
+et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis
+que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?</p>
+
+<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un
+sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou
+moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences
+plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les
+moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de
+grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de
+l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes
+sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques
+peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un
+porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur;
+celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse
+au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop
+de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose
+sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander
+où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est
+pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre;
+mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté
+répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi
+à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à
+mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc
+arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.</p>
+
+<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au
+fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres
+conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent
+sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de
+magnifiques poëmes.</p>
+
+<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis
+dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour
+les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les
+quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou
+quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise
+dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le
+moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour
+découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce
+qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les
+fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer,
+à chercher dans l'étude de la nature un moyen de
+perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée
+avec elle, et chaque jour, dans le secret de son
+coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant
+ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre
+science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de
+l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois
+elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais;
+elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait
+pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane
+sur la création. Emportée par les ailes de son imagination
+toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés
+de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait
+sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret
+familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du
+dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et
+lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle
+y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue
+sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme
+à l'aspect d'une soeur jumelle.</p>
+
+<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce
+qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait,
+une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans
+son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les
+maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même
+suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient
+ses compagnes; elle les fuyait, non par haine,
+mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber,
+mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté
+et ses occupations, orpheline, riche par son travail
+au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses
+amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de
+son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle
+supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et
+si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de
+se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa
+prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de
+sa fenêtre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se
+chargeant de demander le char à bancs et le cheval de
+son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers
+neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un
+caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait
+du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise
+humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses
+boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage,
+et le marquis, se promenant d'un air sombre dans
+la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée,
+en jetant des regards effarés sur son fils: «Des
+tranchées! des tranchées épouvantables!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André,
+qui ne comprenait rien à son angoisse.</p>
+
+<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos,
+continua à marcher à grands pas.</p>
+
+<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé
+à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements
+de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p>
+
+<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une
+voix brusque:</p>
+
+<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p>
+
+<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la
+porte en disant qu'il allait le demander.</p>
+
+<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le
+marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p>
+
+<p>André attendit pendant une heure le retour de son
+père, espérant trouver un moment plus favorable pour
+lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le
+marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses
+laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom
+de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions.
+André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé
+du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais
+lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis
+accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte
+des soucis de la journée, ne songea plus qu'à
+se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la
+maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p>
+
+<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce
+qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde
+dorme; je tombe de sommeil.»</p>
+
+<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour
+obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait
+l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs
+que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une
+sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait
+être à ses yeux le jour le plus important de sa vie,
+et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était
+manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait
+partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter
+ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets,
+s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit
+frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère,
+s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le
+bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p>
+
+<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant
+sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il
+attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit
+sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie.
+Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner
+autour du château et passer sous les fenêtres du marquis.
+Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec
+et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement
+graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable,
+et les larges sabots du gros cheval allaient avec
+maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin.
+André était tremblant comme les feuilles du peuplier
+qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore
+sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies
+auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard
+à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char
+à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait
+si bien l'allure de son cheval et le son de ses
+roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta
+le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper.
+C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand
+l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter
+la douce chaleur de son lit.</p>
+
+<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa
+se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait
+à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva
+un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de
+modérer son allure.</p>
+
+<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de
+se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en
+main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait
+sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une
+dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux
+encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure
+en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la
+marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de
+confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se
+chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver
+qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé,
+il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses
+compagnes firent des cris perçants; tous les habitants
+mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.</p>
+
+<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le
+petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève!
+disaient tous les regards étonnés.&mdash;Oui, Geneviève,
+avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc?
+et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»</p>
+
+<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut
+aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour
+s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p>
+
+<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle
+Marteau l'aînée était une bonne personne, assez
+laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à
+causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation,
+et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié
+avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait
+apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait
+avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait
+un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc
+pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette
+réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui
+était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec
+André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect
+le plus profond.</p>
+
+<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on
+dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude
+dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle
+Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne
+enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph
+fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait
+sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il
+était convenable de chercher un dîner et une autre promenade
+dans les environs. André tremblait en songeant
+au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y
+attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André
+est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des
+hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille.
+Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa
+cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant
+nous pour nous faire les honneurs.»</p>
+
+<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles,
+qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours
+dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes
+les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture
+avec Geneviève et ses compagnes.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires,
+une sueur froide se répandait sur tous ses
+membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis!
+car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis
+plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque
+raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances
+le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève,
+qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure!
+et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à
+deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha
+de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et,
+l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras.
+«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme!
+Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera
+jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph
+Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet
+du char à bancs; je passe le premier et je prends tout
+sur moi.»</p>
+
+<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs
+respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée
+triomphale dans la cour du château. Le marquis était
+précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement
+terrible était découvert, le marquis n'avait pas
+quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa
+manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il
+se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre
+plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide
+figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine
+fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant
+qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou,
+l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria
+le gai campagnard, que je suis heureux de revoir
+mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le
+projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont
+si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je
+n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter:
+la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle
+entend parler de vous et de votre beau château, et de
+votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend
+à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une,
+deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence.
+Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va
+embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un
+fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en
+a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous
+voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès
+trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André.
+C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles.
+Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous
+êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de
+France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà
+encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui
+n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir
+votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question
+que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin
+pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre
+fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que
+vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir
+qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même
+voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval
+et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!...
+Et, à propos, comment se porte le boeuf malade?
+Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai
+enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites
+alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez.
+Ce marquis est l'homme le plus aimable du département!
+Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à
+monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir
+le voir.»</p>
+
+<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de
+l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient
+se multiplier par enchantement à chaque période
+de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment.
+La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop.
+Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle
+Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il
+prit pour une personne de la meilleure société; et, priant
+poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la
+salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna
+sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p>
+
+<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien,
+prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison
+avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il
+jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le
+hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce
+qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât
+une fleur sans sa permission.</p>
+
+<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique
+qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père.
+Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications
+d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en
+rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était
+seule avec lui, que le reste de la société était bien loin
+dans le fond du verger.</p>
+
+<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant
+tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à
+adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux
+d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève.
+Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi
+jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après
+boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable
+de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit
+si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte
+Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée,
+l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir
+triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement
+de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son
+père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait
+que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus
+implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc
+avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement,
+dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui
+réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs
+enlevés.</p>
+
+<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement
+en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir.
+La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli
+et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une
+aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment
+eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau
+sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à
+l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement
+les personnes des deux sexes qui reconnaissaient
+humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient
+de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte
+de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait
+à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on
+n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas
+le paraître.</p>
+
+<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges
+et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement
+des natures antipathiques à la sienne, et il est
+très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il
+ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de
+s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas,
+lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs
+féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes
+les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien
+l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse
+et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre,
+dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire
+un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils
+apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur
+paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis
+qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien
+raisonné.</p>
+
+<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien
+traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment
+contre les manières habituelles du marquis envers
+leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau,
+les manières douces d'André, le maintien grave et poli de
+Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner.
+Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée
+reprenant le dessus, elles se répandirent dans le
+verger en caracolant comme des cavales débridées, et,
+sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites
+et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à
+l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève
+et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph
+prenait sa course de son côté pour aller embrasser
+mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux
+espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits
+sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de
+ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et,
+décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de
+fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite
+ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son
+exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et
+firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer
+le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher
+de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât
+et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts
+qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après
+y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique,
+au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant
+de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever,
+elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers
+et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien
+suspendues, que le marquis lui-même avait courbées
+en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les
+connaisseurs.</p>
+
+<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées
+dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i>
+en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais
+il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette,
+et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager
+avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs
+il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla
+droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs
+et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison
+dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il
+revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva
+personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit
+apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands
+bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés
+avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là
+leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le
+marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son
+long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas
+d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi,
+dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini
+de dévaster son verger.</p>
+
+<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les
+précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent,
+assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil
+ivrogne.</p>
+
+<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de
+la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son
+vin!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne
+pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle
+qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est
+dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si
+bien, l'aimable homme!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main
+du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se
+réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser
+les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans
+quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand
+feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de
+Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir.
+Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil
+était couché, on parla de retourner à la ville; la patache
+de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il
+l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit
+Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge
+des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite;
+car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela
+tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés.
+Va-t'en vite.»</p>
+
+<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses
+compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était
+à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à
+bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque
+monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant
+d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le
+garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait
+subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente,
+Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il
+chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était
+désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la
+ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir
+tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité
+apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon
+monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer
+est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence
+demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre
+s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui
+pouvait prévoir...?</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis
+quand? est-il bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux,
+il y a plus de deux heures! il doit être à présent
+auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de
+rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement
+d'un événement qui devait les transporter de colère.
+Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au
+départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du
+marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui
+faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un
+autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable.
+Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant
+sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre
+un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à
+pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade
+de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des
+bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient,
+et Henriette en fureur faisait de durs reproches à
+Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne
+grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude.
+Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les
+pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable
+marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci,
+enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet,
+fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être
+dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la
+noce,</i> etc.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles
+Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre
+les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard,
+faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant
+laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit
+pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant
+ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix
+de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons,
+et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé
+aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout
+de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient
+le haut de la colline. Henriette voulut raconter la
+malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion,
+se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un
+plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient
+bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées
+dans le verger.</p>
+
+<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis
+est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous
+oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop
+poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un
+homme, jarni Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer
+silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que
+l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre
+un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons,
+Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement
+la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait
+la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste
+à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p>
+
+<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant
+faire les honneurs de sa voiture à André et achever la
+route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait
+beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa
+place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir
+l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques
+minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André,
+qui se croyait fort en train de dire les choses les plus
+sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui
+dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p>
+
+<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première,
+dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était
+préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de
+celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous
+donc tous les trois à regarder les étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, répondit André, que je ne pensais
+pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et
+vous, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André;
+je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup
+et à propos de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en
+pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai
+bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles,
+vous pensez à quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces
+lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours
+penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder
+sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières
+à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le
+monde: n'est-ce pas Justine?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les
+regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux
+pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait
+penser à des milliers de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine;
+vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les
+étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes
+idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant
+ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre
+n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine,
+attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p>
+
+<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève
+plein d'intelligence, et en écoutant son langage
+toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir
+toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait
+rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut
+donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux
+de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était
+pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces
+lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils
+et de mondes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de
+mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout
+cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore...
+Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p>
+
+<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il
+venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève;
+il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là
+son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il
+descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la
+faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses
+traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir
+sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité
+angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle.
+André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir
+répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:&mdash;«Oui,
+je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage
+et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous
+voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui
+s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p>
+
+<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour
+comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait
+lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p>
+
+<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève
+ici-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse
+être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur
+qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles,
+qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette
+vie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible.
+Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins
+et nos souhaits.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous
+qu'il existe trois personnes au monde qui puissent
+atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous
+de nous trois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même,
+dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant
+je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera
+toujours calme et heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve.
+Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage.
+Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et
+des soleils?</p>
+
+<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa
+vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer
+le système de l'univers, en ayant soin de simplifier
+toutes les démonstrations et de les rendre abordables à
+l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé
+du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait
+rapidement; il y avait des instants où André, transporté,
+lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres
+où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de
+voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève
+chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé
+d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait
+l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais,
+c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses
+pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau,
+qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son
+front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid
+de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son
+grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa
+tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande
+incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses.
+Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une
+terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une
+grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant
+il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque
+paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir
+d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui
+gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle.
+Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et
+fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier.
+Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer
+cette noble nature et la révéler à elle-même.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries,
+et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée
+de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit
+le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il
+remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui
+lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans
+son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier
+son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose
+qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé
+souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins
+nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste
+encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel
+blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude,
+et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser
+l'âme de Geneviève.</p>
+
+<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent
+lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement
+Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la
+revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille
+romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides
+de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint
+un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment
+et à chaque instant semblait s'élancer hors de son
+sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations.
+Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour
+devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait
+cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé
+l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme,
+pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses
+rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait
+autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du
+présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée
+trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité;
+il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire
+à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de
+Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité.
+Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand
+viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre?
+un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait
+déjà sa vie.</p>
+
+<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher
+l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux
+mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré
+lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans
+la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction
+ou devenir fou.</p>
+
+<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un
+des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait
+peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles
+de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il
+se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il
+rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer;
+car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner
+ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir
+Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec
+elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé
+sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le
+savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à
+qui que ce fût.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p>
+
+
+<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de
+prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph
+ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il,
+pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse
+maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce
+pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais
+un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en
+ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions
+à bout. Henriette nous aidera.»</p>
+
+<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement
+son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant
+qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il
+le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p>
+
+<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph
+un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher;
+tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin
+d'aide.»</p>
+
+<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais
+il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son
+désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en
+aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune,
+il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers
+qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite
+rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison
+de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois
+grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour
+et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph
+en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil
+couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que
+<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile;
+mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire
+que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p>
+
+<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et
+de sourire.</p>
+
+<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est
+possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours
+heureux dans mes citations.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André;
+j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me
+sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p>
+
+
+<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier
+de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à
+peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la
+main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait
+pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour
+à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses
+adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu
+arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans
+causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre
+lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique
+du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être
+aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait
+évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et
+d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées
+des grisettes de tous les pays, telles que:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bocage que l'aurore</p>
+<p>Embellit de ses feux, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ou bien encore:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant
+le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage
+comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout
+palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la
+porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait
+pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta.
+Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir,
+s'appuya contre le mur.</p>
+
+<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le
+temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était
+sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible
+émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir
+de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper
+de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité
+de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier
+collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit
+à lire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez
+le bouton, s'il vous plaît</i>.</p>
+
+<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et
+entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée
+de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins
+suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée,
+où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge
+tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte,
+sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était
+placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes
+ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait
+déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à
+son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui
+s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p>
+
+<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras
+où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il
+balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance
+en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule.
+Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs
+et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un
+regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune
+pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien
+cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève
+sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt
+une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur
+le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre
+un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande
+après que j'aurai servi madame.»</p>
+
+<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous
+ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant
+à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop
+bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques
+boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son
+regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en
+s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première
+fois que je vois un jeune homme venir commander
+des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève,
+je reçois très-souvent des commandes de bouquets
+pour les mariages et pour les présents de noces, et
+ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles
+qu'ils veulent me faire imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame
+Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p>
+
+<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita
+un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur
+sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non,
+madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une
+collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent
+d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle
+espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse
+beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris
+sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci,
+que j'attendrai un temps plus favorable.»</p>
+
+<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement.
+La réponse d'André faisait allusion à une aventure
+récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas
+méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la
+bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier
+l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et
+sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui
+me procure l'honneur de votre présence?</p>
+
+<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez
+mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle,
+en m'imaginant que c'était une chose toute simple
+que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne
+qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que
+vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez
+de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir
+jamais que de vous causer une contrariété, répondit
+André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva
+tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord
+de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous
+chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes
+intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p>
+
+<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta
+et resta debout et incertain.</p>
+
+<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous
+ces fleurs roses si rondes et si petites?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant;
+voici des belles de nuit à odeur de vanille, de
+la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je
+vais les mettre dans l'eau.</p>
+
+<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau
+fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant
+ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait
+la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant
+il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert!
+Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant,
+ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville,
+pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi.
+En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à
+trouver ce bouquet trop rouge.&mdash;Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée
+d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles
+calices...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André
+avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse,
+si délicate!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève;
+tous les jours on me demande des choses extravagantes.
+J'avais fait des millepertuis de Chine assez
+jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais
+l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur
+de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que
+devienne la vérité devant de pareilles considérations?
+Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous
+ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs
+dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce
+sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais
+voir si...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André;
+montrez-moi ces trésors.</p>
+
+<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra
+à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement
+faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en
+lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant
+avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses
+ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait
+cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y
+faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement
+parfaites; la nature est plus capricieuse, plus
+sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales,
+et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir.
+Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles
+et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui
+est sur votre fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi
+j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous
+ces pois de senteur?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y manque que le parfum; cependant voici un
+petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines,
+mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de
+gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûr de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en
+une fleur.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien
+sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter
+avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer,
+beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion
+de relever les fautes légères de l'artiste, car il
+sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de
+rendre sa présence désirable.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut
+fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous
+consulter; car vous en savez plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez
+faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement,
+à force de recherches et d'observations, vous
+savez une infinité de choses que je ne saurai jamais;
+mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a
+appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez
+avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté
+parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier;
+avec une heure d'application par jour, vous en
+saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela
+est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne
+puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants
+propos.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques?
+dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite
+et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus
+étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance
+que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si
+bien prouvée?</p>
+
+<p>&mdash;L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant.
+Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut,
+dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de
+famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut
+me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour
+de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher.
+Elle peut me rendre bien malheureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous
+avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée
+de votre propre dignité...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop
+fière.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne
+serait pas celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle
+s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle
+était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et
+qu'elle craignait une réponse trop significative.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne
+me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme;
+quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver?
+Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne
+souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en
+s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous
+demander souvent des conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai
+mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez
+faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai
+une explication détaillée à M. Forez et le prierai
+de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette,
+ou par telle autre personne que vous me désignerez. De
+cette manière, il me sera impossible de vous compromettre,
+et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.</p>
+
+<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un
+ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles
+parlèrent plus vite que sa raison.</p>
+
+<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications
+de vous directement: je comprendrais plus vite et je
+pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance.
+Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir
+vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que
+je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému
+qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est
+pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds
+saluts et en attachant sur elle des regards pleins de
+douleur et de tendresse.</p>
+
+<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une
+chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre
+avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait
+et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux,
+et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait
+joui jusqu'alors.</p>
+
+<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne
+toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même
+comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa
+de son petit châle et alla se promener derrière la ville,
+dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver
+en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de
+ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à
+peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances
+nouvelles que la conversation d'André lui avait
+révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues,
+mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins
+d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait
+déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble
+sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions
+plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces
+impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première
+fois un conte de fées.</p>
+
+<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais
+désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux
+passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire
+à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement
+aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer
+à elle-même; mais elle avait compris instinctivement
+ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée.
+Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui
+avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un
+sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son
+trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis
+une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en
+effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé
+émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune
+homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour
+moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est
+vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour
+le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté
+un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les
+prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute
+la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si
+c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il
+m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite,
+d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il
+m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les
+railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon
+état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que
+mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?....
+Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un
+conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation
+au plaisir d'apprendre la botanique et de causer
+avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi
+de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter
+de ce que vous m'avez donné.»</p>
+
+<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir
+André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et
+les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la
+crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en
+peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion.
+Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite
+et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme,
+qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard
+peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève.
+Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil
+et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans
+les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue
+un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une
+solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards,
+un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva
+joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt
+des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna
+et vit André.</p>
+
+<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue
+si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et
+crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui
+dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si
+ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de
+vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger
+votre promenade.»</p>
+
+<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard
+plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent
+un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur,
+lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise
+de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève
+se troubla et ne put achever, car elle mentait et
+s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré,
+lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda
+en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit
+André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre
+avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec
+lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes
+pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de
+la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin.
+Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister.
+Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux
+sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de
+fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle
+l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait
+tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait
+par une digression sur quelque autre partie des sciences
+naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans
+les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André
+voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter
+au principe des choses, lui expliquer la forme de
+la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère
+sur la végétation, les diverses régions où les végétaux
+peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du
+Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de
+Geneviève.</p>
+
+<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la
+terre est donc bien grande?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je
+vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la
+géographie et la botanique en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et
+puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter
+et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié
+à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du
+livre de la science.</p>
+
+<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un
+rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut
+si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent
+la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de
+ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits;
+ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles
+aperçues par des voyageurs, perdues pendant des
+siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de
+l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent
+le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher
+à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur
+ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme
+intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là
+sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour
+en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de
+l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant
+de son Eve.</p>
+
+<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans
+une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les
+saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des
+sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les
+mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour
+d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient
+des magnifiques voyages de leur imagination pour
+se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs,
+et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un
+peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc
+et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur
+l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement
+entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus
+beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût
+prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p>
+
+<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes
+dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p>
+
+<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder
+sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put
+tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle
+voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il
+allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler,
+heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce
+cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès
+d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune
+professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à
+son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p>
+
+<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs
+heures avec son écolière. Elle travaillait tandis
+qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber
+sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour
+suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait
+sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps
+pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille
+ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait
+à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur
+celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses
+pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses
+diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée
+sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers
+de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement
+de son esprit, une jouissance enthousiaste qui
+transformait entièrement son caractère et devant laquelle
+sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs
+de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant
+elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu
+desquels elle s'était engagée.</p>
+
+<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de
+ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés
+chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies
+d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui
+avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville.
+Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève
+y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières
+distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient
+cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables
+l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en
+raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute
+la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société
+bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des
+mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune
+fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une
+demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur
+de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève
+n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.</p>
+
+<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de
+vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de
+condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à
+son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait
+encore à quel prix.</p>
+
+<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux
+caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire;
+mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer,
+comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de
+questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur
+toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place
+où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord;
+mais le soin que prit Justine de venir se placer
+auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et
+l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner.
+Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva
+d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment
+d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle.
+Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui
+semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise
+compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent
+dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher
+de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier
+quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant
+près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence
+si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter
+d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter
+elle-même et se retira sous prétexte d'un travail
+qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle
+à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un
+visage composé et une espèce de toilette qui annonçait
+une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite.
+Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait
+d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée
+de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais
+Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses
+efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation
+de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air
+triste, en lui disant:</p>
+
+<p>«Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna
+la force de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de
+condoléance.</p>
+
+<p>&mdash;Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'elles se sont conduites indignement...
+Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous
+te vengerons; nous savons aussi bien des choses que
+nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te
+demande vengeance contre personne et je ne me crois pas
+offensée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction
+méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire
+réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je
+sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que
+j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles
+ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance.
+Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état!
+Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te
+serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que
+tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est
+que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les
+unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir
+un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou
+trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous
+aurons notre tour.</p>
+
+<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations,
+qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante,
+et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit
+Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié;
+le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et
+tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il
+faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment
+as-tu fait pour la perdre si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant
+la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais
+vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout
+ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre
+au lit. Je suis un peu malade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te
+quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va,
+Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies;
+tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation.
+Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend
+pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y
+a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose.
+Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu
+boire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je
+ne veux rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i>
+par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc
+été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit?
+Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit
+de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te
+doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on
+te déchire! quelle haine on a pour toi!</p>
+
+<p>&mdash;De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi,
+au nom du ciel?</p>
+
+<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te
+rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on
+disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans
+reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies
+tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles
+dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues
+qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous
+d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si
+haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié;
+on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être
+aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le
+croire; on est si content d'avoir une raison à donner!
+C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes
+sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que
+les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes
+nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous
+tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce
+qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il
+te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera.
+Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis
+n'épousent pas les grisettes.&mdash;Car, après tout, disent-ils,
+Geneviève la savante est une grisette comme les autres.
+Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa
+tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles
+dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à
+la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève;
+je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout,
+qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis
+ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites
+de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de
+s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir
+contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de
+cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint
+pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui;
+on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre,
+et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres
+et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues.
+Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un
+petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura
+beau jeu avec toi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal
+qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi;
+mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez
+pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais
+peut-être jamais sues...</p>
+
+<p>&mdash;Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais
+pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de
+toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait
+servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas
+voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève!
+tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai
+appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur
+table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus
+sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p>
+
+<p>&mdash;Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa
+liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des
+sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après
+tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant
+un mari?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement,
+en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux
+grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue,
+pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as
+eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des
+suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de
+quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra,
+Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu
+pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu
+as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu
+pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi
+ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu
+pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te
+faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et,
+quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un
+amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement!
+pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux?
+Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier?
+Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit,
+parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver
+ta grande réputation de vertu et en même temps écouter
+les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret
+fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault.
+Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui
+ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a
+suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui
+t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son
+bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous
+les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la
+même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas
+bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su
+au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette
+petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte,
+qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une
+hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on
+a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de
+ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué,
+il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait
+à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment
+cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce
+fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à
+madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me
+fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève
+ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de
+danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?»</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais
+n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser
+à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites
+filles?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre
+sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que
+de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais
+je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une
+autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais
+me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette
+Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu.
+Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus
+à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi,
+il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce
+qui s'y passe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de
+prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un
+bon conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en
+l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire
+comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit
+en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur
+pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait
+été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de
+la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain
+plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire
+l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce
+aux yeux du public.</p>
+
+<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise
+d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure
+de son orgueil, les reproches et les consolations de la
+couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les
+basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant,
+Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte
+colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation
+avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour
+grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement
+un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait
+entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province,
+où les plus importants étaient les plus sots, et où
+elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du
+sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était
+bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau
+subitement éclairé du jour étincelant de la science.
+Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles
+aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement
+ce qui se passait au-dessous d'elle.</p>
+
+<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots
+ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable
+à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison
+s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable
+occupée de la défense des justes et de la répression des
+impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles
+et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le
+soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre,
+que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles
+blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains
+étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une
+influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours
+eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait
+jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la
+nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en
+cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue,
+succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur,
+elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses
+réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle,
+et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique,
+ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût
+jamais éclose dans son atelier.</p>
+
+<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques
+et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève
+posa son ouvrage et resta longtemps à contempler
+les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient.
+Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante.
+Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux.
+Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate:
+les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté,
+l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient
+brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement
+la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries
+vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le
+sentiment de la réalité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour
+calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire.
+Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le
+pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus
+sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement
+pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce
+avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son
+débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la
+sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore
+parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs
+des basses classes, ils ne comprenaient absolument
+rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi
+d'autrui.</p>
+
+<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la
+charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau
+monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut
+négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que
+de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs
+qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en
+province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il
+leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu
+que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p>
+
+<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que
+le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation
+de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait
+de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux.
+La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le
+remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer,
+autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations,
+moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû
+lui causer.</p>
+
+<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la
+jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef
+avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie;
+mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint:
+elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.</p>
+
+<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se
+consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence
+qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité.
+Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle,
+et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva
+Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de
+lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie
+que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta
+d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour
+l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des
+herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée,
+et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des
+tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un
+pouvoir infaillible.</p>
+
+<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison
+sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la
+première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration
+naturelle à son sexe lui fit deviner la personne
+qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la
+grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de
+la fleuriste.</p>
+
+<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette,
+et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu
+Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures
+sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se
+décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé
+un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter
+chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait
+presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé
+pour la première fois à sa porte.</p>
+
+<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra
+qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle
+le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la
+chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André,
+dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p>
+
+<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p>
+
+<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade,
+bien malade.»</p>
+
+<p>André devint pâle comme la mort.</p>
+
+<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette,
+je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une
+minute; elle ne manquera de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu;
+mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie?
+depuis quand?... Je vais...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant;
+elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas
+avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance
+que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria
+André.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut
+que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p>
+
+<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur
+sa chaise.</p>
+
+<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant,
+elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est
+morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous
+dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air
+majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à
+Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le
+monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>André, confondu, garda le silence.</p>
+
+<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous
+ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez
+elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous
+<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer,
+soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a
+inventé cette fausseté?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit
+Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté.
+Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je
+sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures
+dans la chambre de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui
+la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable.
+De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre
+Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un
+de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis
+l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;En son nom? dit André, effrayé de l'emportement
+qu'il venait de montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous
+dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en
+colère, car c'est un mensonge infâme.</p>
+
+<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p>
+
+<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire
+que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre
+enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la
+ville, quand les demoiselles de la première société refusent
+de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient
+qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour
+avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses
+égaux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde
+et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu,
+tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera
+sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les
+mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée
+à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en
+suis la cause!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si
+le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son
+repos!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément
+ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous?
+qu'y a-t-il de désespéré?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire? dit André avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous un homme d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez
+un honnête homme, vous l'épouseriez.</p>
+
+<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda
+Henriette d'un air effaré.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p>
+
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est
+celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que
+Dieu vous confonde!</p>
+
+<p>&mdash;Ma réponse! dit André lui prenant la main avec
+force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle
+jamais à m'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si
+elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans
+cela serait forcée de quitter le pays!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria
+André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle
+consentirait à m'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se
+jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en
+voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon
+monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p>
+
+<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son
+père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette
+renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un
+air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation,
+ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.</p>
+
+<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge
+il avait.
+«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer
+de son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient,
+je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le
+sache.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant
+bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits
+de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de
+votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai
+droit à soixante mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma
+bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez
+être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé
+votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous
+je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais
+jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que
+Geneviève ne refusera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est
+malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre
+la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois rêver, dit André en baisant les mains
+d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader;
+j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait
+avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec
+tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme
+de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances!
+Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me
+jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous,
+Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous
+qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi,
+dites-le-moi encore!</p>
+
+<p>&mdash;Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une
+fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si
+on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place
+de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre
+air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un
+peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement
+inquiet...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous
+laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin;
+quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser,
+elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux
+que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la
+rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat
+de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André
+effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant
+et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez
+pas un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée:
+vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien
+la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres
+enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la
+malade.</p>
+
+<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André
+resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble
+et de joie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation
+momentanée lui avait causé un assez violent accès
+de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre,
+et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et
+un peu de faiblesse dans la mémoire.</p>
+
+<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses
+bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible
+tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette,
+toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie,
+du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu,
+dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu
+lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois
+que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait
+sauvée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit
+Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève
+avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même.
+Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une
+grande nouvelle à t'annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon,
+mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour
+aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie
+ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton
+amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il
+s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me
+défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux
+entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa
+jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche;
+de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la
+fièvre, ma chère fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre,
+répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>,
+tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends
+la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette
+heure-ci?</p>
+
+<p>&mdash;M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son
+nom pendant ta maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je
+ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne
+et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter?
+Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez
+moi le soir, il n'est pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur
+l'honneur, Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade
+et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop
+important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et
+tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous
+pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable
+à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme?
+Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de
+si pressé à me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en
+sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p>
+
+<p>&mdash;Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton
+mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise
+en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller
+et recevoir M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on
+est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec
+son futur mari; vas-tu faire la prude?</p>
+
+<p>&mdash;Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève
+avec fermeté; mais je veux me lever.</p>
+
+<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son
+atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât
+ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre
+manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa
+et appela André.</p>
+
+<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges
+et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise
+lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la
+regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette,
+finit par tomber à genoux devant elle.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi
+me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous
+n'avez aucun tort envers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le plus coupable des hommes, répondit André
+en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement,
+et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me
+refusez la permission de réparer mes crimes.</p>
+
+<p>&mdash;Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec
+une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que
+vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de
+Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est
+notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais
+dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies
+dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle
+m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je
+n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas
+que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction
+pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle
+est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que
+d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence
+qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour,
+je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus
+gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu
+es une méchante; tu méconnais tes amis.</p>
+
+<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André.
+Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses
+discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à
+la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête
+à tête.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort
+embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait
+guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla
+tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom
+et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.</p>
+
+<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille,
+d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait
+préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres
+du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection
+véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais
+désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée
+d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux.
+Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de
+délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit
+donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait
+pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la
+disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa
+conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p>
+
+<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce
+que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans
+protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre
+votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle;
+vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau
+me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera
+pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon
+bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence.
+Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce
+n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève
+en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait
+pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait
+peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre,
+sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu
+d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je
+suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup.
+D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés
+pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à
+supporter ses dédains.</p>
+
+<p>&mdash;O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous
+ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais
+l'univers pour contenter un de vos caprices, pour
+vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève;
+avez-vous bien besoin de mon amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé
+avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble
+de si douces heures d'étude et d'épanchement, et
+vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien le contraire, André, lui répondit
+Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main
+qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à
+mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque
+chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et
+soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant,
+pour des leçons de botanique et de géographie? Je
+ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je
+m'engageais au mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du
+monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais
+puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi
+par amour.</p>
+
+<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit
+à peine..</p>
+
+<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement
+de loyauté romanesque pour un sentiment plus
+fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre
+mariage était une chose facile et avantageuse à tous
+deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir
+sans peine. Mais ce mariage sera traversé par
+mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de
+l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne
+vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et
+l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous
+en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de
+tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir.
+Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement
+que je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec
+amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon
+intention.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je
+suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous
+ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon
+amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne
+me repoussiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite
+pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour:
+vous ne m'en avez jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais
+fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je
+n'avais que vous au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après
+un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous
+tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en
+demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous
+aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et
+puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous
+ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez
+comme moi, sans pouvoir le dire.</p>
+
+<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite
+elle lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les
+premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous
+paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites,
+que je me suis presque imaginé une ou deux fois que
+vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin
+et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours
+paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer
+une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu
+vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie
+d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p>
+
+<p>&mdash;Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à
+votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous
+avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais
+donc pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant;
+comment voulez-vous que je réponde à cela? je
+vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais
+le maître autant que la leçon...</p>
+
+<p>&mdash;Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la
+science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un
+coeur bien calme...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce
+reproche-là. Que vous disais-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous aviez presque deviné mon amour dans les
+commencements; et qu'ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air
+grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez,
+c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu
+et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai
+vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées
+de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez
+mieux connue.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous
+ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que
+j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et
+que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain,
+c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez
+pas depuis combien de temps je vous aime, et combien,
+sans cet amour, je serais resté malheureux.</p>
+
+<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif
+de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui
+peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le
+jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la
+rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour
+elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p>
+
+<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une
+personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu
+lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman
+qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres
+avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans
+votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur
+d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus
+doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus
+beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est
+que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure
+pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour
+n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile.
+Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre
+ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme
+à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant,
+il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le
+jour où vous lui diriez:&mdash;J'ai compris.</p>
+
+<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où
+il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la
+pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde
+nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager
+son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p>
+
+<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je
+n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous
+de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le
+mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez,
+mon coeur essaiera de vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant,
+les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour
+recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est
+que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou
+non.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous
+adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je
+demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de
+raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur
+calme que vous craignez de perdre en aimant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant
+doucement les mains brûlantes d'André; mais je
+vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi
+qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné;
+j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel
+parti prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas
+seulement un peu de compassion?</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit
+Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p>
+
+<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque
+Henriette rentra.</p>
+
+<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la
+sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André.
+Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans
+toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est
+pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise
+langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie!
+quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as
+encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se
+conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne
+souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur
+ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis
+donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter
+quand il parle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit
+Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras
+de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois,
+Henriette?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi,
+Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer
+cela, puisque te voila bientôt marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te presse pas tant de me faire ton compliment,
+ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle;
+c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si
+nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester
+amis comme nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce
+que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce
+que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p>
+
+<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la
+rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de
+Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en
+se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien
+avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée
+que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre
+sans oser parler.»</p>
+
+<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève;
+elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les
+offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès
+d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la
+main d'André en signe d'adieu.</p>
+
+<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez?
+s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple!
+vous ne vous aimez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève
+en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en
+tremblant malgré lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De
+beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p>
+
+<p>&mdash;Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce
+que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette
+ira le dire demain dans toute la ville!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera
+un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus
+de poids à la nouvelle de notre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien
+signer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait
+dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout
+à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Par amitié seulement, répondit Geneviève en se
+laissant embrasser.</p>
+
+<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine
+ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva
+dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu
+l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet
+instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible.
+Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard
+était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait
+pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle
+ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle
+de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur
+la terre auprès de moi?»</p>
+
+<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse,
+le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit,
+ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité
+d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées,
+à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se
+réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus
+enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle
+et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître.
+Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même.
+L'enthousiasme d'André, les palpitations de son
+coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme,
+avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.</p>
+
+<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les
+paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné,
+lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle
+désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle
+avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont
+elle craignait de n'être jamais capable.</p>
+
+<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève
+s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau;
+elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde,
+qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la
+sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le
+poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions
+en s'habillant le lendemain; et en comparant cette
+matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui
+avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de
+la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce
+et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après
+tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même
+aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il
+lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour
+me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi
+refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il
+en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit
+mieux juger que moi de l'avenir.»</p>
+
+<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant
+devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité
+et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre;
+là elle contempla de près ses joues fines et transparentes
+comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut
+qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle,
+mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou
+de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir
+vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il
+faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur
+de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il
+avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre
+lui et Joseph, et tous les autres!»</p>
+
+<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant
+de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées,
+et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était
+levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans
+la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut
+tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé
+pour l'appeler.</p>
+
+<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber
+son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que
+fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève,
+crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa
+chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier
+mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur
+d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut
+toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait
+jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours,
+comme les grisettes de L..., avait empêché André
+de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette
+nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève
+devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et
+lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en,
+lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez
+dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La
+nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais.
+Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée
+sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à
+regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse
+rose y était négligemment couchée au milieu des outils
+qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et
+Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier
+avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André
+qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans
+une sorte d'extase.</p>
+
+<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle.
+A quel jeu jouons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre.
+A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée
+avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a
+chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil
+en a coloré les feuilles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit
+Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon
+de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a
+donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler
+et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc
+cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit
+André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature
+rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle
+grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans
+l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail!
+quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc
+pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent
+un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Les demoiselles de la ville me font présent de leurs
+plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec
+de la gomme et de la teinture...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me
+le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas
+votre bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est
+en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à
+vous en la faisant.</p>
+
+<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure
+une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la
+saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand
+il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait
+ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule
+ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p>
+
+<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.
+Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne
+s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de
+sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève,
+disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève
+comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent
+en secret. Après lui avoir révélé les lois de
+l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la
+poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer
+à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation
+fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève
+saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour
+elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait
+souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel.
+Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus
+belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection,
+d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais
+cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore
+et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle
+apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait
+plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux
+bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme
+dans cette âme virginale, et reçut dans son sein
+les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p>
+
+<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux
+la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève.
+Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et,
+au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une
+exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe
+de joie ou d'approbation.</p>
+
+<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette;
+vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre
+ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose
+la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable
+d'idée avez-vous eue là!</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence
+que vous y mettez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en
+suis fort contrarié, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous
+ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez
+réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André?
+n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André
+amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue?
+est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la
+voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une
+franchise un peu brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends
+maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et
+je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une
+fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste;
+mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!...
+Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos
+galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de
+m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est
+ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité!
+Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph;
+adieu, adieu pour toujours.</p>
+
+
+<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se
+promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André.
+Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il
+passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à
+courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de
+joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit
+un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée,
+et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le
+jardin voisin.</p>
+
+<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive?
+Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de
+toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit André avec candeur. Quelle
+question me fais-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme,
+à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps
+d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu
+quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui
+faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que
+tu auras seulement le courage de lui en parler?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de
+cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un
+petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir
+au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins;
+mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est
+dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton
+père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres
+enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des
+enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras
+pas de quoi les élever convenablement, et que la misère
+te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira
+du coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera
+le courage de supporter toutes les privations, toutes les
+souffrances...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu
+parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apprendrai, s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Et Geneviève l'apprendra aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je travaillerai pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession
+tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la
+médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques?
+Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un
+sillon droit avec la charrue?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je
+n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne
+suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu
+que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Essaies-en, et tu verras.</p>
+
+<p>&mdash;Je compte en essayer.</p>
+
+<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p>
+
+<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête!
+s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je
+penser que tu prendrais au sérieux la première occasion
+de plaisir offerte à ta jeunesse?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu
+croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans
+prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais
+fait!</p>
+
+<p>&mdash;On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit
+Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni
+l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde
+le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir
+d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant,
+et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi
+que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable
+jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la
+moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y
+a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends
+rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation.
+Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois
+plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez
+pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble
+là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras,
+je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne
+de le faire.</p>
+
+<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution
+de son ami; il le quitta pour aller faire la paix
+avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André
+en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore
+tonné.»</p>
+
+<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des
+amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la
+passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour
+cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il
+fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André
+renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui
+eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore
+impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent
+de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre
+fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour
+aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride
+de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait
+à peine jour, André ne reconnut pas son père au
+premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p>
+
+<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me
+semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous
+êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter
+votre chapeau devant votre père.»</p>
+
+<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis
+lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p>
+
+<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui
+ne souffrait pas de réplique.</p>
+
+<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit
+son père jusqu'à sa chambre.</p>
+
+<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement
+sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p>
+
+<p>&mdash;A L..., répondit André timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous tous les matins?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Où passez-vous toutes les après-midi?</p>
+
+<p>&mdash;A la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph
+et de la chasse, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre permission, monsieur le savant, vous en
+avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse.
+Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit
+sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier
+dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p>
+
+<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita,
+rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à
+double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la
+chasse.</p>
+
+<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et
+finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure
+aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer
+de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui
+donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition
+du marquis.</p>
+
+<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et
+rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le
+premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit
+fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui,
+croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa
+puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la
+tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme
+d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se
+trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un
+se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir
+désobéi.</p>
+
+<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour;
+et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L...,
+quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent
+seulement.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui
+dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il
+faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais
+j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p>
+
+<p>&mdash;Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis
+d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de
+toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p>
+
+<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à
+la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied,
+et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature
+le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent
+pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena
+dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur
+une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure
+du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père
+le mena voir tondre des moutons.</p>
+
+<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son
+inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant
+du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre.
+Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne
+prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le
+hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève,
+et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et
+de douleur.</p>
+
+<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous
+l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière
+supposition avec raison et avec désespoir. Si vous
+étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des
+nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs
+de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque
+vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner
+les tourments que j'endure! O André! quatre jours
+sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»</p>
+
+<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation
+la consigne de son père, et courut à travers champs
+jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées,
+les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne
+l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant,
+il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon
+en la serrant contre son coeur.</p>
+
+<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi
+de t'avoir fait souffrir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle;
+quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne
+vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment
+pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci?
+Je vous vois et je remercie Dieu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à
+André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il
+aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni
+son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à
+Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des
+jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de
+cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis,
+soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille
+de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait
+à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt
+fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du
+château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes
+de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances
+paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua;
+il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre
+son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le
+plongea dans le découragement et l'inertie.</p>
+
+<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève
+toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour
+excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il
+éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique
+à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à
+lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin
+égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements
+et les impatiences de l'amour. Il ferma les
+yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six
+lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa
+journée.</p>
+
+<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un,
+fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche
+traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter,
+comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph
+se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix
+tremblante l'appela par son nom.</p>
+
+<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette.
+Que signifie cela?»</p>
+
+<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant
+dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard,
+voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p>
+
+<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle
+en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je
+suis Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève! Au nom du diable! comment cela se
+fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi.
+André est sérieusement malade. Il y a trois jours
+que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre
+qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette
+sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer
+de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en
+heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour
+devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi
+et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes
+son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin
+de vous...</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en
+prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce
+que tout cela?</p>
+
+<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant
+autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se
+mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents
+et jurant contre son domestique et contre lui-même à
+chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne
+de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève
+était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle
+était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph
+fut attendri.</p>
+
+<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne
+se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est
+vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en
+croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle
+avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le,
+et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous;
+le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai,
+je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle
+en posant sa petite main sur la main rude du cavalier;
+s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon
+nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p>
+
+<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent
+malgré lui.</p>
+
+<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous
+souffrirez trop. Venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du
+diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la
+métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer
+de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart
+d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne
+vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour
+le quitter et vous ramener avant le jour.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends
+Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir
+ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous,
+ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, dit Geneviève.</p>
+
+<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle
+pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses
+bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite
+il monta adroitement sans la déranger, et piquant
+des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une
+petite place, son malheur le força de passer sous un des
+six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant
+d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui
+venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications
+un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir
+d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement
+auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître
+Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné
+rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en
+croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force
+de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était
+déjà trop loin pour entendre.</p>
+
+<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait
+sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais,
+peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans
+l'espoir de s'en débarrasser.</p>
+
+<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p>
+
+<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre
+circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une
+semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec
+un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose
+aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais
+elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras
+autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un
+homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir
+si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de
+la nuit.</p>
+
+<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu
+haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p>
+
+<p>&mdash;Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit
+Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation
+d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié
+pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez
+tout seul, lui demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph,
+et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur,
+nous sommes déjà assez malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph
+au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes
+le dos de ce pauvre François; savez-vous que la
+course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie
+à pied que de surmener François.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il
+va bien doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué.
+Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que
+la rivière sera forte.</p>
+
+<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais
+quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta,
+et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour
+garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa
+d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux
+de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver
+ses petits pieds.</p>
+
+<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser;
+François commence à perdre pied, et le brave garçon
+n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux
+personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais
+déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire.
+Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite
+et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop
+sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se
+diriger tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici
+la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le
+chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la
+vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p>
+
+<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation,
+se mit à la nage et gagna un endroit moins profond
+où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles
+difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il
+avait perdu le gué.</p>
+
+<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je
+ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons
+aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Allons tout droit, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François
+s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais
+où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables
+d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle
+Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à
+écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;Retournons en arrière, dit Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous
+faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme
+en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur;
+il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p>
+
+<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit
+distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à
+découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller.
+Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours
+chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités,
+et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même
+les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger
+de se noyer au premier mouvement que ferait son
+cheval.</p>
+
+<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti;
+il ne fait pas chaud ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph,
+avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p>
+
+<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit
+de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions
+affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe
+se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p>
+
+<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main,
+Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il
+parle de l'autre quelquefois avec André.</p>
+
+<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa
+robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture.
+François se remit courageusement à la nage, avança
+jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur
+ses pas.</p>
+
+<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit
+Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p>
+
+<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué
+et parvint glorieusement au rivage.</p>
+
+<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant
+un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la
+jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne
+put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah!
+cette petite jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que François a de fameuses jambes, répondit
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève
+avec un accent si sincère et si pieux que Joseph
+se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré,
+son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser
+à sa jambe et sentit comme une espèce de remords
+de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph
+voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait,
+et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers;
+mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards
+et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le
+bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p>
+
+<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici?
+vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai
+m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je
+vous attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée
+par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque
+<i>meneur de loups!</i></p>
+
+<p>&mdash;Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au
+diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le
+métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là
+n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne
+peuvent pas les effrayer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai
+d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour
+de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p>
+
+<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph
+sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes
+du pâturage.</p>
+
+<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir
+comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait
+jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement
+pour moi, mais elle ne le ferait pas de même.
+Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p>
+
+<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au
+château de Morand.</p>
+
+<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie
+à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit
+auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez.
+Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse.
+On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la
+voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne
+pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager
+son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il
+se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il
+lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève;
+mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait
+devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être
+cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la
+tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant
+André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève,
+et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes
+arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une
+masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux
+oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres,
+et projetait des lueurs obliques et tremblantes
+sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la
+nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal
+d'une certaine impression désagréable en passant auprès
+d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se
+trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de
+ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes
+ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique
+lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses.
+Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux
+poétiques; il en rougissait au contraire et cachait
+ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil,
+ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et
+surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la
+métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i>
+apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi
+de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les
+métairies pour empoisonner les étables et faire périr les
+troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque
+soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine
+qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son
+approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui
+en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable:
+plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle
+se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents
+qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune),
+mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement
+qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace
+de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre
+à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf;
+mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est
+le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le
+triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p>
+
+<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions
+effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour
+les repousser, du moins il se sentait assez de courage et
+le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le
+danger.</p>
+
+<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu
+qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui
+fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui
+une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle
+semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper
+l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il
+vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était
+venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui
+s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles
+de la chapelle.</p>
+
+<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de
+la nef; une croix de bois marquait la place où avait été
+l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix;
+elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme
+un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph
+l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève
+dans une attitude si calme, et ne comprenant pas
+l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu
+des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut
+comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler
+cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph,
+Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna
+d'un air inquiet.</p>
+
+<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la
+vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant
+les mains:</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est
+mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle
+s'appuya en chancelant contre la croix.</p>
+
+<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut
+le sauver encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi
+bien la vérité, est-il bien mal?</p>
+
+<p>&mdash;Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du
+médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer;
+c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et
+ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais
+que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne
+pas souvent.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence,
+retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p>
+
+<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses
+mains jointes, dans une attitude de résignation si triste
+que Joseph en fut profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un
+peu de mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette
+nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier
+adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai
+pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si
+je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien
+au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera
+perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à
+vivre.</p>
+
+<p>Joseph le jura.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots
+elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait
+pleurer comme un enfant.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du
+manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée;
+puis elle pria de nouveau et marcha parmi les
+ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph
+devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle
+avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon.
+L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui
+annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p>
+
+<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui
+permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André
+était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de
+Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en
+songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire
+auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors
+elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne
+pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de
+revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint
+si forte que les minutes de son impatience se traînèrent
+comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement,
+jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir
+de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph
+n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne
+voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation,
+et franchit comme un trait les portes du château
+de Morand.</p>
+
+<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs
+étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes.
+On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à
+personne et semblait voler à travers les cours. La vieille
+cuisinière se signa en disant:</p>
+
+<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit
+qui passe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé
+que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître,
+nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière,
+tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière
+et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou
+sainte Sylvie qui vient le guérir.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme
+de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière;
+et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail
+de la grange.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières
+qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette
+main invisible qui rapproche les amants, se précipitait,
+palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en
+eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire?
+Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher
+mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard,
+je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle;
+pensez-vous que je vous en remercie?»</p>
+
+<p>Geneviève tomba à genoux.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée;
+mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu
+que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si
+vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis,
+révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou
+enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez
+de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes
+bras?</p>
+
+<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur
+le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas;
+elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait
+pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du
+curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du
+marquis.</p>
+
+<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se
+mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette
+dehors à coups de fouet!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement
+avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p>
+
+<p>Le marquis recula de surprise.</p>
+
+<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette
+vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la
+détester et d'empêcher André....</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux
+pas entendre parler à une femme comme vous le faites;
+sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre
+cela de moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le
+marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je
+ne la revoie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune
+fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à
+de nouvelles injures.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève,
+refusant avec force de se laisser emmener. Ne
+lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une
+effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a
+reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que
+je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime
+André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable
+de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que
+vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous
+craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai
+derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière
+fois... Après, vous me chasserez si vous voulez,
+mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant
+homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait?
+Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce
+que je vous demande.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux
+et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du
+marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues
+baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans
+l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule,
+et cette sublime expression que la douleur donne aux
+femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa
+que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer
+de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher
+voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste
+envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas
+André?</p>
+
+<p>&mdash;Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère
+augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération
+des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le
+pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette
+impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas
+m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.</p>
+
+<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba
+dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria
+celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête
+fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais,
+tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses
+poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva
+Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand,
+stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais
+Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille
+qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant
+entre lui et M. de Morand:</p>
+
+<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous
+raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir
+de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais
+le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter,
+fût-ce par mon père! entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette
+scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis,
+votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la
+volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille
+pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec
+le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous
+aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir
+est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder
+quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec
+cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du
+lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit
+de mort d'un chrétien.</p>
+
+<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses.
+Il était capable de chanter des chansons obscènes au
+cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main;
+mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village
+le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au
+monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa
+première communion.</p>
+
+<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous
+sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je
+lui ferai des excuses demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis
+d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à
+demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre
+ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout
+sera fini.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin;
+votre fils éprouve réellement du soulagement à
+son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu
+de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa
+situation.</p>
+
+<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui
+avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver
+la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de
+Geneviève, une expression de joie enfantine commençait
+à se répandre sur son visage affaissé. La main de
+Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il
+eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les
+personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore
+confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril:
+«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en
+prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers
+son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée,
+moitié heureux, moitié colère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en
+criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé
+d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade.
+Remerciez Dieu avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Geneviève!... dit André en regardant alternativement
+le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui,
+Geneviève et Dieu!</p>
+
+<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent
+un religieux silence. Le médecin plaça une chaise
+derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire
+asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps
+en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude,
+et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa
+main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se
+retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se
+lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la
+cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau,
+lui adressait avec les yeux et le geste la muette
+injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André
+retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la
+crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible
+d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse
+veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas
+et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là
+comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à
+s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence
+menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de
+séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait
+rien à son journal, qui avait bien six mois de
+date, et de temps en temps tombait dans une espèce de
+demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets
+et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit:
+tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval
+loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant
+lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André
+suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et
+laissait voir sa jolie petite jambe.</p>
+
+<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort
+pour chasser le démon de la concupiscence des voies
+saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait,
+à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge
+du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de
+l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux
+de deux chats qui guettent la même souris.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la
+clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les
+feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec
+les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir
+étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes
+et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.</p>
+
+<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait
+tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété
+de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête
+auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux,
+dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre,
+reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu,
+qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les
+séparer.</p>
+
+<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé
+son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble
+une consultation à voix basse. Le médecin se leva
+sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de
+son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha
+alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée
+pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle
+écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné;
+puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph
+se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il
+s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils
+et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p>
+
+<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer
+la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait
+pu agir trop violemment dans quelques heures sur
+les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls.
+La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre
+fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En
+effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et
+sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a
+demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche
+auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu
+en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur,
+et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment
+trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie
+des causes purement morales; je vous déclare que vous
+pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez
+pas que je donne mon consentement au mariage;
+j'aimerais mieux le voir mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin;
+mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la
+violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce
+cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p>
+
+<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre
+autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait
+osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient
+de lui résister. Dans la crainte de perdre son
+fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence;
+mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève
+une haine implacable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée.
+Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et
+tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève.
+La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et
+quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant
+cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa
+destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur
+que son mariage avec André inspirait au marquis;
+elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans
+cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement;
+mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son
+amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient
+conduite auprès de son lit. La figure, les menaces
+et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le
+souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était
+bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été
+injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite
+exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain;
+elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes
+si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se
+vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux
+et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle
+épousait André malgré sa défense.</p>
+
+<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là.
+Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André;
+elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et
+distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la
+quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile,
+appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans
+le coeur de son amant la même incertitude que dans les
+événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux
+avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et
+mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait
+déjà du passé.</p>
+
+<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner
+à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient
+fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup
+d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse
+excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la
+hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités
+du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait
+sans la comprendre et la contemplait tout ravi,
+comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia
+donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur
+les dispositions du marquis et sur le caractère d'André.
+Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination
+de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna
+sur ces deux questions si importantes pour elle les plus
+cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser
+son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque,
+et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée
+en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que
+cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre
+ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait
+dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir
+à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui
+avait versé dans le coeur.</p>
+
+<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt
+singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une
+étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait
+parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce
+moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour
+la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé
+entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était
+venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle
+avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement
+au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la
+trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son
+père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p>
+
+<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti,
+la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait
+dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph
+s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument
+que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande
+consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son
+coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la
+cruauté de son père avec désespoir.</p>
+
+<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié
+de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p>
+
+<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible.
+Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée
+à jamais.</p>
+
+<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui
+mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang;
+pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p>
+
+<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p>
+
+<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il.
+André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais
+un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais
+pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon
+sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous
+que pour ma propre soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève
+en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà
+bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine.
+A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce
+à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes.
+Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès
+d'elle, et je vais la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure
+prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse
+qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour
+combien de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je
+reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André
+va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle
+et les yeux levés au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph.
+Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous
+le faire mourir de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est
+une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade,
+qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt,
+plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis
+vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des
+prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis
+peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il
+m'oubliera.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph
+d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que
+je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève,
+pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas
+fâchée contre André?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève
+avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui
+faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je
+l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui
+apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce
+malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes
+qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que
+notre mariage est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune
+indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer
+et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais,
+du moins d'après mon conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les
+épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté.
+De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables
+pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles
+n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur
+et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et
+André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le
+braver de loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à
+implorer un homme comme le marquis de Morand, ni
+m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je
+n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets,
+car André ne serait ni tranquille ni heureux après
+un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la
+douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer
+à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps
+encore... André n'a contracté aucun engagement envers
+moi.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève
+se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph,
+l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait
+de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée;
+il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable
+pureté.</p>
+
+<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la
+main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni
+romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le
+savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez...
+Je n'ai donc rien à dire...»</p>
+
+<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque
+chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha
+à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et
+son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta
+sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait
+en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes
+palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa
+table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le
+fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore.
+Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau
+sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien
+la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir
+le bonheur!»</p>
+
+<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle
+vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de
+ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait
+son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger;
+et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette
+visite.</p>
+
+<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume,
+Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement
+une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma
+chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à
+préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une
+chose</i>.»</p>
+
+<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p>
+
+<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à
+peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite
+n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes
+devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les
+<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi,
+qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André
+à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise,
+tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à
+ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester
+avec lui et de me laisser Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda
+Geneviève avec un dédain glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es
+une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas
+l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler
+les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour
+toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu
+serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends
+tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse
+pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à
+ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la
+peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant,
+et mes yeux valent bien les tiens...</p>
+
+<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules
+et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua
+Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus.
+Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois
+galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de
+toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici
+demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme
+il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous
+ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de
+croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph
+Marteau... Mais sache que ce galant aura avec
+lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée
+du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu
+parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en
+soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore
+le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir
+de pis-aller.</p>
+
+<p>&mdash;Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près
+de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même,
+et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un
+air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus
+qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma
+porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne
+de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph
+Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée
+sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez,
+je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les
+murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi;
+sortez!</p>
+
+<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie,
+et sa tête frappa rudement contre le pied de sa
+chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite,
+se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux
+et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer,
+elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève
+le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et
+au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p>
+
+<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse
+soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur
+et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle
+et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit
+Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle
+crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment,
+ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais!
+Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme
+tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi.
+Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que
+pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois
+rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève
+en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que
+tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il
+est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de
+toi...</p>
+
+<p>&mdash;De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies
+pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André,
+tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors
+du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard;
+aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas
+manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de
+Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons
+de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma
+pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment
+sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux
+pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin
+tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton
+amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je
+t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance;
+que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p>
+
+<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien!
+c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il
+m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré
+toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois!
+qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà
+qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite
+promenade que vous avez faite ensemble au clair de
+la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph
+n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve
+qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il,
+Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je
+me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais;
+c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...»
+et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte
+que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui
+ferai certainement des reproches pour le beau service que
+m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion.
+En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi
+l'écritoire, Henriette.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette,
+dont les yeux étincelèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais
+rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et
+c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne
+pas la lire avant de la lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret;
+il te le dira, j'y consens.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas
+confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder
+un secret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en
+commençant sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant
+d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour
+avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu
+trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui
+suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée,
+tu ne la liras pas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit
+Geneviève écrivant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; mais enfin c'est une commission bien
+singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable
+à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant
+une lettre de toi? une lettre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une
+lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi
+d'un papier plié?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens
+et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour.
+De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève,
+mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce
+billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi.
+Adieu!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle
+fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André
+aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme.
+«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées,
+la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous
+admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous
+allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents:
+parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous
+avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p>
+
+<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait
+donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien
+douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle.
+J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez
+fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter.
+Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me
+suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait
+donc aussi changer mon sort!»</p>
+
+<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre
+et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût
+vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste,
+et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret
+favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en
+vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur
+sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des
+atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans
+tacher sa joue ni plisser son front.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève,
+tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le
+pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son
+départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps
+vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant
+secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant
+au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir
+d'une espérance morte à jamais pour elle.</p>
+
+<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance
+et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention.
+En voyant la signature de Geneviève, il se troubla,
+eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut
+deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette,
+il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier
+de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans
+songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce
+vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence
+de Geneviève, que quelques feuilles de roses en
+baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les
+eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les
+froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant.
+Puis il courut seller son cheval et partit pour le château
+de Morand.</p>
+
+<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant
+brusquement dans la chambre d'André. André devint
+pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre
+à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à
+l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur,
+et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé
+et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se
+souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements
+que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une
+manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il
+se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la
+lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table.
+André lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai
+partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne
+vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir,
+et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que
+ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été
+obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put
+venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez
+les instructions que je vous ai données hier, habituez-le
+peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer
+à moi. Dites à son père que je le supplie de
+traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la
+sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette,
+elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse;
+sachez, par mon exemple, combien il est
+affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois
+de Geneviève.»
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité
+qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable
+m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce
+n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute,
+André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser
+Geneviève?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser?
+as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance
+de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta
+fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre
+maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans
+l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous
+deux?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève.
+Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais
+de moi-même le jour où je chercherais à en faire
+ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est
+pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort
+pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de
+monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette
+fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons
+Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras
+chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis,
+dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement
+son consentement... ensuite nous verrons
+venir.</p>
+
+<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis
+prêt.»</p>
+
+<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et
+revint.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as
+parlé de ton projet?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en
+ai jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela?
+Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme
+est mon père quand on l'irrite?</p>
+
+<p>&mdash;André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux,
+tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer
+à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je
+suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage
+dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que
+je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir
+vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé
+comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste.
+Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève
+pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade
+pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton
+père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou
+te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de
+lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une
+honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je
+vous demande respectueusement votre approbation, et
+je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon
+bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami;
+si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis
+manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes
+riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on
+parle ou qu'on écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai
+la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un
+domestique après notre départ. Va préparer le char à
+bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André,
+cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir
+clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi
+envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment
+et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier
+une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter,
+il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il
+ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation
+d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette
+de roman.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de
+temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose
+au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je
+n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je
+dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître
+singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même;
+pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut
+que je te dise tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes
+et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison
+pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle
+de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie
+de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as
+bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je
+sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme.
+Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi,
+je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais
+ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à
+présent que le jour de sa première communion.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon
+âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier
+regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait.
+Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une
+heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de
+réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour
+sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!</p>
+
+<p>&mdash;Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende
+si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air.
+C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour
+depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai
+peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon
+devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue,
+désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses
+pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je
+suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu
+peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais
+ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront
+à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque
+à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel
+il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève.
+Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman.
+C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement
+de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la
+séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et
+n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère
+était un singulier mélange de ruse et de loyauté.
+Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait
+de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le
+rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit
+André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence
+dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier
+un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme
+moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter,
+elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux,
+André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André
+sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il
+sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des
+femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de
+l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il
+sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que
+j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance.
+Ce serait mal.»</p>
+
+<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau,
+après avoir passé en un jour par les sentiments les
+plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la
+réconciliation d'André avec Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme
+à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire,
+aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement,
+si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève.
+Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son
+consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai
+tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons
+sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien?
+dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes
+que de parler à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il
+te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous
+les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir
+vigoureusement.</p>
+
+<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à
+nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit
+crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis
+impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement?
+Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre
+honteux.</p>
+
+<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,»
+répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première
+fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son
+père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa
+André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses
+veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent
+le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre
+de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le
+blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment
+de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer
+que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et
+que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien
+m'accorder votre consentement...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se
+contenant un peu, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux
+étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le
+lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis
+d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je
+vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici
+à un an?</p>
+
+<p>&mdash;Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant,
+car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste
+et insensée.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que
+les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus
+hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux
+et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser
+un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire
+bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner
+à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p>
+
+<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des
+dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions
+en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu;
+pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme
+vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort
+si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour
+vous laisser la liberté d'épouser une...»</p>
+
+<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre
+injurier Geneviève. Le marquis le retint par le
+bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations.
+Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien
+une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui
+présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude
+les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus
+simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en
+des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon
+qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand
+vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif
+et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut
+vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité
+que de se charger de vous. Je trouvai enfin
+une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous
+emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre
+araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre
+dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur
+mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre,
+une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la
+première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis
+tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient
+deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie;
+mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet
+avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins.
+Je vous gardai à la maison pendant les années où
+un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre
+les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez
+pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir
+ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était,
+ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus
+laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût
+pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour
+ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait
+ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me
+suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer
+des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez
+des convulsions!»</p>
+
+<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions
+de son père des explications fort prosaïques. Sans parler
+des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient
+pas uniquement attribués à la tendresse paternelle,
+il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume
+de passer les nuits dans la plus grande agitation
+quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux
+fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en
+tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail,
+André avait souvent fait, dans son enfance, le rude
+essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p>
+
+<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant
+ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié.
+Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant
+sa déclamation.</p>
+
+<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et,
+empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper
+les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite.
+Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de
+Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui
+tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule.
+André retrouva, comme par enchantement, le peu
+de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en
+déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la
+justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une
+résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu
+vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait
+trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre
+une lutte quelconque.</p>
+
+<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai
+entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela
+s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est
+prêt; partons.»</p>
+
+<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le
+temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un
+coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et
+André, tout tremblant, songeait à la première journée
+qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et
+qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard,
+à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche.
+Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un
+cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il
+préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et
+André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils
+aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée
+sur ses mains et le corps penché sur une table. André la
+reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour
+d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une
+mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et
+qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à
+la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait
+dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André
+sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança
+et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna
+aux caresses de son amant, tandis que Joseph,
+ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère,
+donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la
+cendre du foyer.</p>
+
+<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André
+appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté
+de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa
+silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les
+grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie
+de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour
+boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus,
+ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul
+voyageur de la patache.</p>
+
+<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être
+connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour
+avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie;
+jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il
+ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un
+dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie
+d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison
+d'événements d'une manière étrange et ridicule. André,
+toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que
+de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux
+pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille,
+approuva toutes les observations de Geneviève, et décida,
+en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret,
+tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait
+chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par
+lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès
+du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches
+légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien
+dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces
+moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance
+d'André à persuader son père; elle ignorait que
+cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait
+pas se ranimer.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles
+de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous
+les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son
+père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre
+le résultat de ces tentatives pour prendre un parti.
+Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir,
+fit faire une première sommation à son père et partit
+pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia
+de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près
+d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il
+eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier
+acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis.
+Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève;
+elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir
+pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva
+un peu de ressentiment contre son amant et ne put se
+défendre de l'exprimer.</p>
+
+<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours
+voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as
+jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me
+voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache,
+il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la
+piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords,
+c'est se condamner dès cette vie aux tourments de
+l'enfer.»</p>
+
+<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que
+d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de
+la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice,
+dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus
+que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à
+genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations
+de Geneviève.</p>
+
+<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était
+femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux
+grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur
+parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour
+appui un amant plus courageux qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal,
+tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour
+moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais
+cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me
+semble que j'en suis capable et que ma destinée était de
+faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber
+dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je
+vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche
+que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps;
+crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il
+tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait
+à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage
+surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces
+moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait,
+et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances
+continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation
+de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence
+de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière,
+qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève
+ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les
+calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une
+publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le
+nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité
+de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses
+fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais
+qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est
+deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des
+fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André
+moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie;
+mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra
+sérieusement.</p>
+
+<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable
+autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite
+de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre
+à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus
+dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette
+reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers
+sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement
+était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme
+assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon
+et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève
+de menaces ridicules. La malheureuse enfant
+perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue
+jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit;
+elle passait les nuits dans une solitude effrayante;
+son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de
+fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis
+qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses
+cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée
+de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid
+de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva
+évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina
+à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir:
+elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève
+ni André, qui était réduit au même dénûment,
+n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André
+l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité
+d'un frère?</p>
+
+<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu
+de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut;
+il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux
+épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi
+sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était
+passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait
+indifférente et presque insensible à ses caresses.
+André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments
+d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et
+rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur
+palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion
+longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le
+feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par
+un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque
+nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante
+mais chaste encore.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes
+et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la
+sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel
+amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la
+nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté
+d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux
+brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du
+moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps
+contre lui-même; il succomba, et Geneviève
+avec lui.</p>
+
+<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla
+qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes
+arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant
+son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes
+et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle
+lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et
+avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne
+pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens
+sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle
+connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe
+de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il
+était capable de se donner la mort.</p>
+
+<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de
+tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit
+qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour
+en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement;
+mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami
+précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait,
+mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses
+bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble
+sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir
+était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui
+de l'entier abandon.</p>
+
+<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse;
+alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations
+de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée
+sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau
+nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la
+mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et
+commis en secret comme une faute.</p>
+
+<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux,
+et surtout la grossesse de Geneviève, mettait
+André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève
+s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et
+d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas
+mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que
+je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a
+entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je
+suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent
+pour s'enrichir.»</p>
+
+<p>André voyait les souffrances et les privations que la
+misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les
+scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation
+de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était
+pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis
+tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander;
+il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus
+terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion
+de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre
+Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la
+peine un misérable emploi dans un collège. André était
+instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>.
+Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession,
+en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à
+une position meilleure et plus honorable. Ce métier
+de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une
+répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent
+l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible;
+il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit.
+Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques
+de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait
+le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le
+renvoya.</p>
+
+<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre,
+chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle
+André avait accepté d'abord les secours de son ami,
+avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y
+opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim
+et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait
+aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre
+une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments,
+assez de remords le déchiraient; elle essaya de le
+consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle
+en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme
+n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne
+pour aider à supporter les maux immenses que
+l'amour a fait accepter.</p>
+
+<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et
+abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus
+quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit
+sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant
+le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports
+directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci
+s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de
+lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra,
+se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque
+chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment.
+Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des
+circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête
+aux pieds pour s'en emparer.»</p>
+
+<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait
+à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en
+l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré
+dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon
+d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur
+paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie
+de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement
+les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les
+larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes,
+et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes
+journaliers.</p>
+
+<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi
+fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu
+de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit
+M. de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par
+ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me
+dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous
+en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas
+beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il
+savait parfaitement prendre quand il voulait.</p>
+
+<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne
+peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous
+ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut
+que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu
+à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais
+tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut
+que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je
+misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner
+une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne
+se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme
+on dit.»</p>
+
+<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le
+marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph;
+mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise
+et de mécontentement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez
+avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner
+quelque chose, quand c'est moi qui...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit
+Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi
+vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner
+un ami sans l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge,
+quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené
+mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche
+de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne
+revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous
+pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir?
+N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet
+honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez
+un peu votre conscience; elle vous dira que je
+devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la
+tendez.</p>
+
+<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un
+effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi,
+marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de
+nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce
+que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre
+char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli
+mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers
+le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie
+sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable
+et de l'insolente ironie de votre fils durant cette
+dernière explication que vous eûtes ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si
+têtu, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé
+toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux
+jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à
+vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir
+de la passion...</p>
+
+<p>&mdash;Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage?
+il me l'a dit assez clairement, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que
+cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient.
+Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement
+je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais
+le tromper, lui faire croire que nous courions après
+sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il
+se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais
+il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs
+menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se
+mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus
+une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir
+à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez
+vigoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé,
+mais que cette dernière impudence de Joseph commençait
+à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner
+une chiquenaude à une mouche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler,
+que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les
+hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous
+souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si
+violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui,
+certes, n'êtes pas une femmelette?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh bien! moi, précisément par la même raison, je
+me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu.
+Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller
+voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse.
+Est-ce là la conduite d'un traître envers vous,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis,
+vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria
+Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au
+bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur
+imposture.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu
+employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché
+de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras
+et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les
+affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse
+guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph,
+et je te vois d'ici.</p>
+
+<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla
+d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables
+qu'il avait fait son possible pour ramener André
+au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un
+lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère
+opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.</p>
+
+<p>&mdash;Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air
+stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous
+ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en
+diable!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre;
+mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle
+désobéissait de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph;
+il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une
+scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous
+doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et
+voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les
+poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment
+tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime
+avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes
+le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au
+mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable
+la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances,
+j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais
+cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre
+vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie
+d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette
+pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler
+aussitôt qu'André a été rendormi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je
+lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne
+ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après
+tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de
+bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois;
+mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que
+vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez.
+Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui
+menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée
+de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous
+saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à
+empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi.
+Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât
+du nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses que le caractère le plus ferme et
+l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher,
+dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux
+enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des
+parents!</p>
+
+<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui
+préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était
+flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement
+abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença
+à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour
+de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ.
+Il se promit de profiter de la terreur cupide du
+marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il
+s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre
+qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le
+rôti.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en
+examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas
+trop de compliments, car c'est votre bien que je vous
+rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent
+de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a
+pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en
+a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans
+plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs.
+Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver
+un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p>
+
+<p>&mdash;A qui le dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour
+ces malheureux lièvres. L'un disait:&mdash;Il se ruine, il
+fait des folies; l'autre:&mdash;Il a perdu la tête; jamais lièvres
+ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux;
+ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+&mdash;Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il
+fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le
+serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me
+soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre
+sur nos guérets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en
+balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles;
+est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que
+le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me
+dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p>
+
+<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu
+sur la commune?</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter.
+Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois
+dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement;
+je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit
+être pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres
+du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se
+frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré
+sur la mère?</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture.
+Ah! par exemple, nous lâcherons quelques
+coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois,
+quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à
+leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions
+un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager,
+on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de
+Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph;
+rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en
+salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront
+malades de colère et d'indigestion.</p>
+
+<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph
+arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le
+fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente
+vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui
+savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table,
+et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé
+à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en
+feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau.
+Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial
+de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis
+l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du
+voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des
+terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de
+même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en
+lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria
+le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de
+son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela
+d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre
+complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p>
+
+
+<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait
+le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux
+agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant,
+Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé
+d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce
+de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là?
+c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera
+à couvert du soleil.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies
+cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une
+expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé
+pour la première fois dans nos terres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom
+anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler.
+La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à
+notre société départementale (dont tu sais que je suis le
+doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère.
+Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs
+en France qui sachent comme vous retourner
+une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer.
+Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui
+qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre
+pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains.
+Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu;
+il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est
+entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille
+coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché
+des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention.
+Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté
+l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une
+paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce
+poil, et cette mine!</p>
+
+<p>&mdash;-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois
+cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois
+de fourrage l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur,
+voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de marquis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux
+de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans
+mon petit domaine de Granières.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de
+t'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette
+terre-là auparavant?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces
+vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme,
+de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p>
+
+<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant
+un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie
+prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de
+maître!»</p>
+
+<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude:
+il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence,
+qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher
+chicane sur quoi que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se
+ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau
+d'une propriété comme la vôtre.</p>
+
+<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph
+avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment
+un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons
+touffus d'un pâturage.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre
+vierge de culture où depuis un temps immémorial les
+troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime
+pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne
+veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur
+épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi,
+je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les
+moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture.
+J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et
+l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les
+métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils
+m'obéissent.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent
+assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans
+toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais
+est-ce de la bonne terre?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais
+rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de
+paille.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds
+de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier
+blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons,
+aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! mais c'est une dépense que de retourner un
+pâtural comme celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dépense qui prend trois ans du revenu
+de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour
+améliorer mon bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est
+coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera
+bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains
+habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à
+quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p>
+
+<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque
+temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin
+d'un air soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop! répondit Joseph avec une affectation de
+tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq
+minutes de marche, que son héritage maternel est peu
+de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles
+cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus
+pur et le plus soigné!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit
+Joseph; des bâtiments tout neufs!</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Le bétail superbe! reprit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée
+mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté
+cinquante francs par tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand,
+reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous
+la main: votre château est planté là; d'un côté les bois,
+de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux,
+pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies,
+pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un
+avantage, cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de
+faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est
+venu de ma femme, les choses iraient tout autrement.
+Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans
+le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais.
+Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait
+qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y
+avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée,
+pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait
+de mon grenier à son champ comme de ma chambre
+à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique
+du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle
+m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y
+prenez garde, voisin!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde
+avec les sacrées lois que nous avons?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et
+gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me
+semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui
+ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui
+vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?</p>
+
+<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout
+de bon; il le fit passer habilement par un crescendo
+d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes
+les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le
+pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire.
+Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire
+dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué
+à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de
+revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau
+dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous
+soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p>
+
+<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours
+assez pour vivre: me voilà vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours
+moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes
+bergères quand je serai content d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez
+le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap
+fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la
+main ne pèse pas les dons.</p>
+
+<p>&mdash;Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de
+dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la
+table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier
+de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois
+de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans
+compter les plats.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gaillards de voisins font pourtant diablement
+attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils
+veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de
+la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin!
+<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme
+dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon
+bidet à deux fins vous suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas
+deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre gros cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu
+pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons
+à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par
+an?</p>
+
+<p>&mdash;Qui se consomment dans la maison, sans compter
+le vin d'Issoudun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun;
+vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le
+reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous
+fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai
+pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A
+mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses
+privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans
+toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui
+appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en
+penses-tu, Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre
+vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre
+par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer
+avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je
+lui pardonne tout.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux père! je vous reconnais bien là; mais
+qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme!
+c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler
+si j'allais le lui proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là?
+dit le marquis en frappant du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé,
+je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et
+de son piaillard d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards
+de serpents! en voilà bien d'une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce
+que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grosse seulement?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André
+est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre,
+chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur
+son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa
+famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances,
+il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement
+Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait
+fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est
+toute en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis que trop sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la
+femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et
+vous aurez bien raison!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans
+mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille
+de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent
+comptant, et ils vous laisseront en repos.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je
+le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce
+pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter,
+les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà
+dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs
+à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous conseille de courir les chances du
+procès.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu
+me faire damner aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là
+vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi
+s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce
+soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque
+proposition de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez
+vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de
+jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud.
+En fait de générosité et de grandeur dans les procédés,
+ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en
+remontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit
+le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement.
+Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et
+à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et
+tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il
+ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un
+abandon de son héritage maternel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un bon père, marquis, et certainement
+je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André,
+qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une
+exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera
+une pension.</p>
+
+<p>&mdash;Une pension! jour de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p>
+
+<p>&mdash;Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable!
+Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de
+donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les
+saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de
+ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p>
+
+<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut
+avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une
+espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait
+le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle
+tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus
+grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du
+marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité,
+et en lui promettant de porter sa généreuse proposition
+aux insurgés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le
+coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter
+une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent
+pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et
+contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle
+de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation
+ou par étourderie; il entendit Geneviève qui
+parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de
+vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage;
+mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi.
+J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien
+avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile.
+Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en
+remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph,
+épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p>
+
+<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en
+s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père;
+le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut
+vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous
+pas? comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens
+de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi;
+grâce à vous, je mourrai tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion
+qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de
+cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p>
+
+<p>&mdash;Il se promène tous les soirs au bord de la rivière,
+du côté des <i>Couperies.</i></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes
+si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph;
+je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p>
+
+<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux
+que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et
+son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser,
+lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer
+avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph
+fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il
+envisageait sa position et la pauvreté où se consumait
+Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que
+l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale,
+mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant
+qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter
+cette première proposition de ton père sans arracher de
+son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire
+au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir
+recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu
+ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr
+si je viole sa défense.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement
+mes démarches et me laisser faire.</p>
+
+<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son
+ami, trop faible pour combattre son père et trop faible
+aussi pour empêcher un autre de le combattre en son
+nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et
+le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager
+son contentement, et s'endormit fatigué de la vie,
+comme il s'endormait tous les soirs.</p>
+
+<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir
+le marquis. Une foire considérable avait appelé le
+seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne
+revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma
+dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de
+ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de
+la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint
+s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front
+avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas
+fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur
+une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée
+sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq
+ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec
+une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla,
+relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme
+il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph,
+qui attendait son retour depuis plusieurs heures,
+et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais
+cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant
+amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un
+boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé,
+terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants
+ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient;
+c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr;
+tiens, lis.</p>
+
+<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.</p>
+
+<blockquote><p>
+«MONSIEUR,</p>
+
+<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris
+avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement
+de notre amour, et que vous tendiez les bras
+à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer
+une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter
+cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien
+mon respect pour vous est sincère et désintéressé.
+Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa
+soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi
+d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer
+à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je
+vous demande.</p>
+
+<p>Votre respectueuse servante,
+GENEVIÈVE.»
+</p></blockquote>
+
+<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques,
+pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de
+réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André
+dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p>
+
+<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire
+oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient
+effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois
+ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures
+dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement
+à souper, devint tendre et paternel, et prétendit
+qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment
+Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu
+que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre
+à parler?</p>
+
+<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit,
+et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et
+agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire
+galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir,
+M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé,
+alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les
+gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au
+milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence.
+Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route.
+André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était
+absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les
+embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement
+froids. La douce figure de Geneviève, son air
+souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine
+impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put
+s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il
+n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les
+cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli.
+Le jeune couple fut installé au château assez
+convenablement, et richement en comparaison de l'état
+misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire
+beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et
+céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions.
+Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et
+découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite
+sordide du père le révoltait, la résignation indolente
+du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire
+et boire le vin du marquis.</p>
+
+<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers
+moments de satisfaction d'un côté et d'allégement
+de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé
+à ne rien craindre de la part de son fils, et André
+à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle
+qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis
+était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard.
+Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait
+croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas
+tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire,
+et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis,
+refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement
+que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût.
+Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait
+une contradiction évidente dans les manières de Joseph
+avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter
+André pour qu'il signât un désistement complet de la
+gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné
+de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se
+disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et
+ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de
+me dépouiller.»</p>
+
+<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance
+dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima,
+et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une
+grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait
+la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction
+d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses
+soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses
+paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à
+aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée
+Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p>
+
+<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire
+à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en
+aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux,
+elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle
+supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et
+l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques
+francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André
+à son secours et lui demanda aide et protection. André,
+pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p>
+
+<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle
+ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa
+délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée
+pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire
+nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en
+créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait
+vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se
+soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison
+dans toutes les fibres de son coeur.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p>
+
+
+<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de
+la vie par un renoncement volontaire et complet à toute
+espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et
+le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère.
+Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et
+de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là
+n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que
+celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle
+était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait
+avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu
+une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise
+plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement
+de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli
+pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait
+vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante
+d'André; mais à la première occasion elle avait découvert
+qu'elle s'était trompée.</p>
+
+<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non
+comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus
+jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance
+en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à
+n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta
+dans cette solitude intellectuelle; mais son corps
+s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas
+souffrir longtemps.</p>
+
+<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la
+perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait
+à cet état toutes ses indispositions et toutes ses
+tristesses.</p>
+
+<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait
+délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait
+mère.</p>
+
+<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à
+l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari.
+Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des
+maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une
+existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement
+personnel, elle décida en elle-même que le moment du
+courage et de la fermeté était venu.</p>
+
+<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son
+père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas
+d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite,
+lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension
+à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour
+quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.</p>
+
+<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que
+lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en
+occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas.
+Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle
+lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis
+espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à
+un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer
+à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui
+en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices
+possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin;
+car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à
+celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller
+son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et
+de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père
+ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile:
+le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement.
+Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable
+et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait
+écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se
+laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève
+avait supporté les premières avec résignation; elle répondit
+aux secondes par une seule parole de ce froid mépris
+qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière
+incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant
+épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots,
+leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant,
+André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne
+n'était plus violent que lui quand une forte commotion
+le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là
+il perdait absolument la tête et devenait furieux.
+A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le
+bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante
+s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur
+elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était
+ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge,
+et de l'autre le frappa à la poitrine.</p>
+
+<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement
+d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait
+contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée
+par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez
+profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton
+père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une
+voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p>
+
+<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux
+de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de
+trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève
+lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était
+couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était
+dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda
+son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce
+qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur
+n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un
+repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari;
+à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait
+pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p>
+
+<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il
+embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait
+la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes
+gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle.
+André eut, pendant trois jours, un tremblement
+nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement
+ses manières accoutumées, mit sa servante à la
+porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève;
+mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là
+dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces
+douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p>
+
+<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir
+et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena
+dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant
+est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi
+je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit
+qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir;
+vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme
+au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes
+de délivrance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève,
+et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment.
+J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec
+moi.</p>
+
+<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit
+plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil;
+mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des
+fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures
+entières à les contempler d'un air heureux, et personne
+ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là.
+Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée;
+elle demandait en grâce à être seule; alors il lui
+semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait
+doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait
+vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière
+étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous
+ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai
+vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous,
+parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand
+j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien
+souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage,
+et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a
+souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne
+rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses.
+Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore
+sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon
+tombeau, ô mes chères amies!»</p>
+
+<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage
+d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui,
+lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son
+calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te
+courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de
+cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif,
+inutile et précieux.»</p>
+
+<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter
+presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait
+riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les
+arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et
+savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André
+une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours
+calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite
+chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses
+maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de
+science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son
+imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans
+l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André
+de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler,
+que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle;
+alors elle le traitait avec une ineffable tendresse,
+et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées
+à la mémoire du passé.</p>
+
+<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir,
+et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa
+conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son
+coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p>
+
+<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de
+lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut
+apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et
+voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne,
+donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en
+espère; le moment de souffrir et de mourir est venu:
+puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!»
+Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le
+fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour
+du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne:
+Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je
+pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.»
+Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle
+était raide et froide.</p>
+
+<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta
+femme.</p>
+
+<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était
+morte.</p>
+
+<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas
+la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour.
+On les voit souvent se promener ensemble le long des
+traînes. André marche lentement et les yeux baissés,
+quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu
+doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir
+contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais
+de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères
+et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement,
+c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant,
+aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments
+où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et
+plus profonde que celle d'André.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+++ b/old/13431.txt
@@ -0,0 +1,7415 @@
+The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Andre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ANDRE
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est a Venise que j'ai reve et ecrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une etroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout a cote du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaitre quasi personne. J'ecrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'ecrire
+_Jacques_ dans cette meme petite maison. J'en etais attristee. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et a Venise. Si mes
+enfants eussent ete en age de me suivre a Venise, je crois que j'y eusse
+fait un etablissement definitif, car, nulle part, je n'avais trouve
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi completement ignoree. Et
+cependant, apres six mois de cette vie, je commencais a ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-meme.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andre_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvriere, grande,
+blonde, elegante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+etait petite, rondelette, pale, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eut le parler plus lent. Je n'etais pas
+somptueusement logee, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me derangerent donc beaucoup: mais je
+finissais par les ecouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer a comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait a
+saisir les rapides elisions. Peu a peu je les ecoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commerages, non pas les secrets des familles
+venitiennes qui m'interessaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cite, qui n'est pareille a aucune autre, et ou il
+semble que tout dans les habitudes, dans les gouts et dans les passions,
+doive essentiellement differer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasee sur le premier etonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des reflexions et des
+appreciations identiquement semblables a ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces francaises. Je me crus a La Chatre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camelias en serre dans l'air tiede des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les memes
+vanites, les memes graces, les memes forces, les memes faiblesses que
+les fieres et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'etait meme bonhomie, meme parcimonie, meme finesse, meme
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'etait encore comme chez nous, et je m'ecriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo e fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportee a mon pays, a ma province, a la petite ville ou j'avais vecu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient a l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins
+frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je revai la aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumes, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimee autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochees au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquee et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types etaient tout aussi venitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie exterieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours a peu pres le meme, et la femme encore plus que l'homme, a
+cause de la tenacite de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, la par generosite, ici par stoicisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage a personne; et
+si le present n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien a
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaitre que parmi ces gens-la on rencontre parfois des
+caracteres solidement trempes et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait debattu en vain contre sa nature
+epaisse, s'il eut succede paisiblement a ses ancetres, s'est fort bien
+trouve de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel etait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignee, et pourtant s'estimait heureux et fier de posseder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aieux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit heritage; il y vivait comme un veritable laird ecossais,
+partageant son annee entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait a personne des soucis de la propriete. Il etait a lui-meme son
+majordome, son fermier et son metayer; meme on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrees
+menacees par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rateau plante en
+terre, donner de l'aisance aux courroies elastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffles et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empresses, facetieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de depense que l'eau de pluie
+n'eut cause de degats sur sa recolte.
+
+Malgre ces petites inconsequences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activite. Il mettait de cote chaque annee un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hetre et de chene noir. Du reste, sa maison etait honorable sinon
+elegante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin genereux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien evides au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses pres paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du chateau et de la ferme ne fussent
+ni bien tracees ni bien gardees, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumees au salon, que la saine odeur des etables
+penetrat fortement dans la salle a manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait etre douce, active, facile et sage derriere les vieux
+murs du chateau de Morand.
+
+Mais Andre de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphere de cette
+existence, qui convenait si bien aux gouts et aux facultes de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupes d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: "A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver a ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner a ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?" Toutes ses idees tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses desirs se brisaient a des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+eprouvait le besoin de posseder ou de sentir tout ce qui etait ignore de
+ses proches; mais ceux dont il dependait ne s'en souciaient point, et
+resistaient a sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son pere s'etait decide a lui donner un precepteur, c'avait ete
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'education. Soit disposition inveteree, soit l'effet du desaccord
+etabli par cette education entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractere d'Andre etait devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait ete maladive et taciturne. Dans
+son age de puberte, il se montra melancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffees, et
+tomber tout a coup sous le poids du decouragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eut voulu voyager, changer d'atmosphere et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activite qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidite vague et febrile qui
+exagerait l'avenir a ses yeux.
+
+Mais son pere s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eut developpe et dirige
+cette faculte chez le marquis de Morand, il fut devenu peut-etre un
+caractere eminent; mais, ne dans les jours de l'anarchie, abandonne ou
+cache parmi des paysans, il avait ete eleve par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il etait doue lui avait appris a se
+contenter de sa destinee et a s'y renfermer; la force de sa volonte, la
+persistance de son energie, l'avaient conduit a en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forcait a l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mepris intellectuel. Son
+entetement ferme, et quelquefois revetu d'une certaine dignite
+patriarcale, avait rendu les volontes souples autour de lui; et si la
+lumiere de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait etouffee
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de duree.
+
+Andre tenait peut-etre de sa mere, qui etait morte jeune et chetive, une
+insurmontable langueur de caractere, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces recriminations et de ces lecons dures dont les
+hommes peu cultives sont prodigues envers leurs enfants. Il possedait
+une sensibilite naive, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches meme injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rebellion, mais il etait
+inhabile a la resistance. Sa bonte naturelle l'empechait d'aller en
+avant. Il s'arretait pour demander a sa conscience timoree s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontes exterieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+etait son plus grand defaut; la chaine d'airain de sa volonte devait
+toujours se briser a cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et meme offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Egoiste et
+resserre dans sa logique naturelle, il s'etait dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus a la surete
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accorde un
+instituteur a son fils, ce n'etait pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il etait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, a la condition toutefois, bien signifiee au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir a l'autocratie paternelle; et le precepteur
+intimide tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tache facile a remplir avec un temperament doux et
+maniable comme celui du jeune Andre; et le marquis, n'ayant pas
+rencontre de resistance dans tout le cours de cette delegation de
+pouvoir, ne fut pas trop choque des progres de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retire, le jeune homme devint un peu plus difficile a
+contenir, et le marquis, epouvante, se mit a chercher serieusement le
+moyen de l'enchainer a son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour ou Andre quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de revolte etait en lui, et s'il etait encore retenu,
+grace a sa timidite naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son pere, il etait evident que les motifs
+d'independance ne manqueraient pas du moment ou il n'y aurait plus
+d'explications orageuses a affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignit de le voir tomber dans les
+desordres de son age. Il savait que son temperament ne l'y portait
+pas; et meme il eut desire, en bon vivant et en homme eclaire qu'il se
+piquait d'etre, trouver un peu moins de rigidite dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de depit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eut pas aussi au fond de son coeur, malgre la bonne opinion
+qu'il avait de lui-meme, un certain sentiment de son inferiorite qui
+bouleversait toutes ses idees sur la preeminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par gout pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entrainat a de grandes depenses au dehors.
+Ce gout ne pouvait etre eclos dans la tete inexperimentee d'Andre;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprime et
+cheri. C'est ce qui faisait dire a toute la province qu'il n'etait pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traite que l'heritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sante et qu'il etait
+_doue_ d'un caractere morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son pere.
+
+M. de Morand craignait qu'entraine par les seductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouat entierement le joug, et que non-seulement
+il ne revint plus partager sa vie, mais qu'il s'avisat encore de vendre
+sa maison hereditaire et d'aliener ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fut quelque peu entache de liberalisme dans la societe des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait a sa table, il tenait
+secretement a ses titres, a sa gentilhommerie, et n'affectait le dedain
+de ces vanites que dans l'esperance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apres la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serre de sa petite jument
+retentir sous la herse delabree de son chateau; lorsque du sommet d'une
+colline boisee il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'elite marques pour la cognee, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles a demi cachees dans la cime des bois, et son
+front s'eclaircissait comme au retour d'une douce pensee.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait Andre, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, meler des souffrances et des
+douceurs plus etranges. Il est a croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette ame neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa peri enfin etait belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris a pleurer si souvent en songeant a elle? l'aurait-il
+appelee avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il reste si tard le
+soir a l'attendre dans les pres humides de rosee? se serait-il eveille
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+feconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+reserve a ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de pretexte et de contenance; grace a ce talisman, le jeune
+poete traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'etre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystere, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lievres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tete, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquietudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appreciable a l'esprit sinon a la vue du solitaire Andre, sa
+tristesse augmentait; mais l'esperance se developpait avec le desir; et
+le jeune homme, jusque-la morose et nonchalant, commencait a sentir la
+plenitude de la vie. Son pere tirait bon augure de l'activite des jambes
+du chasseur, mais il ne prevoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer Andre en hirondelle si la voix d'une femme l'eut appele d'un
+bout de la terre a l'autre.
+
+Andre etait donc devenu un marcheur intrepide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculee, pas de lande
+assez deserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des metairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'etre moins trouble dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues a travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eut songe a reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait a trois lieues du chateau de Morand une gorge inhabitee ou
+la riviere coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'etait guere frequente que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes etaient severement gardees contre
+les braconniers et les pecheurs; Andre seul, en qualite de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer a
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de pretexte et de contenance.]
+
+C'est la qu'il avait fait ses plus cheres lectures et ses plus doux
+reves. Il y avait evoque les ombres de ses heroines de roman. Les
+chastes creations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+etaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs delicieux
+qu'interrompait parfois le gemissement douloureux et colere de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs eloignes des vierges hebraiques
+de Byron repondaient a ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pale Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement a
+l'ecart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces melodies. Andre, pale et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, mechantes et belles, ecrasant sans pitie
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement a la figure du jeune reveur.
+Andre s'eveillait de sa vision triste et decourage. Il se reprochait de
+les avoir trouvees belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semee de fleurs et de debris. Il evoquait alors ses divins
+fantomes, ses types cheris de sentiment et de purete. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforcait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mysterieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'etait
+son amante inconnue, c'etait son bonheur futur; mais toutes les realites
+differaient tellement de sa beaute ideale, qu'il desesperait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait a pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incoherentes. Son pere le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le medecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Ou es-tu? es-tu nee seulement? ne suis-je pas
+venu trop tot ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesees des qu'il se fut
+bien assure que son fils n'avait pas attrape de coup de soleil dans la
+journee.
+
+Un soir que le jeune homme s'etait attarde dans les Pres-Girault,
+c'etait le nom de sa chere retraite, il lui sembla voir passer a quelque
+distance une forme reelle; autant qu'il put la distinguer, c'etait une
+taille deliee avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait legerement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derriere un massif de trembles. Andre s'etait
+arrete stupefait, et son coeur battait si fort qu'il lui eut ete
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouve la
+force, il s'apercut que la riviere, qui coulait a fleur de terre et
+formait cent detours dans la prairie, le separait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-memes avec des branches
+entrelacees et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre etait devenue si epaisse qu'il etait impossible de
+voir a dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout emu, s'asseoir
+devant le souper de son pere; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Pres-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'etre devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fut apparue comme une chose reelle.
+
+[Illustration: La maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, a force d'explorer les bords de la riviere, il trouva
+un petit gant de fil blanc tres fin, tricote a l'aiguille avec des
+points a jour tres artistement travailles, et qui semblait avoir servi a
+arracher des herbes, car il etait tache de vert.
+
+Andre le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, epris d'une
+pantoufle, n'etait pas un reveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'etaient passes sans qu'il trouvat aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espere plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit a lire un
+sonnet de Petrarque.
+
+Tout a coup une petite voix fraiche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout apres, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+Andre tressaillit, et, se penchant, il vit a vingt pas de lui une jeune
+fille habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et
+un mince chapeau de paille. Elle etait debout et semblait absorbee dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait a la
+main. Andre eut l'idee de s'elancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son cote, et il se sentit tellement intimide qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout aupres de lui sans s'apercevoir
+de sa presence, et se mit a chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant pres d'un quart d'heure, tantot s'eloignant, tantot
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la riviere,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empecher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges a plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en oter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraicheur, et, apres avoir rattache son
+petit chapeau, elle se mit a courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. Andre n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir ete
+apercu et de l'avoir mise en fuite. Il espera qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pres-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, a chaque fleur que le froid
+moissonna, Andre perdit l'esperance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinee romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre a faire trembler, et son pere, qui jusque-la avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa melancolie pour l'engager a courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+Andre eprouvait desormais une grande repugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses reveries et de ses promenades
+solitaires; neanmoins il chercha son inconnue dans les fetes et dans les
+reunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblerent si inferieures a son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouve, il aurait pris toute cette aventure pour un reve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+a toutes les seductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son ideale, mais elle l'avait fascine. C'etait la premiere, et
+par consequent la seule dans son imagination. Il s'obstina a croire que
+sa destinee etait d'aimer celle-la, que Dieu la lui avait montree pour
+qu'il en gardat l'empreinte dans son ame et lui restat fidele jusqu'au
+jour ou elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-memes les ministres de la fatalite.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'elite de
+_la societe_ se rassembler dans un salon de bourgeoises precieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette decouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appreciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premieres
+amours de reveries romanesques, Andre ne put jamais se decider a parler
+a qui que ce fut de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardee. Il aurait cru trahir une revelation divine, s'il
+eut confie son bonheur et son angoisse a des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblat, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moques de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau etait fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait ete le camarade d'Andre, autant qu'on pouvait etre le
+camarade de cet enfant debile et taciturne. Joseph etait precisement
+tout l'oppose: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine elevation de caractere et une grande
+loyaute naturelle. Ces bons cotes etaient d'autant plus sensibles que
+l'education n'avait guere rien fait pour les developper. Le manque
+d'instruction solide percait dans la rudesse de ses gouts. Etranger a
+toutes les delicatesses d'idees qui caracterisaient le jeune marquis, il
+y suppleait par une conversation enjouee. Sa bonne et franche gaiete lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il etait la
+seule personne au monde qui put faire rire le melancolique Andre.
+
+Depuis deux ou trois ans il etait etabli dans la ville de L.... avec
+sa famille, et frequentait peu le chateau de Morand; mais le marquis,
+effraye de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitie et sa bonne humeur. Joseph
+aimait Andre comme un ecolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protege contre ses camarades. Il ne comprenait rien a ses
+ennuis; mais il avait assez de delicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gate, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas a le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas reellement a plaindre, et ne s'occupait qu'a l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andre ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confie
+par son pere a ce gouverneur de nouvelle espece, il se laissa conduire
+partout ou le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commenca par decreter que, vivant seul, Andre ne pouvait etre
+amoureux. Andre garda le silence. Joseph reprit en decidant qu'il
+fallait qu'Andre devint amoureux. Andre sourit d'un air melancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eut le sens commun; que ces precieuses etaient
+propres a donner le spleen plutot qu'a l'oter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espece de femmes aimables, a savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit a les connaitre et a les apprecier, ce a quoi
+Andre se resigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie ou
+la beaute semble s'etre exclusivement logee dans la classe des jeunes
+ouvrieres. Quiconque a passe vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvees d'oisillons espiegles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les pres avec plus de
+fleurettes brillantes et legeres. La ville de L.... s'enorgueillit a bon
+droit de l'eclat de ses filles, et de plus de vingt lieues a la ronde
+les galants de tous les etages viennent risquer leur esprit et leurs
+pretentions dans ces bals d'artisans ou, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commeres etalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit a faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guere expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les mechants et les mechantes vont s'etonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui reussissent a vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en etonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilegiee est pour la grisette un theatre de gloire
+qu'elle doit preferer a tout autre sejour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la sante s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-etre en France la
+beaute n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privileges ne degenerent moins en abus.
+L'independance et la sincerite dominent comme une loi generale dans les
+divers caracteres de ces jeunes filles. Fieres de leur beaute, elles
+exercent une puissance reelle dans leur Yvetot, et cette espece de ligue
+contre l'influence feminine des autres classes etablit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procedes.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+garde pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barriere que ce secret ne franchit pas aisement. La ou cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut egayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'etre livree au
+dedaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville ou une seule classe de
+femmes merite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane etre farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de severite serait presque
+ridicule dans un pays ou la galanterie n'a pas encore mis a la porte
+toute naivete de sentiment, et ou l'on voit plus d'une amourette
+s'elever jusqu'a la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agreer les soins d'un homme libre et ne pas desesperer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut esperer de mieux reussir avec un second adorateur, et meme avec
+un troisieme, si sa beaute ne s'est pas trop fletrie dans l'attente
+illimitee du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austeres qui se rencontrent la comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrieres de L... sont generalement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envie de ses concurrents.
+On peut comparer cette espece de mariage expectatif au sigisbeisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidelite ou entache de ridicule.
+
+Il faut dire a la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beaute; leur orgueil equivaut a une vertu; jamais
+la cupidite ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'independance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre a aucune
+precaution. Aussi les hommes maries ne reussissent jamais aupres
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme feminin. Elles sont aimantes et coleres,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dedaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+desinteressees, genereuses et franches. Leur exterieur repond assez a ce
+caractere: elles sont generalement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient a tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont tres-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas melodieux.
+Mais leurs yeux ont une beaute particuliere et une expression de
+hardiesse et de bonte qui ne trompe pas.
+
+Tel etait le monde ou Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andre,
+en lui declarant que le bonheur supreme etait la et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivre du premier bal ou il
+mettrait les pieds. Andre se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-meme assez bien durant toute la soiree. Il dansa tres-assidument, ne
+fit manquer aucune figure, depensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; meme il se montra homme de talent et de
+_bonne societe_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui etait ivre, et en jouant tres-proprement
+un quadrille de contredanse tirees de la _Muette de Portici_.
+
+Malgre ces excellentes actions, Andre ne prit pas beaucoup dans la
+societe artisane. On le trouva _fier_, c'est-a-dire silencieux et froid;
+lui-meme ne s'amusa guere et ne fut pas aussi enchante qu'on le lui
+avait predit. La beaute de ces grisettes n'etait nullement celle qui
+plaisait a son imagination. Il etait difficile, mais ce n'etait pas sa
+faute; il avait dans la tete l'ineffacable souvenir d'un teint pale, de
+deux grands yeux melancoliques, d'une voix douce, et voulait a toute
+force trouver de la poesie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gates lui deplut.
+D'ailleurs il n'etait pas aise d'en approcher; la moins belle etait
+surveillee par plus d'un aspirant jaloux, et Andre ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le role de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+esperer de supplanter qui que ce fut, il etait trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un enorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il a Andre le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement a la sortie, on jette son devolu sur une fille mal
+gardee, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitie; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupres
+d'elle dans l'obscurite, elle se presse contre vous d'un petit air
+effraye, sous pretexte qu'elle a grand'peur des chiens enrages; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en elevant la voix de maniere
+a reveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'etre pas belliqueux,
+vous pouvez meme aller jusqu'a l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crane. Surtout evitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe a
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agreable de temps en temps, en procedant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pale; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pale, parlez d'une personne
+un peu trop enluminee, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premiere societe les
+beautes que vous voulez denigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Des qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilite et embrassez-la le chapeau a la
+main; aussitot apres saluez jusqu'a terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chale sur les epaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce metier-la cinq ou six
+jours de suite; apres quoi vous pouvez tout esperer.
+
+--Et cela suffit pour etre prefere a un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive a
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumes a charger des boeufs sur
+leurs epaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours a la
+main un baton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mat de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoue qui ont la voix flutee et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de dechirer leurs habits de drap fin. Ceux-la, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinee en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+Andre secoua la tete.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours diner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+Andre se rendit donc a cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mere fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrieres dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que devider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne a l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir a poules, jusqu'a ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tache, je les fais danser dans la cour au son
+de la flute, sur six pieds carres de sable, a l'ombre de deux acacias.
+C'est une scene champetre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transforme en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-meme au milieu de mes
+nymphes. Ah ca! tu sais l'usage du pays? Les ouvrieres en journee
+mangent a la meme table que nous. Ne va pas faire le dedaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le departement, dans les grands chateaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, repondit Andre; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas a detruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-la, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrieres de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger a l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre a fusil qui les degouteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est different: les bouches sont fraiches et les dents blanches. Que la
+beaute soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'interieur de la famille Marteau etait patriarcal. La grand'mere,
+matrone pleine de vertus et d'obesite, etait assise pres de la cheminee
+et tricotait un bas gris. C'etait une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps placait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pincaient le nez. La mere etait une menagere seche et discrete, active,
+silencieuse, absolue, sujette a la migraine, et partant chagrine.
+Elle etait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-meme la besogne aux ouvrieres: mais, malgre son caractere
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extreme politesse, et
+souffrait, non sans une secrete mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis a de longues discussions de leur part.
+
+Aupres de la fenetre ouverte, les quatre ouvrieres et les trois filles
+de la maison, pressees comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancee elle-meme brodait le coin d'un mouchoir. La
+maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confies aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans a elles trois; elles etaient fraiches,
+rieuses et degourdies a l'avenant. Les tetes blondes des enfants de la
+maison, penchees d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun interet a la conversation, se melaient aux visages animes des
+grisettes, a leurs bonnets blancs poses sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naif tout a fait
+digne des pinceaux de l'ecole flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturiere en chef, surpassait toutes ses
+ouvrieres en caquet et en beaute. Du haut de sa chaise a escabeau, comme
+du haut d'un trone, elle les animait et les contenait tour a tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette etait comptee
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tot a son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire a
+son apogee. Aucune robe d'alepine ne dessinait avec une nettete plus
+orgueilleuse l'etroit corsage et les riches contours d'une taille
+imperiale; aucun bonnet de tulle n'etalait ses coquilles demesurees et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un echafaudage plus
+splendide de cheveux crepes.
+
+A l'arrivee des deux jeunes gens, le babil cessa tout a coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant ecourte sans
+ceremonie les dernieres modulations d'une ritournelle ou l'organiste
+s'oublie. Mais apres quelques instants de silence pendant lesquels Andre
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'areopage feminin, une voix flutee se hasarda a placer son
+mot, puis une autre, puis deux a la fois, puis toutes, et jamais voliere
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mela a la
+conversation, et voyant Andre mal a l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira aupres du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitie familier, moitie humble
+(note qu'il etait important de toucher juste avec la belle couturiere,
+et dont Joseph avait tres-bien etudie l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous presenter un de mes meilleurs amis, M. Andre de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garcon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourne
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous etes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup a mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naive lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+echange d'oeillades et de facetieux propos, Andre remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, a la derobee, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la degagee Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Apres avoir beaucoup rougi, beaucoup refuse,
+beaucoup hesite, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur Andre m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empeche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher Andre, s'ecria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparat l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarque: Andre a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ca ne l'amuse pas du
+tout.
+
+Andre, choque de cette hardiesse indiscrete, fut bien pres de repondre:
+En verite, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, Andre; mademoiselle Henriette t'a regarde;
+que dis-je? elle t'a contemple, elle s'est beaucoup occupee de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+debut. Mais voyez-vous, mes cheres petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites a mon ami un reproche qu'il ne merite
+pas; vous l'accusez d'etre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'ecrierent a la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frenetique!
+
+--Frenetique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! repondit Joseph, cela veut dire tres-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis a pied des droits reunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'ecrierent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronca le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mere sourit, et Henriette retablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle a ses
+ouvrieres, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andre est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, repondit Joseph; chut!
+ecoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'ecrierent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appetit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le mechant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention a nous. Quand
+une ouvriere va raccommoder le linge du chateau de Morand, le pere et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger a la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait diner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrement, personne a qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derriere un metayer! ce n
+est pas un si beau voyage a faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-la! eh bien! il vient chercher lui-meme ses
+ouvrieres a la ville, et il les emmene dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-a-dire que mon ami Andre, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idees.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maitre chez soi: libre a eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre a nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andre
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrieres; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut gouter assez cette fadeur; mais, fidele a son role de
+princesse, elle s'en defendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-la, reprit-elle; nous sommes
+trop mal elevees pour plaire a des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Genevieve pour causer avec vous; mais c'est celle-la qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, a cette
+precieuse-la! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal a propos.
+
+--Mal a propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevieve n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevieve, reprit Joseph; une
+begueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevieve, demanda Andre; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, repondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonca, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voila madame une telle,_ une des dames les plus elegantes de la ville.
+
+"Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+begueulisme."
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activite
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosite avec laquelle elles
+examinerent a la derobee la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son cote, madame
+Privat, c'etait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'interet, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquee d'une maniere aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononce des mots
+inouis: elle avait ose dire que la manchette etait de mauvais gout,
+et que les doubles ganses du bracelet n'etaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et palissait tour a tour; elle s'appretait a une
+reponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant legerement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait ose
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait a
+son depit augmenterent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Apres que la dame eut parle assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces etait achete.
+
+--Il est commande, dit madame Marteau, Genevieve y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Genevieve a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mere, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables a la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modeles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifference, on pretend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du gout.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+legerement du talent de Genevieve.
+
+--Oh! du gout! du gout! reprit la vieille, c'est ravissant le gout
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait a Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit a sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariee, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coute bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle a faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-etre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop paye; il n'y a guere de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marche on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journee chez du _monde honnete_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lesinent miserablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mere, qui, placee assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+a regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mere, repondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mere, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les menages
+de L.... Initiees durant des semaines entieres a tous les petits secrets
+des maisons ou elles travaillent, elles n'ont guere d'autre occupation,
+apres le bal et les fleurettes des garcons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et meme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commerage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain a leur tour leur interieur fera les frais de la chronique dans
+une troisieme maison. La medisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haissent le plus toutes sortes de menagements et
+d'egards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'etait pas de moyen humain, d'empecher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'eviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrieres firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent debitees sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevieve dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchande une
+couronne de roses qu'elle s'etait ensuite donne les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payee fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Genevieve, declara que c'etait bien fait, et
+il prit plaisir a lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'ecria Henriette avec colere, ne dites pas de mal
+de celle-la; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ a
+Genevieve: une fille qui vit toute seule enfermee chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-etre
+pas donne le bras a un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me mefie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journee, et qui sont tout pleins de mots latins ou je ne
+comprends rien, et ou vous ne comprendriez peut-etre rien vous-meme?
+
+--Comment! dit Andre, mademoiselle Genevieve lit des livres latins?
+
+--Elle etudie des traites de botanique, repondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son etat.
+
+--C'est donc une personne tout a fait distinguee? reprit Andre.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout a
+l'heure, c'est une grisette comme celle-la qu'il faudrait pour diner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous etes, monsieur Andre, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierte: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-meme? interrompit Joseph; de quel droit
+s'eleve-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la premiere venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et a la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractere; elle aime mieux etudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagne une petite somme.
+Elle nous donne des gateaux et du the; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flute. Il faut voir comme elle nous recoit bien! quelle proprete chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidee par ses
+amants, celle-la!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sur
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'a
+eux!
+
+--A quoi tout cela la menera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait epouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant a
+vous, mes beaux messieurs, vous n'epousez guere, et Genevieve est trop
+fiere pour etre votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en verite! dit Henriette, en haussant les
+epaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les pres et trouver une fleur qui lui
+plait! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En verite! s'ecria Andre vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontree un jour.... Il se tut tout a coup, et sortit un instant
+apres, pour cacher l'emotion et la joie qu'il eprouvait de retrouver la
+trace de sa belle reveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garcon-la? dit Joseph aux ouvrieres, lorsque Andre eut
+quitte la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout etrange_, en effet, repondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son veritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'etre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez a
+le guerir de cet ennui-la.
+
+--Oh! nous ne nous en melons pas! s'ecrierent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur Andre, qui passait a la fenetre.
+
+--Je parle serieusement, chere Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturiere un instant avant le diner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez a consoler mon ami Andre.
+
+--Plaisantez-vous? repondit-elle d'un air dedaigneux; adressez-vous a un
+medecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous a ces
+amoureux-la; des qu'ils ont secoue leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitie de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andre
+deviendrait amoureux s'il voyait Genevieve; c'est tout a fait la beaute
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille a la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie des aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher apres diner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon Andre commencera tout de suite a soupirer.
+
+--Ah ca! est-ce que vous etes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idees?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevieve pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnete?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'ame pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnete que mon ami Andre fasse la cour a votre amie Genevieve? Je
+reponds de lui; est-ce que vous ne repondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en reponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air tres-serieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand meme
+Andre, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scelerat
+d'ici a une heure, la vertu de mademoiselle Genevieve serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'Andre et du grand air froid de
+Genevieve. Ne voila-t-il pas une intrigue qui les menera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drole avec
+ses reverences; et quant a Genevieve, elle n'a pas a craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine a la decider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'ecoutons guere
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'etouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le diner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plait?
+
+--Que vous irez chercher Genevieve apres diner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire a Joseph Marteau, dont elle
+aurait ete bien aise de rendre serieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevieve, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la superiorite de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais interieurement elle n'approuvait pas trop la rigidite excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitie pour elle la portait a lui conseiller sans cesse
+d'ecouter quelque galant.
+
+Elle fut forcee de dissimuler avec Genevieve pour la decider a venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrieres d'Henriette.
+
+Pour aider a ce mensonge, Joseph, sans rien dire a Andre, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Genevieve et Henriette arrivees.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui etait situe derriere la
+maison. Genevieve donnait le bras a la grand'mere, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+"Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hemerocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardees, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!"
+
+Genevieve ne s'apercevait pas de la presence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derriere elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevieve s'arreta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait reflechir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-la?
+
+--Je les aime trop, repondit Genevieve d'un petit ton precieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esperer de rendre
+cette blancheur-la et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-la? qui l'a mis dans cette
+fleur? ou en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chere dame!
+
+En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hemerocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbee par la delicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'Andre put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensees, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Genevieve ne ressemblait en rien a ses compagnes: elle etait petite
+et plutot jolie que belle; elle avait une taille tres-mince et
+tres-gracieuse, quoiqu'elle se tint droite a ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle etait tres-blanche, peu coloree, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquee qui fut sortie de
+son atelier. Ses traits etaient delicats et reguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tres-distinguee,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'etait pas non plus la meme que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait etudie son art a Paris. Aussi ses compagnes toleraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et meme de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgre toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasarde de reduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grace
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eut ete ecrasee
+par une semblable aureole, et elle avait adopte le petit bonnet parisien
+a ruche courte et serree, dont la blancheur semblait avoir ete mise au
+defi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout a fait ignoree dans le pays; elle tricotait
+elle-meme avec du fil extremement fin ses gants et ses bas a jour. Andre
+reconnut a ses mains des gants pareils a celui qu'il possedait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'etroits souliers de prunelle a cothurnes rigidement serres; la robe,
+au lieu d'etre collante comme celle de ses compagnes, etait ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eut ete jalouse, et a travers la percale fine et blanche on devinait des
+epaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle apercut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Genevieve, lui dit-il, j'ai bien pense a vous hier a
+la chasse; imaginez qu'il y a aupres de l'etang du _Chateau-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeciere.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en verite! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachees de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guepes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+a m'en tenir les cotes en les regardant.
+
+--Voila une plante fort singuliere, dit Genevieve en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement Andre, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelees par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-la? dit Genevieve; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines betes?
+
+--Ce sont des plantes veneneuses, repondit Andre, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgre leur beaute; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouve quelque chose de mechant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drole ce que tu dis la, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empecher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, repondit Andre,
+il faut courir un certain danger: l'etang de Chateau-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Ou prenez-vous ce Chateau-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Aupres du chateau de Morand, repondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachee par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andre.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas ou l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espece de gazon
+mou ou vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+ou vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tres-souvent jusque
+par-dessus la tete.
+
+--La tradition du pays, reprit Andre, est qu'autrefois il y avait un
+chateau a la place de cet etang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au chatelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chateau dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit a la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a garde le nom de Chateau-Fondu.
+
+--Voila un conte comme je les aime, dit Genevieve.
+
+--Ce qui accredite celui-la reprit Andre, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer ca et la des amas de terres
+ou de pierres verdatres que l'on prend pour des creneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitue a barboter dans les marais pour courir apres les becassines, a
+une peur effroyable du Chateau-Fondu; il semble qu'il y ait la je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutot que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout a fait merveilleux, dit Genevieve. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit Andre, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Genevieve dans les pres.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevieve?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval a la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'ecrierent Henriette et ses ouvrieres! menez-nous au
+Chateau-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'ecrierent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous etes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Genevieve?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voila tes scrupules, Genevieve, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chere. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevieve, sont sous la garde de
+leur frere.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, etablie, maitresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe ou, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-meme d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Genevieve, toi qui pourrais etre si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la decider.
+
+--Oh! oui! oui! Genevieve, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'ainee des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Genevieve en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chere, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant a
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Genevieve toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous etes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'ecria Henriette; voila comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se debarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille pretextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau a Genevieve. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous etes obligeante,
+vous me remplacerez aupres de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-la sont un peu etourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chateau-Fondu. Vous,
+Genevieve, qui etes sage et serieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gre possible.
+
+--Cela me decide tout a fait, repondit Genevieve. J'irai, ma chere dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'ecrierent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Genevieve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+Andre et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-la dans ma patache: il
+faut nous mettre en quete d'une seconde voiture.
+
+--Mon pere a un char a bancs, qu'il nous pretera volontiers, dit Andre.
+
+--A la bonne heure, voila qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+equipage. Tres-bien. Maintenant preparons-nous a nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, a cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crierent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flute de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit a jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. Andre mourait d'envie d'inviter
+Genevieve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa a Henriette, qui
+fut assez fiere d'avoir accapare le seul danseur de la societe.
+
+Neanmoins, guidee par un regard de Joseph, elle entraina son cavalier
+vis-a-vis de Genevieve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Genevieve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'Andre: c etait la premiere fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiete
+douce qu'elle n'aurait pas esperee d'elle-meme si elle eut prevu une
+heure auparavant qu'elle dut sortir a ce point de ses habitudes.
+
+"Eh bien! savez-vous une chose? s'ecria Joseph a la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Genevieve passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prevots
+qui pussent vous en remontrer."
+
+Genevieve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention a elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph a voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine a une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voila jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en facher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous etes un _diseur de riens!_ repondit Henriette, gonflee d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois Andre osa inviter Genevieve, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; a chaque instant la parole expirait sur ses
+levres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tete. Lorsqu'il avait a faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-a-vis aller tout seul; puis tout a coup
+il s'elancait pour reparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands eclats de rire des jeunes
+filles. Genevieve seule ne se moquait pas de lui; elle etait silencieuse
+et reservee. Cependant elle regardait Andre avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parle sur la botanique, et cela devait abreger de
+beaucoup les timides preliminaires de leur connaissance. Mais si Andre
+avait ose se meler a la conversation et s'adresser a elle d'une maniere
+generale, il n'en etait plus de meme lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidite diminuait d'autant
+celle de Genevieve; car elle etait fiere et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser a ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fut sentie a l'aise comme dans son element.
+
+Il y a des natures choisies qui se developpent d'elles-memes, et dans
+toutes ces positions ou il plait au hasard de les faire naitre. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacite d'esprit, une flamme que
+rien ne peut etouffer, et qui tend sans cesse a s'elever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonte eternelle dont elle emane.
+Quels que soient les elements contraires qui combattent ces destinees
+elues, elles se font jour, elles arrivent sans effort a prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diademe invisible qui les
+appelle a dominer naturellement les essences inferieures; on ne souffre
+pas de leur superiorite, parce qu'elle s'ignore elle-meme; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle etait Genevieve, creature plus
+fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poesie se meurt: la poesie ne peut pas mourir. N'eut-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siecles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vesuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaiques realites. En depit de ses
+temples renverses et des faux dieux adores sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilee
+des hauteurs sociales, repudiee par la richesse, bannie des theatres,
+des eglises et des academies, elle se refugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se melera aux plus naifs details de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer a
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et deja
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces ames
+aimantes qui la possedent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolees qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; etincelles
+divines qui retournent a je ne sais quel astre mysterieux, peut-etre
+a l'antique Phebus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinite douce et bienfaisante d'une autre generation, et si elle
+ne succedera pas au doute et au desespoir dont notre siecle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catechisme
+religieux, le degout et la tristesse ne seront pas fletris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront recompenses
+comme des vertus?
+
+La poesie, revelee a toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-etre sont plus ou moins capables d'acquerir, et
+qui rendrait toutes les existences plus etendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une evidence eclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles regions, s'est chargee de l'education de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallees, et
+les idees poetiques peuvent s'ajuster a la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poesie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-la la poursuit au galop de son cheval a travers les ravins; un
+troisieme l'arrose sur sa fenetre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander ou elle est, ne devrait-on pas demander ou elle n'est pas?
+Si ce n'etait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beaute repandue dans la nature
+exterieure, et le sentiment departi a toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner a mort la poesie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'a la derniere des fleurettes dont Genevieve
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi etait poete; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus mediocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achevent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poemes.
+
+Il faut bien peu de chose pour eveiller ces esprits endormis dans
+l'epaisse atmosphere de l'ignorance; et pour les entourer a jamais d'une
+lumineuse aureole qui ne les quitte plus. Un livre tombe sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une etude
+entreprise dans un dessein prosaique ou par necessite, le moindre hasard
+providentiel, suffit a une ame elue pour decouvrir un monde d'idees et
+de sentiments. C'est ce qui etait arrive a Genevieve. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite a examiner ses modeles, a les
+aimer, a chercher dans l'etude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu a peu elle s'etait identifiee avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle devorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas a approfondir
+d'autre science que celle a laquelle tous ses instants etaient forcement
+consacres; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanime qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait desormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son ame
+s'y elancait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la creation. Emportee par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au dela des toits enfumes de sa petite ville, une
+nature enchantee qui se resumait sur sa table dans un bouton d'aubepine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les melodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle etait emue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs delicieux comme a l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'etait donc habituee a vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'etait pas, comme on le pretendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle etait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherche sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-meme suffisait a la
+preserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dedain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le degout et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberte et ses occupations, orpheline, riche par son travail au dela de
+ses besoins, elle etait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eut craint de leur paraitre vaine de son petit savoir, et se laissait
+egayer par elles; mais elle supportait cette gaiete plutot qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mepris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur etait de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa priere en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenetre.
+
+
+
+VI.
+
+Andre avait un peu trop compte sur ses forces en se chargeant de
+demander le char a bancs et le cheval de son pere. Il fit cette penible
+reflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiete prit un caractere de plus en plus grave a mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son pere dans un de ses acces de mauvaise humeur des
+plus prononces. Le plus beau de ses boeufs de travail etait tombe malade
+en rentrant du paturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, repetait d'une voix entrecoupee, en
+jetant des regards effares sur son fils: "Des tranchees! des tranchees
+epouvantables!
+
+--Helas! mon pere, etes-vous malade? s'ecria Andre, qui ne comprenait
+rien a son angoisse.
+
+Le marquis haussa les epaules, et, lui tournant le dos, continua a
+marcher a grands pas.
+
+Andre, n'osant renouveler sa question, resta fort trouble a sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pere, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arretant tout a coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+"Quel a ete l'effet de la theriaque?"
+
+Andre, rassure, et comprenant a demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+"Non, non, j'irai bien moi-meme, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'etes bon a rien, vous."
+
+Andre attendit pendant une heure le retour de son pere, esperant trouver
+un moment plus favorable pour lui presenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitie de la nuit dans l'etable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'etait le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andre se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la sante du malade, et, partant, de
+l'humeur de son pere; mais lorsque le malade commenca a se trouver
+mieux, le marquis accable de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journee, ne songea plus qu'a se reposer.
+Il rencontra Andre sous le peristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumee de son affection:
+
+"Pourquoi n'etes-vous pas couche, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil."
+
+C'etait peut-etre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char a bancs; mais Andre avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son pere, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le reduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait etre a ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char a bancs tout etait manque, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son pere au milieu de son sommeil, affronter ce reveil en
+sursaut, si facheux chez les hommes replets, s'exposer peut-etre a
+un refus? Cette derniere pensee fit fremir Andre. "Ah! plutot mourir
+victime de sa colere, s'ecria-t-il, que de manquer a ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour aupres de Genevieve!"
+
+Des que trois heures sonnerent il se rhabilla, et, prenant sa
+desobeissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-meme le
+gros cheval au char a bancs et partit sans bruit, grace au fumier dont
+la basse-cour etait garnie. Mais le plus difficile n'etait pas fait;
+il fallait tourner autour du chateau et passer sous les fenetres du
+marquis. Impossible d'eviter ce terrible defile; le chemin etait sec et
+le mur du chateau sonore; le char a bancs, rarement graisse, criait a
+chaque tour de roue d'une maniere deplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. Andre etait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pere, en
+proie a une de ces insomnies auxquelles sont sujets les proprietaires,
+etait par hasard a sa fenetre, il pourrait bien ne pas reconnaitre
+son char a bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercee! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andre
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le forca de galoper. C'etait une allure inouie pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupconner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque Andre fut a cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derriere lui la route qui commencait a blanchir et qui etait nue
+comme la main, il eprouva un bien-etre inexprimable, et permit a son
+coursier de moderer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraichir, et
+le char a bancs, avec Andre le fouet en main, etait a la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une a
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en preparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph regla l'ordre de la marche; il pretendit que la volonte de
+sa mere etait de confier les demoiselles Marteau a Andre et a Genevieve,
+comme aux plus graves de la societe. Quant a lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrieres, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un ecervele, il descendit au triple galop l'horrible
+pave de la ville. Ses compagnes firent des cris percants; tous les
+habitants mirent la tete a la fenetre, et envierent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+Andre descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. "Quoi! Genevieve! disaient tous les
+regards etonnes.--Oui, Genevieve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?"
+
+Genevieve, sous son voile de gaze blanche, s'apercut aussi de tous ces
+commentaires; elle etait trop fiere pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dedaigner et de sourire.
+
+Peu a peu Andre s'enhardit jusqu'a parler. Mademoiselle Marteau l'ainee
+etait une bonne personne, assez laide, mais assez bien elevee, avec
+laquelle il aimait a causer. Peu a peu aussi Genevieve se mela a la
+conversation, et ils etaient presque tous a l'aise en arrivant au
+Chateau-Fondu. Heureusement pour lui, Andre avait etudie avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+a Genevieve. Elle l'ecoutait avec avidite; c'etait la premiere fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingue dans ses manieres et
+riche d'une aussi bonne education. Elle ne songea donc pas un instant
+a s'eloigner de lui et a s'armer de cette reserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui etait bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec Andre, et qu'il ne s'ecarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinee fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une metairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantee de voir Genevieve aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'apres-midi s'avanca, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admire le Chateau-Fondu et qu'il etait convenable de
+chercher un diner et une autre promenade dans les environs. Andre
+tremblait en songeant au voisinage du chateau de son pere et a l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble a son angoisse en
+s'ecriant: "Eh! parbleu! le chateau de notre ami Andre est a deux pas
+d'ici; le pere Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra a merveille. Allons lui demander un dindon roti et du
+vin de sa cave. Andre, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs."
+
+Andre se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arreter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultes,
+il se resigna a braver toutes les consequences de sa destinee, et
+remonta en voiture avec Genevieve et ses compagnes.
+
+Cependant, a mesure qu'il approchait des tourelles hereditaires, une
+sueur froide se repandait sur tous ses membres. Dans quelle colere il
+allait trouver le marquis! car l'enlevement du cheval et du char a
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+epouvantable, et le marquis etait incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fut, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colere.
+Quel accueil pour Genevieve, qu'il eut voulu recevoir a genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'etre traite devant elle
+comme un ecolier pris en fraude! Il arreta son cheval a deux portees
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant a quelque distance, il lui
+confia son embarras. "Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+a ce point-la? lui qui fait semblant d'etre si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fut-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char a bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi."
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entree triomphale dans la cour du
+chateau. Le marquis etait precisement a la porte de l'ecurie. Depuis que
+l'evenement terrible etait decouvert, le marquis n'avait pas quitte la
+place, il attendait son fils pour le recevoir a sa maniere. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tresor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour a s'epuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'Andre sur le siege de sa voiture, il vit la mine fiere
+et decidee de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eut
+articule une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'etouffer. "Vive Dieu! s'ecria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues a se decider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la presenter: la voila, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+chateau, et de votre grand jardin, et de vos etables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend a toutes
+ces choses-la; et puis voila les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la reverence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragees, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! ca, cher voisin, vous voyez que j'avais une fiere
+envie de venir vous voir; des trois heures du matin j'etais dans la
+chambre d'Andre. C'etait une partie arrangee depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous etes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voila encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient a toute force
+voir votre propriete. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ca dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. Andre m'a repondu que vous dormiez
+encore, que vous etiez fatigue de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous eveillat pour si peu de chose; je n'ai meme voulu
+deranger personne; j'ai attele moi-meme le cheval et j'ai emmene votre
+fils malgre lui, car c'est un paresseux!... Et, a propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charme. Voila donc comment
+j'ai enfin reussi a vous amener a diner toutes ces petites alouettes.
+J'etais bien sur que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du departement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites a monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir."
+
+Le marquis, tout etourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement a chaque periode de Joseph, ne put trouver de pretexte a
+son ressentiment. La demande inopinee d'un diner ne le contraria pas
+trop. Il etait honorable, et en effet il avait des pretentions a la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras a mademoiselle Marteau, et
+l'autre a Genevieve, qu'a sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure societe; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit a la salle a manger, ou, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraichissements.
+
+Andre, charme de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-meme les honneurs de la maison avec beaucoup de grace. Son pere
+le laissa faire, quoiqu'il jetat sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'etait point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possedait; mais il voulait le faire lui-meme et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fut-ce son propre fils, touchat une fleur sans sa
+permission.
+
+Andre conduisit Genevieve a un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son pere. Genevieve prit tant d'interet
+a ces fleurs et aux explications d'Andre, qu'elle oublia tout le reste
+et s'apercut en rougissant, lorsque la cloche du diner sonna, qu'elle
+etait seule avec lui, que le reste de la societe etait bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilite du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+diner: meme au dessert il s'egaya jusqu'a adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Genevieve. Joseph etait un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tete a toute une noce depuis midi jusqu'a trois heures
+du matin, et jamais maussade apres boire, point querelleur, point
+casseur d'ecuelles, incapable de meconnaitre ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'etre aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fete au petit vin de la cote Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminee, l'oeil brillant et
+la machoire lourde. Joseph croyait avoir triomphe de sa colere et
+s'applaudissait interieurement de son habilete; mais Andre, qui
+connaissait mieux son pere, augurait moins bien de cet etat
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-la. Il l'observait donc avec
+inquietude et s'observait lui-meme scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui reveillat les souvenirs confus du
+cheval et du char a bancs enleves.
+
+Le marquis jusque-la ne comprenait pas trop clairement en quelle societe
+Joseph et ses soeurs etaient venus le voir. La verite est qu'il n'avait
+aucun prejuge, qu'il etait poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eut acquis chez lui une grande violence; car il etait
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+pretention de n'etre pas absolument etranger a l'art de plaire. Mais
+autant il aimait a accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'inferiorite de leur rang, autant il
+haissait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair a
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilite et de
+ses manieres liberales. Il consentait a etre le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliat point qu'il etait marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraitre.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privileges et leur
+affectation de familiarite, etaient donc necessairement des natures
+antipathiques a la sienne, et il est tres-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir a sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle a manger etait envahie par ces
+usurpateurs feminins, de leur ceder la place et d'aller aux champs.
+Ce procede lui avait aliene la consideration des grisettes les plus
+huppees, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revetu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et meme le garde champetre, dignitaire plus modeste, encore admis a
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles a l'heure ou le marquis finissait
+son souper. Cette preference envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractere insolent et bas, tandis qu'elle etait au contraire le
+resultat d'un orgueil tres-bien raisonne.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrieres eussent ete fort bien traitees
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manieres habituelles du marquis envers leurs pareilles. La presence de
+mademoiselle Marteau, les manieres douces d'Andre, le maintien grave et
+poli de Genevieve leur avaient un peu impose pendant le diner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinee reprenant le
+dessus, elles se repandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales debridees, et, sautant sur les plates-bandes, ecrasant sans
+pitie les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que melodieux, et de rires qui sonnerent mal a l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa Andre aupres de Genevieve et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son cote pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette a la faveur d'un jour consacre a
+la folie, il longea furtivement le mur ou ses plus beaux espaliers
+etendaient leurs grands bras charges de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses peches et de ses raisins.
+Henriette s'en apercut, et, decidee a deployer ce grand caractere
+d'audace et de fierte dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint a trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'elancerent a la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colere, c'est qu'au
+lieu de detacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinement la branche jusqu'a ce qu'elle cedat et leur restat
+a la main, toute chargee de fruits verts qu'elles jetaient avec dedain
+au milieu des allees apres y avoir enfonce les dents. Moyennant ce
+procede aristocratique, au lieu d'une douzaine de peches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouverent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-meme avait courbees en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassees dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chevres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner aupres d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce degat. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit a
+l'ecurie, fit sortir son cheval, atteler le char a bancs et conduire
+l'un et l'autre a trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protegeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois chales de Bareges etales avec soin sur le
+canape. Ces demoiselles avaient depose la leurs atours pour courir
+plus a l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'etendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guetres crottees sur le fichu de
+crepe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+delicieux, que ces demoiselles eussent fini de devaster son verger.
+
+Quand elles rentrerent, elles trouverent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en ecrasant les precieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcerent, assez haut pour qu'il
+l'entendit, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle a M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pincant le nez pour ne pas eclater de
+rire, je trouve la chose singuliere et si drole qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de reveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se reveiller. Enfin il se decida a
+quitter le canape et a laisser les grisettes ramasser les debris de leur
+toilette; dans quel etat, helas!... Henriette ecumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous pretexte de le mener a son pressoir. Mais sa veritable
+vengeance ne tarda pas a eclater. Le soleil etait couche, on parla de
+retourner a la ville; la patache de Joseph se trouva prete devant la
+porte aussitot qu'il l'eut demandee. "Prends mes soeurs et Genevieve,
+dit Joseph a Andre, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char a bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes la et que
+ton pere ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultes. Va-t'en vite."
+
+Andre ne se le fit pas repeter; il offrit la main a ses compagnes de
+voyage, prit les renes et disparut. Il etait a cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char a bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glisse quelque monnaie dans la main du garcon d'ecurie en lui
+disant d'amener son equipage; mais l'equipage n'arrivait pas, le garcon
+d'ecurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller a
+l'ecurie: elle etait vide; il chercha le char a bancs sous le hangar: le
+hangar etait desert; il appelle, personne ne lui repond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garcon d'ecurie qui semble accourir tout
+essouffle et qui lui repond avec toute la sincerite apparente d'un
+paysan astucieux: "Helas! mon bon monsieur, il n'y a ni char a bancs
+ni cheval; le metayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+chateau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prevoir...?
+
+--Mille diables! s'ecria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garcon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit etre a present aupres de L... s'il ne l'a point
+depasse.
+
+"Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire a mourir de rire!" Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un evenement qui
+devait les transporter de colere. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au depart du metayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garcon d'ecurie se lamenta
+d'un air desesperant sur ce facheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+a pied et entreprendre, a l'entree de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches a Joseph sur son insouciance. Celui-ci se resignait de
+bonne grace a lui offrir son bras jusqu'a la ville; elle le refusa
+d'abord avec depit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allerent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et detestant dans leur ame l'abominable marquis, auteur de leur
+desastre, tandis que celui-ci, enferme dans sa chambre et plonge dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, a la mode peut-etre dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur cote, Andre et Genevieve et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de detresse dont Joseph,
+a tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laisse tomber son sac, Andre arreta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurite l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononcait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Genevieve decida qu'il fallait retourner en
+arriere, parce qu'un accident etait probablement arrive aux voyageurs du
+char a bancs. Andre obeit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes pietons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquee par sa colere, elle
+s'arreta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+a raconter a sa maniere. Il declara que c'etait un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien merite pour la maniere
+dont elles s'etaient comportees dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'ecria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatiente, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+dementi; mais, si vous etiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. Andre ne peut pas imposer silence a une femme,
+dit Genevieve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tachez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitie de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste a pied, n'est-ce pas, ma chere
+Justine?
+
+La chose fut bientot convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture a Andre et achever la route a pied; mais il
+comprit bien vite qu'Andre aimait beaucoup mieux accompagner Genevieve,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+Andre offrit son bras a Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre a Genevieve au bout de quelques minutes; mais a peine
+l'eut-elle accepte qu'Andre, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensees du monde, ne trouva plus meme a placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pres d'un
+quart d'heure sans aucune cause appreciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premiere, des qu'elle eut
+fini de penser a autre chose; car elle etait preoccupee, soit de
+la pensee de son trousseau, soit de celle de son fiance. "Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois a regarder les etoiles?
+
+--Je vous assure, repondit Andre, que je ne pensais pas aux etoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevieve?
+
+--Moi, je les regardais sans penser a rien, repondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andre; je suis sur, au
+contraire, que vous reflechissez beaucoup et a propos de tout.
+
+--Oh! oui, je reflechis, repondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien reve, je n'en suis pas
+plus avancee.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les etoiles, vous pensez a
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois a Dieu, qui a mis toutes ces lumieres la-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser a Dieu, il arrive que je
+continue a les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entieres a ma fenetre sans pouvoir m'en arracher. D'ou cela
+vient-il? Sans doute les etoiles font cet effet-la a tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en detacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser a des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous etes savante, vous, Justine; vous etes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc a quoi les etoiles vous font penser:
+j'aurai peut-etre eu les memes idees sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, a quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, aupres desquels le notre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Genevieve s'arreta tout etonnee et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquat davantage.
+
+Andre s'etait imagine, en voyant le beau front de Genevieve plein
+d'intelligence, et en ecoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idee de sa propre
+inferiorite l'avait rendu jusque-la timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris a son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Genevieve la cause de cet etonnement naif.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'etait pas fachee de
+deployer son petit savoir, que toutes ces lumieres, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela a Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des reves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur Andre.
+
+Cette interpellation fit sur Andre un effet singulier. Il venait d'etre
+presque choque de l'ignorance de Genevieve; il se sentit tout a coup
+comme attendri. Jusque-la son amour avait ete dans sa tete; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevieve a la faible
+clarte du ciel etoile: il distinguait a peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une serenite angelique semblait resider sur ce visage
+delicat et pale. Andre fut si emu qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir repondre. Enfin il lui dit d'une voix alteree: "Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'epreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur ou les
+ames qui s'entendent peuvent se reunir et s'appartenir mutuellement."
+
+Genevieve s'arreta encore et le regarda a son tour comme elle avait
+regarde Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit Andre, que tout s'acheve ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse etre dans quelqu'une
+de ces belles etoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-meme, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas ou Dieu a cache le bonheur qu'il fait esperer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on desire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut desirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent a regler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est tres-bien dit, repondit Andre; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre a la sagesse? Nous voici
+trois: repondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je reponds de moi-meme, dit Justine en
+riant; comment repondrais-je de vous? Cependant je repondrais de
+Genevieve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit Andre, en repondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillite naive. Mais parlez-moi
+donc des etoiles, cela m'inquiete davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+Andre, heureux et fier, pour la premiere fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose a enseigner, se mit a lui expliquer le systeme de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les demonstrations et de les rendre
+abordables a l'intelligence de son eleve. Malgre la soumission attentive
+et la curiosite confiante de Genevieve, Andre fut frappe du bon sens et
+de la nettete de ses idees. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants ou Andre, transporte, lui croyait des facultes extraordinaires,
+et d'autres ou il croyait parler a un enfant. Quand ils furent arrives
+aux premieres maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Genevieve chez elle. Andre n'osa pas
+aller plus loin; il prit conge d'elle, et, se derobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit legerement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il desirait desormais, c'etait de
+se trouver seul et de n'etre pas distrait de ses pensees. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientot sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'a ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque Andre se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'etait passe bien des choses dans sa tete; mais il avait trouve une
+solution a sa plus grande incertitude, et il eprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'etait demande bien des fois depuis douze
+heures si Genevieve etait un ange du ciel exile sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle etait simplement une grisette plus decente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu reprimer une emotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naivement demande de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce desir d'apprendre,
+cette facilite de comprehension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vegetation
+une terre riche et fertile, ou la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une ame sympathique, une voix amie pouvait developper cette
+noble nature et la reveler a elle-meme.
+
+Telle fut la conclusion que tira Andre de toutes ces reveries, et il se
+sentit transporte d'enthousiasme a l'idee de devenir le Promethee de
+cette precieuse argile. Il benit le ciel qui lui avait accorde les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maitre, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le tresor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allat aussi remercier son pere, qui
+avait consenti a faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui etait arrive souvent de maudire l'education, qui, en
+lui creant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition reelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon a Dieu d'un tel blaspheme.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'etude, et se sentait maitre du
+feu sacre qui devait embraser l'ame de Genevieve.
+
+Mais toutes ces fumees de bonheur et de gloire se dissiperent lorsqu'il
+songea a la difficulte de revoir prochainement Genevieve et a la
+possibilite effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberte de la veille mille romans delicieux en parcourant a pas lents
+les allees humides de la rosee du matin; mais, a force de se creer un
+bonheur imaginaire, le besoin de realiser ses reves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et a chaque instant semblait
+s'elancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aime. Il s'etonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prevu qu'arrive a ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment ou il aurait retrouve l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'ecoulerait calme, pleine et delicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait a ses reveries et a ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur a savourer le passe qu'a jouir du present.
+Maintenant la veille lui semblait s'etre envolee trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profite; il se rappelait cent circonstances
+ou il aurait pu dire a propos un mot qui lui eut obtenu la bienveillance
+de Genevieve, et il eprouvait un regret mortel de sa timidite. Il
+brulait de trouver l'occasion de la reparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+eternellement long, et l'ennui devorait deja sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empresse et d'effaroucher l'austerite de
+Genevieve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgre lui. Mais bientot il etait force de s'avouer
+que vivre sans la voir etait impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir a la ville. Il s'assit a l'ecart sur un des bancs
+de la promenade, esperant qu'elle passerait peut-etre; mais il vit
+defiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Genevieve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais a ces
+heures-la. Il roda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il eprouvait une repugnance infinie a laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entree de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrieres.
+Genevieve n'etait point avec elles. S'il avait su ou elle demeurait, il
+se serait glisse sous sa fenetre: il l'eut peut-etre apercue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eut demande a qui que ce
+fut.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle a monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journee; et, tachant de prendre l'air
+le plus indifferent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. "Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'interesse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevieve,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aise. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expedient pour avoir acces dans sa maison, et je n'en ai pas trouve. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions a bout. Henriette nous aidera."
+
+L'obligeance indiscrete de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+a rire d'un air sec et force en lui declarant qu'il ne comprenait rien a
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y meler davantage.
+
+"Ah! tu fais le fier! tu te mefies de moi! dit Joseph un peu pique. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+Andre s'affligea d'avoir offense un ami si devoue; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son desaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en apercut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et deserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans etaient encadres de bois grossierement sculpte. Un toit
+en auvent s'etendait a l'entour et ombrageait les etroites fenetres.
+"Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenetres, eclairees par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est la que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hesperides."
+
+Andre, trouble, s'efforca de prendre un air degage et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-la est fort bonne, au contraire, repondit Andre; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, Andre etait le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Ou allait-il? il le savait a peine. Serait-il
+recu? il ne l'esperait pas. Il avait a la main un enorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu reunir: c'etait toute sa
+recommandation. Il etait tour a tour pale comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait a peine, et a la derniere marche
+il fut force de s'asseoir. C'etait deja beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-la sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eut indispose Genevieve contre lui. Il avait passe adroitement le long
+de l'arriere-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussee,
+sans etre apercu d'aucun des apprentis; au premier etage, il avait evite
+un atelier de lingeres dont la porte etait ouverte et d'ou partait le
+refrain de plusieurs romances tres-aimees des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, ou peut-il etre, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+Andre cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos a la porte
+entr'ouverte, il franchit cet etage comme un eclair et ne s'arreta qu'au
+troisieme. La, tout palpitant, se recommandait a Dieu, il s'approcha
+de la porte a trois reprises differentes et s'en eloigna aussitot,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas a
+toutes jambes. Enfin une quatrieme resolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, pres de s'evanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnerent le temps de se
+reconnaitre. Il pensa que Genevieve etait sortie, et il se rejouit
+presque d'echapper a la terrible emotion qu'il avait resolu de braver.
+Cependant le desir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumes a l'obscurite de
+l'escalier, distinguerent un petit carre de papier colle sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et reussit a lire:
+
+ GENEVIEVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caracteres: _Tournez le bouton, s'il
+vous plait_.
+
+Andre, transporte d'une joie etourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublee de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usee, ou l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jesus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle etait encore ecrit le nom de Genevieve, etait placee au bout de
+cette salle. Cette fois Andre sentit toutes ses terreurs se reveiller;
+mais, apres tout ce qu'il avait deja ose, il n'etait plus temps de
+renoncer lachement a son entreprise: il frappa donc a cette derniere
+porte, qui s'ouvrit aussitot, et Genevieve parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras ou Andre crut
+distinguer un peu de mecontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout a fait contenance en s'apercevant que Genevieve n'etait pas
+seule. Madame Privat etait debout aupres d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andre un regard de surprise
+et d'ironie: c'eut ete une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie medisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Genevieve! Genevieve sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitot une assurance pleine de fierte; "Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonte de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande apres que j'aurai servi madame."
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignite calme qui imposa un instant a la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion etait trop bonne pour y renoncer aisement. Apres avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers Andre, qu'elle deconcerta tout a fait avec son regard curieux
+et impertinent. "Vraiment, dit-elle en s'efforcant de prendre un
+ton enjoue, c'est la premiere fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevieve?
+
+--Pardonnez-moi, madame, repondit froidement Genevieve, je recois
+tres-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+presents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence etonna tellement Andre, qu'il hesita un instant a
+repondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidite naturelle, il
+repondit effrontement: "Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+desire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espece auquel
+M. Forez, mon ancien precepteur, s'interesse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable."
+
+Madame Privat se mordit la levre et sortit brusquement. La reponse
+d'Andre faisait allusion a une aventure recente de son menage; et,
+quoique Andre ne fut pas mechant, il n'avait pu resister au desir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevieve en
+souriant, esperant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Genevieve froide et severe. "Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre presence?
+
+Andre se troubla. "Je merite que vous me receviez mal, repondit-il. J'ai
+ete etourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'etait une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, repondit Genevieve, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prevu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariete, repondit Andre; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupiere, et Genevieve, qui s'en apercut, se troubla a son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En meme temps elle le prit et l'examina. Andre s'arreta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Genevieve. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hepatiques, repondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit a odeur de vanille, de la giroflee-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-la se fanent bien vite, dit Genevieve. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle delia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraiche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andre examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevieve.
+Cependant il lui echappa une exclamation de blame qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle.
+
+--O ciel! repondit Andre, des fuxias a calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Helas! vous avez raison, dit Genevieve en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montre l'original; elle s'est
+obstinee a trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, etait de la meme teinte. Elle m'a forcee d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosite epouvantable! dit Andre avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si delicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais gout! reprit Genevieve; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitot toutes ces dames en ont demande; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la verite devant de
+pareilles considerations? Je suis bien forcee, pour gagner ma vie, de
+ceder a tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-la, je ne les vends pas: ce sont mes etudes et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andre; montrez-moi ces
+tresors.
+
+Genevieve alla ouvrir une armoire reservee, et montra a son jeune pedant
+une collection de fleurs admirablement faites. "Voici du veritable
+fuxia, dit-elle en lui designant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andre en la prenant avec precaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une legere critique: les fleurs sont trop
+regulierement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+facon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq petales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllees sont
+sujettes a ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenetre.
+
+--Vous avez peut-etre raison, dit Genevieve. Moi j'evitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit defaut: toutes
+les legumineuses ont dix etamines, mais neuf seulement sont reunies dans
+une sorte de gaine; la dixieme est independante des autres, et vous
+n'avez pas observe cette particularite.
+
+--Etes-vous sur de cela?
+
+--Il y a du genet d'Espagne dans mon bouquet: dechirez-en une fleur.
+
+--En verite, vous avez raison; mais vous etes bien severe. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup a profiter avec vous. Continuez donc a
+m'instruire, je vous en prie.
+
+Andre examina tous les cartons et trouva peu a critiquer, beaucoup a
+louer; mais il ne negligea aucune occasion de relever les fautes legeres
+de l'artiste, car il sentit que c'etait le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa presence desirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevieve quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une etude un peu methodique. Certainement, a force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinite de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette etude m'a appris
+des choses tres-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+methode admirable et d'une clarte parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Genevieve.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-meme.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Genevieve; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus mechants propos.
+
+--N'etes-vous pas au-dessus de ces pueriles attaques? dit Andre. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous etes
+aussi vulnerable que la plus etourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'independance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvee?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Genevieve en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me proteger; la mechancete
+peut me prendre a partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts a se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractere; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous etes penetree de votre propre dignite...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche deja d'etre trop fiere.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-la...
+
+--Et lequel donc? dit Genevieve vivement; puis elle s'arreta tout a
+coup, et Andre lut sur son visage qu'elle etait fachee d'avoir laisse
+echapper cette question, et qu'elle craignait une reponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, repondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blame; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention a ce que je vous ai
+dit. Je deraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevieve en s'efforcant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit Andre. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication detaillee a M. Forez et
+le prierai de la rediger lui-meme. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me designerez. De cette maniere, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Genevieve fut affligee de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blesse. Sa douceur et sa sensibilite naturelles parlerent plus vite que
+sa raison.
+
+"J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-meme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous."
+
+Elle s'arreta toute troublee, et Andre se sentit si emu qu'il craignit
+de se mettre a pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+precipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Genevieve se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+epouvantee de ce qu'elle eprouvait et n'osant s'interroger elle-meme,
+elle se jeta a genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journee, et ne toucha point au
+frugal diner qu'elle avait prepare elle-meme comme a l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chale et alla se promener
+derriere la ville, dans un lieu solitaire ou elle etait sure de pouvoir
+rever en liberte. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une eminence
+plantee de nefliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andre
+lui avait explique la marche. Peu a peu ses idees prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'Andre lui avait revelees porterent son esprit vers des pensees plus
+vagues, mais plus elevees. Lorsqu'elle revint sur elle-meme, elle
+s'etonna de trouver a ses agitations de la journee moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait deja l'effet de
+ces contemplations ou l'ame semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des regions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premiere fois
+un conte de fees.
+
+Genevieve n'etait point romanesque; elle n'avait jamais desire d'aimer
+ou d'etre aimee. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'etait promis de s'y soustraire a la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commencait a pressentir
+l'amour d'Andre pour elle. Elle n'eut pas ose se l'expliquer a
+elle-meme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinee. Elle en avait ete emue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parle avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Genevieve n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-meme le regret d'avoir commis une imprudence.
+"Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laisse emouvoir si vite par les idees et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercie? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma explique des choses bien interessantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon etonnement.
+Et puis il m'a apporte un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-meme dans
+les pres, et fait une visite dont, grace a madame Privat, toute la ville
+jase deja. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'etait par amitie,
+il aurait du prevoir a quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'ou vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des mechants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je desire m'elever au-dessus de ma fortune et de mon etat: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Helas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-etre un conseil de l'orgueil. Deja j'etais prete a sacrifier ma
+reputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, defendez-moi de ces idees-la, et
+apprenez-moi a me contenter de ce que vous m'avez donne."
+
+Genevieve rentra plus calme et resolue a ne plus revoir Andre. Elle se
+tint parole; car elle recut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours a penser a lui sans trouble et sans
+emotion. Une quinzaine s'ecoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du desole jeune homme, qui passait une
+partie des nuits a pleurer sous ses fenetres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler Andre, et le hasard peut-etre
+voulait faire echouer les resolutions de Genevieve. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Pres-Girault; elle ne savait pas
+qu'Andre l'y avait vue un certain jour qui avait marque dans sa vie
+comme une solennite et qui avait decide de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouve la un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitot des pas firent crier le sable
+derriere elle. Elle se retourna et vit Andre.
+
+Un cri lui echappa, un cri imprudent qui l'eut perdue si Andre eut ete
+un homme plus habile. Mais le bon et credule enfant n'y vit rien que
+de desobligeant, et lui dit d'un air abattu: "Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma presence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de deranger votre promenade."
+
+La paleur d'Andre, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de resignation, produisirent un effet magnetique sur
+Genevieve, "Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me derangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'interessent beaucoup, et tous les jours..." Genevieve se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+Andre, un peu rassure, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les eluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis etendu sur l'eau. "C'est, repondit Andre, le
+becabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pele-mele avec lui." En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'a mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevieve avait regardee;
+il s'y fut mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille seche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y resister. Au bout d'un quart d'heure ils
+etaient assis tous deux sur le gazon. Andre jonchait le tablier de
+Genevieve de fleurs effeuillees dont il lui demontrait l'organisation.
+Elle l'ecoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+melancoliques. Andre etait parfois comme fascine et perdait tout a fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevieve, toujours
+avide de s'elancer dans les regions inconnues, le questionnait avec
+vivacite. Andre voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+difference des climats, l'influence de l'atmosphere sur la vegetation,
+les diverses regions ou les vegetaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glaces du Nord jusqu'au bananier des Indes brulantes. Mais ce
+cours de geographie botanique effrayait l'imagination de Genevieve.
+
+--Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle a plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idee? lui dit Andre; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la geographie et la botanique en meme
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevieve; et puis elle songea a
+ses resolutions, hesita, voulut se retracter et ceda encore, moitie au
+chagrin d'Andre, moitie a l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mysterieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livre un rude combat a sa
+conscience; mais cette fois la lecon fut si interessante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'ou les eaux s'epanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres echancrees, entassees, disjointes,
+rattachees par des isthmes, separees par des detroits; ces grands lacs,
+ces forets incultes, ces terres nouvelles apercues par des voyageurs,
+perdues pendant des siecles et soudainement retrouvees, toute cette
+magie de l'immensite jeta Genevieve dans une autre existence. Elle
+revint aux Pres-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commencait a baisser quand elle songeait a s'arracher a l'attrait de
+l'etude. Andre goutait un bonheur ineffable a realiser son reve et a
+verser dans cette ame intelligente les tresors que la sienne avait
+receles jusque-la sans en connaitre le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultes de Genevieve. Il etait fier de l'elever
+jusqu'a lui et d'etre a la fois le createur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinees etaient delicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantot ils causaient, assis sous les saules de la riviere;
+tantot ils se promenaient le long des sentiers bordes d'aubepines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'eveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlace l'un a l'autre. Quand
+la matinee etait un peu avancee, Andre tirait de sa gibeciere un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de creme
+dans quelque chaumiere des environs, et il dejeunait sur l'herbe avec
+Genevieve. Cette vie pastorale etablit promptement entre eux une
+intimite fraternelle, et leurs plus beaux jours s'ecoulerent sans que le
+mot d'amour fut prononce entre eux et sans que Genevieve songeat que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitie.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-la,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'ecoula sans que Genevieve put hasarder sa mince chaussure
+dans les pres humides. Andre n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Genevieve l'arreta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en meme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise aupres d'elle et reprit les lecons
+du Pre-Girault. Le jeune professeur, a mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait a son exaltation naturelle et devenait eloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son ecoliere. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+a demi faite pour suivre de l'oeil les demonstrations que son maitre
+tracait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la decoupure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'interet qu'elle mettait a ecouter les autres lecons
+l'emportant de beaucoup sur celui-la, elle negligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle etait lancee sur une mer
+enchantee et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le developpement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entierement son caractere et devant
+laquelle sa prudence timide s'etait envolee, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumiere de la raison. Cependant elle devait etre
+bientot forcee de voir les ecueils au milieu desquels elle s'etait
+engagee.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentres chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance a venir diner sur l'herbe, a
+une metairie qui lui avait servi de dot, et qui etait situee aupres de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; neanmoins Genevieve y fut invitee. Ce
+n'etait pas la premiere fois que ses manieres distinguees et sa conduite
+irreprochable lui valaient cette preference. Deja plusieurs familles
+honorables l'avaient appelee a leurs reunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, a titre d'ouvriere en journee, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la severe etiquette derriere
+laquelle se retranche la societe bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcees de sa vie ordinaire, s'etait depuis
+longtemps effacee devant le merite inconteste de la jeune fleuriste:
+elle n'etait regardee precisement ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvriere, le nom intact et pur de Genevieve repondait a toute objection
+a cet egard. Genevieve n'appartenait a aucune classe et avait acces dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante ou jamais aucune fille de condition n'avait ose
+aspirer, Genevieve l'avait perdue a son insu; elle etait devenue
+savante, mais elle ignorait encore a quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, etrangere aux caquets de la
+ville, lui fit le meme accueil qu'a l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laisserent un grand espace entre elles et la place ou
+Genevieve s'etait assise. Elle ne s'en apercut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer aupres d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espece de mepris qu'elles affectaient de
+lui temoigner. Genevieve etait d'une nature si peu violente qu'elle
+n'eprouva d'abord que de l'etonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+meme de douleur ne s'eveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demanderent leurs bonnes et se retirerent;
+les autres se diviserent par groupes et se disperserent dans le jardin,
+en evitant avec soin d'approcher de la reprouvee. En vain Justine
+s'efforca d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant pres d'elle dans une attitude si altiere et avec un silence si
+glacial que Genevieve comprit son arret. Pour eviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-meme et se retira
+sous pretexte d'un travail qu'elle avait a terminer. A peine etait-elle
+seule et commencait-elle a reflechir a sa situation, qu'elle entendit
+frapper a sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+compose et une espece de toilette qui annoncait une intention
+ceremonieuse et solennelle dans sa visite. Genevieve etait fort pale, et
+meme l'emotion qu'elle venait d'eprouver lui causait des suffocations:
+elle fut tres-contrariee de ne pouvoir etre seule, et, de son cote, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette etait
+resolue a ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apres l'avoir
+embrassee avec une affectation de tendresse inusitee, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Genevieve, a qui la fierte donna la force de
+sourire.
+
+--Te voila revenue? reprit Henriette du meme ton de condoleance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus begueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Genevieve; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensee.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mechante que son
+amitie pour Genevieve ne put lui faire reprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passe; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a ete fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as ete au-devant
+de leur mechancete avec bien de la complaisance. Voila ce que c'est,
+Genevieve, de vouloir sortir de son etat! Si tu n'avais jamais frequente
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrive. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais ete insultee; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-la en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Genevieve se sentit si offensee de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses levres devinrent
+aussi pales que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te desoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincerite de son indiscrete amitie; le mal n'est pas sans
+remede; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chere, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Genevieve en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevieve, tu apprendras a connaitre
+tes vraies amies; tu as trop compte sur les demoiselles a grande
+education. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sure. On
+n'apprend pas a avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir etudie pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Genevieve! elles ont donc ete bien insolentes, ces
+begueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien a raconter; on ne m'a rien dit de desobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Genevieve, ou tu ne te doutes guere du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dechire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchante de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps ou on disait: _Genevieve
+premiere et derniere. Genevieve sans reproche. Genevieve sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais deja! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevieve
+par-ci, Genevieve par-la! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu etais montee si haut! A present on ne te laisse pas
+descendre a moitie; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-etre aussi sage que par le passe; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison a donner! C'est une
+infamie, la maniere dont on te traite. Les hommes sont peut-etre
+encore plus dechaines contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous defendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'etait pas la peine de faire
+tant la dedaigneuse pour ecouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'epousera. Ah! bah! ils secouent la tete en
+disant que les marquis n'epousent pas les grisettes.--Car, apres tout,
+disent-ils, Genevieve la savante est une grisette comme les autres. Son
+pere etait menetrier, et sa mere faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin a la journee.
+
+--Tout cela n'est pas bien mechant, dit Genevieve; je ne vois pas en
+quoi j'en puis etre blessee. Apres tout, qu'importe a ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Genevieve la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Genevieve! c'est bien a cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultee aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me defendre, et on ne se risquerait pas a jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenetres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mere, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chere amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous etes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez ete
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-etre jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouche les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand meme tu
+aurais ete sourde, cela ne t'aurait servi a rien; il aurait fallu
+etre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnete sur toutes les
+figures. Ah! Genevieve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois a mes depens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues a se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevieve en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, repondit
+Henriette un peu piquee. Tu aurais ete plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chere.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystere, se servir de sa liberte et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, apres tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chere, dit Genevieve un peu sechement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit reserve aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachee, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le notre.
+
+--Et pourquoi? s'ecria Genevieve, irritee enfin; de quoi me suis-je
+cachee? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voila, voila ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevieve. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepte les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montree avec lui au bal et a la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donne le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confie a
+tes amies, a moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+a quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: "Genevieve
+a donc un amoureux?" nous aurions repondu: "Certainement! pourquoi
+Genevieve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Etes-vous son heritier? Qu'avez-vous a dire?" Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, apres tout, cela aurait ete tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+reputation de vertu et en meme temps ecouter les douceurs d'un homme, tu
+as garde ton petit secret fierement, tu as accorde des rendez-vous aux
+Pres-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre metier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. Andre de Morand qui t'attendait au bord de la riviere et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepte tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir a la meme
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'etait pas bien difficile de
+deviner ou tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: "Voyez-vous cette petite effrontee qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la demasquer." Et puis on a vu M. Andre se glisser par
+les petites rues et venir de ce cote-ci. Il est vrai que, pour n'etre
+pas trop remarque, il sautait le fosse du potager de madame Gaudon et
+arrivait a ta porte par le derriere de la ville. Mais vraiment cela
+etait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fosse, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour a madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais a ces
+demoiselles: "Genevieve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. Andre que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fosses?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser a moi-meme, au lieu d'en
+faire part a quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose a leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le departement
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fache, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Genevieve; je me sens mieux, et je vais me mettre a
+travailler. Je te remercie de ton zele, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorenavant ne t'en inquiete plus. Je ne
+m'exposerai plus a etre insultee; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifferent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Genevieve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, ecoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chere, un autre jour, dit Genevieve en l'embrassant d'un air
+un peu imperieux, pour lui faire comprendre qu'elle eut a se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquee. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer a defendre ardemment Genevieve en toute
+rencontre; mais elle etait femme et grisette. Elle avait ete souvent,
+comme elle le disait elle-meme, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+mefiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevieve,
+dont la gloire l'avait si longtemps eclipsee, tomber dans la meme
+disgrace aux yeux du public.
+
+Genevieve, restee seule, s'apercut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En elargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturiere lui avaient inspire un
+profond dedain pour les basses attaques dont elle etait l'objet. Deux
+mois auparavant, Genevieve, heureuse surtout d'etre ignoree et oubliee,
+n'eut pas aussi courageusement meprise la sotte colere de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide education avait retrempe son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierte. Peut-etre se
+glissait-il secretement un peu de vanite dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, ou les
+plus importants etaient les plus sots, et ou elle ne trouvait a aucun
+etage un esprit a la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa superiorite etait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement eclaire du jour etincelant de la science. Genevieve
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus tres-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'a elle, et qu'elle etait invulnerable a de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance equitable occupee de la defense des justes et de la
+repression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+aupres de la fenetre et se mit a travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pales feuilles de rose que ses petites mains etaient en
+train de decouper. Cette riche lumiere eut une influence soudaine sur
+ses idees. Genevieve avait toujours eu un vague sentiment de la poesie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement apercu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautes exterieures de la nature. Cette
+puissance se revela soudainement a elle en cet instant. Une emotion
+delicieuse, une joie inconnue, succederent a ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'eleva au-dessus d'elle-meme et de toutes
+les choses reelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers deroule devant elle, et tout en
+s'unissant a ce Dieu dans un transport poetique, ses mains creerent la
+fleur la plus parfaite qui fut jamais eclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut cache derriere les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevieve posa son ouvrage
+et resta longtemps a contempler les tons oranges du ciel et les lignes
+d'or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tete
+brulante. Quand elle quitta sa chaise, elle eprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevieve etait
+d'une complexion extremement delicate: les emotions de la journee, la
+surprise, la colere, la fierte, l'enthousiasme, en se succedant avec
+rapidite, l'avaient brisee de fatigue. Elle s'apercut qu'elle avait
+reellement la fievre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+reveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout a fait le sentiment de
+la realite.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Genevieve, etait allee, pour calmer son petit
+ressentiment, ecouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+reputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux cure de hameau prechat beaucoup plus sensement dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicite. Son accent
+theatral, son debit ronflant, ses comparaisons ampoulees, et surtout
+la surete de sa memoire, lui avaient valu un succes inconteste,
+non-seulement parmi les devotes, mais encore parmi les femmes
+erudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien a son eloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-la le predicateur, faute de sujet, precha sur la charite. Ce
+n'etait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+metaphores, et l'amplification fut negligee; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent debites d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'ecueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idees, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succedent sans hesitation.
+
+Henriette fut donc emue et entrainee, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait precisement a la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de mechant, et donnait de continuels dementis a un
+caractere arrogant et jaloux. La pensee de Genevieve malheureuse et
+meconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termine,
+Henriette resolut d'aller trouver son amie, et de reparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitie affectueuses,
+moitie ameres, avaient du lui causer.
+
+Elle prit a peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui repondit pas. La clef avait ete retiree; elle
+crut que Genevieve etait sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idee lui vint: elle pensa que Genevieve etait enfermee avec son amant,
+et elle regarda a travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'atre de la cheminee, et le profond silence qui regnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la realite. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu male, et la serrure, faible et usee, ceda bientot.
+Elle trouva Genevieve assez malade pour avoir a peine la force de lui
+repondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fievre, la bonne couturiere se hata d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagne dans sa
+journee, et, s'installant aupres de son amie, lui prepara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit etait tout a fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premiere porte de
+l'appartement de Genevieve. La penetration naturelle a son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut a sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre a l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins penetrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'Andre, n'ayant pas vu Genevieve de la journee, et
+rodant depuis deux heures sous sa fenetre sans qu'elle s'en apercut, ne
+pouvait se decider a retourner chez lui sans avoir au moins echange un
+mot avec elle. Quoique l'heure fut indue pour se presenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour ou il avait frappe pour la premiere fois a sa porte.
+
+Il fut contrarie de rencontrer Henriette; mais il espera qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entrainant au bout de la chambre, "Il faut que je vous
+parle, monsieur Andre, dit-elle vivement; asseyons-nous."
+
+Andre ceda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+"D'abord il faut vous dire que Genevieve est malade, bien malade."
+
+Andre devint pale comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effraye, reprit Henriette, je suis la;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chere demoiselle, dit Andre, eperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai a vous dire, monsieur Andre, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'ecria Andre.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Genevieve est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+Andre s'etait leve brusquement, il retomba aneanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa reputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuee!
+
+--Mademoiselle, dit Andre vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+mechante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, repondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour a Genevieve, et elle vous ecoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Genevieve en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+Andre, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+a une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les pres? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'etre recu a
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'ecria Andre; qui a invente cette
+faussete?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, repondit Henriette
+intrepidement, et je n'invente aucune faussete. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Genevieve.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'ecria Andre, chez qui la timidite etait
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous melez-vous
+de ce qui se passe entre Genevieve et moi? Etes-vous la mere ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en elevant la voix; mais je suis l'amie de
+Genevieve, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit Andre, effraye de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andre en colere, car c'est
+un mensonge infame.
+
+Henriette, en colere a son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'ecria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamee et montree au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premiere societe
+refusent de diner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos des
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garcons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le merite pour avoir trompe tout le monde
+et pour avoir meprise ses egaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'ecria Andre transporte de colere.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Genevieve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+repete; la blessure sera sans remede: elle aura recu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Andre en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Genevieve est desolee a ce point! sa vie est en danger
+peut-etre, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes esperances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondement emu, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de desespere?
+
+--Mais que faire? dit Andre avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevieve?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Etes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Genevieve, et si vous etiez un honnete homme,
+vous l'epouseriez.
+
+Andre, eperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effare.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle, voila votre reponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous etes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma reponse! dit Andre lui prenant la main avec force; ai-je repondu?
+puis-je repondre? Genevieve consentirait-elle jamais a m'epouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un eclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcee de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela depend de moi! s'ecria Andre, eperdu de
+terreur et de joie. L'epouser, moi! elle consentirait a m'epouser!
+
+--Ah! vous etes un bon enfant, s'ecria Henriette se jetant a son cou,
+transportee de joie et d'orgueil en voyant le succes de son
+entreprise. Ah ca! mon bon monsieur Andre, votre pere donnera-t-il son
+consentement?
+
+Andre palit et recula d'epouvante au seul nom de son pere. Il resta
+silencieux et atterre jusqu'a ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il repondit _non_ d'un air sombre, et ils se regarderent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot a dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant reflechi, lui demanda quel age il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, repondit-il.
+
+--Eh bien! vous etes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchante de cet expedient, je m'en passerai;
+j'epouserai Genevieve, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tete, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'heritage de votre mere?
+
+--Sans doute, repondit-il, frappe d'admiration; j'ai droit a soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'ecria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevieve!
+o mon cher Andre! comme vous allez etre heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrange votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'ecria Andre a son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avise de tout cela et je n'aurais jamais ose esperer un pareil
+sort. Mais etes-vous sure que Genevieve ne refusera pas?
+
+--Que vous etes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-la va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rever, dit Andre en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'ecoutait avec tant de bonte! elle prenait ses lecons
+avec tant d'ardeur! O Genevieve! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donne de craintes et d'esperances! Fou et malheureux
+que j'etais! je n'osais pas me jeter a ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'etais aime! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; apres qu'une fille a sacrifie
+sa reputation a monsieur, il demande si on l'aime! Vous etes trop
+modeste, ma foi! et a la place de Genevieve... car vous etes tout a fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voila qui s'eveille...
+Attendez-moi la.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu medecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! ecoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'epouser, elle sera guerie. Je crois que cette parole-la
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, depechez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le resultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andre effraye; je n'oserai
+jamais me presenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amene,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous etes timide! dit Henriette etonnee: vraiment voila des
+amoureux bien avances, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; Andre resta seul dans
+l'obscurite, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Genevieve n'etait pas serieuse; une irritation momentanee
+lui avait cause un assez violent acces de fievre, mais deja son sang
+etait calme, sa tete libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la memoire.
+
+Elle s'etonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui presenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposee a l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. "Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, repondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tete un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voila tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout a fait sauvee.
+
+--J'ai un bouillon tout pret sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Genevieve avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-meme. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle a t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chere enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifferent; je ne veux que tes
+soins et ton amitie. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Genevieve; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te desobeir, puisque tu me defends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Genevieve en levant vers elle sa jolie tete pale
+coiffee d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fievre, ma chere fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, repondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la verite: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est la.
+
+--Comment, il est la! Qui est la, chez moi, a cette heure-ci?
+
+--M. Andre de Morand; est-ce que tu as oublie son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Genevieve, je ne vous comprends
+pas; vous etes en meme temps bonne et mechante: pourquoi cherchez-vous a
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre a cote. Je te le jure sur l'honneur,
+Genevieve.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important a te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchee, et trouvez-vous qu'il soit convenable a une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si presse a me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera desespere, et
+toi-meme tu t'en repentiras.
+
+--Cette journee est un reve, dit Genevieve d'un ton melancolique, et je
+dois me resigner a tomber de surprise en surprise. Reste pres de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chere: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens a passer pour une prude, dit Genevieve avec fermete; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillee et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui decorat ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela Andre.
+
+Genevieve ne comprenait rien a ses manieres etranges et a ses
+affectations de solennite. Elle fut encore plus surprise lorsque Andre
+entra d'un air timide et irresolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, pousse par Henriette, finit par tomber a genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, repondit Andre en tachant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de reparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevieve avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importune M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit Andre: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais du prevoir et empecher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous etiez l'objet, grace a mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous etiez livree.
+
+--Elle a menti, dit Genevieve avec un rire force; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur Andre, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'ecoutez pas, dit Henriette; voila comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutot que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma presence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espere qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Genevieve la princesse. Tu es une
+mechante; tu meconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence a Andre. Genevieve fut
+choquee de son depart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation a la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait Andre tete a tete.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, Andre se sentit fort embarrasse. L'air
+etonne de Genevieve n'encourageait guere la declaration qu'il avait
+a lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en reparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduites.
+
+Genevieve fut moins etonnee qu'elle ne l'eut ete la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait preparee a tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+concu pour lui une affection veritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eut jamais desire lui inspirer un sentiment plus vif, elle etait
+flattee d'une resolution qui annoncait un attachement serieux. Mais elle
+pensa bientot qu'Andre cedait a un exces de delicatesse dont il pourrait
+avoir a se repentir. Elle lui repondit donc, avec calme et sincerite,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fut
+a la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus a reparer sa conduite
+qu'elle a rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui repondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous etes sans famille, sans protection; les mechants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous defendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'a
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une egide et
+reduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en meme temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitie pour moi, dites-le au moins par interet
+pour vous-meme.
+
+--Non, monsieur Andre, repondit doucement Genevieve en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-etre eternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgre vos soins, j'ai encore bien
+peu d'education: je vous serais trop inferieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-etre souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultes pour me recevoir, et je
+ne pourrais me resoudre a supporter ses dedains.
+
+--O froide et cruelle Genevieve! s'ecria Andre, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? repondit Genevieve; avez-vous bien besoin
+de mon amitie?
+
+--Coeur de glace! s'ecria Andre; vous m'avez parle avec tant de
+confiance et de bonte, nous avons passe ensemble de si douces heures
+d'etude et d'epanchement, et vous n'aviez pas meme de l'amitie pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, Andre, lui repondit Genevieve d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire a mon amitie sans m'epouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose a l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos lecons.
+
+--Eh bien! s'ecria Andre, acquittez-vous avec moi et soyez genereuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien serieux, repondit-elle en souriant, pour des lecons
+de botanique et de geographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-la je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andre:
+nous ne l'avions pas prevu; mais puisqu'on nous le rappelle, cedons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononca ce dernier mot si bas que Genevieve l'entendit a peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaute
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous etions du meme rang,
+vous et moi, si notre mariage etait une chose facile et avantageuse a
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traverse par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'etonnement; votre pere s'y opposera peut-etre,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonte; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'ecria Andre au desespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevieve avec amitie. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevieve. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tot que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitie, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, Andre? Helas! je ne le merite pas. Il aurait fallu
+etre vaine pour croire a votre amour: vous ne m'en avez jamais parle.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Genevieve apres un instant
+d'emotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+meriter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, repondit Andre; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Genevieve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous etiez si emu en entrant ici, et vous paraissiez si afflige quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagine une
+ou deux fois que vous etiez _amoureux_; cela me faisait une espece de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop serieuse. J'ai voulu vous fuir et me defendre de vos
+lecons; mais l'envie d'apprendre a ete plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Genevieve! C'est a votre amour pour
+l'etude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y etais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Genevieve en rougissant; comment
+voulez-vous que je reponde a cela? je vous connaissais si peu... a
+present c'est different. Je regretterais le maitre autant que la
+lecon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevieve;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne merite pas ce reproche-la. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque devine mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout change: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'etait en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaute de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manieres a la timidite ou a quelques
+idees de roman qui s'etaient effacees a mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous etes trompee, dit Andre: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimee. Si j'etais calme, c'est que j'etais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passes ici et aux Pres-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+reste malheureux.
+
+Alors Andre, encourage par le regard doux et attentif de Genevieve,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour ou il l'avait vue pour la premiere
+fois au bord de la riviere. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-la, et Genevieve n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tete d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire a Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient a cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilege de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Genevieve, lui dit Andre tristement, il y a dans votre ame une
+etincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-meme, rien ne vous l'a encore revele. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parle devant vous qu'une langue
+grossiere ou puerile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'ecoutiez, Genevieve, s'il
+pouvait vous initier a ces grands secrets de l'ame comme a une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait a genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour ou vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Genevieve regarda Andre en silence comme le jour ou il lui avait parle
+pour la premiere fois des etoiles et de la pluralite des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait a le deviner
+avant d'y engager son coeur. Andre vit sa curiosite, et il espera.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystere. Je n'oserai guere parler
+moi-meme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poetes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous repondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Genevieve en souriant, les medisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Genevieve, on leur dira des demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitie pour moi, que je demande a vous epouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevieve.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins a vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! Andre, vous etes bon! dit Genevieve en serrant doucement les mains
+brulantes d'Andre; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifferente, ou vous qui etes trop
+passionne; j'ai peur de mon ignorance meme et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous ecouter, repondit Genevieve avec
+abandon; voila ce qu'il y a de vrai.
+
+Andre baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'ecria-t-elle en voyant la joie de l'un et la serenite de
+l'autre, tout est arrange! A quand la noce?
+
+--C'est Genevieve qui fixera le jour, repondit Andre. Vous pouvez, ma
+chere Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise a la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevieve! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant a ton egard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire ecouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitie pour M. Andre qu'il agit ainsi, dit Genevieve; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en meles aussi, Genevieve? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientot
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chere, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andre et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit la? s'ecria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'etait pas
+serieusement que vous parliez?
+
+Elle etait au moment de lui faire une scene; mais il la rassura et lui
+dit qu'il esperait vaincre les hesitations de Genevieve; il la pria meme
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, repondit de tout. "N'ai-je
+pas deja bien avance vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucree que voila aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore la a vous morfondre sans oser parler."
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevieve; elle se plaignit
+d'etre un peu fatiguee, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit aupres d'elle, l'embrassa tendrement et toucha legerement
+la main d'Andre en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous separez? s'ecria Henriette; un
+jour de fiancailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andre a Genevieve en s'efforcant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgre lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit Andre avec emotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Genevieve gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit Andre un peu rassure; ce sera un engagement que
+vous aurez signe et qui donnera plus de poids a la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitie? reprit Andre, qui deja la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrasse Henriette tout a l'heure?
+
+--Par amitie seulement, repondit Genevieve en se laissant embrasser.
+
+Andre fut si trouble de ce baiser, qu'il comprit a peine ensuite comment
+il etait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'etait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mela un souvenir
+penible. Genevieve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard etait
+reste serein, sa main fraiche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+"C'est ma Galatee, se disait-il; mais elle ne s'est animee que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piedestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre aupres de moi?"
+
+Cependant l'esperance, qui ne manque jamais a la jeunesse, le consola
+bientot. Genevieve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillite d'ame tenait a la chastete exquise
+de ses pensees, a ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait deja
+vu se realiser un de ses plus beaux reves, il etait le conseil et la
+lumiere de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait a accomplir, c'etait de se placer entr-elle et la divinite
+universelle qu'il lui avait fait connaitre. Il fallait cesser d'etre
+le pretre et devenir le dieu lui-meme. L'enthousiasme d'Andre, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son ame, avide d'emotions tendres, ne pouvait pas croire a l'inertie
+d'une autre ame.
+
+De son cote, Genevieve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andre,
+ses caresses timides, son accent passionne, lui avaient cause une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle desirat presque eprouver les memes emotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine mefiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais concu l'idee et dont elle craignait
+de n'etre jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aime, que Genevieve s'abandonna
+sans peine a ce bien-etre nouveau; elle s'habitua a penser qu'elle
+n'etait pas seule au monde, qu'une autre ame sympathisait a toute heure
+avec la sienne, et que desormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces reflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinee a la journee precedente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journee s'annoncait douce et
+calme sous la protection d'un coeur devoue. "Apres tout, se dit-elle,
+Andre est sincere: s'il s'exagere a lui-meme aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnetete dans
+le coeur pour me garder son amitie. Je ne cesserai pas de la meriter:
+pourquoi me l'oterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir."
+
+En se parlant ainsi a elle-meme, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosite et prit meme son
+miroir pour l'approcher de la fenetre; la elle contempla de pres ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'apercut qu'elle etait jolie. "Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'etait de la jeunesse ou de la
+beaute. Cependant pour qu'Andre, apres m'avoir vue un instant, soit
+reste amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraicheur de mon age. Andre aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle difference entre lui et Joseph, et
+tous les autres!"
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux epars; ses joues etaient animees, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'etait levee tard, et la matinee etait
+avancee. Andre entra dans la premiere piece sans qu'elle l'entendit, et
+elle s'apercut tout a coup qu'il etait passe dans l'atelier; il avait
+tousse pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si precipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. Andre, effraye du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri echappe a Genevieve, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'elanca dans sa chambre. Il la trouva debout, vetue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Genevieve fut de rire en voyant la terreur d'Andre pour une si faible
+cause; mais bientot elle fut toute confuse de la maniere dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empeche Andre de savoir si
+sa chevelure etait belle. En decouvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naivement emerveille, et Genevieve devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+"Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fievre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais ou je
+l'aurai laissee. Vous l'avez peut-etre ecrasee sous vos pieds dans vos
+conferences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en preserve! dit Andre; et, obeissant a regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La precieuse rose y etait negligemment couchee au
+milieu des outils qui avaient servi a la creer. Andre fit un grand cri,
+et Genevieve, epouvantee, s'elanca a son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours denoues. Elle trouva Andre qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ca! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Genevieve, Genevieve! repondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensee avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chante pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a colore les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, repondit Genevieve; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brulait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donne la fievre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser a tant de choses en meme temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, repondit Andre, que
+l'oeuvre d'un grand maitre; c'est la nature rendue dans toute sa verite
+et dans toute sa poesie. Quelle grace dans ces petales mous et pales!
+quelle finesse dans l'interieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles etoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Genevieve? Certainement les fees s'en melent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font present de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont uses, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous etes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas a vous en la faisant.
+
+Andre la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut apres elle et la saisit au moment ou elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrasse; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son epaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+"Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baise des cheveux?"
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'Andre dans ses nouvelles lecons ne s'en tint pas a la
+seule science. Ses regards, l'emotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Genevieve, disaient plus que ses paroles. Peu a
+peu Genevieve comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+repondirent en secret. Apres lui avoir revele les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier a la poesie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la preparer a comprendre Goethe, son
+poete favori. Cette education fut encore plus rapide que la precedente.
+Genevieve saisissait a merveille tous les cotes poetiques de la vie.
+Elle devorait avec ardeur les livres qu'Andre prenait pour elle dans la
+petite bibliotheque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rever en regardant le ciel. Elle appliquait a son amour et a celui
+d'Andre les plus belles pensees de ses poetes cheris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revetit bientot d'un eclat
+inconnu. Genevieve s'eleva jusqu'a son amant; mais cette egalite ne fut
+pas de longue duree. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le depassa bientot. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andre fut
+penetre d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+dela de ses esperances. Il vit naitre l'enthousiasme dans cette ame
+virginale, et recut dans son sein les premiers epanchements de cet amour
+qu'il avait enseigne.
+
+Cependant Henriette avait ete colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'Andre avec Genevieve. Le premier a qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand etonnement de la couturiere,
+celui-ci fit une exclamation de surprise ou n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+"Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir reussi a marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?"
+
+Joseph secoua la tete. "Cela me parait, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idee avez-vous eue la!"
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifference que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifferent, repondit Joseph. J'en suis fort
+contrarie, au contraire.
+
+--Etes-vous fou aujourd'hui? s'ecria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez reellement Genevieve que
+depuis qu'elle aimait M. Andre? n'avez-vous pas travaille vous-meme
+a rendre M. Andre amoureux d'elle? Qui est cause de leur premiere
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priee d'amener
+Genevieve chez vous, pour que M. Andre put la voir?...
+
+--Mais non pas l'epouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'ecria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous etes un scelerat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! seduire une fille et l'abandonner, cela vous paraitrait
+naturel et juste; mais l'epouser quand on l'a perdue de reputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idee, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger ou je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en preserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre credulite! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et desesperee. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha Andre. Mais pendant bien des
+jours Andre fut introuvable. Il passait le temps ou il etait force de
+quitter Genevieve a courir les pres comme un fou, et a pleurer d'amour
+et de joie a l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimee, et, a son
+grand deplaisir, il l'entraina dans le jardin voisin.
+
+--Ah ca! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+serieuse d'epouser Genevieve?
+
+--Certainement, repondit Andre avec candeur. Quelle question me fais-tu
+la?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, a ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu reflechi un peu,
+mon cher Andre? sais-tu quel age tu as? connais-tu ton pere? esperes-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, repondit Andre un peu trouble de cette derniere
+question; mais je sais que j'ai droit a un petit heritage de ma mere, et
+que cela suffira pour m'enrichir au dela de mes besoins et de ceux de
+Genevieve.
+
+--Idee de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vecu dans une certaine aisance, il est dur de se voir reduit au
+necessaire. Songes-tu que ton pere est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te desheriter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-meme, que tu n'as pas d'etat, que tu n'auras pas de quoi
+les elever convenablement, et que la misere te tombera sur le corps a
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'ecria Andre, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeune.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Genevieve l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--A quoi? Fais-moi le plaisir de me dire a quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu etudie la medecine? Pourrais-tu etre
+professeur de mathematiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+meme tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andre. Je n'ai vecu
+jusqu'ici que de lectures et de reveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un metier; mais le peu que je possede pourra me mettre a l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tete! s'ecria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+serieux la premiere occasion de plaisir offerte a ta jeunesse?
+
+--J'etais donc un lache et un miserable a tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais a voir diffamer Genevieve sans prendre sa defense et sans
+reparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lache et un miserable pour cela, dit Joseph en
+haussant les epaules; je ne crois etre ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour a Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'etre un jour madame Marteau. Je
+veux etre son amant, et voila tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec legerete; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'a un certain point. Mais
+etablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevieve?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette a la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Genevieve qui me tente; je n'entends rien a ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevieve et
+tu lui dois plus qu'a toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Genevieve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble la-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevieve comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'epuisa en remontrances sans ebranler la resolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'Andre en se disant tout bas: "Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonne."
+
+Cet evenement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientot informe M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgre sa haine pour cette espece de femmes, il s'en inquieta
+peu d'abord. Il fut meme content, jusqu'a un certain point, de voir
+Andre renoncer a ses reves d'expatriation. Mais quand on lui eut repete
+plusieurs fois que son fils avait manifeste l'intention serieuse
+d'epouser Genevieve, quoiqu'il lui fut encore impossible de le croire,
+il commenca a se sentir mecontent de cette espece de bravade, et
+resolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment ou Andre
+franchissait, joyeux et leger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Genevieve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit meme reculer. Comme il faisait a peine jour, Andre ne reconnut pas
+son pere au premier coup d'oeil, et, pour la premiere fois de sa vie, il
+se mit a jurer contre l'insolent qui l'arretait.
+
+--Doucement, monsieur, repondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous etes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'oter votre chapeau devant votre pere.
+
+Andre obeit; et quand il eut mis pied a terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval a l'ecurie.
+
+--Faut-il le debrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit Andre, qui esperait etre libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui oter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de replique.
+
+Andre se sentit gagne par le froid de la peur; il suivit son pere
+jusqu'a sa chambre.
+
+--Ou alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., repondit Andre timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, repondit Andre apres un peu d'hesitation.
+
+--Ou allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Ou passez-vous toutes les apres-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'ou venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon pere.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni a la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre ecrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'etudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux a l'avenir. M'entendez-vous?
+
+Andre, revolte de se voir traite comme un enfant, hesita, rougit, palit
+et obeit. Son pere le suivit, l'enferma a double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut a la chasse.
+
+Andre, furieux et desole, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenetre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevieve.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la durete de son pere, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+pretendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaise et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporte une grande victoire et
+signale sa puissance par un acte eclatant. Andre, de son cote, ne
+montra guere de rancune; il croyait avoir echappe a la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rebellion secrete comme d'une resistance
+intrepide. Ils se reconcilierent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-memes, l'un se flattant d'avoir subjugue, l'autre
+s'imaginant avoir desobei.
+
+Le lendemain, Andre s'eveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pere parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles a la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+decouvert un taillis tout plein de becasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous etes bien bon, mon pere, repondit Andre; mais j'ai promis a
+Joseph d'aller dejeuner avec lui...
+
+--Tu dejeunes avec lui tous les jours, repondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassiere.
+
+Il fallut encore qu'Andre se resignat. Son pere le tint a la chasse
+toute la journee, lui fit faire dix lieues a pied, et l'ecrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un pretexte excellent pour lui defendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le forca de faire des additions jusqu'a l'heure du diner. Vers
+le soir, Andre esperait etre libre: son pere le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrieme jour, Genevieve, ne pouvant resister a son inquietude, lui
+ecrivit quelques lignes, les confia a un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva a bon port, quoique
+Genevieve, ne prevoyant pas la situation de son amant, n'eut pris aucune
+precaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protegea le
+petit page aux pieds nus de Genevieve, et Andre lut ces mots, qui le
+transporterent d'amour et de douleur.
+
+"Ou votre pere est dangereusement malade, ou vous l'etes vous-meme,
+mon ami. Je m'arrete a cette derniere supposition avec raison et avec
+desespoir. Si vous etiez bien portant, vous m'ecririez pour me donner
+des nouvelles de votre pere et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous etes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser a moi et de m'epargner les tourments que j'endure! O Andre!
+quatre jours sans te voir, a present c'est impossible a supporter sans
+mourir!"
+
+Andre sentit renaitre son courage. Il viola sans hesitation la consigne
+de son pere, et courut a travers champs jusqu'a la ville. Il arriva plus
+fatigue par les terres labourees, les haies et les fosses qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eut ete par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Genevieve et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien a vous pardonner, Andre, lui repondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge meme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de veritables remords a Andre. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'echapper plus tot;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pere.
+Declarer a Genevieve les traverses qu'elle avait a essuyer pour devenir
+sa femme etait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passerent sans
+qu'il put se decider a sortir de cette difficulte, soit en affrontant la
+colere du marquis, soit en eveillant l'effroi et le chagrin dans l'ame
+tranquille de Genevieve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait a
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutot fuyant a travers
+pres ou bois, de la ville au chateau et du chateau a la ville; ici
+cherchant a apaiser les inquietudes de sa maitresse, la tachant d'eviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractere. La fievre le prit et le plongea dans le
+decouragement et l'inertie.
+
+Jusque-la il avait reussi a faire accepter a Genevieve toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irregularite
+et la brievete de ses visites. Il eprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et melancolique a se sentir malade; c'etait une excuse
+irrecusable a lui donner de son absence, c'etait une maniere d'echapper
+a la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin egoiste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues a faire et autant de mensonges a inventer dans
+sa journee.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+a sa fenetre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurite
+de la ruelle et s'arreter, comme incertaine, a la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mysterieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signale dans les tenebres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+"Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?"
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'elancant dans la rue,
+il saisit une taille delicate, et, a tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquete.
+
+--Par amitie et par charite, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+degageant, epargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevieve.
+
+--Genevieve! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et ecoutez-moi. Andre est
+serieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai recu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fievre et le
+delire. J'ai cherche Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais ou
+m'informer de ce qui se passe au chateau de Morand. D'heure en heure mon
+inquietude augmente; je me sens tour a tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitie de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'Andre. Vous etes son ami, vous devez etre inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, repondit Joseph en prenant le chemin
+de son ecurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Preoccupe de cette facheuse nouvelle, et partageant autant qu'il etait
+en lui l'inquietude de Genevieve, il se mit a seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-meme a chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'etrier, il s'apercut, a la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'ecurie, que Genevieve etait la et suivait tous
+ses mouvements avec anxiete. Elle etait si pale et si brisee que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientot arrive.
+
+--Et revenu? lui demanda Genevieve d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si Andre est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'ecria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquietude.
+
+--Ma chere demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-etre pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Genevieve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humecterent malgre lui.
+
+--Ecoutez, dit-il: si vous restez a m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'ecria Genevieve; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derriere moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la metairie la plus voisine du
+chateau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite aupres d'Andre, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevieve...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'ecria Genevieve.
+
+--Eh, bien! depechons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment a l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scene de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Genevieve.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derriere sa selle pour faire un
+siege a Genevieve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+deranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le forca de passer sous un des six
+reverberes dont la ville est eclairee; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit a lui. Soit qu'il
+craignit de perdre en explications un temps precieux, soit qu'il se fit
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement aupres d'elle avant qu'elle put reconnaitre Genevieve. En
+voyant le perfide a qui elle avait donne rendez-vous s'enfuir a toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappee de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta petrifiee jusqu'a ce que la colere
+lui suggera un deluge d'imprecations que Joseph etait deja trop loin
+pour entendre.
+
+C'etait la premiere fois de sa vie que Genevieve montait sur un cheval.
+Celui de Joseph etait vigoureux; mais, peu accoutume a un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en debarrasser.
+
+"Tenez-moi bien!" criait Joseph.
+
+Genevieve ne songeait pas a avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut determinee a une semblable temerite. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avere comme l'etait Joseph,
+c'etait une chose aussi contraire a ses habitudes qu'a son caractere;
+mais elle ne pensait a rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fut un homme, et se sentait
+emportee dans les tenebres sans savoir si elle etait enlevee par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, repondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la riviere sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Genevieve. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas meme
+de moi. Heureusement que la situation d'Andre m'ote l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitie pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Genevieve.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, repondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligee de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protegera, dit Genevieve avec ferveur, nous sommes deja
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitie pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir charge de deux personnes le dos de ce pauvre
+Francois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie a pied que de surmener Francois.
+
+--Il s'appelle Francois? dit Genevieve preoccupee; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gue. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la riviere sera forte.
+
+Francois s'avanca dans l'eau avec precaution, mais quand il fut
+arrive vers le milieu de la riviere, il s'arreta, et, se sentant trop
+embarrasse de ses deux cavaliers pour garder l'equilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait deja presque aux
+genoux de Joseph, et Genevieve avait bien de la peine a preserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Francois
+commence a perdre pied, et le brave garcon n'ose pas se mettre a la nage
+a cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'eperon, dit Genevieve.
+
+--Cela vous plait a dire! un cheval charge de deux personnes ne peut
+guere nager: si j'etais seul, je serais deja a l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'ecluse. Il est vrai
+que Francois n'est pas une bete et qu'il saura peut-etre se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Genevieve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumiere. Ah
+ca! prenez garde a vous.
+
+Il donna de l'eperon a Francois, qui, apres quelque hesitation, se mit
+a la nage et gagna un endroit moins profond ou il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultes pour aller plus loin, et Joseph
+s'apercut qu'il avait perdu le gue.
+
+--Le diable sait ou nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guere, et je ne vois pas ou nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Genevieve.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Francois s'engage dans
+les joncs qui sont par la, je ne sais ou, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevieve, nous
+n'en serons pas moins pature a ecrevisses.
+
+--Retournons en arriere, dit Genevieve.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et a deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'ecume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Genevieve et vit distinctement sa
+jambe, qu'a son insu elle avait mise a decouvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelee et
+toujours chaussee avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexites, et, en la
+regardant, il oublia entierement qu'il avait lui-meme les jambes dans
+l'eau et qu'il etait en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Genevieve, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. Andre meurt peut-etre! Joseph, avancons et
+recommandons-nous a Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une etrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idee
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevieve et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulierement dans son cerveau.
+
+"Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignee de main, Genevieve; et si
+un de nous seulement en rechappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec Andre."
+
+Genevieve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-meme du talon le flanc de sa monture. Francois se remit
+courageusement a la nage, avanca jusqu'a une eminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+"Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompe, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou."
+
+Apres quelques incertitudes, Francois retrouva le gue et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bete! s'ecria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+etouffa une espece du soupir en voyant la jupe de Genevieve retomber
+jusqu'a sa cheville, et il ne put s'empecher de murmurer entre ses
+dents: "Ah! cette petite jambe!"
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingenue jeune fille.
+
+--Je dis que Francois a de fameuses jambes, repondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevieve avec un
+accent si sincere et si pieux que Joseph se retourna tout a fait; et,
+en voyant son regard inspire, son visage pale et presque angelique, il
+n'osa plus penser a sa jambe et sentit comme une espece de remords de
+l'avoir tant remarquee en un semblable moment.
+
+Ils arriverent sans autre accident a la metairie ou Joseph voulait
+laisser Genevieve. Cette metairie lui appartenait, et il croyait etre
+sur de la discretion de ses metayers; mais Genevieve ne put se decider
+a affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+deposer sur le bord du chemin, a un quart de lieue du chateau.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, repondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir la-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnee? vous serez piquee par les viperes;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guere au diable; mais je
+crois a ces voleurs de bestiaux qui font le metier de fantomes la
+nuit dans les paturages. Ces gens-la n'aiment pas les temoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta legerement a terre, prit le manteau de Joseph sur son epaule
+et s'enfonca dans les longues herbes du paturage.
+
+"Drole de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de meme. Elle aurait peur, elle crierait a propos de tout; elle serait
+ennuyeuse a perir... elle l'est deja passablement."
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chateau de Morand.
+
+Il trouva Andre assez serieusement malade et en proie a un violent acces
+de delire. Le marquis passait la nuit aupres de lui avec le medecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: Andre ne reconnaissait
+personne; il appelait Genevieve; il demandait a la voir ou a mourir. Le
+marquis etait au desespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanee de son
+autorite, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme a un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et epouser Genevieve; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hotes, il maudissait devant eux cette
+_miserable petite fille_ qui allait etre cause de la mort d'Andre, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant Andre un peu mieux, partit pour en informer
+Genevieve, et pour calmer autant que possible l'inquietude ou elle
+devait etre plongee. Il prit a travers pres, et en dix minutes arriva
+a la chapelle de Saint-Sylvain: c'etait une masure abandonnee depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en eclairait
+faiblement les decombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenetres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurite, et Joseph se defendit mal d'une certaine
+impression desagreable en passant aupres d'une statue mutilee qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment ou il traversait
+un de ces endroits sombres. Il etait fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son education rustique lui avait laisse
+malgre lui quelques idees superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poetiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incredulite philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait etouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bete_ dans la metairie ou il etait reste six ans en nourrice. La
+_grand'bete_ apparait tous les dix ans dans le pays et seme l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de penetrer dans les metairies pour
+empoisonner les etables et faire perir les troupeaux. Les habitants sont
+forces de soutenir chaque soir une espece de siege, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent a l'eloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant a son approche. Au
+reste, la bete, ou plutot l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indefinissable: plusieurs l'ont portee toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre a mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les pres au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature a volonte. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chevre a celle d'un lapin, et de celle d'un loup a celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chevre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enrage: c'est la _grand'bete;_ c'est le fleau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste presage d'une
+prochaine epidemie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgre lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'etonnait de ne point trouver Genevieve au lieu qu'elle lui avait
+indique, lorsqu'un bruit de chaines lui fit brusquement tourner la tete,
+et il vit a trois pas de lui une vague forme de quadrupede dont la
+longue face pale semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, a sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, a demi sauvage, qui etait venue la pour paitre l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit epouvantee en trainant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, penetra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place ou avait ete l'autel. Genevieve etait
+agenouillee devant cette croix; elle avait roule son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tete, penchee dans l'immobilite du
+recueillement. Un cerveau plus exalte que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Etonne de trouver Genevieve dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'emotion que cette femme agenouillee la nuit au
+milieu des ruines lui causait a lui-meme, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hesiter a troubler cette sainte priere;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Genevieve se retourna, et, se levant a
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la verite; mais elle
+interpreta son silence et s'ecria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! repondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Genevieve, mais dites-moi bien la verite, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la reponse ambigue du medecin: peu de chose a
+craindre, peu de chose a esperer; c'est-a-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne presente pas d'accident impossible a combattre,
+mais que par elle-meme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Genevieve apres un instant de silence, retournez aupres
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit a genoux et laissa tomber sa tete sur ses mains
+jointes, dans une attitude de resignation si triste que Joseph en fut
+profondement touche.
+
+--Je vais y retourner, en effet, repondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitot qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Ecoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empecher de profiter de cet instant-la.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure a vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+"Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'eloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant."
+
+
+
+XIV.
+
+Genevieve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et resignee; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiete le sentier par
+ou Joseph devait revenir. Peu a peu une inquietude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annoncait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Apres avoir lutte aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'Andre etait mort, elle s'enveloppa
+la tete dans le manteau de Joseph pour etouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien a
+faire aupres de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'Andre etait mourant et que Joseph ne pouvait se resoudre
+a l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idee devint si forte que les minutes de son impatience se
+trainerent comme des siecles. Enfin, elle se leva avec egarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pave, et se mit a courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arreta deux ou trois fois pour ecouter si Joseph n'arrivait pas
+a sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de precipitation, et franchit comme un trait les portes
+du chateau de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillee, tous les serviteurs etaient
+debout, toutes les portes etaient ouvertes. On vit passer une femme
+vetue de blanc, qui ne parlait a personne et semblait voler a travers
+les cours. La vieille cuisiniere se signa en disant:
+
+--Helas! notre jeune maitre est _acheve_. Voila son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui etait un homme plus eclaire que la
+cuisiniere. Si c'etait l'ame de notre jeune maitre, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetiere, tandis que cette _chose-la_
+vient du cote du cimetiere et entre dans la maison. Ca doit etre sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guerir.
+
+--M'est avis, observa la laitiere, que c'est plutot l'ame de sa pauvre
+mere qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisiniere; et ils
+s'agenouillerent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Genevieve, guidee par les lumieres qu'elle voyait aux
+fenetres, ou plutot entrainee par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se precipitait, palpitante et pale, dans la chambre d'Andre.
+Mais a peine en eut-elle passe le seuil que le marquis, s'elancant vers
+elle avec fureur, s'ecria en levant le bras d'un air menacant:
+
+"Qu'est-ce que je vois la? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontee! esperez-vous venir debaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grace a
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?"
+
+Genevieve tomba a genoux.
+
+--Je n'ai pas merite tout cela, dit-elle d'une voix etouffee; mais
+c'est egal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi apres si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, miserable! s'ecria le marquis, revolte
+d'une semblable priere. Etes-vous folle ou enragee? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un melange de colere et de douleur le prenant a la
+gorge. Genevieve ne l'ecoutait pas; elle avait jete les yeux sur le lit
+d'Andre, et le voyait pale et sans connaissance dans les bras du medecin
+et du cure. Elle ne songea plus qu'a courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgre les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite creature, s'ecria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors a coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la detester et d'empecher
+Andre....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler a une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des lecons, reprit le marquis. Allons!
+emmene-la a tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Genevieve, dit Joseph en offrant son bras a la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas a de nouvelles injures.
+
+--Ne me defendrez-vous pas contre lui? repondit Genevieve, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+miserable ni une effrontee? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnete fille, que je suis Genevieve la fleuriste qu'il a recue une fois
+dans sa maison avec bonte. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal a personne, que j'aime Andre et que j'en suis aimee; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez a M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'Andre. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derriere son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la derniere fois... Apres, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'etes pas un mechant homme, vous n'etes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Genevieve etait retombee a genoux et cherchait a
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle etait si belle dans
+sa paleur, avec ses joues baignees de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, etaient tombes sur son epaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa priere infaillible. Il pensa que nul homme, si afflige qu'il
+fut, ne pouvait manquer de voir cette beaute et de se rendre. "Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant a Genevieve, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous etes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guerirait pas Andre?
+
+--Elle le tuerait! s'ecria le marquis, dont la colere augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la moderation des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en etat de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'esperez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'ecurie pour vous chasser.
+
+En meme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. "Ah! c'est trop fort! s'ecria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnete fille parlera a ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'a le dire: en voici un qui te repondra."
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Genevieve et la porta aupres du
+lit d'Andre. M. de Morand, stupefait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+precipitamment du lit d'Andre, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au desespoir de manquer a un ami et a
+un homme de votre age; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fut-ce par mon pere! entendez-vous?
+
+--Mes freres, au nom de Jesus-Christ, finissez cette scene scandaleuse,
+dit le cure. Monsieur le marquis, votre fils reconnait cette jeune
+fille: c'est peut-etre la volonte de Dieu qu'elle le ramene a la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a du prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'epouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignite qui conviennent a un pere. Je vous aiderai a faire comprendre
+a ces enfants que leur devoir est d'obeir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez ceder quelque chose si vous voulez qu'on vous cede tout a fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard aupres du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-etre aupres du lit de mort d'un chretien.
+
+Joseph n'avait pas abjure un certain respect pour le caractere
+ecclesiastique et pour les remontrances pieuses. Il etait capable de
+chanter des chansons obscenes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre a la main; mais il n'aurait pas ose entrer dans l'eglise de son
+village le chapeau sur la tete, et il n'eut, pour rien au monde, insulte
+le vieux pretre qui lui avait fait faire sa premiere communion.
+
+--Monsieur le cure, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, repondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colere etait a demi calmee; et quant a M. le cure,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le medecin; votre fils
+eprouve reellement du soulagement a son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilite, et il semble qu'il cherche a comprendre
+sa situation.
+
+En effet, Andre, apres la profonde insensibilite qui avait suivi son
+acces de delire, commencait a retrouver la memoire, et, a mesure qu'il
+distinguait les traits de Genevieve, une expression de joie enfantine
+commencait a se repandre sur son visage affaisse. La main de Genevieve
+qui serra la sienne acheva de le reveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusement, il leur dit avec un sourire naif
+et pueril: "_C'est Genevieve!_" et il se mit a la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Genevieve! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+aupres de la cheminee, moitie heureux, moitie colere.
+
+--Oui, c'est Genevieve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tete debile de son ami.
+
+--C'est Genevieve, qui a prie pour vous, dit le cure d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Genevieve!... dit Andre en regardant alternativement le cure et sa
+maitresse d'un air de surprise; oui, Genevieve et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient garderent un
+religieux silence. Le medecin placa une chaise derriere Genevieve et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pres de son
+amant, qui de temps en temps s'eveillait, regardait autour de lui avec
+inquietude, et se calmait aussitot sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'etait assis de
+l'autre cote de la cheminee et qui lisait un journal oublie derriere le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet Andre retomber endormi sur l'epaule
+de Genevieve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillee.
+Le medecin s'etait jete sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il etait etendu la comme un gardien devant le lit de son
+malade; pret a s'eveiller au moindre bruit et a effrayer par une
+sentence menacante la conscience du marquis pour l'empecher de separer
+les deux amants. Joseph, emu et fatigue, ne comprenait rien a son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espece de demi-sommeil ou il voyait passer confusement les
+objets et les pensees qui l'avaient tourmente durant cette nuit: tantot
+la riviere gonflee qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevieve
+a demi noyee, tantot Andre mourant lui redemandant Genevieve, tantot le
+corbillard d'Andre suivi de Genevieve, qui relevait sa jupe par megarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette derniere image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le demon de la concupiscence des voies saintes de l'amitie, et il
+s'eveillait en sursaut. Alors il distinguait, a la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la meme souris.
+
+Pendant ce temps, le cure lisait son breviaire a la clarte du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenetre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir etouffe du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protegeait de sa muette benediction le couple
+heureux et triste.
+
+Genevieve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisee, qu'elle ne put resister. Malgre l'anxiete de sa situation, elle
+ceda, et laissa tomber sa jolie tete aupres de celle d'Andre. Ces deux
+visages, pales et doux, dont l'un semblait a peine plus age et plus male
+que l'autre, reposerent une demi-heure sur le meme oreiller pour
+la premiere fois et sous les yeux d'un pere irrite et vaincu, qui
+fremissait de colere a ce spectacle et qui n'osait les separer.
+
+Quand le jour fut tout a fait venu, le cure, ayant acheve son breviaire,
+s'approcha du medecin, et ils eurent ensemble une consultation a voix
+basse. Le medecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andre
+et les arteres de son front; puis il revint parler au cure. Celui-ci
+s'approcha alors de Genevieve, qui s'etait doucement eveillee pour ceder
+la main de son amant a celle du medecin. Elle ecouta le cure, fit un
+signe de tete respectueux et resigne; puis alla trouver Joseph et lui
+parla a l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'eveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le medecin. Ce dernier vint a lui et lui dit:
+
+--M. le cure a juge prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la presence ou le depart aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assure de
+l'etat du pouls. La fievre etait presque tombee, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le defaut de memoire. En effet, le
+malade s'est eveille sans chercher Genevieve et sans montrer la moindre
+agitation. Tout a l'heure, il m'a demande si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche aupres de son lit. Je lui ai persuade qu'il
+avait vu en reve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramene a un sentiment trop vif de la
+realite. Je vois maintenant a cette maladie des causes purement morales;
+je vous declare que vous pouvez mieux que moi guerir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le menagerai, dit le marquis; mais n'esperez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le medecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi des
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien a faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouve une franchise si apre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait ose le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui resister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevieve une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Genevieve rentra chez elle tres-lasse et un peu calmee. Joseph retourna
+tous les jours aupres d'Andre, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles a Genevieve. La guerison du jeune homme fit des progres
+rapides, et quinze jours apres il commencait a se promener dans le
+verger, appuye sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Genevieve avait lu clairement dans sa destinee. Elle n'avait jamais
+soupconne jusque-la l'horreur que son mariage avec Andre inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusement des obstacles dont Andre
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que mediocrement; mais quand ses anxietes
+cesserent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite aupres de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais reve. Elle se demanda si c'etait bien elle, la fiere, la
+reservee Genevieve, qui avait ete injuriee et souillee ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltee, sa situation equivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un cote, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'epousait pas Andre; de l'autre, elle se vit
+meprisee, repoussee et detestee par un pere orgueilleux et entete, qui
+serait son implacable ennemi si elle epousait Andre malgre sa defense.
+
+Une prevision encore plus cruelle vint se meler a celle-la. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'Andre; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmente et distrait aupres d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle fremit de se voir dans une position si
+difficile, appuyee sur un si faible roseau, et de decouvrir dans le
+coeur de son amant la meme incertitude que dans les evenements dont elle
+etait menacee. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abime infranchissable qui
+la separait deja du passe.
+
+Calme et prudente, Genevieve, avant de s'abandonner a ces terreurs,
+voulut savoir a quel point elles etaient fondees. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait a
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilites du coeur
+de Genevieve n'etaient pas a sa portee. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppee de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractere d'Andre. Il crut qu'elle
+savait deja a quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irresolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels eclaircissements. Genevieve, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+ecoutait ces tristes revelations avec un sang-froid heroique, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolee et rassuree en lui disant: "Bonsoir,
+Genevieve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andre vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort," Genevieve s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fievre et de desespoir a savourer le
+poison que la sincerite de Joseph lui avait verse dans le coeur.
+
+Joseph, de son cote, commencait a prendre un interet singulier a la
+douleur de Genevieve, et il eprouvait une etrange impatience. Il
+guettait le moment ou il pourrait parler d'elle avec Andre; mais Andre
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractere reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplacait l'espoir que son pere lui avait laisse entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Genevieve etait venue aupres de son lit, il ne
+savait pas a quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-etre de la convalescence, et s'il desirait
+sincerement de voir arriver le jour ou il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour ou son pere enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'ou venez-vous?_
+
+Genevieve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indecision. Chaque
+jour elle demandait a Joseph s'il lui avait parle d'elle, et Joseph
+repondait ingenument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'Andre lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parle d'elle avec enthousiasme, et de la cruaute de son pere
+avec desespoir.
+
+--Et qu'a-t-il resolu? demanda Genevieve.
+
+--Il m'a demande conseil, repondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jete dans mes bras en pleurant, et m'a supplie de l'aider et
+de le proteger dans son malheur.
+
+Genevieve eut sur les levres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une ame offensee et dechiree a jamais.
+
+"Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vetement
+et ma derniere goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Genevieve?"
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incredulite.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas a mon amitie, je le sais, dit-il. Andre doit
+vous avoir raconte que _dans les temps_ j'etais un peu contraire a votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Genevieve; a present je sais que
+vous etes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevieve en lui tendant
+la main. Vous m'avez donne deja bien des preuves d'amitie durant cette
+cruelle quinzaine. A present je suis tranquille sur la sante d'Andre,
+et, grace a vous, j'ai supporte sans mourir les plus affreuses
+inquietudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine a Gueret qui m'appelle aupres d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout a coup, et
+a son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-etre jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientot, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment ou Andre va etre gueri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevieve pale et les yeux leves au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'ecria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous a lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressee... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcee de partir;
+que je reviendrai bientot, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'ecrirai; je trouverai des pretextes;
+je lui laisserai d'abord de l'esperance, et puis peu a peu je
+l'accoutumerai a se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+alteree; quant a moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Genevieve, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'etes pas fachee contre Andre?
+
+--Non, je ne suis pas fachee contre lui, dit Genevieve avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'etre ne
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que deja
+ce malheureux amour lui a cause tant d'agitations et d'inquietudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andre a une fortune independante;
+il sera bientot en age de la reclamer et de se debarrasser de l'autorite
+de son pere.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apres
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y deciderai, moi! dit Joseph en levant les epaules.
+
+--Ce sera en pure perte, repondit Genevieve avec fermete. De telles
+resolutions deviennent quelquefois inevitables pour les ames les plus
+honnetes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient epuisees, il faut avoir
+tente tous les moyens de flechir l'autorite paternelle, et Andre ne peut
+que desobeir en cachette a son pere ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappe du bon sens de Genevieve.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre a implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'elever a la hardiesse de diviser le
+fils et le pere. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car Andre ne serait ni tranquille ni heureux apres un pareil
+dementi a la timidite de son caractere et a la douceur de son ame. Il
+est donc necessaire de renoncer a ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... Andre n'a contracte aucun engagement envers moi.
+
+En prononcant ces derniers mots, le visage de Genevieve se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguee; il crut lire tout a coup sur le front de Genevieve son
+inviolable purete.
+
+"Ecoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andre. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien a dire..."
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevieve,
+etonnee, le suivit des yeux, et chercha a interpreter l'emotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-meme ses tristes pensees. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforcait en
+vain de se mettre a l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+des qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait a chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. "Helas! se disait-elle alors, c'etait bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!"
+
+Elle pleurait depuis une heure a sa fenetre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle evitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hatant d'essuyer ses larmes, elle se
+resigna a cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. "Ma chere, lui dit-elle apres un instant de silence
+consacre a preparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_."
+
+Puis elle s'arreta pour voir l'effet de ce debut.
+
+--Parle, ma chere, repondit la patiente Genevieve.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu a peu malgre elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _societe_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employee a te servir et a te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de decider Andre a t'epouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois a mon amitie plus qu'a ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par la? demanda Genevieve avec un
+dedain glacial.
+
+--Je veux dire, s'ecria Henriette en colere, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontee; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais tres-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'etre si meprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande devergondee de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adresse une oeillade a ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'etait pas difficile a
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Genevieve, revoltee de ce langage, haussa les epaules et detourna la
+tete vers la fenetre. "Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Ecoute, Genevieve, fais a ta tete,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi a la
+risee de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en melerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tete a tete avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenetre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au depourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras regalee du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune a mon bonnet.
+Je ne suis pas d'age a servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Genevieve pale et pres de s'evanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-meme, et, se levant, elle montra la
+porte a Henriette d'un air imperatif. "Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir a passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossierete, vous auriez ecoute a ma porte il y a une
+heure, ce qui eut ete parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire a M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+ete rassuree sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore a moi; sortez!"
+
+En prononcant ce dernier mot, Genevieve tomba evanouie, et sa tete
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, epouvantee et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut reussi a la
+ranimer, elle se jeta a ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevieve le
+sentit, et, pardonnant au caractere emporte et au manque d'education de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais epargne a toutes deux une affreuse soiree, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogee avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scene cruelle et folle. Au premier mot de soupcon, je t'aurais
+rassuree...
+
+--Ah! Genevieve, la jalousie raisonne-t-elle? repondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voila
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y concois rien!...
+
+--Ah! voila tes soupcons qui reviennent? dit Genevieve en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chere, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbecile-la est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'ecria Genevieve stupefaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sure; car enfin tu aimes Andre, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'ecrirai de Gueret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins a devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevieve,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empecher d'etre bien aise de ton depart;
+car enfin tu vas etre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-etre le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fut ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantee sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: "Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait a la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgre toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a reussi a se faire aimer. Eh bien! le
+voila qui pense a une autre. Le scelerat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andre
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tete a lui: il ne parle que de
+toi, il ne reve qu'a toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie a la vue d'une souris ou d'une araignee: "Ah! dit-il, Genevieve
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon." Si je me mets en colere: "Ah!
+Genevieve ne se fache jamais; c'est un petit ange." Et "Genevieve aux
+grands yeux..." et "Genevieve au petit pied..." Tout cela n'est pas
+amusant a entendre repeter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te detester cordialement, ma pauvre Genevieve.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevieve, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitie; mais je n'en aurai pas de si tot l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui ecrive; donne-moi l'ecritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui ecrives? s'ecria Henriette, dont les yeux
+etincelerent.
+
+--Oui vraiment, repondit Genevieve en souriant; mais rassure-toi,
+ma chere, la lettre ne sera pas cachetee, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confie un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, repondit Genevieve en commencant sa lettre.
+
+--Comme tu es drole! dit Henriette en la regardant d'un air stupefait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idees! Ecrire a
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+a moi qui suis sa maitresse! et me dire: La voila; elle n'est pas
+cachetee, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire a ta delicatesse? dit Genevieve
+ecrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuliere; et
+moi qui viens de faire une scene epouvantable a Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chere, dit Genevieve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plie?
+
+--Mais, ma chere, repondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'ecrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, repondit Genevieve, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils apercurent Genevieve assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Genevieve passa la nuit a mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'Andre aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. "Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensees, la rosee qui desormais vous fera eclore. Ah! dessechez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous etiez belles. Vous allez palir et vous effeuiller
+aux mains des indifferents: parmi eux je vais me fletrir comme vous.
+Helas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!"
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'Andre lui avait donnes; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. "C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'etais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris a desirer un bonheur
+que la societe reprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcee a dedaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez change
+mon ame, il fallait donc aussi changer mon sort!"
+
+Genevieve fit tous les apprets de son depart avec l'ordre et la
+precision qui lui etaient naturels. Quiconque l'eut vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+ou devait voyager son chardonneret favori, l'eut prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur etait cependant devore de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller a aucune
+demonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son ame rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, a sept heures du matin, Genevieve, tristement cahotee dans
+la patache de Gueret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins a son depart. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vecu, ne s'inquietant ni de la misere ni de la fatigue, se
+fiant a elle-meme pour gagner son pain, ne demandant secours a personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son ame une plaie
+incurable, le souvenir d'une esperance morte a jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre a Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimite auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Genevieve, il se troubla, eut quelque peine a comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien repondre aux questions
+d'Henriette, il se mit a courir et monta tout haletant l'escalier de
+Genevieve. La clef etait a la porte; il entra sans songer a frapper,
+trouva la premiere et la seconde piece vides, et penetra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la presence de Genevieve, que quelques feuilles de
+roses en baptiste eparses sur la table. Un autre que Joseph les eut
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colere et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le chateau de Morand.
+
+"Tout cela est bel et bon, mais Genevieve est partie!"
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'Andre. Andre devint pale, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre a ce que disait Joseph, mais frappe de terreur
+a l'idee d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scene
+incomprehensible, lui reprocha sa lachete, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'apercut enfin qu'il avait afflige et epouvante Andre sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevieve
+et des menagements que demandait encore la sante de son ami; sa premiere
+vivacite apaisee, il sentit qu'il s'y etait pris d'une maniere cruelle
+et maladroite. Embarrasse de son role, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Genevieve de son sein et la jeta
+sur la table. Andre lut:
+
+ "Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites a Andre que ma cousine s'est trouvee tout a coup si
+ mal que j'ai ete obligee de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientot; suivez les
+ instructions que je vous ai donnees hier, habituez-le peu a peu a
+ m'oublier, ou du moins a renoncer a moi. Dites a son pere que je le
+ supplie de traiter Andre avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitie; reportez-la sur Andre.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincere
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'esperance. Plus tard, quand tout
+ sera repare, gueri, oublie, souvenez-vous quelquefois de Genevieve."
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je merite qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'ecria Andre au desespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, repondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien a vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Ecoute, Andre, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu decide
+a epouser Genevieve?
+
+--Decide! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Decide, bon. Maintenant es-tu sur de l'epouser? as-tu songe a tout?
+as-tu prevu la colere et la resistance de ton pere? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu reclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Genevieve dans un autre pays sans l'epouser, et
+prendre un etat qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette derniere proposition a Genevieve. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-meme le jour ou je
+chercherais a en faire ma maitresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu resisteras donc a ton pere hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! a l'oeuvre tout de suite. Genevieve n'est pas bien loin. Il
+faut courir apres elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+Francois au char a bancs de monsieur ton pere. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Gueret par la traverse, et nous ramenerons Genevieve a la
+ville. Voila pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu ecriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup a Andre. "Allons, dit-il, je suis pret."
+
+Joseph alla jusqu'a la porte, s'arreta pour reflechir et revint.
+
+--Que t'a dit ton pere, demanda-t-il, lorsque tu lui as parle de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit Andre etonne; je ne lui en ai jamais parle.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avance que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parle?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pere quand
+on l'irrite?
+
+--Andre, dit Joseph en se rasseyant d'un air serieux, tu n'epouseras
+jamais Genevieve; elle a bien fait de renoncer a toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'ecria Andre en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vecu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as ete eleve comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis ne
+faible, et l'on m'a opprime...
+
+--Mais, par tous les diables! s'ecria Joseph, on n'eleve pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouve ton pere pour t'epouvanter ainsi? Crains-tu d'etre
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+devot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empeche de lui dire une bonne
+fois: "Monsieur mon pere, j'aime une honnete fille, et j'ai donne ma
+parole de l'epouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la merite. Si vous consentez a mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au desespoir, mais je ne puis manquer a mes devoirs envers Genevieve.
+Vous etes riche, j'ai de quoi vivre; separons nos biens; ceci est a
+vous, ceci est a moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, Andre." C'est comme cela qu'on parle ou qu'on ecrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais ecrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apres notre
+depart. Va preparer le char a bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voila une parole d'ecolier qui tremble. Non, Andre, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence a voir clair dans ta tete et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevieve. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zele inconsidere. Avant de courir apres elle et de contrarier une
+resolution qu'elle a encore la force d'executer, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la reputation d'une fille honnete ne doit pas etre
+sacrifiee a une amourette de roman.
+
+--Tu es bien severe avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au serieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songe a me moquer de ma chere, de ma
+respectee Genevieve.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraitre singulier, mais a coup sur
+pas autant qu'a moi-meme; pourtant c'est peut-etre tout simple. Ecoute,
+Andre, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquietes
+aujourd'hui a me rendre fou.
+
+--Tache de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'ecouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Genevieve me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'epouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnete et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empechera d'en faire ta femme. Ecoute; Genevieve est
+deshonoree dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait ete ta
+maitresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure a present que le jour de sa premiere communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'ecria Andre; si mon ame n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis la me decide tout a fait. Pese bien toutes
+mes paroles et reponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de reflexions; mois reponds-moi definitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre a Genevieve de l'epouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'ecria Andre en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, repondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+decide! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose a laquelle j'ai
+pense douze heures par jour depuis la nuit ou tu as ete si malade. Je
+m'en repentirai peut-etre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonte de Dieu. Genevieve est perdue, desesperee.
+Tu ne peux pas l'epouser, et si tu ne l'epouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords eternel. Je suis votre ami. Une voix interieure me dit:
+"Joseph, tu peux tout reparer. On se moquera peut-etre de toi, mais ni
+Genevieve ni Andre ne seront ingrats. Ils consentiront a se separer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'eleva presque a la hauteur
+du role genereux et romanesque a l'abri duquel il esperait persuader a
+Andre de renoncer a Genevieve. Joseph n'etait rien moins qu'un heros de
+roman. C'etait un campagnard madre qui s'etait epris serieusement de
+Genevieve, et qui, entrevoyant l'esperance de la separer d'Andre,
+cedait a un egoisme bien excusable, et n'etait pas fache de hater cette
+rupture. Mais son caractere etait un singulier melange de ruse et
+de loyaute. Aussi, quand il vit qu'Andre, dupe d'abord de sa fausse
+generosite, apres l'avoir remercie avec effusion, refusait de renoncer a
+Genevieve, il abandonna sur-le-champ le reve de bonheur dont il s'etait
+berce. Quand il entendit Andre parler de sa passion avec cette espece
+d'eloquence dont il n'avait pas le secret, il revint a lui-meme: "Non,
+se dit-il interieurement, Genevieve ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le depit la decidait a m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, Andre, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+Andre sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voila ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-etre ni la force de l'epouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribue, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal."
+
+C'est avec ces idees et ces maximes que Joseph Marteau, apres avoir
+passe en un jour par les sentiments les plus contraires, se resolut a
+hater de tout son pouvoir la reconciliation d'Andre avec Genevieve.
+
+--Je m'abandonne a toi comme a mon meilleur, comme a mon seul ami, lui
+dit Andre; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, reflechis et decide.
+J'executerai aveuglement tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut proceder honnetement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Genevieve. Va trouver ton pere sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, ecris a Genevieve pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la decider. S'il refuse, nous partons sans le prevenir, et nous
+procedons cavalierement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andre;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler a mon pere.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son cote, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+Andre se decida enfin, et trouva son pere occupe a nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatiente;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, repondit Andre d'un air
+froid et craintif. C'etait la premiere fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son pere. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa Andre de la tete aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette demarche, et la colere s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eut dit un mot. Tous deux garderent le silence, puis le marquis
+s'ecria: "Allons, tonnerre de Dieu! etes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon pere, dit Andre, a qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous declarer que je suis amoureux
+de Genevieve la fleuriste, et que mon intention est de l'epouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'ecria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous flechir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+Andre resta deux minutes sans repondre. Les yeux etincelants de son pere
+le tenaient en arret comme le lievre fascine sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'epouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et meprisant, que ferez-vous si je vous defends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici a un an?
+
+--Je desobeirai a mon pere, repondit Andre en s'animant, car mon pere
+aura agi avec moi d'une maniere injuste et insensee.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractere plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil imperieux et brutal; mais Andre n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'etait
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner a la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+"Ah! nous y voila! dit le marquis en grincant des dents et en se
+frottant les mains: voila ou nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira a Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberte d'epouser
+une..."
+
+Andre fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Genevieve. Le marquis le retint par le bras et le forca d'ecouter un
+deluge de menaces et d'imprecations. Il fit entrer dans ce sermon
+tres-peu chretien une espece de recrimination sentimentale a sa maniere.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui presenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose a tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternite. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il esperait le rendre pathetique, si Andre eut ete capable
+d'avoir une pensee plaisante en cet instant. "Quand vous etes venu au
+monde, lui dit-il, vous etiez si chetif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'etait une trop grande
+responsabilite que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+miserable a la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignee, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de la pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chevre, une chevre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la premiere fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'etaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _eleves_ d'une si bonne race aller a la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai a la maison pendant
+les annees ou un enfant est le plus desagreable. Je me resignai a
+entendre les criailleries de maillot, que je deteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donne un mouchoir ou un tablier a la
+servante qui prenait soin de vous. C'etait, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eut pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'etre jamais bon a rien. Combien de fois ne me suis-je pas leve au
+milieu de la nuit pour vous preparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!"
+
+Andre aurait pu trouver a toutes ces grandes actions de son pere des
+explications fort prosaiques. Sans parler des petits cadeaux a la
+servante qui, dans le pays, n'etaient pas uniquement attribues a la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux etait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+preparait lui-meme et pareils en tout a ceux qu'il distribuait largement
+a ses boeufs de travail, Andre avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'energie de ces potions diaboliques.
+
+Mais Andre etait si bon et si doux qu'il fut un instant emu et persuade
+par ces grossieres demonstrations d'amitie. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa declamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empresse de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une facon maladroite. Il se risqua a vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Genevieve, a la presenter comme une intrigante
+qui tachait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant credule. Andre
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportees
+a cet entretien. Il sortit en declarant a son pere qu'il appellerait a
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une resistance plus patiente et plus menagee, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais Andre craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint a sa rencontre sur l'escalier et lui dit: "J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passe comme je m'y
+attendais. Le char a bancs est pret; partons."
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchante de faire un coup de tete, fouettait son
+cheval en riant aux eclats; et Andre, tout tremblant, songeait a la
+premiere journee qu'il avait passee avec Genevieve au _Chateau Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouverent la patache, inclinee sur son brancard, a la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il preferait fierement a celui des meilleurs crus.
+Joseph et Andre jeterent un regard empresse autour de la salle,
+qu'eclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils apercurent
+Genevieve assise dans un coin, la tete appuyee sur ses mains et le
+corps penche sur une table. Andre la reconnut a son petit chale violet,
+qu'elle avait serre autour d'elle pour se preserver du froid du matin,
+et a une meche de cheveux noirs qui s'echappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant a la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de resignation si
+douce et si naive qu'Andre sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'elanca et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Genevieve s'eveilla en criant, crut rever, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, emu peniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colere, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Genevieve voulait resister et poursuivre sa route. Andre appela Joseph
+a son secours et le conjura d'attester la fermete de sa conduite envers
+son pere. Le bon Joseph imposa silence a sa mauvaise humeur et exagera
+la bravoure et les grandes resolutions d'Andre. Genevieve avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Genevieve etait le seul voyageur de la patache.
+
+Genevieve fit observer que son depart devait deja etre connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andre serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-la on pouvait croire a la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner a toute cette histoire la tournure
+d'un depit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'evenements d'une maniere
+etrange et ridicule. Andre, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prevoir les obstacles, pretendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considerations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Genevieve, et decida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours a Gueret, tandis qu'Andre reviendrait a
+L..... et s'etablirait chez lui. Ce temps devait etre consacre a faire,
+par lettres, de nouvelles demarches respectueuses aupres du marquis,
+apres quoi on s'occuperait des demarches legales. Genevieve, a ce
+mot, secoua la tete sans rien dire; son parti etait pris de ne jamais
+recourir a ces moyens-la. Elle mettait son dernier espoir dans la
+perseverance d'Andre a persuader son pere; elle ignorait que cette
+perseverance avait dure une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se separerent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+a la fin de la semaine et de s'ecrire tous les jours. Andre, selon les
+conseils de Joseph, ecrivit a son pere et ne recut pas de reponse.
+Genevieve resolut d'attendre le resultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'Andre, nouveau silence du marquis.
+Genevieve prolongea son absence. Andre, au desespoir, fit faire une
+premiere sommation a son pere et partit pour Gueret. Il se jeta aux
+pieds de Genevieve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester pres d'elle. Elle etait pres de consentir a l'un ou
+a l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermete qu'il venait de faire aupres du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin a Genevieve; elle la desapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas ete consultee. Au milieu de
+sa tristesse, elle eprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se defendre de l'exprimer.
+
+"Voila ou tu m'as entrainee, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'eloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetee dans un abime
+dont nous ne sortirons jamais. Me voila couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte a violer tous les
+devoirs de la piete filiale. Non, c'est impossible, Andre; il vaut mieux
+souffrir et n'etre pas coupable. Reussir au prix du remords, c'est se
+condamner des cette vie aux tourments de l'enfer."
+
+Andre ne savait que repondre a ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir etait de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dut-il en mourir de chagrin.
+Mais cela etait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait a genoux, pleurait et demandait la pitie et les consolations de
+Genevieve.
+
+Genevieve etait forte et magnanime; mais elle etait femme et elle
+aimait. Apres l'elan qui la portait aux grandes resolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient a leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle a Andre, tu m'entraines dans le mal, tu me fais manquer
+a l'estime que je voulais avoir pour moi-meme; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratique les vertus heroiques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinee etait de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+egoiste et honteuse. Je vais travailler sordidement a epouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence a la calomnie.
+Andre, Andre! renonce a moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cede aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait Andre, separons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait a ces emotions violentes.
+Genevieve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+desesperer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner a L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commenca pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait a
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvriere, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du merite de Genevieve ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies debitees contre la
+pauvre fille acquirent une publicite effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en etait grand, lui retirerent leur pratique, et se
+porterent en foule chez une marchande qui avait profite de l'absence
+de Genevieve pour venir s'etablir a L... Ses fleurs etaient ridicules
+aupres de celles de Genevieve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assieger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andre moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa penurie; mais elle supporta de longs
+jeunes, et sa sante s'altera serieusement.
+
+L'amitie d'Henriette, qui lui avait ete douce et secourable autrefois,
+lui fut tout a fait ravie. La derniere fuite de Joseph, les frequentes
+visites qu'il continuait a rendre a Genevieve, et surtout l'indifference
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimes dont
+Henriette recut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle etait bonne, et son premier mouvement etait toujours
+genereux; mais elle n'avait pas l'ame assez elevee pour resister a
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Genevieve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-la.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublee par la fievre,
+l'entourait de fantomes: tantot c'etait le marquis, tantot Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui devoraient le coeur, tandis qu'Andre
+dormait tranquillement, et, sourd a ses cris, ne s'eveillait pas. Alors
+elle se levait effaree, baignee de sueur; elle ouvrait sa fenetre et
+s'exposait a l'air froid de l'automne. Un matin Andre entra chez elle et
+la trouva evanouie a terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina a
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevieve ni Andre, qui
+etait reduit au meme denument, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs Andre l'aurait-il remise a des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la securite d'un frere?
+
+Il ne savait pas a quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Genevieve le reveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait a moitie nue, pale et les cheveux epars. Elle se jetait a son
+cou en lui disant: "Sauve-moi sauve-moi!" Et, quand cet acces de
+frayeur febrile etait passe, elle retombait epuisee dans ses bras et
+s'abandonnait indifferente et presque insensible a ses caresses. Andre
+s'etait jure de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait a son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimee. Chaque nuit il esperait calmer le feu
+dont il etait devore par une etreinte plus forte, par un baiser plus
+passionne que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arreter a
+cette derniere caresse brulante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnes
+du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui
+Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Genevieve malade et souffrante lui devenait plus
+chere chaque jour. Le feu de la fievre animait sa beaute d'un eclat
+inaccoutume; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'etait une autre
+femme, sinon plus aimee, du moins plus desirable. Andre ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-meme; il succomba, et Genevieve avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un reve ou qu'un des genies des contes arabes l'avait portee
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta a ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donne. Genevieve pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur desespere; elle avait trop de fierte pour ne pas hair tout ce qui
+ressemblait a une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches a Andre; elle connaissait l'exasperation de sa douleur au
+moindre signe de mecontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+etait si peu maitre de lui-meme que dans sa souffrance il etait capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner a
+l'entrainement de la passion, elle sentit qu'Andre lui devenait moins
+cher et moins sacre de jour en jour. Elle l'aimait peut-etre avec plus
+de devouement; mais il n'etait plus pour elle, comme autrefois, un
+ami precieux, un instituteur venere; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme etait mort. Pale et reveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps ou ils etudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir etait pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Genevieve devint grosse; alors il n'y eut plus
+a reculer, Andre fit les sommations de rigueur a son pere, et, un soir,
+Genevieve, appuyee sur le bras de Joseph, alla a l'eglise et recut
+l'anneau nuptial de la main d'Andre. Elle avait ete le matin a la mairie
+avec le meme mystere; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misere ou tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Genevieve, mettait Andre dans la necessite de reclamer sa
+fortune; mais Genevieve s'opposait avec force a cette derniere demarche.
+"Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir desobei et d'avoir
+brave sa malediction et sa colere; il ne faut pas meriter son mepris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensee, qui s'est
+eprise de son fils et qui l'a entraine dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile creature qui veut le depouiller de son
+argent pour s'enrichir."
+
+Andre voyait les souffrances et les privations que la misere imposait a
+sa femme; il aurait du surmonter les scrupules de Genevieve et sacrifier
+tout a la conservation de celle qui allait le rendre pere; mais cet
+effort etait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus a l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prevoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait recues de lui a l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Genevieve par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un miserable emploi dans un college. Andre
+etait instruit et intelligent, mais il n'etait pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher a une profession, en tirer parti,
+et s'elever par sa perseverance jusqu'a une position meilleure et plus
+honorable. Ce metier de cuistre lui etait odieux; il le remplissait
+avec une repugnance qui lui attirait l'inimitie des eleves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son miserable etat de plus en plus penible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa sante en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il etait si brise et
+il se sentait le coeur tellement devore de douleur et de colere qu'il
+lui etait impossible de se trainer jusqu'a sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il etait pauvre, charge de
+famille. D'ailleurs Genevieve, a l'insu de laquelle Andre avait accepte
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait desormais avec fermete. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage heroique, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andre etait
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dechiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage;
+l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitie;
+l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andre et
+sa situation precaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibeciere et son fusil, acheta un lievre
+en traversant le marche, et s'en alla a travers champs au chateau de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait a lui de tout
+ce qui etait arrive et parlait de lui avec un vif ressentiment. "Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bete; il prendra conseil des circonstances et
+tachera d'etudier son marquis de la tete aux pieds pour s'en emparer."
+
+Le marquis ne s'attendait guere a sa visite. Il assistait a un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'etait opere dans ses traits et dans son attitude: la
+revolte et l'abandon d'Andre avaient bien porte une certaine atteinte
+a son coeur paternel; mais son principal regret etait de n'avoir plus
+personne a tourmenter et a faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoiquement les bourrasques de sa
+colere; l'effroi, la paleur et les larmes d'Andre etaient des victoires
+plus reelles, plus completes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il recut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fut apercu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si pres de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coutait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tete avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+"Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+deshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voila, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'etais bien resolu a n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu la avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir a rencontrer quand je n'etais pas plus haut que mon fusil, c'a
+ete plus fort que moi; il a fallu que je misse mon depit de cote et que
+je vinsse vous donner une poignee de main. Touchez la. Deux honnetes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit."
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en meme temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mecontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pretendez avoir du depit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal a vous de soupconner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sur de mon fait? N'avez-vous pas emmene mon fils sous mes yeux pour le
+conduire a la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait a
+Gueret et ne revenait peut-etre plus? N'avez-vous pas ete compere et
+compagnon dans toutes ses belles equipees? N'avez-vous pas conseille a
+Andre de m'insulter et de me desobeir? N'avez-vous pas donne le bras a
+la mariee le jour de cet honnete mariage? Repondez a tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la votre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-meme pour ne pas se deconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous etions expliques au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour ou j'ai
+emmene Andre avec votre char a bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincere envers le pere autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les epaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colere epouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette derniere explication que vous eutes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si tetu, repondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait depasse toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspere de la
+sorte, et resolu a vous dire l'affreux projet qu'il avait concu dans le
+desespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grace a
+moi, il renonca a executer ce jour-la.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je reussis a l'entrainer hors de la
+maison paternelle: j'esperais le tromper, lui faire croire que nous
+courions apres sa belle, et, a la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+a ma petite metairie de Granieres, ou peut-etre il se serait calme et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'apercut de la feinte, et,
+apres m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'elanca a bas du char
+a bancs et se mit a courir a travers champs comme un insense. J'eus une
+peine incroyable a le rejoindre, et, avant de le saisir a bras le corps,
+j'en recus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-la demi-persuade, mais que cette
+derniere impudence de Joseph commencait a rendre incredule; Andre n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude a une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exasperation de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine a le tenir,
+vous qui, certes, n'etes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, precisement par la meme raison, je me laissai gourmer
+jusqu'a ce qu'il s'apaisat un peu. Alors, voyant qu'il etait impossible
+de l'empecher d'aller voir Genevieve, je pris le parti de l'accompagner
+pour tacher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce la la
+conduite d'un traitre envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donne de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'ecria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir la au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+credit sur l'esprit d'Andre, tu l'aurais empeche de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croise les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guere... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus epouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener Andre au sentiment du devoir; mais Andre,
+disait-il, etait un lion dechaine; il n'ecoutait plus rien et montrait
+un caractere opiniatre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose etrange! dit le marquis en l'ecoutant d'un air stupefait; il
+etait si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garcon-la est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournes que le drole desobeissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de meme
+avec moi; quand je lui avais fait une scene infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voila mon drole qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scelerat! s'ecria le marquis en serrant les poings a ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frequenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras a sa femme; on a meme dit que tu en etais amoureux,
+et que, durant la maladie d'Andre, tu avais ete au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scene incroyable la nuit ou elle a ose venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublie notre vieille
+amitie et je t'aurais casse la tete; vrai, j'etais un peu en colere.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitie, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andre dans ce moment-la. Je
+me souciais bien de cette pecore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait detaler aussitot qu'Andre a ete rendormi?
+
+--Non, je m'etais endormi moi-meme dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fache que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, a present, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant a elle, c'est, apres tout, une assez bonne fille, douce, rangee et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sur que vous n'auriez pas a
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et execute, c'est Andre. Vous n'avez pas
+l'idee de ce qu'est votre fils a present, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a resolu et ce que jusqu'ici j'ai reussi a empecher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a resolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayat du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractere le plus ferme et l'esprit le plus
+sense ne peuvent ni prevenir ni empecher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si etendu contre
+l'autorite sacree des parents!
+
+Le marquis commenca a prevoir l'ouverture que lui preparait Joseph. Il
+y avait pense plus d'une fois, et s'etait flatte que son fils n'oserait
+jamais en venir la. Grossierement abuse par la feinte amitie de Joseph,
+il commenca a concevoir des craintes serieuses, et il jeta autour de lui
+un regard etrange, que Joseph interpreta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement a diner. "Ma demande n'est pas
+trop indiscrete, dit-il en tirant de sa gibeciere le lievre qu'il avait
+achete au marche, j'ai precisement sur moi le roti.
+
+--C'est une belle piece de gibier, dit le marquis en examinant le lievre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tue _ca_
+sur vos terres.
+
+--En verite? dit le marquis, dont les yeux brillerent de joie: eh bien!
+tu vois, ils pretendent tous qu'il n'y a pas de lievres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en eleve tous
+les ans plus de cinquante que je lache en avril dans mes champs. Ca
+me coute gros; mais enfin c'est agreable de trouver un lievre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lievres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tete; jamais lievres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du cote des bois. Un troisieme disait:
+--Le marquis fournit de lievres la table du voisin; il fait des eleves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'a
+mon garde champetre qui me soutient effrontement n'avoir jamais vu la
+trace d'un lievre sur nos guerets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ca? dit Joseph en balancant d'un air
+superbe son lievre par les oreilles; est-ce un ane? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champetre et tous les voisins fussent la
+pour me dire si ce que je tiens la est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux eclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lievre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils etaient trois ensemble, repondit Joseph, sans hesiter. Je crois
+bien que j'en ai blesse un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils etaient trois! dit le marquis enchante.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marseche de
+Lourche. Il y a une _mere_ certainement; je l'ai reconnue a sa maniere
+de courir. Elle doit etre pleine.
+
+--Ah! jamais les lievres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tire sur la mere?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit a la progeniture. Ah!
+par exemple, nous lacherons quelques coups de fusil a ces petits
+messieurs-la dans six mois, quand ils auront eu le temps d'etre papas et
+mamans a leur tour.
+
+--Oui, s'ecria le marquis, je veux que nous fassions un diner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lievre
+tue sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lievre, s'ecria Joseph; roti, rables de
+lapereaux; entremets, filets de lievre en salade, pate de lievre, puree,
+hachis... Les convives seront malades de colere et d'indigestion.
+
+En rejouissant son hote par ces grosses faceties, Joseph arriva avec lui
+au chateau. Le diner fut bientot pret. Le fameux lievre, qui peut-etre
+avait passe son innocente vie a six lieues des terres du marquis, fut
+trouve par lui savoureux et plein d'un gout de terroir qu'il pretendait
+reconnaitre. Le marquis s'egaya de plus en plus a table, et quand il en
+sortit il etait tout a fait bon homme et dispose a l'expansion. Joseph
+s'etait observe, et tout en feignant de boire souvent, il avait menage
+son cerveau. Il fit alors en lui-meme une recapitulation du plan
+territorial de Morand. Eleve dans les environs, habitue depuis l'enfance
+a poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres hereditaires de Morand et celle
+des proprietes de meme genre apportees en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-meme le plus beau champ parmi ces dernieres, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupconner de son intention. "On m'a
+dit que vous aviez plante cela d'une maniere splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce cote-la."
+
+[Illustration: Malgre l'anxiete de sa situation, elle ceda et laissa
+tomber sa jolie tete.....]
+
+Le marquis fut charme de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir a montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arreta sur le bord d'une traine comme
+frappe d'admiration. "Tudieu! quelle luzerne! s'ecria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce la? c'est vigoureux
+comme une foret, et bientot on s'y promenera a couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une experience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essaye pour la premiere fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La societe d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans a notre societe departementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) differentes sortes de graines etrangeres. Ca ne
+reussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les votres, voisin, il parait que ca prospere. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-etre pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plait d'y semer. Vous etes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ca, et que celui qui voudra avoir
+du betail un peu presentable dans notre pays ne pourra jamais en venir a
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain a mettre en
+pre, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ca aura de la peine a prendre: le paysan est entete et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent a en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marche des boeufs comme
+les votres, on est force d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmente l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait a Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporte vingt charrois de fourrage l'annee derniere.
+
+--Vingt charrois la-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-la,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granieres.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter
+plus de fleurs qu'a l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la maniere de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-la
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais ble. C'etait cultive par ces vieux Morins,
+les anciens metayers du pere de ma femme, de braves gens, mais bornes.
+J'ai change tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air etrangement
+melancolique, "C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeat de maitre!"
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa beatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il apres un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, repondit Joseph, qui se ruineraient en
+proces pour avoir seulement un lambeau d'une propriete comme la votre.
+
+Cette reponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+reflexion generale, et, ayant escalade pesamment un echalier, il
+s'enfonca avec lui dans les buissons touffus d'un paturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture ou depuis un temps immemorial les troupeaux broutaient
+l'aubepine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les metayers ne veulent pas sacrifier les paturages,
+parce que cela leur epargne la peine de soigner leurs boeufs a l'etable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'epines et de ronces ou les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pature. J'ai deja mis
+la moitie de celui-ci en froment, et l'annee prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les metayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obeissent.
+
+--Certainement, si vos prairies a l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'annee, vous n'avez
+pas besoin _paturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminee des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'etaient les plus petits. Dans tout ce premier ble les
+moissonneurs etaient debout dans les sillons, aussi bien caches qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une depense que de retourner un patural comme
+celui-la.
+
+--C'est une depense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour ameliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andre est coupable de
+mecontenter un pere comme le sien! Il sera bien avance quand il aura
+retire son heritage des mains habiles qui y sement l'or et l'industrie,
+pour le confier a quelque imbecile de paysan qui le laissera pourrir en
+jacheres!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisees derriere le dos et la tete baissee. "Tu crois donc qu'Andre
+aurait cette pensee? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! repondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il apres cinq minutes de marche, que son heritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigne!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+batiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire a mes frais, dit le marquis.
+
+--Le betail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelee depuis cinq ans, croisee merinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coute cinquante francs par tete.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriete de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemble, c'est sous la main: votre chateau est
+plante la; d'un cote les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit proprietaire incommode fourre entre vos
+pieces de ble, pas une chevre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies a travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'etais oblige par hasard de faire une
+separation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevetre dans le mien. Quand je l'epousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'etait pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses pres, il n'y avait qu'un fosse
+a sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassee, pas de boeuf estropie dans les
+ornieres; on allait et venait de mon grenier a son champ comme de ma
+chambre a ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractere ne me convint pas, et qu'elle m'ait donne un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrees lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tacher, dit Joseph, de s'emparer de son caractere.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, repondit le marquis, il me semble que c'etait moi! Mais que
+faire avec ces etres qui ne resistent ni ne cedent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pecheur?
+
+Joseph vit que le marquis commencait a s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'epouvantes, affectant avec
+simplicite de l'arreter a toutes les pieces de terre qui appartenaient a
+Andre, et que le pauvre marquis, habitue a regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de proprietaire. Quand il avait
+ingenument etale tout son savoir-faire dans de longues demonstrations,
+et qu'il s'etait evertue a prouver que le domaine de sa femme avait
+triple de revenu entre ses mains, Joseph lui enfoncait un couteau dans
+le coeur en lui disant: "Quel dommage que vous soyez a la veille d'etre
+depouille de tout cela!"
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voila vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'etre aimable
+et de faire de petits cadeaux a mes bergeres quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui recoit, la main ne pese pas les dons.
+
+--Ces drolesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne reduirez en rien cet article de depense; vous ferez
+quelques economies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+roti, un bon quartier de chevre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dine joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumee au-dessus de la cheminee de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dine joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parle._ Eh bien! vous etablirez la reforme dans l'ecurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet a deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est necessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites betes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au ratelier et descendons a la cave...
+Vous faites au moins douze pieces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pieces de votre cru, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pieces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraichissante.
+
+--Va-t'en a tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraichir: ne me parle pas de cela. A mon age etre depouille, ruine,
+reduit aux plus affreuses privations! un pere qui s'est sacrifie pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volee de coups de baton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tacher plutot de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler aupres de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Genevieve, et je lui pardonne tout.
+
+--Genereux pere! je vous reconnais bien la; mais qu'il abandonne sa
+Genevieve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'etrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai demon que ce morveux-la? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai demon! repondit Joseph; vous serez force, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'ecria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voila bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est la le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas ne; mais c'est tout comme. Andre est si glorieux
+d'etre pere qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'education pour monsieur son heritier. Il veut aller se fixer
+a Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais a votre place, repondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingenuite.
+
+--Je n'en suis que trop sur.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est a quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+debarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! ou veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai depense pour retourner ce patural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gele, les charancons
+qui sont deja dans les bles nouvellement rentres; c'est une annee
+epouvantable: je suis ruine, ruine! je n'ai pas cent francs a la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du proces.
+
+--Quand je te dis que je suis sur de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-la vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agreable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir a quoi s'en tenir.
+Puisque te voila, et que tu dois voir Andre ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, repondit Joseph; cherchez vous-meme ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de generosite et de grandeur dans les
+procedes, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime a faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens a le recevoir et a l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, a condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son heritage
+maternel.
+
+--Vous etes un bon pere, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant a votre place; mais je crains qu'Andre, qui a perdu la tete, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagere.
+
+--Viagere encore! Qu'il ne s'y attende pas, le miserable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutot que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-la; il crut avoir deja fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espece de reconciliation; il
+savait que c'etait ce qui ferait le plus de plaisir a Genevieve, et il
+espera qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener a
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser a cette premiere
+negociation le temps de faire son effet, et il prit conge du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimite, et en lui promettant
+de porter sa genereuse proposition aux insurges.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna a la ville d'un pied leste et le coeur leger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+a laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Genevieve seule et contemplant, a la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il etait entre sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par precipitation ou
+par etourderie; il entendit Genevieve qui parlait seule et qui disait a
+ces fleurs: "Bouquet de vierge, j'ai ete forcee de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profane, et mon front n'etait pas digne de
+toi. J'etais si honteuse de ce sacrilege que je t'ai cache bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuille sur ma tete; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Genevieve? dit Joseph, epouvante de ces
+paroles qu'il comprenait a peine.
+
+Genevieve fit un cri, jeta le bouquet, et devint pale et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant a son
+cote: Andre est reconcilie avec son pere; le marquis est reconcilie avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pres de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Genevieve, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! repondit Genevieve, embrassez-moi; grace a vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une emotion qu'il eut bien
+de la peine a cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idee de femme
+enceinte. Ou est Andre?
+
+--Il se promene tous les soirs au bord de la riviere, du cote des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promene-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous egayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre Andre. Celui-ci fut moins joyeux que Genevieve a
+l'idee d'un rapprochement entre lui et son pere. Il desirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui presenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui etait un projet qui l'effrayait extremement. Au
+milieu de ses hesitations et de ses repugnances, Joseph fut frappe de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvrete ou se consumait Genevieve.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scene de comedie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette premiere proposition de ton pere sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitie de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit Andre; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Genevieve en soit informee; tu ne connais pas sa fermete: elle est
+capable de me hair si je viole sa defense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes demarches
+et me laisser faire.
+
+Andre s'abandonna a la prudence et a l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son pere et trop faible aussi pour empecher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effraye, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna aupres de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigue de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'ecoulerent avant que Joseph put revoir le marquis. Une
+foire considerable avait appele le seigneur de Morand a plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'a la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et deposa dans une cachette a lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+"Ceux-la, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tot. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigue en vain. En ce moment ses yeux tomberent sur une petite
+lettre d'une ecriture inconnue qu'on avait deposee sur sa table; il
+l'ouvrit, et apres avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extreme, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face a face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui etait venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+dejouees.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'epaule une tape capable d'etourdir un boeuf, nous sommes sauves; tout
+est repare, arrange, termine, tu sais cela? c'est toi qui as apporte la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renverse de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est a tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sur; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'ecriture.
+
+ "MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonte de pardonner a l'egarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras a un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'operer une reconciliation que j'ai demandee a Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hater cet heureux
+ instant. J'espere que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincere et desinteresse. Si Andre avait jamais eu la pensee de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cesse de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'etre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer a
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIEVE."
+
+"Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste a faire, c'est de reparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire a Andre dans l'esprit de son pere par mes abominables
+mensonges."
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine a faire oublier au
+marquis les pretendues menaces qui l'avaient effraye. Le hobereau etait
+si content de ressaisir a la fois ses terres et son argent qu'il etait
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+completement a souper, devint tendre et paternel, et pretendit qu'Andre
+etait ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Apres votre argent, papa! lui repondit etourdiment Joseph, qui, par
+depit, s'etait grise aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'ecria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tete pour t'apprendre a parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiete et agissante qui lui donnait envie
+d'etre dehors et de faire galoper Francois a bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec Andre et Genevieve.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, repose et degrise, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Genevieve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forcaient au
+silence. Ils monterent tous trois en patache, et arriverent au chateau
+de Morand sans s'etre dit un mot durant la route. Andre etait triste,
+Joseph embarrasse; Genevieve etait absorbee dans une reverie douce
+et melancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Genevieve, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossiere ecorce du marquis. Il ne put s'empecher de lui temoigner des
+egards et des soins qu'il n'avait peut-etre jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, ou il se piquait d'etre
+accompli. Le jeune couple fut installe au chateau assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'etat miserable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que preter une
+chambre et ceder deux places a sa table. Andre ne se plaignit pas;
+Genevieve etait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il etait mecontent et decourage d'avoir manque
+sa grande entreprise. La conduite sordide du pere le revoltait, la
+resignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un cote et d'allegement de l'autre furent passes, quand
+le marquis se fut accoutume a ne rien craindre de la part de son
+fils, et Andre a ne rien esperer de la part de son pere, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis etait
+mefiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mate
+Andre; mais il ne pouvait croire a l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'etait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pretention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuye de cette affaire, et pres
+d'eclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et repondit laconiquement que Genevieve etait la plus honnete
+femme qu'il connut. Cette reponse redoubla la mefiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction evidente dans les manieres de Joseph avec
+lui. Il commenca a se tourmenter et a tourmenter Andre pour qu'il signat
+un desistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+Andre fut indigne de cette proposition et l'eluda froidement. Le marquis
+s'inquieta de plus en plus. "Ils m'ont trompe, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre a tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'esperance de me depouiller."
+
+Des que cette idee eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Genevieve se ranima, et il commenca a ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maitresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins a envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'a ses regards. Elle
+n'eut pas de peine a aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunee Genevieve devint un objet de haine et de persecution.
+
+Elle fut lente a s'en apercevoir: elle ne pouvait croire a tant de
+petitesse et de mechancete; mais quand elle s'en apercut, elle fut
+glacee d'effroi, et, tombant a genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnee. Elle supporta un mois l'oppression, le soupcon
+insultant et l'avarice grossiere avec une patience angelique. Un jour,
+insultee et calomniee a propos d'une aumone de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela Andre a son secours et lui
+demanda aide et protection. Andre, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Genevieve approchait du terme de sa grossesse; elle ne possedait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa delivrance; elle se sentait trop
+malade et trop epuisee pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son etat etait perdu; Andre n'avait pas l'industrie de s'en creer un.
+Elle sentit qu'elle etait enchainee, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-pere. Elle se soumit et sentit la douleur penetrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut detachee de la vie par un
+renoncement volontaire et complet a toute esperance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme exterieur qui faisaient la base
+de son caractere. Une grande passion pour son mari l'eut rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinee et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-la n'etaient pas a esperer
+avec une ame aussi debile que celle d'Andre. Genevieve n'etait pas
+nee passionnee; elle etait nee honnete, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient a la desesperer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutot que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle devouement de la passion, il eut fallu un etre assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entrainer. Elle
+avait vu cet etre-la dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derriere l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andre; mais a la
+premiere occasion elle avait decouvert qu'elle s'etait trompee.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eut fait d'un frere plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforca de lui epargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua a souffrir seule, a n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+Andre la vit deperir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extremement de sa grossesse, et attribuait a cet etat toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+Andre la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait delivree de
+tous ses maux le jour ou elle deviendrait mere.
+
+Genevieve, se sentant pres de ce moment, songea a l'avenir de cet enfant
+qu'elle esperait leguer a son mari. Elle s'effraya de l'education qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait a endurer: elle desira lui
+procurer une existence independante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son desinteressement personnel, elle
+decida en elle-meme que le moment du courage et de la fermete etait
+venu.
+
+Elle declara donc a Andre qu'il fallait demander a son pere une pension
+alimentaire qui mit leur enfant, en cas d'evenement, a couvert du
+besoin, et qui put, par la suite, lui assurer un sort independant. Elle
+fixa cette pension a douze cents francs de rente, le strict necessaire
+pour quiconque sait lire et ecrire, et ne veut etre ni soldat ni
+domestique.
+
+Andre laissa voir sur son visage l'emotion penible que lui causait cette
+necessite; il promit neanmoins de s'en occuper. Genevieve comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de resolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espera acheter
+a ce prix modeste la signature d'Andre a un acte de renonciation, et il
+promit a cette condition d'acquiescer a la demande de Genevieve; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fut engagee a tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andre
+n'etait pas plus propre au role de pere qu'a celui de fils et d'epoux.
+Elle fremit a l'idee de depouiller son enfant et de le sacrifier a un
+sentiment d'orgueil et de dedain. Elle essaya de faire comprendre a
+son beau-pere ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Genevieve fut forcee de resister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur epouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait ecoute a la porte, dans la crainte que son
+maitre ne se laissat persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes a celles du marquis. Genevieve avait supporte
+les premieres avec resignation; elle repondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mepris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une maniere incisive. Le marquis prit le parti de sa maitresse, et,
+ayant epuise tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Genevieve. En cet instant, Andre, attire par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'etait plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa lethargie habituelle: dans ces
+moments-la il perdait absolument la tete et devenait furieux. A la vue
+de Genevieve enceinte, a demi terrassee par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avancait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, Andre s'elanca sur un couteau de chasse qui
+etait ouvert sur la table, prit d'une main son pere a la gorge, et de
+l'autre le frappa a la poitrine.
+
+Genevieve s'etait elancee entre eux avec un gemissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'Andre et l'avait contraint a ceder. La chemise du
+marquis fut a peine effleuree par la lame, et Genevieve se coupa les
+doigts assez profondement en cherchant a s'en emparer. "Ton pere! ton
+pere! c'est ton pere!" criait-elle a Andre d'une voix etouffee. Andre
+laissa tomber le couteau et s'evanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Genevieve tout l'odieux de cette scene
+deplorable; mais le marquis avait vu de trop pres les choses pour ne pas
+savoir tres-bien que Genevieve lui avait sauve la vie, que le sang dont
+il etait couvert etait sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitot et l'aida a secourir Andre, qui etait dans un etat
+effrayant. Quand il revint a lui, il regarda son pere et sa femme
+d'un air effare, et leur demanda ce qui s'etait passe. "Rien," dit le
+marquis, dont le coeur n'etait pas toujours ferme a la misericorde a la
+vue d'un repentir sincere, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'Andre. "A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari; a genoux devant
+ton pere! et ne te releve pas qu'il ne t'ait pardonne. Je vais te donner
+l'exemple."
+
+Cette soumission acheva de desarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Genevieve, et declara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'etaient guere en etat de songer au sujet de
+la querelle. Andre eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tete aux pieds. Son pere radoucit sensiblement ses manieres
+accoutumees, mit sa servante a la porte, et temoigna presque de la
+tendresse a Genevieve; mais il n'etait plus temps: son enfant etait
+mort ce jour-la dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoique les atroces douleurs
+qui devaient la delivrer de la vie.
+
+Le brave medecin qui avait soigne Andre vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Genevieve l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, "Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientot." Le medecin n'eut pas de peine a le croire et vit qu'elle etait
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anevrisme au coeur, et vous
+etoufferez des les premiers symptomes de delivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevieve, et je remercie
+Dieu, qui m'epargne a mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Genevieve ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Ecriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entieres a les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner a quoi elle songeait dans ces
+moments-la. Genevieve souffrait de se voir entouree et surveillee; elle
+demandait en grace a etre seule; alors il lui semblait qu'elle revait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait a demi-voix d'une
+maniere etrange et enfantine. "Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret a vous dire: c'est que je vous ai toujours
+preferees a tout. Pendant longtemps je n'ai vecu que pour vous; j'ai
+aime Andre a cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportee vers vous; je
+vous ai demande de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mere m'a souvent dit que, quand elle etait enceinte de
+moi, elle ne revait que de fleurs, et que, quand je suis nee, elle m'a
+fait mettre dans un berceau seme de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espere qu'Andre en repandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, o mes cheres amies!"
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andre
+agenouille devant elle. "Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause
+de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et
+precieux."
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre a regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'eveillait riante et animee, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait gouter et savourer le bonheur, alors elle eprouvait contre
+Andre une sorte de colere sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et delicieux qu'elle avait passes dans sa petite chambre avant de le
+connaitre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour ou il lui
+avait parle d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres reveries ou elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait Andre de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eut fait place a
+sa resignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le recompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordees a la memoire du
+passe.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, a genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Genevieve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter plus de fleurs
+qu'a l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportees, il s'apercut qu'il y avait des
+tubereuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Genevieve le forca de les lui rendre. "Donne, donne, Andre, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espere; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!" Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir pres d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andre
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+"Taisez-vous, leur dit-elle, je pense a quelque chose, je vous repondrai
+plus tard." Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+leger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle etait raide et
+froide.
+
+--Andre, dit-il d'une voix etouffee, embrasse ta femme.
+
+Andre embrassa Genevieve; il la regarda: elle etait morte.
+
+Andre fut malade pendant un an. L'infortune n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traines. Andre marche lentement et les
+yeux baisses, quelquefois il sourit d'un air etonne; son pere est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni desirs
+ni esperances sur la terre, il n'a plus de lutte a soutenir contre ce
+vieillard obstine. Henriette ne parle jamais de Genevieve sans un deluge
+d'eloges et de larmes sinceres et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments ou sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'Andre.
+
+
+FIN D'ANDRE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE ***
+
+***** This file should be named 13431.txt or 13431.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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