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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13431-0.txt b/13431-0.txt new file mode 100644 index 0000000..12a9193 --- /dev/null +++ b/13431-0.txt @@ -0,0 +1,7021 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 *** + +[Illustration] + +ANDRÉ + + + +NOTICE + +C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes +enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse +fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et +cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande, +blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas +somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je +finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à +saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles +vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il +semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions, +doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des +appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes +vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que +les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_. + +Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins +fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces +types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à +cause de la ténacité de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et +si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des +caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature +épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien +trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais, +partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son +majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées +menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en +terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants +de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie +n'eût causé de dégâts sur sa récolte. + +Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon +élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent +ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux +murs du château de Morand. + +Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette +existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il +éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de +ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et +résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord +établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans +son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et +tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui +exagérait l'avenir à ses yeux. + +Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé +cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un +caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou +caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se +contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la +persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son +entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité +patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la +lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée. + +André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une +insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les +hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était +inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en +avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et +resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un +instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant, +d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur +intimidé tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et +maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas +rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de +pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à +contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le +moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel; +car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, +grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs +d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus +d'explications orageuses à affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les +désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait +pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se +piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion +qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui +bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors. +Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était +_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son père. + +M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement +il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre +sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait +secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain +de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument +retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une +colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son +front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des +douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il +appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le +soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +réservé à ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune +poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa +tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et +le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la +plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes +du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre. + +André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande +assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eût songé à reprendre le chemin du logis. + +Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où +la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.] + +C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux +rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les +chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques +de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à +l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant, +les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de +les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins +fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était +son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités +différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas +venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut +bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la +journée. + +Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault, +c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque +distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une +taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était +arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la +force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et +formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches +entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de +voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle. + +[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée +que les autres....] + +Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva +un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des +points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à +arracher des herbes, car il était taché de vert. + +André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une +pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un +sonnet de Pétrarque. + +Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout après, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune +fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et +un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir +de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son +petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été +aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid +moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades +solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les +réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et +par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que +sa destinée était d'aimer celle-là , que Dieu la lui avait montrée pour +qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au +jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-mêmes les ministres de la fatalité. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de +_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières +amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler +à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il +eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le +camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément +tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande +loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que +l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque +d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à +toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il +y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la +seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André. + +Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec +sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis, +effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses +ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié +par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire +partout où le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être +amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il +fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient +propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où +la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes +ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de +fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon +droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs +prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la +jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la +beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus. +L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les +divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue +contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au +dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de +femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque +ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte +toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette +s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec +un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente +illimitée du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. +On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidélité ou entaché de ridicule. + +Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais +la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune +précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce +caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux. +Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de +hardiesse et de bonté qui ne trompe pas. + +Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André, +en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il +mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit +lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne +fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de +_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement +un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_. + +Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la +société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à -dire silencieux et froid; +lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui +avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui +plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de +deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute +force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. +D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était +surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la +moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès +d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière +à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux, +vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne +un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les +beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle +aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la +main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six +jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer. + +--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur +leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la +main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là , vois-tu, on leur +souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +André secoua la tête. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son +de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias. +C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes +nymphes. Ah çà ! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée +mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe +que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas à détruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là , parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la +beauté soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère, +matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée +et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active, +silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine. +Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part. + +Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles +de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La +maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches, +rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la +maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des +grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait +digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses +ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme +du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à +son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille +impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus +splendide de cheveux crêpés. + +A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans +cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste +s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son +mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la +conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble +(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière, +et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur +naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé, +beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du +tout. + +André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre: +En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé; +que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite +pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique! + +--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses +ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut! +écoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'écrièrent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand +une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n +est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-là ! eh bien! il vient chercher lui-même ses +ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-à -dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de +princesse, elle s'en défendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là , reprit-elle; nous sommes +trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette +précieuse-là ! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal à propos. + +--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une +bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville. + +«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +bégueulisme.» + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité +de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles +examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame +Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût, +et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une +réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à +son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté. + +--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du goût. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +légèrement du talent de Geneviève. + +--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coûte bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lésinent misérablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages +de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets +des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation, +après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans +une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et +d'égards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de +parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une +couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait +venir de Paris et payée fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et +il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal +de celle-là ; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à +Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être +pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne +comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même? + +--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins? + +--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son état. + +--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à +l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit +s'élève-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la première venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous? + +--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme. +Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses +amants, celle-là ! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à +eux! + +--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à +vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop +fière pour être votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les +épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui +plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant +après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la +trace de sa belle rêveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garçon-là ? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut +quitté la chambre: il est fou. + +--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à +le guérir de cet ennui-là . + +--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre. + +--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André. + +--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un +médecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces +amoureux-là ; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André +deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer. + +--Ah çà ! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous +malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je +réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air très-sérieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même +André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat +d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de +Geneviève. Ne voilà -t-il pas une intrigue qui les mènera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec +ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît? + +--Que vous irez chercher Geneviève après dîner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle +aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse +d'écouter quelque galant. + +Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrières d'Henriette. + +Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Geneviève et Henriette arrivées. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la +maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!» + +Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là ? + +--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là ? qui l'a mis dans cette +fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame! + +En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite +et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et +très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée +par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien +à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au +défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait +elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André +reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe, +au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des +épaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à +la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +à m'en tenir les côtes en les regardant. + +--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant. + +--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-là ? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes? + +--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drôle ce que tu dis là , reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André, +il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette. + +--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André. + +[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon +mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque +par-dessus la tête. + +--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un +château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a gardé le nom de Château-Fondu. + +--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève. + +--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres +ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a +une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Geneviève dans les prés. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au +Château-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Geneviève? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de +leur frère. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider. + +--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Geneviève en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous êtes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait +toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante, +vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous, +Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible. + +--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il +faut nous mettre en quête d'une seconde voiture. + +--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André. + +--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, à cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter +Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui +fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société. + +Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier +vis-à -vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté +douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes. + +«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts +qui pussent vous en remontrer.» + +Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention à elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en fâcher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses +lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-à -vis aller tout seul; puis tout à coup +il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes +filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse +et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance; +car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André +avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière +générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément. + +Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans +toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La +noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que +rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées +élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les +appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre +pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus +fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa +vie. + +On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée +des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres, +des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes +aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être +à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle +ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme +religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus? + +La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et +qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et +les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un +troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas? +Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature +extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour +condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poëmes. + +Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans +l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une +lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude +entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard +providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et +de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les +aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir +d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme +s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une +nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre; +elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la +préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa +liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de +ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait +égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenêtre. + + + +VI. + +André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de +demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible +réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des +plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade +en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en +jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées +épouvantables! + +--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait +rien à son angoisse. + +Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à +marcher à grands pas. + +André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque: + +«Quel a été l'effet de la thériaque?» + +André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'êtes bon à rien, vous.» + +André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver +un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de +l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver +mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer. +Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumée de son affection: + +«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.» + +C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en +sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à +un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir +victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!» + +Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa +désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le +gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont +la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait; +il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du +marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et +le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à +chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en +proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires, +était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître +son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue +comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son +coursier de modérer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et +le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles. +Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de +sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible +pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les +habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les +regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?» + +Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces +commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dédaigner et de sourire. + +Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée +était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec +laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la +conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant +à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de +chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André +tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas +d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du +vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs.» + +André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés, +il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et +remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes. + +Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une +sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il +allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine +que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère. +Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui +confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là ? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi.» + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du +château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que +l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la +place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière +et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût +articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà , cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes +ces choses-là ; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours +plein ses poches. Ah! çà , cher voisin, vous voyez que j'avais une fière +envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la +chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force +voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez +encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu +déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre +fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment +j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes. +J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir.» + +Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à +son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas +trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et +l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraîchissements. + +André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père +le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa +permission. + +André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt +à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste +et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle +était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures +du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point +casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et +la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et +s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui +connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-là . Il l'observait donc avec +inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du +cheval et du char à bancs enlevés. + +Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société +Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait +aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais +autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de +ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne +voulait pas le paraître. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur +affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures +antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces +usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus +huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le +résultat d'un orgueil très-bien raisonné. + +Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de +mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et +poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le +dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans +pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller +embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers +étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins. +Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère +d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au +lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât +à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain +au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce +procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à +l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire +l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le +canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir +plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger. + +Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il +l'entendît, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de +rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à +quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur +toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable +vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de +retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la +porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, +dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que +ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultés. Va-t'en vite.» + +André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de +voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui +disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon +d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à +l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le +hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout +essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un +paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs +ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...? + +--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point +dépassé. + +«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui +devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta +d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de +bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur +désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph, +à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du +char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière +dont elles s'étaient comportées dans le verger. + +--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme, +dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route +en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère +Justine? + +La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il +comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine +l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un +quart d'heure sans aucune cause appréciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut +fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de +la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles? + +--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève? + +--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au +contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout. + +--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas +plus avancée. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à +quelque chose. + +--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là -haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je +continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser à des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien +heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser: +j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquât davantage. + +André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein +d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre +infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de +Geneviève la cause de cet étonnement naïf. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de +déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur André. + +Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être +presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup +comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible +clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage +délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans +pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les +âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.» + +Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait +regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une +de ces belles étoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on désire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici +trois: répondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en +riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de +Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi +donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque +chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre +abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et +de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires, +et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas +aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de +se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il +s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une +solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre, +cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation +une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette +noble nature et la révéler à elle-même. + +Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se +sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de +cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M. +Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui +avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en +lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème. +Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du +feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève. + +Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il +songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la +possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents +les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait +s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de +ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent. +Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances +où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance +de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il +brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie. + +La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de +Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer +que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs +de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit +défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces +heures-là . Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières. +Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il +se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce +fût. + +[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air +le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il +faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.» + +L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage. + +«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit +en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres. +«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hespéridés.» + +André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il +reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa +recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long +de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, +sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité +un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le +refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, où peut-il être, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte +entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au +troisième. Là , tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha +de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à +toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se +reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit +presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver. +Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de +l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte. +Il l'examina quelques instants et réussit à lire: + + GENEVIÈVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il +vous plaît_. + +André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de +cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller; +mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de +renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière +porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut +distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas +seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise +et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant +aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.» + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux +et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un +ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève? + +--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois +très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à +répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il +répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel +M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.» + +Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse +d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et, +quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence? + +André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai +été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève. +Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle. + +--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est +obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate! + +--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de +pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de +céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-là , je ne les vends pas: ce sont mes études et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces +trésors. + +Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant +une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable +fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop +régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont +sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenêtre. + +--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes +les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans +une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité. + +--Êtes-vous sûr de cela? + +--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur. + +--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à +m'instruire, je vous en prie. + +André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à +louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères +de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa présence désirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et +d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris +des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +méthode admirable et d'une clarté parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-même. + +--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus méchants propos. + +--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes +aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée? + +--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté +peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité... + +--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-là ... + +--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à +coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé +échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai +dit. Je déraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et +le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que +sa raison. + +«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous.» + +Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit +de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même, +elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au +frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener +derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir +rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André +lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus +vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de +ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois +un conte de fées. + +Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer +ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à +elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence. +«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement. +Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans +les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville +jase déjà . Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié, +il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est +peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma +réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là , et +apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.» + +Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se +tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans +émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une +partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être +voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas +qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie +comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable +derrière elle. Elle se retourna et vit André. + +Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été +un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que +de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.» + +La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur +Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le +bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils +étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de +Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. +Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours +avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec +vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation, +les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève. + +--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à +ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au +chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mystérieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa +conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs, +ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs, +perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette +magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de +l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à +verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait +recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever +jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière; +tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand +la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec +Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une +intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le +mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là , +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure +dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons +du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris, +se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître +traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons +l'emportant de beaucoup sur celui-là , elle négligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer +enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant +laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être +bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était +engagée. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à +une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce +n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite +irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles +honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière +laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste: +elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une +ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection +à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé +aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue +savante, mais elle ignorait encore à quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la +ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où +Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de +lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle +n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni +même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin, +en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine +s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si +glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira +sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle +seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention +cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et +même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations: +elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était +résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir +embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de +sourire. + +--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensée. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son +amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est, +Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent +aussi pâles que ses joues. + +--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans +remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître +tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande +éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On +n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces +bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève +première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais déjà ! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là ! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas +descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une +infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être +encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en +disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout, +disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son +père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin à la journée. + +--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en +quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues... + +--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu +aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu +être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les +figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit +Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chère. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que +je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le nôtre. + +--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je +cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voilà , voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à +tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève +a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi +Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu +as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux +Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de +deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par +les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être +pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et +arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela +était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces +demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en +faire part à quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à +travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne +m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil... + +--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air +un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent, +comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se +méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève, +dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même +disgrâce aux yeux du public. + +Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un +profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux +mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se +glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les +plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun +étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la +répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en +train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur +ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette +puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion +délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes +les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en +s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la +fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage +et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes +d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête +brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était +d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la +surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec +rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait +réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de +la réalité. + + + +X. + +Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit +ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent +théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout +la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes +érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce +n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se +succèdent sans hésitation. + +Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un +caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et +méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses, +moitié amères, avaient dû lui causer. + +Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle +crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans +l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt. +Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui +répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa +journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de +l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et +rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne +pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un +mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte. + +Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous +parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.» + +André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.» + +André devint pâle comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là ; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Geneviève est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuée! + +--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +méchante plaisanterie? + +--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +André, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette +fausseté? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette +intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève. + +--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous +de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de +Geneviève, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est +un mensonge infâme. + +Henriette, en colère à son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société +refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde +et pour avoir méprisé ses égaux! + +--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger +peut-être, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes espérances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré? + +--Mais que faire? dit André avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Êtes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme, +vous l'épouseriez. + +André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effaré. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde! + +--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu? +puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser? + +--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de +terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser! + +--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou, +transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son +entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son +consentement? + +André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta +silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait. + +--Vingt-cinq ans, répondit-il. + +--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai; +j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'héritage de votre mère? + +--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante +mille francs. + +--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève! +ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrangé votre mariage. + +--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais +jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil +sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas? + +--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie! + +--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons +avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux +que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié +sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop +modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... +Attendez-moi là . + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai +jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des +amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans +l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée +lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang +était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire. + +Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout à fait sauvée. + +--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes +soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle +coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est là . + +--Comment, il est là ! Qui est là , chez moi, à cette heure-ci? + +--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends +pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur, +Geneviève. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si pressé à me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et +toi-même tu t'en repentiras. + +--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je +dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela André. + +Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses +affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André +entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher; +elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée. + +--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin, +monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une +méchante; tu méconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut +choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle +recevait André tête à tête. + +Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air +étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait +à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités. + +Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était +flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle +pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait +avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût +à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite +qu'elle à rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et +réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même. + +--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien +peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je +ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains. + +--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin +de mon amitié? + +--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de +confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures +d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit +quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons. + +--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons +de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-là je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André: +nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, +vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu +être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant +d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +mériter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une +ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos +leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour +l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment +voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à +présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la +leçon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là . Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques +idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +resté malheureux. + +Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première +fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-là , et Geneviève n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une +étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue +grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux, +et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris. + +Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé +pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner +avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler +moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains +brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop +passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec +abandon; voilà ce qu'il y a de vrai. + +André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de +l'autre, tout est arrangé! A quand la noce? + +--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma +chère Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand +il parle. + +--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit là ? s'écria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas +sérieusement que vous parliez? + +Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui +dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je +pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.» + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit +d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement +la main d'André en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un +jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que +vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure? + +--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser. + +André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment +il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir +pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était +resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli, +«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre auprès de moi?» + +Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola +bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise +de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà +vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité +universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être +le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme. + +De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André, +ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte +de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions, +elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait +de n'être jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna +sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle +n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure +avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et +calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle, +André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans +le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.» + +En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son +miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la +beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit +resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et +tous les autres!» + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était +avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et +elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait +toussé pour l'appeler. + +Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et +s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible +cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si +sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il +resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je +l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos +conférences avec Henriette. + +--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au +milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, +et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a coloré les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux, +et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que +l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité +et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles! +quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant. + +André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baisé des cheveux?» + + + +XII. + +On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la +seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à +peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y +répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la +lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son +poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente. +Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la +petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui +d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut +pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme +virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour +qu'il avait enseigné. + +Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière, +celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?» + +Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là !» + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort +contrarié, au contraire. + +--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que +depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même +à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?... + +--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait +naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le +danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des +jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de +quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour +et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son +grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin. + +--Ah çà ! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève? + +--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu +là ? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu, +mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière +question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et +que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de +Geneviève. + +--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au +nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi +les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeûné. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Geneviève l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être +professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +même tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu +jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse? + +--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je +consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans +réparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en +haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je +veux être son amant, et voilà tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais +établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et +tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là -dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.» + +Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta +peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir +André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété +plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse +d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire, +il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et +résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas +son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait. + +--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père. + +André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval à l'écurie. + +--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique. + +André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père +jusqu'à sa chambre. + +--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., répondit André timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation. + +--Où allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Où passez-vous toutes les après-midi? + +--A la chasse. + +--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon père. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous? + +André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit +et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut à la chasse. + +André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +prétendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et +signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie +et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance +intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre +s'imaginant avoir désobéi. + +Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à +Joseph d'aller déjeuner avec lui... + +--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassière. + +Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse +toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers +le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui +écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique +Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le +petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le +transportèrent d'amour et de douleur. + +«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même, +mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec +désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner +des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André! +quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!» + +André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne +de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus +fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père. +Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans +qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la +colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme +tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers +prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici +cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le +découragement et l'inertie. + +Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité +et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse +irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans +sa journée. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité +de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?» + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue, +il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquête. + +--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève. + +--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est +sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le +délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où +m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon +inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin +de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était +en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous +ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé. + +--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude. + +--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-être pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui. + +--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire? + +--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du +château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève. + +--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Geneviève. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un +siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le força de passer sous un des six +réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il +craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En +voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin +pour entendre. + +C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval. +Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser. + +«Tenez-moi bien!» criait Joseph. + +Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph, +c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; +mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait +emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, répondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même +de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitié pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Geneviève. + +--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligée de tomber aussi. + +--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre +François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie à pied que de surmener François. + +--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte. + +François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut +arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop +embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux +genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François +commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage +à cause de vous. + +--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève. + +--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut +guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah +ça! prenez garde à vous. + +Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit +à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph +s'aperçut qu'il avait perdu le gué. + +--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Geneviève. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans +les joncs qui sont par là , je ne sais où, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous +n'en serons pas moins pâture à écrevisses. + +--Retournons en arrière, dit Geneviève. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'écume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa +jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et +toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la +regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans +l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et +recommandons-nous à Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau. + +«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si +un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec André.» + +Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit +courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.» + +Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il +étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber +jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses +dents: «Ah! cette petite jambe!» + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille. + +--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un +accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et, +en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il +n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de +l'avoir tant remarquée en un semblable moment. + +Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait +laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être +sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider +à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là -bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je +crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la +nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule +et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage. + +«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.» + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand. + +Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès +de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le +marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son +autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette +_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer +Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva +à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait +faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine +impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait +un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé +malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La +_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour +empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont +forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au +reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une +prochaine épidémie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait +indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, +et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la +longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était +agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au +milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière; +mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle +interpréta son silence et s'écria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à +craindre, peu de chose à espérer; c'est-à -dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre, +mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains +jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut +profondément touché. + +--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux. + +--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là . +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure à vivre. + +Joseph le jura. + +«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.» + + + +XIV. + +Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par +où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa +la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à +faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre +à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se +traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas +à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes +du château de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient +debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme +vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers +les cours. La vieille cuisinière se signa en disant: + +--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la +cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là _ +vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir. + +--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre +mère qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils +s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux +fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les +amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André. +Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant: + +«Qu'est-ce que je vois là ? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?» + +Geneviève tomba à genoux. + +--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais +c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté +d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la +gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit +d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin +et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher +André.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons! +emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures. + +--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois +dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans +sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il +fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André? + +--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait +toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser. + +En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.» + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du +lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à +un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous? + +--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse, +dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune +fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. +C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre +à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous +devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son +enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien. + +Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de +chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son +village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté +le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion. + +--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils +éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre +sa situation. + +En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son +accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il +distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine +commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève +qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf +et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère. + +--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tête débile de son ami. + +--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa +maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un +religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son +amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec +inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de +l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule +de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée. +Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son +malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une +sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer +les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les +objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt +la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève +à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le +corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il +s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la même souris. + +Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste. + +Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle +céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux +visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle +que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui +frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer. + +Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire, +s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix +basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André +et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci +s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder +la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un +signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui +parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit: + +--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de +l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le +malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre +agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il +avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la +réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales; +je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils. + +--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une +haine implacable. + + + +XV. + +Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna +tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès +rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais +soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés +cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la +réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit +méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui +serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense. + +Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là . Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si +difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le +coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle +était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui +la séparait déjà du passé. + +Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs, +voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur +de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle +savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand +Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir, +Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le +poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur. + +Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la +douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il +guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne +savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_ + +Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque +jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph +répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père +avec désespoir. + +--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève. + +--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et +de le protéger dans son malheur. + +Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais. + +«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement +et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Geneviève?» + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité. + +--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit +vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que +vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant +la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette +cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André, +et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses +inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et +à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir; +que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes; +je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je +l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'êtes pas fâchée contre André? + +--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà +ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante; +il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité +de son père. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après +mon conseil. + +--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules. + +--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles +résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus +honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut +que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le +fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil +démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il +est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi. + +En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son +inviolable pureté. + +«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...» + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève, +étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en +vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!» + +Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se +résigna à cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence +consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_.» + +Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début. + +--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? demanda Geneviève avec un +dédain glacial. + +--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la +tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la +risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet. +Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la +porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une +heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!» + +En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la +ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le +sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais +rassurée... + +--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y conçois rien!... + +--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant +tristement. + +--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbécile-là est amoureux de toi... + +--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; +car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le +voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de +toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève +n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah! +Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux +grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il +faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux +étincelèrent. + +--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre. + +--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà ; elle n'est pas +cachetée, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève +écrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et +moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié? + +--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller +aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous. +Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!» + +Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé +mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!» + +Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la +précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans +la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie +incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions +d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de +Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper, +trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de +roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le château de Morand. + +«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!» + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur +à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève +et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle +et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta +sur la table. André lut: + + «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si + mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les + instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à + m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le + supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout + sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.» + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne +ainsi? s'écria André au désespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé +à épouser Geneviève? + +--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout? +as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan? +Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et +prendre un état qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je +chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il +faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la +ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.» + +Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint. + +--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parlé? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand +on l'irrite? + +--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras +jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né +faible, et l'on m'a opprimé... + +--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne +fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma +parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève. +Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre +départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une +résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être +sacrifiée à une amourette de roman. + +--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma +respectée Geneviève. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr +pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, +André, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes +aujourd'hui à me rendre fou. + +--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est +déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta +maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure à présent que le jour de sa première communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes +mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'écria André en reculant de surprise. + +--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai +pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je +m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée. +Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi +par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit: +«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni +Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur +du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à +André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de +roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de +Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André, +cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette +rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et +de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à +Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était +bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce +d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal.» + +C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir +passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à +hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève. + +--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui +dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide. +J'exécuterai aveuglément tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous +procédons cavalièrement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air +froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que +son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis +s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux +de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père +le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici à un an? + +--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père +aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +«Ah! nous y voilà ! dit le marquis en grinçant des dents et en se +frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser +une...» + +André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un +déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon +très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au +monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande +responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant +les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à +entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la +servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au +milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!» + +André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des +explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la +servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement +à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques. + +Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé +par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa déclamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante +qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées +à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y +attendais. Le char à bancs est prêt; partons.» + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son +cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la +première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus. +Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent +Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le +corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet, +qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin, +et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si +douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph +à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers +son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra +la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache. + +Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure +d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière +étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à +L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, +par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis, +après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce +mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais +recourir à ces moyens-là . Elle mettait son dernier espoir dans la +persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette +persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les +conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse. +Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une +première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux +pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou +à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de +sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se défendre de l'exprimer. + +«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme +dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les +devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se +condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.» + +André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin. +Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de +Geneviève. + +Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle +aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer +à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes. +Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la +pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence +de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules +auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs +jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement. + +L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois, +lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes +visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont +Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours +généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là . +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre, +l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André +dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors +elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et +s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et +la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui +était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère? + +Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son +cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de +frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et +s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André +s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu +dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus +passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à +cette dernière caresse brûlante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés +du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui +Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat +inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre +femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas +lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un +coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui +ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au +moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à +l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins +cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus +de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un +ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait +au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus +à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir, +Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut +l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie +avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa +fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir +bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est +éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son +argent pour s'enrichir.» + +André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à +sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier +tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet +effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il +prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André +était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti, +et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus +honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait +avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et +il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de +famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage; +l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié; +l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et +sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre +en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout +ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et +tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.» + +Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la +révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte +à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa +colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires +plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voilà , il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a +été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que +je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là . Deux honnêtes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.» + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mécontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le +conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à +Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à +André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à +la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-même pour ne pas se déconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai +emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la +sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le +désespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à +moi, il renonça à exécuter ce jour-là . + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la +maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous +courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et +aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et, +après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char +à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une +peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps, +j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette +dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir, +vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer +jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible +de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la +conduite d'un traître envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donné de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André, +disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait +un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il +était si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garçon-là est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même +avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille +amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là . Je +me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi? + +--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment. + +--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas +l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus +sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre +l'autorité sacrée des parents! + +Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il +y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait +jamais en venir là . Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph, +il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui +un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait +acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti. + +--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_ +sur vos terres. + +--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien! +tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous +les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça +me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à +mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la +trace d'un lièvre sur nos guérets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air +superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là +pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois +bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de +Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière +de courir. Elle doit être pleine. + +--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah! +par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits +messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et +mamans à leur tour. + +--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre +tué sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de +lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée, +hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion. + +En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui +au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être +avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut +trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en +sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph +s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé +son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan +territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance +à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle +des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit +en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a +dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là .» + +[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa +tomber sa jolie tête.....] + +Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme +frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là ? c'est vigoureux +comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de +Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais +que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir +du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en +pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent à en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme +les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière. + +--Vingt charrois là -dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là , +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières. + +[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins, +les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés. +J'ai changé tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement +mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeât de maître!» + +Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en +procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre. + +Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il +s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient +l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages, +parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis +la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obéissent. + +--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez +pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les +moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme +celui-là . + +--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de +mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura +retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie, +pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en +jachères! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André +aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +bâtiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis. + +--Le bétail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est +planté là ; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une +séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé +à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les +ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma +chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois +que nous avons? + +--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que +faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur? + +Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec +simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à +André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait +ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations, +et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait +triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans +le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être +dépouillé de tout cela!» + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voilà vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable +et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons. + +--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez +quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en +est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites bêtes? + +--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave... +Vous faites au moins douze pièces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte, +bien rafraîchissante. + +--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné, +réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler auprès de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout. + +--Généreux père! je vous reconnais bien là ; mais qu'il abandonne sa +Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là ? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voilà bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux +d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer +à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité. + +--Je n'en suis que trop sûr. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons +qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès. + +--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. +Puisque te voilà , et que tu dois voir André ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les +procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage +maternel. + +--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagère. + +--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me +laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là ; il crut avoir déjà fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il +savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il +espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant +de porter sa généreuse proposition aux insurgés. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou +par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à +ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de +toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces +paroles qu'il comprenait à peine. + +Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son +côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien +de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme +enceinte. Où est André? + +--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promène-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à +l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvreté où se consumait Geneviève. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitié de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est +capable de me haïr si je viole sa défense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches +et me laisser faire. + +André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une +foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +«Ceux-là , dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite +lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il +l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout +est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture. + + «MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux + instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de + vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais + rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.» + +«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables +mensonges.» + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au +marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était +si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André +était ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par +dépit, s'était grisé aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie +d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au +silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste, +Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce +et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des +égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être +accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement, +et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une +chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué +sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la +résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand +le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son +fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était +méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté +André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et +n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près +d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête +femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il +trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec +lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât +un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'espérance de me dépouiller.» + +Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle +n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution. + +Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de +petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut +glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon +insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui +demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop +malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un. +Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un +renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base +de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer +avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas +née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle +avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la +première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle +s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de +tous ses maux le jour où elle deviendrait mère. + +Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant +qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui +procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle +décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était +venu. + +Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension +alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du +besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle +fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire +pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique. + +André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette +nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter +à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il +promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André +n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux. +Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un +sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à +son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son +maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté +les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, +ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces +moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue +de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui +était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de +l'autre le frappa à la poitrine. + +Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du +marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les +doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton +père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André +laissa tomber le couteau et s'évanouit. + +La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène +déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas +savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont +il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état +effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme +d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le +marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la +vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant +ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner +l'exemple.» + +Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et +Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de +la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières +accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la +tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était +mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs +qui devaient la délivrer de la vie. + +Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous +étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie +Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces +moments-là . Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle +demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une +manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours +préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai +aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de +moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!» + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André +agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause +de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et +précieux.» + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre +André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes +et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le +connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui +avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à +sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du +passé. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs +qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des +tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai +plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et +froide. + +--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme. + +André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte. + +André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les +yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce +vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge +d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'André. + + +FIN D'ANDRÉ. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 *** diff --git a/13431-8.txt b/13431-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c12d002 --- /dev/null +++ b/13431-8.txt @@ -0,0 +1,7415 @@ +The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration] + +ANDRÉ + + + +NOTICE + +C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes +enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse +fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et +cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande, +blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas +somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je +finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à +saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles +vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il +semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions, +doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des +appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes +vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que +les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_. + +Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins +fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces +types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à +cause de la ténacité de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et +si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des +caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature +épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien +trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais, +partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son +majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées +menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en +terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants +de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie +n'eût causé de dégâts sur sa récolte. + +Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon +élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent +ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux +murs du château de Morand. + +Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette +existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il +éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de +ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et +résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord +établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans +son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et +tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui +exagérait l'avenir à ses yeux. + +Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé +cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un +caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou +caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se +contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la +persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son +entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité +patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la +lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée. + +André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une +insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les +hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était +inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en +avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et +resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un +instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant, +d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur +intimidé tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et +maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas +rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de +pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à +contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le +moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel; +car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, +grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs +d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus +d'explications orageuses à affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les +désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait +pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se +piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion +qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui +bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors. +Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était +_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son père. + +M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement +il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre +sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait +secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain +de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument +retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une +colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son +front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des +douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il +appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le +soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +réservé à ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune +poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa +tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et +le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la +plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes +du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre. + +André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande +assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eût songé à reprendre le chemin du logis. + +Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où +la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.] + +C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux +rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les +chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques +de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à +l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant, +les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de +les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins +fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était +son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités +différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas +venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut +bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la +journée. + +Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault, +c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque +distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une +taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était +arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la +force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et +formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches +entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de +voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle. + +[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée +que les autres....] + +Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva +un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des +points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à +arracher des herbes, car il était taché de vert. + +André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une +pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un +sonnet de Pétrarque. + +Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout après, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune +fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et +un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir +de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son +petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été +aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid +moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades +solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les +réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et +par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que +sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour +qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au +jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-mêmes les ministres de la fatalité. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de +_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières +amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler +à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il +eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le +camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément +tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande +loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que +l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque +d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à +toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il +y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la +seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André. + +Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec +sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis, +effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses +ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié +par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire +partout où le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être +amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il +fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient +propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où +la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes +ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de +fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon +droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs +prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la +jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la +beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus. +L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les +divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue +contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au +dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de +femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque +ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte +toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette +s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec +un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente +illimitée du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. +On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidélité ou entaché de ridicule. + +Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais +la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune +précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce +caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux. +Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de +hardiesse et de bonté qui ne trompe pas. + +Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André, +en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il +mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit +lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne +fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de +_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement +un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_. + +Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la +société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid; +lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui +avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui +plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de +deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute +force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. +D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était +surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la +moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès +d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière +à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux, +vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne +un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les +beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle +aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la +main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six +jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer. + +--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur +leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la +main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +André secoua la tête. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son +de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias. +C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes +nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée +mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe +que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas à détruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la +beauté soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère, +matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée +et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active, +silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine. +Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part. + +Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles +de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La +maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches, +rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la +maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des +grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait +digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses +ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme +du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à +son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille +impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus +splendide de cheveux crêpés. + +A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans +cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste +s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son +mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la +conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble +(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière, +et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur +naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé, +beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du +tout. + +André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre: +En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé; +que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite +pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique! + +--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses +ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut! +écoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'écrièrent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand +une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n +est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses +ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de +princesse, elle s'en défendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes +trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette +précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal à propos. + +--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une +bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville. + +«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +bégueulisme.» + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité +de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles +examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame +Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût, +et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une +réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à +son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté. + +--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du goût. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +légèrement du talent de Geneviève. + +--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coûte bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lésinent misérablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages +de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets +des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation, +après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans +une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et +d'égards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de +parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une +couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait +venir de Paris et payée fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et +il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal +de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à +Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être +pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne +comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même? + +--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins? + +--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son état. + +--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à +l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit +s'élève-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la première venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous? + +--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme. +Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses +amants, celle-là! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à +eux! + +--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à +vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop +fière pour être votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les +épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui +plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant +après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la +trace de sa belle rêveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut +quitté la chambre: il est fou. + +--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à +le guérir de cet ennui-là. + +--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre. + +--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André. + +--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un +médecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces +amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André +deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer. + +--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous +malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je +réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air très-sérieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même +André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat +d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de +Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec +ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît? + +--Que vous irez chercher Geneviève après dîner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle +aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse +d'écouter quelque galant. + +Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrières d'Henriette. + +Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Geneviève et Henriette arrivées. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la +maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!» + +Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là? + +--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette +fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame! + +En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite +et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et +très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée +par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien +à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au +défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait +elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André +reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe, +au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des +épaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à +la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +à m'en tenir les côtes en les regardant. + +--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant. + +--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes? + +--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André, +il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette. + +--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André. + +[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon +mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque +par-dessus la tête. + +--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un +château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a gardé le nom de Château-Fondu. + +--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève. + +--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres +ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a +une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Geneviève dans les prés. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au +Château-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Geneviève? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de +leur frère. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider. + +--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Geneviève en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous êtes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait +toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante, +vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous, +Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible. + +--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il +faut nous mettre en quête d'une seconde voiture. + +--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André. + +--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, à cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter +Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui +fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société. + +Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier +vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté +douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes. + +«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts +qui pussent vous en remontrer.» + +Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention à elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en fâcher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses +lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup +il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes +filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse +et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance; +car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André +avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière +générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément. + +Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans +toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La +noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que +rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées +élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les +appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre +pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus +fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa +vie. + +On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée +des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres, +des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes +aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être +à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle +ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme +religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus? + +La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et +qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et +les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un +troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas? +Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature +extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour +condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poëmes. + +Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans +l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une +lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude +entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard +providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et +de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les +aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir +d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme +s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une +nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre; +elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la +préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa +liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de +ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait +égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenêtre. + + + +VI. + +André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de +demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible +réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des +plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade +en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en +jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées +épouvantables! + +--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait +rien à son angoisse. + +Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à +marcher à grands pas. + +André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque: + +«Quel a été l'effet de la thériaque?» + +André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'êtes bon à rien, vous.» + +André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver +un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de +l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver +mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer. +Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumée de son affection: + +«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.» + +C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en +sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à +un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir +victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!» + +Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa +désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le +gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont +la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait; +il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du +marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et +le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à +chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en +proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires, +était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître +son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue +comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son +coursier de modérer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et +le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles. +Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de +sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible +pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les +habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les +regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?» + +Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces +commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dédaigner et de sourire. + +Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée +était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec +laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la +conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant +à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de +chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André +tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas +d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du +vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs.» + +André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés, +il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et +remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes. + +Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une +sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il +allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine +que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère. +Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui +confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi.» + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du +château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que +l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la +place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière +et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût +articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes +ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours +plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière +envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la +chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force +voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez +encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu +déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre +fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment +j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes. +J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir.» + +Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à +son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas +trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et +l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraîchissements. + +André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père +le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa +permission. + +André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt +à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste +et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle +était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures +du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point +casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et +la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et +s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui +connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec +inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du +cheval et du char à bancs enlevés. + +Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société +Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait +aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais +autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de +ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne +voulait pas le paraître. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur +affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures +antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces +usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus +huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le +résultat d'un orgueil très-bien raisonné. + +Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de +mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et +poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le +dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans +pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller +embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers +étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins. +Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère +d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au +lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât +à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain +au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce +procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à +l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire +l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le +canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir +plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger. + +Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il +l'entendît, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de +rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à +quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur +toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable +vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de +retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la +porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, +dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que +ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultés. Va-t'en vite.» + +André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de +voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui +disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon +d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à +l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le +hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout +essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un +paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs +ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...? + +--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point +dépassé. + +«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui +devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta +d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de +bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur +désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph, +à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du +char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière +dont elles s'étaient comportées dans le verger. + +--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme, +dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route +en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère +Justine? + +La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il +comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine +l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un +quart d'heure sans aucune cause appréciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut +fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de +la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles? + +--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève? + +--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au +contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout. + +--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas +plus avancée. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à +quelque chose. + +--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je +continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser à des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien +heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser: +j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquât davantage. + +André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein +d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre +infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de +Geneviève la cause de cet étonnement naïf. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de +déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur André. + +Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être +presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup +comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible +clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage +délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans +pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les +âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.» + +Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait +regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une +de ces belles étoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on désire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici +trois: répondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en +riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de +Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi +donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque +chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre +abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et +de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires, +et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas +aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de +se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il +s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une +solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre, +cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation +une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette +noble nature et la révéler à elle-même. + +Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se +sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de +cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M. +Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui +avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en +lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème. +Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du +feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève. + +Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il +songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la +possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents +les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait +s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de +ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent. +Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances +où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance +de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il +brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie. + +La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de +Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer +que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs +de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit +défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces +heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières. +Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il +se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce +fût. + +[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air +le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il +faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.» + +L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage. + +«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit +en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres. +«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hespéridés.» + +André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il +reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa +recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long +de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, +sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité +un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le +refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, où peut-il être, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte +entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au +troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha +de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à +toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se +reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit +presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver. +Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de +l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte. +Il l'examina quelques instants et réussit à lire: + + GENEVIÈVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il +vous plaît_. + +André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de +cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller; +mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de +renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière +porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut +distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas +seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise +et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant +aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.» + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux +et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un +ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève? + +--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois +très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à +répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il +répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel +M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.» + +Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse +d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et, +quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence? + +André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai +été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève. +Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle. + +--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est +obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate! + +--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de +pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de +céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces +trésors. + +Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant +une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable +fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop +régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont +sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenêtre. + +--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes +les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans +une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité. + +--Êtes-vous sûr de cela? + +--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur. + +--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à +m'instruire, je vous en prie. + +André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à +louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères +de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa présence désirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et +d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris +des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +méthode admirable et d'une clarté parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-même. + +--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus méchants propos. + +--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes +aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée? + +--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté +peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité... + +--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-là... + +--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à +coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé +échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai +dit. Je déraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et +le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que +sa raison. + +«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous.» + +Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit +de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même, +elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au +frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener +derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir +rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André +lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus +vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de +ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois +un conte de fées. + +Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer +ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à +elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence. +«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement. +Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans +les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville +jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié, +il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est +peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma +réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et +apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.» + +Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se +tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans +émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une +partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être +voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas +qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie +comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable +derrière elle. Elle se retourna et vit André. + +Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été +un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que +de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.» + +La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur +Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le +bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils +étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de +Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. +Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours +avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec +vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation, +les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève. + +--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à +ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au +chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mystérieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa +conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs, +ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs, +perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette +magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de +l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à +verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait +recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever +jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière; +tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand +la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec +Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une +intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le +mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure +dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons +du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris, +se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître +traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons +l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer +enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant +laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être +bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était +engagée. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à +une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce +n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite +irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles +honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière +laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste: +elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une +ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection +à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé +aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue +savante, mais elle ignorait encore à quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la +ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où +Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de +lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle +n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni +même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin, +en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine +s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si +glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira +sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle +seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention +cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et +même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations: +elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était +résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir +embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de +sourire. + +--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensée. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son +amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est, +Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent +aussi pâles que ses joues. + +--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans +remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître +tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande +éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On +n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces +bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève +première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas +descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une +infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être +encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en +disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout, +disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son +père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin à la journée. + +--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en +quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues... + +--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu +aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu +être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les +figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit +Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chère. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que +je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le nôtre. + +--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je +cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à +tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève +a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi +Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu +as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux +Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de +deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par +les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être +pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et +arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela +était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces +demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en +faire part à quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à +travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne +m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil... + +--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air +un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent, +comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se +méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève, +dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même +disgrâce aux yeux du public. + +Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un +profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux +mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se +glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les +plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun +étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la +répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en +train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur +ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette +puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion +délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes +les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en +s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la +fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage +et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes +d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête +brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était +d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la +surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec +rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait +réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de +la réalité. + + + +X. + +Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit +ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent +théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout +la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes +érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce +n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se +succèdent sans hésitation. + +Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un +caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et +méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses, +moitié amères, avaient dû lui causer. + +Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle +crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans +l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt. +Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui +répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa +journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de +l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et +rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne +pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un +mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte. + +Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous +parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.» + +André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.» + +André devint pâle comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Geneviève est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuée! + +--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +méchante plaisanterie? + +--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +André, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette +fausseté? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette +intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève. + +--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous +de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de +Geneviève, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est +un mensonge infâme. + +Henriette, en colère à son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société +refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde +et pour avoir méprisé ses égaux! + +--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger +peut-être, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes espérances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré? + +--Mais que faire? dit André avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Êtes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme, +vous l'épouseriez. + +André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effaré. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde! + +--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu? +puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser? + +--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de +terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser! + +--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou, +transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son +entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son +consentement? + +André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta +silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait. + +--Vingt-cinq ans, répondit-il. + +--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai; +j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'héritage de votre mère? + +--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante +mille francs. + +--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève! +ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrangé votre mariage. + +--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais +jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil +sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas? + +--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie! + +--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons +avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux +que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié +sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop +modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... +Attendez-moi là. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai +jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des +amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans +l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée +lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang +était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire. + +Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout à fait sauvée. + +--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes +soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle +coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est là. + +--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci? + +--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends +pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur, +Geneviève. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si pressé à me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et +toi-même tu t'en repentiras. + +--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je +dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela André. + +Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses +affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André +entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher; +elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée. + +--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin, +monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une +méchante; tu méconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut +choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle +recevait André tête à tête. + +Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air +étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait +à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités. + +Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était +flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle +pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait +avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût +à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite +qu'elle à rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et +réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même. + +--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien +peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je +ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains. + +--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin +de mon amitié? + +--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de +confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures +d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit +quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons. + +--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons +de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-là je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André: +nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, +vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu +être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant +d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +mériter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une +ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos +leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour +l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment +voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à +présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la +leçon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques +idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +resté malheureux. + +Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première +fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une +étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue +grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux, +et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris. + +Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé +pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner +avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler +moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains +brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop +passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec +abandon; voilà ce qu'il y a de vrai. + +André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de +l'autre, tout est arrangé! A quand la noce? + +--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma +chère Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand +il parle. + +--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas +sérieusement que vous parliez? + +Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui +dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je +pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.» + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit +d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement +la main d'André en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un +jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que +vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure? + +--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser. + +André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment +il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir +pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était +resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli, +«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre auprès de moi?» + +Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola +bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise +de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà +vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité +universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être +le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme. + +De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André, +ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte +de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions, +elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait +de n'être jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna +sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle +n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure +avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et +calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle, +André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans +le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.» + +En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son +miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la +beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit +resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et +tous les autres!» + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était +avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et +elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait +toussé pour l'appeler. + +Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et +s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible +cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si +sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il +resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je +l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos +conférences avec Henriette. + +--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au +milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, +et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a coloré les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux, +et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que +l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité +et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles! +quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant. + +André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baisé des cheveux?» + + + +XII. + +On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la +seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à +peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y +répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la +lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son +poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente. +Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la +petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui +d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut +pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme +virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour +qu'il avait enseigné. + +Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière, +celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?» + +Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!» + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort +contrarié, au contraire. + +--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que +depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même +à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?... + +--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait +naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le +danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des +jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de +quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour +et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son +grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin. + +--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève? + +--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu +là? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu, +mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière +question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et +que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de +Geneviève. + +--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au +nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi +les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeûné. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Geneviève l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être +professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +même tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu +jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse? + +--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je +consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans +réparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en +haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je +veux être son amant, et voilà tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais +établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et +tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.» + +Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta +peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir +André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété +plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse +d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire, +il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et +résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas +son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait. + +--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père. + +André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval à l'écurie. + +--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique. + +André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père +jusqu'à sa chambre. + +--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., répondit André timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation. + +--Où allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Où passez-vous toutes les après-midi? + +--A la chasse. + +--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon père. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous? + +André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit +et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut à la chasse. + +André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +prétendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et +signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie +et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance +intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre +s'imaginant avoir désobéi. + +Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à +Joseph d'aller déjeuner avec lui... + +--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassière. + +Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse +toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers +le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui +écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique +Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le +petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le +transportèrent d'amour et de douleur. + +«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même, +mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec +désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner +des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André! +quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!» + +André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne +de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus +fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père. +Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans +qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la +colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme +tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers +prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici +cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le +découragement et l'inertie. + +Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité +et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse +irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans +sa journée. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité +de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?» + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue, +il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquête. + +--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève. + +--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est +sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le +délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où +m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon +inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin +de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était +en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous +ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé. + +--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude. + +--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-être pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui. + +--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire? + +--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du +château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève. + +--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Geneviève. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un +siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le força de passer sous un des six +réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il +craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En +voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin +pour entendre. + +C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval. +Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser. + +«Tenez-moi bien!» criait Joseph. + +Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph, +c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; +mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait +emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, répondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même +de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitié pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Geneviève. + +--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligée de tomber aussi. + +--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre +François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie à pied que de surmener François. + +--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte. + +François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut +arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop +embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux +genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François +commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage +à cause de vous. + +--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève. + +--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut +guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah +ça! prenez garde à vous. + +Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit +à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph +s'aperçut qu'il avait perdu le gué. + +--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Geneviève. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans +les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous +n'en serons pas moins pâture à écrevisses. + +--Retournons en arrière, dit Geneviève. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'écume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa +jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et +toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la +regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans +l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et +recommandons-nous à Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau. + +«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si +un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec André.» + +Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit +courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.» + +Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il +étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber +jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses +dents: «Ah! cette petite jambe!» + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille. + +--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un +accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et, +en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il +n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de +l'avoir tant remarquée en un semblable moment. + +Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait +laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être +sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider +à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je +crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la +nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule +et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage. + +«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.» + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand. + +Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès +de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le +marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son +autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette +_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer +Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva +à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait +faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine +impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait +un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé +malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La +_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour +empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont +forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au +reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une +prochaine épidémie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait +indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, +et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la +longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était +agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au +milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière; +mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle +interpréta son silence et s'écria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à +craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre, +mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains +jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut +profondément touché. + +--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux. + +--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure à vivre. + +Joseph le jura. + +«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.» + + + +XIV. + +Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par +où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa +la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à +faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre +à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se +traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas +à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes +du château de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient +debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme +vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers +les cours. La vieille cuisinière se signa en disant: + +--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la +cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_ +vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir. + +--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre +mère qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils +s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux +fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les +amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André. +Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant: + +«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?» + +Geneviève tomba à genoux. + +--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais +c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté +d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la +gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit +d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin +et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher +André.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons! +emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures. + +--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois +dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans +sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il +fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André? + +--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait +toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser. + +En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.» + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du +lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à +un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous? + +--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse, +dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune +fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. +C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre +à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous +devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son +enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien. + +Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de +chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son +village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté +le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion. + +--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils +éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre +sa situation. + +En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son +accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il +distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine +commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève +qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf +et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère. + +--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tête débile de son ami. + +--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa +maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un +religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son +amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec +inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de +l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule +de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée. +Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son +malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une +sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer +les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les +objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt +la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève +à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le +corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il +s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la même souris. + +Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste. + +Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle +céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux +visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle +que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui +frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer. + +Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire, +s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix +basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André +et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci +s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder +la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un +signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui +parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit: + +--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de +l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le +malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre +agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il +avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la +réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales; +je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils. + +--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une +haine implacable. + + + +XV. + +Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna +tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès +rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais +soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés +cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la +réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit +méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui +serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense. + +Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si +difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le +coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle +était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui +la séparait déjà du passé. + +Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs, +voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur +de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle +savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand +Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir, +Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le +poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur. + +Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la +douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il +guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne +savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_ + +Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque +jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph +répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père +avec désespoir. + +--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève. + +--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et +de le protéger dans son malheur. + +Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais. + +«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement +et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Geneviève?» + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité. + +--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit +vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que +vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant +la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette +cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André, +et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses +inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et +à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir; +que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes; +je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je +l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'êtes pas fâchée contre André? + +--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà +ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante; +il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité +de son père. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après +mon conseil. + +--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules. + +--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles +résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus +honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut +que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le +fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil +démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il +est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi. + +En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son +inviolable pureté. + +«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...» + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève, +étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en +vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!» + +Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se +résigna à cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence +consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_.» + +Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début. + +--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un +dédain glacial. + +--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la +tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la +risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet. +Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la +porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une +heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!» + +En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la +ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le +sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais +rassurée... + +--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y conçois rien!... + +--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant +tristement. + +--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbécile-là est amoureux de toi... + +--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; +car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le +voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de +toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève +n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah! +Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux +grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il +faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux +étincelèrent. + +--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre. + +--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas +cachetée, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève +écrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et +moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié? + +--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller +aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous. +Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!» + +Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé +mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!» + +Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la +précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans +la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie +incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions +d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de +Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper, +trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de +roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le château de Morand. + +«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!» + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur +à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève +et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle +et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta +sur la table. André lut: + + «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si + mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les + instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à + m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le + supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout + sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.» + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne +ainsi? s'écria André au désespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé +à épouser Geneviève? + +--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout? +as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan? +Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et +prendre un état qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je +chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il +faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la +ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.» + +Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint. + +--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parlé? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand +on l'irrite? + +--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras +jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né +faible, et l'on m'a opprimé... + +--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne +fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma +parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève. +Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre +départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une +résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être +sacrifiée à une amourette de roman. + +--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma +respectée Geneviève. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr +pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, +André, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes +aujourd'hui à me rendre fou. + +--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est +déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta +maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure à présent que le jour de sa première communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes +mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'écria André en reculant de surprise. + +--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai +pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je +m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée. +Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi +par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit: +«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni +Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur +du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à +André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de +roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de +Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André, +cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette +rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et +de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à +Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était +bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce +d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal.» + +C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir +passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à +hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève. + +--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui +dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide. +J'exécuterai aveuglément tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous +procédons cavalièrement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air +froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que +son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis +s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux +de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père +le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici à un an? + +--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père +aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se +frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser +une...» + +André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un +déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon +très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au +monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande +responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant +les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à +entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la +servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au +milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!» + +André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des +explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la +servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement +à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques. + +Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé +par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa déclamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante +qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées +à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y +attendais. Le char à bancs est prêt; partons.» + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son +cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la +première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus. +Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent +Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le +corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet, +qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin, +et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si +douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph +à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers +son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra +la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache. + +Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure +d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière +étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à +L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, +par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis, +après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce +mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais +recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la +persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette +persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les +conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse. +Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une +première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux +pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou +à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de +sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se défendre de l'exprimer. + +«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme +dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les +devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se +condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.» + +André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin. +Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de +Geneviève. + +Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle +aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer +à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes. +Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la +pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence +de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules +auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs +jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement. + +L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois, +lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes +visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont +Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours +généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre, +l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André +dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors +elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et +s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et +la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui +était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère? + +Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son +cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de +frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et +s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André +s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu +dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus +passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à +cette dernière caresse brûlante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés +du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui +Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat +inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre +femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas +lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un +coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui +ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au +moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à +l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins +cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus +de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un +ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait +au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus +à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir, +Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut +l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie +avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa +fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir +bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est +éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son +argent pour s'enrichir.» + +André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à +sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier +tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet +effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il +prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André +était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti, +et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus +honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait +avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et +il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de +famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage; +l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié; +l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et +sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre +en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout +ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et +tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.» + +Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la +révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte +à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa +colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires +plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a +été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que +je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.» + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mécontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le +conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à +Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à +André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à +la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-même pour ne pas se déconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai +emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la +sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le +désespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à +moi, il renonça à exécuter ce jour-là. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la +maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous +courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et +aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et, +après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char +à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une +peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps, +j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette +dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir, +vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer +jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible +de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la +conduite d'un traître envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donné de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André, +disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait +un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il +était si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garçon-là est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même +avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille +amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je +me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi? + +--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment. + +--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas +l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus +sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre +l'autorité sacrée des parents! + +Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il +y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait +jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph, +il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui +un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait +acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti. + +--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_ +sur vos terres. + +--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien! +tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous +les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça +me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à +mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la +trace d'un lièvre sur nos guérets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air +superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là +pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois +bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de +Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière +de courir. Elle doit être pleine. + +--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah! +par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits +messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et +mamans à leur tour. + +--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre +tué sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de +lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée, +hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion. + +En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui +au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être +avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut +trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en +sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph +s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé +son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan +territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance +à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle +des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit +en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a +dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.» + +[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa +tomber sa jolie tête.....] + +Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme +frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux +comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de +Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais +que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir +du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en +pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent à en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme +les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière. + +--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières. + +[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins, +les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés. +J'ai changé tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement +mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeât de maître!» + +Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en +procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre. + +Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il +s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient +l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages, +parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis +la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obéissent. + +--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez +pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les +moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme +celui-là. + +--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de +mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura +retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie, +pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en +jachères! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André +aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +bâtiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis. + +--Le bétail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est +planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une +séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé +à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les +ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma +chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois +que nous avons? + +--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que +faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur? + +Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec +simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à +André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait +ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations, +et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait +triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans +le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être +dépouillé de tout cela!» + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voilà vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable +et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons. + +--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez +quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en +est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites bêtes? + +--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave... +Vous faites au moins douze pièces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte, +bien rafraîchissante. + +--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné, +réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler auprès de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout. + +--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa +Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voilà bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux +d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer +à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité. + +--Je n'en suis que trop sûr. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons +qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès. + +--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. +Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les +procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage +maternel. + +--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagère. + +--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me +laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il +savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il +espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant +de porter sa généreuse proposition aux insurgés. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou +par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à +ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de +toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces +paroles qu'il comprenait à peine. + +Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son +côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien +de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme +enceinte. Où est André? + +--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promène-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à +l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvreté où se consumait Geneviève. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitié de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est +capable de me haïr si je viole sa défense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches +et me laisser faire. + +André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une +foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite +lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il +l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout +est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture. + + «MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux + instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de + vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais + rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.» + +«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables +mensonges.» + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au +marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était +si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André +était ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par +dépit, s'était grisé aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie +d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au +silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste, +Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce +et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des +égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être +accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement, +et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une +chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué +sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la +résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand +le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son +fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était +méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté +André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et +n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près +d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête +femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il +trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec +lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât +un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'espérance de me dépouiller.» + +Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle +n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution. + +Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de +petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut +glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon +insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui +demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop +malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un. +Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un +renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base +de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer +avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas +née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle +avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la +première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle +s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de +tous ses maux le jour où elle deviendrait mère. + +Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant +qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui +procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle +décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était +venu. + +Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension +alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du +besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle +fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire +pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique. + +André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette +nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter +à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il +promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André +n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux. +Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un +sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à +son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son +maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté +les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, +ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces +moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue +de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui +était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de +l'autre le frappa à la poitrine. + +Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du +marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les +doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton +père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André +laissa tomber le couteau et s'évanouit. + +La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène +déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas +savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont +il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état +effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme +d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le +marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la +vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant +ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner +l'exemple.» + +Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et +Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de +la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières +accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la +tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était +mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs +qui devaient la délivrer de la vie. + +Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous +étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie +Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces +moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle +demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une +manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours +préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai +aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de +moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!» + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André +agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause +de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et +précieux.» + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre +André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes +et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le +connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui +avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à +sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du +passé. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs +qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des +tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai +plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et +froide. + +--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme. + +André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte. + +André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les +yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce +vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge +d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'André. + + +FIN D'ANDRÉ. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431-8.txt or 13431-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image1.png"></p> +<br><br><br> + +<h1>ANDRÉ</h1> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais +une petite maison basse, le long d'une étroite rue +d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont +<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne +voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup, +j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais +attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement +en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge +de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement +définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement +ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais +à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne +voulais pas convenir avec moi-même.</p> + +<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>. +J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes, +une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde, +qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette, +pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre, +quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement +logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries +dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent +donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement +et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre +leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir +les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets +des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais +la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est +pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les +habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive +essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle +fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le +premier étonnement des formes du langage, d'entendre +des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement +semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! +Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui +fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède +des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si +<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les +mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses +que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites +villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même +parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde +des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs +femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai +du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p> + +<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville +où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre +les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie +vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne +peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise, +au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques +qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus +étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les +rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres +toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants +et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux +courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne +pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et +les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je +ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des +fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. +Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage, +l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens +et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus +que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>Nohant, avril 1851.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un +peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son +parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici +par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs +qui portent des sabots, et boivent leur piquette +sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; +et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins +n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p> + +<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre +parfois des caractères solidement trempés et vraiment +faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se +serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût +succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé +de venir au monde avec la force physique et l'insouciance +d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait +d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux +et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine +d'environ deux cent mille francs.</p> + +<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux +avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il +tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait +comme un véritable laird écossais, partageant son année +entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation; +car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à +lui-même son majordome, son fermier et son métayer; +même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou +de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées +par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté +en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui +soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, +et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers. +Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur, +se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, +en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup +d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin +de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé +de dégâts sur sa récolte.</p> + +<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait +bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de +côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans +en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque +bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de +hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable +sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, +son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens +bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux +et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque +peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus +belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de +la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées, +quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop +accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas +moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile +et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p> + +<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en +jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer +dans la sphère de cette existence, qui convenait si +bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient. +Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont +ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce +la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces +amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes +ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses +désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. +Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout +ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait +ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie +sans se donner la peine de le contredire.</p> + +<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, +ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et +nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition +invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette +éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et +singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive +et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra +mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions +fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber +tout à coup sous le poids du découragement. Les livres +dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas +ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère +et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues, +jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui, +contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait +l'avenir à ses yeux.</p> + +<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor +avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir. +Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le +marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère +éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné +ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par +eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il +était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée +et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance +de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime +sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris +intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois +revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les +volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit, +qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique +de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la +bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de +durée.</p> + +<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte +jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère, +une inertie triste et molle, un grand effroi de ces +récriminations et de ces leçons dures dont les hommes +peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui +le rendaient craintif et repentant devant les reproches +même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour +souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile +à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller +en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience +timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce +combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En +un mot, le plus grand charme de son naturel était son +plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y +trouvait.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser +le marquis de Morand comme les inclinations studieuses +de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle, +il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les +jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements +que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur +à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien +compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une +certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance, +et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il +était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe +qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien +signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie +paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement +sa promesse.</p> + +<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament +doux et maniable comme celui du jeune André; et +le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans +tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas +trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez +se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile +à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher +sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays +natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile +le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit +de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à +sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par +une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident +que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas +du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses +à affronter.</p> + +<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber +dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament +ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon +vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver +un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune +conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions +pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, +malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain +sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes +ses idées sur la prééminence paternelle.</p> + +<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements +de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de +grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos +dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis +avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent, +au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il +n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et +mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i> +d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère +morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais +son père.</p> + +<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions +d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement +le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager +sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison +héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique +le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme +dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers +qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres, +à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités +que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la +chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble +serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée +de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée +il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de +chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait +un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées +dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme +au retour d'une douce pensée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une +femme selon son coeur venait, depuis quelque temps, +mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il +est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans +cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le +jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en +songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances +et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre +du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir +à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il +éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de +ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en +faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p> + +<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans +gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance; +grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne +et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un +fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume +de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant +en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il +s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou +Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement +autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de +sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de +leurs affaires.</p> + +<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se +dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la +vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais +l'espérance se développait avec le désir; et le jeune +homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à +sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure +de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait +pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André +en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre.</p> + +<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon +un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez +reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez +perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des +métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être +moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour +plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait +souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du +logis.</p> + +<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une +gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre +deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique +assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté +que par les bergeronnettes et les merles d'eau; +les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité +de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au +garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude +Charmante.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p> + + + +<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses +plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes +de roman. Les chastes créations de Walter Scott, +Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent +chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et +colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs +éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient +à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement +à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait +avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur +de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement +les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait +passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans +pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant +les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et +trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour +les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se +reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie +un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de +débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types +chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre +vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer +au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en +vain d'attirer et de saisir.</p> + +<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter +partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur +futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa +beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer +sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut +fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin +pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:—Où +es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt +ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des +qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de +coup de soleil dans la journée.</p> + +<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les +Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui +sembla voir passer à quelque distance une forme réelle; +autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec +une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des +joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. +André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort +qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre. +Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la +rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours +dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut +faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits +ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes +avec des branches entrelacées et de la terre; +enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre +était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix +pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins +encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le +lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit +d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires +lui fût apparue comme une chose réelle.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p> + + + +<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la +rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté +à l'aiguille avec des points à jour très artistement +travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des +herbes, car il était taché de vert.</p> + +<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta +sur son coeur et en devint amoureux, sans songer +que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était +pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p> + +<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune +autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement, +comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant +contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p> + +<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux +et chanta deux vers d'une vieille romance:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p> +<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p> + </div> </div> + +<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de +lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle +couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille. +Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation +d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la +mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement +intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle +arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence, +et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant +près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la +prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque +fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur +une petite plage que baignait la rivière, et plantait son +bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle +la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs +reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable, +les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en +conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit +chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, +comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; +il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite. +Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus. +Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute +la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le +froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir +sa belle chercheuse de bleuets.</p> + +<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le +rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler, +et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher +ses distractions dans les villes environnantes, fut assez +inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu +les bals et les divertissements de la province.</p> + +<p>André éprouvait désormais une grande répugnance +pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de +ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il +chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions +d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le +gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure +pour un rêve.</p> + +<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher +dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et +de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions +de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que +son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, +et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina +à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que +Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte +dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui +serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes +les ministres de la fatalité.</p> + +<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea +ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs +dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un +salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y +trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte +bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment +appréciable seulement pour ceux qui ont nourri +leurs premières amours de rêveries romanesques, André +ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la +rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait +gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût +confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. +Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui +lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se +fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph +Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p> + +<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. +Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant +qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile +et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé: +grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et +une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant +plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait +pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait +dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les +délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, +il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et +franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en +tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui +pût faire rire le mélancolique André.</p> + +<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de +L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de +Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son +fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps +le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant +souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades. +Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez +de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries +trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait +pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce +qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait +qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre +compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami +plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par +son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa +conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p> + +<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André +ne pouvait être amoureux. André garda le silence. +Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt +amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph +conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville +il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces +précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à +l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes +aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son +ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de +leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée +dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé +vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en +France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes +babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons +espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne +joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et +légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de +l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit +et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque +dimanche, plus de deux cents petites commères étalent +sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de +soie noire et leur visage couleur de rose.</p> + +<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire +travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne +saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment +beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont +s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du +pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent +à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens +de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette +ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en +outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement +et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être +en France la beauté n'a plus de droits et de franchises +que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges +ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la +sincérité dominent comme une loi générale dans les divers +caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette +espèce de ligue contre l'influence féminine des autres +classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable +et fertile en bons procédés.</p> + +<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours +assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la +ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que +ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat +de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut +égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles +avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus +de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises +d'alentour.</p> + +<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une +seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour +accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi +voit-on rarement une belle artisane être farouche au point +de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait +presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas +encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où +l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion. +Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer +les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener +au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive +souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un +second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté +ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud +conjugal.</p> + +<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là +comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de +L... sont généralement pourvues chacune d'un favori +choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut +comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a +pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est +pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p> + +<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne +fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer +l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté; +leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne +les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre +à aucune précaution. Aussi les hommes mariés +ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose +de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur +despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques +on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, +avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, +impertinentes; mais désintéressées, généreuses +et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère: +elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour +montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et +blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds +sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas +mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière +et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe +pas.</p> + +<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer +le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême +était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer +de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds. +André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même +assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, +ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins +cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>; +même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i> +(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en +jouant très-proprement un quadrille de contredanse +tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p> + +<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup +dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire +silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et +ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La +beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait +à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint +pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix +douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon +dans le langage, du moins dans le silence d'une femme. +Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs +il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle +était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André +ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace +campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter +qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager +la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de +bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation +entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme +bol de vin chaud.</p> + +<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti +avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais +pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement +à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez +jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits +soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle +en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour +traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle +dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens +enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne +en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si +le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez +même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied +en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout +évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan. +Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant +le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui +un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle +une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle +soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme +vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un +peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs +donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez +dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer; +votre compliment sera deux fois mieux accueilli. +Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. +Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et +embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez +jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se +moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là +cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout +espérer.</p> + +<p>—Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p> + +<p>—Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute +de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller +te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs +qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs +épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours +à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la +taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets +auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui +ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou +bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, +on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on +sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui +font des phrases et qui portent des jabots; mais elle +aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas +nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui +pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou +casser une dent.</p> + +<p>André secoua la tête.</p> + +<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai +pas.</p> + +<p>—Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours +dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p> + +<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de +son ami Marteau.</p> + +<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes +te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de +ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières +dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi, +je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de +ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme +le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que +la moins prudente se laisse prendre par le vertige et +tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini +leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la +flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux +acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de +tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir +transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je +veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes. +Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en +journée mangent à la même table que nous. Ne va pas +faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le +département, dans les grands châteaux tout comme chez +les bourgeois.</p> + +<p>—Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage +du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p> + +<p>—Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les +filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme +(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que +des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les +envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. +Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches +et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du +monde, rien de mieux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La +grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était +assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était +une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie, +qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation, +tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui +lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et +discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine, +et partant chagrine. Elle était debout devant une grande +table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne +aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu, +la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses +coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions +de leur part.</p> + +<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les +trois filles de la maison, pressées comme une compagnie +de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même +brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière, +placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un +coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes +en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à +elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à +l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison, +penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne +prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux +visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés +sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes +filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux +de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait +toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de +sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les +animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard. +Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir +renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil +ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le +regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune +robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une +taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles +démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans +diaphanes sur un échafaudage plus splendide de +cheveux crêpés.</p> + +<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à +coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de +l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations +d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après +quelques instants de silence pendant lesquels André salua +timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le +regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se +hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la +fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant +d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation, +et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe.</p> + +<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, +moitié humble (note qu'il était important de toucher +juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait +très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre +de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André +de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil +garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa +peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette +nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il +n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au +bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois +d'avance, on peut y renoncer.</p> + +<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, +car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis +qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et +de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie, +la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; +car elle le regardait maladroitement, à la dérobée, +en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus +hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée +Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles +disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup +refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a +Louisa:</p> + +<p>—Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier +soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>, +il ne m'a pas dit trois mots.</p> + +<p>—Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une +agacerie, prends-en note.</p> + +<p>—Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait +que la petite Sophie n'accaparât l'attention des +jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien +l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne +danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: +Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? +ça ne l'amuse pas du tout.</p> + +<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien +près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez +raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui +coupa la parole en disant:</p> + +<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle +Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle +s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation? +Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais +voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire +mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche +qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il +n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez +sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p> + +<p>—Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p> + +<p>—Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, +amoureux frénétique!</p> + +<p>—Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands +yeux.</p> + +<p>—Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, +amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux +de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis +à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle +Juliette; comme....</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! +s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p> + +<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage +languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit +le calme d'un signe majestueux.</p> + +<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, +dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire +de qui M. André est amoureux.</p> + +<p>—Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit +Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p> + +<p>—Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous +quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez +pas au sort laquelle de vous...</p> + +<p>—Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p> + +<p>—Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, +dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien +que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de +chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière +va raccommoder le linge du château de Morand, +le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger +à la maison, afin certainement de ne pas manger avec +elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant: +aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y +aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; +et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière +un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce +n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là! +eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la +ville, et il les emmène dans sa voiture.</p> + +<p>—Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est +toujours vous, mademoiselle Henriette.</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des +gens aussi comme il faut!...</p> + +<p>—C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en +la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme +comme il faut, selon vos idées.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont +raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi: +libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes +chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous +font demander.</p> + +<p>—Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands +torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous +avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur +faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous +rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p> + +<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle +à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p> + +<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; +nous sommes trop mal élevées pour plaire à des +gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme +Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs!</p> + +<p>—Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied +bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se +donne de plus grands airs mal à propos.</p> + +<p>—Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; +Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez +bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p> + +<p>—Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, +reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui +voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda +André; je ne la connais pas...</p> + +<p>—C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit +Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p> + +<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule +d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des +dames les plus élégantes de la ville.</p> + +<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence +de bégueulisme.»</p> + +<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes, +et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité +avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de +la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans +de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était +le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la +coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance. +Le rouge monta au visage d'Henriette en se +voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice +de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais +goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient +pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour +à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque +madame Privat, tournant légèrement sur le talon, +parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on +faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle +se promit d'avoir sa revanche.</p> + +<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame +Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet +de noces était acheté.</p> + +<p>—Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève +y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle +lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait +encore faites.</p> + +<p>—Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent +dans son genre? reprit madame Privat.</p> + +<p>—Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! +moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs +aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et +que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles, +il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p> + +<p>—En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend +qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite +avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p> + +<p>—Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre +parler légèrement du talent de Geneviève.</p> + +<p>—Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant +le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet +de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins +qu'on vient de cueillir, absolument!</p> + +<p>—Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p> + +<p>—Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, +qui venait de rentrer.</p> + +<p>—Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit +madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs +seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les +fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien +cher et se fane bien vite.</p> + +<p>—Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? +dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un +mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de +s'enrichir.</p> + +<p>—Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit +Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas +trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres +grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler +tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller +en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille, +monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien +haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent +misérablement.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée +assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses +paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici, +comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette, +est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p> + +<p>—Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au +contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son +coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle +Henriette?</p> + +<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la +grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes +est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant +des semaines entières à tous les petits secrets des +maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre +occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que +de colporter de famille en famille les observations malignes +qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales +domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne +rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez +leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur +fera les frais de la chronique dans une troisième +maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes +se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes +et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes +sortes de ménagements et d'égards.</p> + +<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, +et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain, +d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter +au moins les injures directes, et battit en retraite.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea +le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur +un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le +proverbe ne ment pas.</p> + +<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées +sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le +nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat +lui avait honteusement marchandé une couronne de roses +qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir +de Paris et payée fort cher.</p> + +<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était +bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant +le talent de la jeune fleuriste.</p> + +<p>—Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne +dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que +vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais +personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève: +une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant +peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois +dans sa vie...</p> + +<p>—Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra +un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie +de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p> + +<p>—Des romans! appelez-vous des romans ces gros +livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout +pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous +ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p> + +<p>—Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit +des livres latins?</p> + +<p>—Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. +Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p> + +<p>—C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit +André.</p> + +<p>—Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le +disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il +faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis +que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas +oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté: +c'est elle qui sait ce que c'est!</p> + +<p>—Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; +de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est +aussi bonne camarade que la première venue.</p> + +<p>—Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade +avec vous?</p> + +<p>—C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans +ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand +elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux +et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser, +et elle chante mieux avec son gosier que vous avec +votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle +propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas +qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p> + +<p>—Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans +hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p> + +<p>—Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent +qu'on ne pense qu'à eux!</p> + +<p>—A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle +un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou +dans les boutons de ses fleurs?</p> + +<p>—Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait +épouser une femme comme elle? Un beau mari pour +elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales +et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs, +vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière +pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p> + +<p>—Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir +les femmes qui n'aiment rien.</p> + +<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en +haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle +aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs, +comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la +voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui +lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite +marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure +de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller +dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne +soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p> + +<p>—En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est +elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, +et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie +qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de +la prairie.</p> + +<p>—Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, +lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p> + +<p>—Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p> + +<p>—Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit +Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, +que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p> + +<p>—Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles +toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui +passait à la fenêtre.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, +qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner +dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à +consoler mon ami André.</p> + +<p>—Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; +adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p> + +<p>—Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage +au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme +jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué +leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du +monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, +j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, +en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait +Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept +heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me +regarde-t-il?</p> + +<p>—Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; +allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne +danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon +André commencera tout de suite à soupirer.</p> + +<p>—Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? +quelle proposition me faites-vous?</p> + +<p>—Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous +de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je +croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses +semblables!....</p> + +<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p> + +<p>—«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener +Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? +Est-ce une conduite honnête?</p> + +<p>—Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme +moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse +la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce +que vous ne répondriez pas d'elle?</p> + +<p>—Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme +de moi.</p> + +<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; +puis il reprit d'un air très-sérieux:</p> + +<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. +Quand même André, qui est le plus vertueux des +hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la +vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise +par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal +de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André +et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas +une intrigue qui les mènera loin?</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur +sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle +n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira +quelque part avec moi.</p> + +<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une +pomme.</p> + +<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; +elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur +Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour +nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous +cela pour dit.</p> + +<p>—Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui +m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes +d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de +vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p> + +<p>—J'essaierai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph +Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses +les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer +beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de +corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette, +en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la +ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la +rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur +n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié +pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter +quelque galant.</p> + +<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la +décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste +ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer +que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p> + +<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à +André, le mena faire un tour de promenade dans la ville, +et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette +arrivées.</p> + +<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé +derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, +qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui +disant:</p> + +<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, +tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand +tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet +de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens, +vois!»</p> + +<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux +jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph +faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les +faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs +sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p> + +<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces +fleurs-là?</p> + +<p>—Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton +précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne +veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne +pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait +trop luisant, la mousseline serait trop transparente; +oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est +que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en +trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc +que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse +odeur qui s'en exhalait.</p> + +<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et +il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans +ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p> + +<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: +elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une +taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite +à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était +très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus +pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et +quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme +très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de +son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette +n'était pas non plus là même que celle des grisettes de +son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car +elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans +toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin +noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de +foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible, +faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire +les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes +de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une +grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles +ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais +elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par +une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet +parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur +semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle +entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure +tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même +avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. +André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il +possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des +pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes +rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante +comme celle de ses compagnes, était ample et flottante; +mais elle dessinait une ceinture dont une fille de +dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et +blanche on devinait des épaules et des bras couleur de +rose.</p> + +<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier +la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais +Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p> + +<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien +pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès +de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en +ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter +sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma +gibecière.</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que c'est?</p> + +<p>—Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les +feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un +rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait +de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines +figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à +m'en tenir les côtes en les regardant.</p> + +<p>—Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en +souriant.</p> + +<p>—Je crois, dit timidement André, autant que mon peu +de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce +sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe +aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote> + +<p>—Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce +que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines +bêtes?</p> + +<p>—Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et +qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur +beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur +repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé +quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes +ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p> + +<p>—C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais +c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont +fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher +d'en faire autant!</p> + +<p>—D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, +répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang +de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p> + +<p>—Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p> + +<p>—Auprès du château de Morand, répondit Joseph. +Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet. +Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau +est presque toute cachée par les roseaux et les joncs; +cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent.</p> + +<p>—Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit +André.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p> + + + +<p>—Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas +où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les +bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez +pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où +vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent +jusque par-dessus la tête.</p> + +<p>—La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois +il y avait un château à la place de cet étang. Une belle +nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain, +voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les +fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place +une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans +enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p> + +<p>—Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p> + +<p>—Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que +dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit +percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres +que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p> + +<p>—Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain +que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage +comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les +marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable +du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt +que de l'y faire entrer.</p> + +<p>—C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. +Est-ce bien loin d'ici?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie +de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p> + +<p>—Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore +trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, +mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Non, monsieur; c'est trop loin.</p> + +<p>—Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval +à la patache, et...</p> + +<p>—Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! +menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p> + +<p>—Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de +Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel +plaisir!</p> + +<p>—J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p> + +<p>—Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p> + + + +<p>—C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec +nous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je +crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins +reconnaissante, monsieur.</p> + +<p>—Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit +Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux +pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y +viennent?</p> + +<p>—Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont +sous la garde de leur frère.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras +sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie, +maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe +qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers? +Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! +Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez +donc la décider.</p> + +<p>—Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes +les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p> + +<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras +sous celui de Geneviève en lui disant:</p> + +<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta, +en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis +causer qu'avec vous.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque +vous le voulez absolument.</p> + +<p>—Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p> + +<p>—Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà +comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser +des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes +pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner +sa parole d'honneur.</p> + +<p>—Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. +Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais. +Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez +auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là +sont un peu étourdies: elles s'amuseront, +elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce +temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce +vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et +sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez, +et je vous en saurai tout le gré possible.</p> + +<p>—Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, +ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma +parole d'honneur.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; +tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes +de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? +Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre +tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre +en quête d'une seconde voiture.</p> + +<p>—Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, +dit André.</p> + +<p>—A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. +Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu +ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant +préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant +aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer +aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p> + +<p>—Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p> + +<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins +de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer, +tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous +les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève: +c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, +qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la +société.</p> + +<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna +son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris +pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p> + +<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de +toucher la main d'André: c était la première fois de sa +vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement +son parti et montra une gaieté douce qu'elle +n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p> + +<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la +fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève +passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles, +il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent +qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien! +moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de +ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a +pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p> + +<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, +s'approchant de Joseph, lui dit:</p> + +<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un +mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention +à elle.</p> + +<p>—Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en +ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à +une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà +jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher, +car vous savez bien que je le pense.</p> + +<p>—Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette, +gonflée d'orgueil et de contentement.</p> + +<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit +danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant +la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer +d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il +avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et +laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il +s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure +et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de +rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas +de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle +regardait André avec assez de bienveillance; car il avait +bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. +Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser +à elle d'une manière générale, il n'en était plus +de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement. +Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle +craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à +ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie +à l'aise comme dans son élément.</p> + +<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, +et dans toutes ces positions où il plaît au hasard +de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la +vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer, +et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre +le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent +ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans +effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu +de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un +sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle +à dominer naturellement les essences inférieures; on ne +souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; +on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était +Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs +au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p> + +<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas +mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul +homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en +sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin +parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs +ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs +et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales, +répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises +et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse +de chanter une langue que les grands ne comprennent +pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles +d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue +sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle +pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien +toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent, +qui se taisent devant les hommes et qui pleurent +devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un +choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, +peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans +cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin! +Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle +pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité +douce et bienfaisante d'une autre génération, et si +elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre +siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de +morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût +et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis +que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus?</p> + +<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un +sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou +moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences +plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les +moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de +grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de +l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes +sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques +peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un +porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; +celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse +au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop +de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose +sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander +où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est +pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; +mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté +répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi +à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à +mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc +arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets.</p> + +<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au +fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres +conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent +sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de +magnifiques poëmes.</p> + +<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis +dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour +les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les +quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou +quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise +dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le +moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour +découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce +qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les +fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer, +à chercher dans l'étude de la nature un moyen de +perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée +avec elle, et chaque jour, dans le secret de son +coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant +ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre +science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de +l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois +elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais; +elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait +pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane +sur la création. Emportée par les ailes de son imagination +toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés +de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait +sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret +familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du +dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et +lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle +y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue +sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme +à l'aspect d'une soeur jumelle.</p> + +<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce +qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait, +une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans +son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les +maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même +suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient +ses compagnes; elle les fuyait, non par haine, +mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber, +mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté +et ses occupations, orpheline, riche par son travail +au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses +amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de +son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle +supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et +si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de +se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa +prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de +sa fenêtre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se +chargeant de demander le char à bancs et le cheval de +son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers +neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un +caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait +du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise +humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses +boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage, +et le marquis, se promenant d'un air sombre dans +la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, +en jetant des regards effarés sur son fils: «Des +tranchées! des tranchées épouvantables!</p> + +<p>—Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, +qui ne comprenait rien à son angoisse.</p> + +<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, +continua à marcher à grands pas.</p> + +<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé +à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements +de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p> + +<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une +voix brusque:</p> + +<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p> + +<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la +porte en disant qu'il allait le demander.</p> + +<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le +marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p> + +<p>André attendit pendant une heure le retour de son +père, espérant trouver un moment plus favorable pour +lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le +marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses +laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom +de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. +André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé +du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais +lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis +accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte +des soucis de la journée, ne songea plus qu'à +se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la +maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p> + +<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce +qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde +dorme; je tombe de sommeil.»</p> + +<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour +obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait +l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs +que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une +sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait +être à ses yeux le jour le plus important de sa vie, +et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était +manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait +partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter +ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, +s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit +frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère, +s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le +bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p> + +<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant +sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il +attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit +sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie. +Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner +autour du château et passer sous les fenêtres du marquis. +Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec +et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement +graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable, +et les larges sabots du gros cheval allaient avec +maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin. +André était tremblant comme les feuilles du peuplier +qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore +sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies +auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard +à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char +à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait +si bien l'allure de son cheval et le son de ses +roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta +le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper. +C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand +l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter +la douce chaleur de son lit.</p> + +<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa +se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait +à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva +un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de +modérer son allure.</p> + +<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de +se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en +main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait +sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une +dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux +encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure +en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la +marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de +confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se +chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver +qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé, +il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses +compagnes firent des cris perçants; tous les habitants +mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie.</p> + +<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le +petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! +disaient tous les regards étonnés.—Oui, Geneviève, +avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc? +et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?»</p> + +<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut +aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour +s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p> + +<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle +Marteau l'aînée était une bonne personne, assez +laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à +causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation, +et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié +avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait +apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait +avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait +un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc +pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette +réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui +était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec +André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect +le plus profond.</p> + +<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on +dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude +dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle +Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne +enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph +fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait +sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il +était convenable de chercher un dîner et une autre promenade +dans les environs. André tremblait en songeant +au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y +attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André +est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des +hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille. +Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa +cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant +nous pour nous faire les honneurs.»</p> + +<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, +qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours +dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes +les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture +avec Geneviève et ses compagnes.</p> + +<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, +une sueur froide se répandait sur tous ses +membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis! +car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis +plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque +raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances +le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève, +qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure! +et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à +deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha +de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et, +l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras. +«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! +Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera +jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph +Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet +du char à bancs; je passe le premier et je prends tout +sur moi.»</p> + +<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs +respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée +triomphale dans la cour du château. Le marquis était +précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement +terrible était découvert, le marquis n'avait pas +quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa +manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il +se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre +plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide +figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine +fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant +qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, +l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria +le gai campagnard, que je suis heureux de revoir +mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le +projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont +si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je +n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter: +la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle +entend parler de vous et de votre beau château, et de +votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend +à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une, +deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence. +Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va +embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un +fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en +a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous +voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès +trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André. +C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles. +Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous +êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de +France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà +encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui +n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir +votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question +que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin +pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre +fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que +vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir +qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même +voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval +et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!... +Et, à propos, comment se porte le boeuf malade? +Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai +enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites +alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. +Ce marquis est l'homme le plus aimable du département! +Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à +monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir +le voir.»</p> + +<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de +l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient +se multiplier par enchantement à chaque période +de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment. +La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop. +Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle +Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il +prit pour une personne de la meilleure société; et, priant +poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la +salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna +sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p> + +<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, +prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison +avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il +jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le +hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce +qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât +une fleur sans sa permission.</p> + +<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique +qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père. +Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications +d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en +rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était +seule avec lui, que le reste de la société était bien loin +dans le fond du verger.</p> + +<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant +tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à +adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux +d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève. +Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi +jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après +boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable +de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit +si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte +Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée, +l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir +triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement +de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son +père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait +que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus +implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc +avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, +dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui +réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs +enlevés.</p> + +<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement +en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. +La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli +et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une +aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment +eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau +sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à +l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement +les personnes des deux sexes qui reconnaissaient +humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient +de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte +de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait +à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on +n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas +le paraître.</p> + +<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges +et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement +des natures antipathiques à la sienne, et il est +très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il +ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de +s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas, +lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs +féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes +les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien +l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse +et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre, +dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire +un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils +apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur +paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis +qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien +raisonné.</p> + +<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien +traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment +contre les manières habituelles du marquis envers +leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau, +les manières douces d'André, le maintien grave et poli de +Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. +Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée +reprenant le dessus, elles se répandirent dans le +verger en caracolant comme des cavales débridées, et, +sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites +et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à +l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève +et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph +prenait sa course de son côté pour aller embrasser +mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux +espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits +sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de +ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et, +décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de +fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite +ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son +exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et +firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer +le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher +de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât +et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts +qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après +y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique, +au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant +de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, +elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers +et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien +suspendues, que le marquis lui-même avait courbées +en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les +connaisseurs.</p> + +<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées +dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i> +en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais +il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette, +et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager +avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs +il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla +droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs +et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison +dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il +revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva +personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit +apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands +bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés +avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là +leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le +marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son +long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas +d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, +dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini +de dévaster son verger.</p> + +<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les +précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent, +assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil +ivrogne.</p> + +<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de +la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son +vin!</p> + +<p>—Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne +pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle +qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est +dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si +bien, l'aimable homme!</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main +du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se +réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser +les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans +quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand +feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de +Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. +Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil +était couché, on parla de retourner à la ville; la patache +de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il +l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit +Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge +des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite; +car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela +tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés. +Va-t'en vite.»</p> + +<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses +compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était +à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à +bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque +monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant +d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le +garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait +subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente, +Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il +chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était +désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la +ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir +tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité +apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon +monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer +est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence +demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre +s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui +pouvait prévoir...?</p> + +<p>—Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis +quand? est-il bien loin?</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, +il y a plus de deux heures! il doit être à présent +auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de +rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement +d'un événement qui devait les transporter de colère. +Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au +départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du +marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui +faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un +autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable. +Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant +sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre +un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à +pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade +de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des +bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient, +et Henriette en fureur faisait de durs reproches à +Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne +grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. +Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les +pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable +marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci, +enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet, +fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être +dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la +noce,</i> etc.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles +Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre +les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard, +faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant +laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit +pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant +ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix +de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons, +et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé +aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout +de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient +le haut de la colline. Henriette voulut raconter la +malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, +se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un +plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient +bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées +dans le verger.</p> + +<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis +est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p> + +<p>—Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous +oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop +poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un +homme, jarni Dieu!...</p> + +<p>—Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer +silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que +l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre +un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons, +Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement +la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait +la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste +à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p> + +<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant +faire les honneurs de sa voiture à André et achever la +route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait +beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa +place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir +l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques +minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André, +qui se croyait fort en train de dire les choses les plus +sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui +dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p> + +<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, +dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était +préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de +celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous +donc tous les trois à regarder les étoiles?</p> + +<p>—Je vous assure, répondit André, que je ne pensais +pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et +vous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; +je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup +et à propos de tout.</p> + +<p>—Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en +pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai +bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p> + +<p>—Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, +vous pensez à quelque chose.</p> + +<p>—Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces +lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours +penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder +sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières +à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le +monde: n'est-ce pas Justine?</p> + +<p>—Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les +regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux +pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait +penser à des milliers de choses.</p> + +<p>—Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; +vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les +étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes +idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p> + +<p>—Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant +ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre +n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p> + +<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, +attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p> + +<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève +plein d'intelligence, et en écoutant son langage +toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir +toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait +rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut +donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux +de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p> + +<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était +pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces +lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils +et de mondes?</p> + +<p>—Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de +mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout +cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore... +Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p> + +<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il +venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève; +il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là +son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il +descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la +faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses +traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir +sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité +angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle. +André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir +répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:—«Oui, +je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage +et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous +voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui +s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p> + +<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour +comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait +lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p> + +<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève +ici-bas?</p> + +<p>—Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre +vie.</p> + +<p>—Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse +être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur +qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, +qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette +vie?</p> + +<p>—Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. +Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins +et nos souhaits.</p> + +<p>—Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous +qu'il existe trois personnes au monde qui puissent +atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous +de nous trois?</p> + +<p>—Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, +dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant +je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera +toujours calme et heureuse.</p> + +<p>—Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. +Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. +Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et +des soleils?</p> + +<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa +vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer +le système de l'univers, en ayant soin de simplifier +toutes les démonstrations et de les rendre abordables à +l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé +du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait +rapidement; il y avait des instants où André, transporté, +lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres +où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de +voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève +chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé +d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait +l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, +c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses +pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau, +qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son +front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid +de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son +grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa +tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande +incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses. +Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une +terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une +grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant +il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque +paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir +d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui +gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle. +Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et +fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier. +Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer +cette noble nature et la révéler à elle-même.</p> + +<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, +et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée +de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit +le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il +remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui +lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans +son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier +son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose +qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé +souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins +nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste +encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel +blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, +et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser +l'âme de Geneviève.</p> + +<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent +lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement +Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la +revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille +romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides +de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint +un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment +et à chaque instant semblait s'élancer hors de son +sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations. +Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour +devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait +cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé +l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme, +pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses +rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait +autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du +présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée +trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité; +il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire +à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de +Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. +Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand +viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre? +un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait +déjà sa vie.</p> + +<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher +l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux +mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré +lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans +la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction +ou devenir fou.</p> + +<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un +des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait +peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles +de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il +se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il +rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; +car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner +ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir +Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec +elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé +sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le +savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à +qui que ce fût.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p> + + +<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de +prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph +ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il, +pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse +maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce +pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais +un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en +ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions +à bout. Henriette nous aidera.»</p> + +<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement +son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant +qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il +le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p> + +<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph +un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher; +tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin +d'aide.»</p> + +<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais +il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son +désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en +aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune, +il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers +qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite +rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison +de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois +grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour +et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph +en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil +couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que +<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; +mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire +que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p> + +<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et +de sourire.</p> + +<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est +possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours +heureux dans mes citations.</p> + +<p>—Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; +j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me +sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p> + + +<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier +de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à +peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la +main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait +pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour +à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses +adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu +arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans +causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre +lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique +du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être +aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait +évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et +d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées +des grisettes de tous les pays, telles que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bocage que l'aurore</p> +<p>Embellit de ses feux, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien encore:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant +le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage +comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout +palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la +porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait +pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. +Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir, +s'appuya contre le mur.</p> + +<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le +temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était +sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible +émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir +de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper +de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité +de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier +collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit +à lire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p> + </div> </div> + +<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez +le bouton, s'il vous plaît</i>.</p> + +<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et +entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée +de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins +suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée, +où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge +tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, +sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était +placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes +ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait +déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à +son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui +s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p> + +<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras +où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il +balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance +en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule. +Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs +et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un +regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune +pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien +cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève +sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt +une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur +le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre +un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande +après que j'aurai servi madame.»</p> + +<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous +ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant +à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop +bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques +boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son +regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première +fois que je vois un jeune homme venir commander +des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, +je reçois très-souvent des commandes de bouquets +pour les mariages et pour les présents de noces, et +ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles +qu'ils veulent me faire imiter.</p> + +<p>—Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame +Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p> + +<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita +un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur +sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non, +madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une +collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent +d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle +espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse +beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris +sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci, +que j'attendrai un temps plus favorable.»</p> + +<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. +La réponse d'André faisait allusion à une aventure +récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas +méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la +bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier +l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et +sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui +me procure l'honneur de votre présence?</p> + +<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez +mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle, +en m'imaginant que c'était une chose toute simple +que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne +qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que +vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez +de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p> + +<p>—J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir +jamais que de vous causer une contrariété, répondit +André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva +tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord +de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla +à son tour.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous +chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes +intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p> + +<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta +et resta debout et incertain.</p> + +<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous +ces fleurs roses si rondes et si petites?</p> + +<p>—Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; +voici des belles de nuit à odeur de vanille, de +la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de +rose.</p> + +<p>—Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je +vais les mettre dans l'eau.</p> + +<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau +fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant +ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait +la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant +il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! +Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p> + +<p>—Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, +ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville, +pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi. +En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à +trouver ce bouquet trop rouge.—Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée +d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles +calices...</p> + +<p>—Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André +avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, +si délicate!</p> + +<p>—Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; +tous les jours on me demande des choses extravagantes. +J'avais fait des millepertuis de Chine assez +jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais +l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur +de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que +devienne la vérité devant de pareilles considérations? +Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous +ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs +dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce +sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais +voir si...</p> + +<p>—Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; +montrez-moi ces trésors.</p> + +<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra +à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement +faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en +lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante.</p> + +<p>—Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant +avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses +ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait +cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y +faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement +parfaites; la nature est plus capricieuse, plus +sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, +et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. +Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles +et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui +est sur votre fenêtre.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi +j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous +ces pois de senteur?</p> + +<p>—Il n'y manque que le parfum; cependant voici un +petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines, +mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de +gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de cela?</p> + +<p>—Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en +une fleur.</p> + +<p>—En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien +sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter +avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en +prie.</p> + +<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, +beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion +de relever les fautes légères de l'artiste, car il +sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de +rendre sa présence désirable.</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut +fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous +consulter; car vous en savez plus que moi.</p> + +<p>—Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez +faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement, +à force de recherches et d'observations, vous +savez une infinité de choses que je ne saurai jamais; +mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a +appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez +avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté +parfaite.</p> + +<p>—Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p> + +<p>—Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; +avec une heure d'application par jour, vous en +saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p> + +<p>—Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela +est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne +puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants +propos.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? +dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite +et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus +étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance +que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si +bien prouvée?</p> + +<p>—L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. +Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut, +dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de +famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut +me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour +de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. +Elle peut me rendre bien malheureuse...</p> + +<p>—Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous +avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée +de votre propre dignité...</p> + +<p>—Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop +fière.</p> + +<p>—Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne +serait pas celui-là...</p> + +<p>—Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle +s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle +était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et +qu'elle craignait une réponse trop significative.</p> + +<p>—Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne +me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; +quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver? +Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne +souvent.</p> + +<p>—Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en +s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous +demander souvent des conseils.</p> + +<p>—Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai +mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez +faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai +une explication détaillée à M. Forez et le prierai +de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, +ou par telle autre personne que vous me désignerez. De +cette manière, il me sera impossible de vous compromettre, +et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale.</p> + +<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un +ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles +parlèrent plus vite que sa raison.</p> + +<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications +de vous directement: je comprendrais plus vite et je +pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance. +Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir +vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que +je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p> + +<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému +qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est +pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds +saluts et en attachant sur elle des regards pleins de +douleur et de tendresse.</p> + +<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une +chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre +avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait +et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux, +et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait +joui jusqu'alors.</p> + +<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne +toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même +comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa +de son petit châle et alla se promener derrière la ville, +dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver +en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de +ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à +peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances +nouvelles que la conversation d'André lui avait +révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues, +mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins +d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait +déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble +sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions +plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces +impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première +fois un conte de fées.</p> + +<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais +désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux +passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire +à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement +aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer +à elle-même; mais elle avait compris instinctivement +ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée. +Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui +avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un +sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son +trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis +une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en +effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé +émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune +homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour +moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est +vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour +le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté +un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les +prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute +la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si +c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il +m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite, +d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il +m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les +railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon +état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que +mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?.... +Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un +conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation +au plaisir d'apprendre la botanique et de causer +avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi +de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter +de ce que vous m'avez donné.»</p> + +<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir +André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et +les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la +crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en +peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion. +Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite +et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, +qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard +peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. +Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil +et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans +les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue +un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une +solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, +un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva +joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt +des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna +et vit André.</p> + +<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue +si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et +crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui +dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si +ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de +vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger +votre promenade.»</p> + +<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard +plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent +un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur, +lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise +de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève +se troubla et ne put achever, car elle mentait et +s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré, +lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda +en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit +André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre +avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec +lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes +pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de +la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin. +Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister. +Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux +sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de +fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle +l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait +tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait +par une digression sur quelque autre partie des sciences +naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans +les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André +voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter +au principe des choses, lui expliquer la forme de +la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère +sur la végétation, les diverses régions où les végétaux +peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du +Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de +Geneviève.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la +terre est donc bien grande?</p> + +<p>—Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je +vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la +géographie et la botanique en même temps.</p> + +<p>—Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et +puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter +et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié +à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du +livre de la science.</p> + +<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un +rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut +si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent +la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de +ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; +ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles +aperçues par des voyageurs, perdues pendant des +siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de +l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent +le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher +à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur +ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme +intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là +sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour +en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de +l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant +de son Eve.</p> + +<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans +une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les +saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des +sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les +mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour +d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient +des magnifiques voyages de leur imagination pour +se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs, +et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un +peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc +et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur +l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement +entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus +beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût +prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p> + +<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes +dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p> + +<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder +sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put +tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle +voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il +allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler, +heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce +cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès +d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune +professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à +son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p> + +<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs +heures avec son écolière. Elle travaillait tandis +qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber +sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour +suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait +sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps +pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille +ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait +à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur +celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses +pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses +diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée +sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers +de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement +de son esprit, une jouissance enthousiaste qui +transformait entièrement son caractère et devant laquelle +sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs +de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant +elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu +desquels elle s'était engagée.</p> + +<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de +ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés +chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies +d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui +avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville. +Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève +y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières +distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient +cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables +l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en +raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute +la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société +bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des +mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune +fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une +demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur +de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève +n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes.</p> + +<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de +vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de +condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à +son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait +encore à quel prix.</p> + +<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux +caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; +mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer, +comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de +questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur +toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place +où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; +mais le soin que prit Justine de venir se placer +auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et +l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner. +Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva +d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment +d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle. +Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui +semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise +compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent +dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher +de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier +quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant +près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence +si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter +d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter +elle-même et se retira sous prétexte d'un travail +qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle +à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un +visage composé et une espèce de toilette qui annonçait +une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite. +Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait +d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée +de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais +Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses +efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation +de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air +triste, en lui disant:</p> + +<p>«Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna +la force de sourire.</p> + +<p>—Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de +condoléance.</p> + +<p>—Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p> + +<p>—On dit qu'elles se sont conduites indignement... +Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous +te vengerons; nous savons aussi bien des choses que +nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p> + +<p>—Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te +demande vengeance contre personne et je ne me crois pas +offensée.</p> + +<p>—Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction +méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire +réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je +sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que +j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles +ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. +Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état! +Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te +serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que +tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est +que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les +unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir +un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou +trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous +aurons notre tour.</p> + +<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, +qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, +et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p> + +<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit +Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié; +le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et +tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il +faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment +as-tu fait pour la perdre si vite?</p> + +<p>—Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant +la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais +vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout +ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre +au lit. Je suis un peu malade.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te +quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va, +Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies; +tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation. +Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend +pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y +a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. +Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu +boire?</p> + +<p>—Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je +ne veux rien.</p> + +<p>—Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i> +par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc +été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? +Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p> + +<p>—Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit +de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p> + +<p>—En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te +doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on +te déchire! quelle haine on a pour toi!</p> + +<p>—De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, +au nom du ciel?</p> + +<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te +rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on +disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans +reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies +tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles +dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues +qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous +d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si +haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié; +on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être +aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le +croire; on est si content d'avoir une raison à donner! +C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes +sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que +les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes +nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous +tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce +qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il +te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera. +Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis +n'épousent pas les grisettes.—Car, après tout, disent-ils, +Geneviève la savante est une grisette comme les autres. +Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa +tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles +dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à +la journée.</p> + +<p>—Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; +je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout, +qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis +ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites +de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de +s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir +contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de +cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint +pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui; +on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre, +et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres +et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. +Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un +petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura +beau jeu avec toi!</p> + +<p>—Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal +qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; +mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez +pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais +peut-être jamais sues...</p> + +<p>—Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais +pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de +toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait +servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas +voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève! +tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai +appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire.</p> + +<p>—En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève +en souriant.</p> + +<p>—Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur +table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus +sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p> + +<p>—Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p> + +<p>—Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa +liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des +sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après +tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant +un mari?</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, +en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux +grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue, +pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p> + +<p>—Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as +eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des +suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de +quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p> + +<p>—Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, +Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu +pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu +as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu +pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi +ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu +pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te +faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et, +quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un +amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! +pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? +Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier? +Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit, +parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver +ta grande réputation de vertu et en même temps écouter +les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret +fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault. +Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui +ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a +suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui +t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son +bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous +les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la +même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas +bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su +au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette +petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte, +qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une +hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on +a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de +ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué, +il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait +à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment +cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce +fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à +madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me +fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève +ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de +danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés?»</p> + +<p>—Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais +n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser +à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites +filles?</p> + +<p>—Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre +sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que +de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais +je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une +autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p> + +<p>—Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais +me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette +Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu. +Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus +à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi, +il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce +qui s'y passe.</p> + +<p>—Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de +prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un +bon conseil...</p> + +<p>—Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en +l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire +comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit +en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur +pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait +été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de +la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain +plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire +l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce +aux yeux du public.</p> + +<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise +d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure +de son orgueil, les reproches et les consolations de la +couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les +basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant, +Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte +colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation +avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour +grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement +un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait +entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, +où les plus importants étaient les plus sots, et où +elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du +sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était +bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau +subitement éclairé du jour étincelant de la science. +Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles +aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement +ce qui se passait au-dessous d'elle.</p> + +<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots +ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable +à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison +s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable +occupée de la défense des justes et de la répression des +impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles +et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le +soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre, +que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles +blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains +étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une +influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours +eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait +jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la +nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en +cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue, +succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur, +elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses +réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, +et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, +ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût +jamais éclose dans son atelier.</p> + +<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques +et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève +posa son ouvrage et resta longtemps à contempler +les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient. +Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante. +Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. +Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate: +les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté, +l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient +brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement +la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries +vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le +sentiment de la réalité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour +calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire. +Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le +pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus +sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement +pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce +avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son +débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la +sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore +parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs +des basses classes, ils ne comprenaient absolument +rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi +d'autrui.</p> + +<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la +charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau +monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut +négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que +de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs +qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en +province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il +leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu +que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p> + +<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que +le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation +de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait +de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux. +La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le +remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, +autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations, +moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû +lui causer.</p> + +<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la +jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef +avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie; +mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint: +elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure.</p> + +<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se +consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence +qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité. +Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle, +et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva +Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de +lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie +que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta +d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour +l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des +herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée, +et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des +tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un +pouvoir infaillible.</p> + +<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison +sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la +première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration +naturelle à son sexe lui fit deviner la personne +qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la +grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de +la fleuriste.</p> + +<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, +et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu +Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures +sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se +décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé +un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter +chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait +presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé +pour la première fois à sa porte.</p> + +<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra +qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle +le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la +chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André, +dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p> + +<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p> + +<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, +bien malade.»</p> + +<p>André devint pâle comme la mort.</p> + +<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, +je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une +minute; elle ne manquera de rien.</p> + +<p>—Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; +mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? +depuis quand?... Je vais...</p> + +<p>—Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; +elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas +avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance +que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire +attention.</p> + +<p>—Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria +André.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut +que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p> + +<p>—Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p> + +<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur +sa chaise.</p> + +<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, +elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est +morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p> + +<p>—Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous +dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air +majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à +Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le +monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi +aujourd'hui.</p> + +<p>André, confondu, garda le silence.</p> + +<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous +ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez +elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous +<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer, +soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les +heures.</p> + +<p>—Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a +inventé cette fausseté?</p> + +<p>—C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit +Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. +Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je +sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures +dans la chambre de Geneviève.</p> + +<p>—Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui +la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable. +De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre +Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un +de nous?</p> + +<p>—Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis +l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p> + + +<p>—En son nom? dit André, effrayé de l'emportement +qu'il venait de montrer.</p> + +<p>—Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous +dis.</p> + +<p>—Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en +colère, car c'est un mensonge infâme.</p> + +<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p> + +<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire +que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre +enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la +ville, quand les demoiselles de la première société refusent +de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient +qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour +avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses +égaux!</p> + +<p>—Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p> + +<p>—Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde +et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu, +tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera +sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les +mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée +à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en +suis la cause!</p> + +<p>—Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p> + +<p>—Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si +le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son +repos!...</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément +ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous? +qu'y a-t-il de désespéré?</p> + +<p>—Mais que faire? dit André avec angoisse.</p> + +<p>—Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p> + +<p>—Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p> + +<p>—Êtes-vous un homme d'honneur?</p> + +<p>—Pourquoi cette question, mademoiselle?</p> + +<p>—Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez +un honnête homme, vous l'épouseriez.</p> + +<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda +Henriette d'un air effaré.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p> + + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est +celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que +Dieu vous confonde!</p> + +<p>—Ma réponse! dit André lui prenant la main avec +force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle +jamais à m'épouser?</p> + +<p>—Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si +elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans +cela serait forcée de quitter le pays!</p> + +<p>—Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria +André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle +consentirait à m'épouser!</p> + +<p>—Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se +jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en +voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon +monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p> + +<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son +père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette +renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un +air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation, +ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement.</p> + +<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge +il avait. +«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p> + +<p>—Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer +de son consentement.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, +je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le +sache.</p> + +<p>—Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant +bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits +de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de +votre mère?</p> + +<p>—Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai +droit à soixante mille francs.</p> + +<p>—Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma +bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez +être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé +votre mariage.</p> + +<p>—Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous +je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais +jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que +Geneviève ne refusera pas?</p> + +<p>—Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est +malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre +la vie!</p> + +<p>—Je crois rêver, dit André en baisant les mains +d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader; +j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait +avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec +tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme +de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! +Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me +jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous, +Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous +qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, +dites-le-moi encore!</p> + +<p>—Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une +fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si +on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place +de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre +air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi +là.</p> + +<p>—Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un +peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement +inquiet...</p> + +<p>—Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous +laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; +quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser, +elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux +que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la +rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat +de la conversation.</p> + +<p>—Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André +effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant +et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez +pas un peu.</p> + +<p>—Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: +vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien +la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres +enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la +malade.</p> + +<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André +resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble +et de joie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation +momentanée lui avait causé un assez violent accès +de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre, +et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et +un peu de faiblesse dans la mémoire.</p> + +<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses +bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible +tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, +toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie, +du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, +dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p> + +<p>—Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p> + +<p>—Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu +lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois +que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait +sauvée.</p> + +<p>—J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit +Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève +avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même. +Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une +grande nouvelle à t'annoncer.</p> + +<p>—Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, +mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour +aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie +ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton +amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p> + +<p>—Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il +s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me +défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux +entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p> + +<p>—De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa +jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; +de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la +fièvre, ma chère fille.</p> + +<p>—Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, +répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>, +tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends +la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p> + +<p>—Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette +heure-ci?</p> + +<p>—M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son +nom pendant ta maladie?</p> + +<p>—Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je +ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne +et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter? +Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez +moi le soir, il n'est pas ici.</p> + +<p>—Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur +l'honneur, Geneviève.</p> + +<p>—En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade +et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p> + +<p>—Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop +important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et +tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p> + +<p>—Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous +pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable +à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme? +Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de +si pressé à me dire.</p> + +<p>—Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en +sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p> + +<p>—Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton +mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise +en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller +et recevoir M. de Morand.</p> + +<p>—Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on +est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec +son futur mari; vas-tu faire la prude?</p> + +<p>—Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève +avec fermeté; mais je veux me lever.</p> + +<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son +atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât +ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre +manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa +et appela André.</p> + +<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges +et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise +lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la +regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette, +finit par tomber à genoux devant elle.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi +me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous +n'avez aucun tort envers moi.</p> + +<p>—Je suis le plus coupable des hommes, répondit André +en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement, +et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me +refusez la permission de réparer mes crimes.</p> + +<p>—Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec +une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que +vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de +Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est +ainsi...</p> + +<p>—N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est +notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais +dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies +dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle +m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p> + +<p>—Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je +n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas +que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction +pour vous et pour moi.</p> + +<p>—Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle +est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que +d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence +qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour, +je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus +gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu +es une méchante; tu méconnais tes amis.</p> + +<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. +Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses +discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à +la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête +à tête.</p> + +<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort +embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait +guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla +tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom +et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités.</p> + +<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, +d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait +préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres +du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection +véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais +désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée +d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. +Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de +délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit +donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait +pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la +disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa +conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p> + +<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce +que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans +protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre +votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle; +vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau +me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera +pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon +bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence. +Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce +n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même.</p> + +<p>—Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève +en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait +pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait +peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre, +sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu +d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je +suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. +D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés +pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à +supporter ses dédains.</p> + +<p>—O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous +ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais +l'univers pour contenter un de vos caprices, pour +vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez +pas!</p> + +<p>—Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; +avez-vous bien besoin de mon amitié?</p> + +<p>—Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé +avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble +de si douces heures d'étude et d'épanchement, et +vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p> + +<p>—Vous savez bien le contraire, André, lui répondit +Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main +qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à +mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque +chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et +soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma +femme...</p> + +<p>—C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, +pour des leçons de botanique et de géographie? Je +ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je +m'engageais au mariage...</p> + +<p>—Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du +monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais +puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi +par amour.</p> + +<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit +à peine..</p> + +<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement +de loyauté romanesque pour un sentiment plus +fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre +mariage était une chose facile et avantageuse à tous +deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir +sans peine. Mais ce mariage sera traversé par +mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de +l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne +vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et +l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous +en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de +tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour +l'autre.</p> + +<p>—Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. +Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement +que je l'aime!</p> + +<p>—Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec +amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon +intention.</p> + +<p>—Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je +suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous +ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon +amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne +me repoussiez pas.</p> + +<p>—Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite +pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour: +vous ne m'en avez jamais parlé.</p> + +<p>—Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais +fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je +n'avais que vous au monde?</p> + +<p>—Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après +un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous +tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour +vous?</p> + +<p>—Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en +demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous +aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et +puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous +ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez +comme moi, sans pouvoir le dire.</p> + +<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite +elle lui dit:</p> + +<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les +premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous +paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites, +que je me suis presque imaginé une ou deux fois que +vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin +et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours +paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer +une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu +vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie +d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p> + +<p>—Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à +votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous +avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais +donc pour rien?</p> + +<p>—Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; +comment voulez-vous que je réponde à cela? je +vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais +le maître autant que la leçon...</p> + +<p>—Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la +science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un +coeur bien calme...</p> + +<p>—Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce +reproche-là. Que vous disais-je donc?</p> + +<p>—Que vous aviez presque deviné mon amour dans les +commencements; et qu'ensuite...</p> + +<p>—Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air +grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, +c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu +et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai +vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées +de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez +mieux connue.</p> + +<p>—Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous +ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que +j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et +que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain, +c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez +pas depuis combien de temps je vous aime, et combien, +sans cet amour, je serais resté malheureux.</p> + +<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif +de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui +peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le +jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la +rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour +elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p> + +<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une +personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu +lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman +qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres +avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies.</p> + +<p>—Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans +votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur +d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus +doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus +beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est +que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure +pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour +n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile. +Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre +ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme +à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, +il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le +jour où vous lui diriez:—J'ai compris.</p> + +<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où +il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la +pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde +nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager +son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p> + +<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je +n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous +de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le +mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez, +mon coeur essaiera de vous répondre.</p> + +<p>—Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, +les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour +recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est +que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou +non.</p> + +<p>—Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous +adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je +demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p> + +<p>—Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p> + +<p>—Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de +raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur +calme que vous craignez de perdre en aimant.</p> + +<p>—Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant +doucement les mains brûlantes d'André; mais je +vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi +qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné; +j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel +parti prendre.</p> + +<p>—Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas +seulement un peu de compassion?</p> + +<p>—Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit +Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p> + +<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque +Henriette rentra.</p> + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la +sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p> + +<p>—C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. +Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans +toute la ville.</p> + +<p>—Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est +pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise +langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie! +quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as +encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se +conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne +souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur +ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis +donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter +quand il parle.</p> + +<p>—C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit +Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras +de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois, +Henriette?</p> + +<p>—Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, +Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer +cela, puisque te voila bientôt marquise.</p> + +<p>—Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, +ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle; +c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si +nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester +amis comme nous sommes.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce +que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce +que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p> + +<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la +rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de +Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en +se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien +avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée +que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre +sans oser parler.»</p> + +<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; +elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les +offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès +d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la +main d'André en signe d'adieu.</p> + +<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? +s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple! +vous ne vous aimez donc pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève +en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en +tremblant malgré lui.</p> + +<p>—Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De +beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p> + +<p>—Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce +que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette +ira le dire demain dans toute la ville!</p> + +<p>—Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera +un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus +de poids à la nouvelle de notre mariage.</p> + +<p>—Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien +signer encore.</p> + +<p>—Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait +dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout +à l'heure?</p> + +<p>—Par amitié seulement, répondit Geneviève en se +laissant embrasser.</p> + +<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine +ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva +dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu +l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet +instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible. +Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard +était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait +pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle +ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle +de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur +la terre auprès de moi?»</p> + +<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, +le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, +ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité +d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées, +à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se +réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus +enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle +et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître. +Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même. +L'enthousiasme d'André, les palpitations de son +coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme, +avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme.</p> + +<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les +paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné, +lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle +désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle +avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont +elle craignait de n'être jamais capable.</p> + +<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève +s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau; +elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde, +qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la +sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le +poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions +en s'habillant le lendemain; et en comparant cette +matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui +avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de +la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce +et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après +tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même +aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il +lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour +me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi +refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il +en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit +mieux juger que moi de l'avenir.»</p> + +<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant +devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité +et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre; +là elle contempla de près ses joues fines et transparentes +comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut +qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle, +mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou +de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir +vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il +faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur +de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il +avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre +lui et Joseph, et tous les autres!»</p> + +<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant +de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées, +et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était +levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans +la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut +tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé +pour l'appeler.</p> + +<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber +son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que +fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève, +crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa +chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier +mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur +d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut +toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait +jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours, +comme les grisettes de L..., avait empêché André +de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette +nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève +devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et +lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en, +lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez +dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La +nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. +Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée +sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à +regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse +rose y était négligemment couchée au milieu des outils +qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et +Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier +avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André +qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans +une sorte d'extase.</p> + +<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. +A quel jeu jouons-nous?</p> + +<p>—Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. +A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée +avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a +chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil +en a coloré les feuilles?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit +Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon +de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a +donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler +et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc +cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p> + +<p>—C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit +André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature +rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle +grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans +l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail! +quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc +pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent +un peu!</p> + +<p>—Les demoiselles de la ville me font présent de leurs +plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec +de la gomme et de la teinture...</p> + +<p>—Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me +le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas +votre bonnet.</p> + +<p>—Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est +en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à +vous en la faisant.</p> + +<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure +une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la +saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand +il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait +ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule +ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p> + +<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. +Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne +s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de +sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève, +disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève +comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent +en secret. Après lui avoir révélé les lois de +l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la +poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer +à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation +fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève +saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour +elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait +souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel. +Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus +belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection, +d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais +cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore +et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle +apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait +plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux +bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme +dans cette âme virginale, et reçut dans son sein +les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p> + +<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux +la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève. +Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et, +au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une +exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe +de joie ou d'approbation.</p> + +<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; +vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre +ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p> + +<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose +la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable +d'idée avez-vous eue là!</p> + +<p>—Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence +que vous y mettez.</p> + +<p>—Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en +suis fort contrarié, au contraire.</p> + +<p>—Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous +ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez +réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André? +n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André +amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue? +est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la +voir?...</p> + +<p>—Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une +franchise un peu brusque.</p> + +<p>—Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends +maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et +je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une +fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste; +mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!... +Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos +galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de +m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est +ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! +Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; +adieu, adieu pour toujours.</p> + + +<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se +promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André. +Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il +passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à +courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de +joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit +un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, +et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le +jardin voisin.</p> + +<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? +Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de +toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p> + +<p>—Certainement, répondit André avec candeur. Quelle +question me fais-tu là?</p> + +<p>—Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, +à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps +d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu +quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui +faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que +tu auras seulement le courage de lui en parler?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de +cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un +petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir +au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p> + +<p>—Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; +mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est +dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton +père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres +enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des +enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras +pas de quoi les élever convenablement, et que la misère +te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira +du coeur?</p> + +<p>—Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera +le courage de supporter toutes les privations, toutes les +souffrances...</p> + +<p>—Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu +parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p> + +<p>—Je l'apprendrai, s'il le faut.</p> + +<p>—Et Geneviève l'apprendra aussi?</p> + +<p>—Je travaillerai pour elle.</p> + +<p>—À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession +tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la +médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques? +Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un +sillon droit avec la charrue?</p> + +<p>—Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je +n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne +suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu +que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p> + +<p>—Essaies-en, et tu verras.</p> + +<p>—Je compte en essayer.</p> + +<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p> + +<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! +s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je +penser que tu prendrais au sérieux la première occasion +de plaisir offerte à ta jeunesse?</p> + +<p>—J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu +croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans +prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais +fait!</p> + +<p>—On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit +Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni +l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde +le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir +d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant, +et voilà tout.</p> + +<p>—Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi +que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable +jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la +moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p> + +<p>—Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y +a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends +rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation. +Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois +plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p> + +<p>—Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez +pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble +là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras, +je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne +de le faire.</p> + +<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution +de son ami; il le quitta pour aller faire la paix +avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André +en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore +tonné.»</p> + +<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des +amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la +passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour +cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il +fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André +renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui +eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore +impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent +de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre +fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour +aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride +de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait +à peine jour, André ne reconnut pas son père au +premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p> + +<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me +semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous +êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter +votre chapeau devant votre père.»</p> + +<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis +lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p> + +<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p> + +<p>—Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un +instant.</p> + +<p>—Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui +ne souffrait pas de réplique.</p> + +<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit +son père jusqu'à sa chambre.</p> + +<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement +sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p> + +<p>—A L..., répondit André timidement.</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p> + +<p>—Où allez-vous tous les matins?</p> + +<p>—Chez Joseph.</p> + +<p>—Où passez-vous toutes les après-midi?</p> + +<p>—A la chasse.</p> + +<p>—D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph +et de la chasse, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Avec votre permission, monsieur le savant, vous en +avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. +Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit +sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier +dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p> + +<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, +rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à +double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la +chasse.</p> + +<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et +finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure +aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer +de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui +donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition +du marquis.</p> + +<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et +rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le +premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit +fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui, +croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa +puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la +tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme +d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se +trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un +se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir +désobéi.</p> + +<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; +et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L..., +quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent +seulement.</p> + +<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui +dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il +faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais +j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p> + +<p>—Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis +d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de +toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p> + +<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à +la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, +et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature +le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent +pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena +dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur +une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure +du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père +le mena voir tondre des moutons.</p> + +<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son +inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant +du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre. +Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne +prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le +hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève, +et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et +de douleur.</p> + +<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous +l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière +supposition avec raison et avec désespoir. Si vous +étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des +nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs +de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque +vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner +les tourments que j'endure! O André! quatre jours +sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!»</p> + +<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation +la consigne de son père, et courut à travers champs +jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées, +les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne +l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant, +il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon +en la serrant contre son coeur.</p> + +<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi +de t'avoir fait souffrir?</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; +quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne +vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment +pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci? +Je vous vois et je remercie Dieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à +André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il +aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni +son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à +Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des +jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de +cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis, +soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille +de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait +à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt +fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du +château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes +de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances +paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua; +il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre +son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le +plongea dans le découragement et l'inertie.</p> + +<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève +toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour +excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il +éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique +à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à +lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin +égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements +et les impatiences de l'amour. Il ferma les +yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six +lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa +journée.</p> + +<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, +fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche +traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter, +comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph +se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix +tremblante l'appela par son nom.</p> + +<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. +Que signifie cela?»</p> + +<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant +dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, +voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p> + +<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle +en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je +suis Geneviève.</p> + +<p>—Geneviève! Au nom du diable! comment cela se +fait-il?</p> + +<p>—Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. +André est sérieusement malade. Il y a trois jours +que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre +qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette +sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer +de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en +heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour +devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi +et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes +son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin +de vous...</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p> + + +<p>—Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en +prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce +que tout cela?</p> + +<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant +autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se +mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents +et jurant contre son domestique et contre lui-même à +chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne +de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève +était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle +était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph +fut attendri.</p> + +<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p> + +<p>—Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p> + +<p>—Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne +se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est +vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en +croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle +avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le, +et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p> + +<p>—Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; +le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p> + +<p>—Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, +je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle +en posant sa petite main sur la main rude du cavalier; +s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon +nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p> + +<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent +malgré lui.</p> + +<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous +souffrirez trop. Venez avec moi.</p> + +<p>—Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p> + +<p>—Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du +diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la +métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer +de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart +d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne +vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour +le quitter et vous ramener avant le jour.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p> + + +<p>—Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends +Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir +ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous, +ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p> + +<p>—Partons, partons vite, dit Geneviève.</p> + +<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle +pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses +bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite +il monta adroitement sans la déranger, et piquant +des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une +petite place, son malheur le força de passer sous un des +six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant +d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui +venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications +un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir +d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement +auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître +Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné +rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en +croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force +de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était +déjà trop loin pour entendre.</p> + +<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait +sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais, +peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans +l'espoir de s'en débarrasser.</p> + +<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p> + +<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre +circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une +semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec +un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose +aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais +elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras +autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un +homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir +si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de +la nuit.</p> + +<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit +Joseph.</p> + +<p>—Certainement, répondit-elle.</p> + +<p>—Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu +haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p> + +<p>—Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p> + +<p>—Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit +Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation +d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié +pour lui...</p> + +<p>—Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez +tout seul, lui demanda Geneviève.</p> + +<p>—Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, +et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p> + +<p>—Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, +nous sommes déjà assez malheureux.</p> + +<p>—Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph +au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes +le dos de ce pauvre François; savez-vous que la +course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie +à pied que de surmener François.</p> + +<p>—Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il +va bien doucement.</p> + +<p>—Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. +Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que +la rivière sera forte.</p> + +<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais +quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, +et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour +garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa +d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux +de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver +ses petits pieds.</p> + +<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; +François commence à perdre pied, et le brave garçon +n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p> + +<p>—Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux +personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais +déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire. +Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite +et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop +sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se +diriger tout seul.</p> + +<p>—Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici +la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le +chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p> + +<p>—Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la +vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p> + +<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, +se mit à la nage et gagna un endroit moins profond +où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles +difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il +avait perdu le gué.</p> + +<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je +ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons +aborder.</p> + +<p>—Allons tout droit, dit Geneviève.</p> + +<p>—Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François +s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais +où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables +d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle +Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à +écrevisses.</p> + +<p>—Retournons en arrière, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous +faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme +en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur; +il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p> + +<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit +distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à +découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller. +Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours +chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, +et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même +les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger +de se noyer au premier mouvement que ferait son +cheval.</p> + +<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; +il ne fait pas chaud ici.</p> + +<p>—Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p> + +<p>—Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, +avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p> + +<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit +de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions +affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe +se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p> + +<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, +Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il +parle de l'autre quelquefois avec André.</p> + +<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa +robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. +François se remit courageusement à la nage, avança +jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur +ses pas.</p> + +<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit +Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p> + +<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué +et parvint glorieusement au rivage.</p> + +<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant +un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la +jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne +put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah! +cette petite jambe!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune +fille.</p> + +<p>—Je dis que François a de fameuses jambes, répondit +Joseph.</p> + +<p>—Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève +avec un accent si sincère et si pieux que Joseph +se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré, +son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser +à sa jambe et sentit comme une espèce de remords +de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p> + +<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph +voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, +et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers; +mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards +et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le +bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p> + +<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? +vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p> + +<p>—Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai +m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je +vous attendrai.</p> + +<p>—Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée +par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque +<i>meneur de loups!</i></p> + +<p>—Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p> + +<p>—Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au +diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le +métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là +n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne +peuvent pas les effrayer.</p> + +<p>—Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai +d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour +de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p> + +<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph +sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes +du pâturage.</p> + +<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir +comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait +jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement +pour moi, mais elle ne le ferait pas de même. +Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p> + +<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au +château de Morand.</p> + +<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie +à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit +auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez. +Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse. +On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la +voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne +pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager +son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il +se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il +lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; +mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait +devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être +cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la +tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant +André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève, +et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes +arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une +masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux +oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres, +et projetait des lueurs obliques et tremblantes +sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la +nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal +d'une certaine impression désagréable en passant auprès +d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se +trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de +ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes +ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique +lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses. +Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux +poétiques; il en rougissait au contraire et cachait +ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, +ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et +surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la +métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i> +apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi +de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les +métairies pour empoisonner les étables et faire périr les +troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque +soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine +qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son +approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui +en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable: +plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle +se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents +qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), +mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement +qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace +de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre +à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf; +mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est +le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le +triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p> + +<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions +effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour +les repousser, du moins il se sentait assez de courage et +le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le +danger.</p> + +<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu +qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui +fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui +une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle +semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper +l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il +vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était +venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui +s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles +de la chapelle.</p> + +<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de +la nef; une croix de bois marquait la place où avait été +l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix; +elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme +un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph +l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève +dans une attitude si calme, et ne comprenant pas +l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu +des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut +comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler +cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph, +Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna +d'un air inquiet.</p> + +<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la +vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant +les mains:</p> + +<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est +mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle +s'appuya en chancelant contre la croix.</p> + +<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut +le sauver encore.</p> + +<p>—Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi +bien la vérité, est-il bien mal?</p> + +<p>—Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du +médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer; +c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et +ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais +que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne +pas souvent.</p> + +<p>—En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, +retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p> + +<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses +mains jointes, dans une attitude de résignation si triste +que Joseph en fut profondément touché.</p> + +<p>—Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un +peu de mieux.</p> + +<p>—Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette +nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier +adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai +pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si +je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien +au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera +perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à +vivre.</p> + +<p>Joseph le jura.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots +elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait +pleurer comme un enfant.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du +manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée; +puis elle pria de nouveau et marcha parmi les +ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph +devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle +avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. +L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui +annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p> + +<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui +permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André +était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de +Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en +songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire +auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors +elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne +pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de +revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint +si forte que les minutes de son impatience se traînèrent +comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, +jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir +de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p> + +<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph +n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne +voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation, +et franchit comme un trait les portes du château +de Morand.</p> + +<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs +étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes. +On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à +personne et semblait voler à travers les cours. La vieille +cuisinière se signa en disant:</p> + +<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit +qui passe.</p> + +<p>—Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé +que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, +nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière, +tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière +et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou +sainte Sylvie qui vient le guérir.</p> + +<p>—M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme +de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p> + +<p>—Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière; +et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail +de la grange.</p> + +<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières +qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette +main invisible qui rapproche les amants, se précipitait, +palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en +eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p> + +<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? +Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher +mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard, +je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle; +pensez-vous que je vous en remercie?»</p> + +<p>Geneviève tomba à genoux.</p> + +<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; +mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu +que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si +vous voulez!</p> + +<p>—Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, +révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou +enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez +de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes +bras?</p> + +<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur +le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; +elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait +pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du +curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du +marquis.</p> + +<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se +mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette +dehors à coups de fouet!</p> + +<p>—Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement +avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p> + +<p>Le marquis recula de surprise.</p> + +<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette +vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la +détester et d'empêcher André....</p> + +<p>—C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux +pas entendre parler à une femme comme vous le faites; +sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre +cela de moi.</p> + +<p>—J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le +marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je +ne la revoie jamais!</p> + +<p>—Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune +fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à +de nouvelles injures.</p> + +<p>—Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, +refusant avec force de se laisser emmener. Ne +lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une +effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a +reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que +je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime +André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable +de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que +vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous +craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai +derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière +fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, +mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant +homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait? +Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce +que je vous demande.</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux +et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du +marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues +baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans +l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, +et cette sublime expression que la douleur donne aux +femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa +que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer +de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher +voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste +envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas +André?</p> + +<p>—Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère +augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération +des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le +pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette +impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas +m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser.</p> + +<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba +dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria +celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête +fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais, +tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses +poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva +Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand, +stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais +Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille +qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant +entre lui et M. de Morand:</p> + +<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous +raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir +de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais +le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter, +fût-ce par mon père! entendez-vous?</p> + +<p>—Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette +scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis, +votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la +volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille +pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec +le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous +aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir +est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder +quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec +cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du +lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit +de mort d'un chrétien.</p> + +<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. +Il était capable de chanter des chansons obscènes au +cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main; +mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village +le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au +monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa +première communion.</p> + +<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous +sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je +lui ferai des excuses demain.</p> + +<p>—Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis +d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à +demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre +ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout +sera fini.</p> + +<p>—Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; +votre fils éprouve réellement du soulagement à +son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu +de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa +situation.</p> + +<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui +avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver +la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de +Geneviève, une expression de joie enfantine commençait +à se répandre sur son visage affaissé. La main de +Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il +eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les +personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore +confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril: +«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait.</p> + +<p>—Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en +prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers +son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée, +moitié heureux, moitié colère.</p> + +<p>—Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en +criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p> + +<p>—C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé +d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade. +Remerciez Dieu avec elle.</p> + +<p>—Geneviève!... dit André en regardant alternativement +le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui, +Geneviève et Dieu!</p> + +<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent +un religieux silence. Le médecin plaça une chaise +derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire +asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps +en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude, +et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa +main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se +retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se +lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la +cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau, +lui adressait avec les yeux et le geste la muette +injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André +retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la +crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible +d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse +veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas +et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là +comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à +s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence +menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de +séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait +rien à son journal, qui avait bien six mois de +date, et de temps en temps tombait dans une espèce de +demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets +et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: +tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval +loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant +lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André +suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et +laissait voir sa jolie petite jambe.</p> + +<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort +pour chasser le démon de la concupiscence des voies +saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, +à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge +du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de +l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux +de deux chats qui guettent la même souris.</p> + +<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la +clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les +feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec +les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir +étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes +et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste.</p> + +<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait +tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété +de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête +auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux, +dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre, +reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, +qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les +séparer.</p> + +<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé +son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble +une consultation à voix basse. Le médecin se leva +sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de +son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha +alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée +pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle +écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné; +puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph +se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il +s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils +et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p> + +<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer +la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait +pu agir trop violemment dans quelques heures sur +les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls. +La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre +fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En +effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et +sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a +demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche +auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu +en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, +et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment +trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie +des causes purement morales; je vous déclare que vous +pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p> + +<p>—Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez +pas que je donne mon consentement au mariage; +j'aimerais mieux le voir mourir.</p> + +<p>—Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; +mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la +violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce +cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p> + +<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre +autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait +osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient +de lui résister. Dans la crainte de perdre son +fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence; +mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève +une haine implacable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. +Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et +tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève. +La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et +quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant +cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa +destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur +que son mariage avec André inspirait au marquis; +elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans +cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; +mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son +amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient +conduite auprès de son lit. La figure, les menaces +et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le +souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était +bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été +injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite +exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain; +elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes +si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se +vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux +et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle +épousait André malgré sa défense.</p> + +<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. +Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André; +elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et +distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la +quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile, +appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans +le coeur de son amant la même incertitude que dans les +événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux +avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et +mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait +déjà du passé.</p> + +<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner +à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient +fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup +d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse +excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la +hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités +du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait +sans la comprendre et la contemplait tout ravi, +comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia +donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur +les dispositions du marquis et sur le caractère d'André. +Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination +de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna +sur ces deux questions si importantes pour elle les plus +cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser +son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, +et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée +en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que +cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre +ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait +dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir +à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui +avait versé dans le coeur.</p> + +<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt +singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une +étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait +parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce +moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour +la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé +entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était +venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle +avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement +au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la +trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son +père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p> + +<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, +la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait +dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph +s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument +que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande +consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son +coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la +cruauté de son père avec désespoir.</p> + +<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p> + +<p>—Et c'est tout?</p> + +<p>—Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié +de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p> + +<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. +Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée +à jamais.</p> + +<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui +mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang; +pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p> + +<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p> + +<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. +André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais +un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais +pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon +sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous +que pour ma propre soeur.</p> + +<p>—Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève +en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà +bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine. +A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce +à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes. +Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès +d'elle, et je vais la rejoindre.</p> + +<p>—Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure +prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse +qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour +combien de temps?</p> + +<p>—Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je +reviendrai.</p> + +<p>—Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André +va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p> + +<p>—Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle +et les yeux levés au ciel.</p> + +<p>—C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. +Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous +le faire mourir de chagrin?</p> + +<p>—A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est +une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade, +qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt, +plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis +vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des +prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis +peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il +m'oubliera.</p> + +<p>—Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph +d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que +je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, +pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas +fâchée contre André?</p> + +<p>—Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève +avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui +faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je +l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui +apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce +malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes +qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que +notre mariage est impossible?</p> + +<p>—Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune +indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer +et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p> + +<p>—C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, +du moins d'après mon conseil.</p> + +<p>—Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les +épaules.</p> + +<p>—Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. +De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables +pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles +n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur +et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et +André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le +braver de loin.</p> + +<p>—C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p> + +<p>—Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à +implorer un homme comme le marquis de Morand, ni +m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je +n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets, +car André ne serait ni tranquille ni heureux après +un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la +douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer +à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps +encore... André n'a contracté aucun engagement envers +moi.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève +se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph, +l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait +de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée; +il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable +pureté.</p> + +<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la +main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni +romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le +savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez... +Je n'ai donc rien à dire...»</p> + +<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque +chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha +à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et +son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta +sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait +en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes +palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa +table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le +fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore. +Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau +sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien +la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir +le bonheur!»</p> + +<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle +vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de +ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait +son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger; +et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette +visite.</p> + +<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, +Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement +une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma +chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à +préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une +chose</i>.»</p> + +<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p> + +<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p> + +<p>—Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à +peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite +n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes +devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les +<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi, +qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André +à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise, +tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à +ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester +avec lui et de me laisser Joseph.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda +Geneviève avec un dédain glacial.</p> + +<p>—Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es +une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas +l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler +les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour +toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu +serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends +tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse +pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à +ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la +peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant, +et mes yeux valent bien les tiens...</p> + +<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules +et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua +Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus. +Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois +galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de +toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici +demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme +il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous +ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de +croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph +Marteau... Mais sache que ce galant aura avec +lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée +du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu +parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en +soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore +le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir +de pis-aller.</p> + +<p>—Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près +de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même, +et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un +air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus +qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma +porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne +de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph +Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée +sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, +je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les +murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi; +sortez!</p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, +et sa tête frappa rudement contre le pied de sa +chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite, +se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux +et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer, +elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève +le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et +au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p> + +<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse +soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur +et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle +et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p> + +<p>—Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit +Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle +crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment, +ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais! +Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme +tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. +Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que +pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois +rien!...</p> + +<p>—Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève +en souriant tristement.</p> + +<p>—Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que +tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il +est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de +toi...</p> + +<p>—De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p> + +<p>—Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies +pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, +tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors +du pays?</p> + +<p>—Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; +aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas +manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de +Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons +de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p> + +<p>—Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma +pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment +sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux +pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin +tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien.</p> + +<p>—Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton +amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je +t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance; +que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p> + +<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! +c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il +m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré +toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois! +qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà +qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite +promenade que vous avez faite ensemble au clair de +la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph +n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve +qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, +Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je +me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais; +c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...» +et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte +que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre +Geneviève.</p> + +<p>—Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui +ferai certainement des reproches pour le beau service que +m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. +En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi +l'écritoire, Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p> + + +<p>—Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, +dont les yeux étincelèrent.</p> + +<p>—Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais +rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et +c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne +pas la lire avant de la lui donner.</p> + +<p>—Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p> + +<p>—Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; +il te le dira, j'y consens.</p> + +<p>—Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas +confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder +un secret?</p> + +<p>—Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en +commençant sa lettre.</p> + +<p>—Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant +d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour +avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu +trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui +suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée, +tu ne la liras pas.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit +Geneviève écrivant toujours.</p> + +<p>—Non, certes; mais enfin c'est une commission bien +singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable +à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant +une lettre de toi? une lettre!...</p> + +<p>—Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une +lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi +d'un papier plié?</p> + +<p>—Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens +et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour. +De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p> + +<p>—En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, +mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce +billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi. +Adieu!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p> + +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle +fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André +aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme. +«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées, +la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous +admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous +allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents: +parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous +avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p> + +<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait +donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien +douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle. +J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez +fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. +Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me +suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait +donc aussi changer mon sort!»</p> + +<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre +et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût +vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste, +et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret +favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en +vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur +sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des +atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans +tacher sa joue ni plisser son front.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, +tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le +pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son +départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps +vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant +secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant +au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir +d'une espérance morte à jamais pour elle.</p> + +<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance +et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. +En voyant la signature de Geneviève, il se troubla, +eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut +deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette, +il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier +de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans +songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce +vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence +de Geneviève, que quelques feuilles de roses en +baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les +eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les +froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant. +Puis il courut seller son cheval et partit pour le château +de Morand.</p> + +<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p> + +<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant +brusquement dans la chambre d'André. André devint +pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre +à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à +l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, +et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé +et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se +souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements +que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une +manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il +se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la +lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table. +André lut:</p> + +<blockquote><p> +«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai +partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne +vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir, +et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que +ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été +obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put +venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez +les instructions que je vous ai données hier, habituez-le +peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer +à moi. Dites à son père que je le supplie de +traiter André avec douceur, et que je suis partie pour +jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la +sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, +elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse; +sachez, par mon exemple, combien il est +affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout +sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois +de Geneviève.» +</p></blockquote> + +<p>—Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité +qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p> + +<p>—Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable +m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce +n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute, +André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser +Geneviève?</p> + +<p>—Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p> + +<p>—Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? +as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance +de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta +fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre +maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans +l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous +deux?</p> + +<p>—Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. +Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais +de moi-même le jour où je chercherais à en faire +ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p> + +<p>—Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est +pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort +pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de +monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette +fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons +Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras +chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis, +dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement +son consentement... ensuite nous verrons +venir.</p> + +<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis +prêt.»</p> + +<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et +revint.</p> + +<p>—Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as +parlé de ton projet?</p> + +<p>—Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en +ai jamais parlé.</p> + +<p>—Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? +Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p> + +<p>—Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme +est mon père quand on l'irrite?</p> + +<p>—André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, +tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer +à toi.</p> + +<p>—Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je +suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage +dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que +je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir +vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé +comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. +Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p> + +<p>—Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève +pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade +pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton +père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou +te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de +lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une +honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je +vous demande respectueusement votre approbation, et +je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon +bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami; +si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis +manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes +riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. +Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on +parle ou qu'on écrit.</p> + +<p>—Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai +la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un +domestique après notre départ. Va préparer le char à +bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p> + +<p>—Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, +cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir +clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi +envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment +et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier +une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, +il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il +ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation +d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette +de roman.</p> + +<p>—Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de +temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose +au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je +n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée +Geneviève.</p> + +<p>—Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je +dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître +singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même; +pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut +que je te dise tout.</p> + +<p>—Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes +et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p> + +<p>—Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison +pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle +de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie +de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as +bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je +sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. +Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi, +je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais +ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à +présent que le jour de sa première communion.</p> + +<p>—Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon +âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier +regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p> + +<p>—Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. +Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une +heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de +réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour +sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit!</p> + +<p>—Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende +si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. +C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour +depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai +peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon +devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, +désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses +pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je +suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu +peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais +ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront +à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque +à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel +il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève. +Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman. +C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement +de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la +séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et +n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère +était un singulier mélange de ruse et de loyauté. +Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait +de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le +rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit +André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence +dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier +un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme +moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter, +elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux, +André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André +sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il +sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des +femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de +l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il +sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que +j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance. +Ce serait mal.»</p> + +<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, +après avoir passé en un jour par les sentiments les +plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la +réconciliation d'André avec Geneviève.</p> + +<p>—Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme +à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, +aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes +ordres.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, +si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève. +Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son +consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai +tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons +sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement +avec lui.</p> + +<p>—Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? +dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes +que de parler à mon père.</p> + +<p>—Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il +te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous +les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir +vigoureusement.</p> + +<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à +nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit +crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p> + +<p>—Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis +impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement? +Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre +honteux.</p> + +<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,» +répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première +fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son +père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa +André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses +veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent +le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre +de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le +blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p> + +<p>—Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment +de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer +que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et +que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien +m'accorder votre consentement...</p> + +<p>—Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se +contenant un peu, que ferez-vous?</p> + +<p>—J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux +étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le +lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis +d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je +vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici +à un an?</p> + +<p>—Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, +car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste +et insensée.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que +les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus +hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux +et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser +un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire +bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner +à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p> + +<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des +dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions +en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu; +pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme +vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort +si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour +vous laisser la liberté d'épouser une...»</p> + +<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre +injurier Geneviève. Le marquis le retint par le +bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations. +Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien +une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui +présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude +les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus +simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en +des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon +qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand +vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif +et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut +vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité +que de se charger de vous. Je trouvai enfin +une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous +emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre +araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre +dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur +mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, +une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la +première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis +tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient +deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie; +mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet +avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins. +Je vous gardai à la maison pendant les années où +un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre +les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez +pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir +ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était, +ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus +laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût +pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour +ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait +ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me +suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer +des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez +des convulsions!»</p> + +<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions +de son père des explications fort prosaïques. Sans parler +des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient +pas uniquement attribués à la tendresse paternelle, +il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume +de passer les nuits dans la plus grande agitation +quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux +fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en +tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail, +André avait souvent fait, dans son enfance, le rude +essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p> + +<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant +ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié. +Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant +sa déclamation.</p> + +<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, +empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper +les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite. +Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de +Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui +tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. +André retrouva, comme par enchantement, le peu +de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en +déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la +justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une +résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu +vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait +trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre +une lutte quelconque.</p> + +<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai +entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela +s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est +prêt; partons.»</p> + +<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le +temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un +coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et +André, tout tremblant, songeait à la première journée +qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et +qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p> + +<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, +à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche. +Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un +cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il +préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et +André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils +aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée +sur ses mains et le corps penché sur une table. André la +reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour +d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une +mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et +qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à +la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait +dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André +sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança +et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna +aux caresses de son amant, tandis que Joseph, +ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère, +donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la +cendre du foyer.</p> + +<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André +appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté +de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa +silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les +grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie +de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour +boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, +ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul +voyageur de la patache.</p> + +<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être +connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour +avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie; +jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il +ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un +dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie +d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison +d'événements d'une manière étrange et ridicule. André, +toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que +de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux +pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, +approuva toutes les observations de Geneviève, et décida, +en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret, +tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait +chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par +lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès +du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches +légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien +dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces +moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance +d'André à persuader son père; elle ignorait que +cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait +pas se ranimer.</p> + +<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles +de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous +les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son +père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre +le résultat de ces tentatives pour prendre un parti. +Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, +fit faire une première sommation à son père et partit +pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia +de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près +d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il +eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier +acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. +Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; +elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir +pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva +un peu de ressentiment contre son amant et ne put se +défendre de l'exprimer.</p> + +<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours +voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as +jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me +voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache, +il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la +piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, +c'est se condamner dès cette vie aux tourments de +l'enfer.»</p> + +<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que +d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de +la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice, +dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus +que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à +genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations +de Geneviève.</p> + +<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était +femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux +grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur +parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour +appui un amant plus courageux qu'elle.</p> + +<p>—Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, +tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour +moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais +cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me +semble que j'en suis capable et que ma destinée était de +faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber +dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je +vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche +que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; +crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente +demain.</p> + +<p>—Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il +tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait +à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage +surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces +moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait, +et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances +continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation +de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence +de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière, +qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève +ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les +calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une +publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le +nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité +de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses +fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais +qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est +deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des +fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André +moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; +mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra +sérieusement.</p> + +<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable +autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite +de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre +à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus +dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette +reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers +sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement +était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme +assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon +et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève +de menaces ridicules. La malheureuse enfant +perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue +jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; +elle passait les nuits dans une solitude effrayante; +son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de +fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis +qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses +cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée +de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid +de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva +évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina +à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: +elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève +ni André, qui était réduit au même dénûment, +n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André +l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité +d'un frère?</p> + +<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu +de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; +il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux +épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi +sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était +passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait +indifférente et presque insensible à ses caresses. +André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments +d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et +rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur +palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion +longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le +feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par +un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque +nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante +mais chaste encore.</p> + +<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes +et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la +sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel +amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la +nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté +d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux +brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du +moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps +contre lui-même; il succomba, et Geneviève +avec lui.</p> + +<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla +qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes +arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant +son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes +et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle +lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et +avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne +pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens +sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle +connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe +de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il +était capable de se donner la mort.</p> + +<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de +tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit +qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour +en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement; +mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami +précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, +mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses +bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble +sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir +était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui +de l'entier abandon.</p> + +<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; +alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations +de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée +sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau +nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la +mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et +commis en secret comme une faute.</p> + +<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, +et surtout la grossesse de Geneviève, mettait +André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève +s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et +d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas +mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que +je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a +entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je +suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent +pour s'enrichir.»</p> + +<p>André voyait les souffrances et les privations que la +misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les +scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation +de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était +pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis +tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; +il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus +terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion +de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre +Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la +peine un misérable emploi dans un collège. André était +instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>. +Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, +en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à +une position meilleure et plus honorable. Ce métier +de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une +répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent +l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible; +il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit. +Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques +de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait +le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le +renvoya.</p> + +<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, +chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle +André avait accepté d'abord les secours de son ami, +avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y +opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim +et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait +aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre +une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments, +assez de remords le déchiraient; elle essaya de le +consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle +en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme +n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne +pour aider à supporter les maux immenses que +l'amour a fait accepter.</p> + +<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et +abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus +quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit +sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant +le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports +directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci +s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de +lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra, +se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque +chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. +Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des +circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête +aux pieds pour s'en emparer.»</p> + +<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait +à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en +l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré +dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon +d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur +paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie +de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement +les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les +larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes, +et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes +journaliers.</p> + +<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi +fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu +de rien.</p> + +<p>—Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit +M. de Morand.</p> + +<p>—Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par +ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me +dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p> + +<p>—Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous +en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas +beaucoup de peine.</p> + +<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il +savait parfaitement prendre quand il voulait.</p> + +<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne +peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous +ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut +que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu +à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais +tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut +que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je +misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner +une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne +se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme +on dit.»</p> + +<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le +marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph; +mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise +et de mécontentement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez +avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner +quelque chose, quand c'est moi qui...</p> + +<p>—Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit +Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi +vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner +un ami sans l'interroger.</p> + +<p>—Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, +quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené +mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche +de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne +revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous +pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir? +N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet +honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez +un peu votre conscience; elle vous dira que je +devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la +tendez.</p> + +<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un +effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p> + +<p>—Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, +marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de +nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce +que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre +char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli +mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers +le fils.</p> + +<p>—Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant +les épaules.</p> + +<p>—Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie +sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable +et de l'insolente ironie de votre fils durant cette +dernière explication que vous eûtes ensemble?</p> + +<p>—Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si +têtu, répondit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé +toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux +jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à +vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir +de la passion...</p> + +<p>—Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? +il me l'a dit assez clairement, je pense.</p> + +<p>—Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que +cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. +Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement +je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais +le tromper, lui faire croire que nous courions après +sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il +se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais +il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs +menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se +mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus +une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir +à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez +vigoureux...</p> + +<p>—Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, +mais que cette dernière impudence de Joseph commençait +à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner +une chiquenaude à une mouche.</p> + +<p>—Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, +que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les +hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous +souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si +violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui, +certes, n'êtes pas une femmelette?</p> + +<p>—Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p> + +<p>—Oh bien! moi, précisément par la même raison, je +me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. +Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller +voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. +Est-ce là la conduite d'un traître envers vous, +voisin?</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, +vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p> + +<p>—Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria +Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au +bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur +imposture.</p> + +<p>—Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu +employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché +de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras +et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les +affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse +guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, +et je te vois d'ici.</p> + +<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla +d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables +qu'il avait fait son possible pour ramener André +au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un +lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère +opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise.</p> + +<p>—Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air +stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous +ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en +diable!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; +mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle +désobéissait de plus belle.</p> + +<p>—Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; +il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une +scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous +doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et +voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer.</p> + +<p>—Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les +poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment +tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime +avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes +le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au +mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable +la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances, +j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais +cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p> + +<p>—Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre +vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie +d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette +pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler +aussitôt qu'André a été rendormi?</p> + +<p>—Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p> + +<p>—Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je +lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne +ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après +tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de +bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; +mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que +vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. +Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui +menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée +de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous +saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à +empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais +conseils.</p> + +<p>—Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. +Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât +du nouveau?</p> + +<p>—Il y a des choses que le caractère le plus ferme et +l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, +dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux +enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des +parents!</p> + +<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui +préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était +flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement +abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença +à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour +de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. +Il se promit de profiter de la terreur cupide du +marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il +s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre +qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le +rôti.»</p> + +<p>—C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en +examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas +trop de compliments, car c'est votre bien que je vous +rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p> + +<p>—En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent +de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a +pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en +a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans +plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. +Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver +un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p> + +<p>—A qui le dites-vous?</p> + +<p>—Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour +ces malheureux lièvres. L'un disait:—Il se ruine, il +fait des folies; l'autre:—Il a perdu la tête; jamais lièvres +ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux; +ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +—Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il +fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le +serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me +soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre +sur nos guérets.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en +balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles; +est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que +le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me +dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p> + +<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis +triomphant.</p> + +<p>—Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu +sur la commune?</p> + +<p>—Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. +Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera +pas.</p> + +<p>—Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p> + +<p>—Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois +dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement; +je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit +être pleine.</p> + +<p>—Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres +du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se +frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré +sur la mère?</p> + +<p>—Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. +Ah! par exemple, nous lâcherons quelques +coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois, +quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à +leur tour.</p> + +<p>—Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions +un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager, +on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de +Morand.</p> + +<p>—Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; +rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en +salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront +malades de colère et d'indigestion.</p> + +<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph +arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le +fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente +vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui +savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, +et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé +à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en +feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau. +Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial +de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis +l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du +voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des +terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de +même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en +lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria +le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de +son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela +d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre +complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p> + + +<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait +le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux +agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, +Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé +d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce +de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? +c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera +à couvert du soleil.»</p> + +<p>—Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies +cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une +expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé +pour la première fois dans nos terres.</p> + +<p>—Comme cela, s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom +anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler. +La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à +notre société départementale (dont tu sais que je suis le +doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains.</p> + +<p>—Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. +Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs +en France qui sachent comme vous retourner +une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer. +Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui +qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre +pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains. +Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu; +il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est +entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille +coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p> + +<p>—Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché +des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention. +Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté +l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une +paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce +poil, et cette mine!</p> + +<p>—-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois +cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois +de fourrage l'année dernière.</p> + +<p>—Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, +voisin?</p> + +<p>—Foi de marquis?</p> + +<p>—C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux +de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans +mon petit domaine de Granières.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p> + + +<p>—Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de +t'en servir.</p> + +<p>—Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette +terre-là auparavant?</p> + +<p>—Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces +vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme, +de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p> + +<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant +un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie +prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de +maître!»</p> + +<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: +il tressaillit.</p> + +<p>—Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, +qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher +chicane sur quoi que ce soit?</p> + +<p>—Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se +ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau +d'une propriété comme la vôtre.</p> + +<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph +avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment +un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons +touffus d'un pâturage.</p> + +<p>—Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre +vierge de culture où depuis un temps immémorial les +troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime +pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne +veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur +épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi, +je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les +moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. +J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et +l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les +métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils +m'obéissent.</p> + +<p>—Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent +assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans +toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais +est-ce de la bonne terre?</p> + +<p>—Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais +rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de +paille.</p> + +<p>—Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds +de haut.</p> + +<p>—Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier +blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons, +aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p> + +<p>—Diable! mais c'est une dépense que de retourner un +pâtural comme celui-là.</p> + +<p>—C'est une dépense qui prend trois ans du revenu +de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour +améliorer mon bien.</p> + +<p>—Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est +coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera +bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains +habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à +quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p> + +<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque +temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p> + +<p>—Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin +d'un air soucieux.</p> + +<p>—Que trop! répondit Joseph avec une affectation de +tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq +minutes de marche, que son héritage maternel est peu +de chose.</p> + +<p>—Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles +cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus +pur et le plus soigné!</p> + +<p>—Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit +Joseph; des bâtiments tout neufs!</p> + +<p>—Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p> + +<p>—Le bétail superbe! reprit Joseph.</p> + +<p>—La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée +mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté +cinquante francs par tête.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, +reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous +la main: votre château est planté là; d'un côté les bois, +de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux, +pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, +pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un +avantage, cela!</p> + +<p>—Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de +faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est +venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. +Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans +le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais. +Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait +qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y +avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, +pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait +de mon grenier à son champ comme de ma chambre +à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique +du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle +m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son +portrait.</p> + +<p>—Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y +prenez garde, voisin!</p> + +<p>—Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde +avec les sacrées lois que nous avons?</p> + +<p>—Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p> + +<p>—Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et +gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me +semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui +ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui +vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur?</p> + +<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout +de bon; il le fit passer habilement par un crescendo +d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes +les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le +pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. +Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire +dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué +à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de +revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau +dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous +soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p> + +<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p> + +<p>—Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours +assez pour vivre: me voilà vieux.</p> + +<p>—Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p> + +<p>—Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours +moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes +bergères quand je serai content d'elles.</p> + +<p>—Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez +le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap +fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la +main ne pèse pas les dons.</p> + +<p>—Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de +dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la +table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier +de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois +de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans +compter les plats.</p> + +<p>—Mes gaillards de voisins font pourtant diablement +attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils +veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de +la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p> + +<p>—Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! +<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme +dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon +bidet à deux fins vous suffit.</p> + +<p>—Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas +deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p> + +<p>—Mais votre gros cheval?</p> + +<p>—Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu +pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p> + +<p>—Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons +à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par +an?</p> + +<p>—Qui se consomment dans la maison, sans compter +le vin d'Issoudun.</p> + +<p>—Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; +vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le +reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous +fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p> + +<p>—Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai +pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A +mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses +privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans +toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui +appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en +penses-tu, Joseph?</p> + +<p>—Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre +vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre +par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès +de vous.</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer +avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je +lui pardonne tout.</p> + +<p>—Généreux père! je vous reconnais bien là; mais +qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme! +c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler +si j'allais le lui proposer.</p> + +<p>—Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? +dit le marquis en frappant du pied.</p> + +<p>—Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, +je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et +de son piaillard d'enfant.</p> + +<p>—Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards +de serpents! en voilà bien d'une autre!</p> + +<p>—Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce +que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p> + +<p>—Ah! grosse seulement?</p> + +<p>—L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André +est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre, +chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur +son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa +famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, +il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p> + +<p>—Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement +Joseph.</p> + +<p>—Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait +fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est +toute en sa faveur.</p> + +<p>—Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p> + +<p>—Je n'en suis que trop sûr.</p> + +<p>—Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la +femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et +vous aurez bien raison!</p> + +<p>—Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans +mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille +de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent +comptant, et ils vous laisseront en repos.</p> + +<p>—De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je +le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce +pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, +les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà +dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs +à la maison.</p> + +<p>—Moi, je vous conseille de courir les chances du +procès.</p> + +<p>—Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu +me faire damner aujourd'hui?</p> + +<p>—Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là +vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p> + +<p>—Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi +s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce +soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque +proposition de ma part.</p> + +<p>—Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez +vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de +jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. +En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, +ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en +remontrer.</p> + +<p>—Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit +le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement. +Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et +à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et +tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il +ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un +abandon de son héritage maternel.</p> + +<p>—Vous êtes un bon père, marquis, et certainement +je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André, +qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une +exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera +une pension.</p> + +<p>—Une pension! jour de Dieu!</p> + +<p>—Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p> + +<p>—Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! +Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de +donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les +saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de +ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p> + +<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut +avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une +espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait +le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle +tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus +grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du +marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, +et en lui promettant de porter sa généreuse proposition +aux insurgés.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le +coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter +une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent +pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et +contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle +de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation +ou par étourderie; il entendit Geneviève qui +parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de +vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage; +mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi. +J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien +avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. +Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en +remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, +épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p> + +<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et +tremblante.</p> + +<p>—Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en +s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père; +le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut +vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p> + +<p>—Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous +pas? comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens +de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p> + +<p>—Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; +grâce à vous, je mourrai tranquille.</p> + +<p>—Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion +qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de +cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p> + +<p>—Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, +du côté des <i>Couperies.</i></p> + +<p>—Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p> + +<p>—Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes +si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p> + +<p>—Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; +je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p> + +<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux +que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et +son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser, +lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer +avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph +fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il +envisageait sa position et la pauvreté où se consumait +Geneviève.</p> + +<p>—Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que +l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale, +mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant +qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter +cette première proposition de ton père sans arracher de +son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire +au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est +possible.</p> + +<p>—Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir +recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu +ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr +si je viole sa défense.</p> + +<p>—Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement +mes démarches et me laisser faire.</p> + +<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son +ami, trop faible pour combattre son père et trop faible +aussi pour empêcher un autre de le combattre en son +nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et +le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager +son contentement, et s'endormit fatigué de la vie, +comme il s'endormait tous les soirs.</p> + +<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir +le marquis. Une foire considérable avait appelé le +seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne +revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma +dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de +ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de +la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint +s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front +avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas +fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur +une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée +sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq +ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec +une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla, +relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme +il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, +qui attendait son retour depuis plusieurs heures, +et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais +cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant +amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un +boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé, +terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p> + +<p>—Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p> + +<p>—Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants +ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; +c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr; +tiens, lis.</p> + +<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture.</p> + +<blockquote><p> +«MONSIEUR,</p> + +<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris +avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement +de notre amour, et que vous tendiez les bras +à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer +une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les +jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter +cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien +mon respect pour vous est sincère et désintéressé. +Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa +soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi +d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer +à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je +vous demande.</p> + +<p>Votre respectueuse servante, +GENEVIÈVE.» +</p></blockquote> + +<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, +pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de +réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André +dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p> + +<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire +oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient +effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois +ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures +dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement +à souper, devint tendre et paternel, et prétendit +qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p> + +<p>—Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment +Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu +que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre +à parler?</p> + +<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, +et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et +agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire +galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir, +M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, +alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les +gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au +milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence. +Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. +André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était +absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les +embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement +froids. La douce figure de Geneviève, son air +souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine +impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put +s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il +n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les +cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli. +Le jeune couple fut installé au château assez +convenablement, et richement en comparaison de l'état +misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire +beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et +céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. +Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et +découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite +sordide du père le révoltait, la résignation indolente +du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire +et boire le vin du marquis.</p> + +<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers +moments de satisfaction d'un côté et d'allégement +de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé +à ne rien craindre de la part de son fils, et André +à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle +qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis +était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. +Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait +croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas +tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, +et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, +refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement +que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût. +Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait +une contradiction évidente dans les manières de Joseph +avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter +André pour qu'il signât un désistement complet de la +gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné +de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se +disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et +ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de +me dépouiller.»</p> + +<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance +dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima, +et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une +grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait +la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction +d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses +soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses +paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à +aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée +Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p> + +<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire +à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en +aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux, +elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle +supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et +l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques +francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André +à son secours et lui demanda aide et protection. André, +pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p> + +<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle +ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa +délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée +pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire +nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en +créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait +vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se +soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison +dans toutes les fibres de son coeur.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p> + + +<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de +la vie par un renoncement volontaire et complet à toute +espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et +le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère. +Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et +de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là +n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que +celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle +était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait +avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu +une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise +plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement +de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli +pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait +vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante +d'André; mais à la première occasion elle avait découvert +qu'elle s'était trompée.</p> + +<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non +comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus +jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance +en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à +n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta +dans cette solitude intellectuelle; mais son corps +s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas +souffrir longtemps.</p> + +<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la +perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait +à cet état toutes ses indispositions et toutes ses +tristesses.</p> + +<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait +délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait +mère.</p> + +<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à +l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari. +Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des +maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une +existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement +personnel, elle décida en elle-même que le moment du +courage et de la fermeté était venu.</p> + +<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son +père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas +d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite, +lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension +à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour +quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique.</p> + +<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que +lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en +occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas. +Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle +lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis +espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à +un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer +à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui +en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices +possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; +car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à +celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller +son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et +de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père +ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: +le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. +Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable +et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait +écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se +laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève +avait supporté les premières avec résignation; elle répondit +aux secondes par une seule parole de ce froid mépris +qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière +incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant +épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, +leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant, +André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne +n'était plus violent que lui quand une forte commotion +le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là +il perdait absolument la tête et devenait furieux. +A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le +bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante +s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur +elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était +ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, +et de l'autre le frappa à la poitrine.</p> + +<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement +d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait +contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée +par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez +profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton +père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une +voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p> + +<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux +de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de +trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève +lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était +couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était +dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda +son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce +qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur +n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un +repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; +à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait +pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p> + +<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il +embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait +la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes +gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle. +André eut, pendant trois jours, un tremblement +nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement +ses manières accoutumées, mit sa servante à la +porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève; +mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là +dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces +douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p> + +<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir +et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena +dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant +est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi +je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit +qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; +vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme +au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes +de délivrance.</p> + +<p>—Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, +et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. +J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec +moi.</p> + +<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit +plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil; +mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des +fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures +entières à les contempler d'un air heureux, et personne +ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là. +Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; +elle demandait en grâce à être seule; alors il lui +semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait +doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait +vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière +étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous +ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai +vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous, +parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand +j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien +souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage, +et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a +souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne +rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. +Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore +sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon +tombeau, ô mes chères amies!»</p> + +<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage +d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, +lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son +calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te +courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de +cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, +inutile et précieux.»</p> + +<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter +presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait +riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les +arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et +savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André +une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours +calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite +chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses +maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de +science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son +imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans +l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André +de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler, +que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle; +alors elle le traitait avec une ineffable tendresse, +et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées +à la mémoire du passé.</p> + +<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, +et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa +conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son +coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p> + +<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de +lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut +apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et +voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, +donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en +espère; le moment de souffrir et de mourir est venu: +puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!» +Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le +fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour +du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne: +Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je +pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.» +Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle +était raide et froide.</p> + +<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta +femme.</p> + +<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était +morte.</p> + +<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas +la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. +On les voit souvent se promener ensemble le long des +traînes. André marche lentement et les yeux baissés, +quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu +doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir +contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais +de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères +et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement, +c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant, +aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments +où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et +plus profonde que celle d'André.</p> +<br><br><br> + +<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431-h.htm or 13431-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/13431-h/illustrations/Image1.png b/13431-h/illustrations/Image1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1b6a4e --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image1.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image10.png b/13431-h/illustrations/Image10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8053116 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image10.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image11.png b/13431-h/illustrations/Image11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b7aecf7 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image11.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image12.png b/13431-h/illustrations/Image12.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..54f4baa --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image12.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image13.png b/13431-h/illustrations/Image13.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a3f074c --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image13.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image14.png b/13431-h/illustrations/Image14.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9bf6f9b --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image14.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image15.png b/13431-h/illustrations/Image15.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..705e342 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image15.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image16.png b/13431-h/illustrations/Image16.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8355669 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image16.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image2.png b/13431-h/illustrations/Image2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2a3e5f4 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image2.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image3.png b/13431-h/illustrations/Image3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef2d6a5 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image3.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image4.png b/13431-h/illustrations/Image4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..374aaf4 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image4.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image5.png b/13431-h/illustrations/Image5.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bea5f86 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image5.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image6.png b/13431-h/illustrations/Image6.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e9e46cd --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image6.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image7.png b/13431-h/illustrations/Image7.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b0b852e --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image7.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image8.png b/13431-h/illustrations/Image8.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..12fc714 --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image8.png diff --git a/13431-h/illustrations/Image9.png b/13431-h/illustrations/Image9.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e70541c --- /dev/null +++ b/13431-h/illustrations/Image9.png diff --git a/13431.txt b/13431.txt new file mode 100644 index 0000000..35ab163 --- /dev/null +++ b/13431.txt @@ -0,0 +1,7415 @@ +The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration] + +ANDRE + + + +NOTICE + +C'est a Venise que j'ai reve et ecrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une etroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout a cote du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaitre quasi personne. J'ecrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'ecrire +_Jacques_ dans cette meme petite maison. J'en etais attristee. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et a Venise. Si mes +enfants eussent ete en age de me suivre a Venise, je crois que j'y eusse +fait un etablissement definitif, car, nulle part, je n'avais trouve +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi completement ignoree. Et +cependant, apres six mois de cette vie, je commencais a ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-meme. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andre_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvriere, grande, +blonde, elegante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +etait petite, rondelette, pale, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eut le parler plus lent. Je n'etais pas +somptueusement logee, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me derangerent donc beaucoup: mais je +finissais par les ecouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer a comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait a +saisir les rapides elisions. Peu a peu je les ecoutais aussi pour +surprendre dans leurs commerages, non pas les secrets des familles +venitiennes qui m'interessaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cite, qui n'est pareille a aucune autre, et ou il +semble que tout dans les habitudes, dans les gouts et dans les passions, +doive essentiellement differer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasee sur le premier etonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des reflexions et des +appreciations identiquement semblables a ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces francaises. Je me crus a La Chatre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camelias en serre dans l'air tiede des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les memes +vanites, les memes graces, les memes forces, les memes faiblesses que +les fieres et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'etait meme bonhomie, meme parcimonie, meme finesse, meme +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'etait encore comme chez nous, et je m'ecriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo e fatto come la nostra famiglia_. + +Reportee a mon pays, a ma province, a la petite ville ou j'avais vecu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient a l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins +frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je revai la aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumes, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimee autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochees au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquee et la plus paresseuse des fictions. Ces +types etaient tout aussi venitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie exterieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours a peu pres le meme, et la femme encore plus que l'homme, a +cause de la tenacite de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, la par generosite, ici par stoicisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage a personne; et +si le present n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien a +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaitre que parmi ces gens-la on rencontre parfois des +caracteres solidement trempes et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait debattu en vain contre sa nature +epaisse, s'il eut succede paisiblement a ses ancetres, s'est fort bien +trouve de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel etait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignee, et pourtant s'estimait heureux et fier de posseder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aieux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit heritage; il y vivait comme un veritable laird ecossais, +partageant son annee entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait a personne des soucis de la propriete. Il etait a lui-meme son +majordome, son fermier et son metayer; meme on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrees +menacees par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rateau plante en +terre, donner de l'aisance aux courroies elastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffles et ruisselants +de sueur, se montraient alors empresses, facetieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de depense que l'eau de pluie +n'eut cause de degats sur sa recolte. + +Malgre ces petites inconsequences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activite. Il mettait de cote chaque annee un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hetre et de chene noir. Du reste, sa maison etait honorable sinon +elegante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin genereux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien evides au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses pres paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du chateau et de la ferme ne fussent +ni bien tracees ni bien gardees, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumees au salon, que la saine odeur des etables +penetrat fortement dans la salle a manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait etre douce, active, facile et sage derriere les vieux +murs du chateau de Morand. + +Mais Andre de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphere de cette +existence, qui convenait si bien aux gouts et aux facultes de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupes d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: "A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver a ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner a ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?" Toutes ses idees tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses desirs se brisaient a des obstacles grossiers, insurmontables. Il +eprouvait le besoin de posseder ou de sentir tout ce qui etait ignore de +ses proches; mais ceux dont il dependait ne s'en souciaient point, et +resistaient a sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son pere s'etait decide a lui donner un precepteur, c'avait ete +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'education. Soit disposition inveteree, soit l'effet du desaccord +etabli par cette education entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractere d'Andre etait devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait ete maladive et taciturne. Dans +son age de puberte, il se montra melancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffees, et +tomber tout a coup sous le poids du decouragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eut voulu voyager, changer d'atmosphere et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activite qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidite vague et febrile qui +exagerait l'avenir a ses yeux. + +Mais son pere s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eut developpe et dirige +cette faculte chez le marquis de Morand, il fut devenu peut-etre un +caractere eminent; mais, ne dans les jours de l'anarchie, abandonne ou +cache parmi des paysans, il avait ete eleve par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il etait doue lui avait appris a se +contenter de sa destinee et a s'y renfermer; la force de sa volonte, la +persistance de son energie, l'avaient conduit a en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forcait a l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mepris intellectuel. Son +entetement ferme, et quelquefois revetu d'une certaine dignite +patriarcale, avait rendu les volontes souples autour de lui; et si la +lumiere de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait etouffee +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de duree. + +Andre tenait peut-etre de sa mere, qui etait morte jeune et chetive, une +insurmontable langueur de caractere, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces recriminations et de ces lecons dures dont les +hommes peu cultives sont prodigues envers leurs enfants. Il possedait +une sensibilite naive, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches meme injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rebellion, mais il etait +inhabile a la resistance. Sa bonte naturelle l'empechait d'aller en +avant. Il s'arretait pour demander a sa conscience timoree s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontes exterieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +etait son plus grand defaut; la chaine d'airain de sa volonte devait +toujours se briser a cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et meme offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Egoiste et +resserre dans sa logique naturelle, il s'etait dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus a la surete +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accorde un +instituteur a son fils, ce n'etait pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il etait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, a la condition toutefois, bien signifiee au survenant, +d'aider de tout son pouvoir a l'autocratie paternelle; et le precepteur +intimide tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tache facile a remplir avec un temperament doux et +maniable comme celui du jeune Andre; et le marquis, n'ayant pas +rencontre de resistance dans tout le cours de cette delegation de +pouvoir, ne fut pas trop choque des progres de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retire, le jeune homme devint un peu plus difficile a +contenir, et le marquis, epouvante, se mit a chercher serieusement le +moyen de l'enchainer a son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour ou Andre quitterait le toit paternel; +car l'esprit de revolte etait en lui, et s'il etait encore retenu, +grace a sa timidite naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son pere, il etait evident que les motifs +d'independance ne manqueraient pas du moment ou il n'y aurait plus +d'explications orageuses a affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignit de le voir tomber dans les +desordres de son age. Il savait que son temperament ne l'y portait +pas; et meme il eut desire, en bon vivant et en homme eclaire qu'il se +piquait d'etre, trouver un peu moins de rigidite dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de depit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eut pas aussi au fond de son coeur, malgre la bonne opinion +qu'il avait de lui-meme, un certain sentiment de son inferiorite qui +bouleversait toutes ses idees sur la preeminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par gout pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entrainat a de grandes depenses au dehors. +Ce gout ne pouvait etre eclos dans la tete inexperimentee d'Andre; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprime et +cheri. C'est ce qui faisait dire a toute la province qu'il n'etait pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traite que l'heritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sante et qu'il etait +_doue_ d'un caractere morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son pere. + +M. de Morand craignait qu'entraine par les seductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouat entierement le joug, et que non-seulement +il ne revint plus partager sa vie, mais qu'il s'avisat encore de vendre +sa maison hereditaire et d'aliener ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fut quelque peu entache de liberalisme dans la societe des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait a sa table, il tenait +secretement a ses titres, a sa gentilhommerie, et n'affectait le dedain +de ces vanites que dans l'esperance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apres la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serre de sa petite jument +retentir sous la herse delabree de son chateau; lorsque du sommet d'une +colline boisee il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'elite marques pour la cognee, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles a demi cachees dans la cime des bois, et son +front s'eclaircissait comme au retour d'une douce pensee. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait Andre, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, meler des souffrances et des +douceurs plus etranges. Il est a croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette ame neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa peri enfin etait belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris a pleurer si souvent en songeant a elle? l'aurait-il +appelee avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il reste si tard le +soir a l'attendre dans les pres humides de rosee? se serait-il eveille +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +feconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +reserve a ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de pretexte et de contenance; grace a ce talisman, le jeune +poete traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'etre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystere, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lievres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tete, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquietudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appreciable a l'esprit sinon a la vue du solitaire Andre, sa +tristesse augmentait; mais l'esperance se developpait avec le desir; et +le jeune homme, jusque-la morose et nonchalant, commencait a sentir la +plenitude de la vie. Son pere tirait bon augure de l'activite des jambes +du chasseur, mais il ne prevoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer Andre en hirondelle si la voix d'une femme l'eut appele d'un +bout de la terre a l'autre. + +Andre etait donc devenu un marcheur intrepide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculee, pas de lande +assez deserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des metairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'etre moins trouble dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues a travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eut songe a reprendre le chemin du logis. + +Il y avait a trois lieues du chateau de Morand une gorge inhabitee ou +la riviere coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'etait guere frequente que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes etaient severement gardees contre +les braconniers et les pecheurs; Andre seul, en qualite de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer a +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de pretexte et de contenance.] + +C'est la qu'il avait fait ses plus cheres lectures et ses plus doux +reves. Il y avait evoque les ombres de ses heroines de roman. Les +chastes creations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +etaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs delicieux +qu'interrompait parfois le gemissement douloureux et colere de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs eloignes des vierges hebraiques +de Byron repondaient a ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pale Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement a +l'ecart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces melodies. Andre, pale et tremblant, +les voyait passer, fantasques, mechantes et belles, ecrasant sans pitie +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement a la figure du jeune reveur. +Andre s'eveillait de sa vision triste et decourage. Il se reprochait de +les avoir trouvees belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semee de fleurs et de debris. Il evoquait alors ses divins +fantomes, ses types cheris de sentiment et de purete. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforcait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mysterieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'etait +son amante inconnue, c'etait son bonheur futur; mais toutes les realites +differaient tellement de sa beaute ideale, qu'il desesperait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait a pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incoherentes. Son pere le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le medecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Ou es-tu? es-tu nee seulement? ne suis-je pas +venu trop tot ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesees des qu'il se fut +bien assure que son fils n'avait pas attrape de coup de soleil dans la +journee. + +Un soir que le jeune homme s'etait attarde dans les Pres-Girault, +c'etait le nom de sa chere retraite, il lui sembla voir passer a quelque +distance une forme reelle; autant qu'il put la distinguer, c'etait une +taille deliee avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait legerement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derriere un massif de trembles. Andre s'etait +arrete stupefait, et son coeur battait si fort qu'il lui eut ete +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouve la +force, il s'apercut que la riviere, qui coulait a fleur de terre et +formait cent detours dans la prairie, le separait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-memes avec des branches +entrelacees et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre etait devenue si epaisse qu'il etait impossible de +voir a dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout emu, s'asseoir +devant le souper de son pere; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Pres-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'etre devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fut apparue comme une chose reelle. + +[Illustration: La maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee +que les autres....] + +Le jour suivant, a force d'explorer les bords de la riviere, il trouva +un petit gant de fil blanc tres fin, tricote a l'aiguille avec des +points a jour tres artistement travailles, et qui semblait avoir servi a +arracher des herbes, car il etait tache de vert. + +Andre le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, epris d'une +pantoufle, n'etait pas un reveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'etaient passes sans qu'il trouvat aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espere plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit a lire un +sonnet de Petrarque. + +Tout a coup une petite voix fraiche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout apres, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +Andre tressaillit, et, se penchant, il vit a vingt pas de lui une jeune +fille habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et +un mince chapeau de paille. Elle etait debout et semblait absorbee dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait a la +main. Andre eut l'idee de s'elancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son cote, et il se sentit tellement intimide qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout aupres de lui sans s'apercevoir +de sa presence, et se mit a chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant pres d'un quart d'heure, tantot s'eloignant, tantot +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la riviere, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empecher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges a plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en oter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraicheur, et, apres avoir rattache son +petit chapeau, elle se mit a courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. Andre n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir ete +apercu et de l'avoir mise en fuite. Il espera qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pres-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, a chaque fleur que le froid +moissonna, Andre perdit l'esperance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinee romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre a faire trembler, et son pere, qui jusque-la avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa melancolie pour l'engager a courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +Andre eprouvait desormais une grande repugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses reveries et de ses promenades +solitaires; neanmoins il chercha son inconnue dans les fetes et dans les +reunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblerent si inferieures a son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouve, il aurait pris toute cette aventure pour un reve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +a toutes les seductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son ideale, mais elle l'avait fascine. C'etait la premiere, et +par consequent la seule dans son imagination. Il s'obstina a croire que +sa destinee etait d'aimer celle-la, que Dieu la lui avait montree pour +qu'il en gardat l'empreinte dans son ame et lui restat fidele jusqu'au +jour ou elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-memes les ministres de la fatalite. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'elite de +_la societe_ se rassembler dans un salon de bourgeoises precieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette decouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appreciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premieres +amours de reveries romanesques, Andre ne put jamais se decider a parler +a qui que ce fut de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardee. Il aurait cru trahir une revelation divine, s'il +eut confie son bonheur et son angoisse a des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblat, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moques de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau etait fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait ete le camarade d'Andre, autant qu'on pouvait etre le +camarade de cet enfant debile et taciturne. Joseph etait precisement +tout l'oppose: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine elevation de caractere et une grande +loyaute naturelle. Ces bons cotes etaient d'autant plus sensibles que +l'education n'avait guere rien fait pour les developper. Le manque +d'instruction solide percait dans la rudesse de ses gouts. Etranger a +toutes les delicatesses d'idees qui caracterisaient le jeune marquis, il +y suppleait par une conversation enjouee. Sa bonne et franche gaiete lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il etait la +seule personne au monde qui put faire rire le melancolique Andre. + +Depuis deux ou trois ans il etait etabli dans la ville de L.... avec +sa famille, et frequentait peu le chateau de Morand; mais le marquis, +effraye de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitie et sa bonne humeur. Joseph +aimait Andre comme un ecolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protege contre ses camarades. Il ne comprenait rien a ses +ennuis; mais il avait assez de delicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gate, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas a le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas reellement a plaindre, et ne s'occupait qu'a l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andre ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confie +par son pere a ce gouverneur de nouvelle espece, il se laissa conduire +partout ou le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commenca par decreter que, vivant seul, Andre ne pouvait etre +amoureux. Andre garda le silence. Joseph reprit en decidant qu'il +fallait qu'Andre devint amoureux. Andre sourit d'un air melancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eut le sens commun; que ces precieuses etaient +propres a donner le spleen plutot qu'a l'oter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espece de femmes aimables, a savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit a les connaitre et a les apprecier, ce a quoi +Andre se resigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie ou +la beaute semble s'etre exclusivement logee dans la classe des jeunes +ouvrieres. Quiconque a passe vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvees d'oisillons espiegles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les pres avec plus de +fleurettes brillantes et legeres. La ville de L.... s'enorgueillit a bon +droit de l'eclat de ses filles, et de plus de vingt lieues a la ronde +les galants de tous les etages viennent risquer leur esprit et leurs +pretentions dans ces bals d'artisans ou, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commeres etalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit a faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guere expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les mechants et les mechantes vont s'etonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui reussissent a vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en etonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilegiee est pour la grisette un theatre de gloire +qu'elle doit preferer a tout autre sejour; ils savent en outre que la +jeunesse et la sante s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-etre en France la +beaute n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privileges ne degenerent moins en abus. +L'independance et la sincerite dominent comme une loi generale dans les +divers caracteres de ces jeunes filles. Fieres de leur beaute, elles +exercent une puissance reelle dans leur Yvetot, et cette espece de ligue +contre l'influence feminine des autres classes etablit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procedes. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +garde pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barriere que ce secret ne franchit pas aisement. La ou cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut egayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'etre livree au +dedaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville ou une seule classe de +femmes merite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane etre farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de severite serait presque +ridicule dans un pays ou la galanterie n'a pas encore mis a la porte +toute naivete de sentiment, et ou l'on voit plus d'une amourette +s'elever jusqu'a la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agreer les soins d'un homme libre et ne pas desesperer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut esperer de mieux reussir avec un second adorateur, et meme avec +un troisieme, si sa beaute ne s'est pas trop fletrie dans l'attente +illimitee du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austeres qui se rencontrent la comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrieres de L... sont generalement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envie de ses concurrents. +On peut comparer cette espece de mariage expectatif au sigisbeisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidelite ou entache de ridicule. + +Il faut dire a la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beaute; leur orgueil equivaut a une vertu; jamais +la cupidite ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'independance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre a aucune +precaution. Aussi les hommes maries ne reussissent jamais aupres +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme feminin. Elles sont aimantes et coleres, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dedaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +desinteressees, genereuses et franches. Leur exterieur repond assez a ce +caractere: elles sont generalement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient a tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont tres-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas melodieux. +Mais leurs yeux ont une beaute particuliere et une expression de +hardiesse et de bonte qui ne trompe pas. + +Tel etait le monde ou Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andre, +en lui declarant que le bonheur supreme etait la et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivre du premier bal ou il +mettrait les pieds. Andre se laissa donc conduire et se conduisit +lui-meme assez bien durant toute la soiree. Il dansa tres-assidument, ne +fit manquer aucune figure, depensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; meme il se montra homme de talent et de +_bonne societe_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui etait ivre, et en jouant tres-proprement +un quadrille de contredanse tirees de la _Muette de Portici_. + +Malgre ces excellentes actions, Andre ne prit pas beaucoup dans la +societe artisane. On le trouva _fier_, c'est-a-dire silencieux et froid; +lui-meme ne s'amusa guere et ne fut pas aussi enchante qu'on le lui +avait predit. La beaute de ces grisettes n'etait nullement celle qui +plaisait a son imagination. Il etait difficile, mais ce n'etait pas sa +faute; il avait dans la tete l'ineffacable souvenir d'un teint pale, de +deux grands yeux melancoliques, d'une voix douce, et voulait a toute +force trouver de la poesie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gates lui deplut. +D'ailleurs il n'etait pas aise d'en approcher; la moins belle etait +surveillee par plus d'un aspirant jaloux, et Andre ne se sentait pas la +moindre vocation pour le role de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +esperer de supplanter qui que ce fut, il etait trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un enorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il a Andre le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement a la sortie, on jette son devolu sur une fille mal +gardee, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitie; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupres +d'elle dans l'obscurite, elle se presse contre vous d'un petit air +effraye, sous pretexte qu'elle a grand'peur des chiens enrages; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en elevant la voix de maniere +a reveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'etre pas belliqueux, +vous pouvez meme aller jusqu'a l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crane. Surtout evitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe a +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agreable de temps en temps, en procedant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pale; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pale, parlez d'une personne +un peu trop enluminee, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premiere societe les +beautes que vous voulez denigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Des qu'elle +aura consenti, redoublez de civilite et embrassez-la le chapeau a la +main; aussitot apres saluez jusqu'a terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chale sur les epaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce metier-la cinq ou six +jours de suite; apres quoi vous pouvez tout esperer. + +--Et cela suffit pour etre prefere a un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive a +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumes a charger des boeufs sur +leurs epaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours a la +main un baton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mat de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoue qui ont la voix flutee et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de dechirer leurs habits de drap fin. Ceux-la, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinee en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +Andre secoua la tete. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours diner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +Andre se rendit donc a cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mere fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrieres dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que devider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne a l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir a poules, jusqu'a ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tache, je les fais danser dans la cour au son +de la flute, sur six pieds carres de sable, a l'ombre de deux acacias. +C'est une scene champetre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transforme en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-meme au milieu de mes +nymphes. Ah ca! tu sais l'usage du pays? Les ouvrieres en journee +mangent a la meme table que nous. Ne va pas faire le dedaigneux; songe +que cela se fait dans tout le departement, dans les grands chateaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, repondit Andre; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas a detruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-la, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrieres de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger a l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre a fusil qui les degouteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est different: les bouches sont fraiches et les dents blanches. Que la +beaute soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'interieur de la famille Marteau etait patriarcal. La grand'mere, +matrone pleine de vertus et d'obesite, etait assise pres de la cheminee +et tricotait un bas gris. C'etait une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps placait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pincaient le nez. La mere etait une menagere seche et discrete, active, +silencieuse, absolue, sujette a la migraine, et partant chagrine. +Elle etait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-meme la besogne aux ouvrieres: mais, malgre son caractere +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extreme politesse, et +souffrait, non sans une secrete mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis a de longues discussions de leur part. + +Aupres de la fenetre ouverte, les quatre ouvrieres et les trois filles +de la maison, pressees comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancee elle-meme brodait le coin d'un mouchoir. La +maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confies aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans a elles trois; elles etaient fraiches, +rieuses et degourdies a l'avenant. Les tetes blondes des enfants de la +maison, penchees d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun interet a la conversation, se melaient aux visages animes des +grisettes, a leurs bonnets blancs poses sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naif tout a fait +digne des pinceaux de l'ecole flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturiere en chef, surpassait toutes ses +ouvrieres en caquet et en beaute. Du haut de sa chaise a escabeau, comme +du haut d'un trone, elle les animait et les contenait tour a tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette etait comptee +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tot a son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire a +son apogee. Aucune robe d'alepine ne dessinait avec une nettete plus +orgueilleuse l'etroit corsage et les riches contours d'une taille +imperiale; aucun bonnet de tulle n'etalait ses coquilles demesurees et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un echafaudage plus +splendide de cheveux crepes. + +A l'arrivee des deux jeunes gens, le babil cessa tout a coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant ecourte sans +ceremonie les dernieres modulations d'une ritournelle ou l'organiste +s'oublie. Mais apres quelques instants de silence pendant lesquels Andre +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'areopage feminin, une voix flutee se hasarda a placer son +mot, puis une autre, puis deux a la fois, puis toutes, et jamais voliere +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mela a la +conversation, et voyant Andre mal a l'aise entre les deux matrones, il +l'attira aupres du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitie familier, moitie humble +(note qu'il etait important de toucher juste avec la belle couturiere, +et dont Joseph avait tres-bien etudie l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous presenter un de mes meilleurs amis, M. Andre de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garcon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourne +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous etes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup a mademoiselle Henriette, car une rougeur +naive lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +echange d'oeillades et de facetieux propos, Andre remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, a la derobee, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la degagee Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Apres avoir beaucoup rougi, beaucoup refuse, +beaucoup hesite, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur Andre m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empeche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher Andre, s'ecria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparat l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarque: Andre a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ca ne l'amuse pas du +tout. + +Andre, choque de cette hardiesse indiscrete, fut bien pres de repondre: +En verite, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, Andre; mademoiselle Henriette t'a regarde; +que dis-je? elle t'a contemple, elle s'est beaucoup occupee de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +debut. Mais voyez-vous, mes cheres petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites a mon ami un reproche qu'il ne merite +pas; vous l'accusez d'etre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'ecrierent a la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frenetique! + +--Frenetique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! repondit Joseph, cela veut dire tres-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis a pied des droits reunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'ecrierent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronca le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mere sourit, et Henriette retablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle a ses +ouvrieres, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andre est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, repondit Joseph; chut! +ecoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'ecrierent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appetit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le mechant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention a nous. Quand +une ouvriere va raccommoder le linge du chateau de Morand, le pere et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger a la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait diner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrement, personne a qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derriere un metayer! ce n +est pas un si beau voyage a faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-la! eh bien! il vient chercher lui-meme ses +ouvrieres a la ville, et il les emmene dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-a-dire que mon ami Andre, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idees. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maitre chez soi: libre a eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre a nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andre +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrieres; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut gouter assez cette fadeur; mais, fidele a son role de +princesse, elle s'en defendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-la, reprit-elle; nous sommes +trop mal elevees pour plaire a des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Genevieve pour causer avec vous; mais c'est celle-la qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, a cette +precieuse-la! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal a propos. + +--Mal a propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevieve n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevieve, reprit Joseph; une +begueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevieve, demanda Andre; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, repondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonca, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voila madame une telle,_ une des dames les plus elegantes de la ville. + +"Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +begueulisme." + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activite +de leur aiguille fut ralentie par la curiosite avec laquelle elles +examinerent a la derobee la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son cote, madame +Privat, c'etait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'interet, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquee d'une maniere aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononce des mots +inouis: elle avait ose dire que la manchette etait de mauvais gout, +et que les doubles ganses du bracelet n'etaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et palissait tour a tour; elle s'appretait a une +reponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant legerement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait ose +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait a +son depit augmenterent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Apres que la dame eut parle assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces etait achete. + +--Il est commande, dit madame Marteau, Genevieve y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Genevieve a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mere, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables a la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modeles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifference, on pretend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du gout. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +legerement du talent de Genevieve. + +--Oh! du gout! du gout! reprit la vieille, c'est ravissant le gout +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait a Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit a sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariee, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coute bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle a faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-etre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop paye; il n'y a guere de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marche on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journee chez du _monde honnete_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lesinent miserablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mere, qui, placee assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +a regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mere, repondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mere, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les menages +de L.... Initiees durant des semaines entieres a tous les petits secrets +des maisons ou elles travaillent, elles n'ont guere d'autre occupation, +apres le bal et les fleurettes des garcons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et meme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commerage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain a leur tour leur interieur fera les frais de la chronique dans +une troisieme maison. La medisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haissent le plus toutes sortes de menagements et +d'egards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'etait pas de moyen humain, d'empecher une grisette de +parler, elle prit le parti d'eviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrieres firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent debitees sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevieve dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchande une +couronne de roses qu'elle s'etait ensuite donne les gants d'avoir fait +venir de Paris et payee fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Genevieve, declara que c'etait bien fait, et +il prit plaisir a lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'ecria Henriette avec colere, ne dites pas de mal +de celle-la; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ a +Genevieve: une fille qui vit toute seule enfermee chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-etre +pas donne le bras a un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me mefie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journee, et qui sont tout pleins de mots latins ou je ne +comprends rien, et ou vous ne comprendriez peut-etre rien vous-meme? + +--Comment! dit Andre, mademoiselle Genevieve lit des livres latins? + +--Elle etudie des traites de botanique, repondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son etat. + +--C'est donc une personne tout a fait distinguee? reprit Andre. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout a +l'heure, c'est une grisette comme celle-la qu'il faudrait pour diner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous etes, monsieur Andre, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierte: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-meme? interrompit Joseph; de quel droit +s'eleve-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la premiere venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et a la promenade avec vous? + +--C'est son caractere; elle aime mieux etudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagne une petite somme. +Elle nous donne des gateaux et du the; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flute. Il faut voir comme elle nous recoit bien! quelle proprete chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidee par ses +amants, celle-la! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sur +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'a +eux! + +--A quoi tout cela la menera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait epouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant a +vous, mes beaux messieurs, vous n'epousez guere, et Genevieve est trop +fiere pour etre votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en verite! dit Henriette, en haussant les +epaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les pres et trouver une fleur qui lui +plait! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En verite! s'ecria Andre vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontree un jour.... Il se tut tout a coup, et sortit un instant +apres, pour cacher l'emotion et la joie qu'il eprouvait de retrouver la +trace de sa belle reveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garcon-la? dit Joseph aux ouvrieres, lorsque Andre eut +quitte la chambre: il est fou. + +--Il est _tout etrange_, en effet, repondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son veritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'etre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez a +le guerir de cet ennui-la. + +--Oh! nous ne nous en melons pas! s'ecrierent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur Andre, qui passait a la fenetre. + +--Je parle serieusement, chere Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturiere un instant avant le diner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez a consoler mon ami Andre. + +--Plaisantez-vous? repondit-elle d'un air dedaigneux; adressez-vous a un +medecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous a ces +amoureux-la; des qu'ils ont secoue leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitie de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andre +deviendrait amoureux s'il voyait Genevieve; c'est tout a fait la beaute +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille a la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie des aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher apres diner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon Andre commencera tout de suite a soupirer. + +--Ah ca! est-ce que vous etes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idees? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevieve pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnete? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'ame pure comme moi, trouvez-vous +malhonnete que mon ami Andre fasse la cour a votre amie Genevieve? Je +reponds de lui; est-ce que vous ne repondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en reponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air tres-serieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand meme +Andre, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scelerat +d'ici a une heure, la vertu de mademoiselle Genevieve serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'Andre et du grand air froid de +Genevieve. Ne voila-t-il pas une intrigue qui les menera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drole avec +ses reverences; et quant a Genevieve, elle n'a pas a craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine a la decider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'ecoutons guere +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'etouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le diner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plait? + +--Que vous irez chercher Genevieve apres diner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire a Joseph Marteau, dont elle +aurait ete bien aise de rendre serieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevieve, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la superiorite de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais interieurement elle n'approuvait pas trop la rigidite excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitie pour elle la portait a lui conseiller sans cesse +d'ecouter quelque galant. + +Elle fut forcee de dissimuler avec Genevieve pour la decider a venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrieres d'Henriette. + +Pour aider a ce mensonge, Joseph, sans rien dire a Andre, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Genevieve et Henriette arrivees. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui etait situe derriere la +maison. Genevieve donnait le bras a la grand'mere, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +"Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hemerocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardees, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!" + +Genevieve ne s'apercevait pas de la presence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derriere elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevieve s'arreta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait reflechir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-la? + +--Je les aime trop, repondit Genevieve d'un petit ton precieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esperer de rendre +cette blancheur-la et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-la? qui l'a mis dans cette +fleur? ou en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chere dame! + +En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hemerocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbee par la delicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'Andre put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensees, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Genevieve ne ressemblait en rien a ses compagnes: elle etait petite +et plutot jolie que belle; elle avait une taille tres-mince et +tres-gracieuse, quoiqu'elle se tint droite a ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle etait tres-blanche, peu coloree, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquee qui fut sortie de +son atelier. Ses traits etaient delicats et reguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tres-distinguee, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'etait pas non plus la meme que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait etudie son art a Paris. Aussi ses compagnes toleraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et meme de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgre toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasarde de reduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grace +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eut ete ecrasee +par une semblable aureole, et elle avait adopte le petit bonnet parisien +a ruche courte et serree, dont la blancheur semblait avoir ete mise au +defi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout a fait ignoree dans le pays; elle tricotait +elle-meme avec du fil extremement fin ses gants et ses bas a jour. Andre +reconnut a ses mains des gants pareils a celui qu'il possedait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'etroits souliers de prunelle a cothurnes rigidement serres; la robe, +au lieu d'etre collante comme celle de ses compagnes, etait ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eut ete jalouse, et a travers la percale fine et blanche on devinait des +epaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle apercut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Genevieve, lui dit-il, j'ai bien pense a vous hier a +la chasse; imaginez qu'il y a aupres de l'etang du _Chateau-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeciere. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en verite! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachees de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guepes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +a m'en tenir les cotes en les regardant. + +--Voila une plante fort singuliere, dit Genevieve en souriant. + +--Je crois, dit timidement Andre, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelees par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-la? dit Genevieve; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines betes? + +--Ce sont des plantes veneneuses, repondit Andre, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgre leur beaute; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouve quelque chose de mechant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drole ce que tu dis la, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empecher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, repondit Andre, +il faut courir un certain danger: l'etang de Chateau-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Ou prenez-vous ce Chateau-Fondu? demanda Henriette. + +--Aupres du chateau de Morand, repondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachee par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andre. + +[Illustration: En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas ou l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espece de gazon +mou ou vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +ou vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tres-souvent jusque +par-dessus la tete. + +--La tradition du pays, reprit Andre, est qu'autrefois il y avait un +chateau a la place de cet etang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au chatelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chateau dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit a la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a garde le nom de Chateau-Fondu. + +--Voila un conte comme je les aime, dit Genevieve. + +--Ce qui accredite celui-la reprit Andre, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer ca et la des amas de terres +ou de pierres verdatres que l'on prend pour des creneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitue a barboter dans les marais pour courir apres les becassines, a +une peur effroyable du Chateau-Fondu; il semble qu'il y ait la je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutot que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout a fait merveilleux, dit Genevieve. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit Andre, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Genevieve dans les pres. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevieve? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval a la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'ecrierent Henriette et ses ouvrieres! menez-nous au +Chateau-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'ecrierent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous etes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Genevieve? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voila tes scrupules, Genevieve, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chere. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevieve, sont sous la garde de +leur frere. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, etablie, maitresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe ou, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-meme d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Genevieve, toi qui pourrais etre si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la decider. + +--Oh! oui! oui! Genevieve, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'ainee des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Genevieve en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chere, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant a +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Genevieve toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous etes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'ecria Henriette; voila comme elle fait +toujours. Elle promet pour se debarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille pretextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau a Genevieve. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous etes obligeante, +vous me remplacerez aupres de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-la sont un peu etourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chateau-Fondu. Vous, +Genevieve, qui etes sage et serieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gre possible. + +--Cela me decide tout a fait, repondit Genevieve. J'irai, ma chere dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'ecrierent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Genevieve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +Andre et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-la dans ma patache: il +faut nous mettre en quete d'une seconde voiture. + +--Mon pere a un char a bancs, qu'il nous pretera volontiers, dit Andre. + +--A la bonne heure, voila qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +equipage. Tres-bien. Maintenant preparons-nous a nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, a cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crierent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flute de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit a jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. Andre mourait d'envie d'inviter +Genevieve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa a Henriette, qui +fut assez fiere d'avoir accapare le seul danseur de la societe. + +Neanmoins, guidee par un regard de Joseph, elle entraina son cavalier +vis-a-vis de Genevieve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Genevieve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'Andre: c etait la premiere fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiete +douce qu'elle n'aurait pas esperee d'elle-meme si elle eut prevu une +heure auparavant qu'elle dut sortir a ce point de ses habitudes. + +"Eh bien! savez-vous une chose? s'ecria Joseph a la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Genevieve passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prevots +qui pussent vous en remontrer." + +Genevieve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention a elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph a voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine a une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voila jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en facher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous etes un _diseur de riens!_ repondit Henriette, gonflee d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois Andre osa inviter Genevieve, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; a chaque instant la parole expirait sur ses +levres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tete. Lorsqu'il avait a faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-a-vis aller tout seul; puis tout a coup +il s'elancait pour reparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands eclats de rire des jeunes +filles. Genevieve seule ne se moquait pas de lui; elle etait silencieuse +et reservee. Cependant elle regardait Andre avec assez de bienveillance; +car il avait bien parle sur la botanique, et cela devait abreger de +beaucoup les timides preliminaires de leur connaissance. Mais si Andre +avait ose se meler a la conversation et s'adresser a elle d'une maniere +generale, il n'en etait plus de meme lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidite diminuait d'autant +celle de Genevieve; car elle etait fiere et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser a ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fut sentie a l'aise comme dans son element. + +Il y a des natures choisies qui se developpent d'elles-memes, et dans +toutes ces positions ou il plait au hasard de les faire naitre. La +noblesse du coeur est, comme la vivacite d'esprit, une flamme que +rien ne peut etouffer, et qui tend sans cesse a s'elever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonte eternelle dont elle emane. +Quels que soient les elements contraires qui combattent ces destinees +elues, elles se font jour, elles arrivent sans effort a prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diademe invisible qui les +appelle a dominer naturellement les essences inferieures; on ne souffre +pas de leur superiorite, parce qu'elle s'ignore elle-meme; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle etait Genevieve, creature plus +fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait sa +vie. + +On dit que la poesie se meurt: la poesie ne peut pas mourir. N'eut-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siecles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vesuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaiques realites. En depit de ses +temples renverses et des faux dieux adores sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilee +des hauteurs sociales, repudiee par la richesse, bannie des theatres, +des eglises et des academies, elle se refugiera dans la vie bourgeoise, +elle se melera aux plus naifs details de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer a +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et deja +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces ames +aimantes qui la possedent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolees qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; etincelles +divines qui retournent a je ne sais quel astre mysterieux, peut-etre +a l'antique Phebus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinite douce et bienfaisante d'une autre generation, et si elle +ne succedera pas au doute et au desespoir dont notre siecle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catechisme +religieux, le degout et la tristesse ne seront pas fletris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront recompenses +comme des vertus? + +La poesie, revelee a toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-etre sont plus ou moins capables d'acquerir, et +qui rendrait toutes les existences plus etendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une evidence eclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles regions, s'est chargee de l'education de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallees, et +les idees poetiques peuvent s'ajuster a la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poesie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-la la poursuit au galop de son cheval a travers les ravins; un +troisieme l'arrose sur sa fenetre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander ou elle est, ne devrait-on pas demander ou elle n'est pas? +Si ce n'etait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beaute repandue dans la nature +exterieure, et le sentiment departi a toute intelligence ordinaire. Pour +condamner a mort la poesie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'a la derniere des fleurettes dont Genevieve +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi etait poete; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus mediocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achevent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poemes. + +Il faut bien peu de chose pour eveiller ces esprits endormis dans +l'epaisse atmosphere de l'ignorance; et pour les entourer a jamais d'une +lumineuse aureole qui ne les quitte plus. Un livre tombe sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une etude +entreprise dans un dessein prosaique ou par necessite, le moindre hasard +providentiel, suffit a une ame elue pour decouvrir un monde d'idees et +de sentiments. C'est ce qui etait arrive a Genevieve. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite a examiner ses modeles, a les +aimer, a chercher dans l'etude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu a peu elle s'etait identifiee avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle devorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas a approfondir +d'autre science que celle a laquelle tous ses instants etaient forcement +consacres; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanime qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait desormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son ame +s'y elancait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la creation. Emportee par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au dela des toits enfumes de sa petite ville, une +nature enchantee qui se resumait sur sa table dans un bouton d'aubepine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les melodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle etait emue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs delicieux comme a l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'etait donc habituee a vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'etait pas, comme on le pretendait, une vertu sauvage et sombre; +elle etait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherche sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-meme suffisait a la +preserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dedain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le degout et l'ennui. Heureuse avec sa +liberte et ses occupations, orpheline, riche par son travail au dela de +ses besoins, elle etait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eut craint de leur paraitre vaine de son petit savoir, et se laissait +egayer par elles; mais elle supportait cette gaiete plutot qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mepris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur etait de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa priere en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenetre. + + + +VI. + +Andre avait un peu trop compte sur ses forces en se chargeant de +demander le char a bancs et le cheval de son pere. Il fit cette penible +reflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiete prit un caractere de plus en plus grave a mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son pere dans un de ses acces de mauvaise humeur des +plus prononces. Le plus beau de ses boeufs de travail etait tombe malade +en rentrant du paturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, repetait d'une voix entrecoupee, en +jetant des regards effares sur son fils: "Des tranchees! des tranchees +epouvantables! + +--Helas! mon pere, etes-vous malade? s'ecria Andre, qui ne comprenait +rien a son angoisse. + +Le marquis haussa les epaules, et, lui tournant le dos, continua a +marcher a grands pas. + +Andre, n'osant renouveler sa question, resta fort trouble a sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pere, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arretant tout a coup, lui dit d'une voix brusque: + +"Quel a ete l'effet de la theriaque?" + +Andre, rassure, et comprenant a demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +"Non, non, j'irai bien moi-meme, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'etes bon a rien, vous." + +Andre attendit pendant une heure le retour de son pere, esperant trouver +un moment plus favorable pour lui presenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitie de la nuit dans l'etable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'etait le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andre se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la sante du malade, et, partant, de +l'humeur de son pere; mais lorsque le malade commenca a se trouver +mieux, le marquis accable de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journee, ne songea plus qu'a se reposer. +Il rencontra Andre sous le peristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumee de son affection: + +"Pourquoi n'etes-vous pas couche, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil." + +C'etait peut-etre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char a bancs; mais Andre avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son pere, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le reduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait etre a ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char a bancs tout etait manque, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son pere au milieu de son sommeil, affronter ce reveil en +sursaut, si facheux chez les hommes replets, s'exposer peut-etre a +un refus? Cette derniere pensee fit fremir Andre. "Ah! plutot mourir +victime de sa colere, s'ecria-t-il, que de manquer a ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour aupres de Genevieve!" + +Des que trois heures sonnerent il se rhabilla, et, prenant sa +desobeissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-meme le +gros cheval au char a bancs et partit sans bruit, grace au fumier dont +la basse-cour etait garnie. Mais le plus difficile n'etait pas fait; +il fallait tourner autour du chateau et passer sous les fenetres du +marquis. Impossible d'eviter ce terrible defile; le chemin etait sec et +le mur du chateau sonore; le char a bancs, rarement graisse, criait a +chaque tour de roue d'une maniere deplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. Andre etait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pere, en +proie a une de ces insomnies auxquelles sont sujets les proprietaires, +etait par hasard a sa fenetre, il pourrait bien ne pas reconnaitre +son char a bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercee! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andre +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le forca de galoper. C'etait une allure inouie pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupconner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque Andre fut a cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derriere lui la route qui commencait a blanchir et qui etait nue +comme la main, il eprouva un bien-etre inexprimable, et permit a son +coursier de moderer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraichir, et +le char a bancs, avec Andre le fouet en main, etait a la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une a +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en preparatifs inutiles. +Enfin, Joseph regla l'ordre de la marche; il pretendit que la volonte de +sa mere etait de confier les demoiselles Marteau a Andre et a Genevieve, +comme aux plus graves de la societe. Quant a lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrieres, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un ecervele, il descendit au triple galop l'horrible +pave de la ville. Ses compagnes firent des cris percants; tous les +habitants mirent la tete a la fenetre, et envierent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +Andre descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. "Quoi! Genevieve! disaient tous les +regards etonnes.--Oui, Genevieve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?" + +Genevieve, sous son voile de gaze blanche, s'apercut aussi de tous ces +commentaires; elle etait trop fiere pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dedaigner et de sourire. + +Peu a peu Andre s'enhardit jusqu'a parler. Mademoiselle Marteau l'ainee +etait une bonne personne, assez laide, mais assez bien elevee, avec +laquelle il aimait a causer. Peu a peu aussi Genevieve se mela a la +conversation, et ils etaient presque tous a l'aise en arrivant au +Chateau-Fondu. Heureusement pour lui, Andre avait etudie avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +a Genevieve. Elle l'ecoutait avec avidite; c'etait la premiere fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingue dans ses manieres et +riche d'une aussi bonne education. Elle ne songea donc pas un instant +a s'eloigner de lui et a s'armer de cette reserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui etait bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec Andre, et qu'il ne s'ecarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinee fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une metairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantee de voir Genevieve aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'apres-midi s'avanca, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admire le Chateau-Fondu et qu'il etait convenable de +chercher un diner et une autre promenade dans les environs. Andre +tremblait en songeant au voisinage du chateau de son pere et a l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble a son angoisse en +s'ecriant: "Eh! parbleu! le chateau de notre ami Andre est a deux pas +d'ici; le pere Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra a merveille. Allons lui demander un dindon roti et du +vin de sa cave. Andre, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs." + +Andre se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arreter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultes, +il se resigna a braver toutes les consequences de sa destinee, et +remonta en voiture avec Genevieve et ses compagnes. + +Cependant, a mesure qu'il approchait des tourelles hereditaires, une +sueur froide se repandait sur tous ses membres. Dans quelle colere il +allait trouver le marquis! car l'enlevement du cheval et du char a +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +epouvantable, et le marquis etait incapable, pour quelque raison humaine +que ce fut, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colere. +Quel accueil pour Genevieve, qu'il eut voulu recevoir a genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'etre traite devant elle +comme un ecolier pris en fraude! Il arreta son cheval a deux portees +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant a quelque distance, il lui +confia son embarras. "Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +a ce point-la? lui qui fait semblant d'etre si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fut-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char a bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi." + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entree triomphale dans la cour du +chateau. Le marquis etait precisement a la porte de l'ecurie. Depuis que +l'evenement terrible etait decouvert, le marquis n'avait pas quitte la +place, il attendait son fils pour le recevoir a sa maniere. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tresor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour a s'epuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'Andre sur le siege de sa voiture, il vit la mine fiere +et decidee de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eut +articule une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'etouffer. "Vive Dieu! s'ecria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues a se decider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la presenter: la voila, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +chateau, et de votre grand jardin, et de vos etables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend a toutes +ces choses-la; et puis voila les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la reverence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragees, il en a toujours +plein ses poches. Ah! ca, cher voisin, vous voyez que j'avais une fiere +envie de venir vous voir; des trois heures du matin j'etais dans la +chambre d'Andre. C'etait une partie arrangee depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous etes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voila encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient a toute force +voir votre propriete. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ca dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. Andre m'a repondu que vous dormiez +encore, que vous etiez fatigue de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous eveillat pour si peu de chose; je n'ai meme voulu +deranger personne; j'ai attele moi-meme le cheval et j'ai emmene votre +fils malgre lui, car c'est un paresseux!... Et, a propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charme. Voila donc comment +j'ai enfin reussi a vous amener a diner toutes ces petites alouettes. +J'etais bien sur que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du departement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites a monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir." + +Le marquis, tout etourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement a chaque periode de Joseph, ne put trouver de pretexte a +son ressentiment. La demande inopinee d'un diner ne le contraria pas +trop. Il etait honorable, et en effet il avait des pretentions a la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras a mademoiselle Marteau, et +l'autre a Genevieve, qu'a sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure societe; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit a la salle a manger, ou, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraichissements. + +Andre, charme de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-meme les honneurs de la maison avec beaucoup de grace. Son pere +le laissa faire, quoiqu'il jetat sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'etait point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possedait; mais il voulait le faire lui-meme et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fut-ce son propre fils, touchat une fleur sans sa +permission. + +Andre conduisit Genevieve a un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son pere. Genevieve prit tant d'interet +a ces fleurs et aux explications d'Andre, qu'elle oublia tout le reste +et s'apercut en rougissant, lorsque la cloche du diner sonna, qu'elle +etait seule avec lui, que le reste de la societe etait bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilite du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +diner: meme au dessert il s'egaya jusqu'a adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Genevieve. Joseph etait un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tete a toute une noce depuis midi jusqu'a trois heures +du matin, et jamais maussade apres boire, point querelleur, point +casseur d'ecuelles, incapable de meconnaitre ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'etre aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fete au petit vin de la cote Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminee, l'oeil brillant et +la machoire lourde. Joseph croyait avoir triomphe de sa colere et +s'applaudissait interieurement de son habilete; mais Andre, qui +connaissait mieux son pere, augurait moins bien de cet etat +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-la. Il l'observait donc avec +inquietude et s'observait lui-meme scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui reveillat les souvenirs confus du +cheval et du char a bancs enleves. + +Le marquis jusque-la ne comprenait pas trop clairement en quelle societe +Joseph et ses soeurs etaient venus le voir. La verite est qu'il n'avait +aucun prejuge, qu'il etait poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eut acquis chez lui une grande violence; car il etait +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +pretention de n'etre pas absolument etranger a l'art de plaire. Mais +autant il aimait a accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'inferiorite de leur rang, autant il +haissait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair a +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilite et de +ses manieres liberales. Il consentait a etre le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliat point qu'il etait marquis et qu'il ne +voulait pas le paraitre. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privileges et leur +affectation de familiarite, etaient donc necessairement des natures +antipathiques a la sienne, et il est tres-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir a sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle a manger etait envahie par ces +usurpateurs feminins, de leur ceder la place et d'aller aux champs. +Ce procede lui avait aliene la consideration des grisettes les plus +huppees, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revetu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et meme le garde champetre, dignitaire plus modeste, encore admis a +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles a l'heure ou le marquis finissait +son souper. Cette preference envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractere insolent et bas, tandis qu'elle etait au contraire le +resultat d'un orgueil tres-bien raisonne. + +Quoique Henriette et ses ouvrieres eussent ete fort bien traitees +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manieres habituelles du marquis envers leurs pareilles. La presence de +mademoiselle Marteau, les manieres douces d'Andre, le maintien grave et +poli de Genevieve leur avaient un peu impose pendant le diner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinee reprenant le +dessus, elles se repandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales debridees, et, sautant sur les plates-bandes, ecrasant sans +pitie les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que melodieux, et de rires qui sonnerent mal a l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa Andre aupres de Genevieve et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son cote pour aller +embrasser mademoiselle Henriette a la faveur d'un jour consacre a +la folie, il longea furtivement le mur ou ses plus beaux espaliers +etendaient leurs grands bras charges de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses peches et de ses raisins. +Henriette s'en apercut, et, decidee a deployer ce grand caractere +d'audace et de fierte dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint a trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'elancerent a la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colere, c'est qu'au +lieu de detacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinement la branche jusqu'a ce qu'elle cedat et leur restat +a la main, toute chargee de fruits verts qu'elles jetaient avec dedain +au milieu des allees apres y avoir enfonce les dents. Moyennant ce +procede aristocratique, au lieu d'une douzaine de peches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouverent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-meme avait courbees en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassees dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chevres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner aupres d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce degat. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit a +l'ecurie, fit sortir son cheval, atteler le char a bancs et conduire +l'un et l'autre a trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protegeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois chales de Bareges etales avec soin sur le +canape. Ces demoiselles avaient depose la leurs atours pour courir +plus a l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'etendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guetres crottees sur le fichu de +crepe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +delicieux, que ces demoiselles eussent fini de devaster son verger. + +Quand elles rentrerent, elles trouverent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en ecrasant les precieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcerent, assez haut pour qu'il +l'entendit, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle a M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pincant le nez pour ne pas eclater de +rire, je trouve la chose singuliere et si drole qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de reveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se reveiller. Enfin il se decida a +quitter le canape et a laisser les grisettes ramasser les debris de leur +toilette; dans quel etat, helas!... Henriette ecumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous pretexte de le mener a son pressoir. Mais sa veritable +vengeance ne tarda pas a eclater. Le soleil etait couche, on parla de +retourner a la ville; la patache de Joseph se trouva prete devant la +porte aussitot qu'il l'eut demandee. "Prends mes soeurs et Genevieve, +dit Joseph a Andre, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char a bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes la et que +ton pere ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultes. Va-t'en vite." + +Andre ne se le fit pas repeter; il offrit la main a ses compagnes de +voyage, prit les renes et disparut. Il etait a cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char a bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glisse quelque monnaie dans la main du garcon d'ecurie en lui +disant d'amener son equipage; mais l'equipage n'arrivait pas, le garcon +d'ecurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller a +l'ecurie: elle etait vide; il chercha le char a bancs sous le hangar: le +hangar etait desert; il appelle, personne ne lui repond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garcon d'ecurie qui semble accourir tout +essouffle et qui lui repond avec toute la sincerite apparente d'un +paysan astucieux: "Helas! mon bon monsieur, il n'y a ni char a bancs +ni cheval; le metayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +chateau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prevoir...? + +--Mille diables! s'ecria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garcon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit etre a present aupres de L... s'il ne l'a point +depasse. + +"Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire a mourir de rire!" Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un evenement qui +devait les transporter de colere. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au depart du metayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garcon d'ecurie se lamenta +d'un air desesperant sur ce facheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +a pied et entreprendre, a l'entree de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches a Joseph sur son insouciance. Celui-ci se resignait de +bonne grace a lui offrir son bras jusqu'a la ville; elle le refusa +d'abord avec depit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allerent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et detestant dans leur ame l'abominable marquis, auteur de leur +desastre, tandis que celui-ci, enferme dans sa chambre et plonge dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, a la mode peut-etre dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur cote, Andre et Genevieve et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de detresse dont Joseph, +a tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laisse tomber son sac, Andre arreta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurite l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononcait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Genevieve decida qu'il fallait retourner en +arriere, parce qu'un accident etait probablement arrive aux voyageurs du +char a bancs. Andre obeit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes pietons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquee par sa colere, elle +s'arreta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +a raconter a sa maniere. Il declara que c'etait un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien merite pour la maniere +dont elles s'etaient comportees dans le verger. + +--C'est une infamie! s'ecria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatiente, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +dementi; mais, si vous etiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. Andre ne peut pas imposer silence a une femme, +dit Genevieve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tachez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitie de la route +en voiture, nous ferons bien le reste a pied, n'est-ce pas, ma chere +Justine? + +La chose fut bientot convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture a Andre et achever la route a pied; mais il +comprit bien vite qu'Andre aimait beaucoup mieux accompagner Genevieve, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +Andre offrit son bras a Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre a Genevieve au bout de quelques minutes; mais a peine +l'eut-elle accepte qu'Andre, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensees du monde, ne trouva plus meme a placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pres d'un +quart d'heure sans aucune cause appreciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premiere, des qu'elle eut +fini de penser a autre chose; car elle etait preoccupee, soit de +la pensee de son trousseau, soit de celle de son fiance. "Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois a regarder les etoiles? + +--Je vous assure, repondit Andre, que je ne pensais pas aux etoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevieve? + +--Moi, je les regardais sans penser a rien, repondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andre; je suis sur, au +contraire, que vous reflechissez beaucoup et a propos de tout. + +--Oh! oui, je reflechis, repondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien reve, je n'en suis pas +plus avancee. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les etoiles, vous pensez a +quelque chose. + +--Je pense quelquefois a Dieu, qui a mis toutes ces lumieres la-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser a Dieu, il arrive que je +continue a les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entieres a ma fenetre sans pouvoir m'en arracher. D'ou cela +vient-il? Sans doute les etoiles font cet effet-la a tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en detacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser a des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous etes savante, vous, Justine; vous etes bien +heureuse! Mais dites-moi donc a quoi les etoiles vous font penser: +j'aurai peut-etre eu les memes idees sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, a quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, aupres desquels le notre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Genevieve s'arreta tout etonnee et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquat davantage. + +Andre s'etait imagine, en voyant le beau front de Genevieve plein +d'intelligence, et en ecoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idee de sa propre +inferiorite l'avait rendu jusque-la timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris a son tour, et chercha dans les grands yeux de +Genevieve la cause de cet etonnement naif. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'etait pas fachee de +deployer son petit savoir, que toutes ces lumieres, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela a Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des reves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur Andre. + +Cette interpellation fit sur Andre un effet singulier. Il venait d'etre +presque choque de l'ignorance de Genevieve; il se sentit tout a coup +comme attendri. Jusque-la son amour avait ete dans sa tete; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevieve a la faible +clarte du ciel etoile: il distinguait a peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une serenite angelique semblait resider sur ce visage +delicat et pale. Andre fut si emu qu'il resta quelques instants sans +pouvoir repondre. Enfin il lui dit d'une voix alteree: "Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'epreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur ou les +ames qui s'entendent peuvent se reunir et s'appartenir mutuellement." + +Genevieve s'arreta encore et le regarda a son tour comme elle avait +regarde Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit Andre, que tout s'acheve ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse etre dans quelqu'une +de ces belles etoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-meme, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas ou Dieu a cache le bonheur qu'il fait esperer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on desire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut desirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent a regler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est tres-bien dit, repondit Andre; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre a la sagesse? Nous voici +trois: repondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je reponds de moi-meme, dit Justine en +riant; comment repondrais-je de vous? Cependant je repondrais de +Genevieve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit Andre, en repondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillite naive. Mais parlez-moi +donc des etoiles, cela m'inquiete davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +Andre, heureux et fier, pour la premiere fois de sa vie, d'avoir quelque +chose a enseigner, se mit a lui expliquer le systeme de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les demonstrations et de les rendre +abordables a l'intelligence de son eleve. Malgre la soumission attentive +et la curiosite confiante de Genevieve, Andre fut frappe du bon sens et +de la nettete de ses idees. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants ou Andre, transporte, lui croyait des facultes extraordinaires, +et d'autres ou il croyait parler a un enfant. Quand ils furent arrives +aux premieres maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Genevieve chez elle. Andre n'osa pas +aller plus loin; il prit conge d'elle, et, se derobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit legerement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il desirait desormais, c'etait de +se trouver seul et de n'etre pas distrait de ses pensees. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientot sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'a ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque Andre se retrouva seul dans son grand verger, il +s'etait passe bien des choses dans sa tete; mais il avait trouve une +solution a sa plus grande incertitude, et il eprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'etait demande bien des fois depuis douze +heures si Genevieve etait un ange du ciel exile sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle etait simplement une grisette plus decente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu reprimer une emotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naivement demande de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce desir d'apprendre, +cette facilite de comprehension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vegetation +une terre riche et fertile, ou la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une ame sympathique, une voix amie pouvait developper cette +noble nature et la reveler a elle-meme. + +Telle fut la conclusion que tira Andre de toutes ces reveries, et il se +sentit transporte d'enthousiasme a l'idee de devenir le Promethee de +cette precieuse argile. Il benit le ciel qui lui avait accorde les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maitre, M. +Forez, qui lui avait ouvert le tresor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allat aussi remercier son pere, qui +avait consenti a faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui etait arrive souvent de maudire l'education, qui, en +lui creant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition reelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon a Dieu d'un tel blaspheme. +Il reconnaissait tous les avantages de l'etude, et se sentait maitre du +feu sacre qui devait embraser l'ame de Genevieve. + +Mais toutes ces fumees de bonheur et de gloire se dissiperent lorsqu'il +songea a la difficulte de revoir prochainement Genevieve et a la +possibilite effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberte de la veille mille romans delicieux en parcourant a pas lents +les allees humides de la rosee du matin; mais, a force de se creer un +bonheur imaginaire, le besoin de realiser ses reves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et a chaque instant semblait +s'elancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aime. Il s'etonna de +ces agitations. Il n'avait pas prevu qu'arrive a ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment ou il aurait retrouve l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'ecoulerait calme, pleine et delicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait a ses reveries et a ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur a savourer le passe qu'a jouir du present. +Maintenant la veille lui semblait s'etre envolee trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profite; il se rappelait cent circonstances +ou il aurait pu dire a propos un mot qui lui eut obtenu la bienveillance +de Genevieve, et il eprouvait un regret mortel de sa timidite. Il +brulait de trouver l'occasion de la reparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +eternellement long, et l'ennui devorait deja sa vie. + +La crainte de se montrer trop empresse et d'effaroucher l'austerite de +Genevieve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgre lui. Mais bientot il etait force de s'avouer +que vivre sans la voir etait impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir a la ville. Il s'assit a l'ecart sur un des bancs +de la promenade, esperant qu'elle passerait peut-etre; mais il vit +defiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Genevieve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais a ces +heures-la. Il roda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il eprouvait une repugnance infinie a laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entree de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrieres. +Genevieve n'etait point avec elles. S'il avait su ou elle demeurait, il +se serait glisse sous sa fenetre: il l'eut peut-etre apercue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eut demande a qui que ce +fut. + +[Illustration: Il faut de la dentelle a monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journee; et, tachant de prendre l'air +le plus indifferent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. "Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'interesse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevieve, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aise. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expedient pour avoir acces dans sa maison, et je n'en ai pas trouve. Il +faudra bien pourtant que nous en venions a bout. Henriette nous aidera." + +L'obligeance indiscrete de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +a rire d'un air sec et force en lui declarant qu'il ne comprenait rien a +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y meler davantage. + +"Ah! tu fais le fier! tu te mefies de moi! dit Joseph un peu pique. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +Andre s'affligea d'avoir offense un ami si devoue; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son desaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en apercut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et deserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans etaient encadres de bois grossierement sculpte. Un toit +en auvent s'etendait a l'entour et ombrageait les etroites fenetres. +"Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenetres, eclairees par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est la que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hesperides." + +Andre, trouble, s'efforca de prendre un air degage et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-la est fort bonne, au contraire, repondit Andre; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, Andre etait le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Ou allait-il? il le savait a peine. Serait-il +recu? il ne l'esperait pas. Il avait a la main un enorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu reunir: c'etait toute sa +recommandation. Il etait tour a tour pale comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait a peine, et a la derniere marche +il fut force de s'asseoir. C'etait deja beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-la sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eut indispose Genevieve contre lui. Il avait passe adroitement le long +de l'arriere-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussee, +sans etre apercu d'aucun des apprentis; au premier etage, il avait evite +un atelier de lingeres dont la porte etait ouverte et d'ou partait le +refrain de plusieurs romances tres-aimees des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, ou peut-il etre, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +Andre cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos a la porte +entr'ouverte, il franchit cet etage comme un eclair et ne s'arreta qu'au +troisieme. La, tout palpitant, se recommandait a Dieu, il s'approcha +de la porte a trois reprises differentes et s'en eloigna aussitot, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas a +toutes jambes. Enfin une quatrieme resolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, pres de s'evanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnerent le temps de se +reconnaitre. Il pensa que Genevieve etait sortie, et il se rejouit +presque d'echapper a la terrible emotion qu'il avait resolu de braver. +Cependant le desir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumes a l'obscurite de +l'escalier, distinguerent un petit carre de papier colle sur la porte. +Il l'examina quelques instants et reussit a lire: + + GENEVIEVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caracteres: _Tournez le bouton, s'il +vous plait_. + +Andre, transporte d'une joie etourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublee de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usee, ou l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jesus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle etait encore ecrit le nom de Genevieve, etait placee au bout de +cette salle. Cette fois Andre sentit toutes ses terreurs se reveiller; +mais, apres tout ce qu'il avait deja ose, il n'etait plus temps de +renoncer lachement a son entreprise: il frappa donc a cette derniere +porte, qui s'ouvrit aussitot, et Genevieve parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras ou Andre crut +distinguer un peu de mecontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout a fait contenance en s'apercevant que Genevieve n'etait pas +seule. Madame Privat etait debout aupres d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andre un regard de surprise +et d'ironie: c'eut ete une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie medisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Genevieve! Genevieve sentit le danger de sa position, et prenant +aussitot une assurance pleine de fierte; "Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonte de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande apres que j'aurai servi madame." + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignite calme qui imposa un instant a la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion etait trop bonne pour y renoncer aisement. Apres avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers Andre, qu'elle deconcerta tout a fait avec son regard curieux +et impertinent. "Vraiment, dit-elle en s'efforcant de prendre un +ton enjoue, c'est la premiere fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevieve? + +--Pardonnez-moi, madame, repondit froidement Genevieve, je recois +tres-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +presents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence etonna tellement Andre, qu'il hesita un instant a +repondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidite naturelle, il +repondit effrontement: "Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +desire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espece auquel +M. Forez, mon ancien precepteur, s'interesse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable." + +Madame Privat se mordit la levre et sortit brusquement. La reponse +d'Andre faisait allusion a une aventure recente de son menage; et, +quoique Andre ne fut pas mechant, il n'avait pu resister au desir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevieve en +souriant, esperant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Genevieve froide et severe. "Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre presence? + +Andre se troubla. "Je merite que vous me receviez mal, repondit-il. J'ai +ete etourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'etait une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, repondit Genevieve, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prevu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariete, repondit Andre; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupiere, et Genevieve, qui s'en apercut, se troubla a son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En meme temps elle le prit et l'examina. Andre s'arreta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Genevieve. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hepatiques, repondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit a odeur de vanille, de la giroflee-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-la se fanent bien vite, dit Genevieve. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle delia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraiche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andre examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevieve. +Cependant il lui echappa une exclamation de blame qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle. + +--O ciel! repondit Andre, des fuxias a calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Helas! vous avez raison, dit Genevieve en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montre l'original; elle s'est +obstinee a trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, etait de la meme teinte. Elle m'a forcee d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosite epouvantable! dit Andre avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si delicate! + +--Il y a des gens de si mauvais gout! reprit Genevieve; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitot toutes ces dames en ont demande; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la verite devant de +pareilles considerations? Je suis bien forcee, pour gagner ma vie, de +ceder a tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-la, je ne les vends pas: ce sont mes etudes et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andre; montrez-moi ces +tresors. + +Genevieve alla ouvrir une armoire reservee, et montra a son jeune pedant +une collection de fleurs admirablement faites. "Voici du veritable +fuxia, dit-elle en lui designant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andre en la prenant avec precaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une legere critique: les fleurs sont trop +regulierement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +facon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq petales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllees sont +sujettes a ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenetre. + +--Vous avez peut-etre raison, dit Genevieve. Moi j'evitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit defaut: toutes +les legumineuses ont dix etamines, mais neuf seulement sont reunies dans +une sorte de gaine; la dixieme est independante des autres, et vous +n'avez pas observe cette particularite. + +--Etes-vous sur de cela? + +--Il y a du genet d'Espagne dans mon bouquet: dechirez-en une fleur. + +--En verite, vous avez raison; mais vous etes bien severe. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup a profiter avec vous. Continuez donc a +m'instruire, je vous en prie. + +Andre examina tous les cartons et trouva peu a critiquer, beaucoup a +louer; mais il ne negligea aucune occasion de relever les fautes legeres +de l'artiste, car il sentit que c'etait le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa presence desirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevieve quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une etude un peu methodique. Certainement, a force de recherches et +d'observations, vous savez une infinite de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette etude m'a appris +des choses tres-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +methode admirable et d'une clarte parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Genevieve. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-meme. + +--Oh! que je le voudrais! dit Genevieve; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus mechants propos. + +--N'etes-vous pas au-dessus de ces pueriles attaques? dit Andre. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous etes +aussi vulnerable que la plus etourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'independance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvee? + +--L'opinion! l'opinion! dit Genevieve en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me proteger; la mechancete +peut me prendre a partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts a se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractere; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous etes penetree de votre propre dignite... + +--Ne dites pas cela, on me reproche deja d'etre trop fiere. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-la... + +--Et lequel donc? dit Genevieve vivement; puis elle s'arreta tout a +coup, et Andre lut sur son visage qu'elle etait fachee d'avoir laisse +echapper cette question, et qu'elle craignait une reponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, repondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blame; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention a ce que je vous ai +dit. Je deraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevieve en s'efforcant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit Andre. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication detaillee a M. Forez et +le prierai de la rediger lui-meme. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me designerez. De cette maniere, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Genevieve fut affligee de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blesse. Sa douceur et sa sensibilite naturelles parlerent plus vite que +sa raison. + +"J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-meme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous." + +Elle s'arreta toute troublee, et Andre se sentit si emu qu'il craignit +de se mettre a pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +precipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Genevieve se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +epouvantee de ce qu'elle eprouvait et n'osant s'interroger elle-meme, +elle se jeta a genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journee, et ne toucha point au +frugal diner qu'elle avait prepare elle-meme comme a l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chale et alla se promener +derriere la ville, dans un lieu solitaire ou elle etait sure de pouvoir +rever en liberte. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une eminence +plantee de nefliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andre +lui avait explique la marche. Peu a peu ses idees prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'Andre lui avait revelees porterent son esprit vers des pensees plus +vagues, mais plus elevees. Lorsqu'elle revint sur elle-meme, elle +s'etonna de trouver a ses agitations de la journee moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait deja l'effet de +ces contemplations ou l'ame semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des regions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premiere fois +un conte de fees. + +Genevieve n'etait point romanesque; elle n'avait jamais desire d'aimer +ou d'etre aimee. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'etait promis de s'y soustraire a la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commencait a pressentir +l'amour d'Andre pour elle. Elle n'eut pas ose se l'expliquer a +elle-meme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinee. Elle en avait ete emue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parle avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Genevieve n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-meme le regret d'avoir commis une imprudence. +"Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laisse emouvoir si vite par les idees et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercie? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma explique des choses bien interessantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon etonnement. +Et puis il m'a apporte un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-meme dans +les pres, et fait une visite dont, grace a madame Privat, toute la ville +jase deja. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'etait par amitie, +il aurait du prevoir a quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'ou vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des mechants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je desire m'elever au-dessus de ma fortune et de mon etat: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Helas! il me semble que oui; mais c'est +peut-etre un conseil de l'orgueil. Deja j'etais prete a sacrifier ma +reputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, defendez-moi de ces idees-la, et +apprenez-moi a me contenter de ce que vous m'avez donne." + +Genevieve rentra plus calme et resolue a ne plus revoir Andre. Elle se +tint parole; car elle recut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours a penser a lui sans trouble et sans +emotion. Une quinzaine s'ecoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du desole jeune homme, qui passait une +partie des nuits a pleurer sous ses fenetres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler Andre, et le hasard peut-etre +voulait faire echouer les resolutions de Genevieve. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Pres-Girault; elle ne savait pas +qu'Andre l'y avait vue un certain jour qui avait marque dans sa vie +comme une solennite et qui avait decide de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouve la un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitot des pas firent crier le sable +derriere elle. Elle se retourna et vit Andre. + +Un cri lui echappa, un cri imprudent qui l'eut perdue si Andre eut ete +un homme plus habile. Mais le bon et credule enfant n'y vit rien que +de desobligeant, et lui dit d'un air abattu: "Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma presence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de deranger votre promenade." + +La paleur d'Andre, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de resignation, produisirent un effet magnetique sur +Genevieve, "Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me derangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'interessent beaucoup, et tous les jours..." Genevieve se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +Andre, un peu rassure, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les eluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis etendu sur l'eau. "C'est, repondit Andre, le +becabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pele-mele avec lui." En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'a mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevieve avait regardee; +il s'y fut mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille seche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y resister. Au bout d'un quart d'heure ils +etaient assis tous deux sur le gazon. Andre jonchait le tablier de +Genevieve de fleurs effeuillees dont il lui demontrait l'organisation. +Elle l'ecoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +melancoliques. Andre etait parfois comme fascine et perdait tout a fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevieve, toujours +avide de s'elancer dans les regions inconnues, le questionnait avec +vivacite. Andre voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +difference des climats, l'influence de l'atmosphere sur la vegetation, +les diverses regions ou les vegetaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glaces du Nord jusqu'au bananier des Indes brulantes. Mais ce +cours de geographie botanique effrayait l'imagination de Genevieve. + +--Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle a plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idee? lui dit Andre; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la geographie et la botanique en meme +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevieve; et puis elle songea a +ses resolutions, hesita, voulut se retracter et ceda encore, moitie au +chagrin d'Andre, moitie a l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mysterieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livre un rude combat a sa +conscience; mais cette fois la lecon fut si interessante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'ou les eaux s'epanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres echancrees, entassees, disjointes, +rattachees par des isthmes, separees par des detroits; ces grands lacs, +ces forets incultes, ces terres nouvelles apercues par des voyageurs, +perdues pendant des siecles et soudainement retrouvees, toute cette +magie de l'immensite jeta Genevieve dans une autre existence. Elle +revint aux Pres-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commencait a baisser quand elle songeait a s'arracher a l'attrait de +l'etude. Andre goutait un bonheur ineffable a realiser son reve et a +verser dans cette ame intelligente les tresors que la sienne avait +receles jusque-la sans en connaitre le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultes de Genevieve. Il etait fier de l'elever +jusqu'a lui et d'etre a la fois le createur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinees etaient delicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantot ils causaient, assis sous les saules de la riviere; +tantot ils se promenaient le long des sentiers bordes d'aubepines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'eveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlace l'un a l'autre. Quand +la matinee etait un peu avancee, Andre tirait de sa gibeciere un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de creme +dans quelque chaumiere des environs, et il dejeunait sur l'herbe avec +Genevieve. Cette vie pastorale etablit promptement entre eux une +intimite fraternelle, et leurs plus beaux jours s'ecoulerent sans que le +mot d'amour fut prononce entre eux et sans que Genevieve songeat que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitie. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-la, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'ecoula sans que Genevieve put hasarder sa mince chaussure +dans les pres humides. Andre n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Genevieve l'arreta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en meme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise aupres d'elle et reprit les lecons +du Pre-Girault. Le jeune professeur, a mesure qu'il se voyait compris, +se livrait a son exaltation naturelle et devenait eloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son ecoliere. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +a demi faite pour suivre de l'oeil les demonstrations que son maitre +tracait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la decoupure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'interet qu'elle mettait a ecouter les autres lecons +l'emportant de beaucoup sur celui-la, elle negligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle etait lancee sur une mer +enchantee et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le developpement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entierement son caractere et devant +laquelle sa prudence timide s'etait envolee, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumiere de la raison. Cependant elle devait etre +bientot forcee de voir les ecueils au milieu desquels elle s'etait +engagee. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentres chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance a venir diner sur l'herbe, a +une metairie qui lui avait servi de dot, et qui etait situee aupres de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; neanmoins Genevieve y fut invitee. Ce +n'etait pas la premiere fois que ses manieres distinguees et sa conduite +irreprochable lui valaient cette preference. Deja plusieurs familles +honorables l'avaient appelee a leurs reunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, a titre d'ouvriere en journee, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la severe etiquette derriere +laquelle se retranche la societe bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcees de sa vie ordinaire, s'etait depuis +longtemps effacee devant le merite inconteste de la jeune fleuriste: +elle n'etait regardee precisement ni comme une demoiselle ni comme une +ouvriere, le nom intact et pur de Genevieve repondait a toute objection +a cet egard. Genevieve n'appartenait a aucune classe et avait acces dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante ou jamais aucune fille de condition n'avait ose +aspirer, Genevieve l'avait perdue a son insu; elle etait devenue +savante, mais elle ignorait encore a quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, etrangere aux caquets de la +ville, lui fit le meme accueil qu'a l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laisserent un grand espace entre elles et la place ou +Genevieve s'etait assise. Elle ne s'en apercut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer aupres d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espece de mepris qu'elles affectaient de +lui temoigner. Genevieve etait d'une nature si peu violente qu'elle +n'eprouva d'abord que de l'etonnement; aucun sentiment d'indignation ni +meme de douleur ne s'eveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demanderent leurs bonnes et se retirerent; +les autres se diviserent par groupes et se disperserent dans le jardin, +en evitant avec soin d'approcher de la reprouvee. En vain Justine +s'efforca d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant pres d'elle dans une attitude si altiere et avec un silence si +glacial que Genevieve comprit son arret. Pour eviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-meme et se retira +sous pretexte d'un travail qu'elle avait a terminer. A peine etait-elle +seule et commencait-elle a reflechir a sa situation, qu'elle entendit +frapper a sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +compose et une espece de toilette qui annoncait une intention +ceremonieuse et solennelle dans sa visite. Genevieve etait fort pale, et +meme l'emotion qu'elle venait d'eprouver lui causait des suffocations: +elle fut tres-contrariee de ne pouvoir etre seule, et, de son cote, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette etait +resolue a ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apres l'avoir +embrassee avec une affectation de tendresse inusitee, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Genevieve, a qui la fierte donna la force de +sourire. + +--Te voila revenue? reprit Henriette du meme ton de condoleance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus begueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Genevieve; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensee. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mechante que son +amitie pour Genevieve ne put lui faire reprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passe; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a ete fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as ete au-devant +de leur mechancete avec bien de la complaisance. Voila ce que c'est, +Genevieve, de vouloir sortir de son etat! Si tu n'avais jamais frequente +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrive. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais ete insultee; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-la en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Genevieve se sentit si offensee de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses levres devinrent +aussi pales que ses joues. + +--Il ne faut pas te desoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincerite de son indiscrete amitie; le mal n'est pas sans +remede; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chere, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Genevieve en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevieve, tu apprendras a connaitre +tes vraies amies; tu as trop compte sur les demoiselles a grande +education. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sure. On +n'apprend pas a avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir etudie pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Genevieve! elles ont donc ete bien insolentes, ces +begueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien a raconter; on ne m'a rien dit de desobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Genevieve, ou tu ne te doutes guere du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dechire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchante de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps ou on disait: _Genevieve +premiere et derniere. Genevieve sans reproche. Genevieve sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais deja! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevieve +par-ci, Genevieve par-la! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu etais montee si haut! A present on ne te laisse pas +descendre a moitie; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-etre aussi sage que par le passe; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison a donner! C'est une +infamie, la maniere dont on te traite. Les hommes sont peut-etre +encore plus dechaines contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous defendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'etait pas la peine de faire +tant la dedaigneuse pour ecouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'epousera. Ah! bah! ils secouent la tete en +disant que les marquis n'epousent pas les grisettes.--Car, apres tout, +disent-ils, Genevieve la savante est une grisette comme les autres. Son +pere etait menetrier, et sa mere faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin a la journee. + +--Tout cela n'est pas bien mechant, dit Genevieve; je ne vois pas en +quoi j'en puis etre blessee. Apres tout, qu'importe a ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Genevieve la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Genevieve! c'est bien a cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultee aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me defendre, et on ne se risquerait pas a jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenetres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mere, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chere amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous etes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez ete +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-etre jamais sues... + +--Tu te serais donc bouche les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand meme tu +aurais ete sourde, cela ne t'aurait servi a rien; il aurait fallu +etre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnete sur toutes les +figures. Ah! Genevieve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois a mes depens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues a se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevieve en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, repondit +Henriette un peu piquee. Tu aurais ete plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chere. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystere, se servir de sa liberte et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, apres tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chere, dit Genevieve un peu sechement, en supposant que +je me sois servi de ce droit reserve aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachee, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le notre. + +--Et pourquoi? s'ecria Genevieve, irritee enfin; de quoi me suis-je +cachee? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voila, voila ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevieve. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepte les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montree avec lui au bal et a la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donne le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confie a +tes amies, a moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +a quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: "Genevieve +a donc un amoureux?" nous aurions repondu: "Certainement! pourquoi +Genevieve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Etes-vous son heritier? Qu'avez-vous a dire?" Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, apres tout, cela aurait ete tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +reputation de vertu et en meme temps ecouter les douceurs d'un homme, tu +as garde ton petit secret fierement, tu as accorde des rendez-vous aux +Pres-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre metier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. Andre de Morand qui t'attendait au bord de la riviere et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepte tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir a la meme +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'etait pas bien difficile de +deviner ou tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: "Voyez-vous cette petite effrontee qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la demasquer." Et puis on a vu M. Andre se glisser par +les petites rues et venir de ce cote-ci. Il est vrai que, pour n'etre +pas trop remarque, il sautait le fosse du potager de madame Gaudon et +arrivait a ta porte par le derriere de la ville. Mais vraiment cela +etait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fosse, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour a madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais a ces +demoiselles: "Genevieve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. Andre que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fosses? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser a moi-meme, au lieu d'en +faire part a quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose a leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le departement +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fache, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Genevieve; je me sens mieux, et je vais me mettre a +travailler. Je te remercie de ton zele, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorenavant ne t'en inquiete plus. Je ne +m'exposerai plus a etre insultee; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifferent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Genevieve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, ecoute un bon conseil... + +--Oui, ma chere, un autre jour, dit Genevieve en l'embrassant d'un air +un peu imperieux, pour lui faire comprendre qu'elle eut a se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquee. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer a defendre ardemment Genevieve en toute +rencontre; mais elle etait femme et grisette. Elle avait ete souvent, +comme elle le disait elle-meme, _victime de la calomnie_, et elle ne se +mefiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevieve, +dont la gloire l'avait si longtemps eclipsee, tomber dans la meme +disgrace aux yeux du public. + +Genevieve, restee seule, s'apercut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En elargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturiere lui avaient inspire un +profond dedain pour les basses attaques dont elle etait l'objet. Deux +mois auparavant, Genevieve, heureuse surtout d'etre ignoree et oubliee, +n'eut pas aussi courageusement meprise la sotte colere de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide education avait retrempe son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierte. Peut-etre se +glissait-il secretement un peu de vanite dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, ou les +plus importants etaient les plus sots, et ou elle ne trouvait a aucun +etage un esprit a la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa superiorite etait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement eclaire du jour etincelant de la science. Genevieve +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus tres-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'a elle, et qu'elle etait invulnerable a de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance equitable occupee de la defense des justes et de la +repression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +aupres de la fenetre et se mit a travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pales feuilles de rose que ses petites mains etaient en +train de decouper. Cette riche lumiere eut une influence soudaine sur +ses idees. Genevieve avait toujours eu un vague sentiment de la poesie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement apercu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautes exterieures de la nature. Cette +puissance se revela soudainement a elle en cet instant. Une emotion +delicieuse, une joie inconnue, succederent a ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'eleva au-dessus d'elle-meme et de toutes +les choses reelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers deroule devant elle, et tout en +s'unissant a ce Dieu dans un transport poetique, ses mains creerent la +fleur la plus parfaite qui fut jamais eclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut cache derriere les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevieve posa son ouvrage +et resta longtemps a contempler les tons oranges du ciel et les lignes +d'or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tete +brulante. Quand elle quitta sa chaise, elle eprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevieve etait +d'une complexion extremement delicate: les emotions de la journee, la +surprise, la colere, la fierte, l'enthousiasme, en se succedant avec +rapidite, l'avaient brisee de fatigue. Elle s'apercut qu'elle avait +reellement la fievre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +reveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout a fait le sentiment de +la realite. + + + +X. + +Henriette, en quittant Genevieve, etait allee, pour calmer son petit +ressentiment, ecouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +reputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux cure de hameau prechat beaucoup plus sensement dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicite. Son accent +theatral, son debit ronflant, ses comparaisons ampoulees, et surtout +la surete de sa memoire, lui avaient valu un succes inconteste, +non-seulement parmi les devotes, mais encore parmi les femmes +erudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien a son eloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-la le predicateur, faute de sujet, precha sur la charite. Ce +n'etait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +metaphores, et l'amplification fut negligee; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent debites d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'ecueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idees, pourvu que les mots abondent toujours et se +succedent sans hesitation. + +Henriette fut donc emue et entrainee, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait precisement a la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de mechant, et donnait de continuels dementis a un +caractere arrogant et jaloux. La pensee de Genevieve malheureuse et +meconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termine, +Henriette resolut d'aller trouver son amie, et de reparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitie affectueuses, +moitie ameres, avaient du lui causer. + +Elle prit a peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui repondit pas. La clef avait ete retiree; elle +crut que Genevieve etait sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idee lui vint: elle pensa que Genevieve etait enfermee avec son amant, +et elle regarda a travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'atre de la cheminee, et le profond silence qui regnait dans +l'appartement lui fit pressentir la realite. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu male, et la serrure, faible et usee, ceda bientot. +Elle trouva Genevieve assez malade pour avoir a peine la force de lui +repondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fievre, la bonne couturiere se hata d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagne dans sa +journee, et, s'installant aupres de son amie, lui prepara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit etait tout a fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premiere porte de +l'appartement de Genevieve. La penetration naturelle a son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut a sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre a l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins penetrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'Andre, n'ayant pas vu Genevieve de la journee, et +rodant depuis deux heures sous sa fenetre sans qu'elle s'en apercut, ne +pouvait se decider a retourner chez lui sans avoir au moins echange un +mot avec elle. Quoique l'heure fut indue pour se presenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour ou il avait frappe pour la premiere fois a sa porte. + +Il fut contrarie de rencontrer Henriette; mais il espera qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entrainant au bout de la chambre, "Il faut que je vous +parle, monsieur Andre, dit-elle vivement; asseyons-nous." + +Andre ceda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +"D'abord il faut vous dire que Genevieve est malade, bien malade." + +Andre devint pale comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effraye, reprit Henriette, je suis la; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chere demoiselle, dit Andre, eperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai a vous dire, monsieur Andre, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'ecria Andre. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Genevieve est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +Andre s'etait leve brusquement, il retomba aneanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa reputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuee! + +--Mademoiselle, dit Andre vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +mechante plaisanterie? + +--Non, monsieur, repondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour a Genevieve, et elle vous ecoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Genevieve en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +Andre, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +a une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les pres? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'etre recu a +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'ecria Andre; qui a invente cette +faussete? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, repondit Henriette +intrepidement, et je n'invente aucune faussete. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Genevieve. + +--Eh bien! que vous importe? s'ecria Andre, chez qui la timidite etait +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous melez-vous +de ce qui se passe entre Genevieve et moi? Etes-vous la mere ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en elevant la voix; mais je suis l'amie de +Genevieve, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit Andre, effraye de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andre en colere, car c'est +un mensonge infame. + +Henriette, en colere a son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'ecria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamee et montree au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premiere societe +refusent de diner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos des +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garcons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le merite pour avoir trompe tout le monde +et pour avoir meprise ses egaux! + +--Qu'ils y viennent! s'ecria Andre transporte de colere. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Genevieve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +repete; la blessure sera sans remede: elle aura recu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Andre en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Genevieve est desolee a ce point! sa vie est en danger +peut-etre, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes esperances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondement emu, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de desespere? + +--Mais que faire? dit Andre avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevieve? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Etes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Genevieve, et si vous etiez un honnete homme, +vous l'epouseriez. + +Andre, eperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effare. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'ecria-t-elle, voila votre reponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous etes! que Dieu vous confonde! + +--Ma reponse! dit Andre lui prenant la main avec force; ai-je repondu? +puis-je repondre? Genevieve consentirait-elle jamais a m'epouser? + +--Comment! dit Henriette avec un eclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcee de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela depend de moi! s'ecria Andre, eperdu de +terreur et de joie. L'epouser, moi! elle consentirait a m'epouser! + +--Ah! vous etes un bon enfant, s'ecria Henriette se jetant a son cou, +transportee de joie et d'orgueil en voyant le succes de son +entreprise. Ah ca! mon bon monsieur Andre, votre pere donnera-t-il son +consentement? + +Andre palit et recula d'epouvante au seul nom de son pere. Il resta +silencieux et atterre jusqu'a ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il repondit _non_ d'un air sombre, et ils se regarderent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot a dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant reflechi, lui demanda quel age il avait. + +--Vingt-cinq ans, repondit-il. + +--Eh bien! vous etes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchante de cet expedient, je m'en passerai; +j'epouserai Genevieve, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tete, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'heritage de votre mere? + +--Sans doute, repondit-il, frappe d'admiration; j'ai droit a soixante +mille francs. + +--Diable! s'ecria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevieve! +o mon cher Andre! comme vous allez etre heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrange votre mariage. + +--Excellente fille! s'ecria Andre a son tour, sans vous je ne me serais +jamais avise de tout cela et je n'aurais jamais ose esperer un pareil +sort. Mais etes-vous sure que Genevieve ne refusera pas? + +--Que vous etes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-la va lui rendre la vie! + +--Je crois rever, dit Andre en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'ecoutait avec tant de bonte! elle prenait ses lecons +avec tant d'ardeur! O Genevieve! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donne de craintes et d'esperances! Fou et malheureux +que j'etais! je n'osais pas me jeter a ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'etais aime! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; apres qu'une fille a sacrifie +sa reputation a monsieur, il demande si on l'aime! Vous etes trop +modeste, ma foi! et a la place de Genevieve... car vous etes tout a fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voila qui s'eveille... +Attendez-moi la. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu medecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! ecoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'epouser, elle sera guerie. Je crois que cette parole-la +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, depechez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le resultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andre effraye; je n'oserai +jamais me presenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amene, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous etes timide! dit Henriette etonnee: vraiment voila des +amoureux bien avances, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; Andre resta seul dans +l'obscurite, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Genevieve n'etait pas serieuse; une irritation momentanee +lui avait cause un assez violent acces de fievre, mais deja son sang +etait calme, sa tete libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la memoire. + +Elle s'etonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui presenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposee a l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. "Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, repondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tete un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voila tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout a fait sauvee. + +--J'ai un bouillon tout pret sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Genevieve avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-meme. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle a t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chere enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifferent; je ne veux que tes +soins et ton amitie. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Genevieve; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te desobeir, puisque tu me defends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Genevieve en levant vers elle sa jolie tete pale +coiffee d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fievre, ma chere fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, repondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la verite: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est la. + +--Comment, il est la! Qui est la, chez moi, a cette heure-ci? + +--M. Andre de Morand; est-ce que tu as oublie son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Genevieve, je ne vous comprends +pas; vous etes en meme temps bonne et mechante: pourquoi cherchez-vous a +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre a cote. Je te le jure sur l'honneur, +Genevieve. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important a te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchee, et trouvez-vous qu'il soit convenable a une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si presse a me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera desespere, et +toi-meme tu t'en repentiras. + +--Cette journee est un reve, dit Genevieve d'un ton melancolique, et je +dois me resigner a tomber de surprise en surprise. Reste pres de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chere: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens a passer pour une prude, dit Genevieve avec fermete; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillee et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui decorat ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela Andre. + +Genevieve ne comprenait rien a ses manieres etranges et a ses +affectations de solennite. Elle fut encore plus surprise lorsque Andre +entra d'un air timide et irresolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, pousse par Henriette, finit par tomber a genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, repondit Andre en tachant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de reparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevieve avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importune M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit Andre: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais du prevoir et empecher; +elle m'a appris les calomnies dont vous etiez l'objet, grace a mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous etiez livree. + +--Elle a menti, dit Genevieve avec un rire force; je n'ai aucun chagrin, +monsieur Andre, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'ecoutez pas, dit Henriette; voila comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutot que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma presence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espere qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Genevieve la princesse. Tu es une +mechante; tu meconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence a Andre. Genevieve fut +choquee de son depart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation a la retenir, puisque tous les jours elle +recevait Andre tete a tete. + +Quand ils furent seuls ensemble, Andre se sentit fort embarrasse. L'air +etonne de Genevieve n'encourageait guere la declaration qu'il avait +a lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en reparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduites. + +Genevieve fut moins etonnee qu'elle ne l'eut ete la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait preparee a tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +concu pour lui une affection veritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eut jamais desire lui inspirer un sentiment plus vif, elle etait +flattee d'une resolution qui annoncait un attachement serieux. Mais elle +pensa bientot qu'Andre cedait a un exces de delicatesse dont il pourrait +avoir a se repentir. Elle lui repondit donc, avec calme et sincerite, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fut +a la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus a reparer sa conduite +qu'elle a rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui repondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous etes sans famille, sans protection; les mechants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous defendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'a +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une egide et +reduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en meme temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitie pour moi, dites-le au moins par interet +pour vous-meme. + +--Non, monsieur Andre, repondit doucement Genevieve en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-etre eternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgre vos soins, j'ai encore bien +peu d'education: je vous serais trop inferieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-etre souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultes pour me recevoir, et je +ne pourrais me resoudre a supporter ses dedains. + +--O froide et cruelle Genevieve! s'ecria Andre, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? repondit Genevieve; avez-vous bien besoin +de mon amitie? + +--Coeur de glace! s'ecria Andre; vous m'avez parle avec tant de +confiance et de bonte, nous avons passe ensemble de si douces heures +d'etude et d'epanchement, et vous n'aviez pas meme de l'amitie pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, Andre, lui repondit Genevieve d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire a mon amitie sans m'epouser? Si l'un de nous doit +quelque chose a l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos lecons. + +--Eh bien! s'ecria Andre, acquittez-vous avec moi et soyez genereuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien serieux, repondit-elle en souriant, pour des lecons +de botanique et de geographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-la je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andre: +nous ne l'avions pas prevu; mais puisqu'on nous le rappelle, cedons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononca ce dernier mot si bas que Genevieve l'entendit a peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaute +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous etions du meme rang, +vous et moi, si notre mariage etait une chose facile et avantageuse a +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traverse par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'etonnement; votre pere s'y opposera peut-etre, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonte; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'ecria Andre au desespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevieve avec amitie. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevieve. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tot que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitie, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, Andre? Helas! je ne le merite pas. Il aurait fallu +etre vaine pour croire a votre amour: vous ne m'en avez jamais parle. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Genevieve apres un instant +d'emotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +meriter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, repondit Andre; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Genevieve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous etiez si emu en entrant ici, et vous paraissiez si afflige quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagine une +ou deux fois que vous etiez _amoureux_; cela me faisait une espece de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop serieuse. J'ai voulu vous fuir et me defendre de vos +lecons; mais l'envie d'apprendre a ete plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Genevieve! C'est a votre amour pour +l'etude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y etais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Genevieve en rougissant; comment +voulez-vous que je reponde a cela? je vous connaissais si peu... a +present c'est different. Je regretterais le maitre autant que la +lecon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevieve; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne merite pas ce reproche-la. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque devine mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout change: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'etait en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaute de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manieres a la timidite ou a quelques +idees de roman qui s'etaient effacees a mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous etes trompee, dit Andre: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimee. Si j'etais calme, c'est que j'etais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passes ici et aux Pres-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +reste malheureux. + +Alors Andre, encourage par le regard doux et attentif de Genevieve, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour ou il l'avait vue pour la premiere +fois au bord de la riviere. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-la, et Genevieve n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tete d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire a Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient a cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilege de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Genevieve, lui dit Andre tristement, il y a dans votre ame une +etincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-meme, rien ne vous l'a encore revele. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parle devant vous qu'une langue +grossiere ou puerile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'ecoutiez, Genevieve, s'il +pouvait vous initier a ces grands secrets de l'ame comme a une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait a genoux, +et il mourrait de bonheur le jour ou vous lui diriez:--J'ai compris. + +Genevieve regarda Andre en silence comme le jour ou il lui avait parle +pour la premiere fois des etoiles et de la pluralite des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait a le deviner +avant d'y engager son coeur. Andre vit sa curiosite, et il espera. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystere. Je n'oserai guere parler +moi-meme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poetes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous repondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Genevieve en souriant, les medisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Genevieve, on leur dira des demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitie pour moi, que je demande a vous epouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevieve. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins a vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! Andre, vous etes bon! dit Genevieve en serrant doucement les mains +brulantes d'Andre; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifferente, ou vous qui etes trop +passionne; j'ai peur de mon ignorance meme et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous ecouter, repondit Genevieve avec +abandon; voila ce qu'il y a de vrai. + +Andre baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'ecria-t-elle en voyant la joie de l'un et la serenite de +l'autre, tout est arrange! A quand la noce? + +--C'est Genevieve qui fixera le jour, repondit Andre. Vous pouvez, ma +chere Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise a la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevieve! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant a ton egard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire ecouter quand +il parle. + +--C'est par amitie pour M. Andre qu'il agit ainsi, dit Genevieve; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en meles aussi, Genevieve? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientot +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chere, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andre et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit la? s'ecria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'etait pas +serieusement que vous parliez? + +Elle etait au moment de lui faire une scene; mais il la rassura et lui +dit qu'il esperait vaincre les hesitations de Genevieve; il la pria meme +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, repondit de tout. "N'ai-je +pas deja bien avance vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucree que voila aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore la a vous morfondre sans oser parler." + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevieve; elle se plaignit +d'etre un peu fatiguee, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit aupres d'elle, l'embrassa tendrement et toucha legerement +la main d'Andre en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous separez? s'ecria Henriette; un +jour de fiancailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andre a Genevieve en s'efforcant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgre lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit Andre avec emotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Genevieve gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit Andre un peu rassure; ce sera un engagement que +vous aurez signe et qui donnera plus de poids a la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitie? reprit Andre, qui deja la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrasse Henriette tout a l'heure? + +--Par amitie seulement, repondit Genevieve en se laissant embrasser. + +Andre fut si trouble de ce baiser, qu'il comprit a peine ensuite comment +il etait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'etait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mela un souvenir +penible. Genevieve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard etait +reste serein, sa main fraiche, et son coeur n'avait pas tressailli, +"C'est ma Galatee, se disait-il; mais elle ne s'est animee que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piedestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre aupres de moi?" + +Cependant l'esperance, qui ne manque jamais a la jeunesse, le consola +bientot. Genevieve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillite d'ame tenait a la chastete exquise +de ses pensees, a ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait deja +vu se realiser un de ses plus beaux reves, il etait le conseil et la +lumiere de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait a accomplir, c'etait de se placer entr-elle et la divinite +universelle qu'il lui avait fait connaitre. Il fallait cesser d'etre +le pretre et devenir le dieu lui-meme. L'enthousiasme d'Andre, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son ame, avide d'emotions tendres, ne pouvait pas croire a l'inertie +d'une autre ame. + +De son cote, Genevieve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andre, +ses caresses timides, son accent passionne, lui avaient cause une sorte +de trouble: et quoiqu'elle desirat presque eprouver les memes emotions, +elle avait, par instants, comme une certaine mefiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais concu l'idee et dont elle craignait +de n'etre jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aime, que Genevieve s'abandonna +sans peine a ce bien-etre nouveau; elle s'habitua a penser qu'elle +n'etait pas seule au monde, qu'une autre ame sympathisait a toute heure +avec la sienne, et que desormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces reflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinee a la journee precedente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journee s'annoncait douce et +calme sous la protection d'un coeur devoue. "Apres tout, se dit-elle, +Andre est sincere: s'il s'exagere a lui-meme aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnetete dans +le coeur pour me garder son amitie. Je ne cesserai pas de la meriter: +pourquoi me l'oterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir." + +En se parlant ainsi a elle-meme, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosite et prit meme son +miroir pour l'approcher de la fenetre; la elle contempla de pres ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'apercut qu'elle etait jolie. "Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'etait de la jeunesse ou de la +beaute. Cependant pour qu'Andre, apres m'avoir vue un instant, soit +reste amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraicheur de mon age. Andre aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle difference entre lui et Joseph, et +tous les autres!" + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux epars; ses joues etaient animees, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'etait levee tard, et la matinee etait +avancee. Andre entra dans la premiere piece sans qu'elle l'entendit, et +elle s'apercut tout a coup qu'il etait passe dans l'atelier; il avait +tousse pour l'appeler. + +Alors elle se leva si precipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. Andre, effraye du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri echappe a Genevieve, crut qu'elle se trouvait mal et +s'elanca dans sa chambre. Il la trouva debout, vetue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Genevieve fut de rire en voyant la terreur d'Andre pour une si faible +cause; mais bientot elle fut toute confuse de la maniere dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empeche Andre de savoir si +sa chevelure etait belle. En decouvrant cette nouvelle perfection, il +resta naivement emerveille, et Genevieve devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +"Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fievre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais ou je +l'aurai laissee. Vous l'avez peut-etre ecrasee sous vos pieds dans vos +conferences avec Henriette. + +--Dieu m'en preserve! dit Andre; et, obeissant a regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La precieuse rose y etait negligemment couchee au +milieu des outils qui avaient servi a la creer. Andre fit un grand cri, +et Genevieve, epouvantee, s'elanca a son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours denoues. Elle trouva Andre qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ca! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Genevieve, Genevieve! repondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensee avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chante pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a colore les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, repondit Genevieve; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brulait les yeux, +et qui, je crois, m'a donne la fievre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser a tant de choses en meme temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, repondit Andre, que +l'oeuvre d'un grand maitre; c'est la nature rendue dans toute sa verite +et dans toute sa poesie. Quelle grace dans ces petales mous et pales! +quelle finesse dans l'interieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles etoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Genevieve? Certainement les fees s'en melent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font present de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont uses, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous etes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas a vous en la faisant. + +Andre la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut apres elle et la saisit au moment ou elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrasse; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son epaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +"Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baise des cheveux?" + + + +XII. + +On pense bien qu'Andre dans ses nouvelles lecons ne s'en tint pas a la +seule science. Ses regards, l'emotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Genevieve, disaient plus que ses paroles. Peu a +peu Genevieve comprit ce langage, et les battements de son coeur y +repondirent en secret. Apres lui avoir revele les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier a la poesie, et par la +lecture des plus belles pages sut la preparer a comprendre Goethe, son +poete favori. Cette education fut encore plus rapide que la precedente. +Genevieve saisissait a merveille tous les cotes poetiques de la vie. +Elle devorait avec ardeur les livres qu'Andre prenait pour elle dans la +petite bibliotheque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rever en regardant le ciel. Elle appliquait a son amour et a celui +d'Andre les plus belles pensees de ses poetes cheris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revetit bientot d'un eclat +inconnu. Genevieve s'eleva jusqu'a son amant; mais cette egalite ne fut +pas de longue duree. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le depassa bientot. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andre fut +penetre d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +dela de ses esperances. Il vit naitre l'enthousiasme dans cette ame +virginale, et recut dans son sein les premiers epanchements de cet amour +qu'il avait enseigne. + +Cependant Henriette avait ete colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'Andre avec Genevieve. Le premier a qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand etonnement de la couturiere, +celui-ci fit une exclamation de surprise ou n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +"Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir reussi a marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?" + +Joseph secoua la tete. "Cela me parait, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idee avez-vous eue la!" + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifference que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifferent, repondit Joseph. J'en suis fort +contrarie, au contraire. + +--Etes-vous fou aujourd'hui? s'ecria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez reellement Genevieve que +depuis qu'elle aimait M. Andre? n'avez-vous pas travaille vous-meme +a rendre M. Andre amoureux d'elle? Qui est cause de leur premiere +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priee d'amener +Genevieve chez vous, pour que M. Andre put la voir?... + +--Mais non pas l'epouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'ecria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous etes un scelerat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! seduire une fille et l'abandonner, cela vous paraitrait +naturel et juste; mais l'epouser quand on l'a perdue de reputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idee, une invention folle!... Ah! je vois le +danger ou je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en preserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre credulite! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et desesperee. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha Andre. Mais pendant bien des +jours Andre fut introuvable. Il passait le temps ou il etait force de +quitter Genevieve a courir les pres comme un fou, et a pleurer d'amour +et de joie a l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimee, et, a son +grand deplaisir, il l'entraina dans le jardin voisin. + +--Ah ca! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +serieuse d'epouser Genevieve? + +--Certainement, repondit Andre avec candeur. Quelle question me fais-tu +la? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, a ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu reflechi un peu, +mon cher Andre? sais-tu quel age tu as? connais-tu ton pere? esperes-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, repondit Andre un peu trouble de cette derniere +question; mais je sais que j'ai droit a un petit heritage de ma mere, et +que cela suffira pour m'enrichir au dela de mes besoins et de ceux de +Genevieve. + +--Idee de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vecu dans une certaine aisance, il est dur de se voir reduit au +necessaire. Songes-tu que ton pere est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te desheriter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-meme, que tu n'as pas d'etat, que tu n'auras pas de quoi +les elever convenablement, et que la misere te tombera sur le corps a +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'ecria Andre, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeune. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Genevieve l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--A quoi? Fais-moi le plaisir de me dire a quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu etudie la medecine? Pourrais-tu etre +professeur de mathematiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +meme tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andre. Je n'ai vecu +jusqu'ici que de lectures et de reveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un metier; mais le peu que je possede pourra me mettre a l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tete! s'ecria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +serieux la premiere occasion de plaisir offerte a ta jeunesse? + +--J'etais donc un lache et un miserable a tes yeux? Tu croyais que je +consentirais a voir diffamer Genevieve sans prendre sa defense et sans +reparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lache et un miserable pour cela, dit Joseph en +haussant les epaules; je ne crois etre ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour a Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'etre un jour madame Marteau. Je +veux etre son amant, et voila tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec legerete; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'a un certain point. Mais +etablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevieve? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette a la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Genevieve qui me tente; je n'entends rien a ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevieve et +tu lui dois plus qu'a toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Genevieve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble la-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevieve comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'epuisa en remontrances sans ebranler la resolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'Andre en se disant tout bas: "Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonne." + +Cet evenement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientot informe M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgre sa haine pour cette espece de femmes, il s'en inquieta +peu d'abord. Il fut meme content, jusqu'a un certain point, de voir +Andre renoncer a ses reves d'expatriation. Mais quand on lui eut repete +plusieurs fois que son fils avait manifeste l'intention serieuse +d'epouser Genevieve, quoiqu'il lui fut encore impossible de le croire, +il commenca a se sentir mecontent de cette espece de bravade, et +resolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment ou Andre +franchissait, joyeux et leger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Genevieve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit meme reculer. Comme il faisait a peine jour, Andre ne reconnut pas +son pere au premier coup d'oeil, et, pour la premiere fois de sa vie, il +se mit a jurer contre l'insolent qui l'arretait. + +--Doucement, monsieur, repondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous etes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'oter votre chapeau devant votre pere. + +Andre obeit; et quand il eut mis pied a terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval a l'ecurie. + +--Faut-il le debrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit Andre, qui esperait etre libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui oter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de replique. + +Andre se sentit gagne par le froid de la peur; il suivit son pere +jusqu'a sa chambre. + +--Ou alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., repondit Andre timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, repondit Andre apres un peu d'hesitation. + +--Ou allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Ou passez-vous toutes les apres-midi? + +--A la chasse. + +--D'ou venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon pere. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni a la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre ecrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'etudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux a l'avenir. M'entendez-vous? + +Andre, revolte de se voir traite comme un enfant, hesita, rougit, palit +et obeit. Son pere le suivit, l'enferma a double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut a la chasse. + +Andre, furieux et desole, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenetre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevieve. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la durete de son pere, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +pretendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaise et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporte une grande victoire et +signale sa puissance par un acte eclatant. Andre, de son cote, ne +montra guere de rancune; il croyait avoir echappe a la tyrannie +et s'applaudissait de sa rebellion secrete comme d'une resistance +intrepide. Ils se reconcilierent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-memes, l'un se flattant d'avoir subjugue, l'autre +s'imaginant avoir desobei. + +Le lendemain, Andre s'eveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pere parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles a la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +decouvert un taillis tout plein de becasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous etes bien bon, mon pere, repondit Andre; mais j'ai promis a +Joseph d'aller dejeuner avec lui... + +--Tu dejeunes avec lui tous les jours, repondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassiere. + +Il fallut encore qu'Andre se resignat. Son pere le tint a la chasse +toute la journee, lui fit faire dix lieues a pied, et l'ecrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un pretexte excellent pour lui defendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le forca de faire des additions jusqu'a l'heure du diner. Vers +le soir, Andre esperait etre libre: son pere le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrieme jour, Genevieve, ne pouvant resister a son inquietude, lui +ecrivit quelques lignes, les confia a un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva a bon port, quoique +Genevieve, ne prevoyant pas la situation de son amant, n'eut pris aucune +precaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protegea le +petit page aux pieds nus de Genevieve, et Andre lut ces mots, qui le +transporterent d'amour et de douleur. + +"Ou votre pere est dangereusement malade, ou vous l'etes vous-meme, +mon ami. Je m'arrete a cette derniere supposition avec raison et avec +desespoir. Si vous etiez bien portant, vous m'ecririez pour me donner +des nouvelles de votre pere et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous etes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser a moi et de m'epargner les tourments que j'endure! O Andre! +quatre jours sans te voir, a present c'est impossible a supporter sans +mourir!" + +Andre sentit renaitre son courage. Il viola sans hesitation la consigne +de son pere, et courut a travers champs jusqu'a la ville. Il arriva plus +fatigue par les terres labourees, les haies et les fosses qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eut ete par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Genevieve et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien a vous pardonner, Andre, lui repondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge meme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de veritables remords a Andre. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'echapper plus tot; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pere. +Declarer a Genevieve les traverses qu'elle avait a essuyer pour devenir +sa femme etait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passerent sans +qu'il put se decider a sortir de cette difficulte, soit en affrontant la +colere du marquis, soit en eveillant l'effroi et le chagrin dans l'ame +tranquille de Genevieve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait a +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutot fuyant a travers +pres ou bois, de la ville au chateau et du chateau a la ville; ici +cherchant a apaiser les inquietudes de sa maitresse, la tachant d'eviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractere. La fievre le prit et le plongea dans le +decouragement et l'inertie. + +Jusque-la il avait reussi a faire accepter a Genevieve toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irregularite +et la brievete de ses visites. Il eprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et melancolique a se sentir malade; c'etait une excuse +irrecusable a lui donner de son absence, c'etait une maniere d'echapper +a la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin egoiste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues a faire et autant de mensonges a inventer dans +sa journee. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +a sa fenetre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurite +de la ruelle et s'arreter, comme incertaine, a la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mysterieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signale dans les tenebres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +"Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?" + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'elancant dans la rue, +il saisit une taille delicate, et, a tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquete. + +--Par amitie et par charite, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +degageant, epargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevieve. + +--Genevieve! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et ecoutez-moi. Andre est +serieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai recu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fievre et le +delire. J'ai cherche Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais ou +m'informer de ce qui se passe au chateau de Morand. D'heure en heure mon +inquietude augmente; je me sens tour a tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitie de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'Andre. Vous etes son ami, vous devez etre inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, repondit Joseph en prenant le chemin +de son ecurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Preoccupe de cette facheuse nouvelle, et partageant autant qu'il etait +en lui l'inquietude de Genevieve, il se mit a seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-meme a chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'etrier, il s'apercut, a la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'ecurie, que Genevieve etait la et suivait tous +ses mouvements avec anxiete. Elle etait si pale et si brisee que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientot arrive. + +--Et revenu? lui demanda Genevieve d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si Andre est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'ecria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquietude. + +--Ma chere demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-etre pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Genevieve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humecterent malgre lui. + +--Ecoutez, dit-il: si vous restez a m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'ecria Genevieve; mais comment faire? + +--Montez en croupe derriere moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la metairie la plus voisine du +chateau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite aupres d'Andre, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevieve...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'ecria Genevieve. + +--Eh, bien! depechons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment a l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scene de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Genevieve. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derriere sa selle pour faire un +siege a Genevieve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +deranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le forca de passer sous un des six +reverberes dont la ville est eclairee; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit a lui. Soit qu'il +craignit de perdre en explications un temps precieux, soit qu'il se fit +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement aupres d'elle avant qu'elle put reconnaitre Genevieve. En +voyant le perfide a qui elle avait donne rendez-vous s'enfuir a toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappee de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta petrifiee jusqu'a ce que la colere +lui suggera un deluge d'imprecations que Joseph etait deja trop loin +pour entendre. + +C'etait la premiere fois de sa vie que Genevieve montait sur un cheval. +Celui de Joseph etait vigoureux; mais, peu accoutume a un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en debarrasser. + +"Tenez-moi bien!" criait Joseph. + +Genevieve ne songeait pas a avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut determinee a une semblable temerite. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avere comme l'etait Joseph, +c'etait une chose aussi contraire a ses habitudes qu'a son caractere; +mais elle ne pensait a rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fut un homme, et se sentait +emportee dans les tenebres sans savoir si elle etait enlevee par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, repondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la riviere sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Genevieve. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas meme +de moi. Heureusement que la situation d'Andre m'ote l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitie pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Genevieve. + +--Je dis que le chemin est mauvais, repondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligee de tomber aussi. + +--Dieu nous protegera, dit Genevieve avec ferveur, nous sommes deja +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitie pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir charge de deux personnes le dos de ce pauvre +Francois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie a pied que de surmener Francois. + +--Il s'appelle Francois? dit Genevieve preoccupee; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gue. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la riviere sera forte. + +Francois s'avanca dans l'eau avec precaution, mais quand il fut +arrive vers le milieu de la riviere, il s'arreta, et, se sentant trop +embarrasse de ses deux cavaliers pour garder l'equilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait deja presque aux +genoux de Joseph, et Genevieve avait bien de la peine a preserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Francois +commence a perdre pied, et le brave garcon n'ose pas se mettre a la nage +a cause de vous. + +--Donnez-lui de l'eperon, dit Genevieve. + +--Cela vous plait a dire! un cheval charge de deux personnes ne peut +guere nager: si j'etais seul, je serais deja a l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'ecluse. Il est vrai +que Francois n'est pas une bete et qu'il saura peut-etre se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Genevieve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumiere. Ah +ca! prenez garde a vous. + +Il donna de l'eperon a Francois, qui, apres quelque hesitation, se mit +a la nage et gagna un endroit moins profond ou il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultes pour aller plus loin, et Joseph +s'apercut qu'il avait perdu le gue. + +--Le diable sait ou nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guere, et je ne vois pas ou nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Genevieve. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Francois s'engage dans +les joncs qui sont par la, je ne sais ou, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevieve, nous +n'en serons pas moins pature a ecrevisses. + +--Retournons en arriere, dit Genevieve. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et a deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'ecume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Genevieve et vit distinctement sa +jambe, qu'a son insu elle avait mise a decouvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelee et +toujours chaussee avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexites, et, en la +regardant, il oublia entierement qu'il avait lui-meme les jambes dans +l'eau et qu'il etait en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Genevieve, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. Andre meurt peut-etre! Joseph, avancons et +recommandons-nous a Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une etrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idee +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevieve et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulierement dans son cerveau. + +"Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignee de main, Genevieve; et si +un de nous seulement en rechappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec Andre." + +Genevieve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-meme du talon le flanc de sa monture. Francois se remit +courageusement a la nage, avanca jusqu'a une eminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +"Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompe, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou." + +Apres quelques incertitudes, Francois retrouva le gue et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bete! s'ecria Joseph; puis, se retournant un peu, il +etouffa une espece du soupir en voyant la jupe de Genevieve retomber +jusqu'a sa cheville, et il ne put s'empecher de murmurer entre ses +dents: "Ah! cette petite jambe!" + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingenue jeune fille. + +--Je dis que Francois a de fameuses jambes, repondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevieve avec un +accent si sincere et si pieux que Joseph se retourna tout a fait; et, +en voyant son regard inspire, son visage pale et presque angelique, il +n'osa plus penser a sa jambe et sentit comme une espece de remords de +l'avoir tant remarquee en un semblable moment. + +Ils arriverent sans autre accident a la metairie ou Joseph voulait +laisser Genevieve. Cette metairie lui appartenait, et il croyait etre +sur de la discretion de ses metayers; mais Genevieve ne put se decider +a affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +deposer sur le bord du chemin, a un quart de lieue du chateau. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, repondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir la-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnee? vous serez piquee par les viperes; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guere au diable; mais je +crois a ces voleurs de bestiaux qui font le metier de fantomes la +nuit dans les paturages. Ces gens-la n'aiment pas les temoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta legerement a terre, prit le manteau de Joseph sur son epaule +et s'enfonca dans les longues herbes du paturage. + +"Drole de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de meme. Elle aurait peur, elle crierait a propos de tout; elle serait +ennuyeuse a perir... elle l'est deja passablement." + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chateau de Morand. + +Il trouva Andre assez serieusement malade et en proie a un violent acces +de delire. Le marquis passait la nuit aupres de lui avec le medecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: Andre ne reconnaissait +personne; il appelait Genevieve; il demandait a la voir ou a mourir. Le +marquis etait au desespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanee de son +autorite, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme a un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et epouser Genevieve; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hotes, il maudissait devant eux cette +_miserable petite fille_ qui allait etre cause de la mort d'Andre, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant Andre un peu mieux, partit pour en informer +Genevieve, et pour calmer autant que possible l'inquietude ou elle +devait etre plongee. Il prit a travers pres, et en dix minutes arriva +a la chapelle de Saint-Sylvain: c'etait une masure abandonnee depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en eclairait +faiblement les decombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenetres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurite, et Joseph se defendit mal d'une certaine +impression desagreable en passant aupres d'une statue mutilee qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment ou il traversait +un de ces endroits sombres. Il etait fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son education rustique lui avait laisse +malgre lui quelques idees superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poetiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incredulite philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait etouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bete_ dans la metairie ou il etait reste six ans en nourrice. La +_grand'bete_ apparait tous les dix ans dans le pays et seme l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de penetrer dans les metairies pour +empoisonner les etables et faire perir les troupeaux. Les habitants sont +forces de soutenir chaque soir une espece de siege, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent a l'eloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant a son approche. Au +reste, la bete, ou plutot l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indefinissable: plusieurs l'ont portee toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre a mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les pres au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature a volonte. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chevre a celle d'un lapin, et de celle d'un loup a celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chevre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enrage: c'est la _grand'bete;_ c'est le fleau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste presage d'une +prochaine epidemie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgre lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'etonnait de ne point trouver Genevieve au lieu qu'elle lui avait +indique, lorsqu'un bruit de chaines lui fit brusquement tourner la tete, +et il vit a trois pas de lui une vague forme de quadrupede dont la +longue face pale semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, a sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, a demi sauvage, qui etait venue la pour paitre l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit epouvantee en trainant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, penetra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place ou avait ete l'autel. Genevieve etait +agenouillee devant cette croix; elle avait roule son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tete, penchee dans l'immobilite du +recueillement. Un cerveau plus exalte que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Etonne de trouver Genevieve dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'emotion que cette femme agenouillee la nuit au +milieu des ruines lui causait a lui-meme, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hesiter a troubler cette sainte priere; +mais, au bruit des pas de Joseph, Genevieve se retourna, et, se levant a +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la verite; mais elle +interpreta son silence et s'ecria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! repondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Genevieve, mais dites-moi bien la verite, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la reponse ambigue du medecin: peu de chose a +craindre, peu de chose a esperer; c'est-a-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne presente pas d'accident impossible a combattre, +mais que par elle-meme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Genevieve apres un instant de silence, retournez aupres +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit a genoux et laissa tomber sa tete sur ses mains +jointes, dans une attitude de resignation si triste que Joseph en fut +profondement touche. + +--Je vais y retourner, en effet, repondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitot qu'il y aura un peu de mieux. + +--Ecoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empecher de profiter de cet instant-la. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure a vivre. + +Joseph le jura. + +"Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'eloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant." + + + +XIV. + +Genevieve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et resignee; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiete le sentier par +ou Joseph devait revenir. Peu a peu une inquietude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annoncait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Apres avoir lutte aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'Andre etait mort, elle s'enveloppa +la tete dans le manteau de Joseph pour etouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien a +faire aupres de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'Andre etait mourant et que Joseph ne pouvait se resoudre +a l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idee devint si forte que les minutes de son impatience se +trainerent comme des siecles. Enfin, elle se leva avec egarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pave, et se mit a courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arreta deux ou trois fois pour ecouter si Joseph n'arrivait pas +a sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de precipitation, et franchit comme un trait les portes +du chateau de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillee, tous les serviteurs etaient +debout, toutes les portes etaient ouvertes. On vit passer une femme +vetue de blanc, qui ne parlait a personne et semblait voler a travers +les cours. La vieille cuisiniere se signa en disant: + +--Helas! notre jeune maitre est _acheve_. Voila son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui etait un homme plus eclaire que la +cuisiniere. Si c'etait l'ame de notre jeune maitre, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetiere, tandis que cette _chose-la_ +vient du cote du cimetiere et entre dans la maison. Ca doit etre sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guerir. + +--M'est avis, observa la laitiere, que c'est plutot l'ame de sa pauvre +mere qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisiniere; et ils +s'agenouillerent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Genevieve, guidee par les lumieres qu'elle voyait aux +fenetres, ou plutot entrainee par cette main invisible qui rapproche les +amants, se precipitait, palpitante et pale, dans la chambre d'Andre. +Mais a peine en eut-elle passe le seuil que le marquis, s'elancant vers +elle avec fureur, s'ecria en levant le bras d'un air menacant: + +"Qu'est-ce que je vois la? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontee! esperez-vous venir debaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grace a +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?" + +Genevieve tomba a genoux. + +--Je n'ai pas merite tout cela, dit-elle d'une voix etouffee; mais +c'est egal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi apres si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, miserable! s'ecria le marquis, revolte +d'une semblable priere. Etes-vous folle ou enragee? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un melange de colere et de douleur le prenant a la +gorge. Genevieve ne l'ecoutait pas; elle avait jete les yeux sur le lit +d'Andre, et le voyait pale et sans connaissance dans les bras du medecin +et du cure. Elle ne songea plus qu'a courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgre les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite creature, s'ecria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors a coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la detester et d'empecher +Andre.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler a une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des lecons, reprit le marquis. Allons! +emmene-la a tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Genevieve, dit Joseph en offrant son bras a la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas a de nouvelles injures. + +--Ne me defendrez-vous pas contre lui? repondit Genevieve, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +miserable ni une effrontee? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnete fille, que je suis Genevieve la fleuriste qu'il a recue une fois +dans sa maison avec bonte. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal a personne, que j'aime Andre et que j'en suis aimee; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez a M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'Andre. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derriere son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la derniere fois... Apres, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'etes pas un mechant homme, vous n'etes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Genevieve etait retombee a genoux et cherchait a +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle etait si belle dans +sa paleur, avec ses joues baignees de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, etaient tombes sur son epaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa priere infaillible. Il pensa que nul homme, si afflige qu'il +fut, ne pouvait manquer de voir cette beaute et de se rendre. "Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant a Genevieve, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous etes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guerirait pas Andre? + +--Elle le tuerait! s'ecria le marquis, dont la colere augmentait +toujours en raison de la douceur et de la moderation des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en etat de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'esperez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'ecurie pour vous chasser. + +En meme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. "Ah! c'est trop fort! s'ecria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnete fille parlera a ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'a le dire: en voici un qui te repondra." + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Genevieve et la porta aupres du +lit d'Andre. M. de Morand, stupefait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +precipitamment du lit d'Andre, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au desespoir de manquer a un ami et a +un homme de votre age; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fut-ce par mon pere! entendez-vous? + +--Mes freres, au nom de Jesus-Christ, finissez cette scene scandaleuse, +dit le cure. Monsieur le marquis, votre fils reconnait cette jeune +fille: c'est peut-etre la volonte de Dieu qu'elle le ramene a la vie. +C'est une fille pieuse et qui a du prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'epouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignite qui conviennent a un pere. Je vous aiderai a faire comprendre +a ces enfants que leur devoir est d'obeir. Mais dans ce moment-ci vous +devez ceder quelque chose si vous voulez qu'on vous cede tout a fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard aupres du lit de souffrance de son +enfant, et peut-etre aupres du lit de mort d'un chretien. + +Joseph n'avait pas abjure un certain respect pour le caractere +ecclesiastique et pour les remontrances pieuses. Il etait capable de +chanter des chansons obscenes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre a la main; mais il n'aurait pas ose entrer dans l'eglise de son +village le chapeau sur la tete, et il n'eut, pour rien au monde, insulte +le vieux pretre qui lui avait fait faire sa premiere communion. + +--Monsieur le cure, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, repondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colere etait a demi calmee; et quant a M. le cure, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le medecin; votre fils +eprouve reellement du soulagement a son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilite, et il semble qu'il cherche a comprendre +sa situation. + +En effet, Andre, apres la profonde insensibilite qui avait suivi son +acces de delire, commencait a retrouver la memoire, et, a mesure qu'il +distinguait les traits de Genevieve, une expression de joie enfantine +commencait a se repandre sur son visage affaisse. La main de Genevieve +qui serra la sienne acheva de le reveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusement, il leur dit avec un sourire naif +et pueril: "_C'est Genevieve!_" et il se mit a la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Genevieve! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +aupres de la cheminee, moitie heureux, moitie colere. + +--Oui, c'est Genevieve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tete debile de son ami. + +--C'est Genevieve, qui a prie pour vous, dit le cure d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Genevieve!... dit Andre en regardant alternativement le cure et sa +maitresse d'un air de surprise; oui, Genevieve et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient garderent un +religieux silence. Le medecin placa une chaise derriere Genevieve et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pres de son +amant, qui de temps en temps s'eveillait, regardait autour de lui avec +inquietude, et se calmait aussitot sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'etait assis de +l'autre cote de la cheminee et qui lisait un journal oublie derriere le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet Andre retomber endormi sur l'epaule +de Genevieve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillee. +Le medecin s'etait jete sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il etait etendu la comme un gardien devant le lit de son +malade; pret a s'eveiller au moindre bruit et a effrayer par une +sentence menacante la conscience du marquis pour l'empecher de separer +les deux amants. Joseph, emu et fatigue, ne comprenait rien a son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espece de demi-sommeil ou il voyait passer confusement les +objets et les pensees qui l'avaient tourmente durant cette nuit: tantot +la riviere gonflee qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevieve +a demi noyee, tantot Andre mourant lui redemandant Genevieve, tantot le +corbillard d'Andre suivi de Genevieve, qui relevait sa jupe par megarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette derniere image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le demon de la concupiscence des voies saintes de l'amitie, et il +s'eveillait en sursaut. Alors il distinguait, a la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la meme souris. + +Pendant ce temps, le cure lisait son breviaire a la clarte du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenetre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir etouffe du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protegeait de sa muette benediction le couple +heureux et triste. + +Genevieve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisee, qu'elle ne put resister. Malgre l'anxiete de sa situation, elle +ceda, et laissa tomber sa jolie tete aupres de celle d'Andre. Ces deux +visages, pales et doux, dont l'un semblait a peine plus age et plus male +que l'autre, reposerent une demi-heure sur le meme oreiller pour +la premiere fois et sous les yeux d'un pere irrite et vaincu, qui +fremissait de colere a ce spectacle et qui n'osait les separer. + +Quand le jour fut tout a fait venu, le cure, ayant acheve son breviaire, +s'approcha du medecin, et ils eurent ensemble une consultation a voix +basse. Le medecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andre +et les arteres de son front; puis il revint parler au cure. Celui-ci +s'approcha alors de Genevieve, qui s'etait doucement eveillee pour ceder +la main de son amant a celle du medecin. Elle ecouta le cure, fit un +signe de tete respectueux et resigne; puis alla trouver Joseph et lui +parla a l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'eveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le medecin. Ce dernier vint a lui et lui dit: + +--M. le cure a juge prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la presence ou le depart aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assure de +l'etat du pouls. La fievre etait presque tombee, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le defaut de memoire. En effet, le +malade s'est eveille sans chercher Genevieve et sans montrer la moindre +agitation. Tout a l'heure, il m'a demande si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche aupres de son lit. Je lui ai persuade qu'il +avait vu en reve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramene a un sentiment trop vif de la +realite. Je vois maintenant a cette maladie des causes purement morales; +je vous declare que vous pouvez mieux que moi guerir votre fils. + +--Oui, oui, je le menagerai, dit le marquis; mais n'esperez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le medecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi des +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien a faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouve une franchise si apre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait ose le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui resister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevieve une +haine implacable. + + + +XV. + +Genevieve rentra chez elle tres-lasse et un peu calmee. Joseph retourna +tous les jours aupres d'Andre, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles a Genevieve. La guerison du jeune homme fit des progres +rapides, et quinze jours apres il commencait a se promener dans le +verger, appuye sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Genevieve avait lu clairement dans sa destinee. Elle n'avait jamais +soupconne jusque-la l'horreur que son mariage avec Andre inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusement des obstacles dont Andre +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que mediocrement; mais quand ses anxietes +cesserent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite aupres de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais reve. Elle se demanda si c'etait bien elle, la fiere, la +reservee Genevieve, qui avait ete injuriee et souillee ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltee, sa situation equivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un cote, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'epousait pas Andre; de l'autre, elle se vit +meprisee, repoussee et detestee par un pere orgueilleux et entete, qui +serait son implacable ennemi si elle epousait Andre malgre sa defense. + +Une prevision encore plus cruelle vint se meler a celle-la. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'Andre; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmente et distrait aupres d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle fremit de se voir dans une position si +difficile, appuyee sur un si faible roseau, et de decouvrir dans le +coeur de son amant la meme incertitude que dans les evenements dont elle +etait menacee. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abime infranchissable qui +la separait deja du passe. + +Calme et prudente, Genevieve, avant de s'abandonner a ces terreurs, +voulut savoir a quel point elles etaient fondees. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait a +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilites du coeur +de Genevieve n'etaient pas a sa portee. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppee de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractere d'Andre. Il crut qu'elle +savait deja a quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irresolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels eclaircissements. Genevieve, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +ecoutait ces tristes revelations avec un sang-froid heroique, et quand +Joseph croyait l'avoir consolee et rassuree en lui disant: "Bonsoir, +Genevieve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andre vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort," Genevieve s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fievre et de desespoir a savourer le +poison que la sincerite de Joseph lui avait verse dans le coeur. + +Joseph, de son cote, commencait a prendre un interet singulier a la +douleur de Genevieve, et il eprouvait une etrange impatience. Il +guettait le moment ou il pourrait parler d'elle avec Andre; mais Andre +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractere reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplacait l'espoir que son pere lui avait laisse entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Genevieve etait venue aupres de son lit, il ne +savait pas a quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-etre de la convalescence, et s'il desirait +sincerement de voir arriver le jour ou il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour ou son pere enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'ou venez-vous?_ + +Genevieve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indecision. Chaque +jour elle demandait a Joseph s'il lui avait parle d'elle, et Joseph +repondait ingenument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'Andre lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parle d'elle avec enthousiasme, et de la cruaute de son pere +avec desespoir. + +--Et qu'a-t-il resolu? demanda Genevieve. + +--Il m'a demande conseil, repondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jete dans mes bras en pleurant, et m'a supplie de l'aider et +de le proteger dans son malheur. + +Genevieve eut sur les levres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une ame offensee et dechiree a jamais. + +"Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vetement +et ma derniere goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Genevieve?" + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incredulite. + +--Oh! vous ne vous fiez pas a mon amitie, je le sais, dit-il. Andre doit +vous avoir raconte que _dans les temps_ j'etais un peu contraire a votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Genevieve; a present je sais que +vous etes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevieve en lui tendant +la main. Vous m'avez donne deja bien des preuves d'amitie durant cette +cruelle quinzaine. A present je suis tranquille sur la sante d'Andre, +et, grace a vous, j'ai supporte sans mourir les plus affreuses +inquietudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine a Gueret qui m'appelle aupres d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout a coup, et +a son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-etre jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientot, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment ou Andre va etre gueri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevieve pale et les yeux leves au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'ecria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous a lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressee... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcee de partir; +que je reviendrai bientot, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'ecrirai; je trouverai des pretextes; +je lui laisserai d'abord de l'esperance, et puis peu a peu je +l'accoutumerai a se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +alteree; quant a moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Genevieve, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'etes pas fachee contre Andre? + +--Non, je ne suis pas fachee contre lui, dit Genevieve avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'etre ne +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que deja +ce malheureux amour lui a cause tant d'agitations et d'inquietudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andre a une fortune independante; +il sera bientot en age de la reclamer et de se debarrasser de l'autorite +de son pere. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apres +mon conseil. + +--Mais je l'y deciderai, moi! dit Joseph en levant les epaules. + +--Ce sera en pure perte, repondit Genevieve avec fermete. De telles +resolutions deviennent quelquefois inevitables pour les ames les plus +honnetes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient epuisees, il faut avoir +tente tous les moyens de flechir l'autorite paternelle, et Andre ne peut +que desobeir en cachette a son pere ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappe du bon sens de Genevieve. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre a implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'elever a la hardiesse de diviser le +fils et le pere. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car Andre ne serait ni tranquille ni heureux apres un pareil +dementi a la timidite de son caractere et a la douceur de son ame. Il +est donc necessaire de renoncer a ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... Andre n'a contracte aucun engagement envers moi. + +En prononcant ces derniers mots, le visage de Genevieve se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguee; il crut lire tout a coup sur le front de Genevieve son +inviolable purete. + +"Ecoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andre. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien a dire..." + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevieve, +etonnee, le suivit des yeux, et chercha a interpreter l'emotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-meme ses tristes pensees. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforcait en +vain de se mettre a l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +des qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait a chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. "Helas! se disait-elle alors, c'etait bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!" + +Elle pleurait depuis une heure a sa fenetre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle evitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hatant d'essuyer ses larmes, elle se +resigna a cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. "Ma chere, lui dit-elle apres un instant de silence +consacre a preparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_." + +Puis elle s'arreta pour voir l'effet de ce debut. + +--Parle, ma chere, repondit la patiente Genevieve. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu a peu malgre elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _societe_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employee a te servir et a te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de decider Andre a t'epouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois a mon amitie plus qu'a ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par la? demanda Genevieve avec un +dedain glacial. + +--Je veux dire, s'ecria Henriette en colere, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontee; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais tres-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'etre si meprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande devergondee de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adresse une oeillade a ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'etait pas difficile a +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Genevieve, revoltee de ce langage, haussa les epaules et detourna la +tete vers la fenetre. "Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Ecoute, Genevieve, fais a ta tete, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi a la +risee de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en melerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tete a tete avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenetre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au depourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras regalee du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune a mon bonnet. +Je ne suis pas d'age a servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Genevieve pale et pres de s'evanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-meme, et, se levant, elle montra la +porte a Henriette d'un air imperatif. "Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir a passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossierete, vous auriez ecoute a ma porte il y a une +heure, ce qui eut ete parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire a M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +ete rassuree sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore a moi; sortez!" + +En prononcant ce dernier mot, Genevieve tomba evanouie, et sa tete +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, epouvantee et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut reussi a la +ranimer, elle se jeta a ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevieve le +sentit, et, pardonnant au caractere emporte et au manque d'education de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais epargne a toutes deux une affreuse soiree, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogee avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scene cruelle et folle. Au premier mot de soupcon, je t'aurais +rassuree... + +--Ah! Genevieve, la jalousie raisonne-t-elle? repondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voila +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y concois rien!... + +--Ah! voila tes soupcons qui reviennent? dit Genevieve en souriant +tristement. + +--Non, ma chere, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbecile-la est amoureux de toi... + +--De moi? s'ecria Genevieve stupefaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sure; car enfin tu aimes Andre, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'ecrirai de Gueret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins a devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevieve, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empecher d'etre bien aise de ton depart; +car enfin tu vas etre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-etre le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fut ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantee sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: "Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait a la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgre toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a reussi a se faire aimer. Eh bien! le +voila qui pense a une autre. Le scelerat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andre +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tete a lui: il ne parle que de +toi, il ne reve qu'a toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie a la vue d'une souris ou d'une araignee: "Ah! dit-il, Genevieve +n'a peur de rien; c'est un petit dragon." Si je me mets en colere: "Ah! +Genevieve ne se fache jamais; c'est un petit ange." Et "Genevieve aux +grands yeux..." et "Genevieve au petit pied..." Tout cela n'est pas +amusant a entendre repeter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te detester cordialement, ma pauvre Genevieve. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevieve, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitie; mais je n'en aurai pas de si tot l'occasion. En attendant, il +faut que je lui ecrive; donne-moi l'ecritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui ecrives? s'ecria Henriette, dont les yeux +etincelerent. + +--Oui vraiment, repondit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, +ma chere, la lettre ne sera pas cachetee, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confie un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, repondit Genevieve en commencant sa lettre. + +--Comme tu es drole! dit Henriette en la regardant d'un air stupefait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idees! Ecrire a +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +a moi qui suis sa maitresse! et me dire: La voila; elle n'est pas +cachetee, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire a ta delicatesse? dit Genevieve +ecrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuliere; et +moi qui viens de faire une scene epouvantable a Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chere, dit Genevieve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plie? + +--Mais, ma chere, repondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'ecrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, repondit Genevieve, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils apercurent Genevieve assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Genevieve passa la nuit a mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'Andre aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. "Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensees, la rosee qui desormais vous fera eclore. Ah! dessechez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous etiez belles. Vous allez palir et vous effeuiller +aux mains des indifferents: parmi eux je vais me fletrir comme vous. +Helas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!" + +Elle fit un autre paquet des livres qu'Andre lui avait donnes; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. "C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'etais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris a desirer un bonheur +que la societe reprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcee a dedaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez change +mon ame, il fallait donc aussi changer mon sort!" + +Genevieve fit tous les apprets de son depart avec l'ordre et la +precision qui lui etaient naturels. Quiconque l'eut vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +ou devait voyager son chardonneret favori, l'eut prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur etait cependant devore de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller a aucune +demonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son ame rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, a sept heures du matin, Genevieve, tristement cahotee dans +la patache de Gueret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins a son depart. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vecu, ne s'inquietant ni de la misere ni de la fatigue, se +fiant a elle-meme pour gagner son pain, ne demandant secours a personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son ame une plaie +incurable, le souvenir d'une esperance morte a jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre a Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimite auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Genevieve, il se troubla, eut quelque peine a comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien repondre aux questions +d'Henriette, il se mit a courir et monta tout haletant l'escalier de +Genevieve. La clef etait a la porte; il entra sans songer a frapper, +trouva la premiere et la seconde piece vides, et penetra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la presence de Genevieve, que quelques feuilles de +roses en baptiste eparses sur la table. Un autre que Joseph les eut +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colere et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le chateau de Morand. + +"Tout cela est bel et bon, mais Genevieve est partie!" + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'Andre. Andre devint pale, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre a ce que disait Joseph, mais frappe de terreur +a l'idee d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scene +incomprehensible, lui reprocha sa lachete, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'apercut enfin qu'il avait afflige et epouvante Andre sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevieve +et des menagements que demandait encore la sante de son ami; sa premiere +vivacite apaisee, il sentit qu'il s'y etait pris d'une maniere cruelle +et maladroite. Embarrasse de son role, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Genevieve de son sein et la jeta +sur la table. Andre lut: + + "Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites a Andre que ma cousine s'est trouvee tout a coup si + mal que j'ai ete obligee de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientot; suivez les + instructions que je vous ai donnees hier, habituez-le peu a peu a + m'oublier, ou du moins a renoncer a moi. Dites a son pere que je le + supplie de traiter Andre avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitie; reportez-la sur Andre. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincere + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'esperance. Plus tard, quand tout + sera repare, gueri, oublie, souvenez-vous quelquefois de Genevieve." + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je merite qu'elle m'abandonne +ainsi? s'ecria Andre au desespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, repondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien a vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Ecoute, Andre, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu decide +a epouser Genevieve? + +--Decide! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Decide, bon. Maintenant es-tu sur de l'epouser? as-tu songe a tout? +as-tu prevu la colere et la resistance de ton pere? as-tu fait ton plan? +Veux-tu reclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Genevieve dans un autre pays sans l'epouser, et +prendre un etat qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette derniere proposition a Genevieve. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-meme le jour ou je +chercherais a en faire ma maitresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu resisteras donc a ton pere hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! a l'oeuvre tout de suite. Genevieve n'est pas bien loin. Il +faut courir apres elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +Francois au char a bancs de monsieur ton pere. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Gueret par la traverse, et nous ramenerons Genevieve a la +ville. Voila pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu ecriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup a Andre. "Allons, dit-il, je suis pret." + +Joseph alla jusqu'a la porte, s'arreta pour reflechir et revint. + +--Que t'a dit ton pere, demanda-t-il, lorsque tu lui as parle de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit Andre etonne; je ne lui en ai jamais parle. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avance que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parle? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pere quand +on l'irrite? + +--Andre, dit Joseph en se rasseyant d'un air serieux, tu n'epouseras +jamais Genevieve; elle a bien fait de renoncer a toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'ecria Andre en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vecu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as ete eleve comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis ne +faible, et l'on m'a opprime... + +--Mais, par tous les diables! s'ecria Joseph, on n'eleve pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouve ton pere pour t'epouvanter ainsi? Crains-tu d'etre +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +devot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empeche de lui dire une bonne +fois: "Monsieur mon pere, j'aime une honnete fille, et j'ai donne ma +parole de l'epouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la merite. Si vous consentez a mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au desespoir, mais je ne puis manquer a mes devoirs envers Genevieve. +Vous etes riche, j'ai de quoi vivre; separons nos biens; ceci est a +vous, ceci est a moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, Andre." C'est comme cela qu'on parle ou qu'on ecrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais ecrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apres notre +depart. Va preparer le char a bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voila une parole d'ecolier qui tremble. Non, Andre, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence a voir clair dans ta tete et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevieve. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zele inconsidere. Avant de courir apres elle et de contrarier une +resolution qu'elle a encore la force d'executer, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la reputation d'une fille honnete ne doit pas etre +sacrifiee a une amourette de roman. + +--Tu es bien severe avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au serieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songe a me moquer de ma chere, de ma +respectee Genevieve. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraitre singulier, mais a coup sur +pas autant qu'a moi-meme; pourtant c'est peut-etre tout simple. Ecoute, +Andre, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquietes +aujourd'hui a me rendre fou. + +--Tache de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'ecouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Genevieve me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'epouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnete et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empechera d'en faire ta femme. Ecoute; Genevieve est +deshonoree dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait ete ta +maitresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure a present que le jour de sa premiere communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'ecria Andre; si mon ame n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis la me decide tout a fait. Pese bien toutes +mes paroles et reponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de reflexions; mois reponds-moi definitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre a Genevieve de l'epouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'ecria Andre en reculant de surprise. + +--Oui, moi, repondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +decide! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose a laquelle j'ai +pense douze heures par jour depuis la nuit ou tu as ete si malade. Je +m'en repentirai peut-etre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonte de Dieu. Genevieve est perdue, desesperee. +Tu ne peux pas l'epouser, et si tu ne l'epouses pas, tu seras poursuivi +par un remords eternel. Je suis votre ami. Une voix interieure me dit: +"Joseph, tu peux tout reparer. On se moquera peut-etre de toi, mais ni +Genevieve ni Andre ne seront ingrats. Ils consentiront a se separer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'eleva presque a la hauteur +du role genereux et romanesque a l'abri duquel il esperait persuader a +Andre de renoncer a Genevieve. Joseph n'etait rien moins qu'un heros de +roman. C'etait un campagnard madre qui s'etait epris serieusement de +Genevieve, et qui, entrevoyant l'esperance de la separer d'Andre, +cedait a un egoisme bien excusable, et n'etait pas fache de hater cette +rupture. Mais son caractere etait un singulier melange de ruse et +de loyaute. Aussi, quand il vit qu'Andre, dupe d'abord de sa fausse +generosite, apres l'avoir remercie avec effusion, refusait de renoncer a +Genevieve, il abandonna sur-le-champ le reve de bonheur dont il s'etait +berce. Quand il entendit Andre parler de sa passion avec cette espece +d'eloquence dont il n'avait pas le secret, il revint a lui-meme: "Non, +se dit-il interieurement, Genevieve ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le depit la decidait a m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, Andre, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +Andre sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voila ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-etre ni la force de l'epouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribue, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal." + +C'est avec ces idees et ces maximes que Joseph Marteau, apres avoir +passe en un jour par les sentiments les plus contraires, se resolut a +hater de tout son pouvoir la reconciliation d'Andre avec Genevieve. + +--Je m'abandonne a toi comme a mon meilleur, comme a mon seul ami, lui +dit Andre; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, reflechis et decide. +J'executerai aveuglement tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut proceder honnetement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Genevieve. Va trouver ton pere sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, ecris a Genevieve pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la decider. S'il refuse, nous partons sans le prevenir, et nous +procedons cavalierement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andre; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler a mon pere. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son cote, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +Andre se decida enfin, et trouva son pere occupe a nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatiente; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, repondit Andre d'un air +froid et craintif. C'etait la premiere fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son pere. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa Andre de la tete aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette demarche, et la colere s'alluma dans ses veines avant que +son fils eut dit un mot. Tous deux garderent le silence, puis le marquis +s'ecria: "Allons, tonnerre de Dieu! etes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon pere, dit Andre, a qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous declarer que je suis amoureux +de Genevieve la fleuriste, et que mon intention est de l'epouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'ecria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous flechir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +Andre resta deux minutes sans repondre. Les yeux etincelants de son pere +le tenaient en arret comme le lievre fascine sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'epouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et meprisant, que ferez-vous si je vous defends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici a un an? + +--Je desobeirai a mon pere, repondit Andre en s'animant, car mon pere +aura agi avec moi d'une maniere injuste et insensee. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractere plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil imperieux et brutal; mais Andre n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'etait +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner a la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +"Ah! nous y voila! dit le marquis en grincant des dents et en se +frottant les mains: voila ou nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira a Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberte d'epouser +une..." + +Andre fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Genevieve. Le marquis le retint par le bras et le forca d'ecouter un +deluge de menaces et d'imprecations. Il fit entrer dans ce sermon +tres-peu chretien une espece de recrimination sentimentale a sa maniere. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui presenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose a tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternite. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il esperait le rendre pathetique, si Andre eut ete capable +d'avoir une pensee plaisante en cet instant. "Quand vous etes venu au +monde, lui dit-il, vous etiez si chetif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'etait une trop grande +responsabilite que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +miserable a la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignee, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de la pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chevre, une chevre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la premiere fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'etaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _eleves_ d'une si bonne race aller a la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai a la maison pendant +les annees ou un enfant est le plus desagreable. Je me resignai a +entendre les criailleries de maillot, que je deteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donne un mouchoir ou un tablier a la +servante qui prenait soin de vous. C'etait, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eut pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'etre jamais bon a rien. Combien de fois ne me suis-je pas leve au +milieu de la nuit pour vous preparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!" + +Andre aurait pu trouver a toutes ces grandes actions de son pere des +explications fort prosaiques. Sans parler des petits cadeaux a la +servante qui, dans le pays, n'etaient pas uniquement attribues a la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux etait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +preparait lui-meme et pareils en tout a ceux qu'il distribuait largement +a ses boeufs de travail, Andre avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'energie de ces potions diaboliques. + +Mais Andre etait si bon et si doux qu'il fut un instant emu et persuade +par ces grossieres demonstrations d'amitie. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa declamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empresse de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une facon maladroite. Il se risqua a vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Genevieve, a la presenter comme une intrigante +qui tachait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant credule. Andre +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportees +a cet entretien. Il sortit en declarant a son pere qu'il appellerait a +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une resistance plus patiente et plus menagee, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais Andre craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint a sa rencontre sur l'escalier et lui dit: "J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passe comme je m'y +attendais. Le char a bancs est pret; partons." + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchante de faire un coup de tete, fouettait son +cheval en riant aux eclats; et Andre, tout tremblant, songeait a la +premiere journee qu'il avait passee avec Genevieve au _Chateau Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouverent la patache, inclinee sur son brancard, a la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il preferait fierement a celui des meilleurs crus. +Joseph et Andre jeterent un regard empresse autour de la salle, +qu'eclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils apercurent +Genevieve assise dans un coin, la tete appuyee sur ses mains et le +corps penche sur une table. Andre la reconnut a son petit chale violet, +qu'elle avait serre autour d'elle pour se preserver du froid du matin, +et a une meche de cheveux noirs qui s'echappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant a la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de resignation si +douce et si naive qu'Andre sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'elanca et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Genevieve s'eveilla en criant, crut rever, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, emu peniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colere, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Genevieve voulait resister et poursuivre sa route. Andre appela Joseph +a son secours et le conjura d'attester la fermete de sa conduite envers +son pere. Le bon Joseph imposa silence a sa mauvaise humeur et exagera +la bravoure et les grandes resolutions d'Andre. Genevieve avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Genevieve etait le seul voyageur de la patache. + +Genevieve fit observer que son depart devait deja etre connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andre serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-la on pouvait croire a la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner a toute cette histoire la tournure +d'un depit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'evenements d'une maniere +etrange et ridicule. Andre, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prevoir les obstacles, pretendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considerations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Genevieve, et decida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours a Gueret, tandis qu'Andre reviendrait a +L..... et s'etablirait chez lui. Ce temps devait etre consacre a faire, +par lettres, de nouvelles demarches respectueuses aupres du marquis, +apres quoi on s'occuperait des demarches legales. Genevieve, a ce +mot, secoua la tete sans rien dire; son parti etait pris de ne jamais +recourir a ces moyens-la. Elle mettait son dernier espoir dans la +perseverance d'Andre a persuader son pere; elle ignorait que cette +perseverance avait dure une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se separerent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +a la fin de la semaine et de s'ecrire tous les jours. Andre, selon les +conseils de Joseph, ecrivit a son pere et ne recut pas de reponse. +Genevieve resolut d'attendre le resultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'Andre, nouveau silence du marquis. +Genevieve prolongea son absence. Andre, au desespoir, fit faire une +premiere sommation a son pere et partit pour Gueret. Il se jeta aux +pieds de Genevieve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester pres d'elle. Elle etait pres de consentir a l'un ou +a l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermete qu'il venait de faire aupres du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin a Genevieve; elle la desapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas ete consultee. Au milieu de +sa tristesse, elle eprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se defendre de l'exprimer. + +"Voila ou tu m'as entrainee, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'eloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetee dans un abime +dont nous ne sortirons jamais. Me voila couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte a violer tous les +devoirs de la piete filiale. Non, c'est impossible, Andre; il vaut mieux +souffrir et n'etre pas coupable. Reussir au prix du remords, c'est se +condamner des cette vie aux tourments de l'enfer." + +Andre ne savait que repondre a ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir etait de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dut-il en mourir de chagrin. +Mais cela etait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait a genoux, pleurait et demandait la pitie et les consolations de +Genevieve. + +Genevieve etait forte et magnanime; mais elle etait femme et elle +aimait. Apres l'elan qui la portait aux grandes resolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient a leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle a Andre, tu m'entraines dans le mal, tu me fais manquer +a l'estime que je voulais avoir pour moi-meme; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratique les vertus heroiques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinee etait de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +egoiste et honteuse. Je vais travailler sordidement a epouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence a la calomnie. +Andre, Andre! renonce a moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cede aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait Andre, separons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait a ces emotions violentes. +Genevieve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +desesperer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner a L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commenca pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait a +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvriere, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du merite de Genevieve ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies debitees contre la +pauvre fille acquirent une publicite effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en etait grand, lui retirerent leur pratique, et se +porterent en foule chez une marchande qui avait profite de l'absence +de Genevieve pour venir s'etablir a L... Ses fleurs etaient ridicules +aupres de celles de Genevieve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assieger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andre moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa penurie; mais elle supporta de longs +jeunes, et sa sante s'altera serieusement. + +L'amitie d'Henriette, qui lui avait ete douce et secourable autrefois, +lui fut tout a fait ravie. La derniere fuite de Joseph, les frequentes +visites qu'il continuait a rendre a Genevieve, et surtout l'indifference +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimes dont +Henriette recut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle etait bonne, et son premier mouvement etait toujours +genereux; mais elle n'avait pas l'ame assez elevee pour resister a +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Genevieve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-la. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublee par la fievre, +l'entourait de fantomes: tantot c'etait le marquis, tantot Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui devoraient le coeur, tandis qu'Andre +dormait tranquillement, et, sourd a ses cris, ne s'eveillait pas. Alors +elle se levait effaree, baignee de sueur; elle ouvrait sa fenetre et +s'exposait a l'air froid de l'automne. Un matin Andre entra chez elle et +la trouva evanouie a terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina a +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevieve ni Andre, qui +etait reduit au meme denument, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs Andre l'aurait-il remise a des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la securite d'un frere? + +Il ne savait pas a quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Genevieve le reveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait a moitie nue, pale et les cheveux epars. Elle se jetait a son +cou en lui disant: "Sauve-moi sauve-moi!" Et, quand cet acces de +frayeur febrile etait passe, elle retombait epuisee dans ses bras et +s'abandonnait indifferente et presque insensible a ses caresses. Andre +s'etait jure de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait a son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimee. Chaque nuit il esperait calmer le feu +dont il etait devore par une etreinte plus forte, par un baiser plus +passionne que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arreter a +cette derniere caresse brulante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnes +du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui +Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Genevieve malade et souffrante lui devenait plus +chere chaque jour. Le feu de la fievre animait sa beaute d'un eclat +inaccoutume; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'etait une autre +femme, sinon plus aimee, du moins plus desirable. Andre ne savait pas +lutter longtemps contre lui-meme; il succomba, et Genevieve avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un reve ou qu'un des genies des contes arabes l'avait portee +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta a ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donne. Genevieve pardonna d'un air sombre et avec un +coeur desespere; elle avait trop de fierte pour ne pas hair tout ce qui +ressemblait a une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches a Andre; elle connaissait l'exasperation de sa douleur au +moindre signe de mecontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +etait si peu maitre de lui-meme que dans sa souffrance il etait capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner a +l'entrainement de la passion, elle sentit qu'Andre lui devenait moins +cher et moins sacre de jour en jour. Elle l'aimait peut-etre avec plus +de devouement; mais il n'etait plus pour elle, comme autrefois, un +ami precieux, un instituteur venere; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme etait mort. Pale et reveuse entre ses bras, elle songeait +au temps ou ils etudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir etait pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Genevieve devint grosse; alors il n'y eut plus +a reculer, Andre fit les sommations de rigueur a son pere, et, un soir, +Genevieve, appuyee sur le bras de Joseph, alla a l'eglise et recut +l'anneau nuptial de la main d'Andre. Elle avait ete le matin a la mairie +avec le meme mystere; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misere ou tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Genevieve, mettait Andre dans la necessite de reclamer sa +fortune; mais Genevieve s'opposait avec force a cette derniere demarche. +"Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir desobei et d'avoir +brave sa malediction et sa colere; il ne faut pas meriter son mepris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensee, qui s'est +eprise de son fils et qui l'a entraine dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile creature qui veut le depouiller de son +argent pour s'enrichir." + +Andre voyait les souffrances et les privations que la misere imposait a +sa femme; il aurait du surmonter les scrupules de Genevieve et sacrifier +tout a la conservation de celle qui allait le rendre pere; mais cet +effort etait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus a l'argent qu'au plaisir de commander; il +prevoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait recues de lui a l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Genevieve par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un miserable emploi dans un college. Andre +etait instruit et intelligent, mais il n'etait pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher a une profession, en tirer parti, +et s'elever par sa perseverance jusqu'a une position meilleure et plus +honorable. Ce metier de cuistre lui etait odieux; il le remplissait +avec une repugnance qui lui attirait l'inimitie des eleves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son miserable etat de plus en plus penible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa sante en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il etait si brise et +il se sentait le coeur tellement devore de douleur et de colere qu'il +lui etait impossible de se trainer jusqu'a sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il etait pauvre, charge de +famille. D'ailleurs Genevieve, a l'insu de laquelle Andre avait accepte +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait desormais avec fermete. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage heroique, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andre etait +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dechiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage; +l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitie; +l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andre et +sa situation precaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibeciere et son fusil, acheta un lievre +en traversant le marche, et s'en alla a travers champs au chateau de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait a lui de tout +ce qui etait arrive et parlait de lui avec un vif ressentiment. "Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bete; il prendra conseil des circonstances et +tachera d'etudier son marquis de la tete aux pieds pour s'en emparer." + +Le marquis ne s'attendait guere a sa visite. Il assistait a un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'etait opere dans ses traits et dans son attitude: la +revolte et l'abandon d'Andre avaient bien porte une certaine atteinte +a son coeur paternel; mais son principal regret etait de n'avoir plus +personne a tourmenter et a faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoiquement les bourrasques de sa +colere; l'effroi, la paleur et les larmes d'Andre etaient des victoires +plus reelles, plus completes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il recut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fut apercu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si pres de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coutait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tete avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +"Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +deshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voila, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'etais bien resolu a n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu la avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir a rencontrer quand je n'etais pas plus haut que mon fusil, c'a +ete plus fort que moi; il a fallu que je misse mon depit de cote et que +je vinsse vous donner une poignee de main. Touchez la. Deux honnetes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit." + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en meme temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mecontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pretendez avoir du depit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal a vous de soupconner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sur de mon fait? N'avez-vous pas emmene mon fils sous mes yeux pour le +conduire a la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait a +Gueret et ne revenait peut-etre plus? N'avez-vous pas ete compere et +compagnon dans toutes ses belles equipees? N'avez-vous pas conseille a +Andre de m'insulter et de me desobeir? N'avez-vous pas donne le bras a +la mariee le jour de cet honnete mariage? Repondez a tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la votre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-meme pour ne pas se deconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous etions expliques au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour ou j'ai +emmene Andre avec votre char a bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincere envers le pere autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les epaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colere epouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette derniere explication que vous eutes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si tetu, repondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait depasse toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspere de la +sorte, et resolu a vous dire l'affreux projet qu'il avait concu dans le +desespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grace a +moi, il renonca a executer ce jour-la. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je reussis a l'entrainer hors de la +maison paternelle: j'esperais le tromper, lui faire croire que nous +courions apres sa belle, et, a la faveur de la nuit, l'emmener coucher +a ma petite metairie de Granieres, ou peut-etre il se serait calme et +aurait fini par entendre raison; mais il s'apercut de la feinte, et, +apres m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'elanca a bas du char +a bancs et se mit a courir a travers champs comme un insense. J'eus une +peine incroyable a le rejoindre, et, avant de le saisir a bras le corps, +j'en recus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-la demi-persuade, mais que cette +derniere impudence de Joseph commencait a rendre incredule; Andre n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude a une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exasperation de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine a le tenir, +vous qui, certes, n'etes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, precisement par la meme raison, je me laissai gourmer +jusqu'a ce qu'il s'apaisat un peu. Alors, voyant qu'il etait impossible +de l'empecher d'aller voir Genevieve, je pris le parti de l'accompagner +pour tacher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce la la +conduite d'un traitre envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donne de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'ecria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir la au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +credit sur l'esprit d'Andre, tu l'aurais empeche de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croise les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guere... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus epouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener Andre au sentiment du devoir; mais Andre, +disait-il, etait un lion dechaine; il n'ecoutait plus rien et montrait +un caractere opiniatre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose etrange! dit le marquis en l'ecoutant d'un air stupefait; il +etait si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garcon-la est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournes que le drole desobeissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de meme +avec moi; quand je lui avais fait une scene infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voila mon drole qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scelerat! s'ecria le marquis en serrant les poings a ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frequenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras a sa femme; on a meme dit que tu en etais amoureux, +et que, durant la maladie d'Andre, tu avais ete au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scene incroyable la nuit ou elle a ose venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublie notre vieille +amitie et je t'aurais casse la tete; vrai, j'etais un peu en colere. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitie, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andre dans ce moment-la. Je +me souciais bien de cette pecore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait detaler aussitot qu'Andre a ete rendormi? + +--Non, je m'etais endormi moi-meme dans ce moment. + +--Ah! je suis fache que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, a present, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant a elle, c'est, apres tout, une assez bonne fille, douce, rangee et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sur que vous n'auriez pas a +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et execute, c'est Andre. Vous n'avez pas +l'idee de ce qu'est votre fils a present, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a resolu et ce que jusqu'ici j'ai reussi a empecher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a resolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayat du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractere le plus ferme et l'esprit le plus +sense ne peuvent ni prevenir ni empecher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si etendu contre +l'autorite sacree des parents! + +Le marquis commenca a prevoir l'ouverture que lui preparait Joseph. Il +y avait pense plus d'une fois, et s'etait flatte que son fils n'oserait +jamais en venir la. Grossierement abuse par la feinte amitie de Joseph, +il commenca a concevoir des craintes serieuses, et il jeta autour de lui +un regard etrange, que Joseph interpreta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement a diner. "Ma demande n'est pas +trop indiscrete, dit-il en tirant de sa gibeciere le lievre qu'il avait +achete au marche, j'ai precisement sur moi le roti. + +--C'est une belle piece de gibier, dit le marquis en examinant le lievre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tue _ca_ +sur vos terres. + +--En verite? dit le marquis, dont les yeux brillerent de joie: eh bien! +tu vois, ils pretendent tous qu'il n'y a pas de lievres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en eleve tous +les ans plus de cinquante que je lache en avril dans mes champs. Ca +me coute gros; mais enfin c'est agreable de trouver un lievre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lievres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tete; jamais lievres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du cote des bois. Un troisieme disait: +--Le marquis fournit de lievres la table du voisin; il fait des eleves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'a +mon garde champetre qui me soutient effrontement n'avoir jamais vu la +trace d'un lievre sur nos guerets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ca? dit Joseph en balancant d'un air +superbe son lievre par les oreilles; est-ce un ane? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champetre et tous les voisins fussent la +pour me dire si ce que je tiens la est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux eclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lievre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils etaient trois ensemble, repondit Joseph, sans hesiter. Je crois +bien que j'en ai blesse un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils etaient trois! dit le marquis enchante. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marseche de +Lourche. Il y a une _mere_ certainement; je l'ai reconnue a sa maniere +de courir. Elle doit etre pleine. + +--Ah! jamais les lievres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tire sur la mere? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit a la progeniture. Ah! +par exemple, nous lacherons quelques coups de fusil a ces petits +messieurs-la dans six mois, quand ils auront eu le temps d'etre papas et +mamans a leur tour. + +--Oui, s'ecria le marquis, je veux que nous fassions un diner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lievre +tue sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lievre, s'ecria Joseph; roti, rables de +lapereaux; entremets, filets de lievre en salade, pate de lievre, puree, +hachis... Les convives seront malades de colere et d'indigestion. + +En rejouissant son hote par ces grosses faceties, Joseph arriva avec lui +au chateau. Le diner fut bientot pret. Le fameux lievre, qui peut-etre +avait passe son innocente vie a six lieues des terres du marquis, fut +trouve par lui savoureux et plein d'un gout de terroir qu'il pretendait +reconnaitre. Le marquis s'egaya de plus en plus a table, et quand il en +sortit il etait tout a fait bon homme et dispose a l'expansion. Joseph +s'etait observe, et tout en feignant de boire souvent, il avait menage +son cerveau. Il fit alors en lui-meme une recapitulation du plan +territorial de Morand. Eleve dans les environs, habitue depuis l'enfance +a poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres hereditaires de Morand et celle +des proprietes de meme genre apportees en dot par sa femme. Il choisit +en lui-meme le plus beau champ parmi ces dernieres, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupconner de son intention. "On m'a +dit que vous aviez plante cela d'une maniere splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce cote-la." + +[Illustration: Malgre l'anxiete de sa situation, elle ceda et laissa +tomber sa jolie tete.....] + +Le marquis fut charme de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir a montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arreta sur le bord d'une traine comme +frappe d'admiration. "Tudieu! quelle luzerne! s'ecria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce la? c'est vigoureux +comme une foret, et bientot on s'y promenera a couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une experience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essaye pour la premiere fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La societe d'agriculture de +Paris envoie tous les ans a notre societe departementale (dont tu sais +que je suis le doyen) differentes sortes de graines etrangeres. Ca ne +reussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les votres, voisin, il parait que ca prospere. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-etre pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plait d'y semer. Vous etes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ca, et que celui qui voudra avoir +du betail un peu presentable dans notre pays ne pourra jamais en venir a +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain a mettre en +pre, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ca aura de la peine a prendre: le paysan est entete et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent a en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marche des boeufs comme +les votres, on est force d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmente l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait a Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporte vingt charrois de fourrage l'annee derniere. + +--Vingt charrois la-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-la, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granieres. + +[Illustration: Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter +plus de fleurs qu'a l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la maniere de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-la +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais ble. C'etait cultive par ces vieux Morins, +les anciens metayers du pere de ma femme, de braves gens, mais bornes. +J'ai change tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air etrangement +melancolique, "C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeat de maitre!" + +Cette parole tira subitement le marquis de sa beatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il apres un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, repondit Joseph, qui se ruineraient en +proces pour avoir seulement un lambeau d'une propriete comme la votre. + +Cette reponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +reflexion generale, et, ayant escalade pesamment un echalier, il +s'enfonca avec lui dans les buissons touffus d'un paturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture ou depuis un temps immemorial les troupeaux broutaient +l'aubepine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les metayers ne veulent pas sacrifier les paturages, +parce que cela leur epargne la peine de soigner leurs boeufs a l'etable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'epines et de ronces ou les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pature. J'ai deja mis +la moitie de celui-ci en froment, et l'annee prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les metayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obeissent. + +--Certainement, si vos prairies a l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'annee, vous n'avez +pas besoin _paturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminee des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'etaient les plus petits. Dans tout ce premier ble les +moissonneurs etaient debout dans les sillons, aussi bien caches qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une depense que de retourner un patural comme +celui-la. + +--C'est une depense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour ameliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andre est coupable de +mecontenter un pere comme le sien! Il sera bien avance quand il aura +retire son heritage des mains habiles qui y sement l'or et l'industrie, +pour le confier a quelque imbecile de paysan qui le laissera pourrir en +jacheres! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisees derriere le dos et la tete baissee. "Tu crois donc qu'Andre +aurait cette pensee? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! repondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il apres cinq minutes de marche, que son heritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigne! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +batiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire a mes frais, dit le marquis. + +--Le betail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelee depuis cinq ans, croisee merinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coute cinquante francs par tete. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriete de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemble, c'est sous la main: votre chateau est +plante la; d'un cote les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit proprietaire incommode fourre entre vos +pieces de ble, pas une chevre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies a travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'etais oblige par hasard de faire une +separation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevetre dans le mien. Quand je l'epousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'etait pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses pres, il n'y avait qu'un fosse +a sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassee, pas de boeuf estropie dans les +ornieres; on allait et venait de mon grenier a son champ comme de ma +chambre a ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractere ne me convint pas, et qu'elle m'ait donne un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrees lois +que nous avons? + +--Il faut tacher, dit Joseph, de s'emparer de son caractere. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, repondit le marquis, il me semble que c'etait moi! Mais que +faire avec ces etres qui ne resistent ni ne cedent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pecheur? + +Joseph vit que le marquis commencait a s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'epouvantes, affectant avec +simplicite de l'arreter a toutes les pieces de terre qui appartenaient a +Andre, et que le pauvre marquis, habitue a regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de proprietaire. Quand il avait +ingenument etale tout son savoir-faire dans de longues demonstrations, +et qu'il s'etait evertue a prouver que le domaine de sa femme avait +triple de revenu entre ses mains, Joseph lui enfoncait un couteau dans +le coeur en lui disant: "Quel dommage que vous soyez a la veille d'etre +depouille de tout cela!" + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voila vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'etre aimable +et de faire de petits cadeaux a mes bergeres quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui recoit, la main ne pese pas les dons. + +--Ces drolesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne reduirez en rien cet article de depense; vous ferez +quelques economies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +roti, un bon quartier de chevre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dine joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumee au-dessus de la cheminee de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dine joliment chez vous, voisin! _Il en +est parle._ Eh bien! vous etablirez la reforme dans l'ecurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet a deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est necessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites betes? + +--Eh bien! laissons le grison au ratelier et descendons a la cave... +Vous faites au moins douze pieces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pieces de votre cru, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pieces de bonne piquette bien verte, +bien rafraichissante. + +--Va-t'en a tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraichir: ne me parle pas de cela. A mon age etre depouille, ruine, +reduit aux plus affreuses privations! un pere qui s'est sacrifie pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volee de coups de baton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tacher plutot de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler aupres de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Genevieve, et je lui pardonne tout. + +--Genereux pere! je vous reconnais bien la; mais qu'il abandonne sa +Genevieve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'etrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai demon que ce morveux-la? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai demon! repondit Joseph; vous serez force, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'ecria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voila bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est la le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas ne; mais c'est tout comme. Andre est si glorieux +d'etre pere qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'education pour monsieur son heritier. Il veut aller se fixer +a Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais a votre place, repondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingenuite. + +--Je n'en suis que trop sur. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est a quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +debarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! ou veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai depense pour retourner ce patural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gele, les charancons +qui sont deja dans les bles nouvellement rentres; c'est une annee +epouvantable: je suis ruine, ruine! je n'ai pas cent francs a la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du proces. + +--Quand je te dis que je suis sur de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-la vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agreable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir a quoi s'en tenir. +Puisque te voila, et que tu dois voir Andre ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, repondit Joseph; cherchez vous-meme ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de generosite et de grandeur dans les +procedes, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime a faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens a le recevoir et a l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, a condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son heritage +maternel. + +--Vous etes un bon pere, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant a votre place; mais je crains qu'Andre, qui a perdu la tete, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagere. + +--Viagere encore! Qu'il ne s'y attende pas, le miserable! Je me +laisserai couper par morceaux plutot que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-la; il crut avoir deja fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espece de reconciliation; il +savait que c'etait ce qui ferait le plus de plaisir a Genevieve, et il +espera qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener a +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser a cette premiere +negociation le temps de faire son effet, et il prit conge du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimite, et en lui promettant +de porter sa genereuse proposition aux insurges. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna a la ville d'un pied leste et le coeur leger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +a laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Genevieve seule et contemplant, a la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il etait entre sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par precipitation ou +par etourderie; il entendit Genevieve qui parlait seule et qui disait a +ces fleurs: "Bouquet de vierge, j'ai ete forcee de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profane, et mon front n'etait pas digne de +toi. J'etais si honteuse de ce sacrilege que je t'ai cache bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuille sur ma tete; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Genevieve? dit Joseph, epouvante de ces +paroles qu'il comprenait a peine. + +Genevieve fit un cri, jeta le bouquet, et devint pale et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant a son +cote: Andre est reconcilie avec son pere; le marquis est reconcilie avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pres de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Genevieve, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! repondit Genevieve, embrassez-moi; grace a vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une emotion qu'il eut bien +de la peine a cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idee de femme +enceinte. Ou est Andre? + +--Il se promene tous les soirs au bord de la riviere, du cote des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promene-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous egayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre Andre. Celui-ci fut moins joyeux que Genevieve a +l'idee d'un rapprochement entre lui et son pere. Il desirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui presenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui etait un projet qui l'effrayait extremement. Au +milieu de ses hesitations et de ses repugnances, Joseph fut frappe de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvrete ou se consumait Genevieve. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scene de comedie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette premiere proposition de ton pere sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitie de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit Andre; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Genevieve en soit informee; tu ne connais pas sa fermete: elle est +capable de me hair si je viole sa defense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes demarches +et me laisser faire. + +Andre s'abandonna a la prudence et a l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son pere et trop faible aussi pour empecher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effraye, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna aupres de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigue de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'ecoulerent avant que Joseph put revoir le marquis. Une +foire considerable avait appele le seigneur de Morand a plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'a la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et deposa dans une cachette a lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +"Ceux-la, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tot. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigue en vain. En ce moment ses yeux tomberent sur une petite +lettre d'une ecriture inconnue qu'on avait deposee sur sa table; il +l'ouvrit, et apres avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extreme, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face a face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui etait venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +dejouees. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'epaule une tape capable d'etourdir un boeuf, nous sommes sauves; tout +est repare, arrange, termine, tu sais cela? c'est toi qui as apporte la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renverse de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est a tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sur; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'ecriture. + + "MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonte de pardonner a l'egarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras a un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'operer une reconciliation que j'ai demandee a Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hater cet heureux + instant. J'espere que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincere et desinteresse. Si Andre avait jamais eu la pensee de + vous vendre sa soumission, j'aurais cesse de l'estimer et j'aurais + rougi d'etre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer a + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIEVE." + +"Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste a faire, c'est de reparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire a Andre dans l'esprit de son pere par mes abominables +mensonges." + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine a faire oublier au +marquis les pretendues menaces qui l'avaient effraye. Le hobereau etait +si content de ressaisir a la fois ses terres et son argent qu'il etait +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +completement a souper, devint tendre et paternel, et pretendit qu'Andre +etait ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Apres votre argent, papa! lui repondit etourdiment Joseph, qui, par +depit, s'etait grise aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'ecria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tete pour t'apprendre a parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiete et agissante qui lui donnait envie +d'etre dehors et de faire galoper Francois a bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec Andre et Genevieve. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, repose et degrise, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Genevieve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forcaient au +silence. Ils monterent tous trois en patache, et arriverent au chateau +de Morand sans s'etre dit un mot durant la route. Andre etait triste, +Joseph embarrasse; Genevieve etait absorbee dans une reverie douce +et melancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Genevieve, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossiere ecorce du marquis. Il ne put s'empecher de lui temoigner des +egards et des soins qu'il n'avait peut-etre jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, ou il se piquait d'etre +accompli. Le jeune couple fut installe au chateau assez convenablement, +et richement en comparaison de l'etat miserable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que preter une +chambre et ceder deux places a sa table. Andre ne se plaignit pas; +Genevieve etait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il etait mecontent et decourage d'avoir manque +sa grande entreprise. La conduite sordide du pere le revoltait, la +resignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un cote et d'allegement de l'autre furent passes, quand +le marquis se fut accoutume a ne rien craindre de la part de son +fils, et Andre a ne rien esperer de la part de son pere, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis etait +mefiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mate +Andre; mais il ne pouvait croire a l'excessive noblesse de sa femme, et +n'etait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pretention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuye de cette affaire, et pres +d'eclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et repondit laconiquement que Genevieve etait la plus honnete +femme qu'il connut. Cette reponse redoubla la mefiance du marquis. Il +trouvait une contradiction evidente dans les manieres de Joseph avec +lui. Il commenca a se tourmenter et a tourmenter Andre pour qu'il signat +un desistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +Andre fut indigne de cette proposition et l'eluda froidement. Le marquis +s'inquieta de plus en plus. "Ils m'ont trompe, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre a tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'esperance de me depouiller." + +Des que cette idee eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Genevieve se ranima, et il commenca a ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maitresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins a envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'a ses regards. Elle +n'eut pas de peine a aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunee Genevieve devint un objet de haine et de persecution. + +Elle fut lente a s'en apercevoir: elle ne pouvait croire a tant de +petitesse et de mechancete; mais quand elle s'en apercut, elle fut +glacee d'effroi, et, tombant a genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnee. Elle supporta un mois l'oppression, le soupcon +insultant et l'avarice grossiere avec une patience angelique. Un jour, +insultee et calomniee a propos d'une aumone de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela Andre a son secours et lui +demanda aide et protection. Andre, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Genevieve approchait du terme de sa grossesse; elle ne possedait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa delivrance; elle se sentait trop +malade et trop epuisee pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son etat etait perdu; Andre n'avait pas l'industrie de s'en creer un. +Elle sentit qu'elle etait enchainee, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-pere. Elle se soumit et sentit la douleur penetrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut detachee de la vie par un +renoncement volontaire et complet a toute esperance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme exterieur qui faisaient la base +de son caractere. Une grande passion pour son mari l'eut rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinee et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-la n'etaient pas a esperer +avec une ame aussi debile que celle d'Andre. Genevieve n'etait pas +nee passionnee; elle etait nee honnete, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient a la desesperer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutot que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle devouement de la passion, il eut fallu un etre assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entrainer. Elle +avait vu cet etre-la dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derriere l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andre; mais a la +premiere occasion elle avait decouvert qu'elle s'etait trompee. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eut fait d'un frere plus jeune qu'elle. Elle +s'efforca de lui epargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua a souffrir seule, a n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +Andre la vit deperir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extremement de sa grossesse, et attribuait a cet etat toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +Andre la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait delivree de +tous ses maux le jour ou elle deviendrait mere. + +Genevieve, se sentant pres de ce moment, songea a l'avenir de cet enfant +qu'elle esperait leguer a son mari. Elle s'effraya de l'education qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait a endurer: elle desira lui +procurer une existence independante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son desinteressement personnel, elle +decida en elle-meme que le moment du courage et de la fermete etait +venu. + +Elle declara donc a Andre qu'il fallait demander a son pere une pension +alimentaire qui mit leur enfant, en cas d'evenement, a couvert du +besoin, et qui put, par la suite, lui assurer un sort independant. Elle +fixa cette pension a douze cents francs de rente, le strict necessaire +pour quiconque sait lire et ecrire, et ne veut etre ni soldat ni +domestique. + +Andre laissa voir sur son visage l'emotion penible que lui causait cette +necessite; il promit neanmoins de s'en occuper. Genevieve comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de resolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espera acheter +a ce prix modeste la signature d'Andre a un acte de renonciation, et il +promit a cette condition d'acquiescer a la demande de Genevieve; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fut engagee a tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andre +n'etait pas plus propre au role de pere qu'a celui de fils et d'epoux. +Elle fremit a l'idee de depouiller son enfant et de le sacrifier a un +sentiment d'orgueil et de dedain. Elle essaya de faire comprendre a +son beau-pere ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Genevieve fut forcee de resister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur epouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait ecoute a la porte, dans la crainte que son +maitre ne se laissat persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes a celles du marquis. Genevieve avait supporte +les premieres avec resignation; elle repondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mepris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une maniere incisive. Le marquis prit le parti de sa maitresse, et, +ayant epuise tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Genevieve. En cet instant, Andre, attire par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'etait plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa lethargie habituelle: dans ces +moments-la il perdait absolument la tete et devenait furieux. A la vue +de Genevieve enceinte, a demi terrassee par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avancait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, Andre s'elanca sur un couteau de chasse qui +etait ouvert sur la table, prit d'une main son pere a la gorge, et de +l'autre le frappa a la poitrine. + +Genevieve s'etait elancee entre eux avec un gemissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'Andre et l'avait contraint a ceder. La chemise du +marquis fut a peine effleuree par la lame, et Genevieve se coupa les +doigts assez profondement en cherchant a s'en emparer. "Ton pere! ton +pere! c'est ton pere!" criait-elle a Andre d'une voix etouffee. Andre +laissa tomber le couteau et s'evanouit. + +La servante essaya de jeter sur Genevieve tout l'odieux de cette scene +deplorable; mais le marquis avait vu de trop pres les choses pour ne pas +savoir tres-bien que Genevieve lui avait sauve la vie, que le sang dont +il etait couvert etait sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitot et l'aida a secourir Andre, qui etait dans un etat +effrayant. Quand il revint a lui, il regarda son pere et sa femme +d'un air effare, et leur demanda ce qui s'etait passe. "Rien," dit le +marquis, dont le coeur n'etait pas toujours ferme a la misericorde a la +vue d'un repentir sincere, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'Andre. "A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari; a genoux devant +ton pere! et ne te releve pas qu'il ne t'ait pardonne. Je vais te donner +l'exemple." + +Cette soumission acheva de desarmer le marquis; il embrassa son fils et +Genevieve, et declara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'etaient guere en etat de songer au sujet de +la querelle. Andre eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tete aux pieds. Son pere radoucit sensiblement ses manieres +accoutumees, mit sa servante a la porte, et temoigna presque de la +tendresse a Genevieve; mais il n'etait plus temps: son enfant etait +mort ce jour-la dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoique les atroces douleurs +qui devaient la delivrer de la vie. + +Le brave medecin qui avait soigne Andre vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Genevieve l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, "Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientot." Le medecin n'eut pas de peine a le croire et vit qu'elle etait +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anevrisme au coeur, et vous +etoufferez des les premiers symptomes de delivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevieve, et je remercie +Dieu, qui m'epargne a mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Genevieve ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Ecriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entieres a les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner a quoi elle songeait dans ces +moments-la. Genevieve souffrait de se voir entouree et surveillee; elle +demandait en grace a etre seule; alors il lui semblait qu'elle revait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait a demi-voix d'une +maniere etrange et enfantine. "Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret a vous dire: c'est que je vous ai toujours +preferees a tout. Pendant longtemps je n'ai vecu que pour vous; j'ai +aime Andre a cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportee vers vous; je +vous ai demande de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mere m'a souvent dit que, quand elle etait enceinte de +moi, elle ne revait que de fleurs, et que, quand je suis nee, elle m'a +fait mettre dans un berceau seme de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espere qu'Andre en repandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, o mes cheres amies!" + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andre +agenouille devant elle. "Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause +de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et +precieux." + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre a regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'eveillait riante et animee, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait gouter et savourer le bonheur, alors elle eprouvait contre +Andre une sorte de colere sourde; elle se rappelait les jours calmes +et delicieux qu'elle avait passes dans sa petite chambre avant de le +connaitre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour ou il lui +avait parle d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres reveries ou elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait Andre de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eut fait place a +sa resignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le recompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordees a la memoire du +passe. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, a genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Genevieve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter plus de fleurs +qu'a l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportees, il s'apercut qu'il y avait des +tubereuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Genevieve le forca de les lui rendre. "Donne, donne, Andre, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espere; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!" Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir pres d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andre +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +"Taisez-vous, leur dit-elle, je pense a quelque chose, je vous repondrai +plus tard." Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +leger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle etait raide et +froide. + +--Andre, dit-il d'une voix etouffee, embrasse ta femme. + +Andre embrassa Genevieve; il la regarda: elle etait morte. + +Andre fut malade pendant un an. L'infortune n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traines. Andre marche lentement et les +yeux baisses, quelquefois il sourit d'un air etonne; son pere est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni desirs +ni esperances sur la terre, il n'a plus de lutte a soutenir contre ce +vieillard obstine. Henriette ne parle jamais de Genevieve sans un deluge +d'eloges et de larmes sinceres et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments ou sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'Andre. + + +FIN D'ANDRE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431.txt or 13431.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration] + +ANDRÉ + + + +NOTICE + +C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes +enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse +fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et +cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande, +blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas +somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je +finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à +saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles +vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il +semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions, +doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des +appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes +vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que +les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_. + +Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins +fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces +types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à +cause de la ténacité de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et +si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des +caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature +épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien +trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais, +partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son +majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées +menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en +terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants +de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie +n'eût causé de dégâts sur sa récolte. + +Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon +élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent +ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux +murs du château de Morand. + +Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette +existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il +éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de +ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et +résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord +établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans +son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et +tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui +exagérait l'avenir à ses yeux. + +Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé +cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un +caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou +caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se +contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la +persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son +entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité +patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la +lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée. + +André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une +insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les +hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était +inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en +avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et +resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un +instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant, +d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur +intimidé tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et +maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas +rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de +pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à +contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le +moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel; +car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, +grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs +d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus +d'explications orageuses à affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les +désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait +pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se +piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion +qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui +bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors. +Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était +_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son père. + +M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement +il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre +sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait +secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain +de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument +retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une +colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son +front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des +douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il +appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le +soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +réservé à ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune +poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa +tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et +le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la +plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes +du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre. + +André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande +assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eût songé à reprendre le chemin du logis. + +Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où +la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.] + +C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux +rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les +chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques +de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à +l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant, +les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de +les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins +fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était +son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités +différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas +venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut +bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la +journée. + +Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault, +c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque +distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une +taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était +arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la +force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et +formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches +entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de +voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle. + +[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée +que les autres....] + +Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva +un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des +points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à +arracher des herbes, car il était taché de vert. + +André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une +pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un +sonnet de Pétrarque. + +Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout après, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune +fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et +un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir +de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son +petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été +aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid +moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades +solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les +réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et +par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que +sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour +qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au +jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-mêmes les ministres de la fatalité. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de +_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières +amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler +à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il +eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le +camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément +tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande +loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que +l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque +d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à +toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il +y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la +seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André. + +Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec +sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis, +effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses +ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié +par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire +partout où le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être +amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il +fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient +propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où +la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes +ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de +fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon +droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs +prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la +jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la +beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus. +L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les +divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue +contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au +dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de +femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque +ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte +toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette +s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec +un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente +illimitée du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. +On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidélité ou entaché de ridicule. + +Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais +la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune +précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce +caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux. +Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de +hardiesse et de bonté qui ne trompe pas. + +Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André, +en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il +mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit +lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne +fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de +_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement +un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_. + +Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la +société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid; +lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui +avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui +plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de +deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute +force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. +D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était +surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la +moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès +d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière +à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux, +vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne +un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les +beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle +aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la +main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six +jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer. + +--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur +leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la +main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +André secoua la tête. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son +de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias. +C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes +nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée +mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe +que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas à détruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la +beauté soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère, +matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée +et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active, +silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine. +Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part. + +Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles +de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La +maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches, +rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la +maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des +grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait +digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses +ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme +du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à +son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille +impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus +splendide de cheveux crêpés. + +A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans +cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste +s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son +mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la +conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble +(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière, +et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur +naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé, +beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du +tout. + +André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre: +En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé; +que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite +pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique! + +--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses +ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut! +écoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'écrièrent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand +une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n +est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses +ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de +princesse, elle s'en défendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes +trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette +précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal à propos. + +--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une +bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville. + +«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +bégueulisme.» + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité +de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles +examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame +Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût, +et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une +réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à +son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté. + +--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du goût. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +légèrement du talent de Geneviève. + +--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coûte bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lésinent misérablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages +de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets +des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation, +après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans +une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et +d'égards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de +parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une +couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait +venir de Paris et payée fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et +il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal +de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à +Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être +pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne +comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même? + +--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins? + +--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son état. + +--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à +l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit +s'élève-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la première venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous? + +--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme. +Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses +amants, celle-là! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à +eux! + +--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à +vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop +fière pour être votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les +épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui +plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant +après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la +trace de sa belle rêveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut +quitté la chambre: il est fou. + +--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à +le guérir de cet ennui-là. + +--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre. + +--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André. + +--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un +médecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces +amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André +deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer. + +--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous +malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je +réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air très-sérieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même +André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat +d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de +Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec +ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît? + +--Que vous irez chercher Geneviève après dîner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle +aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse +d'écouter quelque galant. + +Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrières d'Henriette. + +Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Geneviève et Henriette arrivées. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la +maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!» + +Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là? + +--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette +fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame! + +En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite +et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et +très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée +par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien +à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au +défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait +elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André +reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe, +au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des +épaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à +la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +à m'en tenir les côtes en les regardant. + +--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant. + +--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes? + +--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André, +il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette. + +--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André. + +[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon +mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque +par-dessus la tête. + +--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un +château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a gardé le nom de Château-Fondu. + +--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève. + +--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres +ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a +une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Geneviève dans les prés. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au +Château-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Geneviève? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de +leur frère. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider. + +--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Geneviève en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous êtes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait +toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante, +vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous, +Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible. + +--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il +faut nous mettre en quête d'une seconde voiture. + +--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André. + +--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, à cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter +Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui +fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société. + +Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier +vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté +douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes. + +«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts +qui pussent vous en remontrer.» + +Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention à elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en fâcher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses +lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup +il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes +filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse +et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance; +car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André +avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière +générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément. + +Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans +toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La +noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que +rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées +élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les +appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre +pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus +fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa +vie. + +On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée +des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres, +des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes +aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être +à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle +ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme +religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus? + +La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et +qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et +les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un +troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas? +Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature +extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour +condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poëmes. + +Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans +l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une +lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude +entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard +providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et +de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les +aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir +d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme +s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une +nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre; +elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la +préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa +liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de +ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait +égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenêtre. + + + +VI. + +André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de +demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible +réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des +plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade +en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en +jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées +épouvantables! + +--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait +rien à son angoisse. + +Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à +marcher à grands pas. + +André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque: + +«Quel a été l'effet de la thériaque?» + +André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'êtes bon à rien, vous.» + +André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver +un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de +l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver +mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer. +Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumée de son affection: + +«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.» + +C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en +sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à +un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir +victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!» + +Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa +désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le +gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont +la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait; +il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du +marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et +le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à +chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en +proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires, +était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître +son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue +comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son +coursier de modérer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et +le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles. +Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de +sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible +pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les +habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les +regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?» + +Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces +commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dédaigner et de sourire. + +Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée +était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec +laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la +conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant +à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de +chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André +tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas +d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du +vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs.» + +André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés, +il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et +remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes. + +Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une +sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il +allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine +que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère. +Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui +confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi.» + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du +château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que +l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la +place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière +et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût +articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes +ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours +plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière +envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la +chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force +voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez +encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu +déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre +fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment +j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes. +J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir.» + +Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à +son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas +trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et +l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraîchissements. + +André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père +le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa +permission. + +André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt +à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste +et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle +était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures +du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point +casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et +la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et +s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui +connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec +inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du +cheval et du char à bancs enlevés. + +Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société +Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait +aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais +autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de +ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne +voulait pas le paraître. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur +affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures +antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces +usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus +huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le +résultat d'un orgueil très-bien raisonné. + +Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de +mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et +poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le +dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans +pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller +embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers +étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins. +Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère +d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au +lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât +à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain +au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce +procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à +l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire +l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le +canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir +plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger. + +Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il +l'entendît, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de +rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à +quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur +toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable +vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de +retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la +porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, +dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que +ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultés. Va-t'en vite.» + +André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de +voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui +disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon +d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à +l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le +hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout +essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un +paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs +ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...? + +--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point +dépassé. + +«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui +devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta +d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de +bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur +désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph, +à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du +char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière +dont elles s'étaient comportées dans le verger. + +--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme, +dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route +en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère +Justine? + +La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il +comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine +l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un +quart d'heure sans aucune cause appréciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut +fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de +la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles? + +--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève? + +--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au +contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout. + +--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas +plus avancée. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à +quelque chose. + +--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je +continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser à des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien +heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser: +j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquât davantage. + +André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein +d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre +infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de +Geneviève la cause de cet étonnement naïf. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de +déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur André. + +Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être +presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup +comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible +clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage +délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans +pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les +âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.» + +Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait +regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une +de ces belles étoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on désire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici +trois: répondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en +riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de +Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi +donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque +chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre +abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et +de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires, +et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas +aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de +se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il +s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une +solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre, +cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation +une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette +noble nature et la révéler à elle-même. + +Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se +sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de +cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M. +Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui +avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en +lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème. +Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du +feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève. + +Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il +songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la +possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents +les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait +s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de +ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent. +Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances +où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance +de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il +brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie. + +La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de +Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer +que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs +de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit +défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces +heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières. +Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il +se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce +fût. + +[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air +le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il +faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.» + +L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage. + +«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit +en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres. +«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hespéridés.» + +André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il +reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa +recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long +de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, +sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité +un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le +refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, où peut-il être, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte +entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au +troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha +de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à +toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se +reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit +presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver. +Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de +l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte. +Il l'examina quelques instants et réussit à lire: + + GENEVIÈVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il +vous plaît_. + +André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de +cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller; +mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de +renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière +porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut +distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas +seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise +et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant +aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.» + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux +et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un +ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève? + +--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois +très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à +répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il +répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel +M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.» + +Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse +d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et, +quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence? + +André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai +été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève. +Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle. + +--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est +obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate! + +--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de +pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de +céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces +trésors. + +Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant +une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable +fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop +régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont +sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenêtre. + +--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes +les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans +une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité. + +--Êtes-vous sûr de cela? + +--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur. + +--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à +m'instruire, je vous en prie. + +André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à +louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères +de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa présence désirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et +d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris +des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +méthode admirable et d'une clarté parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-même. + +--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus méchants propos. + +--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes +aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée? + +--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté +peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité... + +--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-là... + +--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à +coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé +échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai +dit. Je déraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et +le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que +sa raison. + +«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous.» + +Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit +de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même, +elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au +frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener +derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir +rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André +lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus +vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de +ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois +un conte de fées. + +Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer +ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à +elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence. +«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement. +Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans +les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville +jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié, +il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est +peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma +réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et +apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.» + +Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se +tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans +émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une +partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être +voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas +qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie +comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable +derrière elle. Elle se retourna et vit André. + +Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été +un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que +de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.» + +La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur +Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le +bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils +étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de +Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. +Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours +avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec +vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation, +les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève. + +--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à +ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au +chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mystérieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa +conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs, +ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs, +perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette +magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de +l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à +verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait +recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever +jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière; +tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand +la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec +Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une +intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le +mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure +dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons +du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris, +se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître +traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons +l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer +enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant +laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être +bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était +engagée. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à +une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce +n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite +irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles +honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière +laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste: +elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une +ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection +à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé +aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue +savante, mais elle ignorait encore à quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la +ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où +Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de +lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle +n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni +même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin, +en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine +s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si +glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira +sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle +seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention +cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et +même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations: +elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était +résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir +embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de +sourire. + +--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensée. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son +amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est, +Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent +aussi pâles que ses joues. + +--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans +remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître +tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande +éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On +n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces +bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève +première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas +descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une +infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être +encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en +disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout, +disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son +père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin à la journée. + +--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en +quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues... + +--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu +aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu +être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les +figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit +Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chère. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que +je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le nôtre. + +--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je +cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à +tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève +a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi +Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu +as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux +Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de +deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par +les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être +pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et +arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela +était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces +demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en +faire part à quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à +travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne +m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil... + +--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air +un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent, +comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se +méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève, +dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même +disgrâce aux yeux du public. + +Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un +profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux +mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se +glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les +plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun +étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la +répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en +train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur +ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette +puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion +délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes +les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en +s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la +fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage +et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes +d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête +brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était +d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la +surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec +rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait +réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de +la réalité. + + + +X. + +Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit +ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent +théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout +la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes +érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce +n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se +succèdent sans hésitation. + +Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un +caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et +méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses, +moitié amères, avaient dû lui causer. + +Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle +crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans +l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt. +Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui +répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa +journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de +l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et +rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne +pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un +mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte. + +Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous +parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.» + +André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.» + +André devint pâle comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Geneviève est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuée! + +--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +méchante plaisanterie? + +--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +André, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette +fausseté? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette +intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève. + +--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous +de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de +Geneviève, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est +un mensonge infâme. + +Henriette, en colère à son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société +refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde +et pour avoir méprisé ses égaux! + +--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger +peut-être, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes espérances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré? + +--Mais que faire? dit André avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Êtes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme, +vous l'épouseriez. + +André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effaré. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde! + +--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu? +puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser? + +--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de +terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser! + +--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou, +transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son +entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son +consentement? + +André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta +silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait. + +--Vingt-cinq ans, répondit-il. + +--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai; +j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'héritage de votre mère? + +--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante +mille francs. + +--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève! +ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrangé votre mariage. + +--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais +jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil +sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas? + +--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie! + +--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons +avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux +que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié +sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop +modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... +Attendez-moi là. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai +jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des +amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans +l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée +lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang +était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire. + +Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout à fait sauvée. + +--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes +soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle +coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est là. + +--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci? + +--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends +pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur, +Geneviève. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si pressé à me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et +toi-même tu t'en repentiras. + +--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je +dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela André. + +Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses +affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André +entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher; +elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée. + +--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin, +monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une +méchante; tu méconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut +choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle +recevait André tête à tête. + +Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air +étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait +à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités. + +Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était +flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle +pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait +avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût +à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite +qu'elle à rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et +réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même. + +--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien +peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je +ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains. + +--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin +de mon amitié? + +--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de +confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures +d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit +quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons. + +--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons +de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-là je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André: +nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, +vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu +être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant +d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +mériter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une +ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos +leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour +l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment +voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à +présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la +leçon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques +idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +resté malheureux. + +Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première +fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une +étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue +grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux, +et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris. + +Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé +pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner +avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler +moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains +brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop +passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec +abandon; voilà ce qu'il y a de vrai. + +André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de +l'autre, tout est arrangé! A quand la noce? + +--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma +chère Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand +il parle. + +--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas +sérieusement que vous parliez? + +Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui +dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je +pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.» + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit +d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement +la main d'André en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un +jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que +vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure? + +--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser. + +André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment +il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir +pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était +resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli, +«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre auprès de moi?» + +Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola +bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise +de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà +vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité +universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être +le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme. + +De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André, +ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte +de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions, +elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait +de n'être jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna +sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle +n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure +avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et +calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle, +André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans +le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.» + +En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son +miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la +beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit +resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et +tous les autres!» + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était +avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et +elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait +toussé pour l'appeler. + +Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et +s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible +cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si +sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il +resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je +l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos +conférences avec Henriette. + +--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au +milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, +et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a coloré les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux, +et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que +l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité +et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles! +quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant. + +André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baisé des cheveux?» + + + +XII. + +On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la +seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à +peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y +répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la +lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son +poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente. +Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la +petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui +d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut +pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme +virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour +qu'il avait enseigné. + +Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière, +celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?» + +Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!» + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort +contrarié, au contraire. + +--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que +depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même +à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?... + +--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait +naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le +danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des +jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de +quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour +et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son +grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin. + +--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève? + +--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu +là? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu, +mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière +question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et +que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de +Geneviève. + +--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au +nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi +les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeûné. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Geneviève l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être +professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +même tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu +jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse? + +--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je +consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans +réparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en +haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je +veux être son amant, et voilà tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais +établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et +tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.» + +Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta +peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir +André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété +plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse +d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire, +il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et +résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas +son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait. + +--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père. + +André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval à l'écurie. + +--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique. + +André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père +jusqu'à sa chambre. + +--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., répondit André timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation. + +--Où allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Où passez-vous toutes les après-midi? + +--A la chasse. + +--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon père. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous? + +André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit +et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut à la chasse. + +André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +prétendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et +signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie +et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance +intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre +s'imaginant avoir désobéi. + +Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à +Joseph d'aller déjeuner avec lui... + +--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassière. + +Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse +toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers +le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui +écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique +Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le +petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le +transportèrent d'amour et de douleur. + +«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même, +mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec +désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner +des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André! +quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!» + +André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne +de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus +fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père. +Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans +qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la +colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme +tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers +prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici +cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le +découragement et l'inertie. + +Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité +et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse +irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans +sa journée. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité +de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?» + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue, +il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquête. + +--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève. + +--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est +sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le +délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où +m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon +inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin +de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était +en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous +ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé. + +--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude. + +--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-être pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui. + +--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire? + +--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du +château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève. + +--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Geneviève. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un +siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le força de passer sous un des six +réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il +craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En +voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin +pour entendre. + +C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval. +Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser. + +«Tenez-moi bien!» criait Joseph. + +Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph, +c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; +mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait +emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, répondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même +de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitié pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Geneviève. + +--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligée de tomber aussi. + +--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre +François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie à pied que de surmener François. + +--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte. + +François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut +arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop +embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux +genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François +commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage +à cause de vous. + +--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève. + +--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut +guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah +ça! prenez garde à vous. + +Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit +à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph +s'aperçut qu'il avait perdu le gué. + +--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Geneviève. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans +les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous +n'en serons pas moins pâture à écrevisses. + +--Retournons en arrière, dit Geneviève. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'écume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa +jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et +toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la +regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans +l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et +recommandons-nous à Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau. + +«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si +un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec André.» + +Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit +courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.» + +Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il +étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber +jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses +dents: «Ah! cette petite jambe!» + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille. + +--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un +accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et, +en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il +n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de +l'avoir tant remarquée en un semblable moment. + +Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait +laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être +sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider +à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je +crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la +nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule +et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage. + +«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.» + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand. + +Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès +de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le +marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son +autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette +_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer +Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva +à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait +faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine +impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait +un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé +malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La +_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour +empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont +forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au +reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une +prochaine épidémie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait +indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, +et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la +longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était +agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au +milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière; +mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle +interpréta son silence et s'écria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à +craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre, +mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains +jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut +profondément touché. + +--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux. + +--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure à vivre. + +Joseph le jura. + +«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.» + + + +XIV. + +Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par +où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa +la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à +faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre +à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se +traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas +à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes +du château de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient +debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme +vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers +les cours. La vieille cuisinière se signa en disant: + +--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la +cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_ +vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir. + +--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre +mère qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils +s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux +fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les +amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André. +Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant: + +«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?» + +Geneviève tomba à genoux. + +--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais +c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté +d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la +gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit +d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin +et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher +André.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons! +emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures. + +--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois +dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans +sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il +fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André? + +--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait +toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser. + +En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.» + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du +lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à +un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous? + +--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse, +dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune +fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. +C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre +à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous +devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son +enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien. + +Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de +chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son +village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté +le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion. + +--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils +éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre +sa situation. + +En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son +accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il +distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine +commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève +qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf +et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère. + +--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tête débile de son ami. + +--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa +maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un +religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son +amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec +inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de +l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule +de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée. +Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son +malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une +sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer +les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les +objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt +la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève +à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le +corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il +s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la même souris. + +Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste. + +Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle +céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux +visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle +que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui +frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer. + +Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire, +s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix +basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André +et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci +s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder +la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un +signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui +parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit: + +--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de +l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le +malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre +agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il +avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la +réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales; +je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils. + +--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une +haine implacable. + + + +XV. + +Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna +tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès +rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais +soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés +cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la +réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit +méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui +serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense. + +Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si +difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le +coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle +était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui +la séparait déjà du passé. + +Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs, +voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur +de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle +savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand +Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir, +Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le +poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur. + +Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la +douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il +guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne +savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_ + +Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque +jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph +répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père +avec désespoir. + +--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève. + +--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et +de le protéger dans son malheur. + +Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais. + +«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement +et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Geneviève?» + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité. + +--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit +vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que +vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant +la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette +cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André, +et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses +inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et +à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir; +que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes; +je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je +l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'êtes pas fâchée contre André? + +--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà +ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante; +il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité +de son père. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après +mon conseil. + +--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules. + +--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles +résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus +honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut +que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le +fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil +démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il +est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi. + +En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son +inviolable pureté. + +«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...» + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève, +étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en +vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!» + +Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se +résigna à cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence +consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_.» + +Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début. + +--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un +dédain glacial. + +--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la +tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la +risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet. +Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la +porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une +heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!» + +En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la +ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le +sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais +rassurée... + +--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y conçois rien!... + +--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant +tristement. + +--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbécile-là est amoureux de toi... + +--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; +car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le +voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de +toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève +n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah! +Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux +grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il +faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux +étincelèrent. + +--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre. + +--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas +cachetée, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève +écrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et +moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié? + +--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller +aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous. +Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!» + +Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé +mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!» + +Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la +précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans +la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie +incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions +d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de +Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper, +trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de +roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le château de Morand. + +«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!» + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur +à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève +et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle +et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta +sur la table. André lut: + + «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si + mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les + instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à + m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le + supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout + sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.» + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne +ainsi? s'écria André au désespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé +à épouser Geneviève? + +--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout? +as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan? +Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et +prendre un état qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je +chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il +faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la +ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.» + +Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint. + +--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parlé? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand +on l'irrite? + +--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras +jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né +faible, et l'on m'a opprimé... + +--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne +fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma +parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève. +Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre +départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une +résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être +sacrifiée à une amourette de roman. + +--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma +respectée Geneviève. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr +pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, +André, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes +aujourd'hui à me rendre fou. + +--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est +déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta +maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure à présent que le jour de sa première communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes +mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'écria André en reculant de surprise. + +--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai +pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je +m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée. +Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi +par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit: +«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni +Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur +du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à +André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de +roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de +Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André, +cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette +rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et +de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à +Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était +bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce +d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal.» + +C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir +passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à +hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève. + +--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui +dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide. +J'exécuterai aveuglément tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous +procédons cavalièrement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air +froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que +son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis +s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux +de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père +le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici à un an? + +--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père +aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se +frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser +une...» + +André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un +déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon +très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au +monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande +responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant +les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à +entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la +servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au +milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!» + +André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des +explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la +servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement +à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques. + +Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé +par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa déclamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante +qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées +à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y +attendais. Le char à bancs est prêt; partons.» + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son +cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la +première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus. +Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent +Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le +corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet, +qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin, +et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si +douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph +à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers +son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra +la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache. + +Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure +d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière +étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à +L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, +par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis, +après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce +mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais +recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la +persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette +persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les +conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse. +Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une +première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux +pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou +à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de +sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se défendre de l'exprimer. + +«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme +dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les +devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se +condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.» + +André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin. +Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de +Geneviève. + +Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle +aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer +à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes. +Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la +pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence +de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules +auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs +jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement. + +L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois, +lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes +visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont +Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours +généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre, +l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André +dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors +elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et +s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et +la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui +était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère? + +Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son +cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de +frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et +s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André +s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu +dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus +passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à +cette dernière caresse brûlante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés +du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui +Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat +inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre +femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas +lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un +coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui +ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au +moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à +l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins +cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus +de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un +ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait +au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus +à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir, +Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut +l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie +avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa +fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir +bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est +éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son +argent pour s'enrichir.» + +André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à +sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier +tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet +effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il +prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André +était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti, +et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus +honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait +avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et +il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de +famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage; +l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié; +l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et +sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre +en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout +ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et +tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.» + +Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la +révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte +à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa +colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires +plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a +été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que +je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.» + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mécontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le +conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à +Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à +André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à +la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-même pour ne pas se déconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai +emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la +sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le +désespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à +moi, il renonça à exécuter ce jour-là. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la +maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous +courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et +aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et, +après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char +à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une +peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps, +j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette +dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir, +vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer +jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible +de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la +conduite d'un traître envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donné de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André, +disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait +un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il +était si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garçon-là est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même +avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille +amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je +me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi? + +--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment. + +--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas +l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus +sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre +l'autorité sacrée des parents! + +Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il +y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait +jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph, +il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui +un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait +acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti. + +--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_ +sur vos terres. + +--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien! +tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous +les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça +me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à +mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la +trace d'un lièvre sur nos guérets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air +superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là +pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois +bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de +Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière +de courir. Elle doit être pleine. + +--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah! +par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits +messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et +mamans à leur tour. + +--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre +tué sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de +lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée, +hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion. + +En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui +au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être +avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut +trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en +sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph +s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé +son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan +territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance +à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle +des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit +en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a +dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.» + +[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa +tomber sa jolie tête.....] + +Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme +frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux +comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de +Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais +que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir +du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en +pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent à en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme +les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière. + +--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières. + +[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins, +les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés. +J'ai changé tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement +mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeât de maître!» + +Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en +procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre. + +Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il +s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient +l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages, +parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis +la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obéissent. + +--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez +pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les +moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme +celui-là. + +--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de +mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura +retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie, +pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en +jachères! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André +aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +bâtiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis. + +--Le bétail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est +planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une +séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé +à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les +ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma +chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois +que nous avons? + +--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que +faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur? + +Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec +simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à +André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait +ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations, +et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait +triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans +le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être +dépouillé de tout cela!» + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voilà vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable +et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons. + +--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez +quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en +est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites bêtes? + +--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave... +Vous faites au moins douze pièces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte, +bien rafraîchissante. + +--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné, +réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler auprès de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout. + +--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa +Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voilà bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux +d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer +à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité. + +--Je n'en suis que trop sûr. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons +qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès. + +--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. +Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les +procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage +maternel. + +--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagère. + +--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me +laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il +savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il +espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant +de porter sa généreuse proposition aux insurgés. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou +par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à +ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de +toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces +paroles qu'il comprenait à peine. + +Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son +côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien +de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme +enceinte. Où est André? + +--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promène-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à +l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvreté où se consumait Geneviève. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitié de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est +capable de me haïr si je viole sa défense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches +et me laisser faire. + +André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une +foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite +lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il +l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout +est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture. + + «MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux + instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de + vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais + rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.» + +«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables +mensonges.» + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au +marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était +si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André +était ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par +dépit, s'était grisé aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie +d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au +silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste, +Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce +et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des +égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être +accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement, +et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une +chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué +sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la +résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand +le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son +fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était +méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté +André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et +n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près +d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête +femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il +trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec +lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât +un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'espérance de me dépouiller.» + +Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle +n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution. + +Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de +petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut +glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon +insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui +demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop +malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un. +Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un +renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base +de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer +avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas +née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle +avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la +première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle +s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de +tous ses maux le jour où elle deviendrait mère. + +Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant +qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui +procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle +décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était +venu. + +Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension +alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du +besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle +fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire +pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique. + +André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette +nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter +à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il +promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André +n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux. +Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un +sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à +son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son +maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté +les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, +ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces +moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue +de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui +était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de +l'autre le frappa à la poitrine. + +Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du +marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les +doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton +père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André +laissa tomber le couteau et s'évanouit. + +La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène +déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas +savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont +il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état +effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme +d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le +marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la +vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant +ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner +l'exemple.» + +Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et +Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de +la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières +accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la +tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était +mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs +qui devaient la délivrer de la vie. + +Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous +étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie +Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces +moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle +demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une +manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours +préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai +aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de +moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!» + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André +agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause +de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et +précieux.» + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre +André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes +et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le +connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui +avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à +sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du +passé. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs +qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des +tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai +plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et +froide. + +--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme. + +André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte. + +André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les +yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce +vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge +d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'André. + + +FIN D'ANDRÉ. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431-8.txt or 13431-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13431-8.zip b/old/13431-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ee978f --- /dev/null +++ b/old/13431-8.zip diff --git a/old/13431-h.zip b/old/13431-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df383b8 --- /dev/null +++ b/old/13431-h.zip diff --git a/old/13431-h/13431-h.htm b/old/13431-h/13431-h.htm new file mode 100644 index 0000000..33f59ee --- /dev/null +++ b/old/13431-h/13431-h.htm @@ -0,0 +1,8789 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>André</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image1.png"></p> +<br><br><br> + +<h1>ANDRÉ</h1> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais +une petite maison basse, le long d'une étroite rue +d'eau verte, et pourtant limpide, tout à côté du petit pont +<i>dei Barcaroli</i>. Je ne voyais, je ne connaissais, je ne +voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais beaucoup, +j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +<i>Jacques</i> dans cette même petite maison. J'en étais +attristée. J'avais dessein de fixer ma vie alternativement +en France et à Venise. Si mes enfants eussent été en âge +de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse fait un établissement +définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement +ignorée. Et cependant, après six mois de cette vie, je commençais +à ressentir une sorte de nostalgie dont je ne +voulais pas convenir avec moi-même.</p> + +<p>Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'<i>André</i>. +J'avais de temps en temps, pour restaurer mes nippes, +une jeune ouvrière, grande, blonde, élégante, babillarde, +qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante était petite, rondelette, +pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde que l'autre, +quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas somptueusement +logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries +dans la chambre voisine de la mienne me dérangèrent +donc beaucoup: mais je finissais par les écouter machinalement +et puis alternativement, pour m'exercer à comprendre +leur dialecte dont mon oreille s'habituait à saisir +les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets +des familles vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais +la couleur des moeurs intimes de cette cité, qui n'est +pareille à aucune autre, et où il semble que tout dans les +habitudes, dans les goûts et dans les passions, doive +essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle +fut ma surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le +premier étonnement des formes du langage, d'entendre +des histoires, des réflexions et des appréciations identiquement +semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! +Les dames du lieu, ces belles et molles patriciennes qui +fleurissent comme des camélias en serre dans l'air tiède +des lagunes, elles avaient, en passant par la langue si +<i>bien pendue</i> de la Loredana, les mêmes vanités, les +mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses +que les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites +villes. Chez les hommes, c'était même bonhomie, même +parcimonie, même finesse, même libertinage. Le monde +des ouvriers, des artisans, de leurs filles et de leurs +femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai +du mot proverbial: <i>Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia</i>.</p> + +<p>Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville +où j'avais vécu, je me sentis en disposition d'en peindre +les types et les moeurs, et on sait que quand une fantaisie +vient à l'artiste, il faut qu'il la contente. Nulle autre ne +peut l'en distraire. C'est donc au sein de la belle Venise, +au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques +qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus +étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les +rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres +toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants +et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux +courantes et de la botanique aimée autrefois, que je ne +pouvais plus observer que sur les mousses limoneuses et +les algues flottantes accrochées au flanc des gondoles. Je +ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des +fictions. Ces types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. +Changez l'habit, la langue, le ciel, le paysage, +l'architecture, la physionomie extérieure de toutes gens +et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus +que l'homme, à cause de la ténacité de ses instincts.</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>Nohant, avril 1851.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Il y a encore au fond de nos provinces de France un +peu de vieille et bonne noblesse qui prend bravement son +parti sur les vicissitudes politiques, là par générosité, ici +par stoïcisme, ailleurs par apathie. Je sais d'anciens seigneurs +qui portent des sabots, et boivent leur piquette +sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; +et si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins +n'ont-ils rien à craindre de l'avenir.</p> + +<p>Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre +parfois des caractères solidement trempés et vraiment +faits pour traverser les temps d'orages. Plus d'un qui se +serait débattu en vain contre sa nature épaisse, s'il eût +succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien trouvé +de venir au monde avec la force physique et l'insouciance +d'un rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait +d'une riche et puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux +et fier de posséder un petit vieux castel et un domaine +d'environ deux cent mille francs.</p> + +<p>Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux +avaient eu une plus belle vie dans leurs grands fiefs, il +tirait tout le parti possible de son petit héritage; il y vivait +comme un véritable laird écossais, partageant son année +entre les plaisirs de la chasse et les soins de son exploitation; +car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à +lui-même son majordome, son fermier et son métayer; +même on le voyait quelquefois, au temps de la moisson ou +de la fenaison, impatient de serrer ses denrées menacées +par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté +en terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui +soutenaient son haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, +et, s'armant d'une fourche, passer la gerbe aux ouvriers. +Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants de sueur, +se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, +en s'essuyant le front au retour, leur versait le coup +d'<i>embauchage</i> pour la semaine suivante, et ferait en vin +de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie n'eût causé +de dégâts sur sa récolte.</p> + +<p>Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait +bon usage de sa vigueur et de son activité. Il mettait de +côté chaque année un tiers de son revenu, et, de cinq ans +en cinq ans, on le voyait arrondir son domaine de quelque +bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour de +hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable +sinon élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, +son vin généreux, ses bidets pleins de vigueur, ses chiens +bien ouverts et bien évidés au flanc, ses amis nombreux +et bons buveurs, ses servantes hautes en couleur et quelque +peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus +belles vaches; enfin, quoique les limites du château et de +la ferme ne fussent ni bien tracées ni bien gardées, +quoique les poules et les abeilles fussent un peu trop +accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas +moins certain que la vie pouvait être douce, active, facile +et sage derrière les vieux murs du château de Morand.</p> + +<p>Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en +jugeait pas ainsi; il faisait de vains efforts pour se renfermer +dans la sphère de cette existence, qui convenait si +bien aux goûts et aux facultés de ceux qui l'entouraient. +Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont +ces jouissances? Travailler pour arriver à ce but, est-ce +la peine? Quel est le plus rude, de se condamner à ces +amusements ou de se laisser tuer par l'ennui?» Toutes +ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous ses +désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. +Il éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout +ce qui était ignoré de ses proches; mais ceux dont il dépendait +ne s'en souciaient point, et résistaient à sa fantaisie +sans se donner la peine de le contredire.</p> + +<p>Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, +ç'avait été par des raisons d'amour-propre, et +nullement en vue des avantages de l'éducation. Soit disposition +invétérée, soit l'effet du désaccord établi par cette +éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et +singulier aux yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive +et taciturne. Dans son âge de puberté, il se montra +mélancolique, inquiet, bizarre. Il sentit de grandes ambitions +fermenter en lui, monter par bouffées, et tomber +tout à coup sous le poids du découragement. Les livres +dont on le nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas +ou l'absorbaient trop. Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère +et d'habitudes, essayer toutes les choses inconnues, +jeter en dehors l'activité qu'il croyait sentir en lui, +contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui exagérait +l'avenir à ses yeux.</p> + +<p>Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor +avait sur son fils un avantage immense, celui de vouloir. +Si le savoir eût développé et dirigé cette faculté chez le +marquis de Morand, il fût devenu peut-être un caractère +éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné +ou caché parmi des paysans, il avait été élevé par +eux et comme eux. La bonne et saine logique dont il +était doué lui avait appris à se contenter de sa destinée +et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la persistance +de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime +sociale ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris +intellectuel. Son entêtement ferme, et quelquefois +revêtu d'une certaine dignité patriarcale, avait rendu les +volontés souples autour de lui; et si la lumière de l'esprit, +qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée par la pratique +de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la +bonne harmonie domestique y trouvaient des garanties de +durée.</p> + +<p>André tenait peut-être de sa mère, qui était morte +jeune et chétive, une insurmontable langueur de caractère, +une inertie triste et molle, un grand effroi de ces +récriminations et de ces leçons dures dont les hommes +peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui +le rendaient craintif et repentant devant les reproches +même injustes. Il avait toute l'ardeur de la force pour +souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était inhabile +à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller +en avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience +timorée s'il avait le droit d'agir ainsi, et, durant ce +combat, les volontés extérieures brisaient la sienne. En +un mot, le plus grand charme de son naturel était son +plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y +trouvait.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser +le marquis de Morand comme les inclinations studieuses +de son fils. Égoïste et resserré dans sa logique naturelle, +il s'était dit que les vieux sont faits pour gouverner les +jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté des gouvernements +que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un instituteur +à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien +compris que d'autres auraient sur lui l'avantage d'une +certaine morgue scolastique s'il le laissait dans l'ignorance, +et il avait pris ce grand parti pour prouver qu'il +était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe +qu'il admit dans la maison, à la condition toutefois, bien +signifiée au survenant, d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie +paternelle; et le précepteur intimidé tint rigoureusement +sa promesse.</p> + +<p>Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament +doux et maniable comme celui du jeune André; et +le marquis, n'ayant pas rencontré de résistance dans +tout le cours de cette délégation de pouvoir, ne fut pas +trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque M. Forez +se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile +à contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher +sérieusement le moyen de l'enchaîner à son pays +natal. Il savait bien que toute sa puissance serait inutile +le jour où André quitterait le toit paternel; car l'esprit +de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, grâce à +sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par +une inflexion dure dans la voix de son père, il était évident +que les motifs d'indépendance ne manqueraient pas +du moment où il n'y aurait plus d'explications orageuses +à affronter.</p> + +<p>Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber +dans les désordres de son âge. Il savait que son tempérament +ne l'y portait pas; et même il eût désiré, en bon +vivant et en homme éclairé qu'il se piquait d'être, trouver +un peu moins de rigidité dans les principes de cette jeune +conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions +pas affirmer qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, +malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, un certain +sentiment de son infériorité qui bouleversait toutes +ses idées sur la prééminence paternelle.</p> + +<p>Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements +de la civilisation, son fils ne l'entraînât à de +grandes dépenses au dehors. Ce goût ne pouvait être éclos +dans la tête inexpérimentée d'André; et d'ailleurs le marquis +avait pour point d'honneur d'aller, en fait d'argent, +au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il +n'était pas au monde de jeune homme plus heureux et +mieux traité que l'héritier des Morand; mais qu'il <i>jouissait</i> +d'une mauvaise santé et qu'il était <i>doué</i> d'un caractère +morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait jamais +son père.</p> + +<p>M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions +d'un monde plus brillant, son fils ne secouât entièrement +le joug, et que non-seulement il ne revînt plus partager +sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre sa maison +héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique +le marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme +dans la société des chasseurs et des buveurs roturiers +qu'il appelait à sa table, il tenait secrètement à ses titres, +à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain de ces vanités +que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la +chasse, il entendait, avec un certain orgueil, l'amble +serré de sa petite jument retentir sous la herse délabrée +de son château; lorsque du sommet d'une colline boisée +il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur de +chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait +un regard d'amour sur ses tourelles à demi cachées +dans la cime des bois, et son front s'éclaircissait comme +au retour d'une douce pensée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une +femme selon son coeur venait, depuis quelque temps, +mêler des souffrances et des douceurs plus étranges. Il +est à croire que rien d'impur n'aurait pu germer dans +cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le +jour. Autrement se serait-il pris à pleurer si souvent en +songeant à elle? l'aurait-il appelée avec tant d'instances +et de doux reproches, l'ingrate qui ne voulait pas descendre +du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le soir +à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il +éveillé si matin pour voir lever le soleil, comme si un de +ses rayons allait féconder les vapeurs de la terre et en +faire sortir un ange d'amour réservé à ses embrassements?</p> + +<p>On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans +gibier. Son fusil lui servait de prétexte et de contenance; +grâce à ce talisman, le jeune poëte traversait la campagne +et bravait les rencontres, sans danger d'être pris pour un +fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un volume +de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant +en silence dans les taillis, gardiens du mystère, il +s'entretenait de longues heures avec Jean-Jacques ou +Grandisson, tandis que les lièvres trottaient amicalement +autour de lui et que les grives babillaient au-dessus de +sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de +leurs affaires.</p> + +<p>A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se +dirigeaient vers un but appréciable à l'esprit sinon à la +vue du solitaire André, sa tristesse augmentait; mais +l'espérance se développait avec le désir; et le jeune +homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à +sentir la plénitude de la vie. Son père tirait bon augure +de l'activité des jambes du chasseur, mais il ne prévoyait +pas que cette humeur vagabonde aurait pu changer André +en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre.</p> + +<p>André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon +un heureux chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez +reculée, pas de lande assez déserte, pas de colline assez +perdue dans les verts horizons, pour fuir le bruit des +métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin d'être +moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour +plusieurs lieues à travers champs, et la nuit le surprenait +souvent avant qu'il eût songé à reprendre le chemin du +logis.</p> + +<p>Il y avait à trois lieues du château de Morand une +gorge inhabitée où la rivière coulait silencieusement entre +deux marges de la plus riche verdure. Ce lieu, quoique +assez voisin de la petite ville de L..., n'était guère fréquenté +que par les bergeronnettes et les merles d'eau; +les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité +de chasseur inoffensif, ne donnait aucun ombrage au +garde et pouvait s'enfoncer à loisir dans cette solitude +Charmante.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image2.png"></p> + + + +<p>C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses +plus doux rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes +de roman. Les chastes créations de Walter Scott, +Alice, Rebecca, Diana, Catherine, étaient venues souvent +chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et +colère de la petite Fenella. Du sein des nuages, les soupirs +éloignés des vierges hébraïques de Byron répondaient +à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement +à l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait +avec les brins d'herbe du rivage. Quelquefois un choeur +de bacchantes traversait l'air et emportait ironiquement +les douces mélodies. André, pâle et tremblant, les voyait +passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans +pitié les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant +les tranquilles oiseaux endormis dans les saules, et +trempant leurs couronnes de pampres dans les eaux pour +les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se +reprochait de les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie +un instant de suivre leur trace, semée de fleurs et de +débris. Il évoquait alors ses divins fantômes, ses types +chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait redescendre +vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer +au fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en +vain d'attirer et de saisir.</p> + +<p>Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter +partout, c'était son amante inconnue, c'était son bonheur +futur; mais toutes les réalités différaient tellement de sa +beauté idéale, qu'il désespérait souvent de la rencontrer +sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut +fou bien des fois, et faillit envoyer chercher le médecin +pour l'avoir entendu crier au milieu de la nuit:—Où +es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas venu trop tôt +ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des +qu'il se fut bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de +coup de soleil dans la journée.</p> + +<p>Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les +Prés-Girault, c'était le nom de sa chère retraite, il lui +sembla voir passer à quelque distance une forme réelle; +autant qu'il put la distinguer, c'était une taille déliée avec +une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la pointe des +joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. +André s'était arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort +qu'il lui eût été impossible de faire un pas pour la suivre. +Quand il en eut retrouvé la force, il s'aperçut que la +rivière, qui coulait à fleur de terre et formait cent détours +dans la prairie, le séparait du massif. Il lui fallut +faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits +ponts que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes +avec des branches entrelacées et de la terre; +enfin il atteignit le massif et n'y trouva personne. L'ombre +était devenue si épaisse qu'il était impossible de voir à dix +pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins +encore que de coutume, et retourna aux Prés-Girault le +lendemain. Rien n'en troublait la solitude, et il craignit +d'être devenu assez fou pour qu'une de ses fictions ordinaires +lui fût apparue comme une chose réelle.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image3.png"></p> + + + +<p>Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la +rivière, il trouva un petit gant de fil blanc très fin, tricoté +à l'aiguille avec des points à jour très artistement +travaillés, et qui semblait avoir servi à arracher des +herbes, car il était taché de vert.</p> + +<p>André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta +sur son coeur et en devint amoureux, sans songer +que le prince <i>Charmant</i>, épris d'une pantoufle, n'était +pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.</p> + +<p>Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune +autre trace de cette apparition. Un matin il arriva lentement, +comme un homme qui n'espère plus, et, s'appuyant +contre un arbre, il se mit à lire un sonnet de Pétrarque.</p> + +<p>Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux +et chanta deux vers d'une vieille romance:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Puis, tout après, je vis dame d'amour</p> +<p>Qui marchait doux et venait sur la rive.</p> + </div> </div> + +<p>André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de +lui une jeune fille habillée de blanc, avec un petit châle +couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille. +Elle était debout et semblait absorbée dans la contemplation +d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la +mieux voir; mais elle vint de son côté, et il se sentit tellement +intimidé qu'il se cacha dans les buissons. Elle +arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir de sa présence, +et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra ainsi pendant +près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la +prairie et s'emparant des moindres fleurettes. Chaque +fois qu'elle en avait rempli sa main, elle descendait sur +une petite plage que baignait la rivière, et plantait son +bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle +la noua avec des joncs, plongea les tiges à plusieurs +reprises dans le courant de l'eau pour en ôter le sable, +les enveloppa de larges feuilles de <i>nymphoea</i> pour en +conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son petit +chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, +comme une biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; +il craignit d'avoir été aperçu et de l'avoir mise en fuite. +Il espéra qu'elle reviendrait, mais elle ne revint plus. +Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant toute +la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le +froid moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir +sa belle chercheuse de bleuets.</p> + +<p>Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le +rendre amoureux. Il en devint maigre à faire trembler, +et son père, qui jusque-là avait craint de lui voir chercher +ses distractions dans les villes environnantes, fut assez +inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu +les bals et les divertissements de la province.</p> + +<p>André éprouvait désormais une grande répugnance +pour tout ce qui ne se renfermait pas dans le cercle de +ses rêveries et de ses promenades solitaires; néanmoins il +chercha son inconnue dans les fêtes et dans les réunions +d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le +gant qu'il avait trouvé, il aurait pris toute cette aventure +pour un rêve.</p> + +<p>Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher +dans sa fantaisie comme dans un fort inexpugnable, et +de fermer les yeux et les oreilles à toutes les séductions +de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus belle que +son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, +et par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina +à croire que sa destinée était d'aimer celle-là, que +Dieu la lui avait montrée pour qu'il en gardât l'empreinte +dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au jour où elle lui +serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons nous-mêmes +les ministres de la fatalité.</p> + +<p>Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea +ses recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs +dimanches, l'élite de <i>la société</i> se rassembler dans un +salon de bourgeoises précieuses et beaux-esprits, il n'y +trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait cette découverte +bien plus difficile, c'est que, par suite d'un sentiment +appréciable seulement pour ceux qui ont nourri +leurs premières amours de rêveries romanesques, André +ne put jamais se décider à parler à qui que ce fût de la +rencontre qu'il avait faite et de l'impression qu'il en avait +gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il eût +confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. +Or, il est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui +lui ressemblât, et que tous ses jeunes compatriotes se +fussent moqués de sa passion, sans en excepter Joseph +Marteau, celui qu'il estimait le plus.</p> + +<p>Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. +Dans son enfance il avait été le camarade d'André, autant +qu'on pouvait être le camarade de cet enfant débile +et taciturne. Joseph était précisément tout l'opposé: +grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et +une grande loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant +plus sensibles que l'éducation n'avait guère rien fait +pour les développer. Le manque d'instruction solide perçait +dans la rudesse de ses goûts. Étranger à toutes les +délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, +il y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et +franche gaieté lui inspirait de l'esprit, ou au moins lui en +tenait lieu, et il était la seule personne au monde qui +pût faire rire le mélancolique André.</p> + +<p>Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de +L.... avec sa famille, et fréquentait peu le château de +Morand; mais le marquis, effrayé de la langueur de son +fils, alla le trouver, et le pria de venir de temps en temps +le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant +souffreteux et craintif qu'il protège contre ses camarades. +Il ne comprenait rien à ses ennuis; mais il avait assez +de délicatesse pour ne pas les froisser par des railleries +trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne discutait +pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce +qu'il ne le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait +qu'à l'amuser, tout en s'amusant pour son propre +compte. Sans doute André ne pouvait pas avoir d'ami +plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié par +son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa +conduire partout où le caprice de Joseph voulut le promener.</p> + +<p>Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André +ne pouvait être amoureux. André garda le silence. +Joseph reprit en décidant qu'il fallait qu'André devînt +amoureux. André sourit d'un air mélancolique. Joseph +conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville +il n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces +précieuses étaient propres à donner le spleen plutôt qu'à +l'ôter; qu'il n'y avait au monde qu'une espèce de femmes +aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il fallait que son +ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de +leur patrie où la beauté semble s'être exclusivement logée +dans la classe des jeunes ouvrières. Quiconque a passé +vingt-quatre heures dans la petite ville de L...., en +France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes +babillardes ne mit au jour de plus riches couvées d'oisillons +espiègles et jaseurs; jamais souffle du printemps ne +joua dans les prés avec plus de fleurettes brillantes et +légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon droit de +l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit +et leurs prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque +dimanche, plus de deux cents petites commères étalent +sous les quinquets leurs robes blanches, leurs tabliers de +soie noire et leur visage couleur de rose.</p> + +<p>Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire +travailler et vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne +saurait guère expliquer sans avouer que ces dames aiment +beaucoup la toilette, et qu'elles ont bien raison.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont +s'étonnant du grand nombre d'<i>artisanes</i> (c'est un mot du +pays que je demande la permission d'employer) qui réussissent +à vivre dans une aussi petite ville; mais les gens +de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent que cette +ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en +outre que la jeunesse et la santé s'alimentent sobrement +et peuvent briller sous les plus modestes atours.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être +en France la beauté n'a plus de droits et de franchises +que dans ce petit royaume, et que nulle part ses privilèges +ne dégénèrent moins en abus. L'indépendance et la +sincérité dominent comme une loi générale dans les divers +caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette +espèce de ligue contre l'influence féminine des autres +classes établit entre elles un esprit de corps assez estimable +et fertile en bons procédés.</p> + +<p>Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours +assez bien gardé pour ne pas faire le tour de la +ville en une heure, du moins y a-t-il une barrière que +ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse l'apostolat +de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut +égayer ou attendrir longtemps la foule de ses pareilles +avant d'être livrée au dédaigneux sourire des bas-bleus +de l'endroit ou aux graveleux quolibets des villageoises +d'alentour.</p> + +<p>Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une +seule classe de femmes mérite assez d'hommages pour +accaparer ceux de toutes les classes d'hommes: aussi +voit-on rarement une belle artisane être farouche au point +de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait +presque ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas +encore mis à la porte toute naïveté de sentiment, et où +l'on voit plus d'une amourette s'élever jusqu'à la passion. +Ainsi une jeune fille y peut, sans se compromettre, agréer +les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de l'amener +au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive +souvent, elle peut espérer de mieux réussir avec un +second adorateur, et même avec un troisième, si sa beauté +ne s'est pas trop flétrie dans l'attente illimitée du noeud +conjugal.</p> + +<p>A part donc les vertus austères qui se rencontrent là +comme partout en petit nombre, les jeunes ouvrières de +L... sont généralement pourvues chacune d'un favori +choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. On peut +comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a +pas le droit de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est +pas rendu coupable d'infidélité ou entaché de ridicule.</p> + +<p>Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne +fait fortune par l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer +l'ignoble trafic que les femmes font ailleurs de leur beauté; +leur orgueil équivaut à une vertu; jamais la cupidité ne +les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre +à aucune précaution. Aussi les hommes mariés +ne réussissent jamais auprès d'elles. Il y a quelque chose +de vraiment magnifique dans l'exercice insolent de leur +despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, romanesques +on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, +avides de louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, +impertinentes; mais désintéressées, généreuses +et franches. Leur extérieur répond assez à ce caractère: +elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour +montrer des dents superbes; elles sont vermeilles et +blanches, avec des cheveux bruns ou noirs. Leurs pieds +sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas +mélodieux. Mais leurs yeux ont une beauté particulière +et une expression de hardiesse et de bonté qui ne trompe +pas.</p> + +<p>Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer +le timide André, en lui déclarant que le bonheur suprême +était là et non ailleurs, et qu'il ne pouvait pas manquer +de sortir enivré du premier bal où il mettrait les pieds. +André se laissa donc conduire et se conduisit lui-même +assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, +ne fit manquer aucune figure, dépensa au moins +cinq francs en oranges et en pralines <i>offertes aux dames</i>; +même il se montra homme de talent et de <i>bonne société</i> +(comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en +jouant très-proprement un quadrille de contredanse +tirées de la <i>Muette de Portici</i>.</p> + +<p>Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup +dans la société artisane. On le trouva <i>fier</i>, c'est-à-dire +silencieux et froid; lui-même ne s'amusa guère et +ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui avait prédit. La +beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui plaisait +à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint +pâle, de deux grands yeux mélancoliques, d'une voix +douce, et voulait à toute force trouver de la poésie, sinon +dans le langage, du moins dans le silence d'une femme. +Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. D'ailleurs +il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle +était surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André +ne se sentait pas la moindre vocation pour le rôle de Lovelace +campagnard. Trop modeste pour espérer de supplanter +qui que ce fût, il était trop nonchalant pour engager +la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de +bonne heure, laissant Joseph dans une grande exaltation +entre une belle ravaudeuse aux yeux noirs et un énorme +bol de vin chaud.</p> + +<p>«Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti +avant la fin! Tu n'y entends rien, mon cher; tu ne sais +pas que c'est le meilleur moment. On se place adroitement +à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez +jusque chez elle, vous avez pour elle mille petits +soins durant le trajet: vous lui offrez, votre manteau, elle +en accepte la moitié; vous la soulevez dans vos bras pour +traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès d'elle +dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens +enragés; vous la rassurez, et vous brandissez votre canne +en élevant la voix de manière à réveiller toute la rue. Si +le chien a l'air de n'être pas belliqueux, vous pouvez +même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied +en passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout +évitez de jurer; la grisette hait tout ce qui sent le paysan. +Ne gardez pas votre pipe à la bouche en lui donnant +le bras; elle est exigeante et veut du respect. Glissez-lui +un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle +une telle est bien jolie, c'est dommage qu'elle +soit si pâle; ce n'est pas une rose du mois de mai comme +vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne un +peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs +donnent l'air d'une servante. Mais surtout choisissez +dans la première société les beautés que vous voulez dénigrer; +votre compliment sera deux fois mieux accueilli. +Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. +Dès qu'elle aura consenti, redoublez de civilité et +embrassez-la le chapeau à la main; aussitôt après saluez +jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la main, on se +moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là +cinq ou six jours de suite; après quoi vous pouvez tout +espérer.</p> + +<p>—Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?</p> + +<p>—Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute +de rien, on arrive à tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller +te mettre en concurrence avec un de ces gros corroyeurs +qui sont accoutumés à charger des boeufs sur leurs +épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours +à la main un bâton de cormier ou un brin de houx de la +taille d'un mât de vaisseau. Non, il y a assez de freluquets +auxquels on peut s'attaquer, de petits clercs d'avoué qui +ont la voix flûtée et le menton lisse comme la main, ou +bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, +on leur souffle leur dulcinée en quinze jours quand on +sait s'y prendre. La grisette aime assez ces marjolets qui +font des phrases et qui portent des jabots; mais elle +aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait pas +nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui +pour elle ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou +casser une dent.</p> + +<p>André secoua la tête.</p> + +<p>«Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai +pas.</p> + +<p>—Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours +dîner avec nous aujourd'hui, tu nous l'as promis.</p> + +<p>André se rendit donc à cinq heures chez les parents de +son ami Marteau.</p> + +<p>«Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes +te poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de +ma soeur qui se marie, et nous avons quatre ouvrières +dans la maison. Quatre! et des plus jolies, ma foi! Moi, +je ne fais que dévider le fil et de ramasser les ciseaux de +ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme +le renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que +la moins prudente se laisse prendre par le vertige et +tombe au pouvoir du larron. Le soir, quand elles ont fini +leur tâche, je les fais danser dans la cour au son de la +flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux +acacias. C'est une scène champêtre digne d'arracher de +tes yeux des larmes bucoliques. Ah! tu me verras ce soir +transformé en Tityre, assis sur le bord du puits; et je +veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes nymphes. +Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en +journée mangent à la même table que nous. Ne va pas +faire le dédaigneux; songe que cela se fait dans tout le +département, dans les grands châteaux tout comme chez +les bourgeois.</p> + +<p>—Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage +du vieux temps que les artisans ne cherchent pas à détruire.</p> + +<p>—Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les +filles sont jolies. Si jamais je me marie, et si ma femme +(comme font beaucoup de jalouses) n'admet au logis que +des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort bien les +envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. +Mais ici c'est différent: les bouches sont fraîches +et les dents blanches. Que la beauté soit la reine du +monde, rien de mieux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La +grand'mère, matrone pleine de vertus et d'obésité, était +assise près de la cheminée et tricotait un bas gris. C'était +une excellente femme, un peu sourde, mais encore gaie, +qui de temps en temps plaçait son mot dans la conversation, +tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui +lui pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et +discrète, active, silencieuse, absolue, sujette à la migraine, +et partant chagrine. Elle était debout devant une grande +table couverte d'un tapis vert et taillait elle-même la besogne +aux ouvrières: mais, malgré son caractère absolu, +la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses +coups de ciseaux fussent soumis à de longues discussions +de leur part.</p> + +<p>Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les +trois filles de la maison, pressées comme une compagnie +de perdrix, travaillaient au trousseau; la fiancée elle-même +brodait le coin d'un mouchoir. La maîtresse ouvrière, +placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un +coup d'oeil aux ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes +en sous-ordre ne comptaient pas cinquante ans à +elles trois; elles étaient fraîches, rieuses et dégourdies à +l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la maison, +penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne +prenant aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux +visages animés des grisettes, à leurs bonnets blancs posés +sur des bandeaux de cheveux noirs. Ce cercle de jeunes +filles formait un groupe naïf tout à fait digne des pinceaux +de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait +toutes ses ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de +sa chaise à escabeau, comme du haut d'un trône, elle les +animait et les contenait tour à tour de la voix et du regard. +Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir +renoncer de si tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil +ses vingt-cinq ans et promenait sur les hommes le +regard brillant et serein d'une gloire à son apogée. Aucune +robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une +taille impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles +démesurées et ses extravagantes rosettes de rubans +diaphanes sur un échafaudage plus splendide de +cheveux crêpés.</p> + +<p>A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à +coup comme le son de l'orgue lorsque le plain-chant de +l'officiant écourte sans cérémonie les dernières modulations +d'une ritournelle où l'organiste s'oublie. Mais après +quelques instants de silence pendant lesquels André salua +timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le +regard oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se +hasarda à placer son mot, puis une autre, puis deux à la +fois, puis toutes, et jamais volière ne salua le soleil levant +d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la conversation, +et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe.</p> + +<p>«Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, +moitié humble (note qu'il était important de toucher +juste avec la belle couturière, et dont Joseph avait +très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me permettre +de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André +de Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil +garçon, comme vous voyez? Il n'ose pas vous dire sa +peine; mais le fait est qu'il a tourné autour de vous cette +nuit pendant une heure pour vous faire danser, et qu'il +n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au +bal, et quand on n'a pas obtenu votre promesse un mois +d'avance, on peut y renoncer.</p> + +<p>Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, +car une rougeur naïve lui monta au visage. Tandis +qu'elle engageait avec Joseph un échange d'oeillades et +de facétieux propos, André remarqua que la petite Sophie, +la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; +car elle le regardait maladroitement, à la dérobée, +en chuchotant d'un petit air moqueur. Il se sentit plus +hardi avec ces fillettes de quinze ans qu'avec la dégagée +Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal qu'elles +disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup +refusé, beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a +Louisa:</p> + +<p>—Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier +soir; cela n'empêche pas qu'il ne soit fier <i>comme tout</i>, +il ne m'a pas dit trois mots.</p> + +<p>—Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une +agacerie, prends-en note.</p> + +<p>—Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait +que la petite Sophie n'accaparât l'attention des +jeunes gens; tout le monde l'a remarqué: André a bien +l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents et ne +danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: +Pourquoi est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? +ça ne l'amuse pas du tout.</p> + +<p>André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien +près de répondre: En vérité, mademoiselle, vous avez +raison, cela ne m'amusait pas du tout; mais Joseph lui +coupa la parole en disant:</p> + +<p>«Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle +Henriette t'a regardé; que dis-je? elle t'a contemplé, elle +s'est beaucoup occupée de toi. Sais-tu que tu as fait sensation? +Ma foi! je suis jaloux d'un pareil début. Mais +voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire +mes belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche +qu'il ne mérite pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il +n'est que triste, et il faudra bien que vous lui pardonniez +sa tristesse quand vous saurez qu'il est amoureux.</p> + +<p>—Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.</p> + +<p>—Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, +amoureux frénétique!</p> + +<p>—Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands +yeux.</p> + +<p>—Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, +amoureux comme le greffier du juge de paix est amoureux +de vous, mademoiselle Louisa; comme le nouveau commis +à pied des droits réunis est amoureux de vous, mademoiselle +Juliette; comme....</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! +s'écrièrent-elles toutes en carillon.</p> + +<p>Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage +languissait, la grand'mère sourit, et Henriette rétablit +le calme d'un signe majestueux.</p> + +<p>«Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, +dit-elle à ses ouvrières, M. Joseph allait nous dire +de qui M. André est amoureux.</p> + +<p>—Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit +Joseph; chut! écoutez bien, vous ne le direz pas?...</p> + +<p>—Non, non, non, s'écrièrent-elles.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous +quatre. Il en perd l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez +pas au sort laquelle de vous...</p> + +<p>—Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.</p> + +<p>—Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, +dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien +que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de +chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand une ouvrière +va raccommoder le linge du château de Morand, +le père et le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger +à la maison, afin certainement de ne pas manger avec +elle. On la fait dîner toute seule! ce n'est pas amusant: +aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui veuillent y +aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; +et quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière +un métayer! ce n est pas un si beau voyage à faire, et ce +n'est pas comme M. de... C'est un noble pourtant, celui-là! +eh bien! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la +ville, et il les emmène dans sa voiture.</p> + +<p>—Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est +toujours vous, mademoiselle Henriette.</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des +gens aussi comme il faut!...</p> + +<p>—C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en +la regardant d'un air moqueur, n'est pas un homme +comme il faut, selon vos idées.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont +raison, si cela leur convient; chacun est maître chez soi: +libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes +chez eux; libre à nous de rester chez nous quand ils nous +font demander.</p> + +<p>—Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands +torts, dit André en riant; cela m'explique pourquoi nous +avons toujours d'aussi laides ouvrières; mais c'est leur +faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez de nous +rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!</p> + +<p>Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle +à son rôle de princesse, elle s'en défendit.</p> + +<p>«Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; +nous sommes trop mal élevées pour plaire à des +gens comme vous; il vous faudrait quelqu'un comme +Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs!</p> + +<p>—Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied +bien, à cette précieuse-là! Je ne connais personne qui se +donne de plus grands airs mal à propos.</p> + +<p>—Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; +Geneviève n'est pas une fille du commun; vous le savez +bien, et tout le monde le sait bien aussi.</p> + +<p>—Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, +reprit Joseph; une bégueule qu'on ne voit jamais et qui +voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises?</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda +André; je ne la connais pas...</p> + +<p>—C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit +Joseph, et la plus grande <i>chipie...</i></p> + +<p>En ce moment la servante annonça, avec la formule +d'usage dans le pays, <i>Voilà madame une telle,</i> une des +dames les plus élégantes de la ville.</p> + +<p>«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence +de bégueulisme.»</p> + +<p>Cette visite interrompit la conversation des grisettes, +et l'activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité +avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de +la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu'aux rubans +de ses souliers. De son côté, madame Privat, c'était +le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la +coupe d'une manche, une objection de la plus haute importance. +Le rouge monta au visage d'Henriette en se +voyant attaquée d'une manière aussi flagrante dans l'exercice +de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais +goût, et que les doubles ganses du bracelet n'étaient +pas d'un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour +à tour; elle s'apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque +madame Privat, tournant légèrement sur le talon, +parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on +faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle +se promit d'avoir sa revanche.</p> + +<p>Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame +Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet +de noces était acheté.</p> + +<p>—Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève +y met tous ses soins; elle aime beaucoup ma fille, et elle +lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu'elle ait +encore faites.</p> + +<p>—Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent +dans son genre? reprit madame Privat.</p> + +<p>—Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! +moi, je ne comprends pas qu'on fasse des fleurs +aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et +que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles, +il m'est impossible de distinguer les uns des autres.</p> + +<p>—En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend +qu'elle regarde les fleurs naturelles et qu'elle les imite +avec soin; cela prouve de l'intelligence et du goût.</p> + +<p>—Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre +parler légèrement du talent de Geneviève.</p> + +<p>—Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant +le goût qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet +de noces qu'elle a fait à Justine, ce sont des jasmins +qu'on vient de cueillir, absolument!</p> + +<p>—Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!</p> + +<p>—Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, +qui venait de rentrer.</p> + +<p>—Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit +madame Marteau; nous en avons pour cinquante francs +seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les +fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout cela coûte bien +cher et se fane bien vite.</p> + +<p>—Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? +dit Joseph; un mois peut-être? travailler tout un +mois pour cinquante francs, ce n'est pas le moyen de +s'enrichir.</p> + +<p>—Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit +Henriette d'une voix aigre, ce n'est certainement pas +trop payé; il n'y a guère de profit, allez, pour les pauvres +grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler +tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller +en journée chez du <i>monde honnête</i> comme votre famille, +monsieur Joseph; il y a des personnes qui parlent bien +haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent +misérablement.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée +assez loin d'Henriette, n'entendait que vaguement ses +paroles, qu'a-t-elle donc à regarder de travers par ici, +comme si elle voulait nous manger? Henriette, Henriette, +est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?</p> + +<p>—Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au +contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son +coeur; car j'en suis aussi, n'est-ce pas, mademoiselle +Henriette?</p> + +<p>Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la +grand'mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes +est la terreur de tous les ménages de L.... Initiées durant +des semaines entières à tous les petits secrets des +maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre +occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que +de colporter de famille en famille les observations malignes +qu'elles ont faites dans chacune, et même les scandales +domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne +rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez +leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur +fera les frais de la chronique dans une troisième +maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes +se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes +et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes +sortes de ménagements et d'égards.</p> + +<p>Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, +et, sachant bien qu'il n'était pas de moyen humain, +d'empêcher une grisette de parler, elle prit le parti d'éviter +au moins les injures directes, et battit en retraite.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea +le coeur d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur +un bruit dont les oreilles de la dame durent tinter, si le +proverbe ne ment pas.</p> + +<p>Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées +sur son compte, Henriette en conta une qui ramena le +nom de Geneviève dans la conversation: madame Privat +lui avait honteusement marchandé une couronne de roses +qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait venir +de Paris et payée fort cher.</p> + +<p>Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était +bien fait, et il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant +le talent de la jeune fleuriste.</p> + +<p>—Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne +dites pas de mal de celle-là; de nous autres, tant que +vous voudrez, nous nous moquons bien de vous; mais +personne n'a le droit de <i>donner du ridicule</i> à Geneviève: +une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant +peut-être pas donné le bras à un homme une seule fois +dans sa vie...</p> + +<p>—Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra +un beau jour et qu'elle fera pis que les autres; je me méfie +de l'eau dormante et des filles qui lisent tant de romans.</p> + +<p>—Des romans! appelez-vous des romans ces gros +livres qu'elle feuillette toute la journée, et qui sont tout +pleins de mots latins où je ne comprends rien, et où vous +ne comprendriez peut-être rien vous-même?</p> + +<p>—Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit +des livres latins?</p> + +<p>—Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. +Parbleu! c'est tout simple, c'est pour son état.</p> + +<p>—C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit +André.</p> + +<p>—Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le +disais tout à l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il +faudrait pour dîner avec monsieur! Mais tout marquis +que vous êtes, monsieur André, vous feriez bien de ne pas +oublier vos manchettes pour lui parler; on parle de fierté: +c'est elle qui sait ce que c'est!</p> + +<p>—Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; +de quel droit s'élève-t-elle au-dessus de vous?</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est +aussi bonne camarade que la première venue.</p> + +<p>—Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade +avec vous?</p> + +<p>—C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans +ses livres. Mais elle nous invite chez elle le soir, quand +elle a gagné une petite somme. Elle nous donne des gâteaux +et du thé; et puis elle chante pour nous faire danser, +et elle chante mieux avec son gosier que vous avec +votre flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle +propreté chez elle! c'est un petit palais! On ne dira pas +qu'elle est aidée par ses amants, celle-là!</p> + +<p>—Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans +hommes! Je suis sûr que vous vous ennuyez.</p> + +<p>—Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent +qu'on ne pense qu'à eux!</p> + +<p>—A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle +un mari sous les feuillets de ses vieux livres ou +dans les boutons de ses fleurs?</p> + +<p>—Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait +épouser une femme comme elle? Un beau mari pour +elle qu'un serrurier ou un cordonnier, avec ses mains sales +et son tablier de cuir! Et quant à vous, mes beaux messieurs, +vous n'épousez guère, et Geneviève est trop fière +pour être votre <i>bonne amie</i> autrement.</p> + +<p>—Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir +les femmes qui n'aiment rien.</p> + +<p>Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en +haussant les épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle +aime ses amies comme des soeurs, elle aime ses fleurs, +comme quoi dirai-je?... comme des enfants. Il faut la +voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui +lui plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite +marguerite dont je ne donnerais pas deux sous, elle pleure +de plaisir; quelquefois elle sort avec le jour, pour aller +dans les champs cueillir ses fleurs, avant que vous ne +soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.</p> + +<p>—En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est +elle que j'ai rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, +et sortit un instant après, pour cacher l'émotion et la joie +qu'il éprouvait de retrouver la trace de sa belle rêveuse de +la prairie.</p> + +<p>—Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, +lorsque André eut quitté la chambre: il est fou.</p> + +<p>—Il est <i>tout étrange</i>, en effet, répondit Henriette.</p> + +<p>—Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit +Joseph; il s'ennuie faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, +que vous m'aidiez à le guérir de cet ennui-là.</p> + +<p>—Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles +toutes, non sans jeter un regard attentif sur André, qui +passait à la fenêtre.</p> + +<p>—Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, +qui rencontra la belle couturière un instant avant le dîner +dans le corridor de la maison; il faut que vous m'aidiez à +consoler mon ami André.</p> + +<p>—Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; +adressez-vous à un médecin si <i>ce monsieur</i> est fou.</p> + +<p>—Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage +au contraire. Il n'ose pas seulement trouver une femme +jolie. Fiez-vous à ces amoureux-là; dès qu'ils ont secoué +leur mauvaise honte, ce sont les plus tendres amants du +monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, +j'aime autant que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, +en deux mots, qu'André deviendrait amoureux s'il voyait +Geneviève; c'est tout à fait la beauté qu'il aimera.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept +heures, et il la verra dimanche prochain. En quoi cela me +regarde-t-il?</p> + +<p>—Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; +allez la chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne +danser dans la cour avec vous, et vous verrez que mon +André commencera tout de suite à soupirer.</p> + +<p>—Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? +quelle proposition me faites-vous?</p> + +<p>—Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous +de mauvaises idées? Ah! mademoiselle Henriette, je +croyais que vous n'aviez jamais entendu parler de choses +semblables!....</p> + +<p>Henriette devint rouge comme son foulard.</p> + +<p>—«Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener +Geneviève pour que ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? +Est-ce une conduite honnête?</p> + +<p>—Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme +moi, trouvez-vous malhonnête que mon ami André fasse +la cour à votre amie Geneviève? Je réponds de lui; est-ce +que vous ne répondriez pas d'elle?</p> + +<p>—Oh! <i>ce n'est pas l'embarras!</i> j'en réponds comme +de moi.</p> + +<p>Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; +puis il reprit d'un air très-sérieux:</p> + +<p>«En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. +Quand même André, qui est le plus vertueux des +hommes, deviendrait un scélérat d'ici à une heure, la +vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle compromise +par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal +de ce soir, et nous nous amuserons du petit air niais d'André +et du grand air froid de Geneviève. Ne voilà-t-il pas +une intrigue qui les mènera loin?</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur +sera drôle avec ses révérences; et quant à Geneviève, elle +n'a pas à craindre qu'on dise du mal d'elle tant qu'elle ira +quelque part avec moi.</p> + +<p>Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une +pomme.</p> + +<p>«J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; +elle ne va jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur +Joseph! les bourgeois ne sont pas des maris pour +nous; aussi nous n'écoutons guère leurs fleurettes; tenez-vous +cela pour dit.</p> + +<p>—Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui +m'étouffera! Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes +d'estomac. Voici le dîner qui sonne; permettez-moi de +vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Que vous irez chercher Geneviève après dîner?</p> + +<p>—J'essaierai.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph +Marteau, dont elle aurait été bien aise de rendre sérieuses +les protestations d'amour. Du reste, elle feignait d'admirer +beaucoup la vertu de Geneviève, et, par esprit de +corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette grisette, +en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la +ville; mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la +rigidité excessive de sa conduite. Elle croyait que le bonheur +n'est pas dans la solitude du coeur, et son amitié +pour elle la portait à lui conseiller sans cesse d'écouter +quelque galant.</p> + +<p>Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la +décider à venir chez madame Marteau. La jeune fleuriste +ne se rendit qu'en recevant l'assurance de n'y rencontrer +que les filles de la maison et les ouvrières d'Henriette.</p> + +<p>Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à +André, le mena faire un tour de promenade dans la ville, +et ne rentra que lorsqu'il jugea Geneviève et Henriette +arrivées.</p> + +<p>Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé +derrière la maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, +qui s'appuyait sur elle d'un air affectueux en lui +disant:</p> + +<p>«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, +tu n'as jamais rien vu de plus beau. Quand +tu les auras regardées, tu voudras en faire pour le bouquet +de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: tiens, +vois!»</p> + +<p>Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux +jeunes gens; ils marchaient doucement derrière elle, Joseph +faisant signe aux autres jeunes filles de ne pas les +faire remarquer. Geneviève s'arrêta et regarda les fleurs +sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.</p> + +<p>«Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces +fleurs-là?</p> + +<p>—Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton +précieux rempli de charmes. C'est pour cela que je ne +veux pas les copier. Ah! voyez-vous, madame, je ne +pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait +trop luisant, la mousseline serait trop transparente; +oh! jamais, jamais! Et ce parfum! qu'est-ce que c'est +que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette fleur? où en +trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs, pencha sur les hémérocalles son front aussi blanc +que leur calice, et resta comme absorbée par la délicieuse +odeur qui s'en exhalait.</p> + +<p>C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et +il reconnut sa dame d'amour, comme il l'appelait dans +ses pensées, en souvenir des deux vers de la romance.</p> + +<p>Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: +elle était petite et plutôt jolie que belle; elle avait une +taille très-mince et très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite +à ne pas perdre une ligne de sa petite stature. Elle était +très-blanche, peu colorée, mais d'un ton plus fin et plus +pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et +quoique son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme +très-distinguée, l'expression de ses yeux, et la forme de +son front lui donnaient l'air fier et intelligent. Sa toilette +n'était pas non plus là même que celle des grisettes de +son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, car +elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans +toute la ville elle se permettait d'avoir un tablier de satin +noir, et même de porter dans sa chambre un tablier de +foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance possible, +faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire +les immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes +de L...; elle convenait bien que sur le corps d'une +grande femme cette <i>fanfrelucherie</i> de rubans et de dentelles +ne manquait pas d'une grâce extravagante; mais +elle objectait que sa petite personne eût été écrasée par +une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet +parisien à ruche courte et serrée, dont la blancheur +semblait avoir été mise au défi par celle du visage qu'elle +entourait. Elle avait en outre une recherche de chaussure +tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait elle-même +avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. +André reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il +possédait; il admira la petitesse de ses mains et celle des +pieds que chaussaient d'étroits souliers de prunelle à cothurnes +rigidement serrés; la robe, au lieu d'être collante +comme celle de ses compagnes, était ample et flottante; +mais elle dessinait une ceinture dont une fille de +dix ans eût été jalouse, et à travers la percale fine et +blanche on devinait des épaules et des bras couleur de +rose.</p> + +<p>Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier +la parole, elle le salua avec une politesse froide; mais +Joseph avait le moyen de l'adoucir.</p> + +<p>«Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien +pensé à vous hier à la chasse; imaginez qu'il y a auprès +de l'étang du <i>Château-Fondu</i> des fleurs comme je n'en +ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les apporter +sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma +gibecière.</p> + +<p>—Vous ne savez pas ce que c'est?</p> + +<p>—Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les +feuilles sont comme tachées de sang; les fleurs sont d'un +rose clair, avec de grandes taches de lie de vin; on dirait +de grandes guêpes avec un dard, ou de petites vilaines +figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul à +m'en tenir les côtes en les regardant.</p> + +<p>—Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en +souriant.</p> + +<p>—Je crois, dit timidement André, autant que mon peu +de savoir en botanique me permet de l'affirmer, que ce +sont des plantes ophrydes appelées par nos bergers <i>herbe +aux serpents</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> C'est le satyrion-bouquin.</blockquote> + +<p>—Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce +que ces pauvres fleurs ont de commun avec ces vilaines +bêtes?</p> + +<p>—Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et +qui ont quelque chose d'affreux en elles malgré leur +beauté; ces taches de sang d'abord, et puis une odeur +repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez trouvé +quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes +ont une physionomie comme les hommes et les animaux.</p> + +<p>—C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais +c'est parbleu vrai! Quand je le dis que ces fleurs m'ont +fait l'effet de me rire au nez, et que je n'ai pas pu m'empêcher +d'en faire autant!</p> + +<p>—D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, +répondit André, il faut courir un certain danger: l'étang +de Château-Fondu a des bords assez perfides.</p> + +<p>—Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.</p> + +<p>—Auprès du château de Morand, répondit Joseph. +Oh! c'est un endroit singulier et assez dangereux en effet. +Figurez-vous un petit lac au milieu d'une prairie: l'eau +est presque toute cachée par les roseaux et les joncs; +cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent.</p> + +<p>—Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit +André.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image4.png"></p> + + + +<p>—Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas +où l'eau commence, tant cela est plein d'herbes. Sur les +bords il y a une espèce de gazon mou où vous croyez +pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte où +vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent +jusque par-dessus la tête.</p> + +<p>—La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois +il y avait un château à la place de cet étang. Une belle +nuit le diable, qui avait fait signer un pacte au châtelain, +voulut emporter sa proie et planta sa fourche sous les +fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place +une mare verte dont personne ne pouvait approcher sans +enfoncer dans la vase, et qui a gardé le nom de Château-Fondu.</p> + +<p>—Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.</p> + +<p>—Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que +dans les chaleurs, lorsque les eaux sont basses, on voit +percer çà et là des amas de terres ou de pierres verdâtres +que l'on prend pour des créneaux de tourelles.</p> + +<p>—Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain +que mon chien, qui n'est pas poltron, qui nage +comme un canard, et qui est habitué à barboter dans les +marais pour courir après les bécassines, a une peur effroyable +du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt +que de l'y faire entrer.</p> + +<p>—C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. +Est-ce bien loin d'ici?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie +de rencontrer encore Geneviève dans les prés.</p> + +<p>—Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore +trois bonnes lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, +mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Non, monsieur; c'est trop loin.</p> + +<p>—Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval +à la patache, et...</p> + +<p>—Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! +menez-nous au Château-Fondu, monsieur Joseph!</p> + +<p>—Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de +Joseph; nous aussi, Joseph! En patache, ah! quel +plaisir!</p> + +<p>—J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!</p> + +<p>—Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image5.png"></p> + + + +<p>—C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec +nous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je +crois que je ne pourrai pas. Je ne vous suis pas moins +reconnaissante, monsieur.</p> + +<p>—Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit +Henriette. C'est ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux +pas venir avec nous quand les demoiselles Marteau y +viennent?</p> + +<p>—Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont +sous la garde de leur frère.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras +sous la mienne. Ne suis-je pas une fille majeure, établie, +maîtresse de ses actions? Y a-t-il, <i>n'importe où, n'importe +qui</i>, assez malappris pour me regarder de travers? +Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! +Allons, tu viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez +donc la décider.</p> + +<p>—Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes +les petites filles; nous n'irons pas sans toi.</p> + +<p>Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras +sous celui de Geneviève en lui disant:</p> + +<p>«Je vous en prie, ma chère, venez-y.» Et elle ajouta, +en se penchant à son oreille: «Vous savez que je ne puis +causer qu'avec vous.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque +vous le voulez absolument.</p> + +<p>—Comme vous êtes aimable! dit Justine.</p> + +<p>—Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà +comme elle fait toujours. Elle promet pour se débarrasser +des gens, et au moment de partir elle trouve mille prétextes +pour rester. C'est une menteuse: faites-lui donner +sa parole d'honneur.</p> + +<p>—Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. +Je ne puis y aller; sans cela je vous accompagnerais. +Mais, si vous êtes obligeante, vous me remplacerez +auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, ces demoiselles-là +sont un peu étourdies: elles s'amuseront, +elles danseront, et elles feront bien; mais pendant ce +temps les petites filles pourraient bien se jeter dans ce +vilain Château-Fondu. Vous, Geneviève, qui êtes sage et +sérieuse comme une petite maman, vous les surveillerez, +et je vous en saurai tout le gré possible.</p> + +<p>—Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, +ma chère dame; mesdemoiselles, je vous en donne ma +parole d'honneur.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; +tu joueras avec nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes +de marguerites et des paniers de jonc, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? +Neuf femmes, André et moi. Je ne peux mettre +tout ce monde-là dans ma patache: il faut nous mettre +en quête d'une seconde voiture.</p> + +<p>—Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, +dit André.</p> + +<p>—A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. +Tu iras coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu +ici de grand matin avec ton équipage. Très-bien. Maintenant +préparons-nous à nous amuser demain en nous amusant +aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer +aux barres, à cache-cache, aux petits paquets?</p> + +<p>—Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.</p> + +<p>Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins +de pierre couverts d'hortensias, et se mit à jouer, +tandis que ses soeurs et les grisettes prirent place sous +les lilas. André mourait d'envie d'inviter Geneviève: +c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, +qui fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la +société.</p> + +<p>Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna +son cavalier vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris +pour danseuse la plus petite des demoiselles Marteau.</p> + +<p>Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de +toucher la main d'André: c était la première fois de sa +vie que pareille chose lui arrivait; mais elle prit courageusement +son parti et montra une gaieté douce qu'elle +n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.</p> + +<p>«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la +fin de la contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève +passe pour ne pas savoir danser. Oui, mesdemoiselles, +il y a dans la ville vingt mauvaises langues qui disent +qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh bien! +moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de +ma vie; et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a +pas beaucoup de prévôts qui pussent vous en remontrer.»</p> + +<p>Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, +s'approchant de Joseph, lui dit:</p> + +<p>«Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un +mauvais moyen pour l'apprivoiser que de faire attention +à elle.</p> + +<p>—Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en +ricanant; un petit compliment ne fait jamais de peine à +une fille. Quand je vous dis, par exemple, que vous voilà +jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous en fâcher, +car vous savez bien que je le pense.</p> + +<p>—Vous êtes un <i>diseur de riens!</i> répondit Henriette, +gonflée d'orgueil et de contentement.</p> + +<p>Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit +danser sans pouvoir lui dire un mot; à chaque instant +la parole expirait sur ses lèvres. Il craignait de manquer +d'esprit, son coeur battait, il perdait la tête. Lorsqu'il +avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait pas et +laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup il +s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure +et embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de +rire des jeunes filles. Geneviève seule ne se moquait pas +de lui; elle était silencieuse et réservée. Cependant elle +regardait André avec assez de bienveillance; car il avait +bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. +Mais si André avait osé se mêler à la conversation et s'adresser +à elle d'une manière générale, il n'en était plus +de même lorsqu'il s'agissait de lui dire quelques mots directement. +Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle +craignait les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à +ses compagnes; mais en bonne compagnie elle se fût sentie +à l'aise comme dans son élément.</p> + +<p>Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, +et dans toutes ces positions où il plaît au hasard +de les faire naître. La noblesse du coeur est, comme la +vivacité d'esprit, une flamme que rien ne peut étouffer, +et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour rejoindre +le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent +ces destinées élues, elles se font jour, elles arrivent sans +effort à prendre leur place, elles s'en font une au milieu +de tous les obstacles. Il y a sur leur front comme un +sceau divin, comme un diadème invisible qui les appelle +à dominer naturellement les essences inférieures; on ne +souffre pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; +on l'accepte parce qu'elle se fait aimer. Telle était +Geneviève, créature plus fraîche et plus pure que les fleurs +au milieu desquelles s'écoulait sa vie.</p> + +<p>On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas +mourir. N'eût-elle pour asile que le cerveau d'un seul +homme, elle aurait encore des siècles de vie, car elle en +sortirait comme la lave du Vésuve, et se fraierait un chemin +parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs +ruines, elle est immortelle comme le parfum des fleurs +et la splendeur des cieux. Exilée des hauteurs sociales, +répudiée par la richesse, bannie des théâtres, des églises +et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse +de chanter une langue que les grands ne comprennent +pas, elle ira murmurer à l'oreille des petits des paroles +d'amour et de sympathie. Et déjà n'est-elle pas descendue +sous les ventes des tavernes allemandes? ne s'est-elle +pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien +toutes ces âmes aimantes qui la possèdent et qui souffrent, +qui se taisent devant les hommes et qui pleurent +devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le monde d'un +choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, +peut-être à l'antique Phébus, pour en redescendre sans +cesse sur la terre et l'alimenter d'un feu toujours divin! +Si elle ne produit plus de grands hommes, n'en peut-elle +pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera pas la divinité +douce et bienfaisante d'une autre génération, et si +elle ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre +siècle est atteint? Qui sait si dans un nouveau code de +morale, dans un nouveau catéchisme religieux, le dégoût +et la tristesse ne seront pas flétris comme des vices, tandis +que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus?</p> + +<p>La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un +sens de plus que tous les hommes peut-être sont plus ou +moins capables d'acquérir, et qui rendrait toutes les existences +plus étendues, plus nobles et plus heureuses. Les +moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de +grands spectacles dans de telles régions, s'est chargée de +l'éducation de ces hommes; mais les chants des bardes +sont descendus dans les vallées, et les idées poétiques +peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. L'un +porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; +celui-ci la cherche dans une promenade lente et silencieuse +au sein des plaines, celui-là la poursuit au galop +de son cheval à travers les ravins; un troisième l'arrose +sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de demander +où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est +pas? Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; +mais c'est une essence qui nait de deux choses: la beauté +répandue dans la nature extérieure, et le sentiment départi +à toute intelligence ordinaire. Pour condamner à +mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra donc +arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets.</p> + +<p>Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au +fond des plus sombres masures, au sein des plus médiocres +conditions, beaucoup d'existences qui s'achèvent +sans avoir produit un sonnet, mais qui pourtant sont de +magnifiques poëmes.</p> + +<p>Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis +dans l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour +les entourer à jamais d'une lumineuse auréole qui ne les +quitte plus. Un livre tombé sous la main, un chant ou +quelques paroles recueillies d'un passant, une étude entreprise +dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le +moindre hasard providentiel, suffit à une âme élue pour +découvrir un monde d'idées et de sentiments. C'est ce +qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole d'imiter les +fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les aimer, +à chercher dans l'étude de la nature un moyen de +perfectionner son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée +avec elle, et chaque jour, dans le secret de son +coeur, elle dévorait avidement le livre immense ouvert devant +ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir d'autre +science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de +l'universelle harmonie. Ce monde inanimé qu'autrefois +elle regardait sans le voir, elle le comprenait désormais; +elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme s'y élançait +pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane +sur la création. Emportée par les ailes de son imagination +toute-puissante, elle apercevait, au delà des toits enfumés +de sa petite ville, une nature enchantée qui se résumait +sur sa table dans un bouton d'aubépine. Un chardonneret +familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait du +dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et +lorsque sa petite glace lui renvoyait sa propre image, elle +y voyait une ombre divine si accomplie qu'elle était émue +sans savoir pourquoi, et versait des pleurs délicieux comme +à l'aspect d'une soeur jumelle.</p> + +<p>Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce +qui l'entourait. Ce n'était pas, comme on le prétendait, +une vertu sauvage et sombre; elle était trop calme dans +son innocence pour avoir jamais cherché sa force dans les +maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même +suffisait à la préserver des hommages grossiers que recherchaient +ses compagnes; elle les fuyait, non par haine, +mais par dédain; elle ne craignait pas d'y succomber, +mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa liberté +et ses occupations, orpheline, riche par son travail +au delà de ses besoins, elle était affable et bonne avec ses +amies d'enfance: elle eût craint de leur paraître vaine de +son petit savoir, et se laissait égayer par elles; mais elle +supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la provoquait, et +si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de +se retrouver seule dans sa petite chambre et de faire sa +prière en regardant la lune et en respirant les jasmins de +sa fenêtre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>André avait un peu trop compté sur ses forces en se +chargeant de demander le char à bancs et le cheval de +son père. Il fit cette pénible réflexion en quittant, vers +neuf heures, la famille Marteau, et son anxiété prit un +caractère de plus en plus grave à mesure qu'il approchait +du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise +humeur des plus prononcés. Le plus beau de ses +boeufs de travail était tombé malade en rentrant du pâturage, +et le marquis, se promenant d'un air sombre dans +la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, +en jetant des regards effarés sur son fils: «Des +tranchées! des tranchées épouvantables!</p> + +<p>—Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, +qui ne comprenait rien à son angoisse.</p> + +<p>Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, +continua à marcher à grands pas.</p> + +<p>André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé +à sa place, suivant d'un oeil timide tous les mouvements +de son père, qu'il croyait atteint de vives souffrances.</p> + +<p>Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une +voix brusque:</p> + +<p>«Quel a été l'effet de la thériaque?»</p> + +<p>André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la +porte en disant qu'il allait le demander.</p> + +<p>«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le +marquis; restez ici, vous n'êtes bon à rien, vous.»</p> + +<p>André attendit pendant une heure le retour de son +père, espérant trouver un moment plus favorable pour +lui présenter sa demande; mais il attendit vainement. Le +marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec ses +laboureurs, frictionnant le triste <i>Vermeil</i> (c'était le nom +de l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. +André se hasarda plusieurs fois de s'informer de la santé +du malade, et, partant, de l'humeur de son père; mais +lorsque le malade commença à se trouver mieux, le marquis +accablé de fatigue et gardant sur ses traits l'empreinte +des soucis de la journée, ne songea plus qu'à +se reposer. Il rencontra André sous le péristyle de la +maison, et lui dit avec la rudesse accoutumée de son affection:</p> + +<p>«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, <i>gringalet</i>? est-ce +qu'on a besoin de vous ici? Allons vite, que tout le monde +dorme; je tombe de sommeil.»</p> + +<p>C'était peut-être la meilleure occasion possible pour +obtenir le cheval et le char à bancs; mais André avait +l'enfantillage de souffrir des mots grossiers ou communs +que lui adressait souvent son père, et il prenait alors une +sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait +être à ses yeux le jour le plus important de sa vie, +et pourtant sans le cheval et le char à bancs tout était +manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. Il fallait +partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter +ce réveil en sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, +s'exposer peut-être à un refus? Cette dernière pensée fit +frémir André. «Ah! plutôt mourir victime de sa colère, +s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre le +bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»</p> + +<p>Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant +sa désobéissance furtive pour un acte de courage, il +attela lui-même le gros cheval au char à bancs et partit +sans bruit, grâce au fumier dont la basse-cour était garnie. +Mais le plus difficile n'était pas fait; il fallait tourner +autour du château et passer sous les fenêtres du marquis. +Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec +et le mur du château sonore; le char à bancs, rarement +graissé, criait à chaque tour de roue d'une manière déplorable, +et les larges sabots du gros cheval allaient avec +maladresse sonner contre toutes les pierres du chemin. +André était tremblant comme les feuilles du peuplier +qu'agitait le vent du matin. Heureusement il faisait encore +sombre; si son père, en proie à une de ces insomnies +auxquelles sont sujets les propriétaires, était par hasard +à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître son char +à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il connaissait +si bien l'allure de son cheval et le son de ses +roues! André prit le parti de payer d'audace; il fouetta +le cheval si vigoureusement qu'il le força de galoper. +C'était une allure inouïe pour le paisible animal, et M. Morand +l'entendit passer sans rien soupçonner et sans quitter +la douce chaleur de son lit.</p> + +<p>Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa +se retourner, et, voyant derrière lui la route qui commençait +à blanchir et qui était nue comme la main, il éprouva +un bien-être inexprimable, et permit à son coursier de +modérer son allure.</p> + +<p>A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de +se rafraîchir, et le char à bancs, avec André le fouet en +main, était à la porte de madame Marteau; Joseph attelait +sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à une +dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux +encore un peu gros de sommeil. On perdit bien une heure +en préparatifs inutiles. Enfin, Joseph régla l'ordre de la +marche; il prétendit que la volonté de sa mère était de +confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se +chargeait d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver +qu'on avait raison de le regarder comme un écervelé, +il descendit au triple galop l'horrible pavé de la ville. Ses +compagnes firent des cris perçants; tous les habitants +mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie.</p> + +<p>André descendit la rue plus prudemment et savoura le +petit orgueil d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! +disaient tous les regards étonnés.—Oui, Geneviève, +avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et pourquoi donc? +et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?»</p> + +<p>Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut +aussi de tous ces commentaires; elle était trop fière pour +s'en affliger; elle prit le parti de les dédaigner et de sourire.</p> + +<p>Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle +Marteau l'aînée était une bonne personne, assez +laide, mais assez bien élevée, avec laquelle il aimait à +causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la conversation, +et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié +avec assez de fruit les sciences naturelles, et il pouvait +apprendre bien des choses à Geneviève. Elle l'écoutait +avec avidité; c'était la première fois qu'elle rencontrait +un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc +pas un instant à s'éloigner de lui et à s'armer de cette +réserve qu'elle conservait toujours avec Joseph. Il lui +était bien facile de voir qu'elle n'en avait pas besoin avec +André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du respect +le plus profond.</p> + +<p>La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on +dansa au bord de l'eau, on mangea de la galette chaude +dans une métairie; tout le monde fut gai, et mademoiselle +Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi <i>bonne +enfant</i>. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph +fit observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait +sentir, qu'on avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il +était convenable de chercher un dîner et une autre promenade +dans les environs. André tremblait en songeant +au voisinage du château de son père et à l'orage qui l'y +attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André +est à deux pas d'ici; le père Morand est le meilleur des +hommes; c'est mon ami intime, il nous recevra à merveille. +Allons lui demander un dindon rôti et du vin de sa +cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant +nous pour nous faire les honneurs.»</p> + +<p>André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, +qui n'osent jamais s'arrêter et s'embarquent toujours +dans de nouvelles difficultés, il se résigna à braver toutes +les conséquences de sa destinée, et remonta en voiture +avec Geneviève et ses compagnes.</p> + +<p>Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, +une sueur froide se répandait sur tous ses +membres. Dans quelle colère il allait trouver le marquis! +car l'enlèvement du cheval et du char à bancs devait depuis +plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque +raison humaine que ce fût, de sacrifier aux convenances +le besoin d'exhaler sa colère. Quel accueil pour Geneviève, +qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa demeure! +et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à +deux portées de fusil de la maison et descendit; il s'approcha +de la patache, pria Joseph de descendre aussi, et, +l'emmenant à quelque distance, il lui confia son embarras. +«Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! +Mais ne crains rien; personne, fût-ce le diable, n'osera +jamais regarder de travers celui qui s'appelle Joseph +Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi le fouet +du char à bancs; je passe le premier et je prends tout +sur moi.»</p> + +<p>En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs +respectables du cheval du marquis, et il fit une entrée +triomphale dans la cour du château. Le marquis était +précisément à la porte de l'écurie. Depuis que l'événement +terrible était découvert, le marquis n'avait pas +quitté la place, il attendait son fils pour le recevoir à sa +manière. De minute en minute sa fureur augmentait, et il +se formait en lui un trésor d'injures qui devait mettre +plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la timide +figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine +fière et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant +qu'il eût articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, +l'embrassa si fort qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria +le gai campagnard, que je suis heureux de revoir +mon cher marquis! il y a plus de six semaines que j'ai le +projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont +si longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je +n'ai pas voulu marier ma grande soeur sans vous la présenter: +la voilà, cher marquis. Ah! il y a longtemps qu'elle +entend parler de vous et de votre beau château, et de +votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend +à toutes ces choses-là; et puis voilà les petites, une, +deux, trois: allons, mesdemoiselles, faites la révérence. +Marie, essuie les pruneaux que tu as sur la joue et va +embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est un +fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en +a toujours plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous +voyez que j'avais une fière envie de venir vous voir; dès +trois heures du matin j'étais dans la chambre d'André. +C'était une partie arrangée depuis hier avec ces demoiselles. +Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous +êtes le plus galant homme et l'homme le plus galant de +France, je voulais vous les amener toutes; car en voilà +encore cinq ou six qui ne sont pas mes soeurs, mais qui +n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force voir +votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question +que de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin +pour vous demander votre voiture, votre cheval et votre +fils. André m'a répondu que vous dormiez encore, que +vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu souffrir +qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même +voulu déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval +et j'ai emmené votre fils malgré lui, car c'est un paresseux!... +Et, à propos, comment se porte le boeuf malade? +Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment j'ai +enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites +alouettes. J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. +Ce marquis est l'homme le plus aimable du département! +Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de honte, dites à +monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir +le voir.»</p> + +<p>Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de +l'apparition de toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient +se multiplier par enchantement à chaque période +de Joseph, ne put trouver de prétexte à son ressentiment. +La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas trop. +Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle +Marteau, et l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il +prit pour une personne de la meilleure société; et, priant +poliment les autres de le suivre, il les conduisit à la +salle à manger, où, en attendant le repas qu'il ordonna +sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des rafraîchissements.</p> + +<p>André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, +prit courage et fit lui-même les honneurs de la maison +avec beaucoup de grâce. Son père le laissa faire, quoiqu'il +jetât sur lui de temps en temps un regard de travers. Le +hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout ce +qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât +une fleur sans sa permission.</p> + +<p>André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique +qu'il cultivait dans un coin du grand verger de son père. +Geneviève prit tant d'intérêt à ces fleurs et aux explications +d'André, qu'elle oublia tout le reste et s'aperçut en +rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle était +seule avec lui, que le reste de la société était bien loin +dans le fond du verger.</p> + +<p>L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant +tout le temps du dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à +adresser quelques lourdes fadeurs aux beaux yeux +d'Henriette et aux jolies petites mains blanches de Geneviève. +Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi +jusqu'à trois heures du matin, et jamais maussade après +boire, point querelleur, point casseur d'écuelles, incapable +de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il se conduisit +si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour <i>les dames</i>, il fit si bien fête au petit vin de la côte +Morand, que le marquis sortit de table la joue enluminée, +l'oeil brillant et la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir +triomphé de sa colère et s'applaudissait intérieurement +de son habileté; mais André, qui connaissait mieux son +père, augurait moins bien de cet état d'excitation. Il savait +que jamais le marquis n'avait une clairvoyance plus +implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc +avec inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, +dans la crainte de dire un mot ou de faire un geste qui +réveillât les souvenirs confus du cheval et du char à bancs +enlevés.</p> + +<p>Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement +en quelle société Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. +La vérité est qu'il n'avait aucun préjugé, qu'il était poli +et hospitalier envers tout le monde; mais il avait une +aversion invincible pour les grisettes. Il fallait que ce sentiment +eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau +sexe et la prétention de n'être pas absolument étranger à +l'art de plaire. Mais autant il aimait à accueillir gracieusement +les personnes des deux sexes qui reconnaissaient +humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient +de pair à compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte +de son affabilité et de ses manières libérales. Il consentait +à être le meilleur bourgeois du monde, pourvu qu'on +n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne voulait pas +le paraître.</p> + +<p>Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges +et leur affectation de familiarité, étaient donc nécessairement +des natures antipathiques à la sienne, et il est +très-vrai qu'il les souffrait difficilement dans sa maison. Il +ne pouvait supporter qu'elles s'arrogeassent le droit de +s'asseoir à sa table sans son aveu, et il ne manquait pas, +lorsque sa salle à manger était envahie par ces usurpateurs +féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes +les plus huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien +l'adjoint de la commune, personnage revêtu d'une blouse +et d'une paire de sabots, et même le garde champêtre, +dignitaire plus modeste, encore admis à l'honneur de boire +un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau lorsqu'ils +apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur +paraissait l'indice d'un caractère insolent et bas, tandis +qu'elle était au contraire le résultat d'un orgueil très-bien +raisonné.</p> + +<p>Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien +traitées cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment +contre les manières habituelles du marquis envers +leurs pareilles. La présence de mademoiselle Marteau, +les manières douces d'André, le maintien grave et poli de +Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. +Aussi en sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée +reprenant le dessus, elles se répandirent dans le +verger en caracolant comme des cavales débridées, et, +sautant sur les plates-bandes, écrasant sans pitié les marguerites +et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à +l'oreille du marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève +et de mesdemoiselles Marteau, et, tandis que Joseph +prenait sa course de son côté pour aller embrasser +mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux +espaliers étendaient leurs grands bras chargés de fruits +sur un treillage vert-pomme, et monta la garde autour de +ses pêches et de ses raisins. Henriette s'en aperçut, et, +décidée à déployer ce grand caractère d'audace et de +fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager en droite +ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son +exemple, les grisettes s'élancèrent à la maraude et +firent main-basse sur le reste. Ce qui acheva d'enflammer +le marquis d'une juste colère, c'est qu'au lieu de détacher +de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât +et leur restât à la main, toute chargée de fruits verts +qu'elles jetaient avec dédain au milieu des allées après +y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce procédé aristocratique, +au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant +de grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, +elles trouvèrent moyen de mutiler tous les arbres fruitiers +et de mettre en lambeaux ces belles treilles si bien +suspendues, que le marquis lui-même avait courbées +en berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les +connaisseurs.</p> + +<p>Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées +dont elles jonchaient le sable, et de leur <i>courir sus</i> +en les poursuivant comme des chèvres malfaisantes; mais +il vit la grande taille de Joseph se dessiner auprès d'Henriette, +et, quoique brave, il ne se soucia point d'engager +avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. D'ailleurs +il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla +droit à l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs +et conduire l'un et l'autre à trois cents pas de la maison +dans une grange dont il prit la clef dans sa poche; puis il +revint d'un air calme et rentra dans le salon. Il n'y trouva +personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, lui fit +apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands +bonnets de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés +avec soin sur le canapé. Ces demoiselles avaient déposé là +leurs atours pour courir plus à l'aise dans le jardin. Le +marquis n'en fit ni une ni deux; il s'étendit tout de son +long sur les rubans et sur les dentelles, et ne manqua pas +d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, +dans un repos délicieux, que ces demoiselles eussent fini +de dévaster son verger.</p> + +<p>Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les +précieux chiffons; elles le maudirent mille fois et prononcèrent, +assez haut pour qu'il l'entendît, les mots de vieil +ivrogne.</p> + +<p>«Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de +la dentelle à M. le marquis pour dormir en cuvant son +vin!</p> + +<p>—Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne +pas éclater de rire, je trouve la chose singulière et si drôle +qu'il m'est impossible de m'en affliger. Vraiment! c'est +dommage de réveiller ce bon marquis quand il dort si +bien, l'aimable homme!</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main +du marquis. Celui-ci feignit longtemps de ne pouvoir se +réveiller. Enfin il se décida à quitter le canapé et à laisser +les grisettes ramasser les débris de leur toilette; dans +quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de Morand +feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de +Joseph et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. +Mais sa véritable vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil +était couché, on parla de retourner à la ville; la patache +de Joseph se trouva prête devant la porte aussitôt qu'il +l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, dit +Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge +des grisettes et du char à bancs. Va, pars tout de suite; +car si tu restes là et que ton père ait de l'humeur, cela +tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas me faire de difficultés. +Va-t'en vite.»</p> + +<p>André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses +compagnes de voyage, prit les rênes et disparut. Il était +à cinq cents pas, que Joseph attendait encore le char à +bancs sur le seuil de la maison. Il avait glissé quelque +monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui disant +d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le +garçon d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait +subitement disparu. Au bout d'un quart d'heure d'attente, +Joseph prit le parti d'aller à l'écurie: elle était vide; il +chercha le char à bancs sous le hangar: le hangar était +désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt la +ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir +tout essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité +apparente d'un paysan astucieux: «Hélas! mon bon +monsieur, il n'y a ni char à bancs ni cheval; le métayer +est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui commence +demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre +s'il en avait besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui +pouvait prévoir...?</p> + +<p>—Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis +quand? est-il bien loin?</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, +il y a plus de deux heures! il doit être à présent +auprès de L... s'il ne l'a point dépassé.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de +rire! Et il alla rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement +d'un événement qui devait les transporter de colère. +Henriette jeta les hauts cris; elle refusa de croire au +départ du métayer; elle maudit mille fois la malice du +marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui +faire des reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un +autre cheval et une autre voiture; le marquis fut introuvable. +Le garçon d'écurie se lamenta d'un air désespérant +sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut prendre +un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir à +pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade +de trois lieues, par des chemins assez rudes et avec des +bonnets et des fichus en marmelade. Les grisettes pleuraient, +et Henriette en fureur faisait de durs reproches à +Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de bonne +grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. +Elles s'en allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les +pieds contre les cailloux et détestant dans leur âme l'abominable +marquis, auteur de leur désastre, tandis que celui-ci, +enfermé dans sa chambre et plongé dans le duvet, +fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être +dans sa jeunesse: <i>Allez-vous-en, gens de la +noce,</i> etc.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles +Marteau continuaient paisiblement leur route sans entendre +les cris de détresse dont Joseph, à tout hasard, +faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles ayant +laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit +pour chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant +ce temps il lui sembla entendre mugir au loin une voix +de stentor qui prononçait son nom. Il consulta ses compagnons, +et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé +aux voyageurs du char à bancs. André obéit, et, au bout +de dix minutes, il rencontra les tristes piétons qui gagnaient +le haut de la colline. Henriette voulut raconter la +malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, +se mit à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un +plaisant tour du marquis, et que ces demoiselles l'avaient +bien mérité pour la manière dont elles s'étaient comportées +dans le verger.</p> + +<p>«C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis +est un vieil avare, un sournois et un ivrogne.</p> + +<p>—Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous +oubliez que vous parlez devant son fils et qu'il est trop +poli pour vous donner un démenti; mais, si vous étiez un +homme, jarni Dieu!...</p> + +<p>—Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer +silence à une femme, dit Geneviève assez vivement, que +l'on ne doit pas abuser de sa politesse et lui faire entendre +un langage qu'il ne peut supporter sans souffrir. Allons, +Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement +la petite Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait +la moitié de la route en voiture, nous ferons bien le reste +à pied, n'est-ce pas, ma chère Justine?</p> + +<p>La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant +faire les honneurs de sa voiture à André et achever la +route à pied; mais il comprit bien vite qu'André aimait +beaucoup mieux accompagner Geneviève, et il prit sa +place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir +l'occasion d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques +minutes; mais à peine l'eut-elle accepté qu'André, +qui se croyait fort en train de dire les choses les plus +sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui +dura près d'un quart d'heure sans aucune cause appréciable.</p> + +<p>Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, +dès qu'elle eut fini de penser à autre chose; car elle était +préoccupée, soit de la pensée de son trousseau, soit de +celle de son fiancé. «Eh bien! dit-elle, qu'avons-nous +donc tous les trois à regarder les étoiles?</p> + +<p>—Je vous assure, répondit André, que je ne pensais +pas aux étoiles, et que je les regardais encore moins. Et +vous, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.</p> + +<p>—Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; +je suis sûr, au contraire, que vous réfléchissez beaucoup +et à propos de tout.</p> + +<p>—Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en +pense pas plus pour cela, car je ne sais rien, et quand j'ai +bien rêvé, je n'en suis pas plus avancée.</p> + +<p>—Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, +vous pensez à quelque chose.</p> + +<p>—Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces +lumières là-haut; mais comme on ne peut pas toujours +penser à Dieu, il arrive que je continue à les regarder +sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des heures entières +à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le +monde: n'est-ce pas Justine?</p> + +<p>—Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les +regarde jamais. Pour moi, je suis comme toi, je ne peux +pas en détacher les yeux; mais c'est que cela me fait +penser à des milliers de choses.</p> + +<p>—Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; +vous êtes bien heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les +étoiles vous font penser: j'aurai peut-être eu les mêmes +idées sans pouvoir m'en rendre compte.</p> + +<p>—Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant +ces milliards de mondes, auprès desquels le nôtre +n'est qu'une tache lumineuse de plus dans l'espace?</p> + +<p>Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, +attendant avec impatience qu'elle s'expliquât davantage.</p> + +<p>André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève +plein d'intelligence, et en écoutant son langage +toujours si raisonnable et si pur, qu'elle devait savoir +toutes choses, et l'idée de sa propre infériorité l'avait +rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. Il fut +donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux +de Geneviève la cause de cet étonnement naïf.</p> + +<p>«Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était +pas fâchée de déployer son petit savoir, que toutes ces +lumières, comme tu les appelles, sont autant de soleils +et de mondes?</p> + +<p>—Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de +mes compagnes qui avait un livre... mais je prenais tout +cela pour des rêves... et je ne peux pas croire encore... +Dites-nous donc ce que vous en pensez, monsieur André.</p> + +<p>Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il +venait d'être presque choqué de l'ignorance de Geneviève; +il se sentit tout à coup comme attendri. Jusque-là +son amour avait été dans sa tête; il lui sembla qu'il +descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la +faible clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses +traits; mais une blancheur incomparable faisait ressortir +sa figure ovale sous ses cheveux noirs, et une sérénité +angélique semblait résider sur ce visage délicat et pâle. +André fut si ému qu'il resta quelques instants sans pouvoir +répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée:—«Oui, +je crois que notre monde n'est qu'un lieu de passage +et d'épreuve, et qu'il y a parmi tous ceux que vous +voyez au ciel quelque monde meilleur où les âmes qui +s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»</p> + +<p>Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour +comme elle avait regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait +lui semblait obscur; elle en attendait l'explication.</p> + +<p>«Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève +ici-bas?</p> + +<p>—Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre +vie.</p> + +<p>—Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse +être dans quelqu'une de ces belles étoiles?</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur +qu'il fait espérer aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, +qu'on puisse obtenir tout ce qu'on désire en cette +vie?</p> + +<p>—Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. +Le bonheur et la raison consistent à régler nos besoins +et nos souhaits.</p> + +<p>—Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous +qu'il existe trois personnes au monde qui puissent +atteindre à la sagesse? Nous voici trois: répondez-vous +de nous trois?</p> + +<p>—Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, +dit Justine en riant; comment répondrais-je de vous? Cependant +je répondrais de Geneviève, je crois qu'elle sera +toujours calme et heureuse.</p> + +<p>—Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. +Mais parlez-moi donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. +Pourquoi Justine dit-elle que ce sont des mondes et +des soleils?</p> + +<p>André, heureux et fier, pour la première fois de sa +vie, d'avoir quelque chose à enseigner, se mit à lui expliquer +le système de l'univers, en ayant soin de simplifier +toutes les démonstrations et de les rendre abordables à +l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé +du bon sens et de la netteté de ses idées. Elle comprenait +rapidement; il y avait des instants où André, transporté, +lui croyait des facultés extraordinaires, et d'autres +où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de +voiture et dit qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève +chez elle. André n'osa pas aller plus loin; il prit congé +d'elle, et, se dérobant aux instances de Joseph, qui voulait +l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, +c'était de se trouver seul et de n'être pas distrait de ses +pensées. Elles se pressaient tellement dans son cerveau, +qu'il s'assit bientôt sur le bord du chemin, et posant son +front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce que le froid +de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<p>Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son +grand verger, il s'était passé bien des choses dans sa +tête; mais il avait trouvé une solution à sa plus grande +incertitude, et il éprouvait une joie et une impatience tumultueuses. +Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une +terre ingrate et pauvre, ou si elle était simplement une +grisette plus décente et plus jolie que les autres. Cependant +il n'avait pu réprimer une émotion tendre et presque +paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir +d'apprendre, cette facilité de compréhension, devaient lui +gagner le coeur d'un homme simple et bon comme elle. +Il y avait sous cette inculte végétation une terre riche et +fertile, où la parole divine pourrait germer et fructifier. +Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer +cette noble nature et la révéler à elle-même.</p> + +<p>Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, +et il se sentit transporté d'enthousiasme à l'idée +de devenir le Prométhée de cette précieuse argile. Il bénit +le ciel qui lui avait accordé les moyens de s'instruire. Il +remercia dans son coeur son bon maître, M. Forez, qui +lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans +son exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier +son père, qui avait consenti à faire de lui autre chose +qu'un paysan. Dans ses jours de spleen, il lui était arrivé +souvent de maudire l'éducation, qui, en lui créant des besoins +nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus triste +encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel +blasphème. Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, +et se sentait maître du feu sacré qui devait embraser +l'âme de Geneviève.</p> + +<p>Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent +lorsqu'il songea à la difficulté de revoir prochainement +Geneviève et à la possibilité effrayante de ne la +revoir jamais. Il avait fait avec sa liberté de la veille mille +romans délicieux en parcourant à pas lents les allées humides +de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint +un malaise et un tourment. Son coeur battait violemment +et à chaque instant semblait s'élancer hors de son +sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de ces agitations. +Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour +devait devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait +cru au contraire que, du moment où il aurait retrouvé +l'objet d'une si longue attente, sa vie s'écoulerait calme, +pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur suffirait à ses +rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il aurait +autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du +présent. Maintenant la veille lui semblait s'être envolée +trop rapidement; il se reprochait de n'en avoir pas profité; +il se rappelait cent circonstances où il aurait pu dire +à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance de +Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. +Il brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand +viendrait cette occasion? dans huit jours? dans quatre? +un seul lui paraissait éternellement long, et l'ennui dévorait +déjà sa vie.</p> + +<p>La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher +l'austérité de Geneviève lui faisait seule renoncer aux +mille projets romanesques qu'il enfantait presque malgré +lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer que vivre sans +la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son inaction +ou devenir fou.</p> + +<p>Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un +des bancs de la promenade, espérant qu'elle passerait +peut-être; mais il vit défiler par groupes toutes les filles +de la ville sans apercevoir le petit pied de Geneviève. Il +se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces heures-là. Il +rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; +car il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner +ce qui se passait en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir +Henriette et ses ouvrières. Geneviève n'était point avec +elles. S'il avait su où elle demeurait, il se serait glissé +sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne le +savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à +qui que ce fût.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image6.png"></p> + + +<p>Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de +prendre l'air le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph +ne fut pas dupe de ce maintien grave. «Voyons, lui dit-il, +pourquoi ne parles-tu pas de la seule chose qui t'intéresse +maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, n'est-ce +pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais +un expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en +ai pas trouvé. Il faudra bien pourtant que nous en venions +à bout. Henriette nous aidera.»</p> + +<p>L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement +son ami. Il se mit à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant +qu'il ne comprenait rien à cette plaisanterie et qu'il +le priait de ne pas l'y mêler davantage.</p> + +<p>«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph +un peu piqué. Eh bien! comme tu voudras, mon cher; +tire-toi d'affaire tout seul, puisque tu n'as pas besoin +d'aide.»</p> + +<p>André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais +il lui fut impossible de revenir sur son refus et sur son +désaveu. Il se retira assez triste. Le bon Joseph s'en +aperçut; et, pour lui prouver qu'il n'avait pas de rancune, +il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue de peupliers +qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite +rue tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison +de briques, dont tous les pans étaient encadrés de bois +grossièrement sculpté. Un toit en auvent s'étendait à l'entour +et ombrageait les étroites fenêtres. «Tiens, dit Joseph +en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par le soleil +couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que +<i>Rose respire</i>. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; +mais franchir le palier et passer la porte, c'est pire +que d'entrer dans le jardin des Hespéridés.»</p> + +<p>André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et +de sourire.</p> + +<p>«Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est +possible. J'aime trop la mythologie. Je ne suis pas toujours +heureux dans mes citations.</p> + +<p>—Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; +j'en ris parce qu'elle est plaisante, et que, je ne me +sens point le courage d'Alcide et de Jason.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image7.png"></p> + + +<p>Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier +de la vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à +peine. Serait-il reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la +main un énorme bouquet des plus belles fleurs qu'il avait +pu réunir: c'était toute sa recommandation. Il était tour +à tour pâle comme ses narcisses et vermeil comme ses +adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu +arriver jusque-là sans attrouper toute la maison et sans +causer un scandale qui eût indisposé Geneviève contre +lui. Il avait passé adroitement le long de l'arrière-boutique +du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, sans être +aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait +évité un atelier de lingères dont la porte était ouverte et +d'où partait le refrain de plusieurs romances très-aimées +des grisettes de tous les pays, telles que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bocage que l'aurore</p> +<p>Embellit de ses feux, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne vient pas, où peut-il être, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ou bien encore:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fleuve du Tage, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant +le dos à la porte entr'ouverte, il franchit cet étage +comme un éclair et ne s'arrêta qu'au troisième. Là, tout +palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha de la +porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait +pas à toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. +Il frappa bien doucement, et, près de s'évanouir, +s'appuya contre le mur.</p> + +<p>Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le +temps de se reconnaître. Il pensa que Geneviève était +sortie, et il se réjouit presque d'échapper à la terrible +émotion qu'il avait résolu de braver. Cependant le désir +de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il allait frapper +de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité +de l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier +collé sur la porte. Il l'examina quelques instants et réussit +à lire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><b>GENEVIÈVE, FLEURISTE</b>;</p> + </div> </div> + +<p>et un peu plus bas, en plus petits caractères: <i>Tournez +le bouton, s'il vous plaît</i>.</p> + +<p>André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et +entra dans une vieille salle proprement tenue, meublée +de quatre chaises de paille, d'une petite provision de raisins +suspendus au plafond, et d'une toile noire et usée, +où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de Vierge +tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, +sur laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était +placée au bout de cette salle. Cette fois André sentit toutes +ses terreurs se réveiller; mais, après tout ce qu'il avait +déjà osé, il n'était plus temps de renoncer lâchement à +son entreprise: il frappa donc à cette dernière porte, qui +s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.</p> + +<p>Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras +où André crut distinguer un peu de mécontentement. Il +balbutia quelques mots; mais il perdit tout à fait contenance +en s'apercevant que Geneviève n'était pas seule. +Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs +et se composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un +regard de surprise et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune +pour elle de pouvoir publier une jolie médisance bien +cruelle sur le compte de la vertueuse Geneviève! Geneviève +sentit le danger de sa position, et prenant aussitôt +une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur +le marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre +un instant. Vous voudrez bien me faire votre commande +après que j'aurai servi madame.»</p> + +<p>Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous +ses cartons avec une dignité calme qui imposa un instant +à la merveilleuse provinciale. Mais l'occasion était trop +bonne pour y renoncer aisément. Après avoir choisi quelques +boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son +regard curieux et impertinent. «Vraiment, dit-elle en +s'efforçant de prendre un ton enjoué, c'est la première +fois que je vois un jeune homme venir commander +des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, +je reçois très-souvent des commandes de bouquets +pour les mariages et pour les présents de noces, et +ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs naturelles +qu'ils veulent me faire imiter.</p> + +<p>—Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame +Privat en fixant sur lui un regard scrutateur.</p> + +<p>Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita +un instant à répondre; mais l'indignation l'emportant sur +sa timidité naturelle, il répondit effrontément: «Non, +madame, je m'occupe de botanique, et je désire avoir une +collection de certaines fleurs que mademoiselle a le talent +d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle +espèce auquel M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse +beaucoup. Quant au mariage, les pauvres maris +sont tellement ridicules pour le moment dans ce pays-ci, +que j'attendrai un temps plus favorable.»</p> + +<p>Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. +La réponse d'André faisait allusion à une aventure +récente de son ménage; et, quoique André ne fût pas +méchant, il n'avait pu résister au désir de lui fermer la +bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier +l'audace de sa visite; mais il trouva Geneviève froide et +sévère. «Puis-je savoir, monsieur, lui dit-elle, ce qui +me procure l'honneur de votre présence?</p> + +<p>André se troubla. «Je mérite que vous me receviez +mal, répondit-il. J'ai été étourdi, imprudent, mademoiselle, +en m'imaginant que c'était une chose toute simple +que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente personne +qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le pardonnerez-vous!</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que +vous n'en ayez pas prévu les suites, et si vous me promettez +de ne pas m'y exposer une seconde fois.</p> + +<p>—J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir +jamais que de vous causer une contrariété, répondit +André; et, laissant son bouquet sur la table, il se leva +tristement pour se retirer; mais une larme vint au bord +de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla +à son tour.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous +chasse pas; et puisque vous n'avez eu que de bonnes +intentions aujourd'hui, je vous remercie de votre bouquet.</p> + +<p>En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta +et resta debout et incertain.</p> + +<p>«Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous +ces fleurs roses si rondes et si petites?</p> + +<p>—Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; +voici des belles de nuit à odeur de vanille, de +la giroflée-mahon blanche, et des mauves couleur de +rose.</p> + +<p>—Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je +vais les mettre dans l'eau.</p> + +<p>Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau +fraîche, en arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant +ce temps, André examinait les cartons ouverts et admirait +la perfection des ouvrages de Geneviève. Cependant +il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! +Cela n'existe pas, c'est une invention gratuite.</p> + +<p>—Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, +ce n'est pas ma faute. Une demoiselle de la ville, +pour qui j'ai fait cette branche de fuxia, l'a voulue ainsi. +En vain je lui ai montré l'original; elle s'est obstinée à +trouver ce bouquet trop rouge.—Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée +d'ajouter ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles +calices...</p> + +<p>—Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André +avec chaleur. Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, +si délicate!</p> + +<p>—Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; +tous les jours on me demande des choses extravagantes. +J'avais fait des millepertuis de Chine assez +jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais +l'une les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur +de leurs rubans et de leurs robes. Que voulez-vous que +devienne la vérité devant de pareilles considérations? +Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de céder à tous +ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs +dont je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce +sont mes études et mes vrais plaisirs. Je vous les ferais +voir si...</p> + +<p>—Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; +montrez-moi ces trésors.</p> + +<p>Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra +à son jeune pédant une collection de fleurs admirablement +faites. «Voici du véritable fuxia, dit-elle en +lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante.</p> + +<p>—Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant +avec précaution. Vous ne savez pas quelles immenses +ressources vous offre votre talent. Un amateur paierait +cette fleur un prix exorbitant. Cependant on pourrait y +faire encore une légère critique: les fleurs sont trop régulièrement +parfaites; la nature est plus capricieuse, plus +sans façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, +et souvent trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. +Les caryophyllées sont sujettes à ces erreurs continuelles +et n'en sont que plus belles. Voyez ce violier jaune qui +est sur votre fenêtre.</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi +j'évitais cela dans la crainte de mal faire. Aimez-vous +ces pois de senteur?</p> + +<p>—Il n'y manque que le parfum; cependant voici un +petit défaut: toutes les légumineuses ont dix étamines, +mais neuf seulement sont réunies dans une sorte de +gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr de cela?</p> + +<p>—Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en +une fleur.</p> + +<p>—En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien +sévère. Tant mieux pourtant; il y a beaucoup à profiter +avec vous. Continuez donc à m'instruire, je vous en +prie.</p> + +<p>André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, +beaucoup à louer; mais il ne négligea aucune occasion +de relever les fautes légères de l'artiste, car il +sentit que c'était le moyen de captiver l'attention et de +rendre sa présence désirable.</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut +fini, je n'oserai plus achever une fleur nouvelle sans vous +consulter; car vous en savez plus que moi.</p> + +<p>—Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez +faire de votre art une étude un peu méthodique. Certainement, +à force de recherches et d'observations, vous +savez une infinité de choses que je ne saurai jamais; +mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a +appris des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez +avait pour cela une méthode admirable et d'une clarté +parfaite.</p> + +<p>—Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.</p> + +<p>—Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; +avec une heure d'application par jour, vous en +saurez dans un mois plus que M. Forez lui-même.</p> + +<p>—Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela +est impossible. Orpheline et seule comme je suis, je ne +puis recevoir vos visites sans m'exposer aux plus méchants +propos.</p> + +<p>—N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? +dit André. A quoi vous a servi toute une vie de retraite +et de prudence, si vous êtes aussi vulnérable que la plus +étourdie de vos compagnes, et si, au premier acte d'indépendance +que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si +bien prouvée?</p> + +<p>—L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. +Ce n'est pas que je la respecte, je sais ce qu'elle vaut, +dans ce pays du moins; mais je la crains. Je n'ai pas de +famille, personne pour me protéger; la méchanceté peut +me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour +de pauvres filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. +Elle peut me rendre bien malheureuse...</p> + +<p>—Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous +avez le juste orgueil de la vertu, si vous êtes pénétrée +de votre propre dignité...</p> + +<p>—Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop +fière.</p> + +<p>—Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne +serait pas celui-là...</p> + +<p>—Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle +s'arrêta tout à coup, et André lut sur son visage qu'elle +était fâchée d'avoir laissé échapper cette question, et +qu'elle craignait une réponse trop significative.</p> + +<p>—Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne +me flatte pas de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; +quelle raison assez forte auriez-vous pour le braver? +Ne faites pas attention à ce que je vous ai dit. Je déraisonne +souvent.</p> + +<p>—Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en +s'efforçant de sourire, pour quelqu'un qui comptait vous +demander souvent des conseils.</p> + +<p>—Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai +mes cahiers. Si quelque passage vous embarrasse, veuillez +faire un signe sur la marge et me le renvoyer; je demanderai +une explication détaillée à M. Forez et le prierai +de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, +ou par telle autre personne que vous me désignerez. De +cette manière, il me sera impossible de vous compromettre, +et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale.</p> + +<p>Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un +ton froid et blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles +parlèrent plus vite que sa raison.</p> + +<p>«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications +de vous directement: je comprendrais plus vite et je +pourrais vous remercier moi-même de votre complaisance. +Je ne sais pas comment il me deviendra possible de recevoir +vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que +je conserverai de la reconnaissance pour vous.»</p> + +<p>Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému +qu'il craignit de se mettre à pleurer devant elle. C'est +pourquoi il se retira précipitamment, en faisant de profonds +saluts et en attachant sur elle des regards pleins de +douleur et de tendresse.</p> + +<p>Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une +chaise, mit les deux mains sur son coeur et le sentit battre +avec violence. Alors, épouvantée de ce qu'elle éprouvait +et n'osant s'interroger elle-même, elle se jeta à genoux, +et demanda au ciel de lui laisser le calme dont elle avait +joui jusqu'alors.</p> + +<p>Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne +toucha point au frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même +comme à l'ordinaire. Vers le soir, elle s'enveloppa +de son petit châle et alla se promener derrière la ville, +dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir rêver +en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de +ces astres dont André lui avait expliqué la marche. Peu à +peu ses idées prirent un cours extraordinaire, et les connaissances +nouvelles que la conversation d'André lui avait +révélées portèrent son esprit vers des pensées plus vagues, +mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins +d'importance qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait +déjà l'effet de ces contemplations où l'âme semble +sortir de sa prison terrestre et s'envoler vers des régions +plus pures; mais elle ne se rendait raison d'aucune de ces +impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première +fois un conte de fées.</p> + +<p>Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais +désiré d'aimer ou d'être aimée. Elle ne pensait aux +passions qu'avec crainte, et s'était promis de s'y soustraire +à la faveur d'une vie solitaire et laborieuse. Naturellement +aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer +à elle-même; mais elle avait compris instinctivement +ses tourments, ses craintes et son chagrin de la matinée. +Elle en avait été émue sans savoir pourquoi, et elle lui +avait parlé avec une bienveillance qui ne cachait pas un +sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son +trouble, elle reconnut en elle-même le regret d'avoir commis +une imprudence. «Qu'avais-je donc ce matin, en +effet? se demanda-t-elle, et pourquoi me suis-je laissé +émouvoir si vite par les idées et les discours de ce jeune +homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour +moi? Il ma expliqué des choses bien intéressantes, il est +vrai; mais il l'a fait pour soutenir la conversation ou pour +le plaisir de voir mon étonnement. Et puis il m'a apporté +un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans les +prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute +la ville jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si +c'était par amitié, il aurait dû prévoir à quels dangers il +m'exposait. Et moi qui l'ai si bien senti tout de suite, +d'où vient que, sur deux ou trois grandes paroles qu'il +m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, les +railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon +état: qu'y gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que +mes compagnes ignorent; en serai-je plus heureuse?.... +Hélas! il me semble que oui; mais c'est peut-être un +conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma réputation +au plaisir d'apprendre la botanique et de causer +avec un jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi +de ces idées-là, et apprenez-moi à me contenter +de ce que vous m'avez donné.»</p> + +<p>Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir +André. Elle se tint parole; car elle reçut les cahiers et +les herbiers par Henriette, et ne les ouvrit pas, dans la +crainte d'y trouver trop de tentations. Elle s'habitua en +peu de jours à penser à lui sans trouble et sans émotion. +Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite +et sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, +qui passait une partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<p>Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard +peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. +Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil +et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans +les Prés-Girault; elle ne savait pas qu'André l'y avait vue +un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une +solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, +un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva +joyeuse et s'assit au bord de l'eau en chantant. Mais aussitôt +des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna +et vit André.</p> + +<p>Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue +si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et +crédule enfant n'y vit rien que de désobligeant, et lui +dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, mademoiselle; si +ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de +vous y rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger +votre promenade.»</p> + +<p>La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard +plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent +un effet magnétique sur Geneviève, «Non, monsieur, +lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise +de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève +se troubla et ne put achever, car elle mentait et +s'en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré, +lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda +en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit +André, le bécabunga, qu'il faut se garder de confondre +avec le cresson, quoiqu'il croisse pèle-mêle avec +lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau jusqu'à mi-jambes +pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de +la feuille sèche qu'emportait le courant un peu plus loin. +Il parlait si bien sur la botanique qu'elle ne put y résister. +Au bout d'un quart d'heure ils étaient assis tous deux +sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de +fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. Elle +l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait +tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait +par une digression sur quelque autre partie des sciences +naturelles, et Geneviève, toujours avide de s'élancer dans +les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André +voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter +au principe des choses, lui expliquer la forme de +la terre, la différence des climats, l'influence de l'atmosphère +sur la végétation, les diverses régions où les végétaux +peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du +Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de +Geneviève.</p> + +<p>«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la +terre est donc bien grande?</p> + +<p>—Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je +vous apporterai demain un atlas; vous apprendrez la +géographie et la botanique en même temps.</p> + +<p>—Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et +puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter +et céda encore, moitié au chagrin d'André, moitié +à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets mystérieux du +livre de la science.</p> + +<p>Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un +rude combat à sa conscience; mais cette fois la leçon fut +si intéressante! Le dessin de ces mers qui enveloppent +la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de +ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; +ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles +aperçues par des voyageurs, perdues pendant des +siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de +l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent +le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher +à l'attrait de l'étude. André goûtait un bonheur +ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme +intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque-là +sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour +en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de +l'élever jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant +de son Eve.</p> + +<p>Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans +une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les +saules de la rivière; tantôt ils se promenaient le long des +sentiers bordés d'aubépines. Tout en devisant sur les +mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour +d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient +des magnifiques voyages de leur imagination pour +se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs, +et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand la matinée était un +peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc +et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur +l'herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement +entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus +beaux jours s'écoulèrent sans que le mot d'amour fût +prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.</p> + +<p>Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes +dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.</p> + +<p>Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder +sa mince chaussure dans les prés humides. André n'y put +tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle +voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant son atlas, il +allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le consoler, +heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce +cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès +d'elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune +professeur, à mesure qu'il se voyait compris, se livrait à +son exaltation naturelle et devenait éloquent.</p> + +<p>Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs +heures avec son écolière. Elle travaillait tandis +qu'il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber +sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour +suivre de l'oeil les démonstrations que son maître traçait +sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps +pour lui demander son avis sur la découpure d'une feuille +ou sur l'attitude d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait +à écouter les autres leçons l'emportant de beaucoup sur +celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses +pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses +diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée +sur une mer enchantée et ne s'apercevait pas des dangers +de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement +de son esprit, une jouissance enthousiaste qui +transformait entièrement son caractère et devant laquelle +sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs +de l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant +elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu +desquels elle s'était engagée.</p> + +<p>Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de +ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés +chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies +d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à une métairie qui lui +avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville. +Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève +y fut invitée. Ce n'était pas la première fois que ses manières +distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient +cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables +l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en +raison de l'estime et de l'affection qu'elle inspirait. Toute +la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la société +bourgeoise aux jours de gala, pour se venger des +mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune +fleuriste: elle n'était regardée précisément ni comme une +demoiselle ni comme une ouvrière, le nom intact et pur +de Geneviève répondait à toute objection à cet égard. Geneviève +n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes.</p> + +<p>Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de +vertu, cette position brillante où jamais aucune fille de +condition n'avait osé aspirer, Geneviève l'avait perdue à +son insu; elle était devenue savante, mais elle ignorait +encore à quel prix.</p> + +<p>Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux +caquets de la ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; +mais les autres jeunes personnes, au lieu de l'entourer, +comme elles faisaient toujours, pour l'accabler de +questions sur la mode nouvelle et de demandes pour leur +toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place +où Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; +mais le soin que prit Justine de venir se placer +auprès d'elle lui fit remarquer l'abandon des autres et +l'espèce de mépris qu'elles affectaient de lui témoigner. +Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle n'éprouva +d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment +d'indignation ni même de douleur ne s'éveilla en elle. +Mais lorsque le repas fut fini, plusieurs demoiselles, qui +semblaient n'attendre que le moment de fuir une si mauvaise +compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent +dans le jardin, en évitant avec soin d'approcher +de la réprouvée. En vain Justine s'efforça d'en rallier +quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un instant +près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence +si glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter +d'affliger la bonne Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter +elle-même et se retira sous prétexte d'un travail +qu'elle avait à terminer. A peine était-elle seule et commençait-elle +à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un +visage composé et une espèce de toilette qui annonçait +une intention cérémonieuse et solennelle dans sa visite. +Geneviève était fort pâle, et même l'émotion qu'elle venait +d'éprouver lui causait des suffocations: elle fut très-contrariée +de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais +Henriette était résolue à ne tenir aucun compte de ses +efforts, et, après l'avoir embrassée avec une affectation +de tendresse inusitée, elle la regarda en face d'un air +triste, en lui disant:</p> + +<p>«Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna +la force de sourire.</p> + +<p>—Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de +condoléance.</p> + +<p>—Revenue de quoi? que veux-tu dire?</p> + +<p>—On dit qu'elles se sont conduites indignement... +Ah! c'est une horreur! Mais, va, sois tranquille, nous +te vengerons; nous savons aussi bien des choses que +nous dirons, et les plus bégueules auront leur paquet.</p> + +<p>—Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te +demande vengeance contre personne et je ne me crois pas +offensée.</p> + +<p>—Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction +méchante que son amitié pour Geneviève ne put lui faire +réprimer, il est bien inutile de m'en faire un secret; je +sais tout ce qui s'est passé; il y a assez longtemps que +j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles demoiselles +ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. +Voilà ce que c'est, Geneviève, de vouloir sortir de son état! +Si tu n'avais jamais fréquenté que tes pareilles, cela ne te +serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas parmi nous que +tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que c'est +que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les +unes pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir +un amant! Et toutes ces princesses-là en ont bien deux ou +trois! Nous leur dirons leur fait. Laisse-les faire, nous +aurons notre tour.</p> + +<p>Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, +qu'elle faillit se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, +et ses lèvres devinrent aussi pâles que ses joues.</p> + +<p>«Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit +Henriette avec toute la sincérité de son indiscrète amitié; +le mal n'est pas sans remède; le mariage arrange tout, et +tu vaux bien ce petit marquis. Seulement, ma chère, il +faudrait de la prudence; tu en avais tant autrefois! Comment +as-tu fait pour la perdre si vite?</p> + +<p>—Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant +la main. Je crois que vous avez de bonnes intentions; mais +vous me faites beaucoup de mal. Nous reparlerons de tout +ceci; mais pour le moment je serais bien aise de me mettre +au lit. Je suis un peu malade.</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te +quitterais dans un pareil moment! Non pas, certes! Va, +Geneviève, tu apprendras à connaître tes vraies amies; +tu as trop compté sur les demoiselles à grande éducation. +Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On n'apprend +pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y +a pas besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. +Veux-tu que je bassine ton lit? quelle tisane veux-tu +boire?</p> + +<p>—Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je +ne veux rien.</p> + +<p>—Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser <i>surmonter</i> +par le chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc +été bien insolentes, ces bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? +Raconte-moi tout; cela te soulagera.</p> + +<p>—Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit +de désobligeant, et je ne me plains de personne.</p> + +<p>—En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te +doutes guère du mal qu'on te fait. Si tu savais comme on +te déchire! quelle haine on a pour toi!</p> + +<p>—De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, +au nom du ciel?</p> + +<p>-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te +rabaisser. Tu excitais tant de jalousie dans le temps où on +disait: <i>Geneviève première et dernière. Geneviève sans +reproche. Geneviève sans pareille!</i> Ah! que d'ennemies +tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: qu'auraient-elles +dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues +qu'on n'excuse pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous +d'elles. Ah! cela devait arriver: tu étais montée si +haut! A présent on ne te laisse pas descendre à moitié; +on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? tu es peut-être +aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus le +croire; on est si content d'avoir une raison à donner! +C'est une infamie, la manière dont on te traite. Les hommes +sont peut-être encore plus déchaînés contre toi que +les femmes. C'est incroyable! Ordinairement les hommes +nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils sont tous +tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce +qu'il est noble et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il +te fait la cour dans de bonnes intentions, qu'il t'épousera. +Ah! bah! ils secouent la tête en disant que les marquis +n'épousent pas les grisettes.—Car, après tout, disent-ils, +Geneviève la savante est une grisette comme les autres. +Son père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa +tante allait chez les bourgeois raccommoder les vieilles +dentelles, et sa belle-soeur est encore repasseuse de fin à +la journée.</p> + +<p>—Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; +je ne vois pas en quoi j'en puis être blessée. Après tout, +qu'importe à ces messieurs que je me marie avec un marquis +ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si les visites +de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de +s'en plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir +contre moi? A qui ai-je jamais fait du mal?</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de +cela: c'est qu'on sait que tu es bonne et qu'on ne te craint +pas. On n'oserait pas m'insulter comme on t'a insultée aujourd'hui; +on sait bien que j'ai bec et ongles pour me défendre, +et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres +et qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. +Pauvre agneau sans mère, toi qui vis toute seule dans un +petit coin sans menacer et sans supplier personne, on aura +beau jeu avec toi!</p> + +<p>—Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal +qu'on essaie de me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; +mais vous l'auriez été encore davantage si vous ne m'aviez +pas appris toutes ces mauvaises nouvelles... Je ne les aurais +peut-être jamais sues...</p> + +<p>—Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais +pas pu traverser la rue sans entendre dire du mal de +toi; et quand même tu aurais été sourde, cela ne t'aurait +servi à rien; il aurait fallu être aveugle aussi pour ne pas +voir un rire malhonnête sur toutes les figures. Ah! Geneviève! +tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. Je l'ai +appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire.</p> + +<p>—En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève +en souriant.</p> + +<p>—Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur +table, répondit Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus +sage si tu avais fait comme moi, ma chère.</p> + +<p>—Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?</p> + +<p>—Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa +liberté et narguer ceux qui le trouvent mauvais, avoir des +sentiments pour quelqu'un et n'en pas rougir; car, après +tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter un galant en attendant +un mari?</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, +en supposant que je me sois servi de ce droit réservé aux +grisettes et que j'aie les <i>sentiments</i> qu'on m'attribue, +pourquoi donc ma conduite cause-t-elle tant de scandale?</p> + +<p>—Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as +eu peur, tu t'es cachée, et l'on fait sur ton compte des +suppositions qu'on ne fait pas sur le nôtre.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de +quoi me suis-je cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?</p> + +<p>—Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, +Geneviève. Tu veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu +pas fait comme les autres? pourquoi, du moment que tu +as accepté les hommages de ce jeune homme, ne t'es-tu +pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi +ne t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu +pas confié à tes amies, à moi, par exemple, qu'il te +faisait la cour? Nous aurions su à quoi nous en tenir; et, +quand on serait venu nous dire: «Geneviève a donc un +amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! +pourquoi Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? +Croyez-vous qu'elle ait fait un voeu? Êtes-vous son héritier? +Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait rien dit, +parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver +ta grande réputation de vertu et en même temps écouter +les douceurs d'un homme, tu as gardé ton petit secret +fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux Prés-Girault. +Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui +ne fait pas d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a +suivie un beau matin. Il a vu M. André de Morand qui +t'attendait au bord de la rivière et qui est venu t'offrir son +bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain et tous +les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la +même heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas +bien difficile de deviner où tu allais; toute la ville l'a su +au bout de deux jours. Alors on a dit: «Voyez-vous cette +petite effrontée qui veut se faire passer pour une sainte, +qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une +hypocrite, une prude: il faut la démasquer.» Et puis on +a vu M. André se glisser par les petites rues et venir de +ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être pas trop remarqué, +il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et arrivait +à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment +cela était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce +fossé, et je savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à +madame Gaudon, qui a quatre-vingt-dix ans. Cela me +fendait le coeur. Je disais à ces demoiselles: «Geneviève +ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au bal et de +danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés?»</p> + +<p>—Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais +n'auriez-vous pas pu la garder pour vous seule ou me l'adresser +à moi-même, au lieu d'en faire part à quatre petites +filles?</p> + +<p>—Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre +sur ton compte? Allons donc! quand il n'est question que +de toi dans tout le département depuis deux mois! Mais +je vois que tout cela te fâche, nous en reparlerons une +autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.</p> + +<p>—Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais +me mettre à travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette +Je crois que tu as fait pour moi ce que tu as pu. +Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne m'exposerai plus +à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez moi, +il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce +qui s'y passe.</p> + +<p>—Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de +prendre la chose comme tu fais. Je t'en prie, écoute un +bon conseil...</p> + +<p>—Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en +l'embrassant d'un air un peu impérieux, pour lui faire +comprendre qu'elle eût à se retirer. Henriette le comprit +en effet et se retira assez piquée. Elle avait trop bon coeur +pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait +été souvent, comme elle le disait elle-même, <i>victime de +la calomnie</i>, et elle ne se méfiait pas assez d'un certain +plaisir involontaire en voyant Geneviève, dont la gloire +l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même disgrâce +aux yeux du public.</p> + +<p>Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise +d'Henriette lui avait fait du bien. En élargissant la blessure +de son orgueil, les reproches et les consolations de la +couturière lui avaient inspiré un profond dédain pour les +basses attaques dont elle était l'objet. Deux mois auparavant, +Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte +colère de ces oisifs. Mais depuis qu'une rapide éducation +avait retrempé son esprit, elle sentait de jour en jour +grandir sa force et sa fierté. Peut-être se glissait-il secrètement +un peu de vanité dans la comparaison qu'elle faisait +entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, +où les plus importants étaient les plus sots, et où +elle ne trouvait à aucun étage un esprit à la hauteur du +sien. Mais ce sentiment involontaire de sa supériorité était +bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un cerveau +subitement éclairé du jour étincelant de la science. +Geneviève gravissait si vite des hauteurs inaccessibles +aux autres, qu'elle avait le vertige et ne voyait plus très-clairement +ce qui se passait au-dessous d'elle.</p> + +<p>Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots +ne monteraient pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable +à de pareilles atteintes. Elle aurait eu raison +s'il y avait au ciel ou sur la terre une puissance équitable +occupée de la défense des justes et de la répression des +impudents; mais elle se trompait, car les justes sont faibles +et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le +soleil couchant envoyait de si vives lueurs dans sa chambre, +que tout prenait une couleur de pourpre, et les murailles +blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains +étaient en train de découper. Cette riche lumière eut une +influence soudaine sur ses idées. Geneviève avait toujours +eu un vague sentiment de la poésie; mais elle n'avait +jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la +nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle en +cet instant. Une émotion délicieuse, une joie inconnue, +succédèrent à ses ennuis. Tout en travaillant avec ardeur, +elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes les choses +réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, +et tout en s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, +ses mains créèrent la fleur la plus parfaite qui fût +jamais éclose dans son atelier.</p> + +<p>Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques +et les massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève +posa son ouvrage et resta longtemps à contempler +les tons orangés du ciel et les lignes d'or pâle qui le traversaient. +Elle sentit ses yeux humides et sa tête brûlante. +Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. +Geneviève était d'une complexion extrêmement délicate: +les émotions de la journée, la surprise, la colère, la fierté, +l'enthousiasme, en se succédant avec rapidité, l'avaient +brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait réellement +la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les rêveries +vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le +sentiment de la réalité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<p>Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour +calmer son petit ressentiment, écouter un sermon du vicaire. +Ce vicaire avait beaucoup de réputation dans le +pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus +sensément dans son langage rustique. Mais, heureusement +pour sa gloire, le vicaire de L... avait fait divorce +avec le naturel et la simplicité. Son accent théâtral, son +débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout la +sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore +parmi les femmes érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs +des basses classes, ils ne comprenaient absolument +rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la foi +d'autrui.</p> + +<p>Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la +charité. Ce n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau +monde. Il y eut peu de métaphores, et l'amplification fut +négligée; le sermon fut donc un peu plus intelligible que +de coutume, et Henriette saisit quelques lieux communs +qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre <i>lapsus linguae</i>. On sait qu'en +province le <i>lapsus linguae</i> est l'écueil des orateurs, et qu'il +leur importe peu de manquer absolument d'idées, pourvu +que les mots abondent toujours et se succèdent sans hésitation.</p> + +<p>Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que +le sujet du sermon s'appliquait précisément à la situation +de son coeur. Ce coeur n'avait rien de méchant, et donnait +de continuels démentis à un caractère arrogant et jaloux. +La pensée de Geneviève malheureuse et méconnue le +remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, +autant qu'il serait en elle, le chagrin que ses consolations, +moitié affectueuses, moitié amères, avaient dû +lui causer.</p> + +<p>Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la +jeune fleuriste. Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef +avait été retirée; elle crut que Geneviève était sortie; +mais au moment de s'en aller une autre idée lui vint: +elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure.</p> + +<p>Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se +consumer dans l'âtre de la cheminée, et le profond silence +qui régnait dans l'appartement lui fit pressentir la réalité. +Elle poussa donc la porte avec une force un peu mâle, +et la serrure, faible et usée, céda bientôt. Elle trouva +Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de +lui répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie +que donne la fièvre, la bonne couturière se hâta +d'aller chercher les couvertures de son propre lit pour +l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit bouillir des +herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa journée, +et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des +tisanes de sa composition, auxquelles elle attribuait un +pouvoir infaillible.</p> + +<p>La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison +sonnait neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la +première porte de l'appartement de Geneviève. La pénétration +naturelle à son sexe lui fit deviner la personne +qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre dans la +grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de +la fleuriste.</p> + +<p>Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, +et comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu +Geneviève de la journée, et rôdant depuis deux heures +sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne pouvait se +décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé +un mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter +chez une grisette sage, il monta, et il s'approchait +presque aussi tremblant que le jour où il avait frappé +pour la première fois à sa porte.</p> + +<p>Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra +qu'elle se retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle +le prit presque au collet, et, l'entraînant au bout de la +chambre, «Il faut que je vous parle, monsieur André, +dit-elle vivement; asseyons-nous.»</p> + +<p>André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:</p> + +<p>«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, +bien malade.»</p> + +<p>André devint pâle comme la mort.</p> + +<p>«Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, +je suis là; j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une +minute; elle ne manquera de rien.</p> + +<p>—Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; +mais ne pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? +depuis quand?... Je vais...</p> + +<p>—Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; +elle dort dans ce moment-ci, et vous ne la verrez pas +avant de m'avoir entendue. Ce sont des choses d'importance +que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y faire +attention.</p> + +<p>—Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria +André.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut +que vous sachiez que Geneviève est perdue.</p> + +<p>—Perdue! juste ciel elle se meurt!...</p> + +<p>André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur +sa chaise.</p> + +<p>«Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, +elle ne se meurt pas; c'est sa réputation qui est +morte, monsieur, et c'est vous qui l'avez tuée!</p> + +<p>—Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous +dire? Est-ce une méchante plaisanterie?</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air +majestueux; je ne plaisante pas. Vous faites la cour à +Geneviève, et elle vous écoute. Ne dites pas non; tout le +monde le sait, et Geneviève en est convenue avec moi +aujourd'hui.</p> + +<p>André, confondu, garda le silence.</p> + +<p>«Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous +ne pas faire tort à une fille en venant tous les jours chez +elle, en lui donnant des rendez-vous dans les prés? Vous +<i>draguez</i> jour et nuit autour de sa maison, soit pour entrer, +soit pour vous donner l'air d'être reçu à toutes les +heures.</p> + +<p>—Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a +inventé cette fausseté?</p> + +<p>—C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit +Henriette intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. +Je vous ai vu vingt fois traverser le jardin d'en face, et je +sais que tous les jours vous passez deux ou trois heures +dans la chambre de Geneviève.</p> + +<p>—Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui +la timidité était souvent vaincue par une humeur irritable. +De quel droit vous mêlez-vous de ce qui se passe entre +Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la tutrice de l'un +de nous?</p> + +<p>—Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis +l'amie de Geneviève, et je vous parle en son nom.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image8.png"></p> + + +<p>—En son nom? dit André, effrayé de l'emportement +qu'il venait de montrer.</p> + +<p>—Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous +dis.</p> + +<p>—Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en +colère, car c'est un mensonge infâme.</p> + +<p>Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.</p> + +<p>«Comment! s'écria-t-elle, vous avez <i>le front</i> de dire +que vous ne lui faites pas la cour, quand cette pauvre +enfant est diffamée et montrée au doigt dans toute la +ville, quand les demoiselles de la première société refusent +de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient +qu'il faut l'insulter en public, qu'elle le mérite pour +avoir trompé tout le monde et pour avoir méprisé ses +égaux!</p> + +<p>—Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.</p> + +<p>—Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde +et en assommer une douzaine, Geneviève l'aura entendu, +tout le monde autour d'elle l'aura répété; la blessure sera +sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les +mains, que je suis malheureux! Quoi! Geneviève est désolée +à ce point! sa vie est en danger peut-être, et j'en +suis la cause!</p> + +<p>—Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.</p> + +<p>—Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si +le sacrifice de toutes mes espérances pouvait assurer son +repos!...</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément +ému, si cela est vrai, de quoi vous affligez-vous? +qu'y a-t-il de désespéré?</p> + +<p>—Mais que faire? dit André avec angoisse.</p> + +<p>—Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?</p> + +<p>—Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!</p> + +<p>—Êtes-vous un homme d'honneur?</p> + +<p>—Pourquoi cette question, mademoiselle?</p> + +<p>—Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez +un honnête homme, vous l'épouseriez.</p> + +<p>André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda +Henriette d'un air effaré.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image9.png"></p> + + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est +celle de tous les hommes. Monstres que vous êtes! que +Dieu vous confonde!</p> + +<p>—Ma réponse! dit André lui prenant la main avec +force; ai-je répondu? puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle +jamais à m'épouser?</p> + +<p>—Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si +elle consentirait! une fille dans sa position, et qui sans +cela serait forcée de quitter le pays!</p> + +<p>—Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria +André, éperdu de terreur et de joie. L'épouser, moi! elle +consentirait à m'épouser!</p> + +<p>—Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se +jetant à son cou, transportée de joie et d'orgueil en +voyant le succès de son entreprise. Ah ça! mon bon +monsieur André, votre père donnera-t-il son consentement?</p> + +<p>André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son +père. Il resta silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette +renouvela sa question; alors il répondit <i>non</i> d'un +air sombre, et ils se regardèrent tous deux avec consternation, +ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement.</p> + +<p>Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge +il avait. +«Vingt-cinq ans, répondit-il.</p> + +<p>—Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer +de son consentement.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, +je m'en passerai; j'épouserai Geneviève, sans qu'il le +sache.</p> + +<p>—Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant +bien qu'il vous donne le moyen de payer vos habits +de noces... Mais, j'y pense, n'avez-vous pas l'héritage de +votre mère?</p> + +<p>—Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai +droit à soixante mille francs.</p> + +<p>—Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma +bonne Geneviève! ô mon cher André! comme vous allez +être heureux! et comme je serai contente d'avoir arrangé +votre mariage.</p> + +<p>—Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous +je ne me serais jamais avisé de tout cela et je n'aurais +jamais osé espérer un pareil sort. Mais êtes-vous sûre que +Geneviève ne refusera pas?</p> + +<p>—Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est +malade de chagrin? Ah! cette nouvelle-là va lui rendre +la vie!</p> + +<p>—Je crois rêver, dit André en baisant les mains +d'Henriette; oh je ne pouvais pas me le persuader; +j'aurais trop craint de me tromper. Et pourtant elle m'écoutait +avec tant de bonté! elle prenait ses leçons avec +tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme +de tes grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! +Fou et malheureux que j'étais! je n'osais pas me +jeter à ses pieds et lui demander son coeur: le croiriez-vous, +Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous +qui me l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, +dites-le-moi encore!</p> + +<p>—Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une +fille a sacrifié sa réputation à monsieur, il demande si +on l'aime! Vous êtes trop modeste, ma foi! et à la place +de Geneviève... car vous êtes tout à fait gentil avec votre +air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... Attendez-moi +là.</p> + +<p>—Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un +peu médecin, moi; je saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement +inquiet...</p> + +<p>—Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous +laisser ensemble: elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; +quand vous lui aurez dit que vous voulez l'épouser, +elle sera guérie. Je crois que cette parole-là vaudra mieux +que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de la +rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat +de la conversation.</p> + +<p>—Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André +effrayé; je n'oserai jamais me présenter devant elle maintenant +et lui dire ce qui m'amène, si vous ne l'avertissez +pas un peu.</p> + +<p>—Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: +vraiment voilà des amoureux bien avancés, et c'est bien +la peine de dire tant de mal de vous deux! Les pauvres +enfants! Allons, je vais toujours voir comment va la +malade.</p> + +<p>Henriette entra dans la chambre de son amie; André +resta seul dans l'obscurité, le coeur bondissant de trouble +et de joie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation +momentanée lui avait causé un assez violent accès +de fièvre, mais déjà son sang était calmé, sa tête libre, +et il ne lui restait de cette crise qu'une grande fatigue et +un peu de faiblesse dans la mémoire.</p> + +<p>Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses +bras, l'accabler de questions et lui présenter son infaillible +tisane. Sa surprise augmenta lorsque Henriette, +toujours disposée à l'amplification, lui parla de sa maladie, +du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, +dit la jeune fille, depuis quand donc suis-je ainsi?</p> + +<p>—Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.</p> + +<p>—Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +je ne suis pas encore perdue; j'ai la tête un peu +lourde, l'estomac un peu faible, et voilà tout. Je crois +que si je pouvais avoir un bouillon, je serais tout à fait +sauvée.</p> + +<p>—J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit +Henriette en s'empressant autour du lit de Geneviève +avec la satisfaction d'une personne contente d'elle-même. +Mais j'ai quelque chose de mieux que cela; c'est une +grande nouvelle à t'annoncer.</p> + +<p>—Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, +mais garde ta grande nouvelle, j'en ai assez pour +aujourd'hui: tout ce qui peut se passer dans cette jolie +ville m'est indifférent; je ne veux que tes soins et ton +amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.</p> + +<p>—Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il +s'agit!... Mais je ne veux pas te désobéir, puisque tu me +défends de parler. Je suppose aussi que tu aimeras mieux +entendre cela de sa bouche que de la mienne.</p> + +<p>—De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa +jolie tête pâle coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; +de qui parles-tu? est-tu folle ce soir? C'est toi qui as la +fièvre, ma chère fille.</p> + +<p>—Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, +répondit Henriette; cependant, quand je parle de <i>lui</i>, +tu sais bien que ce n'est pas d'un autre. Allons, apprends +la vérité: il attend que tu veuilles le recevoir; il est là.</p> + +<p>—Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette +heure-ci?</p> + +<p>—M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son +nom pendant ta maladie?</p> + +<p>—Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je +ne vous comprends pas; vous êtes en même temps bonne +et méchante: pourquoi cherchez-vous à me tourmenter? +Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez +moi le soir, il n'est pas ici.</p> + +<p>—Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur +l'honneur, Geneviève.</p> + +<p>—En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade +et que j'aurai le plaisir de le voir un autre jour.</p> + +<p>—Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop +important à te dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et +tu en seras bien aise. Je vais le faire entrer.</p> + +<p>—Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous +pas que je suis couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable +à une fille de recevoir ainsi la visite d'un homme? +Il est impossible que M. de Morand ait quelque chose de +si pressé à me dire.</p> + +<p>—Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en +sera désespéré, et toi-même tu t'en repentiras.</p> + +<p>—Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton +mélancolique, et je dois me résigner à tomber de surprise +en surprise. Reste près de moi, Henriette; je vais m'habiller +et recevoir M. de Morand.</p> + +<p>—Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on +est malade, on peut bien causer en bonnet de nuit avec +son futur mari; vas-tu faire la prude?</p> + +<p>—Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève +avec fermeté; mais je veux me lever.</p> + +<p>En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son +atelier. Henriette la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât +ce modeste appartement, l'enveloppa de son propre +manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, l'embrassa +et appela André.</p> + +<p>Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges +et à ses affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise +lorsque André entra d'un air timide et irrésolu, la +regarda tendrement sans rien dire, et, poussé par Henriette, +finit par tomber à genoux devant elle.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi +me demandez-vous pardon, monsieur le marquis? Vous +n'avez aucun tort envers moi.</p> + +<p>—Je suis le plus coupable des hommes, répondit André +en tâchant de prendre sa main qu'elle retira doucement, +et le plus malheureux, ajouta-t-il, si vous me +refusez la permission de réparer mes crimes.</p> + +<p>—Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec +une douceur un peu froide. Henriette, je crains bien que +vous n'ayez fait ici quelque folie et importuné M. de +Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en est +ainsi...</p> + +<p>—N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est +notre meilleure amie; elle m'a averti de ce que j'aurais +dû prévoir et empêcher; elle m'a appris les calomnies +dont vous étiez l'objet, grâce à mon imprudence; elle +m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.</p> + +<p>—Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je +n'ai aucun chagrin, monsieur André, et je ne pense pas +que dans tout ceci il y ait le moindre sujet d'affliction +pour vous et pour moi.</p> + +<p>—Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle +est, orgueilleuse au point de mourir de chagrin plutôt que +d'en convenir! Au reste, je vois que c'est ma présence +qui la rend si froide avec vous; je m'en vais faire un tour, +je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera plus +gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu +es une méchante; tu méconnais tes amis.</p> + +<p>Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. +Geneviève fut choquée de son départ autant que de ses +discours; mais elle pensa qu'il y aurait de l'affectation à +la retenir, puisque tous les jours elle recevait André tête +à tête.</p> + +<p>Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort +embarrassé. L'air étonné de Geneviève n'encourageait +guère la déclaration qu'il avait à lui faire; enfin, il rassembla +tout son courage, et lui offrit son coeur, son nom +et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités.</p> + +<p>Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, +d'une semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait +préparée à tout. Elle n'entendit pas sans plaisir les offres +du jeune marquis. Elle avait conçu pour lui une affection +véritable, une haute estime; et quoiqu'elle n'eût jamais +désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était flattée +d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. +Mais elle pensa bientôt qu'André cédait à un excès de +délicatesse dont il pourrait avoir à se repentir. Elle lui répondit +donc, avec calme et sincérité, qu'elle ne se croyait +pas assez peu de chose pour que son honneur fût à la +disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa +conduite qu'elle à rougir de la sienne.</p> + +<p>«Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce +que vous m'avez dit un jour. Vous êtes sans famille, sans +protection; les méchants peuvent vous nuire et rendre +votre position insoutenable. Vous aviez raison, mademoiselle; +vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau +me multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera +pas moins jusqu'à vous. Il suffit d'un mot pour que mon +bras vous soit une égide et réduise vos ennemis au silence. +Ce mot fera en même temps le bonheur de ma vie; si ce +n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même.</p> + +<p>—Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève +en lui laissant prendre sa main, ce mot ne ferait +pas le bonheur de votre vie; au contraire, il vous rendrait +peut-être éternellement malheureux. Je suis pauvre, +sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien peu +d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je +suis orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. +D'ailleurs votre famille ferait sans doute des difficultés +pour me recevoir, et je ne pourrais me résoudre à +supporter ses dédains.</p> + +<p>—O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous +ne pourriez rien supporter pour moi, quand moi je traverserais +l'univers pour contenter un de vos caprices, pour +vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne m'aimez +pas!</p> + +<p>—Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; +avez-vous bien besoin de mon amitié?</p> + +<p>—Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé +avec tant de confiance et de bonté, nous avons passé ensemble +de si douces heures d'étude et d'épanchement, et +vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!</p> + +<p>—Vous savez bien le contraire, André, lui répondit +Geneviève d'un ton ferme et franc en lui tendant sa main +qu'il couvrit de baisers; mais ne pouvez-vous croire à +mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit quelque +chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et +soyez généreuse! acquittez-vous au centuple, soyez ma +femme...</p> + +<p>—C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, +pour des leçons de botanique et de géographie? Je +ne savais pas qu'en apprenant ces belles choses-là je +m'engageais au mariage...</p> + +<p>—Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du +monde, dit-André: nous ne l'avions pas prévu; mais +puisqu'on nous le rappelle, cédons, vous par raison, moi +par amour.</p> + +<p>Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit +à peine..</p> + +<p>«Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement +de loyauté romanesque pour un sentiment plus +fort. Si nous étions du même rang, vous et moi, si notre +mariage était une chose facile et avantageuse à tous +deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir +sans peine. Mais ce mariage sera traversé par +mille obstacles: il causera du scandale ou au moins de +l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, et je ne +vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et +l'autre pour braver tout cela. Une grande passion nous +en donnerait la force et la volonté; mais il n'y a rien de +tout cela entre nous, nous n'avons pas d'amour l'un pour +l'autre.</p> + +<p>—Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. +Elle ne m'aime pas, et elle ne sait pas seulement +que je l'aime!</p> + +<p>—Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec +amitié. Je vous afflige donc beaucoup? ce n'est pas mon +intention.</p> + +<p>—Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je +suis malheureux de n'avoir pas senti plus tôt que vous +ne m'aimiez pas; je croyais que vous compreniez mon +amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne +me repoussiez pas.</p> + +<p>—Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite +pas. Il aurait fallu être vaine pour croire à votre amour: +vous ne m'en avez jamais parlé.</p> + +<p>—Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais +fait comprendre que je ne vivais que pour vous, que je +n'avais que vous au monde?</p> + +<p>—Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après +un instant d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous +tant? comment ai-je pu le mériter? qu'ai-je fait pour +vous?</p> + +<p>—Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en +demandez pas davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous +aime, mais ma bouche ne saurait pas vous l'expliquer; et +puis vous ne me comprendriez pas. Si vous m'aimiez, vous +ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le sauriez +comme moi, sans pouvoir le dire.</p> + +<p>Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite +elle lui dit:</p> + +<p>«Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les +premiers jours vous étiez si ému en entrant ici, et vous +paraissiez si affligé quand je vous priais de cesser vos visites, +que je me suis presque imaginé une ou deux fois que +vous étiez <i>amoureux</i>; cela me faisait une espèce de chagrin +et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours +paru si malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer +une passion trop frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu +vous fuir et me défendre de vos leçons; mais l'envie +d'apprendre a été plus forte que moi, et...</p> + +<p>—Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à +votre amour pour l'étude que je dois le bonheur de vous +avoir vue pendant ces deux mois!... Et moi, je n'y étais +donc pour rien?</p> + +<p>—Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; +comment voulez-vous que je réponde à cela? je +vous connaissais si peu... à présent c'est différent. Je regretterais +le maître autant que la leçon...</p> + +<p>—Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la +science, Geneviève; vous avez une intelligence avide, un +coeur bien calme...</p> + +<p>—Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce +reproche-là. Que vous disais-je donc?</p> + +<p>—Que vous aviez presque deviné mon amour dans les +commencements; et qu'ensuite...</p> + +<p>—Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air +grave, vous causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, +c'était en m'expliquant la grandeur de Dieu +et la beauté de la terre. Alors je me rassurai; j'attribuai +vos anciennes manières à la timidité ou à quelques idées +de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez +mieux connue.</p> + +<p>—Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous +ai vue, plus je vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que +j'étais heureux, c'est que je vous voyais tous les jours et +que tous les jours je comptais sur un heureux lendemain, +c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez +pas depuis combien de temps je vous aime, et combien, +sans cet amour, je serais resté malheureux.</p> + +<p>Alors André, encouragé par le regard doux et attentif +de Geneviève, lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui +peignit la situation de son esprit et de son coeur avant le +jour où il l'avait vue pour la première fois au bord de la +rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu pour +elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.</p> + +<p>«Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une +personne raisonnable? lui dit-elle. J'ai souvent entendu +lire à Paris, dans notre atelier, des passages de roman +qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les livres +avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies.</p> + +<p>—Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans +votre âme une étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur +d'un enfant, et ce qu'il y a de plus cruel et de plus +doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il y a de plus +beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est +que vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure +pour vous charmer et vous convaincre; c'est que l'amour +n'a parlé devant vous qu'une langue grossière ou puérile. +Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait comprendre +ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme +à une merveille de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, +il vous le dirait à genoux, et il mourrait de bonheur le +jour où vous lui diriez:—J'ai compris.</p> + +<p>Geneviève regarda André en silence comme le jour où +il lui avait parlé pour la première fois des étoiles et de la +pluralité des mondes; elle pressentait encore un monde +nouveau, et elle cherchait à le deviner avant d'y engager +son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.</p> + +<p>«Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je +n'oserai guère parler moi-même, je serais trop au-dessous +de mon sujet; mais je vous lirai les poëtes qui ont su le +mieux ce que c'est que l'amour, et si vous m'interrogez, +mon coeur essaiera de vous répondre.</p> + +<p>—Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, +les médisants se tairont! on les priera d'attendre, pour +recommencer leurs injures, que j aie appris ce que c'est +que l'amour, et que je puisse leur dire si je vous aime ou +non.</p> + +<p>—Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous +adore, que vous avez un peu d'amitié pour moi, que je +demande à vous épouser, et que vous y consentez.</p> + +<p>—Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.</p> + +<p>—Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de +raison, et je mettrai tous mes soins à vous assurer le bonheur +calme que vous craignez de perdre en aimant.</p> + +<p>—Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant +doucement les mains brûlantes d'André; mais je +vous crains sans savoir pourquoi. Je ne sais si c'est moi +qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop passionné; +j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel +parti prendre.</p> + +<p>—Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas +seulement un peu de compassion?</p> + +<p>—Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit +Geneviève avec abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.</p> + +<p>André baisait encore ses mains avec transport lorsque +Henriette rentra.</p> + +<p>«Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la +sérénité de l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?</p> + +<p>—C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. +Vous pouvez, ma chère Henriette, le dire demain dans +toute la ville.</p> + +<p>—Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est +pas minuit; demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise +langue qui ne soit mise à la raison. Oh! quelle joie! +quelle bonne nouvelle pour ceux qui t'aiment! Car tu as +encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se +conduit comme un ange maintenant à ton égard; il ne +souffre pas qu'on dise un mot de travers devant lui sur +ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que je dis +donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter +quand il parle.</p> + +<p>—C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit +Geneviève; je ne l'en remercie pas moins: tu le lui diras +de ma part, car je suppose que tu lui parles quelquefois, +Henriette?</p> + +<p>—Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, +Geneviève? Il n'y a plus d'enfants! Il faut bien te passer +cela, puisque te voila bientôt marquise.</p> + +<p>—Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, +ma chère, et ne publie pas si vite cette belle nouvelle; +c'est encore une plaisanterie; et nous ne savons pas si +nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de rester +amis comme nous sommes.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce +que vous vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce +que ce n'était pas sérieusement que vous parliez?</p> + +<p>Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la +rassura et lui dit qu'il espérait vaincre les hésitations de +Geneviève; il la pria même de l'aider, et Henriette, en +se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je pas déjà bien +avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite sucrée +que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre +sans oser parler.»</p> + +<p>Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; +elle se plaignit d'être un peu fatiguée, refusa les +offres de sa compagne, qui voulait passer la nuit auprès +d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement la +main d'André en signe d'adieu.</p> + +<p>«Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? +s'écria Henriette; un jour de fiançailles! Par exemple! +vous ne vous aimez donc pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève +en s'efforçant de prendre de l'assurance, mais en +tremblant malgré lui.</p> + +<p>—Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De +beaux amoureux, qui ne savent pas seulement cela!</p> + +<p>—Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce +que vous n'y consentirez pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette +ira le dire demain dans toute la ville!</p> + +<p>—Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera +un engagement que vous aurez signé et qui donnera plus +de poids à la nouvelle de notre mariage.</p> + +<p>—Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien +signer encore.</p> + +<p>—Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait +dans ses bras; comme vous avez embrassé Henriette tout +à l'heure?</p> + +<p>—Par amitié seulement, répondit Geneviève en se +laissant embrasser.</p> + +<p>André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine +ensuite comment il était sorti de la chambre. Il se trouva +dans la rue avec Henriette sans savoir ce qu'était devenu +l'escalier. Cependant, lorsqu'il se rappela plus tard cet +instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir pénible. +Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard +était resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait +pas tressailli, «C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle +ne s'est animée que pour regarder les cieux. Descendra-t-elle +de son piédestal, et voudra-t-elle poser ses pieds sur +la terre auprès de moi?»</p> + +<p>Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, +le consola bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, +ne pouvait pas avoir un coeur insensible; cette tranquillité +d'âme tenait à la chasteté exquise de ses pensées, +à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà vu se +réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus +enivrant lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle +et la divinité universelle qu'il lui avait fait connaître. +Il fallait cesser d'être le prêtre et devenir le dieu lui-même. +L'enthousiasme d'André, les palpitations de son +coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et son âme, +avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme.</p> + +<p>De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les +paroles d'André, ses caresses timides, son accent passionné, +lui avaient causé une sorte de trouble: et quoiqu'elle +désirât presque éprouver les mêmes émotions, elle +avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont +elle craignait de n'être jamais capable.</p> + +<p>Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève +s'abandonna sans peine à ce bien-être nouveau; +elle s'habitua à penser qu'elle n'était pas seule au monde, +qu'une autre âme sympathisait à toute heure avec la +sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le +poids des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions +en s'habillant le lendemain; et en comparant cette +matinée à la journée précédente, elle s'avoua qu'il lui +avait fallu un certain courage pour supporter les soucis de +la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce +et calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après +tout, se dit-elle, André est sincère: s'il s'exagère à lui-même +aujourd'hui l'amour qu'il a pour moi, du moins il +lui restera toujours assez d'honnêteté dans le coeur pour +me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi +refuserais-je de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il +en sait bien plus que moi sur toutes choses, et il doit +mieux juger que moi de l'avenir.»</p> + +<p>En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant +devant une petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité +et prit même son miroir pour l'approcher de la fenêtre; +là elle contempla de près ses joues fines et transparentes +comme le tissu d'une fleur, et elle s'aperçut +qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, pensa-t-elle, +mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou +de la beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir +vue un instant, soit resté amoureux de moi tout un an, il +faut bien que j'aie quelque chose de plus que la fraîcheur +de mon âge. André aussi a une jolie figure: comme il +avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre +lui et Joseph, et tous les autres!»</p> + +<p>Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant +de relever ses cheveux épars; ses joues étaient animées, +et un sourire charmant l'embellissait encore. Elle s'était +levée tard, et la matinée était avancée. André entra dans +la première pièce sans qu'elle l'entendît, et elle s'aperçut +tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait toussé +pour l'appeler.</p> + +<p>Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber +son miroir et poussa un cri. André, effrayé du bruit que +fit la glace en se brisant, et surtout du cri échappé à Geneviève, +crut qu'elle se trouvait mal et s'élança dans sa +chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier +mouvement de Geneviève fut de rire en voyant la terreur +d'André pour une si faible cause; mais bientôt elle fut +toute confuse de la manière dont il la regardait. Il ne l'avait +jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait toujours, +comme les grisettes de L..., avait empêché André +de savoir si sa chevelure était belle. En découvrant cette +nouvelle perfection, il resta naïvement émerveillé, et Geneviève +devint toute rouge sous ses longs cheveux fins et +lisses qui tombaient le long de ses joues. «Allez-vous-en, +lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, cherchez +dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La +nuit est venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. +Je ne sais où je l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée +sous vos pieds dans vos conférences avec Henriette.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à +regret, il chercha sur la table de l'atelier. La précieuse +rose y était négligemment couchée au milieu des outils +qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, et +Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier +avec ses cheveux toujours dénoués. Elle trouva André +qui tenait la rose entre deux doigts et la contemplait dans +une sorte d'extase.</p> + +<p>«Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. +A quel jeu jouons-nous?</p> + +<p>—Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. +A quelle heure et sous l'influence de quelle pensée +avez-vous fait cette rose de Bengale? quel sylphe a +chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon du soleil +en a coloré les feuilles?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit +Geneviève; mais il y avait dans ma chambre un rayon +de soleil qui me brûlait les yeux, et qui, je crois, m'a +donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu travailler +et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc +cette rose; je ne sais pas comment elle est.</p> + +<p>—C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit +André, que l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature +rendue dans toute sa vérité et dans toute sa poésie. Quelle +grâce dans ces pétales mous et pâles! quelle finesse dans +l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout ce travail! +quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc +pour cela, Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent +un peu!</p> + +<p>—Les demoiselles de la ville me font présent de leurs +plus fins mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec +de la gomme et de la teinture...</p> + +<p>—Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me +le dites pas; mais donnez-moi cette rose et ne mettez pas +votre bonnet.</p> + +<p>—Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est +en effet la meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à +vous en la faisant.</p> + +<p>André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure +une petite grimace moqueuse. Il courut après elle et la +saisit au moment où elle lui jetait la porte au nez. Quand +il la tint dans ses bras, il fut fort embarrassé; car il n'osait +ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit sur son épaule +ses beaux cheveux, qu'il baisa.</p> + +<p>«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. +Est-ce qu'on a jamais baisé des cheveux?»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<p>On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne +s'en tint pas à la seule science. Ses regards, l'émotion de +sa voix, sa main tremblante en effleurant celle de Geneviève, +disaient plus que ses paroles. Peu à peu Geneviève +comprit ce langage, et les battements de son coeur y répondirent +en secret. Après lui avoir révélé les lois de +l'univers et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la +poésie, et par la lecture des plus belles pages sut la préparer +à comprendre Goethe, son poëte favori. Cette éducation +fut encore plus rapide que la précédente. Geneviève +saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour +elle dans la petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait +souvent la nuit pour y rêver en regardant le ciel. +Elle appliquait à son amour et à celui d'André les plus +belles pensées de ses poëtes chéris; et cette affection, +d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais +cette égalité ne fut pas de longue durée. Plus neuve encore +et plus forte d'esprit, elle le dépassa bientôt. Elle +apprit moins de choses, mais elle lui prouva qu'elle sentait +plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux +bien au delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme +dans cette âme virginale, et reçut dans son sein +les premiers épanchements de cet amour qu'il avait enseigné.</p> + +<p>Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux +la nouvelle du prochain mariage d'André avec Geneviève. +Le premier à qui elle en fit part fut Joseph Marteau; et, +au grand étonnement de la couturière, celui-ci fit une +exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre signe +de joie ou d'approbation.</p> + +<p>«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; +vous ne me remerciez pas d'avoir réussi à marier votre +ami avec la plus jolie et la plus aimable fille du pays?»</p> + +<p>Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose +la plus folle que vous ayez pu inventer. Quelle diable +d'idée avez-vous eue là!</p> + +<p>—Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence +que vous y mettez.</p> + +<p>—Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en +suis fort contrarié, au contraire.</p> + +<p>—Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous +ai-je pas entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez +réellement Geneviève que depuis qu'elle aimait M. André? +n'avez-vous pas travaillé vous-même à rendre M. André +amoureux d'elle? Qui est cause de leur première entrevue? +est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la +voir?...</p> + +<p>—Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une +franchise un peu brusque.</p> + +<p>—Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends +maintenant, monsieur; vous êtes un scélérat, et +je ne vous reparlerai de ma vie. Juste Dieu! séduire une +fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait naturel et juste; +mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une <i>diable</i> d'idée, une invention folle!... +Ah! je vois le danger où je m'exposais en souffrant vos +galanteries; mais, Dieu merci, il est encore temps de +m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! c'est +ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! +Vous n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; +adieu, adieu pour toujours.</p> + + +<p>Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se +promit de l'apaiser une autre fois, et il chercha André. +Mais pendant bien des jours André fut introuvable. Il +passait le temps où il était forcé de quitter Geneviève à +courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour et de +joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit +un matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, +et, à son grand déplaisir, il l'entraîna dans le +jardin voisin.</p> + +<p>«Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? +Dois-je en croire les bavardages d'Henriette et ceux de +toute la ville? as-tu l'intention sérieuse d'épouser Geneviève?</p> + +<p>—Certainement, répondit André avec candeur. Quelle +question me fais-tu là?</p> + +<p>—Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, +à ce que je vois; mais heureusement il est encore temps +d'y songer. As-tu réfléchi un peu, mon cher André? sais-tu +quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu lui +faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que +tu auras seulement le courage de lui en parler?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de +cette dernière question; mais je sais que j'ai droit à un +petit héritage de ma mère, et que cela suffira pour m'enrichir +au delà de mes besoins et de ceux de Geneviève.</p> + +<p>—Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; +mais quand on a vécu dans une certaine aisance, il est +dur de se voir réduit au nécessaire. Songes-tu que ton +père est jeune encore, qu'il peut se remarier, avoir d'autres +enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras des +enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras +pas de quoi les élever convenablement, et que la misère +te tombera sur le corps à mesure que l'amour te sortira +du coeur?</p> + +<p>—Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera +le courage de supporter toutes les privations, toutes les +souffrances...</p> + +<p>—Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu +parles; tu n'as jamais souffert, jamais jeûné.</p> + +<p>—Je l'apprendrai, s'il le faut.</p> + +<p>—Et Geneviève l'apprendra aussi?</p> + +<p>—Je travaillerai pour elle.</p> + +<p>—À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession +tu es propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la +médecine? Pourrais-tu être professeur de mathématiques? +Saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer un +sillon droit avec la charrue?</p> + +<p>—Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je +n'ai vécu jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne +suis pas assez fort pour exercer un métier; mais le peu +que je possède pourra me mettre à l'abri du besoin.</p> + +<p>—Essaies-en, et tu verras.</p> + +<p>—Je compte en essayer.</p> + +<p>Joseph frappa du pied avec chagrin.</p> + +<p>«Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! +s'écria-t-il; je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je +penser que tu prendrais au sérieux la première occasion +de plaisir offerte à ta jeunesse?</p> + +<p>—J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu +croyais que je consentirais à voir diffamer Geneviève sans +prendre sa défense et sans réparer le mal que je lui aurais +fait!</p> + +<p>—On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit +Joseph en haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni +l'autre, et pourtant je fais la cour à Henriette; tout le monde +le sait, et je la laisse tant qu'elle veut se bercer de l'espoir +d'être un jour madame Marteau. Je veux être son amant, +et voilà tout.</p> + +<p>—Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi +que je n'approuve pas le mensonge, je vous trouve excusable +jusqu'à un certain point. Mais établissez-vous la +moindre comparaison entre elle et Geneviève?</p> + +<p>—Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y +a pas un cheveu de Geneviève qui me tente; je n'entends +rien à ces sortes de femmes. Mais je comprends ta situation. +Tu es le premier amant de Geneviève et tu lui dois +plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.</p> + +<p>—Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez +pas Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble +là-dessus; agis avec Henriette comme tu voudras, +je me conduirai avec Geneviève comme Dieu m'ordonne +de le faire.</p> + +<p>Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution +de son ami; il le quitta pour aller faire la paix +avec Henriette, et se consola de l'imprudence d'André +en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore +tonné.»</p> + +<p>Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des +amis officieux eurent bientôt informé M. de Morand de la +passion de son fils pour une grisette. Malgré sa haine pour +cette espèce de femmes, il s'en inquiéta peu d'abord. Il +fut même content, jusqu'à un certain point, de voir André +renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui +eut répété plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore +impossible de le croire, il commença à se sentir mécontent +de cette espèce de bravade, et résolut d'y mettre +fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour +aller trouver Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride +de son petit cheval et le fit même reculer. Comme il faisait +à peine jour, André ne reconnut pas son père au +premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.</p> + +<p>«Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me +semblez bien mal appris pour un bel esprit comme vous +êtes. Faites-moi le plaisir de descendre de cheval et d'ôter +votre chapeau devant votre père.»</p> + +<p>André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis +lui ordonna de renvoyer son cheval à l'écurie.</p> + +<p>«Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.</p> + +<p>—Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un +instant.</p> + +<p>—Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui +ne souffrait pas de réplique.</p> + +<p>André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit +son père jusqu'à sa chambre.</p> + +<p>«Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement +sur son grand fauteuil de toile d'Orange.</p> + +<p>—A L..., répondit André timidement.</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.</p> + +<p>—Où allez-vous tous les matins?</p> + +<p>—Chez Joseph.</p> + +<p>—Où passez-vous toutes les après-midi?</p> + +<p>—A la chasse.</p> + +<p>—D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph +et de la chasse, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Avec votre permission, monsieur le savant, vous en +avez menti. Vous n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. +Auriez-vous en votre possession quelque beau livre écrit +sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir d'aller l'étudier +dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous?</p> + +<p>André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, +rougit, pâlit et obéit. Son père le suivit, l'enferma à +double tour, mit la clef dans sa poche et s'en fut à la +chasse.</p> + +<p>André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et +finit par sauter par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure +aux pieds de Geneviève. Mais, dans la crainte de l'effrayer +de la dureté de son père, il lui cacha son aventure, et lui +donna, pour raison de sa courte visite, une prétendue indisposition +du marquis.</p> + +<p>Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et +rentra assez tard pour lui laisser le temps de rentrer le +premier. Lorsqu'il le retrouva sous les verrous il se sentit +fort apaisé et l'emmena souper assez amicalement avec lui, +croyant avoir remporté une grande victoire et signalé sa +puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la +tyrannie et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme +d'une résistance intrépide. Ils se réconcilièrent en se +trompant l'un l'autre et en se trompant eux-mêmes, l'un +se flattant d'avoir subjugué, l'autre s'imaginant avoir +désobéi.</p> + +<p>Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; +et, se croyant libre, il allait reprendre la route de L..., +quand son père parut comme la veille, un peu moins menacent +seulement.</p> + +<p>«Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui +dit-il; j'ai découvert un taillis tout plein de bécasses. Il +faut que tu viennes avec moi en tuer cinq ou six.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais +j'ai promis à Joseph d'aller déjeuner avec lui...</p> + +<p>—Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis +d'un ton calme et ferme; il se passera fort bien de +toi pour aujourd'hui. Va prendre ton fusil et ta carnassière.</p> + +<p>Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à +la chasse toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, +et l'écrasa tellement de fatigue, qu'il eut une courbature +le lendemain, et que le marquis eut un prétexte excellent +pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il l'emmena +dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur +une table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure +du dîner. Vers le soir, André espérait être libre: son père +le mena voir tondre des moutons.</p> + +<p>Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son +inquiétude, lui écrivit quelques lignes, les confia à un enfant +du voisinage, qu'elle chargea d'aller les lui remettre. +Le message arriva à bon port, quoique Geneviève, ne +prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le +hasard protégea le petit page aux pieds nus de Geneviève, +et André lut ces mots, qui le transportèrent d'amour et +de douleur.</p> + +<p>«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous +l'êtes vous-même, mon ami. Je m'arrête à cette dernière +supposition avec raison et avec désespoir. Si vous +étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner des +nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs +de votre absence, vous êtes donc bien mal, puisque +vous n'avez pas la force de penser à moi et de m'épargner +les tourments que j'endure! O André! quatre jours +sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!»</p> + +<p>André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation +la consigne de son père, et courut à travers champs +jusqu'à la ville. Il arriva plus fatigué par les terres labourées, +les haies et les fossés qu'il avait franchis, qu'il ne +l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et haletant, +il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon +en la serrant contre son coeur.</p> + +<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi +de t'avoir fait souffrir?</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; +quels torts pourriez-vous avoir envers moi? Je ne +vous accuse pas, je ne vous interroge même pas. Comment +pourrais-je supposer qu'il y a de votre faute dans ceci? +Je vous vois et je remercie Dieu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<p>Cette sainte confiance donna de véritables remords à +André. Il savait bien qu'avec un peu plus de courage il +aurait pu s'échapper plus tôt; mais il n'osait avouer ni +son asservissement ni la tyrannie de son père. Déclarer à +Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des +jours se passèrent sans qu'il pût se décider à sortir de +cette difficulté, soit en affrontant la colère du marquis, +soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme tranquille +de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait +à toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt +fuyant à travers prés ou bois, de la ville au château et du +château à la ville; ici cherchant à apaiser les inquiétudes +de sa maîtresse, là tâchant d'éviter les remontrances +paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui manqua; +il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre +son coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le +plongea dans le découragement et l'inertie.</p> + +<p>Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève +toutes les mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour +excuser l'irrégularité et la brièveté de ses visites. Il +éprouva une sorte de satisfaction paresseuse et mélancolique +à se sentir malade; c'était une excuse irrécusable à +lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin +égoïste du repos parla plus haut un instant que les empressements +et les impatiences de l'amour. Il ferma les +yeux et s'endormit presque joyeux de n'avoir pas six +lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans sa +journée.</p> + +<p>Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, +fumait un cigare à sa fenêtre, il vit une robe blanche +traverser furtivement l'obscurité de la ruelle et s'arrêter, +comme incertaine, à la petite porte de la maison. Joseph +se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix +tremblante l'appela par son nom.</p> + +<p>«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. +Que signifie cela?»</p> + +<p>En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant +dans la rue, il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, +voulut embrasser sa nouvelle conquête.</p> + +<p>«Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle +en se dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je +suis Geneviève.</p> + +<p>—Geneviève! Au nom du diable! comment cela se +fait-il?</p> + +<p>—Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. +André est sérieusement malade. Il y a trois jours +que je n'ai reçu de ses nouvelles, et je viens d'apprendre +qu'il est au lit avec la fièvre et le délire. J'ai cherché Henriette +sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où m'informer +de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en +heure mon inquiétude augmente; je me sens tour à tour +devenir folle et mourir. Il faut que vous ayez pitié de moi +et que vous alliez savoir des nouvelles d'André. Vous êtes +son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut avoir besoin +de vous...</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image10.png"></p> + + +<p>—Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en +prenant le chemin de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce +que tout cela?</p> + +<p>Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant +autant qu'il était en lui l'inquiétude de Geneviève, il se +mit à seller son cheval tout en grommelant entre ses dents +et jurant contre son domestique et contre lui-même à +chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne +de fer suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève +était là et suivait tous ses mouvements avec anxiété. Elle +était si pâle et si brisée que, contre sa coutume, Joseph +fut attendri.</p> + +<p>«Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.</p> + +<p>—Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.</p> + +<p>—Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne +se font pas en un quart d'heure. Et puis, si André est +vraiment mal, je ne pourrai pas le quitter!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en +croisant ses mains sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle +avec effusion en se rapprochant de lui, sauvez-le, +et laissez-moi mourir d'inquiétude.</p> + +<p>—Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; +le mal n'est peut-être pas si grand que vous croyez.</p> + +<p>—Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, +je prierai Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle +en posant sa petite main sur la main rude du cavalier; +s'il meurt, parlez-lui de moi, faites-lui entendre mon +nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un jour!</p> + +<p>Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent +malgré lui.</p> + +<p>«Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous +souffrirez trop. Venez avec moi.</p> + +<p>—Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?</p> + +<p>—Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du +diable: personne ne nous verra. Je vous laisserai dans la +métairie la plus voisine du château; je courrai m'informer +de ce qui se passe, et vous le saurez au bout d'un quart +d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je retourne +vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour +le quitter et vous ramener avant le jour.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image11.png"></p> + + +<p>—Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends +Henriette d'un moment à l'autre, et, si elle nous voit partir +ensemble, elle nous tourmentera pour venir avec nous, +ou elle me fera quelque scène de jalousie absurde.</p> + +<p>—Partons, partons vite, dit Geneviève.</p> + +<p>Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle +pour faire un siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses +bras et l'assit avec soin sur la croupe de son cheval; ensuite +il monta adroitement sans la déranger, et piquant +des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant une +petite place, son malheur le força de passer sous un des +six réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant +d'aplomb sur son visage, il fut reconnu d'Henriette, qui +venait droit à lui. Soit qu'il craignît de perdre en explications +un temps précieux, soit qu'il se fît un malin plaisir +d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa rapidement +auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître +Geneviève. En voyant le perfide à qui elle avait donné +rendez-vous s'enfuir à toute bride avec une femme en +croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut pas la force +de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était +déjà trop loin pour entendre.</p> + +<p>C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait +sur un cheval. Celui de Joseph était vigoureux; mais, +peu accoutumé à un double fardeau, il bondissait dans +l'espoir de s'en débarrasser.</p> + +<p>«Tenez-moi bien!» criait Joseph.</p> + +<p>Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre +circonstance, rien au monde ne l'eut déterminée à une +semblable témérité. Courir les chemins la nuit, seule avec +un libertin avéré comme l'était Joseph, c'était une chose +aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; mais +elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras +autour de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un +homme, et se sentait emportée dans les ténèbres sans savoir +si elle était enlevée par un cheval ou par le vent de +la nuit.</p> + +<p>«Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit +Joseph.</p> + +<p>—Certainement, répondit-elle.</p> + +<p>—Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu +haute, je vous en avertis. Vous n'aurez pas peur?</p> + +<p>—Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.</p> + +<p>—Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit +Joseph, pas même de moi. Heureusement que la situation +d'André m'ôte l'envie de rire, et que d'ailleurs mon amitié +pour lui...</p> + +<p>—Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez +tout seul, lui demanda Geneviève.</p> + +<p>—Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, +et que si je tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.</p> + +<p>—Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, +nous sommes déjà assez malheureux.</p> + +<p>—Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph +au bout d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes +le dos de ce pauvre François; savez-vous que la +course est longue! et j'aimerais mieux aller toute ma vie +à pied que de surmener François.</p> + +<p>—Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il +va bien doucement.</p> + +<p>—Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. +Tenez-moi bien et relevez un peu vos pieds; je crois que +la rivière sera forte.</p> + +<p>François s'avança dans l'eau avec précaution, mais +quand il fut arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, +et, se sentant trop embarrassé de ses deux cavaliers pour +garder l'équilibre sur les pierres mouvantes, il refusa +d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux genoux +de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver +ses petits pieds.</p> + +<p>«Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; +François commence à perdre pied, et le brave garçon +n'ose pas se mettre à la nage à cause de vous.</p> + +<p>—Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux +personnes ne peut guère nager: si j'étais seul, je serais +déjà à l'autre bord; mais avec vous je ne sais que faire. +Il fait terriblement nuit; je crains de prendre sur la droite +et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me jeter trop +sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se +diriger tout seul.</p> + +<p>—Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici +la lune qui parait entre les buissons et qui nous montre le +chemin; suivez cette ligne blanche qu'elle trace sur l'eau.</p> + +<p>—Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la +vraie lumière. Ah ça! prenez garde à vous.</p> + +<p>Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, +se mit à la nage et gagna un endroit moins profond +où il prit pied de nouveau; mais il fit de nouvelles +difficultés pour aller plus loin, et Joseph s'aperçut qu'il +avait perdu le gué.</p> + +<p>«Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je +ne m'en doute guère, et je ne vois pas où nous pourrons +aborder.</p> + +<p>—Allons tout droit, dit Geneviève.</p> + +<p>—Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François +s'engage dans les joncs qui sont par là, je ne sais +où, nous sommes perdus tous les trois. Ces diables +d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle +Geneviève, nous n'en serons pas moins pâture à +écrevisses.</p> + +<p>—Retournons en arrière, dit Geneviève.</p> + +<p>—Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous +faire au milieu de ce brouillard? Je vous vois comme +en plein jour, et à deux pieds plus loin, votre serviteur; +il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable ou de l'écume.</p> + +<p>En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit +distinctement sa jambe, qu'à son insu elle avait mise à +découvert en relevant sa robe pour ne pas se mouiller. +Cette petite jambe, admirablement modelée et toujours +chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, +et, en la regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même +les jambes dans l'eau et qu'il était en grand danger +de se noyer au premier mouvement que ferait son +cheval.</p> + +<p>«Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; +il ne fait pas chaud ici.</p> + +<p>—Il ne fait pas froid, dit Joseph.</p> + +<p>—Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, +avançons et recommandons-nous à Dieu, mon ami.</p> + +<p>Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit +de Joseph: l'idée de son ami mourant, les expressions +affectueuses de Geneviève et l'image de cette jolie jambe +se croisaient singulièrement dans son cerveau.</p> + +<p>«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, +Geneviève; et si un de nous seulement en réchappe, qu'il +parle de l'autre quelquefois avec André.</p> + +<p>Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa +robe, elle frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. +François se remit courageusement à la nage, avança +jusqu'à une éminence et, au lieu de continuer, revint sur +ses pas.</p> + +<p>«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit +Joseph. Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»</p> + +<p>Après quelques incertitudes, François retrouva le gué +et parvint glorieusement au rivage.</p> + +<p>«Excellente bête!» s'écria Joseph; puis, se retournant +un peu, il étouffa une espèce du soupir en voyant la +jupe de Geneviève retomber jusqu'à sa cheville, et il ne +put s'empêcher de murmurer entre ses dents: «Ah! +cette petite jambe!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune +fille.</p> + +<p>—Je dis que François a de fameuses jambes, répondit +Joseph.</p> + +<p>—Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève +avec un accent si sincère et si pieux que Joseph +se retourna tout à fait; et, en voyant son regard inspiré, +son visage pâle et presque angélique, il n'osa plus penser +à sa jambe et sentit comme une espèce de remords +de l'avoir tant remarquée en un semblable moment.</p> + +<p>Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph +voulait laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, +et il croyait être sûr de la discrétion de ses métayers; +mais Geneviève ne put se décider à affronter leurs regards +et leurs questions. Elle pria Joseph de la déposer sur le +bord du chemin, à un quart de lieue du château.</p> + +<p>«C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? +vous aurez peur et vous mourrez de froid.</p> + +<p>—Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai +m'asseoir là-bas, sous le porche de Saint-Sylvain, et je +vous attendrai.</p> + +<p>—Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée +par les vipères; vous rencontrerez quelque sorcier, quelque +<i>meneur de loups!</i></p> + +<p>—Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?</p> + +<p>—Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au +diable; mais je crois à ces voleurs de bestiaux qui font le +métier de fantômes la nuit dans les pâturages. Ces gens-là +n'aiment pas les témoins et les maltraitent quand ils ne +peuvent pas les effrayer.</p> + +<p>—Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai +d'eux comme ils se cacheront de moi. Allez! et pour l'amour +de Dieu, revenez vite me dire ce qu'il a.</p> + +<p>Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph +sur son épaule et s'enfonça dans les longues herbes +du pâturage.</p> + +<p>«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir +comme une ombre vers la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait +jamais crue capable de tout cela? Henriette le ferait certainement +pour moi, mais elle ne le ferait pas de même. +Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»</p> + +<p>Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au +château de Morand.</p> + +<p>Il trouva André assez sérieusement malade et en proie +à un violent accès de délire. Le marquis passait la nuit +auprès de lui avec le médecin, la nourrice et M. Forez. +Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais avec tristesse. +On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la +voir ou à mourir. Le marquis était au désespoir, et, ne +pouvant pas imaginer de plus grand sacrifice pour soulager +son fils que l'abjuration momentanée de son autorité, il +se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, il +lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; +mais, lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait +devant eux cette <i>misérable petite fille</i> qui allait être +cause de la mort d'André, et disait qu'il la tuerait s'il la +tenait entre ses mains. Au bout d'une heure, Joseph voyant +André un peu mieux, partit pour en informer Geneviève, +et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes +arriva à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une +masure abandonnée depuis longtemps aux reptiles et aux +oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres, +et projetait des lueurs obliques et tremblantes +sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la +nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal +d'une certaine impression désagréable en passant auprès +d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se +trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de +ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes +ne lui auraient pas fait peur; mais son éducation rustique +lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses. +Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux +poétiques; il en rougissait au contraire et cachait +ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, +ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et +surtout le souvenir du passage de la <i>grand'bête</i> dans la +métairie où il était resté six ans en nourrice. La <i>grand'bête</i> +apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi +de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les +métairies pour empoisonner les étables et faire périr les +troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque +soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine +qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son +approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui +en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable: +plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle +se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents +qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), +mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement +qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace +de quelques instants elle passe de la taille d'une chèvre +à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un boeuf; +mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la <i>grand'bête;</i> c'est +le fléau des campagnes, la terreur des habitants, et le +triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.</p> + +<p>Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions +effrayantes; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour +les repousser, du moins il se sentait assez de courage et +le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le +danger.</p> + +<p>Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu +qu'elle lui avait indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui +fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui +une vague forme de quadrupède dont la longue face pâle +semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper +l'animal redoutable; mais, à sa grande confusion, il +vit une jeune pouliche blanche, à demi sauvage, qui était +venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui +s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles +de la chapelle.</p> + +<p>Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de +la nef; une croix de bois marquait la place où avait été +l'autel. Geneviève était agenouillée devant cette croix; +elle avait roulé son fichu de mousseline blanche comme +un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph +l'aurait prise pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève +dans une attitude si calme, et ne comprenant pas +l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au milieu +des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut +comme un sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler +cette sainte prière; mais, au bruit des pas de Joseph, +Geneviève se retourna, et, se levant à demi, le questionna +d'un air inquiet.</p> + +<p>Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la +vérité; mais elle interpréta son silence et s'écria en joignant +les mains:</p> + +<p>«Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est +mort!... ah! oui... je le vois... Il est mort!...» Et elle +s'appuya en chancelant contre la croix.</p> + +<p>«Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut +le sauver encore.</p> + +<p>—Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi +bien la vérité, est-il bien mal?</p> + +<p>—Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du +médecin: peu de chose à craindre, peu de chose à espérer; +c'est-à-dire que la maladie suit son cours ordinaire et +ne présente pas d'accident impossible à combattre, mais +que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne +pas souvent.</p> + +<p>—En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, +retournez auprès de lui, je vais encore prier ici.</p> + +<p>Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses +mains jointes, dans une attitude de résignation si triste +que Joseph en fut profondément touché.</p> + +<p>—Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un +peu de mieux.</p> + +<p>—Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette +nuit, il faut que je le voie, que je lui dise un dernier +adieu. Tant que j'aurai un peu d'espoir, je ne me sentirai +pas la hardiesse de me montrer dans sa maison; mais si +je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, rien +au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera +perdu, quand lui et moi n'aurons plus qu'une heure à +vivre.</p> + +<p>Joseph le jura.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots +elle se sert, pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait +pleurer comme un enfant.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<p>Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du +manteau de Joseph et s'assit sur une tombe, morne et résignée; +puis elle pria de nouveau et marcha parmi les +ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par où Joseph +devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle +avait vue se lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. +L'air, en devenant plus humide et plus froid, lui +annonçait l'approche de l'aube, et Joseph ne revenait pas.</p> + +<p>Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui +permirent, elle perdit courage, et s'imaginant qu'André +était mort, elle s'enveloppa la tête dans le manteau de +Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle s'apaisa un peu en +songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à faire +auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors +elle se persuada qu'André était mourant et que Joseph ne +pouvait se résoudre à l'abandonner, dans la crainte de +revenir trop tard et de le trouver mort. Cette idée devint +si forte que les minutes de son impatience se traînèrent +comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, +jeta le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir +de toutes ses forces dans le sentier de la prairie.</p> + +<p>Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph +n'arrivait pas à sa rencontre; mais, n'entendant et ne +voyant personne, elle reprit sa course avec plus de précipitation, +et franchit comme un trait les portes du château +de Morand.</p> + +<p>Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs +étaient debout, toutes les portes étaient ouvertes. +On vit passer une femme vêtue de blanc, qui ne parlait à +personne et semblait voler à travers les cours. La vieille +cuisinière se signa en disant:</p> + +<p>«Hélas! notre jeune maître est <i>achevé</i>. Voilà son esprit +qui passe.</p> + +<p>—Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé +que la cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, +nous l'aurions vue sortir de la maison et aller au cimetière, +tandis que cette <i>chose-là</i> vient du côté du cimetière +et entre dans la maison. Ça doit être sainte Solange ou +sainte Sylvie qui vient le guérir.</p> + +<p>—M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme +de sa pauvre mère qui vient le chercher.</p> + +<p>—Disons un <i>Ave</i> pour tous les deux, reprit la cuisinière; +et ils s'agenouillèrent tous les trois sous le portail +de la grange.</p> + +<p>Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières +qu'elle voyait aux fenêtres, ou plutôt entraînée par cette +main invisible qui rapproche les amants, se précipitait, +palpitante et pâle, dans la chambre d'André. Mais à peine en +eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:</p> + +<p>«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? +Hors d'ici, intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher +mon fils jusque dans ma maison? Il est trop tard, +je vous en avertis; il est mourant, grâce à vous, mademoiselle; +pensez-vous que je vous en remercie?»</p> + +<p>Geneviève tomba à genoux.</p> + +<p>«Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; +mais c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu +que je le voie... laissez-moi le voir, et tuez-moi après si +vous voulez!</p> + +<p>—Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, +révolté d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou +enragée? Avez-vous peur de ne pas nous avoir fait assez +de mal, et venez-vous achever mon fils jusque dans mes +bras?</p> + +<p>La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur +le prenant à la gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; +elle avait jeté les yeux sur le lit d'André, et le voyait +pâle et sans connaissance dans les bras du médecin et du +curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du +marquis.</p> + +<p>«Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se +mettant devant elle, si tu fais un pas de plus, je te jette +dehors à coups de fouet!</p> + +<p>—Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement +avec une plume! dit Joseph en se jetant entre eux deux.</p> + +<p>Le marquis recula de surprise.</p> + +<p>«Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette +vagabonde? Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la +détester et d'empêcher André....</p> + +<p>—C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux +pas entendre parler à une femme comme vous le faites; +sacredieu! monsieur de Morand, vous ne devriez pas apprendre +cela de moi.</p> + +<p>—J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le +marquis. Allons! emmène-la à tous les diables et que je +ne la revoie jamais!</p> + +<p>—Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune +fille, venez avec moi, je vous prie, ne vous exposez pas à +de nouvelles injures.</p> + +<p>—Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, +refusant avec force de se laisser emmener. Ne +lui direz-vous pas que je ne suis ni une misérable ni une +effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a +reçue une fois dans sa maison avec bonté. Dites-lui que +je ne peux ni ne veux faire de mal à personne, que j'aime +André et que j'en suis aimée; mais que je suis incapable +de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que +vous croyez. Laissez-moi approcher du lit d'André. Si vous +craignez que ma vue ne lui fasse du mal, je me cacherai +derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour la dernière +fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, +mais laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant +homme, vous n'êtes pas mon ennemi; que vous ai-je fait? +Vous ne pouvez maltraiter une femme. Accordez-moi ce +que je vous demande.</p> + +<p>En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux +et cherchait à s'emparer d'une des grosses mains du +marquis. Elle était si belle dans sa pâleur, avec ses joues +baignées de larmes, ses longs cheveux noirs qui, dans +l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, +et cette sublime expression que la douleur donne aux +femmes, que Joseph jugea sa prière infaillible. Il pensa +que nul homme, si affligé qu'il fût, ne pouvait manquer +de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, mon cher +voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste +envers elle. Qui sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas +André?</p> + +<p>—Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère +augmentait toujours en raison de la douceur et de la modération +des autres. Mais heureusement, ajouta-t-il, le +pauvre enfant n'est pas en état de s'apercevoir que cette +impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et n'espérez pas +m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser.</p> + +<p>En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba +dans les bras de Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria +celui-ci. Marquis! tu es un butor et un rustre! Cette honnête +fille parlera à ton fils, et si tu le trouves mauvais, +tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses +poings au marquis, tandis que de l'autre bras il souleva +Geneviève et la porta auprès du lit d'André. M. de Morand, +stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; mais +Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille +qu'il tira précipitamment du lit d'André, et la mettant +entre lui et M. de Morand:</p> + +<p>«Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous +raviser et de vous tenir tranquille. Je serais au désespoir +de manquer à un ami et à un homme de votre âge; mais +le diable me rompe comme cette paille si je me laisse insulter, +fût-ce par mon père! entendez-vous?</p> + +<p>—Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette +scène scandaleuse, dit le curé. Monsieur le marquis, +votre fils reconnaît cette jeune fille: c'est peut-être la +volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. C'est une fille +pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec +le calme et la dignité qui conviennent à un père. Je vous +aiderai à faire comprendre à ces enfants que leur devoir +est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous devez céder +quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec +cette violence, et ne menacez pas un vieillard auprès du +lit de souffrance de son enfant, et peut-être auprès du lit +de mort d'un chrétien.</p> + +<p>Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. +Il était capable de chanter des chansons obscènes au +cabaret et de rire des choses saintes le verre à la main; +mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son village +le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au +monde, insulté le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa +première communion.</p> + +<p>«Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous +sommes des fous. Que M. de Morand s'apaise ce soir, je +lui ferai des excuses demain.</p> + +<p>—Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis +d'un ton d'humeur qui marquait que sa colère était à +demi calmée; et quant à M. le curé, ajouta-t-il entre +ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout +sera fini.</p> + +<p>—Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; +votre fils éprouve réellement du soulagement à +son approche. Regardez-le: ses yeux ont repris un peu +de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre sa +situation.</p> + +<p>En effet, André, après la profonde insensibilité qui +avait suivi son accès de délire, commençait à retrouver +la mémoire, et, à mesure qu'il distinguait les traits de +Geneviève, une expression de joie enfantine commençait +à se répandre sur son visage affaissé. La main de +Geneviève qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il +eut un mouvement convulsif; et, se tournant vers les +personnes qui l'entouraient et qu'il reconnaissait encore +confusément, il leur dit avec un sourire naïf et puéril: +«<i>C'est Geneviève!</i>» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait.</p> + +<p>—Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en +prenant le bras de la jeune fille et en la poussant vers +son fils; puis il alla s'asseoir auprès de la cheminée, +moitié heureux, moitié colère.</p> + +<p>—Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en +criant beaucoup trop fort pour la tête débile de son ami.</p> + +<p>—C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé +d'une voix insinuante et douce en se penchant vers le malade. +Remerciez Dieu avec elle.</p> + +<p>—Geneviève!... dit André en regardant alternativement +le curé et sa maîtresse d'un air de surprise; oui, +Geneviève et Dieu!</p> + +<p>Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent +un religieux silence. Le médecin plaça une chaise +derrière Geneviève et la poussa doucement pour l'y faire +asseoir. Elle resta donc près de son amant, qui de temps +en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec inquiétude, +et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa +main. A chaque mouvement de son fils, le marquis se +retournait sur son fauteuil de cuir et faisait mine de se +lever; mais Joseph, qui s'était assis de l'autre côté de la +cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le trumeau, +lui adressait avec les yeux et le geste la muette +injonction de se taire. Le marquis voyait en effet André +retomber endormi sur l'épaule de Geneviève; et, dans la +crainte de lui faire du mal, il restait immobile. Il est impossible +d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse +veillée. Le médecin s'était jeté sur un matelas +et reposait au milieu de la chambre; il était étendu là +comme un gardien devant le lit de son malade; prêt à +s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une sentence +menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de +séparer les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait +rien à son journal, qui avait bien six mois de +date, et de temps en temps tombait dans une espèce de +demi-sommeil où il voyait passer confusément les objets +et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: +tantôt la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval +loin de Geneviève à demi noyée, tantôt André mourant +lui redemandant Geneviève, tantôt le corbillard d'André +suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde et +laissait voir sa jolie petite jambe.</p> + +<p>A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort +pour chasser le démon de la concupiscence des voies +saintes de l'amitié, et il s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, +à la lueur mourante de la lampe, la figure rouge +du marquis luttant avec les tressaillements convulsifs de +l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux +de deux chats qui guettent la même souris.</p> + +<p>Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la +clarté du jour naissant. Un petit vent frais agitait les +feuilles de la vigne qui encadrait la fenêtre et jouait avec +les rares cheveux blancs du bonhomme. A chaque soupir +étouffé du malade, il abaissait son livre, relevait ses lunettes +et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste.</p> + +<p>Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait +tellement brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété +de sa situation, elle céda, et laissa tomber sa jolie tête +auprès de celle d'André. Ces deux visages, pâles et doux, +dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle que l'autre, +reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, +qui frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les +séparer.</p> + +<p>Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé +son bréviaire, s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble +une consultation à voix basse. Le médecin se leva +sans bruit, alla toucher le pouls d'André et les artères de +son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci s'approcha +alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée +pour céder la main de son amant à celle du médecin. Elle +écouta le curé, fit un signe de tête respectueux et résigné; +puis alla trouver Joseph et lui parla à l'oreille. Joseph +se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. Quand il +s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils +et le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:</p> + +<p>«M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer +la jeune personne, dont la présence ou le départ aurait +pu agir trop violemment dans quelques heures sur +les nerfs du malade. Je me suis assuré de l'état du pouls. +La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de votre +fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En +effet, le malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et +sans montrer la moindre agitation. Tout à l'heure, il m'a +demandé si je n'avais pas vu cette nuit une femme blanche +auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il avait vu +en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, +et gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment +trop vif de la réalité. Je vois maintenant à cette maladie +des causes purement morales; je vous déclare que vous +pouvez mieux que moi guérir votre fils.</p> + +<p>—Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez +pas que je donne mon consentement au mariage; +j'aimerais mieux le voir mourir.</p> + +<p>—Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; +mais si vous voulez tuer votre fils par le chagrin et la +violence, avertissez-moi dès aujourd'hui; car, dans ce +cas, je n'ai plus rien à faire ici.</p> + +<p>Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre +autour de lui. Depuis plus de trente ans personne n'avait +osé le contrarier, et depuis quelques heures tous se permettaient +de lui résister. Dans la crainte de perdre son +fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la convalescence; +mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève +une haine implacable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<p>Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. +Joseph retourna tous les jours auprès d'André, et +tous les soirs il vint donner de ses nouvelles à Geneviève. +La guérison du jeune homme fit des progrès rapides, et +quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant +cette quinzaine, Geneviève avait lu clairement dans sa +destinée. Elle n'avait jamais soupçonné jusque-là l'horreur +que son mariage avec André inspirait au marquis; +elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans +cette triste nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; +mais quand ses anxiétés cessèrent avec le danger de son +amant, elle reporta ses regards sur les incidents qui l'avaient +conduite auprès de son lit. La figure, les menaces +et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le +souvenir d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était +bien elle, la fière, la réservée Geneviève, qui avait été +injuriée et souillée ainsi. Alors elle examina sa conduite +exaltée, sa situation équivoque, son avenir incertain; +elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses compatriotes +si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se +vit méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux +et entêté, qui serait son implacable ennemi si elle +épousait André malgré sa défense.</p> + +<p>Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. +Elle crut deviner les motifs de la conduite d'André; +elle s'expliqua ses longues absences, son air tourmenté et +distrait auprès d'elle, son impatience et son effroi en la +quittant; elle frémit de se voir dans une position si difficile, +appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans +le coeur de son amant la même incertitude que dans les +événements dont elle était menacée. Elle jeta les yeux +avec tristesse sur sa gloire et son bonheur de la veille, et +mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui la séparait +déjà du passé.</p> + +<p>Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner +à ces terreurs, voulut savoir à quel point elles étaient +fondées. Elle questionna Joseph. Il ne fallait pas beaucoup +d'adresse pour le faire parler. Il avait une finesse +excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à la +hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités +du coeur de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait +sans la comprendre et la contemplait tout ravi, +comme une vision enveloppée de nuages. Il se confia +donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur +les dispositions du marquis et sur le caractère d'André. +Il crut qu'elle savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination +de l'un et sur l'irrésolution de l'autre, et il lui donna +sur ces deux questions si importantes pour elle les plus +cruels éclaircissements. Geneviève, qui voulait puiser +son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, +et quand Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée +en lui disant: «Bonsoir, Geneviève; il ne faut pas que +cela vous tourmente: André vous aime; je suis votre +ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait +dans sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir +à savourer le poison que la sincérité de Joseph lui +avait versé dans le coeur.</p> + +<p>Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt +singulier à la douleur de Geneviève, et il éprouvait une +étrange impatience. Il guettait le moment où il pourrait +parler d'elle avec André; mais André semblait fuir ce +moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour +la crainte remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé +entrevoir un instant. Il ne savait pas que Geneviève était +venue auprès de son lit, il ne savait pas à quel point elle +avait souffert pour lui. Il se laissait aller paresseusement +au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la +trouver, il est certain aussi qu'il craignait le jour où son +père enflerait sa grosse voix pour lui dire: <i>D'où venez-vous?</i></p> + +<p>Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, +la conduite qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait +dans l'indécision. Chaque jour elle demandait à Joseph +s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph répondait ingénument +que non. Enfin un jour il crut lui apporter une grande +consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son +coeur, qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la +cruauté de son père avec désespoir.</p> + +<p>«Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.</p> + +<p>—Et c'est tout?</p> + +<p>—Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié +de l'aider et de le protéger dans son malheur.</p> + +<p>Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. +Ce fut toute l'expansion d'une âme offensée et déchirée +à jamais.</p> + +<p>«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui +mon dernier vêtement et ma dernière goutte de sang; +pour lui et pour vous, entendez-vous, mademoiselle Geneviève?»</p> + +<p>Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.</p> + +<p>«Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. +André doit vous avoir raconté que <i>dans les temps</i> j'étais +un peu contraire à votre mariage; je ne vous connaissais +pas, Geneviève; à présent je sais que vous êtes un <i>bon +sujet</i>, un <i>bon coeur</i>, et je ne ferais pas moins pour vous +que pour ma propre soeur.</p> + +<p>—Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève +en lui tendant la main. Vous m'avez donné déjà +bien des preuves d'amitié durant cette cruelle quinzaine. +A présent je suis tranquille sur la santé d'André, et, grâce +à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses inquiétudes. +Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès +d'elle, et je vais la rejoindre.</p> + +<p>—Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure +prit tout à coup, et à son insu, une expression de tristesse +qu'elle n'avait peut-être jamais eue. Et quand? et pour +combien de temps?</p> + +<p>—Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je +reviendrai.</p> + +<p>—Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André +va être guéri et pourra venir vous voir tous les jours?</p> + +<p>—Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle +et les yeux levés au ciel.</p> + +<p>—C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. +Qu'a-t-il fait de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous +le faire mourir de chagrin?</p> + +<p>—A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est +une affaire pressée... ma cousine dangereusement malade, +qui m'a forcée de partir; que je reviendrai bientôt, +plus tard.. Dites d'abord dans quelques jours, et puis +vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des +prétextes; je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis +peu à peu je l'accoutumerai à se passer de moi... et il +m'oubliera.</p> + +<p>—Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph +d'une voix altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que +je me souviendrais de vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, +pourquoi voulez-vous partir, si vous n'êtes pas +fâchée contre André?</p> + +<p>—Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève +avec douceur. Pauvre enfant! comment pourrais-je lui +faire un reproche d'être né esclave? Je le plains et je +l'aime; mais je ne puis lui faire aucun bien, et je puis lui +apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà ce +malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes +qu'il a failli en mourir? ne voyez-vous pas que +notre mariage est impossible?</p> + +<p>—Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune +indépendante; il sera bientôt en âge de la réclamer +et de se débarrasser de l'autorité de son père.</p> + +<p>—C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, +du moins d'après mon conseil.</p> + +<p>—Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les +épaules.</p> + +<p>—Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. +De telles résolutions deviennent quelquefois inévitables +pour les âmes les plus honnêtes; mais, pour qu'elles +n'aient rien d'odieux, il faut que toutes les voies de douceur +et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et +André ne peut que désobéir en cachette à son père ou le +braver de loin.</p> + +<p>—C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.</p> + +<p>—Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à +implorer un homme comme le marquis de Morand, ni +m'élever à la hardiesse de diviser le fils et le père. Si je +n'avais pas de remords, j'aurais certainement des regrets, +car André ne serait ni tranquille ni heureux après +un pareil démenti à la timidité de son caractère et à la +douceur de son âme. Il est donc nécessaire de renoncer +à ce mariage imprudent et romanesque; il en est temps +encore... André n'a contracté aucun engagement envers +moi.</p> + +<p>En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève +se couvrit d'une orgueilleuse rougeur, et Joseph, +l'homme le plus sceptique de la terre lorsqu'il s'agissait +de la vertu des grisettes, sentit sa conviction subjuguée; +il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son inviolable +pureté.</p> + +<p>«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la +main avec une rudesse amicale, je ne suis ni galant ni +romanesque; je n'ai, pour vous plaire, ni l'esprit ni le +savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et vous l'aimez... +Je n'ai donc rien à dire...»</p> + +<p>Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque +chose. Geneviève, étonnée, le suivit des yeux, et chercha +à interpréter l'émotion que trahissaient sa figure et +son attitude; mais elle n'en put deviner le motif, et reporta +sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait +en vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes +palpitations l'oppressaient dès qu'elle se penchait sur sa +table, et sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le +fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal encore. +Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau +sujet de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien +la peine de m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir +le bonheur!»</p> + +<p>Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle +vit venir Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de +ne pas la recevoir; mais il y avait longtemps qu'elle évitait +son amie, elle craignit de l'offenser ou de l'affliger; +et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se résigna à cette +visite.</p> + +<p>Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, +Henriette entra d'un air froid et sec, et tira brusquement +une chaise, sur laquelle elle se posa avec roideur. «Ma +chère, lui dit-elle après un instant de silence consacré à +préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire <i>une +chose</i>.»</p> + +<p>Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.</p> + +<p>«Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.</p> + +<p>—Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à +peu malgré elle, que je ne suis pas contente de toi: ta conduite +n'est pas celle d'une amie. Je ne te parle pas de tes +devoirs envers la <i>société</i>: tu foules aux pieds tous les +<i>principes</i>; mais je me plains de ton ingratitude envers moi, +qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André +à t'épouser; et si tu deviens jamais madame la marquise, +tu pourras bien dire que tu le dois à mon amitié plus qu'à +ta prudence. Tout ce que je te demande, c'est de rester +avec lui et de me laisser Joseph.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda +Geneviève avec un dédain glacial.</p> + +<p>—Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es +une petite coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas +l'air d'y toucher, mais que tu sais très-bien attirer et cajoler +les hommes qui te plaisent. C'est un bonheur pour +toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si froid! car tu +serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends +tes adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse +pas sur tes terres; je n'ai jamais adressé une oeillade à +ton marjolet de marquis. Si j'avais voulu m'en donner la +peine, il n'était pas difficile à enflammer, le pauvre enfant, +et mes yeux valent bien les tiens...</p> + +<p>Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules +et détourna la tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua +Henriette, fais la sainte victime, tu ne m'y prendras plus. +Écoute, Geneviève, fais à ta tête, prends deux ou trois +galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la risée de +toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici +demain passer deux heures tête à tête avec toi, comme +il fait tous les soirs depuis quinze jours, je viendrai sous +ta fenêtre avec un galant nouveau; car je te prie de +croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph +Marteau... Mais sache que ce galant aura avec +lui tous les jeunes gens de la ville, et que tu seras régalée +du plus beau charivari dont le pays ait jamais entendu +parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en +soucie comme de toi; mais je n'entends pas porter encore +le ruban jaune à mon bonnet. Je ne suis pas d'âge à servir +de pis-aller.</p> + +<p>—Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près +de s'évanouir; puis elle fit un violent effort sur elle-même, +et, se levant, elle montra la porte à Henriette d'un +air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je n'ai plus +qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma +porte il y a une heure, ce qui eût été parfaitement digne +de vous; vous m'auriez alors entendu dire à M. Joseph +Marteau que je quittais le pays, et vous auriez été rassurée +sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, +je vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les +murs de cette chambre; ce soir elle est encore à moi; +sortez!</p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, +et sa tête frappa rudement contre le pied de sa +chaise. Henriette, épouvantée et honteuse de sa conduite, +se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses bras vigoureux +et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la ranimer, +elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève +le sentit, et, pardonnant au caractère emporté et +au manque d'éducation de son amie, elle la releva et l'embrassa.</p> + +<p>«Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse +soirée, lui dit-elle, si tu m'avais interrogée avec douceur +et confiance, au lieu de venir me faire une scène cruelle +et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais rassurée...</p> + +<p>—Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit +Henriette; prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle +crie, jure et pleure; c'est tout ce qu'elle sait faire. Comment, +ma pauvre enfant, tu partais, et moi je t'accusais! +Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà comme +tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. +Et pourquoi diantre en as-tu plus pour M. Joseph que +pour ton amie d'enfance? Car, enfin, je n'y conçois +rien!...</p> + +<p>—Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève +en souriant tristement.</p> + +<p>—Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que +tu ne veux pas me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il +est hors de doute que cet imbécile-là est amoureux de +toi...</p> + +<p>—De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.</p> + +<p>—Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies +pas de lui, j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, +tu pars avec lui, n'est-ce pas? Vous allez vous marier hors +du pays?</p> + +<p>—Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; +aujourd'hui il m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas +manque de confiance en toi, mon enfant. Je t'écrirai de +Guéret, et tu approuveras toute ma conduite... Parlons +de toi; tu as donc des chagrins aussi?</p> + +<p>—Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma +pauvre Geneviève, qui en es cause, bien innocemment +sans doute! Mais que veux-tu que je te dise? je ne peux +pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; car enfin +tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien.</p> + +<p>—Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton +amant. Tu m'as toujours soutenu le contraire quand je +t'ai plaisantée sur lui. Tu te plains de n'avoir pas ma confiance; +que te dirai-je de la tienne, menteuse?</p> + +<p>Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! +c'est vrai, dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il +m'aimait à la folie il n'y a pas longtemps, et, malgré +toute ma prudence, il s'y est pris si habilement, le sournois! +qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le voilà +qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite +promenade que vous avez faite ensemble au clair de +la lune pour aller voir André qui se mourait, M. Joseph +n'a plus la tête à lui: il ne parle que de toi, il ne rêve +qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, +Geneviève n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je +me mets en colère: «Ah! Geneviève ne se fâche jamais; +c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux grands yeux...» +et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte +que j'avais fini par te détester cordialement, ma pauvre +Geneviève.</p> + +<p>—Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui +ferai certainement des reproches pour le beau service que +m'a rendu son amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. +En attendant, il faut que je lui écrive; donne-moi +l'écritoire, Henriette.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image12.png"></p> + + +<p>—Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, +dont les yeux étincelèrent.</p> + +<p>—Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais +rassure-toi, ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et +c'est toi qui la lui remettras. Seulement, je te prie de ne +pas la lire avant de la lui donner.</p> + +<p>—Ah! tu as des secrets avec Joseph!</p> + +<p>—Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; +il te le dira, j'y consens.</p> + +<p>—Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas +confiance en moi? tu me crois donc incapable de garder +un secret?</p> + +<p>—Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en +commençant sa lettre.</p> + +<p>—Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant +d'un air stupéfait. Enfin, il n'y a que toi au monde pour +avoir de pareilles idées! Écrire à un jeune homme! tu +trouves cela tout simple! et me donner la lettre, à moi qui +suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas cachetée, +tu ne la liras pas.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit +Geneviève écrivant toujours.</p> + +<p>—Non, certes; mais enfin c'est une commission bien +singulière; et moi qui viens de faire une scène épouvantable +à Joseph, quelle figure vais-je faire en lui portant +une lettre de toi? une lettre!...</p> + +<p>—Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une +lettre; qu'y a-t-il de si tendre et de si intime dans l'envoi +d'un papier plié?</p> + +<p>—Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens +et jeunes filles on ne s'écrit que pour se parler d'amour. +De quoi peut-on se parler, si ce n'est de cela?</p> + +<p>—En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, +mais de l'amour d'un autre. Va, Henriette, emporte ce +billet, et ne le remets pas demain avant midi. Embrasse-moi. +Adieu!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image13.png"></p> + +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<p>Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle +fit ses cartons, et en touchant toutes ces fleurs qu'André +aimait tant, elle y laissa tomber plus d'une larme. +«Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses pensées, +la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous +admirer, lui seul savait pourquoi vous étiez belles. Vous +allez pâlir et vous effeuiller aux mains des indifférents: +parmi eux je vais me flétrir comme vous. Hélas! nous +avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»</p> + +<p>Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait +donnés; mais la vue de ces livres si chers lui fut bien +douloureuse. «C'est vous qui m'avez perdue, leur disait-elle. +J'étais avide de savoir vous lire, mais vous m'avez +fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. +Vous m'avez forcée à dédaigner tout ce qui me +suffisait auparavant. Vous avez changé mon âme, il fallait +donc aussi changer mon sort!»</p> + +<p>Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre +et la précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût +vue arranger tout son petit bagage de femme et d'artiste, +et tapisser d'ouate la cage où devait voyager son chardonneret +favori, l'eût prise pour une pensionnaire allant en +vacances. Son coeur était cependant dévoré de douleur +sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des +atteintes plus profondes; son âme rongeait son corps sans +tacher sa joue ni plisser son front.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, +tristement cahotée dans la patache de Guéret, quitta le +pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, ni petits soins à son +départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait longtemps +vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant +secours à personne, ne se plaignant de rien, mais emportant +au fond de son âme une plaie incurable, le souvenir +d'une espérance morte à jamais pour elle.</p> + +<p>Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance +et de magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. +En voyant la signature de Geneviève, il se troubla, +eut quelque peine à comprendre la lettre, la relut +deux fois; puis, sans rien répondre aux questions d'Henriette, +il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier +de Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans +songer à frapper, trouva la première et la seconde pièce +vides, et pénétra dans l'atelier. Il n'y restait, de la présence +de Geneviève, que quelques feuilles de roses en +baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les +eût tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les +froissa avec colère et les jeta sur le carreau en jurant. +Puis il courut seller son cheval et partit pour le château +de Morand.</p> + +<p>«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»</p> + +<p>C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant +brusquement dans la chambre d'André. André devint +pâle, se leva et retomba sur sa chaise, sans rien comprendre +à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur à +l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, +et, quand il eut tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé +et épouvanté André sans lui rien apprendre. Alors il se +souvint des recommandations de Geneviève et des ménagements +que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une +manière cruelle et maladroite. Embarrassé de son rôle, il +se promena dans la chambre avec agitation, puis tira la +lettre de Geneviève de son sein et la jeta sur la table. +André lut:</p> + +<blockquote><p> +«Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai +partie, tout sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne +vous affligez pas. J'ai du courage, je fais mon devoir, +et il y a une autre vie que celle-ci. Dites à André que +ma cousine s'est trouvée tout à coup si mal que j'ai été +obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il put +venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez +les instructions que je vous ai données hier, habituez-le +peu à peu à m'oublier, ou du moins à renoncer +à moi. Dites à son père que je le supplie de +traiter André avec douceur, et que je suis partie pour +jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la +sur André. Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, +elle est sincère et bonne; ne la rendez pas malheureuse; +sachez, par mon exemple, combien il est +affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout +sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois +de Geneviève.» +</p></blockquote> + +<p>—Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité +qu'elle m'abandonne ainsi? s'écria André au désespoir.</p> + +<p>—Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable +m'emporte si je comprends rien à vos amours! Mais ce +n'est pas le moment de se creuser la cervelle. Écoute, +André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé à épouser +Geneviève?</p> + +<p>—Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?</p> + +<p>—Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? +as-tu songé à tout? as-tu prévu la colère et la résistance +de ton père? as-tu fait ton plan? Veux-tu réclamer ta +fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu vivre +maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans +l'épouser, et prendre un état qui vous fasse subsister tous +deux?</p> + +<p>—Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. +Je sais que je lui deviendrais odieux et que je rougirais +de moi-même le jour où je chercherais à en faire +ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.</p> + +<p>—Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est +pas bien loin. Il faut courir après elle: tu es assez fort +pour sortir; je vais mettre François au char à bancs de +monsieur ton père. Il le prendra comme il voudra cette +fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons +Geneviève à la ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras +chez moi et tu écriras une jolie petite lettre au marquis, +dans laquelle tu lui demanderas doucement et respectueusement +son consentement... ensuite nous verrons +venir.</p> + +<p>Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis +prêt.»</p> + +<p>Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et +revint.</p> + +<p>—Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as +parlé de ton projet?</p> + +<p>—Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en +ai jamais parlé.</p> + +<p>—Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? +Et pourquoi ne lui en as-tu pas encore parlé?</p> + +<p>—Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme +est mon père quand on l'irrite?</p> + +<p>—André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, +tu n'épouseras jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer +à toi.</p> + +<p>—Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je +suis si malheureux? s'écria André en cachant son visage +dans ses mains. Que veux-tu que je fasse? que veux-tu que +je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'avoir +vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé +comme un homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. +Moi, je suis né faible, et l'on m'a opprimé...</p> + +<p>—Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève +pas les hommes comme les chiens, on ne les persuade +pas par la peur du fouet. Quel secret a donc trouvé ton +père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être battu, ou +te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de +lui dire une bonne fois: «Monsieur mon père, j'aime une +honnête fille, et j'ai donné ma parole de l'épouser. Je +vous demande respectueusement votre approbation, et +je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon +bonheur, je serai pour toujours votre fils et votre ami; +si vous refusez, j'en suis au désespoir, mais je ne puis +manquer à mes devoirs envers Geneviève. Vous êtes +riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. +Votre fils respectueux, André.» C'est comme cela qu'on +parle ou qu'on écrit.</p> + +<p>—Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai +la lettre sur une table, ou je la ferai remettre par un +domestique après notre départ. Va préparer le char à +bancs; mais prends bien garde qu'on ne te voie...</p> + +<p>—Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, +cela ne peut pas se faire ainsi. Je commence à voir +clair dans ta tête et dans la mienne. J'ai des devoirs aussi +envers Geneviève. Je suis son ami; je dois agir prudemment +et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier +une résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, +il faut que je sache si tu es capable de tenir la tienne. Il +ne s'agit pas de plaisanter, vois-tu? Diantre! la réputation +d'une fille honnête ne doit pas être sacrifiée à une amourette +de roman.</p> + +<p>—Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de +temps, tu te moquais de moi parce que je prenais la chose +au sérieux, et tu te jouais d'Henriette comme jamais je +n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma respectée +Geneviève.</p> + +<p>—Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je +dis des choses que je n'ai jamais dites. Je dois te paraître +singulier, mais à coup sûr pas autant qu'à moi-même; +pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, André, il faut +que je te dise tout.</p> + +<p>—Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes +et tu m'inquiètes aujourd'hui à me rendre fou.</p> + +<p>—Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison +pour m'écouter. Ce que je vois de ta conduite et de celle +de Geneviève me fait croire que tu n'as pas grande envie +de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais que tu as +bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je +sais aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. +Écoute; Geneviève est déshonorée dans le pays; mais moi, +je ne crois pas qu'elle ait été ta maîtresse... Je mettrais +ma main au feu pour le soutenir... elle est aussi pure à +présent que le jour de sa première communion.</p> + +<p>—Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon +âme n'avait pas eu pour elle un saint respect, son premier +regard aurait suffi pour me l'inspirer!</p> + +<p>—Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. +Pèse bien toutes mes paroles et réponds-moi dans une +heure, ce soir ou demain au plus tard, si tu as besoin de +réflexions; mois réponds-moi définitivement et sans retour +sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit!</p> + +<p>—Toi? s'écria André en reculant de surprise.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende +si je n'y suis pas décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. +C'est une chose à laquelle j'ai pensé douze heures par jour +depuis la nuit où tu as été si malade. Je m'en repentirai +peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est mon +devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, +désespérée. Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses +pas, tu seras poursuivi par un remords éternel. Je +suis votre ami. Une voix intérieure me dit: «Joseph, tu +peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais +ni Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront +à se séparer pour jamais, et un jour ils te remercieront.</p> + +<p>En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque +à la hauteur du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel +il espérait persuader à André de renoncer à Geneviève. +Joseph n'était rien moins qu'un héros de roman. +C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement +de Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la +séparer d'André, cédait à un égoïsme bien excusable, et +n'était pas fâché de hâter cette rupture. Mais son caractère +était un singulier mélange de ruse et de loyauté. +Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait +de renoncer à Geneviève, il abandonna sur-le-champ le +rêve de bonheur dont il s'était bercé. Quand il entendit +André parler de sa passion avec cette espèce d'éloquence +dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier +un si beau parleur pour s'affubler d'un rustre comme +moi. Si le respect humain ou le dépit la décidait à m'accepter, +elle s'en repentirait, et j'aurais fait trois malheureux, +André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, André +sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il +sait souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des +femmes. Ce pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de +l'épouser ni celle de l'abandonner. Dans tous les cas, il +sera malheureux; mais je ne veux pas qu'il soit dit que +j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami d'enfance. +Ce serait mal.»</p> + +<p>C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, +après avoir passé en un jour par les sentiments les +plus contraires, se résolut à hâter de tout son pouvoir la +réconciliation d'André avec Geneviève.</p> + +<p>—Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme +à mon seul ami, lui dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, +aide-moi, réfléchis et décide. J'exécuterai aveuglément tes +ordres.</p> + +<p>—Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, +si nous voulons avoir l'assentiment de Geneviève. +Va trouver ton père sur-le-champ et demande-lui son +consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai +tout ce qui pourra la décider. S'il refuse, nous partons +sans le prévenir, et nous procédons cavalièrement +avec lui.</p> + +<p>—Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? +dit André; j'aimerais mieux me battre avec dix hommes +que de parler à mon père.</p> + +<p>—Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il +te brutalisera, il n'en faut pas douter; tant mieux! tous +les torts seront de son côté, et nous aurons le droit d'agir +vigoureusement.</p> + +<p>André se décida enfin, et trouva son père occupé à +nettoyer ses fusils de chasse. Il entra timidement et fit +crier la porte en l'ouvrant lentement et d'une main tremblante.</p> + +<p>—Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis +impatienté; pourquoi n'entrez-vous pas franchement? +Vous avez toujours l'air d'un voleur ou d'un pauvre +honteux.</p> + +<p>«Je viens vous demander un moment d'entretien,» +répondit André d'un air froid et craintif. C'était la première +fois qu'il essayait d'avoir une explication avec son +père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux et toisa +André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses +veines avant que son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent +le silence, puis le marquis s'écria: «Allons, tonnerre +de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder le +blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.»</p> + +<p>—Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment +de l'offense donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer +que je suis amoureux de Geneviève la fleuriste, et +que mon intention est de l'épouser, si vous voulez bien +m'accorder votre consentement...</p> + +<p>—Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se +contenant un peu, que ferez-vous?</p> + +<p>—J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>André resta deux minutes sans répondre. Les yeux +étincelants de son père le tenaient en arrêt comme le +lièvre fasciné sous le regard du chien de chasse.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis +d'un ton moqueur et méprisant, que ferez-vous si je +vous défends de mettre les pieds hors de la maison d'ici +à un an?</p> + +<p>—Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, +car mon père aura agi avec moi d'une manière injuste +et insensée.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que +les paroles et le maintien de son fils. Un caractère plus +hardi et plus souple aurait su flatter cet orgueil impérieux +et brutal; mais André n'avait pas le courage de caresser +un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était de faire +bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner +à la tentation de fuir son aspect terrifiant.</p> + +<p>«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des +dents et en se frottant les mains: voilà où nous devions +en venir! Eh bien! qu'il en arrive ce qu'il plaira à Dieu; +pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien les sots comme +vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort +si vous voulez; je n'ai pas encore envie d'en finir pour +vous laisser la liberté d'épouser une...»</p> + +<p>André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre +injurier Geneviève. Le marquis le retint par le +bras et le força d'écouter un déluge de menaces et d'imprécations. +Il fit entrer dans ce sermon très-peu chrétien +une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui +présenta comme des preuves d'une adorable sollicitude +les soins vulgaires qu'impose à tous les hommes le plus +simple sentiment des devoirs de la paternité. Il le fit en +des termes qui eussent rendu son discours aussi bouffon +qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand +vous êtes venu au monde, lui dit-il, vous étiez si chétif +et si laid, que pas une femme de la commune ne voulut +vous prendre en nourrice: c'était une trop grande responsabilité +que de se charger de vous. Je trouvai enfin +une pauvre misérable à la Chassaigne qui offrit de vous +emporter; mais quand je vous vis dans son tablier, pauvre +araignée, je craignis que le soleil ne vous fit fondre +dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter sur +mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, +une chèvre de deux ans qui venait de mettre bas pour la +première fois, et je vous la donnai pour nourrice. Je fis +tuer les chevreaux et je les mangeai, et pourtant c'étaient +deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux <i>élèves</i> d'une si bonne race aller à la boucherie; +mais je ne reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet +avorton qui ne devait cependant me donner que des chagrins. +Je vous gardai à la maison pendant les années où +un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à entendre +les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez +pas fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir +ou un tablier à la servante qui prenait soin de vous. C'était, +ma foi, une belle fille! je n'avais pas choisi la plus +laide du pays, et je la payais cher! je voulais qu'on n'eût +pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose pour +ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait +ne m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me +suis-je pas levé au milieu de la nuit pour vous préparer +des <i>breuvages</i> quand on venait me dire que vous aviez +des convulsions!»</p> + +<p>André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions +de son père des explications fort prosaïques. Sans parler +des petits cadeaux à la servante qui, dans le pays, n'étaient +pas uniquement attribués à la tendresse paternelle, +il aurait pu se rappeler aussi que le marquis avait coutume +de passer les nuits dans la plus grande agitation +quand un de ses bestiaux était malade; et, quant aux +fameux <i>breuvages</i> qu'il préparait lui-même et pareils en +tout à ceux qu'il distribuait largement à ses boeufs de travail, +André avait souvent fait, dans son enfance, le rude +essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.</p> + +<p>Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant +ému et persuadé par ces grossières démonstrations d'amitié. +Le marquis l'observait attentivement, tout en poursuivant +sa déclamation.</p> + +<p>Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, +empressé de ressaisir son empire, il en profita pour frapper +les derniers coups. Mais il le fit d'une façon maladroite. +Il se risqua à vouloir couvrir d'infamie la conduite de +Geneviève, à la présenter comme une intrigante qui +tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. +André retrouva, comme par enchantement, le peu +de forces qu'il avait apportées à cet entretien. Il sortit en +déclarant à son père qu'il appellerait à son secours la +justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec une +résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu +vaincre l'obstination du marquis; mais André craignait +trop la fatigue du coeur et de l'esprit pour entreprendre +une lutte quelconque.</p> + +<p>Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai +entendu le commencement et la fin de la querelle. Cela +s'est passé comme je m'y attendais. Le char à bancs est +prêt; partons.»</p> + +<p>Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le +temps de s'en apercevoir. Joseph, enchanté de faire un +coup de tête, fouettait son cheval en riant aux éclats; et +André, tout tremblant, songeait à la première journée +qu'il avait passée avec Geneviève au <i>Château Fondu</i>, et +qu'il avait conquise par une fuite pareille.</p> + +<p>Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, +à la porte d'un cabaret, dans un petit village de la Marche. +Il ne faisait pas encore jour. Le conducteur savourait un +cruchon de vin du pays, acide comme du vinaigre, et qu'il +préférait fièrement à celui des meilleurs crus. Joseph et +André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils +aperçurent Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée +sur ses mains et le corps penché sur une table. André la +reconnut à son petit châle violet, qu'elle avait serré autour +d'elle pour se préserver du froid du matin, et à une +mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et +qui brillait sur sa main comme une larme. Succombant à +la fatigue d'une nuit de cahots, la pauvre enfant dormait +dans une attitude de résignation si douce et si naïve qu'André +sentit son coeur se briser d'attendrissement. Il s'élança +et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna +aux caresses de son amant, tandis que Joseph, +ému péniblement, leur tourna le dos, et, dans sa colère, +donna un grand coup de pied au chat qui dormait sur la +cendre du foyer.</p> + +<p>Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André +appela Joseph à son secours et le conjura d'attester la fermeté +de sa conduite envers son père. Le bon Joseph imposa +silence à sa mauvaise humeur et exagéra la bravoure et les +grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien envie +de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour +boire au conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, +ce qui fut d'autant plus facile que Geneviève était le seul +voyageur de la patache.</p> + +<p>Geneviève fit observer que son départ devait déjà être +connu de toute la ville de L....., qu'un brusque retour +avec André serait un sujet de scandale ou de moquerie; +jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa cousine. Il +ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure d'un +dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie +d'Henriette impliquerait Joseph dans cette combinaison +d'événements d'une manière étrange et ridicule. André, +toujours ardent et courageux quand il ne s'agissait que +de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler aux +pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, +approuva toutes les observations de Geneviève, et décida, +en dernier ressort, qu'elle devait passer huit jours à Guéret, +tandis qu'André reviendrait à L..... et s'établirait +chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, par +lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès +du marquis, après quoi on s'occuperait des démarches +légales. Geneviève, à ce mot, secoua la tête sans rien +dire; son parti était pris de ne jamais recourir à ces +moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la persévérance +d'André à persuader son père; elle ignorait que +cette persévérance avait duré une demi-heure et ne devait +pas se ranimer.</p> + +<p>Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles +de se rejoindre à la fin de la semaine et de s'écrire tous +les jours. André, selon les conseils de Joseph, écrivit à son +père et ne reçut pas de réponse. Geneviève résolut d'attendre +le résultat de ces tentatives pour prendre un parti. +Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, +fit faire une première sommation à son père et partit +pour Guéret. Il se jeta aux pieds de Geneviève et la supplia +de revenir avec lui, ou de lui permettre de rester près +d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou à l'autre, lorsqu'il +eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le dernier +acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. +Cette nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; +elle la désapprouva formellement et se plaignit de n'avoir +pas été consultée. Au milieu de sa tristesse, elle éprouva +un peu de ressentiment contre son amant et ne put se +défendre de l'exprimer.</p> + +<p>«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours +voulu t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as +jetée dans un abîme dont nous ne sortirons jamais. Me +voilà couverte de honte, perdue, et pour laver cette tache, +il faut que je t'exhorte à violer tous les devoirs de la +piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, +c'est se condamner dès cette vie aux tourments de +l'enfer.»</p> + +<p>André ne savait que répondre à ces scrupules, que +d'ailleurs il partageait. Il sentait que son devoir était de +la quitter et de lui laisser accomplir son courageux sacrifice, +dût-il en mourir de chagrin. Mais cela était plus +que tout le reste au-dessus de ses forces; il se jetait à +genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations +de Geneviève.</p> + +<p>Geneviève était forte et magnanime; mais elle était +femme et elle aimait. Après l'élan qui la portait aux +grandes résolutions, la tendresse et l'instinct du bonheur +parlaient à leur tour. Elle regrettait de n'avoir pas pour +appui un amant plus courageux qu'elle.</p> + +<p>—Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, +tu me fais manquer à l'estime que je voulais avoir pour +moi-même; je ne m'en consolerai pas et je ne pourrai jamais +cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me +semble que j'en suis capable et que ma destinée était de +faire des choses extraordinaires. Et pourtant je vais tomber +dans une existence coupable, égoïste et honteuse. Je +vais travailler sordidement à épouser un homme plus riche +que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; +crains que, si je te cède aujourd'hui, je ne m'en repente +demain.</p> + +<p>—Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il +tombait dans les convulsions. Son faible corps se refusait +à ces émotions violentes. Geneviève n'avait pas le courage +surhumain de l'abandonner et de le désespérer dans ces +moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il voulait, +et elle finit par retourner à L..... avec lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<p>Alors commença pour tous deux une vie de souffrances +continuelles. D'une part, le marquis, furieux de la sommation +de l'huissier, se plaignait à tout le pays de l'insolence +de son fils et de l'impudente ambition de cette ouvrière, +qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève +ou avides de colporter les secrets d'autrui, et les +calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une +publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le +nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité +de l'absence de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses +fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève; mais +qui pouvait s'en soucier ou s'en apercevoir, si ce n'est +deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des +fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André +moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; +mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s'altéra +sérieusement.</p> + +<p>L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable +autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite +de Joseph, les fréquentes visites qu'il continuait à rendre +à Geneviève, et surtout l'indifférence qu'il ne pouvait plus +dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette +reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers +sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement +était toujours généreux; mais elle n'avait pas l'âme +assez élevée pour résister à l'humiliation de l'abandon +et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève +de menaces ridicules. La malheureuse enfant +perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue +jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; +elle passait les nuits dans une solitude effrayante; +son imagination, troublée par la fièvre, l'entourait de +fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis +qu'André dormait tranquillement, et, sourd à ses +cris, ne s'éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée +de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et s'exposait à l'air froid +de l'automne. Un matin André entra chez elle et la trouva +évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina +à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: +elle n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève +ni André, qui était réduit au même dénûment, +n'avaient le moyen de payer une garde; d'ailleurs André +l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité +d'un frère?</p> + +<p>Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu +de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; +il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux +épars. Elle se jetait à son cou en lui disant: «Sauve-moi +sauve-moi!» Et, quand cet accès de frayeur fébrile était +passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s'abandonnait +indifférente et presque insensible à ses caresses. +André s'était juré de ne jamais profiter de ces moments +d'accablement et d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et +rendormait en la soutenant sur son coeur; mais ce coeur +palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et d'une passion +longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le +feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par +un baiser plus passionné que la veille; et il croyait chaque +nuit pouvoir s'arrêter à cette dernière caresse brûlante +mais chaste encore.</p> + +<p>Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes +et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la +sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel +amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la +nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté +d'un éclat inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux +brillants, c'était une autre femme, sinon plus aimée, du +moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps +contre lui-même; il succomba, et Geneviève +avec lui.</p> + +<p>Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla +qu'elle sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes +arabes l'avait portée dans les bras de son amant durant +son sommeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes +et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu'elle +lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et +avec un coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne +pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens +sur l'esprit; elle n'osa faire des reproches à André; elle +connaissait l'exaspération de sa douleur au moindre signe +de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il +était capable de se donner la mort.</p> + +<p>Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de +tout pardonner à l'entraînement de la passion, elle sentit +qu'André lui devenait moins cher et moins sacré de jour +en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus de dévouement; +mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un ami +précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, +mais l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses +bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble +sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d'espoir +était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui +de l'entier abandon.</p> + +<p>Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; +alors il n'y eut plus à reculer, André fit les sommations +de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée +sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut l'anneau +nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la +mairie avec le même mystère; ce fut un mariage triste et +commis en secret comme une faute.</p> + +<p>La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, +et surtout la grossesse de Geneviève, mettait +André dans la nécessité de réclamer sa fortune; mais Geneviève +s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et +d'avoir bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas +mériter son mépris et sa haine. Jusqu'ici il peut dire que +je suis une insensée, qui s'est éprise de son fils et qui l'a +entraîné dans le malheur; il ne faut pas qu'il dise que je +suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent +pour s'enrichir.»</p> + +<p>André voyait les souffrances et les privations que la +misère imposait à sa femme; il aurait dû surmonter les +scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation +de celle qui allait le rendre père; mais cet effort était +pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis +tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; +il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus +terribles que toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion +de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre +Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la +peine un misérable emploi dans un collège. André était +instruit et intelligent, mais il n'était pas <i>industrieux</i>. +Il ne savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, +en tirer parti, et s'élever par sa persévérance jusqu'à +une position meilleure et plus honorable. Ce métier +de cuistre lui était odieux; il le remplissait avec une +répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent +l'exercice de son misérable état de plus en plus pénible; +il les supporta du mieux qu'il put, mais sa santé en souffrit. +Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques +de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait +le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le +renvoya.</p> + +<p>Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, +chargé de famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle +André avait accepté d'abord les secours de son ami, +avait fini par s'apercevoir de ces emprunts, et elle s'y +opposait désormais avec fermeté. Elle supportait la faim +et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait +aux plus grossiers travaux sans jamais faire entendre +une plainte. André était assez malheureux; assez de tourments, +assez de remords le déchiraient; elle essaya de le +consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle +en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme +n'est plus que de l'amitié; l'amitié est une froide compagne +pour aider à supporter les maux immenses que +l'amour a fait accepter.</p> + +<p>Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et +abattu d'André et sa situation précaire; il ne savait plus +quel conseil ni quel secours lui donner. Un matin il prit +sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre en traversant +le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports +directs avec le marquis; il savait seulement que celui-ci +s'en prenait à lui de tout ce qui était arrivé et parlait de +lui avec un vif ressentiment. «Il en arrivera ce qui pourra, +se disait Joseph en chemin; mais il faut que je tente quelque +chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. +Joseph Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des +circonstances et tâchera d'étudier son marquis de la tête +aux pieds pour s'en emparer.»</p> + +<p>Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait +à un semis d'orge dans un de ses champs; Joseph, en +l'apercevant, fut surpris du changement qui s'était opéré +dans ses traits et dans son attitude: la révolte et l'abandon +d'André avaient bien porté une certaine atteinte à son coeur +paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie +de tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement +les bourrasques de sa colère; l'effroi, la pâleur et les +larmes d'André étaient des victoires plus réelles, plus complètes, +et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ses triomphes +journaliers.</p> + +<p>Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi +fit-il bonne contenance, comme s'il ne se fût aperçu +de rien.</p> + +<p>—Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit +M. de Morand.</p> + +<p>—Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par +ce chemin et vous voyant si près de moi, je n'ai pu me +dispenser de vous souhaiter le bonjour.</p> + +<p>—Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous +en dispenser... d'autant plus que cela ne vous coûtait pas +beaucoup de peine.</p> + +<p>Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il +savait parfaitement prendre quand il voulait.</p> + +<p>«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne +peux pas me déshabituer de vous appeler ainsi), nous +ne nous comprenons pas, et puisque vous voilà, il faut +que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. J'étais bien résolu +à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais +tant de plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut +que mon fusil, ç'a été plus fort que moi; il a fallu que je +misse mon dépit de côté et que je vinsse vous donner +une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes gens ne +se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme +on dit.»</p> + +<p>La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le +marquis; il ne put refuser de prendre la main de Joseph; +mais en même temps il le regarda en face d'un air de surprise +et de mécontentement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez +avoir du dépit contre moi, et vous avez l'air de me pardonner +quelque chose, quand c'est moi qui...</p> + +<p>—Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit +Joseph, et c'est de cela que je me plains; je sais de quoi +vous m'accusez, et je trouve mal à vous de soupçonner +un ami sans l'interroger.</p> + +<p>—Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, +quand je suis sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené +mon fils sous mes yeux pour le conduire à la recherche +de cette folle qui, sans vous, s'en allait à Guéret et ne +revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous +pas conseillé à André de m'insulter et de me désobéir? +N'avez-vous pas donné le bras à la mariée le jour de cet +honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, et interrogez +un peu votre conscience; elle vous dira que je +devrais retirer ma main de la vôtre quand vous me la +tendez.</p> + +<p>Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un +effort sur lui-même pour ne pas se déconcerter.</p> + +<p>—Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, +marquis; mais si nous nous étions expliqués au lieu de +nous fuir, vous verriez que j'ai fait tout le contraire de ce +que vous croyez. Le jour où j'ai emmené André avec votre +char à bancs et mon cheval, il est vrai, je crois avoir rempli +mon devoir d'ami sincère envers le père autant qu'envers +le fils.</p> + +<p>—Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant +les épaules.</p> + +<p>—Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie +sans pareille; ne vous souvient-il plus de la colère épouvantable +et de l'insolente ironie de votre fils durant cette +dernière explication que vous eûtes ensemble?</p> + +<p>—Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si +têtu, répondit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé +toutes les bornes du respect filial; quand je vis ce malheureux +jeune homme exaspéré de la sorte, et résolu à +vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le désespoir +de la passion...</p> + +<p>—Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? +il me l'a dit assez clairement, je pense.</p> + +<p>—Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que +cela, et que, grâce à moi, il renonça à exécuter ce jour-là.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. +Ah! funestes effets de l'amour! Heureusement +je réussis à l'entraîner hors de la maison paternelle: j'espérais +le tromper, lui faire croire que nous courions après +sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il +se serait calmé et aurait fini par entendre raison; mais +il s'aperçut de la feinte, et, après m'avoir fait plusieurs +menaces de fou, il s'élança à bas du char à bancs et se +mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus +une peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir +à bras le corps, j'en reçus plusieurs coups de poing assez +vigoureux...</p> + +<p>—Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, +mais que cette dernière impudence de Joseph commençait +à rendre incrédule; André n'a jamais eu la force de donner +une chiquenaude à une mouche.</p> + +<p>—Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, +que, dans l'exaspération de l'amour ou de la folie, les +hommes les plus faibles deviennent robustes? Ne vous +souvenez-vous pas de lui avoir vu des attaques de nerfs si +violentes que vous aviez de la peine à le tenir, vous qui, +certes, n'êtes pas une femmelette?</p> + +<p>—Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.</p> + +<p>—Oh bien! moi, précisément par la même raison, je +me laissai gourmer jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. +Alors, voyant qu'il était impossible de l'empêcher d'aller +voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. +Est-ce là la conduite d'un traître envers vous, +voisin?</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, +vous lui avez certainement donné de mauvais conseils.</p> + +<p>—Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria +Joseph en jouant la fureur. Je voudrais les voir là au +bout de mon fusil pour savoir s'ils oseraient soutenir leur +imposture.</p> + +<p>—Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu +employer ton crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché +de faire ce qu'il a fait; mais tu t'es croisé les bras +et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il pourra; ce sont les +affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en embarrasse +guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, +et je te vois d'ici.</p> + +<p>Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla +d'audace, et affirma par les serments les plus épouvantables +qu'il avait fait son possible pour ramener André +au sentiment du devoir; mais André, disait-il, était un +lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait un caractère +opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise.</p> + +<p>—Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air +stupéfait; il était si craintif et si nonchalant avec moi!</p> + +<p>—Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous +ne l'avez jamais connu; ce garçon-là est sournois en +diable!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; +mais je n'avais pas les talons tournés que le drôle +désobéissait de plus belle.</p> + +<p>—Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; +il a agi de même avec moi; quand je lui avais fait une +scène infernale pour le ramener au respect qu'il vous +doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les talons, et +voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer.</p> + +<p>—Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les +poings à ce souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment +tu peux le fréquenter encore; car tu es toujours ami intime +avec lui: on vous voit partout ensemble; tu donnes +le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au +mieux avec elle. Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable +la nuit où elle a osé venir jusqu'ici? En d'autres circonstances, +j'aurais oublié notre vieille amitié et je t'aurais +cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.</p> + +<p>—Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre +vieille amitié, que vous aviez tort. Il s'agissait de la vie +d'André dans ce moment-là. Je me souciais bien de cette +pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai fait détaler +aussitôt qu'André a été rendormi?</p> + +<p>—Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.</p> + +<p>—Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je +lui ai dit son fait; et, à présent, croyez-vous que je ne +ne lui dise pas tous les jours? Quant à elle, c'est, après +tout, une assez bonne fille, douce, rangée et pleine de +bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; +mais je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que +vous n'auriez pas à vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. +Celui qui n'entend raison sur rien, celui qui +menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas l'idée +de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous +saviez ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à +empêcher, vous ne diriez pas que je lui donne de mauvais +conseils.</p> + +<p>—Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. +Ah! je m'en moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât +du nouveau?</p> + +<p>—Il y a des choses que le caractère le plus ferme et +l'esprit le plus sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, +dit Joseph d'un air grave; les nouvelles lois donnent aux +enfants un recours si étendu contre l'autorité sacrée des +parents!</p> + +<p>Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui +préparait Joseph. Il y avait pensé plus d'une fois, et s'était +flatté que son fils n'oserait jamais en venir là. Grossièrement +abusé par la feinte amitié de Joseph, il commença +à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour +de lui un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. +Il se promit de profiter de la terreur cupide du +marquis, et, pour s'emparer de lui de plus en plus, il +s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre +qu'il avait acheté au marché, j'ai précisément sur moi le +rôti.»</p> + +<p>—C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en +examinant le lièvre d'un air de connaisseur.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas +trop de compliments, car c'est votre bien que je vous +rapporte; j'ai tué <i>ça</i> sur vos terres.</p> + +<p>—En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent +de joie: eh bien! tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a +pas de lièvres dans ma commune! Moi, je sais qu'il y en +a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous les ans +plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. +Ça me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver +un lièvre dans un sillon de temps en temps.</p> + +<p>—A qui le dites-vous?</p> + +<p>—Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour +ces malheureux lièvres. L'un disait:—Il se ruine, il +fait des folies; l'autre:—Il a perdu la tête; jamais lièvres +ne multiplieront dans un terrain si sec et si pierreux; +ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +—Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il +fait des élèves pour sa commune, mais ils iront brouter le +serpolet du Theil. Jusqu'à mon garde champêtre qui me +soutient effrontément n'avoir jamais vu la trace d'un lièvre +sur nos guérets.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en +balançant d'un air superbe son lièvre par les oreilles; +est-ce un âne? est-ce une souris? Je voudrais bien que +le garde champêtre et tous les voisins fussent là pour me +dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.</p> + +<p>Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis +triomphant.</p> + +<p>—Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu +sur la commune?</p> + +<p>—Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. +Je crois bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera +pas.</p> + +<p>—Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.</p> + +<p>—Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois +dans la Marsèche de Lourche. Il y a une <i>mère</i> certainement; +je l'ai reconnue à sa manière de courir. Elle doit +être pleine.</p> + +<p>—Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres +du marquis! dit M. de Morand d'un air goguenard en se +frottant les mains. Et dis-moi, Joseph, tu n'as pas tiré +sur la mère?</p> + +<p>—Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. +Ah! par exemple, nous lâcherons quelques +coups de fusil à ces petits messieurs-là dans six mois, +quand ils auront eu le temps d'être papas et mamans à +leur tour.</p> + +<p>—Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions +un dîner avec tous les voisins; et, pour les faire enrager, +on n'y servira que du lièvre tué sur les terres de +Morand.</p> + +<p>—Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; +rôti, râbles de lapereaux; entremets, filets de lièvre en +salade, pâté de lièvre, purée, hachis... Les convives seront +malades de colère et d'indigestion.</p> + +<p>En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph +arriva avec lui au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le +fameux lièvre, qui peut-être avait passé son innocente +vie à six lieues des terres du marquis, fut trouvé par lui +savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, +et quand il en sortit il était tout à fait bon homme et disposé +à l'expansion. Joseph s'était observé, et tout en +feignant de boire souvent, il avait ménagé son cerveau. +Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan territorial +de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis +l'enfance à poursuivre le gibier le long des haies du +voisinage, il connaissait parfaitement la topographie des +terres héréditaires de Morand et celle des propriétés de +même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit en +lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria +le marquis de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de +son intention. «On m'a dit que vous aviez planté cela +d'une manière splendide; si ce n'est pas abuser de votre +complaisance, allons un peu de ce côté-là.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image14.png"></p> + + +<p>Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait +le flatter plus que d'avoir à montrer ses travaux +agricoles. Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, +Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme frappé +d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce +de la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? +c'est vigoureux comme une forêt, et bientôt on s'y promènera +à couvert du soleil.»</p> + +<p>—Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies +cela. Je te prie d'en parler un peu dans le pays: c'est une +expérience que j'ai faite, un nouveau fourrage essayé +pour la première fois dans nos terres.</p> + +<p>—Comme cela, s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom +anglais ou irlandais que je ne peux jamais me rappeler. +La société d'agriculture de Paris envoie tous les ans à +notre société départementale (dont tu sais que je suis le +doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains.</p> + +<p>—Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. +Il faut convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs +en France qui sachent comme vous retourner +une terre et lui faire produire ce qu'il vous plaît d'y semer. +Vous êtes pour les prairies artificielles, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui +qui voudra avoir du bétail un peu présentable dans notre +pays ne pourra jamais en venir à bout sans les regains. +Nous avons trop peu de terrain à mettre en pré, vois-tu; +il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est +entêté et ne veut pas entendre parler de changer la vieille +coutume. Cependant ils commencent à en revenir un peu.</p> + +<p>—Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché +des boeufs comme les vôtres, on est forcé d'y faire attention. +Pour moi, c'est une chose qui m'a toujours tourmenté +l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu passer une +paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce +poil, et cette mine!</p> + +<p>—-Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois +cette luzerne anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois +de fourrage l'année dernière.</p> + +<p>—Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, +voisin?</p> + +<p>—Foi de marquis?</p> + +<p>—C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux +de cette graine-là, marquis; je veux la faire essayer dans +mon petit domaine de Granières.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image15.png"></p> + + +<p>—Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de +t'en servir.</p> + +<p>—Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette +terre-là auparavant?</p> + +<p>—Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces +vieux Morins, les anciens métayers du père de ma femme, +de braves gens, mais bornés. J'ai changé tout cela.</p> + +<p>Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant +un air étrangement mélancolique, «C'est une jolie +prairie, dit-il; ce serait dommage qu'elle changeât de +maître!»</p> + +<p>Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: +il tressaillit.</p> + +<p>—Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, +qu'il y aurait quelqu'un d'assez hardi pour me chercher +chicane sur quoi que ce soit?</p> + +<p>—Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se +ruineraient en procès pour avoir seulement un lambeau +d'une propriété comme la vôtre.</p> + +<p>Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph +avait fait une réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment +un échalier, il s'enfonça avec lui dans les buissons +touffus d'un pâturage.</p> + +<p>—Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre +vierge de culture où depuis un temps immémorial les +troupeaux broutaient l'aubépine et le serpolet; je n'aime +pas le terrain que l'on ne travaille pas. Les métayers ne +veulent pas sacrifier les pâturages, parce que cela leur +épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. Moi, +je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les +moutons laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. +J'ai déjà mis la moitié de celui-ci en froment, et +l'année prochaine je vous ferai retourner le reste. Les +métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra bien qu'ils +m'obéissent.</p> + +<p>—Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent +assez de fourrage pour nourrir les boeufs au dedans +toute l'année, vous n'avez pas besoin <i>pâturaux</i>. Mais +est-ce de la bonne terre?</p> + +<p>—Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais +rien fait! N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de +paille.</p> + +<p>—Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds +de haut.</p> + +<p>—Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier +blé les moissonneurs étaient debout dans les sillons, +aussi bien cachés qu'une compagnie de perdrix.</p> + +<p>—Diable! mais c'est une dépense que de retourner un +pâtural comme celui-là.</p> + +<p>—C'est une dépense qui prend trois ans du revenu +de la terre. Peste! je ne recule devant aucun sacrifice pour +améliorer mon bien.</p> + +<p>—Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est +coupable de mécontenter un père comme le sien! Il sera +bien avancé quand il aura retiré son héritage des mains +habiles qui y sèment l'or et l'industrie, pour le confier à +quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en jachères!</p> + +<p>Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque +temps les mains croisées derrière le dos et la tête baissée.</p> + +<p>—Tu crois donc qu'André aurait cette pensée? dit-il enfin +d'un air soucieux.</p> + +<p>—Que trop! répondit Joseph avec une affectation de +tristesse laconique. Heureusement, ajouta-t-il après cinq +minutes de marche, que son héritage maternel est peu +de chose.</p> + +<p>—Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles +cela peu de chose! un bon tiers de mon bien, et le plus +pur et le plus soigné!</p> + +<p>—Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit +Joseph; des bâtiments tout neufs!</p> + +<p>—Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.</p> + +<p>—Le bétail superbe! reprit Joseph.</p> + +<p>—La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée +mérinos, moutons cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté +cinquante francs par tête.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, +reprit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous +la main: votre château est planté là; d'un côté les bois, +de l'autre la terre labourable; pas un voisin entre deux, +pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, +pas un troupeau d'oies à travers vos avoines. C'est un +avantage, cela!</p> + +<p>—Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de +faire une séparation entre mon bien et celui qui m'est +venu de ma femme, les choses iraient tout autrement. +Figure-toi que le bien de Louise se trouve enchevêtré dans +le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je faisais. +Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait +qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y +avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, +pas de boeuf estropié dans les ornières; on allait et venait +de mon grenier à son champ comme de ma chambre +à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique +du reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle +m'ait donné un fils malingre et boudeur qui est tout son +portrait.</p> + +<p>—Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y +prenez garde, voisin!</p> + +<p>—Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde +avec les sacrées lois que nous avons?</p> + +<p>—Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.</p> + +<p>—Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et +gouverner un fils rebelle, répondit le marquis, il me +semble que c'était moi! Mais que faire avec ces êtres qui +ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez tenir, et qui +vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur?</p> + +<p>Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout +de bon; il le fit passer habilement par un crescendo +d'épouvantes, affectant avec simplicité de l'arrêter à toutes +les pièces de terre qui appartenaient à André, et que le +pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. +Quand il avait ingénument étalé tout son savoir-faire +dans de longues démonstrations, et qu'il s'était évertué +à prouver que le domaine de sa femme avait triplé de +revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau +dans le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous +soyez à la veille d'être dépouillé de tout cela!»</p> + +<p>Alors le marquis affectait de prendre courage.</p> + +<p>—Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours +assez pour vivre: me voilà vieux.</p> + +<p>—Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.</p> + +<p>—Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours +moyen d'être aimable et de faire de petits cadeaux à mes +bergères quand je serai content d'elles.</p> + +<p>—Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez +le tablier de cotonnade; au lieu de la jupe de drap +fin, la jupe de droguet. Quand c'est le coeur qui reçoit, la +main ne pèse pas les dons.</p> + +<p>—Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.</p> + +<p>—Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de +dépense; vous ferez quelques économies de plus sur la +table: au lieu du gigot de mouton rôti, un bon quartier +de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison du mois +de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans +compter les plats.</p> + +<p>—Mes gaillards de voisins font pourtant diablement +attention aux miens, reprit le marquis; et, quand ils +veulent manger un bon morceau, ils regardent s'il y a de +la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.</p> + +<p>—Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! +<i>Il en est parlé.</i> Eh bien! vous établirez la réforme +dans l'écurie. Que faites-vous de trois chevaux? Un bon +bidet à deux fins vous suffit.</p> + +<p>—Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas +deux poneys pour tenir la Saint-Hubert?</p> + +<p>—Mais votre gros cheval?</p> + +<p>—Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu +pas que je fasse tirer mes petites bêtes?</p> + +<p>—Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons +à la cave... Vous faites au moins douze pièces de vin par +an?</p> + +<p>—Qui se consomment dans la maison, sans compter +le vin d'Issoudun.</p> + +<p>—Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; +vous vendrez six pièces de votre crû, et vous couperez le +reste avec de l'eau de prunes sauvages: ce qui vous +fera douze pièces de bonne piquette bien verte, bien rafraîchissante.</p> + +<p>—Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai +pas besoin de me rafraîchir: ne me parle pas de cela. A +mon âge être dépouillé, ruiné, réduit aux plus affreuses +privations! un père qui s'est sacrifié pour son fils dans +toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui +appliquer une bonne volée de coups de bâton? Qu'en +penses-tu, Joseph?</p> + +<p>—Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre +vous, et il ferait pire: il faut tâcher plutôt de le prendre +par la douceur, entrer en arrangement, le rappeler auprès +de vous.</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer +avec moi; qu'il abandonne sa Geneviève, et je +lui pardonne tout.</p> + +<p>—Généreux père! je vous reconnais bien là; mais +qu'il abandonne sa Geneviève! Abandonner sa femme! +c'est chose impossible: il serait capable de m'étrangler +si j'allais le lui proposer.</p> + +<p>—Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? +dit le marquis en frappant du pied.</p> + +<p>—Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, +je le parie, de vous charger aussi de sa sotte de femme et +de son piaillard d'enfant.</p> + +<p>—Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards +de serpents! en voilà bien d'une autre!</p> + +<p>—Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce +que vous ne saviez pas que sa femme est grosse?</p> + +<p>—Ah! grosse seulement?</p> + +<p>—L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André +est si glorieux d'être père qu'il ne parle plus d'autre, +chose; il fait mille beaux projets d'éducation pour monsieur +son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa +famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, +il n'entendra pas facilement raison sur la succession.</p> + +<p>—Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.</p> + +<p>—C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement +Joseph.</p> + +<p>—Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait +fort juste quand on ne le contrariait pas: la loi est +toute en sa faveur.</p> + +<p>—Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.</p> + +<p>—Je n'en suis que trop sûr.</p> + +<p>—Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la +femme? C'est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et +vous aurez bien raison!</p> + +<p>—Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans +mon poulailler qu'une grisette dans ma maison.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille +de vous débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent +comptant, et ils vous laisseront en repos.</p> + +<p>—De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je +le prenne? Avec ce que j'ai dépensé pour retourner ce +pâtural, une paire de boeufs de travail que je viens d'acheter, +les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà +dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs +à la maison.</p> + +<p>—Moi, je vous conseille de courir les chances du +procès.</p> + +<p>—Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu +me faire damner aujourd'hui?</p> + +<p>—Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là +vous attriste, et il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.</p> + +<p>—Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi +s'en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce +soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque +proposition de ma part.</p> + +<p>—Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez +vous-même ce qu'il convient de faire: vous avez plus de +jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. +En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, +ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en +remontrer.</p> + +<p>—Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit +le marquis, et que j'aime à faire les choses noblement. +Eh bien! va lui dire que je consens à le recevoir et +à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et +tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il +ne me demandera jamais un sou et qu'il me signera un +abandon de son héritage maternel.</p> + +<p>—Vous êtes un bon père, marquis, et certainement +je n'en ferais pas tant à votre place; mais je crains qu'André, +qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une +exigence plus grande que vos bienfaits: il vous demandera +une pension.</p> + +<p>—Une pension! jour de Dieu!</p> + +<p>—Ah! je le crains; une petite pension viagère.</p> + +<p>—Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! +Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de +donner de l'argent: je n'en ai pas; je jure par tous les +saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne me chasser de +ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.</p> + +<p>Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut +avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d'une +espèce de réconciliation; il savait que c'était ce qui ferait +le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu'une nouvelle +tentative sur le marquis pourrait ramener à de plus +grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du +marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, +et en lui promettant de porter sa généreuse proposition +aux insurgés.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<p>Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le +coeur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter +une bonne nouvelle à laquelle ils ne s'attendent +pas, c'est une double joie. Il trouva Geneviève seule et +contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle +de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation +ou par étourderie; il entendit Geneviève qui +parlait seule et qui disait à ces fleurs: «Bouquet de +vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de mon mariage; +mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de toi. +J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien +avant dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. +Cependant tu ne t'es pas effeuillé sur ma tête; pour t'en +remercier, je veux t'emporter dans ma tombe.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, +épouvanté de ces paroles qu'il comprenait à peine.</p> + +<p>Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et +tremblante.</p> + +<p>—Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en +s'asseyant à son côté: André est réconcilié avec son père; +le marquis est réconcilié avec vous; il vous attend, il veut +vous voir tous deux, tous trois près de lui.</p> + +<p>—Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous +pas? comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens +de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.</p> + +<p>—Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; +grâce à vous, je mourrai tranquille.</p> + +<p>—Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion +qu'il eut bien de la peine à cacher; ne parlez pas de +cela, c'est une idée de femme enceinte. Où est André?</p> + +<p>—Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, +du côté des <i>Couperies.</i></p> + +<p>—Pourquoi se promène-t-il sans vous?</p> + +<p>—Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes +si tristes que nous n'osons plus rester ensemble.</p> + +<p>—Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; +je vais le chercher et lui apprendre tout cela.</p> + +<p>Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux +que Geneviève à l'idée d'un rapprochement entre lui et +son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l'embrasser, +lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer +avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph +fut frappé de l'indolence et de l'inertie avec laquelle il +envisageait sa position et la pauvreté où se consumait +Geneviève.</p> + +<p>—Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que +l'important n'est pas de jouer une scène de comédie sentimentale, +mais d'avoir du pain pour ta femme et l'enfant +qu'elle va te donner! Il faut bien se garder d'accepter +cette première proposition de ton père sans arracher de +son avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire +au moins, et une moitié de ton revenu, s'il est +possible.</p> + +<p>—Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir +recours aux lois sans que Geneviève en soit informée; tu +ne connais pas sa fermeté: elle est capable de me haïr +si je viole sa défense.</p> + +<p>—Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement +mes démarches et me laisser faire.</p> + +<p>André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son +ami, trop faible pour combattre son père et trop faible +aussi pour empêcher un autre de le combattre en son +nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et +le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager +son contentement, et s'endormit fatigué de la vie, +comme il s'endormait tous les soirs.</p> + +<p>Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir +le marquis. Une foire considérable avait appelé le +seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui, et il ne +revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s'enferma +dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de +ses bestiaux. «Ceux-là, dit-il en refermant le secret de +la boiserie, on ne me les arrachera pas de si tôt.» Il revint +s'asseoir dans son fauteuil de cuir et s'essuya le front +avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est pas +fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur +une petite lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée +sur sa table; il l'ouvrit, et après avoir lu les cinq +ou six lignes qu'elle contenait, il se frotta les mains avec +une joie extrême, retourna vers son argent, le contempla, +relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme +il entrait dans la cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, +qui attendait son retour depuis plusieurs heures, +et qui était venu pour lui porter le dernier coup; mais +cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant +amicalement sur l'épaule une tape capable d'étourdir un +boeuf, nous sommes sauvés; tout est réparé, arrangé, +terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la lettre?</p> + +<p>—Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.</p> + +<p>—Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants +ont entendu raison; ils se confessent, ils s'humilient; +c'est à tes bons conseils que je dois cela, j'en suis sûr; +tiens, lis.</p> + +<p>Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture.</p> + +<blockquote><p> +«MONSIEUR,</p> + +<p>Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris +avant-hier que vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement +de notre amour, et que vous tendiez les bras +à un fils repentant. Dans l'impatience de voir s'opérer +une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les +jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter +cet heureux instant. J'espère que Joseph vous dira combien +mon respect pour vous est sincère et désintéressé. +Si André avait jamais eu la pensée de vous vendre sa +soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais rougi +d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer +à vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je +vous demande.</p> + +<p>Votre respectueuse servante, +GENEVIÈVE.» +</p></blockquote> + +<p>«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, +pensa Joseph; ce qu'il me reste à faire, c'est de +réparer de mon mieux le tort que j'ai pu faire à André +dans l'esprit de son père par mes abominables mensonges.»</p> + +<p>Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire +oublier au marquis les prétendues menaces qui l'avaient +effrayé. Le hobereau était si content de ressaisir à la fois +ses terres et son argent qu'il était dans les meilleures +dispositions envers tout le monde; il se grisa complètement +à souper, devint tendre et paternel, et prétendit +qu'André était ce qu'il avait de plus cher au monde.</p> + +<p>—Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment +Joseph, qui, par dépit, s'était grisé aussi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu +que je te casse une bouteille sur la tête pour t'apprendre +à parler?</p> + +<p>La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, +et Joseph se sentait une mauvaise humeur inquiète et +agissante qui lui donnait envie d'être dehors et de faire +galoper François à bride abattue. Avant de le laisser partir, +M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, +alla trouver ses amis. Il avait bien envie de les +gronder; mais la candeur et la noblesse de Geneviève, au +milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au silence. +Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. +André était triste, Joseph embarrassé; Geneviève était +absorbée dans une rêverie douce et mélancolique. Les +embrassements du marquis et de son fils furent convulsivement +froids. La douce figure de Geneviève, son air +souffrant, ses respectueuses caresses, firent une certaine +impression sur la grossière écorce du marquis. Il ne put +s'empêcher de lui témoigner des égards et des soins qu'il +n'avait peut-être jamais eus pour aucune femme, hors les +cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être accompli. +Le jeune couple fut installé au château assez +convenablement, et richement en comparaison de l'état +misérable dont il sortait. Le marquis eut l'air de faire +beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une chambre et +céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. +Joseph venait de temps en temps; il était mécontent et +découragé d'avoir manqué sa grande entreprise. La conduite +sordide du père le révoltait, la résignation indolente +du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se taire +et boire le vin du marquis.</p> + +<p>Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers +moments de satisfaction d'un côté et d'allégement +de l'autre furent passés, quand le marquis se fut accoutumé +à ne rien craindre de la part de son fils, et André +à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie naturelle +qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis +était méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. +Il croyait avoir maté André; mais il ne pouvait +croire à l'excessive noblesse de sa femme, et n'était pas +tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, +et près d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, +refusa de s'en occuper, et répondit laconiquement +que Geneviève était la plus honnête femme qu'il connût. +Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il trouvait +une contradiction évidente dans les manières de Joseph +avec lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter +André pour qu'il signât un désistement complet de la +gestion et de la jouissance de sa fortune. André fut indigné +de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se +disait-il; ils ont fait semblant de se soumettre à tout, et +ils se sont introduits dans ma maison dans l'espérance de +me dépouiller.»</p> + +<p>Dès que cette idée eut pris une certaine consistance +dans son cerveau, son aversion contre Geneviève se ranima, +et il commença à ne plus pouvoir la cacher. Une +grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps gouvernait +la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction +d'une autre femme dans son petit royaume, mit tous ses +soins à envenimer, par de sots rapports, ses actions, ses +paroles et jusqu'à ses regards. Elle n'eut pas de peine à +aigrir les vieux ressentiments du marquis, et l'infortunée +Geneviève devint un objet de haine et de persécution.</p> + +<p>Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire +à tant de petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en +aperçut, elle fut glacée d'effroi, et, tombant à genoux, +elle implora la Providence, qui l'avait abandonnée. Elle +supporta un mois l'oppression, le soupçon insultant et +l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques +francs qu'elle avait faite dans le village, elle appela André +à son secours et lui demanda aide et protection. André, +pour tout secours, lui proposa de prendre la fuite.</p> + +<p>Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle +ne possédait pas un denier pour subvenir aux frais de sa +délivrance; elle se sentait trop malade et trop épuisée +pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de quoi le faire +nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en +créer un. Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait +vivre ou mourir sous le joug de son beau-père. Elle se +soumit et sentit la douleur pénétrer comme un poison +dans toutes les fibres de son coeur.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="illustrations/Image16.png"></p> + + +<p>Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de +la vie par un renoncement volontaire et complet à toute +espérance de bonheur, elle retrouva la forte patience et +le calme extérieur qui faisaient la base de son caractère. +Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et +de se conserver pour des jours meilleurs; mais ces jours-là +n'étaient pas à espérer avec une âme aussi débile que +celle d'André. Geneviève n'était pas née passionnée; elle +était née honnête, intelligente et ferme. Elle raisonnait +avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu +une vie d'amour et d'enthousiasme, elle l'avait comprise +plutôt que sentie; pour lui inspirer l'aveugle dévouement +de la passion, il eût fallu un être assez grand, assez accompli +pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle avait +vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante +d'André; mais à la première occasion elle avait découvert +qu'elle s'était trompée.</p> + +<p>Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non +comme un amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus +jeune qu'elle. Elle s'efforça de lui épargner la souffrance +en lui cachant la sienne; elle s'habitua à souffrir seule, à +n'avoir ni appui, ni consolation, ni conseil. Sa force augmenta +dans cette solitude intellectuelle; mais son corps +s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas +souffrir longtemps.</p> + +<p>André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la +perdre. Elle souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait +à cet état toutes ses indispositions et toutes ses +tristesses.</p> + +<p>André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait +délivrée de tous ses maux le jour où elle deviendrait +mère.</p> + +<p>Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à +l'avenir de cet enfant qu'elle espérait léguer à son mari. +Elle s'effraya de l'éducation qu'il allait recevoir et des +maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui procurer une +existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement +personnel, elle décida en elle-même que le moment du +courage et de la fermeté était venu.</p> + +<p>Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son +père une pension alimentaire qui mît leur enfant, en cas +d'événement, à couvert du besoin, et qui pût, par la suite, +lui assurer un sort indépendant. Elle fixa cette pension +à douze cents francs de rente, le strict nécessaire pour +quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique.</p> + +<p>André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que +lui causait cette nécessité; il promit néanmoins de s'en +occuper. Geneviève comprit qu'il ne s'en occuperait pas. +Elle s'arma de résolution et alla trouver le marquis. Elle +lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis +espéra acheter à ce prix modeste la signature d'André à +un acte de renonciation, et il promit à cette condition d'acquiescer +à la demande de Geneviève; mais celle-ci, qui +en toute autre situation se fût engagée à tous les sacrifices +possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; +car André n'était pas plus propre au rôle de père qu'à +celui de fils et d'époux. Elle frémit à l'idée de dépouiller +son enfant et de le sacrifier à un sentiment d'orgueil et +de dédain. Elle essaya de faire comprendre à son beau-père +ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: +le marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. +Alors le marquis entra dans une fureur épouvantable +et l'accabla d'injures. La gouvernante, qui avait +écouté à la porte, dans la crainte que son maître ne se +laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève +avait supporté les premières avec résignation; elle répondit +aux secondes par une seule parole de ce froid mépris +qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, d'une manière +incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, ayant +épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, +leva le bras pour frapper Geneviève. En cet instant, +André, attiré par le bruit, entrait dans la chambre. Personne +n'était plus violent que lui quand une forte commotion +le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces moments-là +il perdait absolument la tête et devenait furieux. +A la vue de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le +bras robuste du marquis, tandis que l'odieuse servante +s'avançait, une chaise dans les mains, pour la jeter sur +elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui était +ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, +et de l'autre le frappa à la poitrine.</p> + +<p>Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement +d'horreur; elle avait saisi le bras d'André et l'avait +contraint à céder. La chemise du marquis fut à peine effleurée +par la lame, et Geneviève se coupa les doigts assez +profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton +père! ton père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une +voix étouffée. André laissa tomber le couteau et s'évanouit.</p> + +<p>La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux +de cette scène déplorable; mais le marquis avait vu de +trop près les choses pour ne pas savoir très-bien que Geneviève +lui avait sauvé la vie, que le sang dont il était +couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était +dans un état effrayant. Quand il revint à lui, il regarda +son père et sa femme d'un air effaré, et leur demanda ce +qui s'était passé. «Rien,» dit le marquis, dont le coeur +n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la vue d'un +repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; +à genoux devant ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait +pardonné. Je vais te donner l'exemple.»</p> + +<p>Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il +embrassa son fils et Geneviève, et déclara qu'il accordait +la pension de douze cents francs. Les malheureux jeunes +gens n'étaient guère en état de songer au sujet de la querelle. +André eut, pendant trois jours, un tremblement +nerveux de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement +ses manières accoutumées, mit sa servante à la +porte, et témoigna presque de la tendresse à Geneviève; +mais il n'était plus temps: son enfant était mort ce jour-là +dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces +douleurs qui devaient la délivrer de la vie.</p> + +<p>Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir +et lui demanda comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena +dans le verger, et quand ils furent seuls, «Mon enfant +est mort, lui dit-elle d'un air triste et calme, et moi +je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit +qu'elle était perdue, mais qu'elle avait du courage.</p> + +<p>—Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; +vous n'aurez pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme +au coeur, et vous étoufferez dès les premiers symptômes +de délivrance.</p> + +<p>—Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, +et je remercie Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. +J'ai assez souffert dans cette vie; il a fini avec +moi.</p> + +<p>En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit +plus: elle n'avait pas la force de quitter son fauteuil; +mais elle lisait l'Écriture sainte ou se faisait apporter des +fleurs dont elle parsemait sa table. Elle passait des heures +entières à les contempler d'un air heureux, et personne +ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces moments-là. +Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; +elle demandait en grâce à être seule; alors il lui +semblait qu'elle rêvait ou priait plus librement; elle regardait +doucement le ciel et ses fleurs, puis elle se penchait +vers elles et leur parlait à demi-voix d'une manière +étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous +ai toujours préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai +vécu que pour vous; j'ai aimé André à cause de vous, +parce qu'il me semblait pur et beau comme vous. Quand +j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien +souvent; car vous me connaissez, vous avez un langage, +et je vous comprends. Nous sommes soeurs. Ma mère m'a +souvent dit que, quand elle était enceinte de moi, elle ne +rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. +Quand je serai morte, j'espère qu'André en répandra encore +sur moi, et qu'il vous portera tous les jours sur mon +tombeau, ô mes chères amies!»</p> + +<p>Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage +d'André agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, +lui disait-elle, et ton âme est suave et chaste comme son +calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te +courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de +cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, +inutile et précieux.»</p> + +<p>Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter +presque la vie. Le matin, quand la nature s'éveillait +riante et animée, quand les oiseaux chantaient dans les +arbres couverts de fleurs, quand tout semblait goûter et +savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre André +une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours +calmes et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite +chambre avant de le connaître, et elle sentait que tous ses +maux dataient du jour où il lui avait parlé d'amour et de +science. Elle regrettait son ignorance, et le calme de son +imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans +l'univers. Dans ces moments de tristesse, elle priait André +de la laisser seule, et elle attendait, pour le rappeler, +que cette disposition eût fait place à sa résignation habituelle; +alors elle le traitait avec une ineffable tendresse, +et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées +à la mémoire du passé.</p> + +<p>Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, +et lui demanda pardon, à genoux et en sanglotant, de sa +conduite folle et cruelle. Geneviève la pressa contre son +coeur et lui promit de prier pour elle dans le ciel.</p> + +<p>Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de +lui faire un bouquet et une couronne. Quand il les eut +apportées, il s'aperçut qu'il y avait des tubéreuses et +voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, +donne, André, lui dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en +espère; le moment de souffrir et de mourir est venu: +puissent-elles me servir de poison et m'endormir vite!» +Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le +fit asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour +du cou d'André et appuya sa joue froide contre la sienne: +Ils voulurent lui parler. «Taisez-vous, leur dit-elle, je +pense à quelque chose, je vous répondrai plus tard.» +Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle +était raide et froide.</p> + +<p>«André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta +femme.</p> + +<p>André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était +morte.</p> + +<p>André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas +la force de mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. +On les voit souvent se promener ensemble le long des +traînes. André marche lentement et les yeux baissés, +quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est devenu +doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir +contre ce vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais +de Geneviève sans un déluge d'éloges et de larmes sincères +et bruyantes. Celui qui la regrette le plus vivement, +c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi insouciant, +aussi <i>viveur</i> qu'autrefois; mais il y a des moments +où sa figure trahit une souffrance encore plus longue et +plus profonde que celle d'André.</p> +<br><br><br> + +<h3>FIN D'ANDRÉ.</h3> +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431-h.htm or 13431-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration] + +ANDRE + + + +NOTICE + +C'est a Venise que j'ai reve et ecrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une etroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout a cote du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaitre quasi personne. J'ecrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'ecrire +_Jacques_ dans cette meme petite maison. J'en etais attristee. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et a Venise. Si mes +enfants eussent ete en age de me suivre a Venise, je crois que j'y eusse +fait un etablissement definitif, car, nulle part, je n'avais trouve +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi completement ignoree. Et +cependant, apres six mois de cette vie, je commencais a ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-meme. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andre_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvriere, grande, +blonde, elegante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +etait petite, rondelette, pale, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eut le parler plus lent. Je n'etais pas +somptueusement logee, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me derangerent donc beaucoup: mais je +finissais par les ecouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer a comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait a +saisir les rapides elisions. Peu a peu je les ecoutais aussi pour +surprendre dans leurs commerages, non pas les secrets des familles +venitiennes qui m'interessaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cite, qui n'est pareille a aucune autre, et ou il +semble que tout dans les habitudes, dans les gouts et dans les passions, +doive essentiellement differer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasee sur le premier etonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des reflexions et des +appreciations identiquement semblables a ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces francaises. Je me crus a La Chatre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camelias en serre dans l'air tiede des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les memes +vanites, les memes graces, les memes forces, les memes faiblesses que +les fieres et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'etait meme bonhomie, meme parcimonie, meme finesse, meme +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'etait encore comme chez nous, et je m'ecriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo e fatto come la nostra famiglia_. + +Reportee a mon pays, a ma province, a la petite ville ou j'avais vecu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient a l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins +frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je revai la aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumes, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimee autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochees au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquee et la plus paresseuse des fictions. Ces +types etaient tout aussi venitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie exterieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours a peu pres le meme, et la femme encore plus que l'homme, a +cause de la tenacite de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, la par generosite, ici par stoicisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage a personne; et +si le present n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien a +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaitre que parmi ces gens-la on rencontre parfois des +caracteres solidement trempes et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait debattu en vain contre sa nature +epaisse, s'il eut succede paisiblement a ses ancetres, s'est fort bien +trouve de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel etait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignee, et pourtant s'estimait heureux et fier de posseder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aieux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit heritage; il y vivait comme un veritable laird ecossais, +partageant son annee entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait a personne des soucis de la propriete. Il etait a lui-meme son +majordome, son fermier et son metayer; meme on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrees +menacees par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rateau plante en +terre, donner de l'aisance aux courroies elastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffles et ruisselants +de sueur, se montraient alors empresses, facetieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de depense que l'eau de pluie +n'eut cause de degats sur sa recolte. + +Malgre ces petites inconsequences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activite. Il mettait de cote chaque annee un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hetre et de chene noir. Du reste, sa maison etait honorable sinon +elegante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin genereux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien evides au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses pres paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du chateau et de la ferme ne fussent +ni bien tracees ni bien gardees, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumees au salon, que la saine odeur des etables +penetrat fortement dans la salle a manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait etre douce, active, facile et sage derriere les vieux +murs du chateau de Morand. + +Mais Andre de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphere de cette +existence, qui convenait si bien aux gouts et aux facultes de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupes d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: "A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver a ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner a ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?" Toutes ses idees tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses desirs se brisaient a des obstacles grossiers, insurmontables. Il +eprouvait le besoin de posseder ou de sentir tout ce qui etait ignore de +ses proches; mais ceux dont il dependait ne s'en souciaient point, et +resistaient a sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son pere s'etait decide a lui donner un precepteur, c'avait ete +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'education. Soit disposition inveteree, soit l'effet du desaccord +etabli par cette education entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractere d'Andre etait devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait ete maladive et taciturne. Dans +son age de puberte, il se montra melancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffees, et +tomber tout a coup sous le poids du decouragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eut voulu voyager, changer d'atmosphere et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activite qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidite vague et febrile qui +exagerait l'avenir a ses yeux. + +Mais son pere s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eut developpe et dirige +cette faculte chez le marquis de Morand, il fut devenu peut-etre un +caractere eminent; mais, ne dans les jours de l'anarchie, abandonne ou +cache parmi des paysans, il avait ete eleve par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il etait doue lui avait appris a se +contenter de sa destinee et a s'y renfermer; la force de sa volonte, la +persistance de son energie, l'avaient conduit a en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forcait a l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mepris intellectuel. Son +entetement ferme, et quelquefois revetu d'une certaine dignite +patriarcale, avait rendu les volontes souples autour de lui; et si la +lumiere de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait etouffee +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de duree. + +Andre tenait peut-etre de sa mere, qui etait morte jeune et chetive, une +insurmontable langueur de caractere, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces recriminations et de ces lecons dures dont les +hommes peu cultives sont prodigues envers leurs enfants. Il possedait +une sensibilite naive, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches meme injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rebellion, mais il etait +inhabile a la resistance. Sa bonte naturelle l'empechait d'aller en +avant. Il s'arretait pour demander a sa conscience timoree s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontes exterieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +etait son plus grand defaut; la chaine d'airain de sa volonte devait +toujours se briser a cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et meme offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Egoiste et +resserre dans sa logique naturelle, il s'etait dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus a la surete +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accorde un +instituteur a son fils, ce n'etait pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il etait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, a la condition toutefois, bien signifiee au survenant, +d'aider de tout son pouvoir a l'autocratie paternelle; et le precepteur +intimide tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tache facile a remplir avec un temperament doux et +maniable comme celui du jeune Andre; et le marquis, n'ayant pas +rencontre de resistance dans tout le cours de cette delegation de +pouvoir, ne fut pas trop choque des progres de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retire, le jeune homme devint un peu plus difficile a +contenir, et le marquis, epouvante, se mit a chercher serieusement le +moyen de l'enchainer a son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour ou Andre quitterait le toit paternel; +car l'esprit de revolte etait en lui, et s'il etait encore retenu, +grace a sa timidite naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son pere, il etait evident que les motifs +d'independance ne manqueraient pas du moment ou il n'y aurait plus +d'explications orageuses a affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignit de le voir tomber dans les +desordres de son age. Il savait que son temperament ne l'y portait +pas; et meme il eut desire, en bon vivant et en homme eclaire qu'il se +piquait d'etre, trouver un peu moins de rigidite dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de depit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eut pas aussi au fond de son coeur, malgre la bonne opinion +qu'il avait de lui-meme, un certain sentiment de son inferiorite qui +bouleversait toutes ses idees sur la preeminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par gout pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entrainat a de grandes depenses au dehors. +Ce gout ne pouvait etre eclos dans la tete inexperimentee d'Andre; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprime et +cheri. C'est ce qui faisait dire a toute la province qu'il n'etait pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traite que l'heritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sante et qu'il etait +_doue_ d'un caractere morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son pere. + +M. de Morand craignait qu'entraine par les seductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouat entierement le joug, et que non-seulement +il ne revint plus partager sa vie, mais qu'il s'avisat encore de vendre +sa maison hereditaire et d'aliener ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fut quelque peu entache de liberalisme dans la societe des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait a sa table, il tenait +secretement a ses titres, a sa gentilhommerie, et n'affectait le dedain +de ces vanites que dans l'esperance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apres la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serre de sa petite jument +retentir sous la herse delabree de son chateau; lorsque du sommet d'une +colline boisee il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'elite marques pour la cognee, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles a demi cachees dans la cime des bois, et son +front s'eclaircissait comme au retour d'une douce pensee. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait Andre, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, meler des souffrances et des +douceurs plus etranges. Il est a croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette ame neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa peri enfin etait belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris a pleurer si souvent en songeant a elle? l'aurait-il +appelee avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il reste si tard le +soir a l'attendre dans les pres humides de rosee? se serait-il eveille +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +feconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +reserve a ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de pretexte et de contenance; grace a ce talisman, le jeune +poete traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'etre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystere, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lievres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tete, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquietudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appreciable a l'esprit sinon a la vue du solitaire Andre, sa +tristesse augmentait; mais l'esperance se developpait avec le desir; et +le jeune homme, jusque-la morose et nonchalant, commencait a sentir la +plenitude de la vie. Son pere tirait bon augure de l'activite des jambes +du chasseur, mais il ne prevoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer Andre en hirondelle si la voix d'une femme l'eut appele d'un +bout de la terre a l'autre. + +Andre etait donc devenu un marcheur intrepide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculee, pas de lande +assez deserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des metairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'etre moins trouble dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues a travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eut songe a reprendre le chemin du logis. + +Il y avait a trois lieues du chateau de Morand une gorge inhabitee ou +la riviere coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'etait guere frequente que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes etaient severement gardees contre +les braconniers et les pecheurs; Andre seul, en qualite de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer a +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de pretexte et de contenance.] + +C'est la qu'il avait fait ses plus cheres lectures et ses plus doux +reves. Il y avait evoque les ombres de ses heroines de roman. Les +chastes creations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +etaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs delicieux +qu'interrompait parfois le gemissement douloureux et colere de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs eloignes des vierges hebraiques +de Byron repondaient a ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pale Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement a +l'ecart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces melodies. Andre, pale et tremblant, +les voyait passer, fantasques, mechantes et belles, ecrasant sans pitie +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement a la figure du jeune reveur. +Andre s'eveillait de sa vision triste et decourage. Il se reprochait de +les avoir trouvees belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semee de fleurs et de debris. Il evoquait alors ses divins +fantomes, ses types cheris de sentiment et de purete. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforcait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mysterieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'etait +son amante inconnue, c'etait son bonheur futur; mais toutes les realites +differaient tellement de sa beaute ideale, qu'il desesperait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait a pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incoherentes. Son pere le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le medecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Ou es-tu? es-tu nee seulement? ne suis-je pas +venu trop tot ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesees des qu'il se fut +bien assure que son fils n'avait pas attrape de coup de soleil dans la +journee. + +Un soir que le jeune homme s'etait attarde dans les Pres-Girault, +c'etait le nom de sa chere retraite, il lui sembla voir passer a quelque +distance une forme reelle; autant qu'il put la distinguer, c'etait une +taille deliee avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait legerement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derriere un massif de trembles. Andre s'etait +arrete stupefait, et son coeur battait si fort qu'il lui eut ete +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouve la +force, il s'apercut que la riviere, qui coulait a fleur de terre et +formait cent detours dans la prairie, le separait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-memes avec des branches +entrelacees et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre etait devenue si epaisse qu'il etait impossible de +voir a dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout emu, s'asseoir +devant le souper de son pere; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Pres-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'etre devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fut apparue comme une chose reelle. + +[Illustration: La maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee +que les autres....] + +Le jour suivant, a force d'explorer les bords de la riviere, il trouva +un petit gant de fil blanc tres fin, tricote a l'aiguille avec des +points a jour tres artistement travailles, et qui semblait avoir servi a +arracher des herbes, car il etait tache de vert. + +Andre le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, epris d'une +pantoufle, n'etait pas un reveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'etaient passes sans qu'il trouvat aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espere plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit a lire un +sonnet de Petrarque. + +Tout a coup une petite voix fraiche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout apres, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +Andre tressaillit, et, se penchant, il vit a vingt pas de lui une jeune +fille habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et +un mince chapeau de paille. Elle etait debout et semblait absorbee dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait a la +main. Andre eut l'idee de s'elancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son cote, et il se sentit tellement intimide qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout aupres de lui sans s'apercevoir +de sa presence, et se mit a chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant pres d'un quart d'heure, tantot s'eloignant, tantot +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la riviere, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empecher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges a plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en oter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraicheur, et, apres avoir rattache son +petit chapeau, elle se mit a courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. Andre n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir ete +apercu et de l'avoir mise en fuite. Il espera qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pres-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, a chaque fleur que le froid +moissonna, Andre perdit l'esperance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinee romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre a faire trembler, et son pere, qui jusque-la avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa melancolie pour l'engager a courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +Andre eprouvait desormais une grande repugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses reveries et de ses promenades +solitaires; neanmoins il chercha son inconnue dans les fetes et dans les +reunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblerent si inferieures a son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouve, il aurait pris toute cette aventure pour un reve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +a toutes les seductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son ideale, mais elle l'avait fascine. C'etait la premiere, et +par consequent la seule dans son imagination. Il s'obstina a croire que +sa destinee etait d'aimer celle-la, que Dieu la lui avait montree pour +qu'il en gardat l'empreinte dans son ame et lui restat fidele jusqu'au +jour ou elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-memes les ministres de la fatalite. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'elite de +_la societe_ se rassembler dans un salon de bourgeoises precieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette decouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appreciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premieres +amours de reveries romanesques, Andre ne put jamais se decider a parler +a qui que ce fut de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardee. Il aurait cru trahir une revelation divine, s'il +eut confie son bonheur et son angoisse a des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblat, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moques de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau etait fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait ete le camarade d'Andre, autant qu'on pouvait etre le +camarade de cet enfant debile et taciturne. Joseph etait precisement +tout l'oppose: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine elevation de caractere et une grande +loyaute naturelle. Ces bons cotes etaient d'autant plus sensibles que +l'education n'avait guere rien fait pour les developper. Le manque +d'instruction solide percait dans la rudesse de ses gouts. Etranger a +toutes les delicatesses d'idees qui caracterisaient le jeune marquis, il +y suppleait par une conversation enjouee. Sa bonne et franche gaiete lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il etait la +seule personne au monde qui put faire rire le melancolique Andre. + +Depuis deux ou trois ans il etait etabli dans la ville de L.... avec +sa famille, et frequentait peu le chateau de Morand; mais le marquis, +effraye de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitie et sa bonne humeur. Joseph +aimait Andre comme un ecolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protege contre ses camarades. Il ne comprenait rien a ses +ennuis; mais il avait assez de delicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gate, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas a le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas reellement a plaindre, et ne s'occupait qu'a l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andre ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confie +par son pere a ce gouverneur de nouvelle espece, il se laissa conduire +partout ou le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commenca par decreter que, vivant seul, Andre ne pouvait etre +amoureux. Andre garda le silence. Joseph reprit en decidant qu'il +fallait qu'Andre devint amoureux. Andre sourit d'un air melancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eut le sens commun; que ces precieuses etaient +propres a donner le spleen plutot qu'a l'oter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espece de femmes aimables, a savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit a les connaitre et a les apprecier, ce a quoi +Andre se resigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie ou +la beaute semble s'etre exclusivement logee dans la classe des jeunes +ouvrieres. Quiconque a passe vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvees d'oisillons espiegles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les pres avec plus de +fleurettes brillantes et legeres. La ville de L.... s'enorgueillit a bon +droit de l'eclat de ses filles, et de plus de vingt lieues a la ronde +les galants de tous les etages viennent risquer leur esprit et leurs +pretentions dans ces bals d'artisans ou, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commeres etalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit a faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guere expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les mechants et les mechantes vont s'etonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui reussissent a vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en etonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilegiee est pour la grisette un theatre de gloire +qu'elle doit preferer a tout autre sejour; ils savent en outre que la +jeunesse et la sante s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-etre en France la +beaute n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privileges ne degenerent moins en abus. +L'independance et la sincerite dominent comme une loi generale dans les +divers caracteres de ces jeunes filles. Fieres de leur beaute, elles +exercent une puissance reelle dans leur Yvetot, et cette espece de ligue +contre l'influence feminine des autres classes etablit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procedes. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +garde pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barriere que ce secret ne franchit pas aisement. La ou cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut egayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'etre livree au +dedaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville ou une seule classe de +femmes merite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane etre farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de severite serait presque +ridicule dans un pays ou la galanterie n'a pas encore mis a la porte +toute naivete de sentiment, et ou l'on voit plus d'une amourette +s'elever jusqu'a la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agreer les soins d'un homme libre et ne pas desesperer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut esperer de mieux reussir avec un second adorateur, et meme avec +un troisieme, si sa beaute ne s'est pas trop fletrie dans l'attente +illimitee du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austeres qui se rencontrent la comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrieres de L... sont generalement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envie de ses concurrents. +On peut comparer cette espece de mariage expectatif au sigisbeisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidelite ou entache de ridicule. + +Il faut dire a la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beaute; leur orgueil equivaut a une vertu; jamais +la cupidite ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'independance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre a aucune +precaution. Aussi les hommes maries ne reussissent jamais aupres +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme feminin. Elles sont aimantes et coleres, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dedaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +desinteressees, genereuses et franches. Leur exterieur repond assez a ce +caractere: elles sont generalement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient a tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont tres-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas melodieux. +Mais leurs yeux ont une beaute particuliere et une expression de +hardiesse et de bonte qui ne trompe pas. + +Tel etait le monde ou Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andre, +en lui declarant que le bonheur supreme etait la et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivre du premier bal ou il +mettrait les pieds. Andre se laissa donc conduire et se conduisit +lui-meme assez bien durant toute la soiree. Il dansa tres-assidument, ne +fit manquer aucune figure, depensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; meme il se montra homme de talent et de +_bonne societe_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui etait ivre, et en jouant tres-proprement +un quadrille de contredanse tirees de la _Muette de Portici_. + +Malgre ces excellentes actions, Andre ne prit pas beaucoup dans la +societe artisane. On le trouva _fier_, c'est-a-dire silencieux et froid; +lui-meme ne s'amusa guere et ne fut pas aussi enchante qu'on le lui +avait predit. La beaute de ces grisettes n'etait nullement celle qui +plaisait a son imagination. Il etait difficile, mais ce n'etait pas sa +faute; il avait dans la tete l'ineffacable souvenir d'un teint pale, de +deux grands yeux melancoliques, d'une voix douce, et voulait a toute +force trouver de la poesie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gates lui deplut. +D'ailleurs il n'etait pas aise d'en approcher; la moins belle etait +surveillee par plus d'un aspirant jaloux, et Andre ne se sentait pas la +moindre vocation pour le role de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +esperer de supplanter qui que ce fut, il etait trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un enorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il a Andre le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement a la sortie, on jette son devolu sur une fille mal +gardee, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitie; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupres +d'elle dans l'obscurite, elle se presse contre vous d'un petit air +effraye, sous pretexte qu'elle a grand'peur des chiens enrages; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en elevant la voix de maniere +a reveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'etre pas belliqueux, +vous pouvez meme aller jusqu'a l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crane. Surtout evitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe a +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agreable de temps en temps, en procedant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pale; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pale, parlez d'une personne +un peu trop enluminee, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premiere societe les +beautes que vous voulez denigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Des qu'elle +aura consenti, redoublez de civilite et embrassez-la le chapeau a la +main; aussitot apres saluez jusqu'a terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chale sur les epaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce metier-la cinq ou six +jours de suite; apres quoi vous pouvez tout esperer. + +--Et cela suffit pour etre prefere a un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive a +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumes a charger des boeufs sur +leurs epaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours a la +main un baton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mat de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoue qui ont la voix flutee et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de dechirer leurs habits de drap fin. Ceux-la, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinee en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +Andre secoua la tete. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours diner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +Andre se rendit donc a cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mere fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrieres dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que devider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne a l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir a poules, jusqu'a ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tache, je les fais danser dans la cour au son +de la flute, sur six pieds carres de sable, a l'ombre de deux acacias. +C'est une scene champetre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transforme en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-meme au milieu de mes +nymphes. Ah ca! tu sais l'usage du pays? Les ouvrieres en journee +mangent a la meme table que nous. Ne va pas faire le dedaigneux; songe +que cela se fait dans tout le departement, dans les grands chateaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, repondit Andre; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas a detruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-la, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrieres de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger a l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre a fusil qui les degouteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est different: les bouches sont fraiches et les dents blanches. Que la +beaute soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'interieur de la famille Marteau etait patriarcal. La grand'mere, +matrone pleine de vertus et d'obesite, etait assise pres de la cheminee +et tricotait un bas gris. C'etait une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps placait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pincaient le nez. La mere etait une menagere seche et discrete, active, +silencieuse, absolue, sujette a la migraine, et partant chagrine. +Elle etait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-meme la besogne aux ouvrieres: mais, malgre son caractere +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extreme politesse, et +souffrait, non sans une secrete mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis a de longues discussions de leur part. + +Aupres de la fenetre ouverte, les quatre ouvrieres et les trois filles +de la maison, pressees comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancee elle-meme brodait le coin d'un mouchoir. La +maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confies aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans a elles trois; elles etaient fraiches, +rieuses et degourdies a l'avenant. Les tetes blondes des enfants de la +maison, penchees d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun interet a la conversation, se melaient aux visages animes des +grisettes, a leurs bonnets blancs poses sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naif tout a fait +digne des pinceaux de l'ecole flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturiere en chef, surpassait toutes ses +ouvrieres en caquet et en beaute. Du haut de sa chaise a escabeau, comme +du haut d'un trone, elle les animait et les contenait tour a tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette etait comptee +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tot a son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire a +son apogee. Aucune robe d'alepine ne dessinait avec une nettete plus +orgueilleuse l'etroit corsage et les riches contours d'une taille +imperiale; aucun bonnet de tulle n'etalait ses coquilles demesurees et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un echafaudage plus +splendide de cheveux crepes. + +A l'arrivee des deux jeunes gens, le babil cessa tout a coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant ecourte sans +ceremonie les dernieres modulations d'une ritournelle ou l'organiste +s'oublie. Mais apres quelques instants de silence pendant lesquels Andre +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'areopage feminin, une voix flutee se hasarda a placer son +mot, puis une autre, puis deux a la fois, puis toutes, et jamais voliere +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mela a la +conversation, et voyant Andre mal a l'aise entre les deux matrones, il +l'attira aupres du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitie familier, moitie humble +(note qu'il etait important de toucher juste avec la belle couturiere, +et dont Joseph avait tres-bien etudie l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous presenter un de mes meilleurs amis, M. Andre de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garcon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourne +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous etes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup a mademoiselle Henriette, car une rougeur +naive lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +echange d'oeillades et de facetieux propos, Andre remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, a la derobee, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la degagee Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Apres avoir beaucoup rougi, beaucoup refuse, +beaucoup hesite, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur Andre m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empeche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher Andre, s'ecria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparat l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarque: Andre a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ca ne l'amuse pas du +tout. + +Andre, choque de cette hardiesse indiscrete, fut bien pres de repondre: +En verite, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, Andre; mademoiselle Henriette t'a regarde; +que dis-je? elle t'a contemple, elle s'est beaucoup occupee de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +debut. Mais voyez-vous, mes cheres petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites a mon ami un reproche qu'il ne merite +pas; vous l'accusez d'etre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'ecrierent a la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frenetique! + +--Frenetique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! repondit Joseph, cela veut dire tres-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis a pied des droits reunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'ecrierent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronca le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mere sourit, et Henriette retablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle a ses +ouvrieres, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andre est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, repondit Joseph; chut! +ecoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'ecrierent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appetit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le mechant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention a nous. Quand +une ouvriere va raccommoder le linge du chateau de Morand, le pere et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger a la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait diner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrement, personne a qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derriere un metayer! ce n +est pas un si beau voyage a faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-la! eh bien! il vient chercher lui-meme ses +ouvrieres a la ville, et il les emmene dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-a-dire que mon ami Andre, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idees. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maitre chez soi: libre a eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre a nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andre +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrieres; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut gouter assez cette fadeur; mais, fidele a son role de +princesse, elle s'en defendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-la, reprit-elle; nous sommes +trop mal elevees pour plaire a des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Genevieve pour causer avec vous; mais c'est celle-la qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, a cette +precieuse-la! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal a propos. + +--Mal a propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevieve n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevieve, reprit Joseph; une +begueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevieve, demanda Andre; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, repondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonca, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voila madame une telle,_ une des dames les plus elegantes de la ville. + +"Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +begueulisme." + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activite +de leur aiguille fut ralentie par la curiosite avec laquelle elles +examinerent a la derobee la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son cote, madame +Privat, c'etait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'interet, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquee d'une maniere aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononce des mots +inouis: elle avait ose dire que la manchette etait de mauvais gout, +et que les doubles ganses du bracelet n'etaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et palissait tour a tour; elle s'appretait a une +reponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant legerement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait ose +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait a +son depit augmenterent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Apres que la dame eut parle assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces etait achete. + +--Il est commande, dit madame Marteau, Genevieve y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Genevieve a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mere, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables a la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modeles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifference, on pretend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du gout. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +legerement du talent de Genevieve. + +--Oh! du gout! du gout! reprit la vieille, c'est ravissant le gout +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait a Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit a sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariee, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coute bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle a faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-etre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop paye; il n'y a guere de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marche on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journee chez du _monde honnete_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lesinent miserablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mere, qui, placee assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +a regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mere, repondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mere, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les menages +de L.... Initiees durant des semaines entieres a tous les petits secrets +des maisons ou elles travaillent, elles n'ont guere d'autre occupation, +apres le bal et les fleurettes des garcons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et meme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commerage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain a leur tour leur interieur fera les frais de la chronique dans +une troisieme maison. La medisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haissent le plus toutes sortes de menagements et +d'egards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'etait pas de moyen humain, d'empecher une grisette de +parler, elle prit le parti d'eviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrieres firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent debitees sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevieve dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchande une +couronne de roses qu'elle s'etait ensuite donne les gants d'avoir fait +venir de Paris et payee fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Genevieve, declara que c'etait bien fait, et +il prit plaisir a lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'ecria Henriette avec colere, ne dites pas de mal +de celle-la; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ a +Genevieve: une fille qui vit toute seule enfermee chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-etre +pas donne le bras a un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me mefie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journee, et qui sont tout pleins de mots latins ou je ne +comprends rien, et ou vous ne comprendriez peut-etre rien vous-meme? + +--Comment! dit Andre, mademoiselle Genevieve lit des livres latins? + +--Elle etudie des traites de botanique, repondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son etat. + +--C'est donc une personne tout a fait distinguee? reprit Andre. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout a +l'heure, c'est une grisette comme celle-la qu'il faudrait pour diner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous etes, monsieur Andre, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierte: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-meme? interrompit Joseph; de quel droit +s'eleve-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la premiere venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et a la promenade avec vous? + +--C'est son caractere; elle aime mieux etudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagne une petite somme. +Elle nous donne des gateaux et du the; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flute. Il faut voir comme elle nous recoit bien! quelle proprete chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidee par ses +amants, celle-la! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sur +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'a +eux! + +--A quoi tout cela la menera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait epouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant a +vous, mes beaux messieurs, vous n'epousez guere, et Genevieve est trop +fiere pour etre votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en verite! dit Henriette, en haussant les +epaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les pres et trouver une fleur qui lui +plait! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En verite! s'ecria Andre vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontree un jour.... Il se tut tout a coup, et sortit un instant +apres, pour cacher l'emotion et la joie qu'il eprouvait de retrouver la +trace de sa belle reveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garcon-la? dit Joseph aux ouvrieres, lorsque Andre eut +quitte la chambre: il est fou. + +--Il est _tout etrange_, en effet, repondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son veritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'etre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez a +le guerir de cet ennui-la. + +--Oh! nous ne nous en melons pas! s'ecrierent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur Andre, qui passait a la fenetre. + +--Je parle serieusement, chere Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturiere un instant avant le diner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez a consoler mon ami Andre. + +--Plaisantez-vous? repondit-elle d'un air dedaigneux; adressez-vous a un +medecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous a ces +amoureux-la; des qu'ils ont secoue leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitie de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andre +deviendrait amoureux s'il voyait Genevieve; c'est tout a fait la beaute +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille a la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie des aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher apres diner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon Andre commencera tout de suite a soupirer. + +--Ah ca! est-ce que vous etes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idees? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevieve pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnete? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'ame pure comme moi, trouvez-vous +malhonnete que mon ami Andre fasse la cour a votre amie Genevieve? Je +reponds de lui; est-ce que vous ne repondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en reponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air tres-serieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand meme +Andre, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scelerat +d'ici a une heure, la vertu de mademoiselle Genevieve serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'Andre et du grand air froid de +Genevieve. Ne voila-t-il pas une intrigue qui les menera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drole avec +ses reverences; et quant a Genevieve, elle n'a pas a craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine a la decider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'ecoutons guere +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'etouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le diner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plait? + +--Que vous irez chercher Genevieve apres diner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire a Joseph Marteau, dont elle +aurait ete bien aise de rendre serieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevieve, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la superiorite de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais interieurement elle n'approuvait pas trop la rigidite excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitie pour elle la portait a lui conseiller sans cesse +d'ecouter quelque galant. + +Elle fut forcee de dissimuler avec Genevieve pour la decider a venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrieres d'Henriette. + +Pour aider a ce mensonge, Joseph, sans rien dire a Andre, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Genevieve et Henriette arrivees. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui etait situe derriere la +maison. Genevieve donnait le bras a la grand'mere, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +"Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hemerocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardees, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!" + +Genevieve ne s'apercevait pas de la presence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derriere elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevieve s'arreta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait reflechir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-la? + +--Je les aime trop, repondit Genevieve d'un petit ton precieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esperer de rendre +cette blancheur-la et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-la? qui l'a mis dans cette +fleur? ou en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chere dame! + +En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hemerocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbee par la delicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'Andre put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensees, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Genevieve ne ressemblait en rien a ses compagnes: elle etait petite +et plutot jolie que belle; elle avait une taille tres-mince et +tres-gracieuse, quoiqu'elle se tint droite a ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle etait tres-blanche, peu coloree, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquee qui fut sortie de +son atelier. Ses traits etaient delicats et reguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tres-distinguee, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'etait pas non plus la meme que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait etudie son art a Paris. Aussi ses compagnes toleraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et meme de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgre toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasarde de reduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grace +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eut ete ecrasee +par une semblable aureole, et elle avait adopte le petit bonnet parisien +a ruche courte et serree, dont la blancheur semblait avoir ete mise au +defi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout a fait ignoree dans le pays; elle tricotait +elle-meme avec du fil extremement fin ses gants et ses bas a jour. Andre +reconnut a ses mains des gants pareils a celui qu'il possedait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'etroits souliers de prunelle a cothurnes rigidement serres; la robe, +au lieu d'etre collante comme celle de ses compagnes, etait ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eut ete jalouse, et a travers la percale fine et blanche on devinait des +epaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle apercut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Genevieve, lui dit-il, j'ai bien pense a vous hier a +la chasse; imaginez qu'il y a aupres de l'etang du _Chateau-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeciere. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en verite! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachees de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guepes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +a m'en tenir les cotes en les regardant. + +--Voila une plante fort singuliere, dit Genevieve en souriant. + +--Je crois, dit timidement Andre, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelees par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-la? dit Genevieve; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines betes? + +--Ce sont des plantes veneneuses, repondit Andre, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgre leur beaute; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouve quelque chose de mechant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drole ce que tu dis la, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empecher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, repondit Andre, +il faut courir un certain danger: l'etang de Chateau-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Ou prenez-vous ce Chateau-Fondu? demanda Henriette. + +--Aupres du chateau de Morand, repondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachee par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andre. + +[Illustration: En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas ou l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espece de gazon +mou ou vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +ou vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tres-souvent jusque +par-dessus la tete. + +--La tradition du pays, reprit Andre, est qu'autrefois il y avait un +chateau a la place de cet etang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au chatelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chateau dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit a la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a garde le nom de Chateau-Fondu. + +--Voila un conte comme je les aime, dit Genevieve. + +--Ce qui accredite celui-la reprit Andre, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer ca et la des amas de terres +ou de pierres verdatres que l'on prend pour des creneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitue a barboter dans les marais pour courir apres les becassines, a +une peur effroyable du Chateau-Fondu; il semble qu'il y ait la je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutot que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout a fait merveilleux, dit Genevieve. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit Andre, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Genevieve dans les pres. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevieve? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval a la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'ecrierent Henriette et ses ouvrieres! menez-nous au +Chateau-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'ecrierent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous etes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Genevieve? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voila tes scrupules, Genevieve, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chere. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevieve, sont sous la garde de +leur frere. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, etablie, maitresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe ou, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-meme d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Genevieve, toi qui pourrais etre si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la decider. + +--Oh! oui! oui! Genevieve, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'ainee des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Genevieve en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chere, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant a +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Genevieve toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous etes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'ecria Henriette; voila comme elle fait +toujours. Elle promet pour se debarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille pretextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau a Genevieve. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous etes obligeante, +vous me remplacerez aupres de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-la sont un peu etourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chateau-Fondu. Vous, +Genevieve, qui etes sage et serieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gre possible. + +--Cela me decide tout a fait, repondit Genevieve. J'irai, ma chere dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'ecrierent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Genevieve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +Andre et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-la dans ma patache: il +faut nous mettre en quete d'une seconde voiture. + +--Mon pere a un char a bancs, qu'il nous pretera volontiers, dit Andre. + +--A la bonne heure, voila qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +equipage. Tres-bien. Maintenant preparons-nous a nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, a cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crierent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flute de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit a jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. Andre mourait d'envie d'inviter +Genevieve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa a Henriette, qui +fut assez fiere d'avoir accapare le seul danseur de la societe. + +Neanmoins, guidee par un regard de Joseph, elle entraina son cavalier +vis-a-vis de Genevieve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Genevieve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'Andre: c etait la premiere fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiete +douce qu'elle n'aurait pas esperee d'elle-meme si elle eut prevu une +heure auparavant qu'elle dut sortir a ce point de ses habitudes. + +"Eh bien! savez-vous une chose? s'ecria Joseph a la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Genevieve passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prevots +qui pussent vous en remontrer." + +Genevieve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention a elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph a voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine a une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voila jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en facher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous etes un _diseur de riens!_ repondit Henriette, gonflee d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois Andre osa inviter Genevieve, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; a chaque instant la parole expirait sur ses +levres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tete. Lorsqu'il avait a faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-a-vis aller tout seul; puis tout a coup +il s'elancait pour reparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands eclats de rire des jeunes +filles. Genevieve seule ne se moquait pas de lui; elle etait silencieuse +et reservee. Cependant elle regardait Andre avec assez de bienveillance; +car il avait bien parle sur la botanique, et cela devait abreger de +beaucoup les timides preliminaires de leur connaissance. Mais si Andre +avait ose se meler a la conversation et s'adresser a elle d'une maniere +generale, il n'en etait plus de meme lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidite diminuait d'autant +celle de Genevieve; car elle etait fiere et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser a ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fut sentie a l'aise comme dans son element. + +Il y a des natures choisies qui se developpent d'elles-memes, et dans +toutes ces positions ou il plait au hasard de les faire naitre. La +noblesse du coeur est, comme la vivacite d'esprit, une flamme que +rien ne peut etouffer, et qui tend sans cesse a s'elever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonte eternelle dont elle emane. +Quels que soient les elements contraires qui combattent ces destinees +elues, elles se font jour, elles arrivent sans effort a prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diademe invisible qui les +appelle a dominer naturellement les essences inferieures; on ne souffre +pas de leur superiorite, parce qu'elle s'ignore elle-meme; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle etait Genevieve, creature plus +fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait sa +vie. + +On dit que la poesie se meurt: la poesie ne peut pas mourir. N'eut-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siecles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vesuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaiques realites. En depit de ses +temples renverses et des faux dieux adores sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilee +des hauteurs sociales, repudiee par la richesse, bannie des theatres, +des eglises et des academies, elle se refugiera dans la vie bourgeoise, +elle se melera aux plus naifs details de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer a +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et deja +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces ames +aimantes qui la possedent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolees qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; etincelles +divines qui retournent a je ne sais quel astre mysterieux, peut-etre +a l'antique Phebus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinite douce et bienfaisante d'une autre generation, et si elle +ne succedera pas au doute et au desespoir dont notre siecle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catechisme +religieux, le degout et la tristesse ne seront pas fletris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront recompenses +comme des vertus? + +La poesie, revelee a toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-etre sont plus ou moins capables d'acquerir, et +qui rendrait toutes les existences plus etendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une evidence eclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles regions, s'est chargee de l'education de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallees, et +les idees poetiques peuvent s'ajuster a la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poesie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-la la poursuit au galop de son cheval a travers les ravins; un +troisieme l'arrose sur sa fenetre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander ou elle est, ne devrait-on pas demander ou elle n'est pas? +Si ce n'etait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beaute repandue dans la nature +exterieure, et le sentiment departi a toute intelligence ordinaire. Pour +condamner a mort la poesie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'a la derniere des fleurettes dont Genevieve +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi etait poete; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus mediocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achevent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poemes. + +Il faut bien peu de chose pour eveiller ces esprits endormis dans +l'epaisse atmosphere de l'ignorance; et pour les entourer a jamais d'une +lumineuse aureole qui ne les quitte plus. Un livre tombe sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une etude +entreprise dans un dessein prosaique ou par necessite, le moindre hasard +providentiel, suffit a une ame elue pour decouvrir un monde d'idees et +de sentiments. C'est ce qui etait arrive a Genevieve. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite a examiner ses modeles, a les +aimer, a chercher dans l'etude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu a peu elle s'etait identifiee avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle devorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas a approfondir +d'autre science que celle a laquelle tous ses instants etaient forcement +consacres; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanime qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait desormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son ame +s'y elancait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la creation. Emportee par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au dela des toits enfumes de sa petite ville, une +nature enchantee qui se resumait sur sa table dans un bouton d'aubepine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les melodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle etait emue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs delicieux comme a l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'etait donc habituee a vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'etait pas, comme on le pretendait, une vertu sauvage et sombre; +elle etait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherche sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-meme suffisait a la +preserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dedain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le degout et l'ennui. Heureuse avec sa +liberte et ses occupations, orpheline, riche par son travail au dela de +ses besoins, elle etait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eut craint de leur paraitre vaine de son petit savoir, et se laissait +egayer par elles; mais elle supportait cette gaiete plutot qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mepris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur etait de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa priere en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenetre. + + + +VI. + +Andre avait un peu trop compte sur ses forces en se chargeant de +demander le char a bancs et le cheval de son pere. Il fit cette penible +reflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiete prit un caractere de plus en plus grave a mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son pere dans un de ses acces de mauvaise humeur des +plus prononces. Le plus beau de ses boeufs de travail etait tombe malade +en rentrant du paturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, repetait d'une voix entrecoupee, en +jetant des regards effares sur son fils: "Des tranchees! des tranchees +epouvantables! + +--Helas! mon pere, etes-vous malade? s'ecria Andre, qui ne comprenait +rien a son angoisse. + +Le marquis haussa les epaules, et, lui tournant le dos, continua a +marcher a grands pas. + +Andre, n'osant renouveler sa question, resta fort trouble a sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pere, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arretant tout a coup, lui dit d'une voix brusque: + +"Quel a ete l'effet de la theriaque?" + +Andre, rassure, et comprenant a demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +"Non, non, j'irai bien moi-meme, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'etes bon a rien, vous." + +Andre attendit pendant une heure le retour de son pere, esperant trouver +un moment plus favorable pour lui presenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitie de la nuit dans l'etable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'etait le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andre se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la sante du malade, et, partant, de +l'humeur de son pere; mais lorsque le malade commenca a se trouver +mieux, le marquis accable de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journee, ne songea plus qu'a se reposer. +Il rencontra Andre sous le peristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumee de son affection: + +"Pourquoi n'etes-vous pas couche, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil." + +C'etait peut-etre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char a bancs; mais Andre avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son pere, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le reduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait etre a ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char a bancs tout etait manque, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son pere au milieu de son sommeil, affronter ce reveil en +sursaut, si facheux chez les hommes replets, s'exposer peut-etre a +un refus? Cette derniere pensee fit fremir Andre. "Ah! plutot mourir +victime de sa colere, s'ecria-t-il, que de manquer a ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour aupres de Genevieve!" + +Des que trois heures sonnerent il se rhabilla, et, prenant sa +desobeissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-meme le +gros cheval au char a bancs et partit sans bruit, grace au fumier dont +la basse-cour etait garnie. Mais le plus difficile n'etait pas fait; +il fallait tourner autour du chateau et passer sous les fenetres du +marquis. Impossible d'eviter ce terrible defile; le chemin etait sec et +le mur du chateau sonore; le char a bancs, rarement graisse, criait a +chaque tour de roue d'une maniere deplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. Andre etait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pere, en +proie a une de ces insomnies auxquelles sont sujets les proprietaires, +etait par hasard a sa fenetre, il pourrait bien ne pas reconnaitre +son char a bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercee! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andre +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le forca de galoper. C'etait une allure inouie pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupconner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque Andre fut a cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derriere lui la route qui commencait a blanchir et qui etait nue +comme la main, il eprouva un bien-etre inexprimable, et permit a son +coursier de moderer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraichir, et +le char a bancs, avec Andre le fouet en main, etait a la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une a +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en preparatifs inutiles. +Enfin, Joseph regla l'ordre de la marche; il pretendit que la volonte de +sa mere etait de confier les demoiselles Marteau a Andre et a Genevieve, +comme aux plus graves de la societe. Quant a lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrieres, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un ecervele, il descendit au triple galop l'horrible +pave de la ville. Ses compagnes firent des cris percants; tous les +habitants mirent la tete a la fenetre, et envierent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +Andre descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. "Quoi! Genevieve! disaient tous les +regards etonnes.--Oui, Genevieve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?" + +Genevieve, sous son voile de gaze blanche, s'apercut aussi de tous ces +commentaires; elle etait trop fiere pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dedaigner et de sourire. + +Peu a peu Andre s'enhardit jusqu'a parler. Mademoiselle Marteau l'ainee +etait une bonne personne, assez laide, mais assez bien elevee, avec +laquelle il aimait a causer. Peu a peu aussi Genevieve se mela a la +conversation, et ils etaient presque tous a l'aise en arrivant au +Chateau-Fondu. Heureusement pour lui, Andre avait etudie avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +a Genevieve. Elle l'ecoutait avec avidite; c'etait la premiere fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingue dans ses manieres et +riche d'une aussi bonne education. Elle ne songea donc pas un instant +a s'eloigner de lui et a s'armer de cette reserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui etait bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec Andre, et qu'il ne s'ecarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinee fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une metairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantee de voir Genevieve aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'apres-midi s'avanca, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admire le Chateau-Fondu et qu'il etait convenable de +chercher un diner et une autre promenade dans les environs. Andre +tremblait en songeant au voisinage du chateau de son pere et a l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble a son angoisse en +s'ecriant: "Eh! parbleu! le chateau de notre ami Andre est a deux pas +d'ici; le pere Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra a merveille. Allons lui demander un dindon roti et du +vin de sa cave. Andre, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs." + +Andre se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arreter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultes, +il se resigna a braver toutes les consequences de sa destinee, et +remonta en voiture avec Genevieve et ses compagnes. + +Cependant, a mesure qu'il approchait des tourelles hereditaires, une +sueur froide se repandait sur tous ses membres. Dans quelle colere il +allait trouver le marquis! car l'enlevement du cheval et du char a +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +epouvantable, et le marquis etait incapable, pour quelque raison humaine +que ce fut, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colere. +Quel accueil pour Genevieve, qu'il eut voulu recevoir a genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'etre traite devant elle +comme un ecolier pris en fraude! Il arreta son cheval a deux portees +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant a quelque distance, il lui +confia son embarras. "Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +a ce point-la? lui qui fait semblant d'etre si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fut-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char a bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi." + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entree triomphale dans la cour du +chateau. Le marquis etait precisement a la porte de l'ecurie. Depuis que +l'evenement terrible etait decouvert, le marquis n'avait pas quitte la +place, il attendait son fils pour le recevoir a sa maniere. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tresor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour a s'epuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'Andre sur le siege de sa voiture, il vit la mine fiere +et decidee de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eut +articule une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'etouffer. "Vive Dieu! s'ecria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues a se decider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la presenter: la voila, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +chateau, et de votre grand jardin, et de vos etables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend a toutes +ces choses-la; et puis voila les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la reverence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragees, il en a toujours +plein ses poches. Ah! ca, cher voisin, vous voyez que j'avais une fiere +envie de venir vous voir; des trois heures du matin j'etais dans la +chambre d'Andre. C'etait une partie arrangee depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous etes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voila encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient a toute force +voir votre propriete. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ca dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. Andre m'a repondu que vous dormiez +encore, que vous etiez fatigue de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous eveillat pour si peu de chose; je n'ai meme voulu +deranger personne; j'ai attele moi-meme le cheval et j'ai emmene votre +fils malgre lui, car c'est un paresseux!... Et, a propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charme. Voila donc comment +j'ai enfin reussi a vous amener a diner toutes ces petites alouettes. +J'etais bien sur que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du departement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites a monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir." + +Le marquis, tout etourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement a chaque periode de Joseph, ne put trouver de pretexte a +son ressentiment. La demande inopinee d'un diner ne le contraria pas +trop. Il etait honorable, et en effet il avait des pretentions a la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras a mademoiselle Marteau, et +l'autre a Genevieve, qu'a sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure societe; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit a la salle a manger, ou, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraichissements. + +Andre, charme de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-meme les honneurs de la maison avec beaucoup de grace. Son pere +le laissa faire, quoiqu'il jetat sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'etait point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possedait; mais il voulait le faire lui-meme et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fut-ce son propre fils, touchat une fleur sans sa +permission. + +Andre conduisit Genevieve a un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son pere. Genevieve prit tant d'interet +a ces fleurs et aux explications d'Andre, qu'elle oublia tout le reste +et s'apercut en rougissant, lorsque la cloche du diner sonna, qu'elle +etait seule avec lui, que le reste de la societe etait bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilite du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +diner: meme au dessert il s'egaya jusqu'a adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Genevieve. Joseph etait un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tete a toute une noce depuis midi jusqu'a trois heures +du matin, et jamais maussade apres boire, point querelleur, point +casseur d'ecuelles, incapable de meconnaitre ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'etre aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fete au petit vin de la cote Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminee, l'oeil brillant et +la machoire lourde. Joseph croyait avoir triomphe de sa colere et +s'applaudissait interieurement de son habilete; mais Andre, qui +connaissait mieux son pere, augurait moins bien de cet etat +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-la. Il l'observait donc avec +inquietude et s'observait lui-meme scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui reveillat les souvenirs confus du +cheval et du char a bancs enleves. + +Le marquis jusque-la ne comprenait pas trop clairement en quelle societe +Joseph et ses soeurs etaient venus le voir. La verite est qu'il n'avait +aucun prejuge, qu'il etait poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eut acquis chez lui une grande violence; car il etait +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +pretention de n'etre pas absolument etranger a l'art de plaire. Mais +autant il aimait a accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'inferiorite de leur rang, autant il +haissait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair a +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilite et de +ses manieres liberales. Il consentait a etre le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliat point qu'il etait marquis et qu'il ne +voulait pas le paraitre. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privileges et leur +affectation de familiarite, etaient donc necessairement des natures +antipathiques a la sienne, et il est tres-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir a sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle a manger etait envahie par ces +usurpateurs feminins, de leur ceder la place et d'aller aux champs. +Ce procede lui avait aliene la consideration des grisettes les plus +huppees, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revetu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et meme le garde champetre, dignitaire plus modeste, encore admis a +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles a l'heure ou le marquis finissait +son souper. Cette preference envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractere insolent et bas, tandis qu'elle etait au contraire le +resultat d'un orgueil tres-bien raisonne. + +Quoique Henriette et ses ouvrieres eussent ete fort bien traitees +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manieres habituelles du marquis envers leurs pareilles. La presence de +mademoiselle Marteau, les manieres douces d'Andre, le maintien grave et +poli de Genevieve leur avaient un peu impose pendant le diner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinee reprenant le +dessus, elles se repandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales debridees, et, sautant sur les plates-bandes, ecrasant sans +pitie les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que melodieux, et de rires qui sonnerent mal a l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa Andre aupres de Genevieve et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son cote pour aller +embrasser mademoiselle Henriette a la faveur d'un jour consacre a +la folie, il longea furtivement le mur ou ses plus beaux espaliers +etendaient leurs grands bras charges de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses peches et de ses raisins. +Henriette s'en apercut, et, decidee a deployer ce grand caractere +d'audace et de fierte dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint a trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'elancerent a la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colere, c'est qu'au +lieu de detacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinement la branche jusqu'a ce qu'elle cedat et leur restat +a la main, toute chargee de fruits verts qu'elles jetaient avec dedain +au milieu des allees apres y avoir enfonce les dents. Moyennant ce +procede aristocratique, au lieu d'une douzaine de peches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouverent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-meme avait courbees en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassees dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chevres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner aupres d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce degat. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit a +l'ecurie, fit sortir son cheval, atteler le char a bancs et conduire +l'un et l'autre a trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protegeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois chales de Bareges etales avec soin sur le +canape. Ces demoiselles avaient depose la leurs atours pour courir +plus a l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'etendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guetres crottees sur le fichu de +crepe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +delicieux, que ces demoiselles eussent fini de devaster son verger. + +Quand elles rentrerent, elles trouverent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en ecrasant les precieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcerent, assez haut pour qu'il +l'entendit, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle a M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pincant le nez pour ne pas eclater de +rire, je trouve la chose singuliere et si drole qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de reveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se reveiller. Enfin il se decida a +quitter le canape et a laisser les grisettes ramasser les debris de leur +toilette; dans quel etat, helas!... Henriette ecumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous pretexte de le mener a son pressoir. Mais sa veritable +vengeance ne tarda pas a eclater. Le soleil etait couche, on parla de +retourner a la ville; la patache de Joseph se trouva prete devant la +porte aussitot qu'il l'eut demandee. "Prends mes soeurs et Genevieve, +dit Joseph a Andre, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char a bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes la et que +ton pere ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultes. Va-t'en vite." + +Andre ne se le fit pas repeter; il offrit la main a ses compagnes de +voyage, prit les renes et disparut. Il etait a cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char a bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glisse quelque monnaie dans la main du garcon d'ecurie en lui +disant d'amener son equipage; mais l'equipage n'arrivait pas, le garcon +d'ecurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller a +l'ecurie: elle etait vide; il chercha le char a bancs sous le hangar: le +hangar etait desert; il appelle, personne ne lui repond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garcon d'ecurie qui semble accourir tout +essouffle et qui lui repond avec toute la sincerite apparente d'un +paysan astucieux: "Helas! mon bon monsieur, il n'y a ni char a bancs +ni cheval; le metayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +chateau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prevoir...? + +--Mille diables! s'ecria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garcon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit etre a present aupres de L... s'il ne l'a point +depasse. + +"Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire a mourir de rire!" Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un evenement qui +devait les transporter de colere. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au depart du metayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garcon d'ecurie se lamenta +d'un air desesperant sur ce facheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +a pied et entreprendre, a l'entree de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches a Joseph sur son insouciance. Celui-ci se resignait de +bonne grace a lui offrir son bras jusqu'a la ville; elle le refusa +d'abord avec depit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allerent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et detestant dans leur ame l'abominable marquis, auteur de leur +desastre, tandis que celui-ci, enferme dans sa chambre et plonge dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, a la mode peut-etre dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur cote, Andre et Genevieve et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de detresse dont Joseph, +a tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laisse tomber son sac, Andre arreta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurite l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononcait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Genevieve decida qu'il fallait retourner en +arriere, parce qu'un accident etait probablement arrive aux voyageurs du +char a bancs. Andre obeit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes pietons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquee par sa colere, elle +s'arreta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +a raconter a sa maniere. Il declara que c'etait un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien merite pour la maniere +dont elles s'etaient comportees dans le verger. + +--C'est une infamie! s'ecria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatiente, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +dementi; mais, si vous etiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. Andre ne peut pas imposer silence a une femme, +dit Genevieve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tachez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitie de la route +en voiture, nous ferons bien le reste a pied, n'est-ce pas, ma chere +Justine? + +La chose fut bientot convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture a Andre et achever la route a pied; mais il +comprit bien vite qu'Andre aimait beaucoup mieux accompagner Genevieve, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +Andre offrit son bras a Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre a Genevieve au bout de quelques minutes; mais a peine +l'eut-elle accepte qu'Andre, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensees du monde, ne trouva plus meme a placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pres d'un +quart d'heure sans aucune cause appreciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premiere, des qu'elle eut +fini de penser a autre chose; car elle etait preoccupee, soit de +la pensee de son trousseau, soit de celle de son fiance. "Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois a regarder les etoiles? + +--Je vous assure, repondit Andre, que je ne pensais pas aux etoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevieve? + +--Moi, je les regardais sans penser a rien, repondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andre; je suis sur, au +contraire, que vous reflechissez beaucoup et a propos de tout. + +--Oh! oui, je reflechis, repondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien reve, je n'en suis pas +plus avancee. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les etoiles, vous pensez a +quelque chose. + +--Je pense quelquefois a Dieu, qui a mis toutes ces lumieres la-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser a Dieu, il arrive que je +continue a les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entieres a ma fenetre sans pouvoir m'en arracher. D'ou cela +vient-il? Sans doute les etoiles font cet effet-la a tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en detacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser a des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous etes savante, vous, Justine; vous etes bien +heureuse! Mais dites-moi donc a quoi les etoiles vous font penser: +j'aurai peut-etre eu les memes idees sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, a quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, aupres desquels le notre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Genevieve s'arreta tout etonnee et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquat davantage. + +Andre s'etait imagine, en voyant le beau front de Genevieve plein +d'intelligence, et en ecoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idee de sa propre +inferiorite l'avait rendu jusque-la timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris a son tour, et chercha dans les grands yeux de +Genevieve la cause de cet etonnement naif. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'etait pas fachee de +deployer son petit savoir, que toutes ces lumieres, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela a Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des reves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur Andre. + +Cette interpellation fit sur Andre un effet singulier. Il venait d'etre +presque choque de l'ignorance de Genevieve; il se sentit tout a coup +comme attendri. Jusque-la son amour avait ete dans sa tete; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevieve a la faible +clarte du ciel etoile: il distinguait a peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une serenite angelique semblait resider sur ce visage +delicat et pale. Andre fut si emu qu'il resta quelques instants sans +pouvoir repondre. Enfin il lui dit d'une voix alteree: "Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'epreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur ou les +ames qui s'entendent peuvent se reunir et s'appartenir mutuellement." + +Genevieve s'arreta encore et le regarda a son tour comme elle avait +regarde Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit Andre, que tout s'acheve ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse etre dans quelqu'une +de ces belles etoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-meme, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas ou Dieu a cache le bonheur qu'il fait esperer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on desire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut desirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent a regler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est tres-bien dit, repondit Andre; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre a la sagesse? Nous voici +trois: repondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je reponds de moi-meme, dit Justine en +riant; comment repondrais-je de vous? Cependant je repondrais de +Genevieve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit Andre, en repondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillite naive. Mais parlez-moi +donc des etoiles, cela m'inquiete davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +Andre, heureux et fier, pour la premiere fois de sa vie, d'avoir quelque +chose a enseigner, se mit a lui expliquer le systeme de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les demonstrations et de les rendre +abordables a l'intelligence de son eleve. Malgre la soumission attentive +et la curiosite confiante de Genevieve, Andre fut frappe du bon sens et +de la nettete de ses idees. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants ou Andre, transporte, lui croyait des facultes extraordinaires, +et d'autres ou il croyait parler a un enfant. Quand ils furent arrives +aux premieres maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Genevieve chez elle. Andre n'osa pas +aller plus loin; il prit conge d'elle, et, se derobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit legerement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il desirait desormais, c'etait de +se trouver seul et de n'etre pas distrait de ses pensees. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientot sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'a ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque Andre se retrouva seul dans son grand verger, il +s'etait passe bien des choses dans sa tete; mais il avait trouve une +solution a sa plus grande incertitude, et il eprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'etait demande bien des fois depuis douze +heures si Genevieve etait un ange du ciel exile sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle etait simplement une grisette plus decente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu reprimer une emotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naivement demande de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce desir d'apprendre, +cette facilite de comprehension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vegetation +une terre riche et fertile, ou la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une ame sympathique, une voix amie pouvait developper cette +noble nature et la reveler a elle-meme. + +Telle fut la conclusion que tira Andre de toutes ces reveries, et il se +sentit transporte d'enthousiasme a l'idee de devenir le Promethee de +cette precieuse argile. Il benit le ciel qui lui avait accorde les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maitre, M. +Forez, qui lui avait ouvert le tresor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allat aussi remercier son pere, qui +avait consenti a faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui etait arrive souvent de maudire l'education, qui, en +lui creant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition reelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon a Dieu d'un tel blaspheme. +Il reconnaissait tous les avantages de l'etude, et se sentait maitre du +feu sacre qui devait embraser l'ame de Genevieve. + +Mais toutes ces fumees de bonheur et de gloire se dissiperent lorsqu'il +songea a la difficulte de revoir prochainement Genevieve et a la +possibilite effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberte de la veille mille romans delicieux en parcourant a pas lents +les allees humides de la rosee du matin; mais, a force de se creer un +bonheur imaginaire, le besoin de realiser ses reves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et a chaque instant semblait +s'elancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aime. Il s'etonna de +ces agitations. Il n'avait pas prevu qu'arrive a ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment ou il aurait retrouve l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'ecoulerait calme, pleine et delicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait a ses reveries et a ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur a savourer le passe qu'a jouir du present. +Maintenant la veille lui semblait s'etre envolee trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profite; il se rappelait cent circonstances +ou il aurait pu dire a propos un mot qui lui eut obtenu la bienveillance +de Genevieve, et il eprouvait un regret mortel de sa timidite. Il +brulait de trouver l'occasion de la reparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +eternellement long, et l'ennui devorait deja sa vie. + +La crainte de se montrer trop empresse et d'effaroucher l'austerite de +Genevieve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgre lui. Mais bientot il etait force de s'avouer +que vivre sans la voir etait impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir a la ville. Il s'assit a l'ecart sur un des bancs +de la promenade, esperant qu'elle passerait peut-etre; mais il vit +defiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Genevieve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais a ces +heures-la. Il roda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il eprouvait une repugnance infinie a laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entree de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrieres. +Genevieve n'etait point avec elles. S'il avait su ou elle demeurait, il +se serait glisse sous sa fenetre: il l'eut peut-etre apercue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eut demande a qui que ce +fut. + +[Illustration: Il faut de la dentelle a monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journee; et, tachant de prendre l'air +le plus indifferent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. "Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'interesse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevieve, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aise. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expedient pour avoir acces dans sa maison, et je n'en ai pas trouve. Il +faudra bien pourtant que nous en venions a bout. Henriette nous aidera." + +L'obligeance indiscrete de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +a rire d'un air sec et force en lui declarant qu'il ne comprenait rien a +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y meler davantage. + +"Ah! tu fais le fier! tu te mefies de moi! dit Joseph un peu pique. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +Andre s'affligea d'avoir offense un ami si devoue; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son desaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en apercut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et deserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans etaient encadres de bois grossierement sculpte. Un toit +en auvent s'etendait a l'entour et ombrageait les etroites fenetres. +"Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenetres, eclairees par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est la que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hesperides." + +Andre, trouble, s'efforca de prendre un air degage et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-la est fort bonne, au contraire, repondit Andre; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, Andre etait le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Ou allait-il? il le savait a peine. Serait-il +recu? il ne l'esperait pas. Il avait a la main un enorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu reunir: c'etait toute sa +recommandation. Il etait tour a tour pale comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait a peine, et a la derniere marche +il fut force de s'asseoir. C'etait deja beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-la sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eut indispose Genevieve contre lui. Il avait passe adroitement le long +de l'arriere-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussee, +sans etre apercu d'aucun des apprentis; au premier etage, il avait evite +un atelier de lingeres dont la porte etait ouverte et d'ou partait le +refrain de plusieurs romances tres-aimees des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, ou peut-il etre, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +Andre cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos a la porte +entr'ouverte, il franchit cet etage comme un eclair et ne s'arreta qu'au +troisieme. La, tout palpitant, se recommandait a Dieu, il s'approcha +de la porte a trois reprises differentes et s'en eloigna aussitot, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas a +toutes jambes. Enfin une quatrieme resolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, pres de s'evanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnerent le temps de se +reconnaitre. Il pensa que Genevieve etait sortie, et il se rejouit +presque d'echapper a la terrible emotion qu'il avait resolu de braver. +Cependant le desir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumes a l'obscurite de +l'escalier, distinguerent un petit carre de papier colle sur la porte. +Il l'examina quelques instants et reussit a lire: + + GENEVIEVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caracteres: _Tournez le bouton, s'il +vous plait_. + +Andre, transporte d'une joie etourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublee de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usee, ou l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jesus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle etait encore ecrit le nom de Genevieve, etait placee au bout de +cette salle. Cette fois Andre sentit toutes ses terreurs se reveiller; +mais, apres tout ce qu'il avait deja ose, il n'etait plus temps de +renoncer lachement a son entreprise: il frappa donc a cette derniere +porte, qui s'ouvrit aussitot, et Genevieve parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras ou Andre crut +distinguer un peu de mecontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout a fait contenance en s'apercevant que Genevieve n'etait pas +seule. Madame Privat etait debout aupres d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andre un regard de surprise +et d'ironie: c'eut ete une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie medisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Genevieve! Genevieve sentit le danger de sa position, et prenant +aussitot une assurance pleine de fierte; "Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonte de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande apres que j'aurai servi madame." + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignite calme qui imposa un instant a la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion etait trop bonne pour y renoncer aisement. Apres avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers Andre, qu'elle deconcerta tout a fait avec son regard curieux +et impertinent. "Vraiment, dit-elle en s'efforcant de prendre un +ton enjoue, c'est la premiere fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevieve? + +--Pardonnez-moi, madame, repondit froidement Genevieve, je recois +tres-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +presents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence etonna tellement Andre, qu'il hesita un instant a +repondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidite naturelle, il +repondit effrontement: "Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +desire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espece auquel +M. Forez, mon ancien precepteur, s'interesse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable." + +Madame Privat se mordit la levre et sortit brusquement. La reponse +d'Andre faisait allusion a une aventure recente de son menage; et, +quoique Andre ne fut pas mechant, il n'avait pu resister au desir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevieve en +souriant, esperant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Genevieve froide et severe. "Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre presence? + +Andre se troubla. "Je merite que vous me receviez mal, repondit-il. J'ai +ete etourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'etait une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, repondit Genevieve, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prevu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariete, repondit Andre; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupiere, et Genevieve, qui s'en apercut, se troubla a son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En meme temps elle le prit et l'examina. Andre s'arreta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Genevieve. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hepatiques, repondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit a odeur de vanille, de la giroflee-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-la se fanent bien vite, dit Genevieve. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle delia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraiche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andre examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevieve. +Cependant il lui echappa une exclamation de blame qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle. + +--O ciel! repondit Andre, des fuxias a calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Helas! vous avez raison, dit Genevieve en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montre l'original; elle s'est +obstinee a trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, etait de la meme teinte. Elle m'a forcee d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosite epouvantable! dit Andre avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si delicate! + +--Il y a des gens de si mauvais gout! reprit Genevieve; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitot toutes ces dames en ont demande; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la verite devant de +pareilles considerations? Je suis bien forcee, pour gagner ma vie, de +ceder a tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-la, je ne les vends pas: ce sont mes etudes et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andre; montrez-moi ces +tresors. + +Genevieve alla ouvrir une armoire reservee, et montra a son jeune pedant +une collection de fleurs admirablement faites. "Voici du veritable +fuxia, dit-elle en lui designant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andre en la prenant avec precaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une legere critique: les fleurs sont trop +regulierement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +facon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq petales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllees sont +sujettes a ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenetre. + +--Vous avez peut-etre raison, dit Genevieve. Moi j'evitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit defaut: toutes +les legumineuses ont dix etamines, mais neuf seulement sont reunies dans +une sorte de gaine; la dixieme est independante des autres, et vous +n'avez pas observe cette particularite. + +--Etes-vous sur de cela? + +--Il y a du genet d'Espagne dans mon bouquet: dechirez-en une fleur. + +--En verite, vous avez raison; mais vous etes bien severe. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup a profiter avec vous. Continuez donc a +m'instruire, je vous en prie. + +Andre examina tous les cartons et trouva peu a critiquer, beaucoup a +louer; mais il ne negligea aucune occasion de relever les fautes legeres +de l'artiste, car il sentit que c'etait le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa presence desirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevieve quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une etude un peu methodique. Certainement, a force de recherches et +d'observations, vous savez une infinite de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette etude m'a appris +des choses tres-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +methode admirable et d'une clarte parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Genevieve. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-meme. + +--Oh! que je le voudrais! dit Genevieve; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus mechants propos. + +--N'etes-vous pas au-dessus de ces pueriles attaques? dit Andre. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous etes +aussi vulnerable que la plus etourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'independance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvee? + +--L'opinion! l'opinion! dit Genevieve en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me proteger; la mechancete +peut me prendre a partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts a se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractere; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous etes penetree de votre propre dignite... + +--Ne dites pas cela, on me reproche deja d'etre trop fiere. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-la... + +--Et lequel donc? dit Genevieve vivement; puis elle s'arreta tout a +coup, et Andre lut sur son visage qu'elle etait fachee d'avoir laisse +echapper cette question, et qu'elle craignait une reponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, repondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blame; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention a ce que je vous ai +dit. Je deraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevieve en s'efforcant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit Andre. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication detaillee a M. Forez et +le prierai de la rediger lui-meme. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me designerez. De cette maniere, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Genevieve fut affligee de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blesse. Sa douceur et sa sensibilite naturelles parlerent plus vite que +sa raison. + +"J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-meme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous." + +Elle s'arreta toute troublee, et Andre se sentit si emu qu'il craignit +de se mettre a pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +precipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Genevieve se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +epouvantee de ce qu'elle eprouvait et n'osant s'interroger elle-meme, +elle se jeta a genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journee, et ne toucha point au +frugal diner qu'elle avait prepare elle-meme comme a l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chale et alla se promener +derriere la ville, dans un lieu solitaire ou elle etait sure de pouvoir +rever en liberte. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une eminence +plantee de nefliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andre +lui avait explique la marche. Peu a peu ses idees prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'Andre lui avait revelees porterent son esprit vers des pensees plus +vagues, mais plus elevees. Lorsqu'elle revint sur elle-meme, elle +s'etonna de trouver a ses agitations de la journee moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait deja l'effet de +ces contemplations ou l'ame semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des regions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premiere fois +un conte de fees. + +Genevieve n'etait point romanesque; elle n'avait jamais desire d'aimer +ou d'etre aimee. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'etait promis de s'y soustraire a la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commencait a pressentir +l'amour d'Andre pour elle. Elle n'eut pas ose se l'expliquer a +elle-meme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinee. Elle en avait ete emue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parle avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Genevieve n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-meme le regret d'avoir commis une imprudence. +"Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laisse emouvoir si vite par les idees et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercie? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma explique des choses bien interessantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon etonnement. +Et puis il m'a apporte un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-meme dans +les pres, et fait une visite dont, grace a madame Privat, toute la ville +jase deja. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'etait par amitie, +il aurait du prevoir a quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'ou vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des mechants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je desire m'elever au-dessus de ma fortune et de mon etat: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Helas! il me semble que oui; mais c'est +peut-etre un conseil de l'orgueil. Deja j'etais prete a sacrifier ma +reputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, defendez-moi de ces idees-la, et +apprenez-moi a me contenter de ce que vous m'avez donne." + +Genevieve rentra plus calme et resolue a ne plus revoir Andre. Elle se +tint parole; car elle recut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours a penser a lui sans trouble et sans +emotion. Une quinzaine s'ecoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du desole jeune homme, qui passait une +partie des nuits a pleurer sous ses fenetres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler Andre, et le hasard peut-etre +voulait faire echouer les resolutions de Genevieve. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Pres-Girault; elle ne savait pas +qu'Andre l'y avait vue un certain jour qui avait marque dans sa vie +comme une solennite et qui avait decide de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouve la un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitot des pas firent crier le sable +derriere elle. Elle se retourna et vit Andre. + +Un cri lui echappa, un cri imprudent qui l'eut perdue si Andre eut ete +un homme plus habile. Mais le bon et credule enfant n'y vit rien que +de desobligeant, et lui dit d'un air abattu: "Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma presence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de deranger votre promenade." + +La paleur d'Andre, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de resignation, produisirent un effet magnetique sur +Genevieve, "Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me derangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'interessent beaucoup, et tous les jours..." Genevieve se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +Andre, un peu rassure, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les eluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis etendu sur l'eau. "C'est, repondit Andre, le +becabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pele-mele avec lui." En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'a mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevieve avait regardee; +il s'y fut mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille seche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y resister. Au bout d'un quart d'heure ils +etaient assis tous deux sur le gazon. Andre jonchait le tablier de +Genevieve de fleurs effeuillees dont il lui demontrait l'organisation. +Elle l'ecoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +melancoliques. Andre etait parfois comme fascine et perdait tout a fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevieve, toujours +avide de s'elancer dans les regions inconnues, le questionnait avec +vivacite. Andre voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +difference des climats, l'influence de l'atmosphere sur la vegetation, +les diverses regions ou les vegetaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glaces du Nord jusqu'au bananier des Indes brulantes. Mais ce +cours de geographie botanique effrayait l'imagination de Genevieve. + +--Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle a plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idee? lui dit Andre; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la geographie et la botanique en meme +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevieve; et puis elle songea a +ses resolutions, hesita, voulut se retracter et ceda encore, moitie au +chagrin d'Andre, moitie a l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mysterieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livre un rude combat a sa +conscience; mais cette fois la lecon fut si interessante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'ou les eaux s'epanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres echancrees, entassees, disjointes, +rattachees par des isthmes, separees par des detroits; ces grands lacs, +ces forets incultes, ces terres nouvelles apercues par des voyageurs, +perdues pendant des siecles et soudainement retrouvees, toute cette +magie de l'immensite jeta Genevieve dans une autre existence. Elle +revint aux Pres-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commencait a baisser quand elle songeait a s'arracher a l'attrait de +l'etude. Andre goutait un bonheur ineffable a realiser son reve et a +verser dans cette ame intelligente les tresors que la sienne avait +receles jusque-la sans en connaitre le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultes de Genevieve. Il etait fier de l'elever +jusqu'a lui et d'etre a la fois le createur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinees etaient delicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantot ils causaient, assis sous les saules de la riviere; +tantot ils se promenaient le long des sentiers bordes d'aubepines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'eveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlace l'un a l'autre. Quand +la matinee etait un peu avancee, Andre tirait de sa gibeciere un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de creme +dans quelque chaumiere des environs, et il dejeunait sur l'herbe avec +Genevieve. Cette vie pastorale etablit promptement entre eux une +intimite fraternelle, et leurs plus beaux jours s'ecoulerent sans que le +mot d'amour fut prononce entre eux et sans que Genevieve songeat que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitie. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-la, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'ecoula sans que Genevieve put hasarder sa mince chaussure +dans les pres humides. Andre n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Genevieve l'arreta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en meme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise aupres d'elle et reprit les lecons +du Pre-Girault. Le jeune professeur, a mesure qu'il se voyait compris, +se livrait a son exaltation naturelle et devenait eloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son ecoliere. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +a demi faite pour suivre de l'oeil les demonstrations que son maitre +tracait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la decoupure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'interet qu'elle mettait a ecouter les autres lecons +l'emportant de beaucoup sur celui-la, elle negligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle etait lancee sur une mer +enchantee et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le developpement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entierement son caractere et devant +laquelle sa prudence timide s'etait envolee, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumiere de la raison. Cependant elle devait etre +bientot forcee de voir les ecueils au milieu desquels elle s'etait +engagee. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentres chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance a venir diner sur l'herbe, a +une metairie qui lui avait servi de dot, et qui etait situee aupres de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; neanmoins Genevieve y fut invitee. Ce +n'etait pas la premiere fois que ses manieres distinguees et sa conduite +irreprochable lui valaient cette preference. Deja plusieurs familles +honorables l'avaient appelee a leurs reunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, a titre d'ouvriere en journee, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la severe etiquette derriere +laquelle se retranche la societe bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcees de sa vie ordinaire, s'etait depuis +longtemps effacee devant le merite inconteste de la jeune fleuriste: +elle n'etait regardee precisement ni comme une demoiselle ni comme une +ouvriere, le nom intact et pur de Genevieve repondait a toute objection +a cet egard. Genevieve n'appartenait a aucune classe et avait acces dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante ou jamais aucune fille de condition n'avait ose +aspirer, Genevieve l'avait perdue a son insu; elle etait devenue +savante, mais elle ignorait encore a quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, etrangere aux caquets de la +ville, lui fit le meme accueil qu'a l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laisserent un grand espace entre elles et la place ou +Genevieve s'etait assise. Elle ne s'en apercut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer aupres d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espece de mepris qu'elles affectaient de +lui temoigner. Genevieve etait d'une nature si peu violente qu'elle +n'eprouva d'abord que de l'etonnement; aucun sentiment d'indignation ni +meme de douleur ne s'eveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demanderent leurs bonnes et se retirerent; +les autres se diviserent par groupes et se disperserent dans le jardin, +en evitant avec soin d'approcher de la reprouvee. En vain Justine +s'efforca d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant pres d'elle dans une attitude si altiere et avec un silence si +glacial que Genevieve comprit son arret. Pour eviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-meme et se retira +sous pretexte d'un travail qu'elle avait a terminer. A peine etait-elle +seule et commencait-elle a reflechir a sa situation, qu'elle entendit +frapper a sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +compose et une espece de toilette qui annoncait une intention +ceremonieuse et solennelle dans sa visite. Genevieve etait fort pale, et +meme l'emotion qu'elle venait d'eprouver lui causait des suffocations: +elle fut tres-contrariee de ne pouvoir etre seule, et, de son cote, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette etait +resolue a ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apres l'avoir +embrassee avec une affectation de tendresse inusitee, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Genevieve, a qui la fierte donna la force de +sourire. + +--Te voila revenue? reprit Henriette du meme ton de condoleance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus begueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Genevieve; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensee. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mechante que son +amitie pour Genevieve ne put lui faire reprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passe; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a ete fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as ete au-devant +de leur mechancete avec bien de la complaisance. Voila ce que c'est, +Genevieve, de vouloir sortir de son etat! Si tu n'avais jamais frequente +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrive. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais ete insultee; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-la en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Genevieve se sentit si offensee de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses levres devinrent +aussi pales que ses joues. + +--Il ne faut pas te desoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincerite de son indiscrete amitie; le mal n'est pas sans +remede; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chere, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Genevieve en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevieve, tu apprendras a connaitre +tes vraies amies; tu as trop compte sur les demoiselles a grande +education. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sure. On +n'apprend pas a avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir etudie pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Genevieve! elles ont donc ete bien insolentes, ces +begueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien a raconter; on ne m'a rien dit de desobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Genevieve, ou tu ne te doutes guere du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dechire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchante de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps ou on disait: _Genevieve +premiere et derniere. Genevieve sans reproche. Genevieve sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais deja! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevieve +par-ci, Genevieve par-la! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu etais montee si haut! A present on ne te laisse pas +descendre a moitie; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-etre aussi sage que par le passe; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison a donner! C'est une +infamie, la maniere dont on te traite. Les hommes sont peut-etre +encore plus dechaines contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous defendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'etait pas la peine de faire +tant la dedaigneuse pour ecouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'epousera. Ah! bah! ils secouent la tete en +disant que les marquis n'epousent pas les grisettes.--Car, apres tout, +disent-ils, Genevieve la savante est une grisette comme les autres. Son +pere etait menetrier, et sa mere faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin a la journee. + +--Tout cela n'est pas bien mechant, dit Genevieve; je ne vois pas en +quoi j'en puis etre blessee. Apres tout, qu'importe a ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Genevieve la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Genevieve! c'est bien a cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultee aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me defendre, et on ne se risquerait pas a jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenetres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mere, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chere amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous etes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez ete +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-etre jamais sues... + +--Tu te serais donc bouche les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand meme tu +aurais ete sourde, cela ne t'aurait servi a rien; il aurait fallu +etre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnete sur toutes les +figures. Ah! Genevieve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois a mes depens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues a se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevieve en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, repondit +Henriette un peu piquee. Tu aurais ete plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chere. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystere, se servir de sa liberte et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, apres tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chere, dit Genevieve un peu sechement, en supposant que +je me sois servi de ce droit reserve aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachee, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le notre. + +--Et pourquoi? s'ecria Genevieve, irritee enfin; de quoi me suis-je +cachee? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voila, voila ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevieve. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepte les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montree avec lui au bal et a la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donne le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confie a +tes amies, a moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +a quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: "Genevieve +a donc un amoureux?" nous aurions repondu: "Certainement! pourquoi +Genevieve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Etes-vous son heritier? Qu'avez-vous a dire?" Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, apres tout, cela aurait ete tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +reputation de vertu et en meme temps ecouter les douceurs d'un homme, tu +as garde ton petit secret fierement, tu as accorde des rendez-vous aux +Pres-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre metier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. Andre de Morand qui t'attendait au bord de la riviere et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepte tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir a la meme +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'etait pas bien difficile de +deviner ou tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: "Voyez-vous cette petite effrontee qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la demasquer." Et puis on a vu M. Andre se glisser par +les petites rues et venir de ce cote-ci. Il est vrai que, pour n'etre +pas trop remarque, il sautait le fosse du potager de madame Gaudon et +arrivait a ta porte par le derriere de la ville. Mais vraiment cela +etait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fosse, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour a madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais a ces +demoiselles: "Genevieve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. Andre que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fosses? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser a moi-meme, au lieu d'en +faire part a quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose a leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le departement +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fache, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Genevieve; je me sens mieux, et je vais me mettre a +travailler. Je te remercie de ton zele, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorenavant ne t'en inquiete plus. Je ne +m'exposerai plus a etre insultee; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifferent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Genevieve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, ecoute un bon conseil... + +--Oui, ma chere, un autre jour, dit Genevieve en l'embrassant d'un air +un peu imperieux, pour lui faire comprendre qu'elle eut a se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquee. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer a defendre ardemment Genevieve en toute +rencontre; mais elle etait femme et grisette. Elle avait ete souvent, +comme elle le disait elle-meme, _victime de la calomnie_, et elle ne se +mefiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevieve, +dont la gloire l'avait si longtemps eclipsee, tomber dans la meme +disgrace aux yeux du public. + +Genevieve, restee seule, s'apercut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En elargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturiere lui avaient inspire un +profond dedain pour les basses attaques dont elle etait l'objet. Deux +mois auparavant, Genevieve, heureuse surtout d'etre ignoree et oubliee, +n'eut pas aussi courageusement meprise la sotte colere de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide education avait retrempe son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierte. Peut-etre se +glissait-il secretement un peu de vanite dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, ou les +plus importants etaient les plus sots, et ou elle ne trouvait a aucun +etage un esprit a la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa superiorite etait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement eclaire du jour etincelant de la science. Genevieve +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus tres-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'a elle, et qu'elle etait invulnerable a de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance equitable occupee de la defense des justes et de la +repression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +aupres de la fenetre et se mit a travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pales feuilles de rose que ses petites mains etaient en +train de decouper. Cette riche lumiere eut une influence soudaine sur +ses idees. Genevieve avait toujours eu un vague sentiment de la poesie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement apercu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautes exterieures de la nature. Cette +puissance se revela soudainement a elle en cet instant. Une emotion +delicieuse, une joie inconnue, succederent a ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'eleva au-dessus d'elle-meme et de toutes +les choses reelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers deroule devant elle, et tout en +s'unissant a ce Dieu dans un transport poetique, ses mains creerent la +fleur la plus parfaite qui fut jamais eclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut cache derriere les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevieve posa son ouvrage +et resta longtemps a contempler les tons oranges du ciel et les lignes +d'or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tete +brulante. Quand elle quitta sa chaise, elle eprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevieve etait +d'une complexion extremement delicate: les emotions de la journee, la +surprise, la colere, la fierte, l'enthousiasme, en se succedant avec +rapidite, l'avaient brisee de fatigue. Elle s'apercut qu'elle avait +reellement la fievre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +reveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout a fait le sentiment de +la realite. + + + +X. + +Henriette, en quittant Genevieve, etait allee, pour calmer son petit +ressentiment, ecouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +reputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux cure de hameau prechat beaucoup plus sensement dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicite. Son accent +theatral, son debit ronflant, ses comparaisons ampoulees, et surtout +la surete de sa memoire, lui avaient valu un succes inconteste, +non-seulement parmi les devotes, mais encore parmi les femmes +erudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien a son eloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-la le predicateur, faute de sujet, precha sur la charite. Ce +n'etait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +metaphores, et l'amplification fut negligee; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent debites d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'ecueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idees, pourvu que les mots abondent toujours et se +succedent sans hesitation. + +Henriette fut donc emue et entrainee, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait precisement a la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de mechant, et donnait de continuels dementis a un +caractere arrogant et jaloux. La pensee de Genevieve malheureuse et +meconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termine, +Henriette resolut d'aller trouver son amie, et de reparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitie affectueuses, +moitie ameres, avaient du lui causer. + +Elle prit a peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui repondit pas. La clef avait ete retiree; elle +crut que Genevieve etait sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idee lui vint: elle pensa que Genevieve etait enfermee avec son amant, +et elle regarda a travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'atre de la cheminee, et le profond silence qui regnait dans +l'appartement lui fit pressentir la realite. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu male, et la serrure, faible et usee, ceda bientot. +Elle trouva Genevieve assez malade pour avoir a peine la force de lui +repondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fievre, la bonne couturiere se hata d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagne dans sa +journee, et, s'installant aupres de son amie, lui prepara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit etait tout a fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premiere porte de +l'appartement de Genevieve. La penetration naturelle a son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut a sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre a l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins penetrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'Andre, n'ayant pas vu Genevieve de la journee, et +rodant depuis deux heures sous sa fenetre sans qu'elle s'en apercut, ne +pouvait se decider a retourner chez lui sans avoir au moins echange un +mot avec elle. Quoique l'heure fut indue pour se presenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour ou il avait frappe pour la premiere fois a sa porte. + +Il fut contrarie de rencontrer Henriette; mais il espera qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entrainant au bout de la chambre, "Il faut que je vous +parle, monsieur Andre, dit-elle vivement; asseyons-nous." + +Andre ceda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +"D'abord il faut vous dire que Genevieve est malade, bien malade." + +Andre devint pale comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effraye, reprit Henriette, je suis la; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chere demoiselle, dit Andre, eperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai a vous dire, monsieur Andre, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'ecria Andre. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Genevieve est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +Andre s'etait leve brusquement, il retomba aneanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa reputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuee! + +--Mademoiselle, dit Andre vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +mechante plaisanterie? + +--Non, monsieur, repondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour a Genevieve, et elle vous ecoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Genevieve en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +Andre, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +a une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les pres? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'etre recu a +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'ecria Andre; qui a invente cette +faussete? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, repondit Henriette +intrepidement, et je n'invente aucune faussete. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Genevieve. + +--Eh bien! que vous importe? s'ecria Andre, chez qui la timidite etait +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous melez-vous +de ce qui se passe entre Genevieve et moi? Etes-vous la mere ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en elevant la voix; mais je suis l'amie de +Genevieve, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit Andre, effraye de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andre en colere, car c'est +un mensonge infame. + +Henriette, en colere a son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'ecria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamee et montree au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premiere societe +refusent de diner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos des +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garcons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le merite pour avoir trompe tout le monde +et pour avoir meprise ses egaux! + +--Qu'ils y viennent! s'ecria Andre transporte de colere. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Genevieve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +repete; la blessure sera sans remede: elle aura recu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Andre en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Genevieve est desolee a ce point! sa vie est en danger +peut-etre, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes esperances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondement emu, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de desespere? + +--Mais que faire? dit Andre avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevieve? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Etes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Genevieve, et si vous etiez un honnete homme, +vous l'epouseriez. + +Andre, eperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effare. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'ecria-t-elle, voila votre reponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous etes! que Dieu vous confonde! + +--Ma reponse! dit Andre lui prenant la main avec force; ai-je repondu? +puis-je repondre? Genevieve consentirait-elle jamais a m'epouser? + +--Comment! dit Henriette avec un eclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcee de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela depend de moi! s'ecria Andre, eperdu de +terreur et de joie. L'epouser, moi! elle consentirait a m'epouser! + +--Ah! vous etes un bon enfant, s'ecria Henriette se jetant a son cou, +transportee de joie et d'orgueil en voyant le succes de son +entreprise. Ah ca! mon bon monsieur Andre, votre pere donnera-t-il son +consentement? + +Andre palit et recula d'epouvante au seul nom de son pere. Il resta +silencieux et atterre jusqu'a ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il repondit _non_ d'un air sombre, et ils se regarderent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot a dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant reflechi, lui demanda quel age il avait. + +--Vingt-cinq ans, repondit-il. + +--Eh bien! vous etes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchante de cet expedient, je m'en passerai; +j'epouserai Genevieve, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tete, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'heritage de votre mere? + +--Sans doute, repondit-il, frappe d'admiration; j'ai droit a soixante +mille francs. + +--Diable! s'ecria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevieve! +o mon cher Andre! comme vous allez etre heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrange votre mariage. + +--Excellente fille! s'ecria Andre a son tour, sans vous je ne me serais +jamais avise de tout cela et je n'aurais jamais ose esperer un pareil +sort. Mais etes-vous sure que Genevieve ne refusera pas? + +--Que vous etes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-la va lui rendre la vie! + +--Je crois rever, dit Andre en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'ecoutait avec tant de bonte! elle prenait ses lecons +avec tant d'ardeur! O Genevieve! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donne de craintes et d'esperances! Fou et malheureux +que j'etais! je n'osais pas me jeter a ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'etais aime! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; apres qu'une fille a sacrifie +sa reputation a monsieur, il demande si on l'aime! Vous etes trop +modeste, ma foi! et a la place de Genevieve... car vous etes tout a fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voila qui s'eveille... +Attendez-moi la. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu medecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! ecoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'epouser, elle sera guerie. Je crois que cette parole-la +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, depechez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le resultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andre effraye; je n'oserai +jamais me presenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amene, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous etes timide! dit Henriette etonnee: vraiment voila des +amoureux bien avances, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; Andre resta seul dans +l'obscurite, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Genevieve n'etait pas serieuse; une irritation momentanee +lui avait cause un assez violent acces de fievre, mais deja son sang +etait calme, sa tete libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la memoire. + +Elle s'etonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui presenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposee a l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. "Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, repondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tete un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voila tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout a fait sauvee. + +--J'ai un bouillon tout pret sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Genevieve avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-meme. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle a t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chere enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifferent; je ne veux que tes +soins et ton amitie. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Genevieve; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te desobeir, puisque tu me defends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Genevieve en levant vers elle sa jolie tete pale +coiffee d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fievre, ma chere fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, repondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la verite: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est la. + +--Comment, il est la! Qui est la, chez moi, a cette heure-ci? + +--M. Andre de Morand; est-ce que tu as oublie son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Genevieve, je ne vous comprends +pas; vous etes en meme temps bonne et mechante: pourquoi cherchez-vous a +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre a cote. Je te le jure sur l'honneur, +Genevieve. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important a te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchee, et trouvez-vous qu'il soit convenable a une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si presse a me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera desespere, et +toi-meme tu t'en repentiras. + +--Cette journee est un reve, dit Genevieve d'un ton melancolique, et je +dois me resigner a tomber de surprise en surprise. Reste pres de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chere: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens a passer pour une prude, dit Genevieve avec fermete; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillee et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui decorat ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela Andre. + +Genevieve ne comprenait rien a ses manieres etranges et a ses +affectations de solennite. Elle fut encore plus surprise lorsque Andre +entra d'un air timide et irresolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, pousse par Henriette, finit par tomber a genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, repondit Andre en tachant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de reparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevieve avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importune M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit Andre: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais du prevoir et empecher; +elle m'a appris les calomnies dont vous etiez l'objet, grace a mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous etiez livree. + +--Elle a menti, dit Genevieve avec un rire force; je n'ai aucun chagrin, +monsieur Andre, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'ecoutez pas, dit Henriette; voila comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutot que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma presence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espere qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Genevieve la princesse. Tu es une +mechante; tu meconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence a Andre. Genevieve fut +choquee de son depart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation a la retenir, puisque tous les jours elle +recevait Andre tete a tete. + +Quand ils furent seuls ensemble, Andre se sentit fort embarrasse. L'air +etonne de Genevieve n'encourageait guere la declaration qu'il avait +a lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en reparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduites. + +Genevieve fut moins etonnee qu'elle ne l'eut ete la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait preparee a tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +concu pour lui une affection veritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eut jamais desire lui inspirer un sentiment plus vif, elle etait +flattee d'une resolution qui annoncait un attachement serieux. Mais elle +pensa bientot qu'Andre cedait a un exces de delicatesse dont il pourrait +avoir a se repentir. Elle lui repondit donc, avec calme et sincerite, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fut +a la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus a reparer sa conduite +qu'elle a rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui repondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous etes sans famille, sans protection; les mechants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous defendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'a +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une egide et +reduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en meme temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitie pour moi, dites-le au moins par interet +pour vous-meme. + +--Non, monsieur Andre, repondit doucement Genevieve en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-etre eternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgre vos soins, j'ai encore bien +peu d'education: je vous serais trop inferieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-etre souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultes pour me recevoir, et je +ne pourrais me resoudre a supporter ses dedains. + +--O froide et cruelle Genevieve! s'ecria Andre, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? repondit Genevieve; avez-vous bien besoin +de mon amitie? + +--Coeur de glace! s'ecria Andre; vous m'avez parle avec tant de +confiance et de bonte, nous avons passe ensemble de si douces heures +d'etude et d'epanchement, et vous n'aviez pas meme de l'amitie pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, Andre, lui repondit Genevieve d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire a mon amitie sans m'epouser? Si l'un de nous doit +quelque chose a l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos lecons. + +--Eh bien! s'ecria Andre, acquittez-vous avec moi et soyez genereuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien serieux, repondit-elle en souriant, pour des lecons +de botanique et de geographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-la je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andre: +nous ne l'avions pas prevu; mais puisqu'on nous le rappelle, cedons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononca ce dernier mot si bas que Genevieve l'entendit a peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaute +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous etions du meme rang, +vous et moi, si notre mariage etait une chose facile et avantageuse a +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traverse par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'etonnement; votre pere s'y opposera peut-etre, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonte; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'ecria Andre au desespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevieve avec amitie. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevieve. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tot que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitie, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, Andre? Helas! je ne le merite pas. Il aurait fallu +etre vaine pour croire a votre amour: vous ne m'en avez jamais parle. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Genevieve apres un instant +d'emotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +meriter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, repondit Andre; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Genevieve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous etiez si emu en entrant ici, et vous paraissiez si afflige quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagine une +ou deux fois que vous etiez _amoureux_; cela me faisait une espece de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop serieuse. J'ai voulu vous fuir et me defendre de vos +lecons; mais l'envie d'apprendre a ete plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Genevieve! C'est a votre amour pour +l'etude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y etais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Genevieve en rougissant; comment +voulez-vous que je reponde a cela? je vous connaissais si peu... a +present c'est different. Je regretterais le maitre autant que la +lecon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevieve; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne merite pas ce reproche-la. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque devine mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout change: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'etait en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaute de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manieres a la timidite ou a quelques +idees de roman qui s'etaient effacees a mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous etes trompee, dit Andre: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimee. Si j'etais calme, c'est que j'etais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passes ici et aux Pres-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +reste malheureux. + +Alors Andre, encourage par le regard doux et attentif de Genevieve, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour ou il l'avait vue pour la premiere +fois au bord de la riviere. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-la, et Genevieve n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tete d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire a Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient a cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilege de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Genevieve, lui dit Andre tristement, il y a dans votre ame une +etincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-meme, rien ne vous l'a encore revele. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parle devant vous qu'une langue +grossiere ou puerile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'ecoutiez, Genevieve, s'il +pouvait vous initier a ces grands secrets de l'ame comme a une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait a genoux, +et il mourrait de bonheur le jour ou vous lui diriez:--J'ai compris. + +Genevieve regarda Andre en silence comme le jour ou il lui avait parle +pour la premiere fois des etoiles et de la pluralite des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait a le deviner +avant d'y engager son coeur. Andre vit sa curiosite, et il espera. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystere. Je n'oserai guere parler +moi-meme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poetes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous repondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Genevieve en souriant, les medisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Genevieve, on leur dira des demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitie pour moi, que je demande a vous epouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevieve. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins a vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! Andre, vous etes bon! dit Genevieve en serrant doucement les mains +brulantes d'Andre; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifferente, ou vous qui etes trop +passionne; j'ai peur de mon ignorance meme et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous ecouter, repondit Genevieve avec +abandon; voila ce qu'il y a de vrai. + +Andre baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'ecria-t-elle en voyant la joie de l'un et la serenite de +l'autre, tout est arrange! A quand la noce? + +--C'est Genevieve qui fixera le jour, repondit Andre. Vous pouvez, ma +chere Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise a la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevieve! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant a ton egard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire ecouter quand +il parle. + +--C'est par amitie pour M. Andre qu'il agit ainsi, dit Genevieve; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en meles aussi, Genevieve? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientot +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chere, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andre et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit la? s'ecria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'etait pas +serieusement que vous parliez? + +Elle etait au moment de lui faire une scene; mais il la rassura et lui +dit qu'il esperait vaincre les hesitations de Genevieve; il la pria meme +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, repondit de tout. "N'ai-je +pas deja bien avance vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucree que voila aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore la a vous morfondre sans oser parler." + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevieve; elle se plaignit +d'etre un peu fatiguee, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit aupres d'elle, l'embrassa tendrement et toucha legerement +la main d'Andre en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous separez? s'ecria Henriette; un +jour de fiancailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andre a Genevieve en s'efforcant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgre lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit Andre avec emotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Genevieve gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit Andre un peu rassure; ce sera un engagement que +vous aurez signe et qui donnera plus de poids a la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitie? reprit Andre, qui deja la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrasse Henriette tout a l'heure? + +--Par amitie seulement, repondit Genevieve en se laissant embrasser. + +Andre fut si trouble de ce baiser, qu'il comprit a peine ensuite comment +il etait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'etait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mela un souvenir +penible. Genevieve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard etait +reste serein, sa main fraiche, et son coeur n'avait pas tressailli, +"C'est ma Galatee, se disait-il; mais elle ne s'est animee que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piedestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre aupres de moi?" + +Cependant l'esperance, qui ne manque jamais a la jeunesse, le consola +bientot. Genevieve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillite d'ame tenait a la chastete exquise +de ses pensees, a ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait deja +vu se realiser un de ses plus beaux reves, il etait le conseil et la +lumiere de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait a accomplir, c'etait de se placer entr-elle et la divinite +universelle qu'il lui avait fait connaitre. Il fallait cesser d'etre +le pretre et devenir le dieu lui-meme. L'enthousiasme d'Andre, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son ame, avide d'emotions tendres, ne pouvait pas croire a l'inertie +d'une autre ame. + +De son cote, Genevieve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andre, +ses caresses timides, son accent passionne, lui avaient cause une sorte +de trouble: et quoiqu'elle desirat presque eprouver les memes emotions, +elle avait, par instants, comme une certaine mefiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais concu l'idee et dont elle craignait +de n'etre jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aime, que Genevieve s'abandonna +sans peine a ce bien-etre nouveau; elle s'habitua a penser qu'elle +n'etait pas seule au monde, qu'une autre ame sympathisait a toute heure +avec la sienne, et que desormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces reflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinee a la journee precedente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journee s'annoncait douce et +calme sous la protection d'un coeur devoue. "Apres tout, se dit-elle, +Andre est sincere: s'il s'exagere a lui-meme aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnetete dans +le coeur pour me garder son amitie. Je ne cesserai pas de la meriter: +pourquoi me l'oterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir." + +En se parlant ainsi a elle-meme, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosite et prit meme son +miroir pour l'approcher de la fenetre; la elle contempla de pres ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'apercut qu'elle etait jolie. "Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'etait de la jeunesse ou de la +beaute. Cependant pour qu'Andre, apres m'avoir vue un instant, soit +reste amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraicheur de mon age. Andre aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle difference entre lui et Joseph, et +tous les autres!" + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux epars; ses joues etaient animees, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'etait levee tard, et la matinee etait +avancee. Andre entra dans la premiere piece sans qu'elle l'entendit, et +elle s'apercut tout a coup qu'il etait passe dans l'atelier; il avait +tousse pour l'appeler. + +Alors elle se leva si precipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. Andre, effraye du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri echappe a Genevieve, crut qu'elle se trouvait mal et +s'elanca dans sa chambre. Il la trouva debout, vetue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Genevieve fut de rire en voyant la terreur d'Andre pour une si faible +cause; mais bientot elle fut toute confuse de la maniere dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empeche Andre de savoir si +sa chevelure etait belle. En decouvrant cette nouvelle perfection, il +resta naivement emerveille, et Genevieve devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +"Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fievre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais ou je +l'aurai laissee. Vous l'avez peut-etre ecrasee sous vos pieds dans vos +conferences avec Henriette. + +--Dieu m'en preserve! dit Andre; et, obeissant a regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La precieuse rose y etait negligemment couchee au +milieu des outils qui avaient servi a la creer. Andre fit un grand cri, +et Genevieve, epouvantee, s'elanca a son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours denoues. Elle trouva Andre qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ca! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Genevieve, Genevieve! repondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensee avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chante pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a colore les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, repondit Genevieve; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brulait les yeux, +et qui, je crois, m'a donne la fievre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser a tant de choses en meme temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, repondit Andre, que +l'oeuvre d'un grand maitre; c'est la nature rendue dans toute sa verite +et dans toute sa poesie. Quelle grace dans ces petales mous et pales! +quelle finesse dans l'interieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles etoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Genevieve? Certainement les fees s'en melent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font present de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont uses, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous etes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas a vous en la faisant. + +Andre la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut apres elle et la saisit au moment ou elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrasse; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son epaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +"Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baise des cheveux?" + + + +XII. + +On pense bien qu'Andre dans ses nouvelles lecons ne s'en tint pas a la +seule science. Ses regards, l'emotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Genevieve, disaient plus que ses paroles. Peu a +peu Genevieve comprit ce langage, et les battements de son coeur y +repondirent en secret. Apres lui avoir revele les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier a la poesie, et par la +lecture des plus belles pages sut la preparer a comprendre Goethe, son +poete favori. Cette education fut encore plus rapide que la precedente. +Genevieve saisissait a merveille tous les cotes poetiques de la vie. +Elle devorait avec ardeur les livres qu'Andre prenait pour elle dans la +petite bibliotheque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rever en regardant le ciel. Elle appliquait a son amour et a celui +d'Andre les plus belles pensees de ses poetes cheris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revetit bientot d'un eclat +inconnu. Genevieve s'eleva jusqu'a son amant; mais cette egalite ne fut +pas de longue duree. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le depassa bientot. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andre fut +penetre d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +dela de ses esperances. Il vit naitre l'enthousiasme dans cette ame +virginale, et recut dans son sein les premiers epanchements de cet amour +qu'il avait enseigne. + +Cependant Henriette avait ete colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'Andre avec Genevieve. Le premier a qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand etonnement de la couturiere, +celui-ci fit une exclamation de surprise ou n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +"Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir reussi a marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?" + +Joseph secoua la tete. "Cela me parait, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idee avez-vous eue la!" + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifference que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifferent, repondit Joseph. J'en suis fort +contrarie, au contraire. + +--Etes-vous fou aujourd'hui? s'ecria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez reellement Genevieve que +depuis qu'elle aimait M. Andre? n'avez-vous pas travaille vous-meme +a rendre M. Andre amoureux d'elle? Qui est cause de leur premiere +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priee d'amener +Genevieve chez vous, pour que M. Andre put la voir?... + +--Mais non pas l'epouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'ecria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous etes un scelerat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! seduire une fille et l'abandonner, cela vous paraitrait +naturel et juste; mais l'epouser quand on l'a perdue de reputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idee, une invention folle!... Ah! je vois le +danger ou je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en preserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre credulite! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et desesperee. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha Andre. Mais pendant bien des +jours Andre fut introuvable. Il passait le temps ou il etait force de +quitter Genevieve a courir les pres comme un fou, et a pleurer d'amour +et de joie a l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimee, et, a son +grand deplaisir, il l'entraina dans le jardin voisin. + +--Ah ca! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +serieuse d'epouser Genevieve? + +--Certainement, repondit Andre avec candeur. Quelle question me fais-tu +la? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, a ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu reflechi un peu, +mon cher Andre? sais-tu quel age tu as? connais-tu ton pere? esperes-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, repondit Andre un peu trouble de cette derniere +question; mais je sais que j'ai droit a un petit heritage de ma mere, et +que cela suffira pour m'enrichir au dela de mes besoins et de ceux de +Genevieve. + +--Idee de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vecu dans une certaine aisance, il est dur de se voir reduit au +necessaire. Songes-tu que ton pere est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te desheriter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-meme, que tu n'as pas d'etat, que tu n'auras pas de quoi +les elever convenablement, et que la misere te tombera sur le corps a +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'ecria Andre, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeune. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Genevieve l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--A quoi? Fais-moi le plaisir de me dire a quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu etudie la medecine? Pourrais-tu etre +professeur de mathematiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +meme tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andre. Je n'ai vecu +jusqu'ici que de lectures et de reveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un metier; mais le peu que je possede pourra me mettre a l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tete! s'ecria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +serieux la premiere occasion de plaisir offerte a ta jeunesse? + +--J'etais donc un lache et un miserable a tes yeux? Tu croyais que je +consentirais a voir diffamer Genevieve sans prendre sa defense et sans +reparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lache et un miserable pour cela, dit Joseph en +haussant les epaules; je ne crois etre ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour a Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'etre un jour madame Marteau. Je +veux etre son amant, et voila tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec legerete; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'a un certain point. Mais +etablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevieve? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette a la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Genevieve qui me tente; je n'entends rien a ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevieve et +tu lui dois plus qu'a toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Genevieve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble la-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevieve comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'epuisa en remontrances sans ebranler la resolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'Andre en se disant tout bas: "Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonne." + +Cet evenement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientot informe M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgre sa haine pour cette espece de femmes, il s'en inquieta +peu d'abord. Il fut meme content, jusqu'a un certain point, de voir +Andre renoncer a ses reves d'expatriation. Mais quand on lui eut repete +plusieurs fois que son fils avait manifeste l'intention serieuse +d'epouser Genevieve, quoiqu'il lui fut encore impossible de le croire, +il commenca a se sentir mecontent de cette espece de bravade, et +resolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment ou Andre +franchissait, joyeux et leger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Genevieve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit meme reculer. Comme il faisait a peine jour, Andre ne reconnut pas +son pere au premier coup d'oeil, et, pour la premiere fois de sa vie, il +se mit a jurer contre l'insolent qui l'arretait. + +--Doucement, monsieur, repondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous etes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'oter votre chapeau devant votre pere. + +Andre obeit; et quand il eut mis pied a terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval a l'ecurie. + +--Faut-il le debrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit Andre, qui esperait etre libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui oter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de replique. + +Andre se sentit gagne par le froid de la peur; il suivit son pere +jusqu'a sa chambre. + +--Ou alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., repondit Andre timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, repondit Andre apres un peu d'hesitation. + +--Ou allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Ou passez-vous toutes les apres-midi? + +--A la chasse. + +--D'ou venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon pere. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni a la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre ecrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'etudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux a l'avenir. M'entendez-vous? + +Andre, revolte de se voir traite comme un enfant, hesita, rougit, palit +et obeit. Son pere le suivit, l'enferma a double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut a la chasse. + +Andre, furieux et desole, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenetre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevieve. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la durete de son pere, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +pretendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaise et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporte une grande victoire et +signale sa puissance par un acte eclatant. Andre, de son cote, ne +montra guere de rancune; il croyait avoir echappe a la tyrannie +et s'applaudissait de sa rebellion secrete comme d'une resistance +intrepide. Ils se reconcilierent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-memes, l'un se flattant d'avoir subjugue, l'autre +s'imaginant avoir desobei. + +Le lendemain, Andre s'eveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pere parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles a la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +decouvert un taillis tout plein de becasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous etes bien bon, mon pere, repondit Andre; mais j'ai promis a +Joseph d'aller dejeuner avec lui... + +--Tu dejeunes avec lui tous les jours, repondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassiere. + +Il fallut encore qu'Andre se resignat. Son pere le tint a la chasse +toute la journee, lui fit faire dix lieues a pied, et l'ecrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un pretexte excellent pour lui defendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le forca de faire des additions jusqu'a l'heure du diner. Vers +le soir, Andre esperait etre libre: son pere le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrieme jour, Genevieve, ne pouvant resister a son inquietude, lui +ecrivit quelques lignes, les confia a un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva a bon port, quoique +Genevieve, ne prevoyant pas la situation de son amant, n'eut pris aucune +precaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protegea le +petit page aux pieds nus de Genevieve, et Andre lut ces mots, qui le +transporterent d'amour et de douleur. + +"Ou votre pere est dangereusement malade, ou vous l'etes vous-meme, +mon ami. Je m'arrete a cette derniere supposition avec raison et avec +desespoir. Si vous etiez bien portant, vous m'ecririez pour me donner +des nouvelles de votre pere et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous etes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser a moi et de m'epargner les tourments que j'endure! O Andre! +quatre jours sans te voir, a present c'est impossible a supporter sans +mourir!" + +Andre sentit renaitre son courage. Il viola sans hesitation la consigne +de son pere, et courut a travers champs jusqu'a la ville. Il arriva plus +fatigue par les terres labourees, les haies et les fosses qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eut ete par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Genevieve et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien a vous pardonner, Andre, lui repondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge meme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de veritables remords a Andre. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'echapper plus tot; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pere. +Declarer a Genevieve les traverses qu'elle avait a essuyer pour devenir +sa femme etait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passerent sans +qu'il put se decider a sortir de cette difficulte, soit en affrontant la +colere du marquis, soit en eveillant l'effroi et le chagrin dans l'ame +tranquille de Genevieve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait a +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutot fuyant a travers +pres ou bois, de la ville au chateau et du chateau a la ville; ici +cherchant a apaiser les inquietudes de sa maitresse, la tachant d'eviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractere. La fievre le prit et le plongea dans le +decouragement et l'inertie. + +Jusque-la il avait reussi a faire accepter a Genevieve toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irregularite +et la brievete de ses visites. Il eprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et melancolique a se sentir malade; c'etait une excuse +irrecusable a lui donner de son absence, c'etait une maniere d'echapper +a la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin egoiste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues a faire et autant de mensonges a inventer dans +sa journee. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +a sa fenetre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurite +de la ruelle et s'arreter, comme incertaine, a la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mysterieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signale dans les tenebres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +"Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?" + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'elancant dans la rue, +il saisit une taille delicate, et, a tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquete. + +--Par amitie et par charite, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +degageant, epargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevieve. + +--Genevieve! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et ecoutez-moi. Andre est +serieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai recu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fievre et le +delire. J'ai cherche Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais ou +m'informer de ce qui se passe au chateau de Morand. D'heure en heure mon +inquietude augmente; je me sens tour a tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitie de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'Andre. Vous etes son ami, vous devez etre inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, repondit Joseph en prenant le chemin +de son ecurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Preoccupe de cette facheuse nouvelle, et partageant autant qu'il etait +en lui l'inquietude de Genevieve, il se mit a seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-meme a chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'etrier, il s'apercut, a la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'ecurie, que Genevieve etait la et suivait tous +ses mouvements avec anxiete. Elle etait si pale et si brisee que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientot arrive. + +--Et revenu? lui demanda Genevieve d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si Andre est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'ecria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquietude. + +--Ma chere demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-etre pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Genevieve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humecterent malgre lui. + +--Ecoutez, dit-il: si vous restez a m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'ecria Genevieve; mais comment faire? + +--Montez en croupe derriere moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la metairie la plus voisine du +chateau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite aupres d'Andre, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevieve...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'ecria Genevieve. + +--Eh, bien! depechons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment a l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scene de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Genevieve. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derriere sa selle pour faire un +siege a Genevieve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +deranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le forca de passer sous un des six +reverberes dont la ville est eclairee; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit a lui. Soit qu'il +craignit de perdre en explications un temps precieux, soit qu'il se fit +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement aupres d'elle avant qu'elle put reconnaitre Genevieve. En +voyant le perfide a qui elle avait donne rendez-vous s'enfuir a toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappee de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta petrifiee jusqu'a ce que la colere +lui suggera un deluge d'imprecations que Joseph etait deja trop loin +pour entendre. + +C'etait la premiere fois de sa vie que Genevieve montait sur un cheval. +Celui de Joseph etait vigoureux; mais, peu accoutume a un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en debarrasser. + +"Tenez-moi bien!" criait Joseph. + +Genevieve ne songeait pas a avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut determinee a une semblable temerite. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avere comme l'etait Joseph, +c'etait une chose aussi contraire a ses habitudes qu'a son caractere; +mais elle ne pensait a rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fut un homme, et se sentait +emportee dans les tenebres sans savoir si elle etait enlevee par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, repondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la riviere sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Genevieve. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas meme +de moi. Heureusement que la situation d'Andre m'ote l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitie pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Genevieve. + +--Je dis que le chemin est mauvais, repondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligee de tomber aussi. + +--Dieu nous protegera, dit Genevieve avec ferveur, nous sommes deja +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitie pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir charge de deux personnes le dos de ce pauvre +Francois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie a pied que de surmener Francois. + +--Il s'appelle Francois? dit Genevieve preoccupee; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gue. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la riviere sera forte. + +Francois s'avanca dans l'eau avec precaution, mais quand il fut +arrive vers le milieu de la riviere, il s'arreta, et, se sentant trop +embarrasse de ses deux cavaliers pour garder l'equilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait deja presque aux +genoux de Joseph, et Genevieve avait bien de la peine a preserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Francois +commence a perdre pied, et le brave garcon n'ose pas se mettre a la nage +a cause de vous. + +--Donnez-lui de l'eperon, dit Genevieve. + +--Cela vous plait a dire! un cheval charge de deux personnes ne peut +guere nager: si j'etais seul, je serais deja a l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'ecluse. Il est vrai +que Francois n'est pas une bete et qu'il saura peut-etre se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Genevieve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumiere. Ah +ca! prenez garde a vous. + +Il donna de l'eperon a Francois, qui, apres quelque hesitation, se mit +a la nage et gagna un endroit moins profond ou il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultes pour aller plus loin, et Joseph +s'apercut qu'il avait perdu le gue. + +--Le diable sait ou nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guere, et je ne vois pas ou nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Genevieve. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Francois s'engage dans +les joncs qui sont par la, je ne sais ou, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevieve, nous +n'en serons pas moins pature a ecrevisses. + +--Retournons en arriere, dit Genevieve. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et a deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'ecume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Genevieve et vit distinctement sa +jambe, qu'a son insu elle avait mise a decouvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelee et +toujours chaussee avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexites, et, en la +regardant, il oublia entierement qu'il avait lui-meme les jambes dans +l'eau et qu'il etait en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Genevieve, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. Andre meurt peut-etre! Joseph, avancons et +recommandons-nous a Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une etrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idee +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevieve et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulierement dans son cerveau. + +"Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignee de main, Genevieve; et si +un de nous seulement en rechappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec Andre." + +Genevieve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-meme du talon le flanc de sa monture. Francois se remit +courageusement a la nage, avanca jusqu'a une eminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +"Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompe, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou." + +Apres quelques incertitudes, Francois retrouva le gue et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bete! s'ecria Joseph; puis, se retournant un peu, il +etouffa une espece du soupir en voyant la jupe de Genevieve retomber +jusqu'a sa cheville, et il ne put s'empecher de murmurer entre ses +dents: "Ah! cette petite jambe!" + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingenue jeune fille. + +--Je dis que Francois a de fameuses jambes, repondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevieve avec un +accent si sincere et si pieux que Joseph se retourna tout a fait; et, +en voyant son regard inspire, son visage pale et presque angelique, il +n'osa plus penser a sa jambe et sentit comme une espece de remords de +l'avoir tant remarquee en un semblable moment. + +Ils arriverent sans autre accident a la metairie ou Joseph voulait +laisser Genevieve. Cette metairie lui appartenait, et il croyait etre +sur de la discretion de ses metayers; mais Genevieve ne put se decider +a affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +deposer sur le bord du chemin, a un quart de lieue du chateau. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, repondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir la-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnee? vous serez piquee par les viperes; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guere au diable; mais je +crois a ces voleurs de bestiaux qui font le metier de fantomes la +nuit dans les paturages. Ces gens-la n'aiment pas les temoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta legerement a terre, prit le manteau de Joseph sur son epaule +et s'enfonca dans les longues herbes du paturage. + +"Drole de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de meme. Elle aurait peur, elle crierait a propos de tout; elle serait +ennuyeuse a perir... elle l'est deja passablement." + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chateau de Morand. + +Il trouva Andre assez serieusement malade et en proie a un violent acces +de delire. Le marquis passait la nuit aupres de lui avec le medecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: Andre ne reconnaissait +personne; il appelait Genevieve; il demandait a la voir ou a mourir. Le +marquis etait au desespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanee de son +autorite, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme a un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et epouser Genevieve; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hotes, il maudissait devant eux cette +_miserable petite fille_ qui allait etre cause de la mort d'Andre, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant Andre un peu mieux, partit pour en informer +Genevieve, et pour calmer autant que possible l'inquietude ou elle +devait etre plongee. Il prit a travers pres, et en dix minutes arriva +a la chapelle de Saint-Sylvain: c'etait une masure abandonnee depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en eclairait +faiblement les decombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenetres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurite, et Joseph se defendit mal d'une certaine +impression desagreable en passant aupres d'une statue mutilee qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment ou il traversait +un de ces endroits sombres. Il etait fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son education rustique lui avait laisse +malgre lui quelques idees superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poetiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incredulite philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait etouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bete_ dans la metairie ou il etait reste six ans en nourrice. La +_grand'bete_ apparait tous les dix ans dans le pays et seme l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de penetrer dans les metairies pour +empoisonner les etables et faire perir les troupeaux. Les habitants sont +forces de soutenir chaque soir une espece de siege, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent a l'eloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant a son approche. Au +reste, la bete, ou plutot l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indefinissable: plusieurs l'ont portee toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre a mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les pres au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature a volonte. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chevre a celle d'un lapin, et de celle d'un loup a celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chevre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enrage: c'est la _grand'bete;_ c'est le fleau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste presage d'une +prochaine epidemie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgre lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'etonnait de ne point trouver Genevieve au lieu qu'elle lui avait +indique, lorsqu'un bruit de chaines lui fit brusquement tourner la tete, +et il vit a trois pas de lui une vague forme de quadrupede dont la +longue face pale semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, a sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, a demi sauvage, qui etait venue la pour paitre l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit epouvantee en trainant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, penetra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place ou avait ete l'autel. Genevieve etait +agenouillee devant cette croix; elle avait roule son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tete, penchee dans l'immobilite du +recueillement. Un cerveau plus exalte que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Etonne de trouver Genevieve dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'emotion que cette femme agenouillee la nuit au +milieu des ruines lui causait a lui-meme, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hesiter a troubler cette sainte priere; +mais, au bruit des pas de Joseph, Genevieve se retourna, et, se levant a +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la verite; mais elle +interpreta son silence et s'ecria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! repondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Genevieve, mais dites-moi bien la verite, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la reponse ambigue du medecin: peu de chose a +craindre, peu de chose a esperer; c'est-a-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne presente pas d'accident impossible a combattre, +mais que par elle-meme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Genevieve apres un instant de silence, retournez aupres +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit a genoux et laissa tomber sa tete sur ses mains +jointes, dans une attitude de resignation si triste que Joseph en fut +profondement touche. + +--Je vais y retourner, en effet, repondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitot qu'il y aura un peu de mieux. + +--Ecoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empecher de profiter de cet instant-la. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure a vivre. + +Joseph le jura. + +"Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'eloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant." + + + +XIV. + +Genevieve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et resignee; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiete le sentier par +ou Joseph devait revenir. Peu a peu une inquietude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annoncait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Apres avoir lutte aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'Andre etait mort, elle s'enveloppa +la tete dans le manteau de Joseph pour etouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien a +faire aupres de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'Andre etait mourant et que Joseph ne pouvait se resoudre +a l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idee devint si forte que les minutes de son impatience se +trainerent comme des siecles. Enfin, elle se leva avec egarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pave, et se mit a courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arreta deux ou trois fois pour ecouter si Joseph n'arrivait pas +a sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de precipitation, et franchit comme un trait les portes +du chateau de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillee, tous les serviteurs etaient +debout, toutes les portes etaient ouvertes. On vit passer une femme +vetue de blanc, qui ne parlait a personne et semblait voler a travers +les cours. La vieille cuisiniere se signa en disant: + +--Helas! notre jeune maitre est _acheve_. Voila son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui etait un homme plus eclaire que la +cuisiniere. Si c'etait l'ame de notre jeune maitre, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetiere, tandis que cette _chose-la_ +vient du cote du cimetiere et entre dans la maison. Ca doit etre sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guerir. + +--M'est avis, observa la laitiere, que c'est plutot l'ame de sa pauvre +mere qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisiniere; et ils +s'agenouillerent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Genevieve, guidee par les lumieres qu'elle voyait aux +fenetres, ou plutot entrainee par cette main invisible qui rapproche les +amants, se precipitait, palpitante et pale, dans la chambre d'Andre. +Mais a peine en eut-elle passe le seuil que le marquis, s'elancant vers +elle avec fureur, s'ecria en levant le bras d'un air menacant: + +"Qu'est-ce que je vois la? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontee! esperez-vous venir debaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grace a +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?" + +Genevieve tomba a genoux. + +--Je n'ai pas merite tout cela, dit-elle d'une voix etouffee; mais +c'est egal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi apres si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, miserable! s'ecria le marquis, revolte +d'une semblable priere. Etes-vous folle ou enragee? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un melange de colere et de douleur le prenant a la +gorge. Genevieve ne l'ecoutait pas; elle avait jete les yeux sur le lit +d'Andre, et le voyait pale et sans connaissance dans les bras du medecin +et du cure. Elle ne songea plus qu'a courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgre les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite creature, s'ecria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors a coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la detester et d'empecher +Andre.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler a une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des lecons, reprit le marquis. Allons! +emmene-la a tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Genevieve, dit Joseph en offrant son bras a la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas a de nouvelles injures. + +--Ne me defendrez-vous pas contre lui? repondit Genevieve, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +miserable ni une effrontee? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnete fille, que je suis Genevieve la fleuriste qu'il a recue une fois +dans sa maison avec bonte. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal a personne, que j'aime Andre et que j'en suis aimee; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez a M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'Andre. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derriere son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la derniere fois... Apres, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'etes pas un mechant homme, vous n'etes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Genevieve etait retombee a genoux et cherchait a +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle etait si belle dans +sa paleur, avec ses joues baignees de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, etaient tombes sur son epaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa priere infaillible. Il pensa que nul homme, si afflige qu'il +fut, ne pouvait manquer de voir cette beaute et de se rendre. "Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant a Genevieve, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous etes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guerirait pas Andre? + +--Elle le tuerait! s'ecria le marquis, dont la colere augmentait +toujours en raison de la douceur et de la moderation des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en etat de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'esperez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'ecurie pour vous chasser. + +En meme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. "Ah! c'est trop fort! s'ecria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnete fille parlera a ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'a le dire: en voici un qui te repondra." + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Genevieve et la porta aupres du +lit d'Andre. M. de Morand, stupefait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +precipitamment du lit d'Andre, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au desespoir de manquer a un ami et a +un homme de votre age; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fut-ce par mon pere! entendez-vous? + +--Mes freres, au nom de Jesus-Christ, finissez cette scene scandaleuse, +dit le cure. Monsieur le marquis, votre fils reconnait cette jeune +fille: c'est peut-etre la volonte de Dieu qu'elle le ramene a la vie. +C'est une fille pieuse et qui a du prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'epouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignite qui conviennent a un pere. Je vous aiderai a faire comprendre +a ces enfants que leur devoir est d'obeir. Mais dans ce moment-ci vous +devez ceder quelque chose si vous voulez qu'on vous cede tout a fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard aupres du lit de souffrance de son +enfant, et peut-etre aupres du lit de mort d'un chretien. + +Joseph n'avait pas abjure un certain respect pour le caractere +ecclesiastique et pour les remontrances pieuses. Il etait capable de +chanter des chansons obscenes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre a la main; mais il n'aurait pas ose entrer dans l'eglise de son +village le chapeau sur la tete, et il n'eut, pour rien au monde, insulte +le vieux pretre qui lui avait fait faire sa premiere communion. + +--Monsieur le cure, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, repondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colere etait a demi calmee; et quant a M. le cure, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le medecin; votre fils +eprouve reellement du soulagement a son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilite, et il semble qu'il cherche a comprendre +sa situation. + +En effet, Andre, apres la profonde insensibilite qui avait suivi son +acces de delire, commencait a retrouver la memoire, et, a mesure qu'il +distinguait les traits de Genevieve, une expression de joie enfantine +commencait a se repandre sur son visage affaisse. La main de Genevieve +qui serra la sienne acheva de le reveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusement, il leur dit avec un sourire naif +et pueril: "_C'est Genevieve!_" et il se mit a la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Genevieve! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +aupres de la cheminee, moitie heureux, moitie colere. + +--Oui, c'est Genevieve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tete debile de son ami. + +--C'est Genevieve, qui a prie pour vous, dit le cure d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Genevieve!... dit Andre en regardant alternativement le cure et sa +maitresse d'un air de surprise; oui, Genevieve et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient garderent un +religieux silence. Le medecin placa une chaise derriere Genevieve et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pres de son +amant, qui de temps en temps s'eveillait, regardait autour de lui avec +inquietude, et se calmait aussitot sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'etait assis de +l'autre cote de la cheminee et qui lisait un journal oublie derriere le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet Andre retomber endormi sur l'epaule +de Genevieve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillee. +Le medecin s'etait jete sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il etait etendu la comme un gardien devant le lit de son +malade; pret a s'eveiller au moindre bruit et a effrayer par une +sentence menacante la conscience du marquis pour l'empecher de separer +les deux amants. Joseph, emu et fatigue, ne comprenait rien a son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espece de demi-sommeil ou il voyait passer confusement les +objets et les pensees qui l'avaient tourmente durant cette nuit: tantot +la riviere gonflee qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevieve +a demi noyee, tantot Andre mourant lui redemandant Genevieve, tantot le +corbillard d'Andre suivi de Genevieve, qui relevait sa jupe par megarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette derniere image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le demon de la concupiscence des voies saintes de l'amitie, et il +s'eveillait en sursaut. Alors il distinguait, a la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la meme souris. + +Pendant ce temps, le cure lisait son breviaire a la clarte du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenetre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir etouffe du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protegeait de sa muette benediction le couple +heureux et triste. + +Genevieve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisee, qu'elle ne put resister. Malgre l'anxiete de sa situation, elle +ceda, et laissa tomber sa jolie tete aupres de celle d'Andre. Ces deux +visages, pales et doux, dont l'un semblait a peine plus age et plus male +que l'autre, reposerent une demi-heure sur le meme oreiller pour +la premiere fois et sous les yeux d'un pere irrite et vaincu, qui +fremissait de colere a ce spectacle et qui n'osait les separer. + +Quand le jour fut tout a fait venu, le cure, ayant acheve son breviaire, +s'approcha du medecin, et ils eurent ensemble une consultation a voix +basse. Le medecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andre +et les arteres de son front; puis il revint parler au cure. Celui-ci +s'approcha alors de Genevieve, qui s'etait doucement eveillee pour ceder +la main de son amant a celle du medecin. Elle ecouta le cure, fit un +signe de tete respectueux et resigne; puis alla trouver Joseph et lui +parla a l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'eveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le medecin. Ce dernier vint a lui et lui dit: + +--M. le cure a juge prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la presence ou le depart aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assure de +l'etat du pouls. La fievre etait presque tombee, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le defaut de memoire. En effet, le +malade s'est eveille sans chercher Genevieve et sans montrer la moindre +agitation. Tout a l'heure, il m'a demande si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche aupres de son lit. Je lui ai persuade qu'il +avait vu en reve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramene a un sentiment trop vif de la +realite. Je vois maintenant a cette maladie des causes purement morales; +je vous declare que vous pouvez mieux que moi guerir votre fils. + +--Oui, oui, je le menagerai, dit le marquis; mais n'esperez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le medecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi des +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien a faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouve une franchise si apre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait ose le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui resister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevieve une +haine implacable. + + + +XV. + +Genevieve rentra chez elle tres-lasse et un peu calmee. Joseph retourna +tous les jours aupres d'Andre, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles a Genevieve. La guerison du jeune homme fit des progres +rapides, et quinze jours apres il commencait a se promener dans le +verger, appuye sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Genevieve avait lu clairement dans sa destinee. Elle n'avait jamais +soupconne jusque-la l'horreur que son mariage avec Andre inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusement des obstacles dont Andre +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que mediocrement; mais quand ses anxietes +cesserent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite aupres de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais reve. Elle se demanda si c'etait bien elle, la fiere, la +reservee Genevieve, qui avait ete injuriee et souillee ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltee, sa situation equivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un cote, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'epousait pas Andre; de l'autre, elle se vit +meprisee, repoussee et detestee par un pere orgueilleux et entete, qui +serait son implacable ennemi si elle epousait Andre malgre sa defense. + +Une prevision encore plus cruelle vint se meler a celle-la. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'Andre; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmente et distrait aupres d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle fremit de se voir dans une position si +difficile, appuyee sur un si faible roseau, et de decouvrir dans le +coeur de son amant la meme incertitude que dans les evenements dont elle +etait menacee. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abime infranchissable qui +la separait deja du passe. + +Calme et prudente, Genevieve, avant de s'abandonner a ces terreurs, +voulut savoir a quel point elles etaient fondees. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait a +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilites du coeur +de Genevieve n'etaient pas a sa portee. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppee de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractere d'Andre. Il crut qu'elle +savait deja a quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irresolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels eclaircissements. Genevieve, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +ecoutait ces tristes revelations avec un sang-froid heroique, et quand +Joseph croyait l'avoir consolee et rassuree en lui disant: "Bonsoir, +Genevieve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andre vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort," Genevieve s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fievre et de desespoir a savourer le +poison que la sincerite de Joseph lui avait verse dans le coeur. + +Joseph, de son cote, commencait a prendre un interet singulier a la +douleur de Genevieve, et il eprouvait une etrange impatience. Il +guettait le moment ou il pourrait parler d'elle avec Andre; mais Andre +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractere reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplacait l'espoir que son pere lui avait laisse entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Genevieve etait venue aupres de son lit, il ne +savait pas a quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-etre de la convalescence, et s'il desirait +sincerement de voir arriver le jour ou il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour ou son pere enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'ou venez-vous?_ + +Genevieve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indecision. Chaque +jour elle demandait a Joseph s'il lui avait parle d'elle, et Joseph +repondait ingenument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'Andre lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parle d'elle avec enthousiasme, et de la cruaute de son pere +avec desespoir. + +--Et qu'a-t-il resolu? demanda Genevieve. + +--Il m'a demande conseil, repondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jete dans mes bras en pleurant, et m'a supplie de l'aider et +de le proteger dans son malheur. + +Genevieve eut sur les levres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une ame offensee et dechiree a jamais. + +"Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vetement +et ma derniere goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Genevieve?" + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incredulite. + +--Oh! vous ne vous fiez pas a mon amitie, je le sais, dit-il. Andre doit +vous avoir raconte que _dans les temps_ j'etais un peu contraire a votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Genevieve; a present je sais que +vous etes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevieve en lui tendant +la main. Vous m'avez donne deja bien des preuves d'amitie durant cette +cruelle quinzaine. A present je suis tranquille sur la sante d'Andre, +et, grace a vous, j'ai supporte sans mourir les plus affreuses +inquietudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine a Gueret qui m'appelle aupres d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout a coup, et +a son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-etre jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientot, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment ou Andre va etre gueri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevieve pale et les yeux leves au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'ecria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous a lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressee... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcee de partir; +que je reviendrai bientot, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'ecrirai; je trouverai des pretextes; +je lui laisserai d'abord de l'esperance, et puis peu a peu je +l'accoutumerai a se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +alteree; quant a moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Genevieve, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'etes pas fachee contre Andre? + +--Non, je ne suis pas fachee contre lui, dit Genevieve avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'etre ne +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que deja +ce malheureux amour lui a cause tant d'agitations et d'inquietudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andre a une fortune independante; +il sera bientot en age de la reclamer et de se debarrasser de l'autorite +de son pere. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apres +mon conseil. + +--Mais je l'y deciderai, moi! dit Joseph en levant les epaules. + +--Ce sera en pure perte, repondit Genevieve avec fermete. De telles +resolutions deviennent quelquefois inevitables pour les ames les plus +honnetes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient epuisees, il faut avoir +tente tous les moyens de flechir l'autorite paternelle, et Andre ne peut +que desobeir en cachette a son pere ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappe du bon sens de Genevieve. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre a implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'elever a la hardiesse de diviser le +fils et le pere. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car Andre ne serait ni tranquille ni heureux apres un pareil +dementi a la timidite de son caractere et a la douceur de son ame. Il +est donc necessaire de renoncer a ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... Andre n'a contracte aucun engagement envers moi. + +En prononcant ces derniers mots, le visage de Genevieve se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguee; il crut lire tout a coup sur le front de Genevieve son +inviolable purete. + +"Ecoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andre. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien a dire..." + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevieve, +etonnee, le suivit des yeux, et chercha a interpreter l'emotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-meme ses tristes pensees. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforcait en +vain de se mettre a l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +des qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait a chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. "Helas! se disait-elle alors, c'etait bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!" + +Elle pleurait depuis une heure a sa fenetre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle evitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hatant d'essuyer ses larmes, elle se +resigna a cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. "Ma chere, lui dit-elle apres un instant de silence +consacre a preparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_." + +Puis elle s'arreta pour voir l'effet de ce debut. + +--Parle, ma chere, repondit la patiente Genevieve. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu a peu malgre elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _societe_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employee a te servir et a te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de decider Andre a t'epouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois a mon amitie plus qu'a ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par la? demanda Genevieve avec un +dedain glacial. + +--Je veux dire, s'ecria Henriette en colere, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontee; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais tres-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'etre si meprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande devergondee de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adresse une oeillade a ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'etait pas difficile a +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Genevieve, revoltee de ce langage, haussa les epaules et detourna la +tete vers la fenetre. "Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Ecoute, Genevieve, fais a ta tete, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi a la +risee de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en melerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tete a tete avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenetre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au depourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras regalee du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune a mon bonnet. +Je ne suis pas d'age a servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Genevieve pale et pres de s'evanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-meme, et, se levant, elle montra la +porte a Henriette d'un air imperatif. "Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir a passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossierete, vous auriez ecoute a ma porte il y a une +heure, ce qui eut ete parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire a M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +ete rassuree sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore a moi; sortez!" + +En prononcant ce dernier mot, Genevieve tomba evanouie, et sa tete +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, epouvantee et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut reussi a la +ranimer, elle se jeta a ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevieve le +sentit, et, pardonnant au caractere emporte et au manque d'education de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais epargne a toutes deux une affreuse soiree, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogee avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scene cruelle et folle. Au premier mot de soupcon, je t'aurais +rassuree... + +--Ah! Genevieve, la jalousie raisonne-t-elle? repondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voila +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y concois rien!... + +--Ah! voila tes soupcons qui reviennent? dit Genevieve en souriant +tristement. + +--Non, ma chere, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbecile-la est amoureux de toi... + +--De moi? s'ecria Genevieve stupefaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sure; car enfin tu aimes Andre, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'ecrirai de Gueret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins a devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevieve, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empecher d'etre bien aise de ton depart; +car enfin tu vas etre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-etre le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fut ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantee sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: "Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait a la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgre toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a reussi a se faire aimer. Eh bien! le +voila qui pense a une autre. Le scelerat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andre +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tete a lui: il ne parle que de +toi, il ne reve qu'a toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie a la vue d'une souris ou d'une araignee: "Ah! dit-il, Genevieve +n'a peur de rien; c'est un petit dragon." Si je me mets en colere: "Ah! +Genevieve ne se fache jamais; c'est un petit ange." Et "Genevieve aux +grands yeux..." et "Genevieve au petit pied..." Tout cela n'est pas +amusant a entendre repeter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te detester cordialement, ma pauvre Genevieve. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevieve, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitie; mais je n'en aurai pas de si tot l'occasion. En attendant, il +faut que je lui ecrive; donne-moi l'ecritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui ecrives? s'ecria Henriette, dont les yeux +etincelerent. + +--Oui vraiment, repondit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, +ma chere, la lettre ne sera pas cachetee, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confie un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, repondit Genevieve en commencant sa lettre. + +--Comme tu es drole! dit Henriette en la regardant d'un air stupefait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idees! Ecrire a +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +a moi qui suis sa maitresse! et me dire: La voila; elle n'est pas +cachetee, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire a ta delicatesse? dit Genevieve +ecrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuliere; et +moi qui viens de faire une scene epouvantable a Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chere, dit Genevieve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plie? + +--Mais, ma chere, repondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'ecrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, repondit Genevieve, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils apercurent Genevieve assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Genevieve passa la nuit a mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'Andre aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. "Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensees, la rosee qui desormais vous fera eclore. Ah! dessechez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous etiez belles. Vous allez palir et vous effeuiller +aux mains des indifferents: parmi eux je vais me fletrir comme vous. +Helas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!" + +Elle fit un autre paquet des livres qu'Andre lui avait donnes; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. "C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'etais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris a desirer un bonheur +que la societe reprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcee a dedaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez change +mon ame, il fallait donc aussi changer mon sort!" + +Genevieve fit tous les apprets de son depart avec l'ordre et la +precision qui lui etaient naturels. Quiconque l'eut vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +ou devait voyager son chardonneret favori, l'eut prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur etait cependant devore de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller a aucune +demonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son ame rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, a sept heures du matin, Genevieve, tristement cahotee dans +la patache de Gueret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins a son depart. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vecu, ne s'inquietant ni de la misere ni de la fatigue, se +fiant a elle-meme pour gagner son pain, ne demandant secours a personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son ame une plaie +incurable, le souvenir d'une esperance morte a jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre a Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimite auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Genevieve, il se troubla, eut quelque peine a comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien repondre aux questions +d'Henriette, il se mit a courir et monta tout haletant l'escalier de +Genevieve. La clef etait a la porte; il entra sans songer a frapper, +trouva la premiere et la seconde piece vides, et penetra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la presence de Genevieve, que quelques feuilles de +roses en baptiste eparses sur la table. Un autre que Joseph les eut +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colere et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le chateau de Morand. + +"Tout cela est bel et bon, mais Genevieve est partie!" + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'Andre. Andre devint pale, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre a ce que disait Joseph, mais frappe de terreur +a l'idee d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scene +incomprehensible, lui reprocha sa lachete, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'apercut enfin qu'il avait afflige et epouvante Andre sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevieve +et des menagements que demandait encore la sante de son ami; sa premiere +vivacite apaisee, il sentit qu'il s'y etait pris d'une maniere cruelle +et maladroite. Embarrasse de son role, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Genevieve de son sein et la jeta +sur la table. Andre lut: + + "Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites a Andre que ma cousine s'est trouvee tout a coup si + mal que j'ai ete obligee de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientot; suivez les + instructions que je vous ai donnees hier, habituez-le peu a peu a + m'oublier, ou du moins a renoncer a moi. Dites a son pere que je le + supplie de traiter Andre avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitie; reportez-la sur Andre. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincere + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'esperance. Plus tard, quand tout + sera repare, gueri, oublie, souvenez-vous quelquefois de Genevieve." + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je merite qu'elle m'abandonne +ainsi? s'ecria Andre au desespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, repondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien a vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Ecoute, Andre, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu decide +a epouser Genevieve? + +--Decide! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Decide, bon. Maintenant es-tu sur de l'epouser? as-tu songe a tout? +as-tu prevu la colere et la resistance de ton pere? as-tu fait ton plan? +Veux-tu reclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Genevieve dans un autre pays sans l'epouser, et +prendre un etat qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette derniere proposition a Genevieve. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-meme le jour ou je +chercherais a en faire ma maitresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu resisteras donc a ton pere hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! a l'oeuvre tout de suite. Genevieve n'est pas bien loin. Il +faut courir apres elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +Francois au char a bancs de monsieur ton pere. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Gueret par la traverse, et nous ramenerons Genevieve a la +ville. Voila pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu ecriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup a Andre. "Allons, dit-il, je suis pret." + +Joseph alla jusqu'a la porte, s'arreta pour reflechir et revint. + +--Que t'a dit ton pere, demanda-t-il, lorsque tu lui as parle de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit Andre etonne; je ne lui en ai jamais parle. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avance que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parle? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pere quand +on l'irrite? + +--Andre, dit Joseph en se rasseyant d'un air serieux, tu n'epouseras +jamais Genevieve; elle a bien fait de renoncer a toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'ecria Andre en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vecu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as ete eleve comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis ne +faible, et l'on m'a opprime... + +--Mais, par tous les diables! s'ecria Joseph, on n'eleve pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouve ton pere pour t'epouvanter ainsi? Crains-tu d'etre +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +devot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empeche de lui dire une bonne +fois: "Monsieur mon pere, j'aime une honnete fille, et j'ai donne ma +parole de l'epouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la merite. Si vous consentez a mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au desespoir, mais je ne puis manquer a mes devoirs envers Genevieve. +Vous etes riche, j'ai de quoi vivre; separons nos biens; ceci est a +vous, ceci est a moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, Andre." C'est comme cela qu'on parle ou qu'on ecrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais ecrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apres notre +depart. Va preparer le char a bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voila une parole d'ecolier qui tremble. Non, Andre, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence a voir clair dans ta tete et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevieve. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zele inconsidere. Avant de courir apres elle et de contrarier une +resolution qu'elle a encore la force d'executer, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la reputation d'une fille honnete ne doit pas etre +sacrifiee a une amourette de roman. + +--Tu es bien severe avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au serieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songe a me moquer de ma chere, de ma +respectee Genevieve. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraitre singulier, mais a coup sur +pas autant qu'a moi-meme; pourtant c'est peut-etre tout simple. Ecoute, +Andre, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquietes +aujourd'hui a me rendre fou. + +--Tache de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'ecouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Genevieve me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'epouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnete et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empechera d'en faire ta femme. Ecoute; Genevieve est +deshonoree dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait ete ta +maitresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure a present que le jour de sa premiere communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'ecria Andre; si mon ame n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis la me decide tout a fait. Pese bien toutes +mes paroles et reponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de reflexions; mois reponds-moi definitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre a Genevieve de l'epouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'ecria Andre en reculant de surprise. + +--Oui, moi, repondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +decide! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose a laquelle j'ai +pense douze heures par jour depuis la nuit ou tu as ete si malade. Je +m'en repentirai peut-etre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonte de Dieu. Genevieve est perdue, desesperee. +Tu ne peux pas l'epouser, et si tu ne l'epouses pas, tu seras poursuivi +par un remords eternel. Je suis votre ami. Une voix interieure me dit: +"Joseph, tu peux tout reparer. On se moquera peut-etre de toi, mais ni +Genevieve ni Andre ne seront ingrats. Ils consentiront a se separer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'eleva presque a la hauteur +du role genereux et romanesque a l'abri duquel il esperait persuader a +Andre de renoncer a Genevieve. Joseph n'etait rien moins qu'un heros de +roman. C'etait un campagnard madre qui s'etait epris serieusement de +Genevieve, et qui, entrevoyant l'esperance de la separer d'Andre, +cedait a un egoisme bien excusable, et n'etait pas fache de hater cette +rupture. Mais son caractere etait un singulier melange de ruse et +de loyaute. Aussi, quand il vit qu'Andre, dupe d'abord de sa fausse +generosite, apres l'avoir remercie avec effusion, refusait de renoncer a +Genevieve, il abandonna sur-le-champ le reve de bonheur dont il s'etait +berce. Quand il entendit Andre parler de sa passion avec cette espece +d'eloquence dont il n'avait pas le secret, il revint a lui-meme: "Non, +se dit-il interieurement, Genevieve ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le depit la decidait a m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, Andre, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +Andre sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voila ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-etre ni la force de l'epouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribue, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal." + +C'est avec ces idees et ces maximes que Joseph Marteau, apres avoir +passe en un jour par les sentiments les plus contraires, se resolut a +hater de tout son pouvoir la reconciliation d'Andre avec Genevieve. + +--Je m'abandonne a toi comme a mon meilleur, comme a mon seul ami, lui +dit Andre; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, reflechis et decide. +J'executerai aveuglement tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut proceder honnetement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Genevieve. Va trouver ton pere sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, ecris a Genevieve pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la decider. S'il refuse, nous partons sans le prevenir, et nous +procedons cavalierement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andre; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler a mon pere. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son cote, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +Andre se decida enfin, et trouva son pere occupe a nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatiente; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, repondit Andre d'un air +froid et craintif. C'etait la premiere fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son pere. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa Andre de la tete aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette demarche, et la colere s'alluma dans ses veines avant que +son fils eut dit un mot. Tous deux garderent le silence, puis le marquis +s'ecria: "Allons, tonnerre de Dieu! etes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon pere, dit Andre, a qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous declarer que je suis amoureux +de Genevieve la fleuriste, et que mon intention est de l'epouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'ecria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous flechir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +Andre resta deux minutes sans repondre. Les yeux etincelants de son pere +le tenaient en arret comme le lievre fascine sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'epouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et meprisant, que ferez-vous si je vous defends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici a un an? + +--Je desobeirai a mon pere, repondit Andre en s'animant, car mon pere +aura agi avec moi d'une maniere injuste et insensee. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractere plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil imperieux et brutal; mais Andre n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'etait +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner a la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +"Ah! nous y voila! dit le marquis en grincant des dents et en se +frottant les mains: voila ou nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira a Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberte d'epouser +une..." + +Andre fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Genevieve. Le marquis le retint par le bras et le forca d'ecouter un +deluge de menaces et d'imprecations. Il fit entrer dans ce sermon +tres-peu chretien une espece de recrimination sentimentale a sa maniere. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui presenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose a tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternite. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il esperait le rendre pathetique, si Andre eut ete capable +d'avoir une pensee plaisante en cet instant. "Quand vous etes venu au +monde, lui dit-il, vous etiez si chetif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'etait une trop grande +responsabilite que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +miserable a la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignee, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de la pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chevre, une chevre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la premiere fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'etaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _eleves_ d'une si bonne race aller a la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai a la maison pendant +les annees ou un enfant est le plus desagreable. Je me resignai a +entendre les criailleries de maillot, que je deteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donne un mouchoir ou un tablier a la +servante qui prenait soin de vous. C'etait, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eut pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'etre jamais bon a rien. Combien de fois ne me suis-je pas leve au +milieu de la nuit pour vous preparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!" + +Andre aurait pu trouver a toutes ces grandes actions de son pere des +explications fort prosaiques. Sans parler des petits cadeaux a la +servante qui, dans le pays, n'etaient pas uniquement attribues a la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux etait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +preparait lui-meme et pareils en tout a ceux qu'il distribuait largement +a ses boeufs de travail, Andre avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'energie de ces potions diaboliques. + +Mais Andre etait si bon et si doux qu'il fut un instant emu et persuade +par ces grossieres demonstrations d'amitie. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa declamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empresse de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une facon maladroite. Il se risqua a vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Genevieve, a la presenter comme une intrigante +qui tachait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant credule. Andre +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportees +a cet entretien. Il sortit en declarant a son pere qu'il appellerait a +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une resistance plus patiente et plus menagee, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais Andre craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint a sa rencontre sur l'escalier et lui dit: "J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passe comme je m'y +attendais. Le char a bancs est pret; partons." + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchante de faire un coup de tete, fouettait son +cheval en riant aux eclats; et Andre, tout tremblant, songeait a la +premiere journee qu'il avait passee avec Genevieve au _Chateau Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouverent la patache, inclinee sur son brancard, a la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il preferait fierement a celui des meilleurs crus. +Joseph et Andre jeterent un regard empresse autour de la salle, +qu'eclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils apercurent +Genevieve assise dans un coin, la tete appuyee sur ses mains et le +corps penche sur une table. Andre la reconnut a son petit chale violet, +qu'elle avait serre autour d'elle pour se preserver du froid du matin, +et a une meche de cheveux noirs qui s'echappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant a la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de resignation si +douce et si naive qu'Andre sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'elanca et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Genevieve s'eveilla en criant, crut rever, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, emu peniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colere, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Genevieve voulait resister et poursuivre sa route. Andre appela Joseph +a son secours et le conjura d'attester la fermete de sa conduite envers +son pere. Le bon Joseph imposa silence a sa mauvaise humeur et exagera +la bravoure et les grandes resolutions d'Andre. Genevieve avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Genevieve etait le seul voyageur de la patache. + +Genevieve fit observer que son depart devait deja etre connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andre serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-la on pouvait croire a la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner a toute cette histoire la tournure +d'un depit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'evenements d'une maniere +etrange et ridicule. Andre, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prevoir les obstacles, pretendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considerations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Genevieve, et decida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours a Gueret, tandis qu'Andre reviendrait a +L..... et s'etablirait chez lui. Ce temps devait etre consacre a faire, +par lettres, de nouvelles demarches respectueuses aupres du marquis, +apres quoi on s'occuperait des demarches legales. Genevieve, a ce +mot, secoua la tete sans rien dire; son parti etait pris de ne jamais +recourir a ces moyens-la. Elle mettait son dernier espoir dans la +perseverance d'Andre a persuader son pere; elle ignorait que cette +perseverance avait dure une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se separerent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +a la fin de la semaine et de s'ecrire tous les jours. Andre, selon les +conseils de Joseph, ecrivit a son pere et ne recut pas de reponse. +Genevieve resolut d'attendre le resultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'Andre, nouveau silence du marquis. +Genevieve prolongea son absence. Andre, au desespoir, fit faire une +premiere sommation a son pere et partit pour Gueret. Il se jeta aux +pieds de Genevieve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester pres d'elle. Elle etait pres de consentir a l'un ou +a l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermete qu'il venait de faire aupres du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin a Genevieve; elle la desapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas ete consultee. Au milieu de +sa tristesse, elle eprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se defendre de l'exprimer. + +"Voila ou tu m'as entrainee, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'eloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetee dans un abime +dont nous ne sortirons jamais. Me voila couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte a violer tous les +devoirs de la piete filiale. Non, c'est impossible, Andre; il vaut mieux +souffrir et n'etre pas coupable. Reussir au prix du remords, c'est se +condamner des cette vie aux tourments de l'enfer." + +Andre ne savait que repondre a ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir etait de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dut-il en mourir de chagrin. +Mais cela etait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait a genoux, pleurait et demandait la pitie et les consolations de +Genevieve. + +Genevieve etait forte et magnanime; mais elle etait femme et elle +aimait. Apres l'elan qui la portait aux grandes resolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient a leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle a Andre, tu m'entraines dans le mal, tu me fais manquer +a l'estime que je voulais avoir pour moi-meme; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratique les vertus heroiques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinee etait de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +egoiste et honteuse. Je vais travailler sordidement a epouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence a la calomnie. +Andre, Andre! renonce a moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cede aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait Andre, separons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait a ces emotions violentes. +Genevieve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +desesperer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner a L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commenca pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait a +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvriere, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du merite de Genevieve ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies debitees contre la +pauvre fille acquirent une publicite effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en etait grand, lui retirerent leur pratique, et se +porterent en foule chez une marchande qui avait profite de l'absence +de Genevieve pour venir s'etablir a L... Ses fleurs etaient ridicules +aupres de celles de Genevieve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assieger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andre moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa penurie; mais elle supporta de longs +jeunes, et sa sante s'altera serieusement. + +L'amitie d'Henriette, qui lui avait ete douce et secourable autrefois, +lui fut tout a fait ravie. La derniere fuite de Joseph, les frequentes +visites qu'il continuait a rendre a Genevieve, et surtout l'indifference +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimes dont +Henriette recut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle etait bonne, et son premier mouvement etait toujours +genereux; mais elle n'avait pas l'ame assez elevee pour resister a +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Genevieve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-la. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublee par la fievre, +l'entourait de fantomes: tantot c'etait le marquis, tantot Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui devoraient le coeur, tandis qu'Andre +dormait tranquillement, et, sourd a ses cris, ne s'eveillait pas. Alors +elle se levait effaree, baignee de sueur; elle ouvrait sa fenetre et +s'exposait a l'air froid de l'automne. Un matin Andre entra chez elle et +la trouva evanouie a terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina a +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevieve ni Andre, qui +etait reduit au meme denument, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs Andre l'aurait-il remise a des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la securite d'un frere? + +Il ne savait pas a quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Genevieve le reveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait a moitie nue, pale et les cheveux epars. Elle se jetait a son +cou en lui disant: "Sauve-moi sauve-moi!" Et, quand cet acces de +frayeur febrile etait passe, elle retombait epuisee dans ses bras et +s'abandonnait indifferente et presque insensible a ses caresses. Andre +s'etait jure de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait a son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimee. Chaque nuit il esperait calmer le feu +dont il etait devore par une etreinte plus forte, par un baiser plus +passionne que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arreter a +cette derniere caresse brulante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnes +du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui +Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Genevieve malade et souffrante lui devenait plus +chere chaque jour. Le feu de la fievre animait sa beaute d'un eclat +inaccoutume; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'etait une autre +femme, sinon plus aimee, du moins plus desirable. Andre ne savait pas +lutter longtemps contre lui-meme; il succomba, et Genevieve avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un reve ou qu'un des genies des contes arabes l'avait portee +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta a ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donne. Genevieve pardonna d'un air sombre et avec un +coeur desespere; elle avait trop de fierte pour ne pas hair tout ce qui +ressemblait a une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches a Andre; elle connaissait l'exasperation de sa douleur au +moindre signe de mecontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +etait si peu maitre de lui-meme que dans sa souffrance il etait capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner a +l'entrainement de la passion, elle sentit qu'Andre lui devenait moins +cher et moins sacre de jour en jour. Elle l'aimait peut-etre avec plus +de devouement; mais il n'etait plus pour elle, comme autrefois, un +ami precieux, un instituteur venere; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme etait mort. Pale et reveuse entre ses bras, elle songeait +au temps ou ils etudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir etait pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Genevieve devint grosse; alors il n'y eut plus +a reculer, Andre fit les sommations de rigueur a son pere, et, un soir, +Genevieve, appuyee sur le bras de Joseph, alla a l'eglise et recut +l'anneau nuptial de la main d'Andre. Elle avait ete le matin a la mairie +avec le meme mystere; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misere ou tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Genevieve, mettait Andre dans la necessite de reclamer sa +fortune; mais Genevieve s'opposait avec force a cette derniere demarche. +"Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir desobei et d'avoir +brave sa malediction et sa colere; il ne faut pas meriter son mepris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensee, qui s'est +eprise de son fils et qui l'a entraine dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile creature qui veut le depouiller de son +argent pour s'enrichir." + +Andre voyait les souffrances et les privations que la misere imposait a +sa femme; il aurait du surmonter les scrupules de Genevieve et sacrifier +tout a la conservation de celle qui allait le rendre pere; mais cet +effort etait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus a l'argent qu'au plaisir de commander; il +prevoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait recues de lui a l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Genevieve par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un miserable emploi dans un college. Andre +etait instruit et intelligent, mais il n'etait pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher a une profession, en tirer parti, +et s'elever par sa perseverance jusqu'a une position meilleure et plus +honorable. Ce metier de cuistre lui etait odieux; il le remplissait +avec une repugnance qui lui attirait l'inimitie des eleves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son miserable etat de plus en plus penible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa sante en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il etait si brise et +il se sentait le coeur tellement devore de douleur et de colere qu'il +lui etait impossible de se trainer jusqu'a sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il etait pauvre, charge de +famille. D'ailleurs Genevieve, a l'insu de laquelle Andre avait accepte +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait desormais avec fermete. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage heroique, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andre etait +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dechiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage; +l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitie; +l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andre et +sa situation precaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibeciere et son fusil, acheta un lievre +en traversant le marche, et s'en alla a travers champs au chateau de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait a lui de tout +ce qui etait arrive et parlait de lui avec un vif ressentiment. "Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bete; il prendra conseil des circonstances et +tachera d'etudier son marquis de la tete aux pieds pour s'en emparer." + +Le marquis ne s'attendait guere a sa visite. Il assistait a un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'etait opere dans ses traits et dans son attitude: la +revolte et l'abandon d'Andre avaient bien porte une certaine atteinte +a son coeur paternel; mais son principal regret etait de n'avoir plus +personne a tourmenter et a faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoiquement les bourrasques de sa +colere; l'effroi, la paleur et les larmes d'Andre etaient des victoires +plus reelles, plus completes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il recut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fut apercu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si pres de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coutait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tete avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +"Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +deshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voila, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'etais bien resolu a n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu la avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir a rencontrer quand je n'etais pas plus haut que mon fusil, c'a +ete plus fort que moi; il a fallu que je misse mon depit de cote et que +je vinsse vous donner une poignee de main. Touchez la. Deux honnetes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit." + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en meme temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mecontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pretendez avoir du depit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal a vous de soupconner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sur de mon fait? N'avez-vous pas emmene mon fils sous mes yeux pour le +conduire a la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait a +Gueret et ne revenait peut-etre plus? N'avez-vous pas ete compere et +compagnon dans toutes ses belles equipees? N'avez-vous pas conseille a +Andre de m'insulter et de me desobeir? N'avez-vous pas donne le bras a +la mariee le jour de cet honnete mariage? Repondez a tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la votre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-meme pour ne pas se deconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous etions expliques au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour ou j'ai +emmene Andre avec votre char a bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincere envers le pere autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les epaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colere epouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette derniere explication que vous eutes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si tetu, repondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait depasse toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspere de la +sorte, et resolu a vous dire l'affreux projet qu'il avait concu dans le +desespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grace a +moi, il renonca a executer ce jour-la. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je reussis a l'entrainer hors de la +maison paternelle: j'esperais le tromper, lui faire croire que nous +courions apres sa belle, et, a la faveur de la nuit, l'emmener coucher +a ma petite metairie de Granieres, ou peut-etre il se serait calme et +aurait fini par entendre raison; mais il s'apercut de la feinte, et, +apres m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'elanca a bas du char +a bancs et se mit a courir a travers champs comme un insense. J'eus une +peine incroyable a le rejoindre, et, avant de le saisir a bras le corps, +j'en recus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-la demi-persuade, mais que cette +derniere impudence de Joseph commencait a rendre incredule; Andre n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude a une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exasperation de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine a le tenir, +vous qui, certes, n'etes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, precisement par la meme raison, je me laissai gourmer +jusqu'a ce qu'il s'apaisat un peu. Alors, voyant qu'il etait impossible +de l'empecher d'aller voir Genevieve, je pris le parti de l'accompagner +pour tacher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce la la +conduite d'un traitre envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donne de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'ecria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir la au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +credit sur l'esprit d'Andre, tu l'aurais empeche de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croise les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guere... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus epouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener Andre au sentiment du devoir; mais Andre, +disait-il, etait un lion dechaine; il n'ecoutait plus rien et montrait +un caractere opiniatre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose etrange! dit le marquis en l'ecoutant d'un air stupefait; il +etait si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garcon-la est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournes que le drole desobeissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de meme +avec moi; quand je lui avais fait une scene infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voila mon drole qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scelerat! s'ecria le marquis en serrant les poings a ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frequenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras a sa femme; on a meme dit que tu en etais amoureux, +et que, durant la maladie d'Andre, tu avais ete au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scene incroyable la nuit ou elle a ose venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublie notre vieille +amitie et je t'aurais casse la tete; vrai, j'etais un peu en colere. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitie, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andre dans ce moment-la. Je +me souciais bien de cette pecore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait detaler aussitot qu'Andre a ete rendormi? + +--Non, je m'etais endormi moi-meme dans ce moment. + +--Ah! je suis fache que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, a present, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant a elle, c'est, apres tout, une assez bonne fille, douce, rangee et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sur que vous n'auriez pas a +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et execute, c'est Andre. Vous n'avez pas +l'idee de ce qu'est votre fils a present, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a resolu et ce que jusqu'ici j'ai reussi a empecher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a resolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayat du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractere le plus ferme et l'esprit le plus +sense ne peuvent ni prevenir ni empecher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si etendu contre +l'autorite sacree des parents! + +Le marquis commenca a prevoir l'ouverture que lui preparait Joseph. Il +y avait pense plus d'une fois, et s'etait flatte que son fils n'oserait +jamais en venir la. Grossierement abuse par la feinte amitie de Joseph, +il commenca a concevoir des craintes serieuses, et il jeta autour de lui +un regard etrange, que Joseph interpreta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement a diner. "Ma demande n'est pas +trop indiscrete, dit-il en tirant de sa gibeciere le lievre qu'il avait +achete au marche, j'ai precisement sur moi le roti. + +--C'est une belle piece de gibier, dit le marquis en examinant le lievre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tue _ca_ +sur vos terres. + +--En verite? dit le marquis, dont les yeux brillerent de joie: eh bien! +tu vois, ils pretendent tous qu'il n'y a pas de lievres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en eleve tous +les ans plus de cinquante que je lache en avril dans mes champs. Ca +me coute gros; mais enfin c'est agreable de trouver un lievre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lievres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tete; jamais lievres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du cote des bois. Un troisieme disait: +--Le marquis fournit de lievres la table du voisin; il fait des eleves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'a +mon garde champetre qui me soutient effrontement n'avoir jamais vu la +trace d'un lievre sur nos guerets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ca? dit Joseph en balancant d'un air +superbe son lievre par les oreilles; est-ce un ane? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champetre et tous les voisins fussent la +pour me dire si ce que je tiens la est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux eclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lievre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils etaient trois ensemble, repondit Joseph, sans hesiter. Je crois +bien que j'en ai blesse un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils etaient trois! dit le marquis enchante. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marseche de +Lourche. Il y a une _mere_ certainement; je l'ai reconnue a sa maniere +de courir. Elle doit etre pleine. + +--Ah! jamais les lievres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tire sur la mere? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit a la progeniture. Ah! +par exemple, nous lacherons quelques coups de fusil a ces petits +messieurs-la dans six mois, quand ils auront eu le temps d'etre papas et +mamans a leur tour. + +--Oui, s'ecria le marquis, je veux que nous fassions un diner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lievre +tue sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lievre, s'ecria Joseph; roti, rables de +lapereaux; entremets, filets de lievre en salade, pate de lievre, puree, +hachis... Les convives seront malades de colere et d'indigestion. + +En rejouissant son hote par ces grosses faceties, Joseph arriva avec lui +au chateau. Le diner fut bientot pret. Le fameux lievre, qui peut-etre +avait passe son innocente vie a six lieues des terres du marquis, fut +trouve par lui savoureux et plein d'un gout de terroir qu'il pretendait +reconnaitre. Le marquis s'egaya de plus en plus a table, et quand il en +sortit il etait tout a fait bon homme et dispose a l'expansion. Joseph +s'etait observe, et tout en feignant de boire souvent, il avait menage +son cerveau. Il fit alors en lui-meme une recapitulation du plan +territorial de Morand. Eleve dans les environs, habitue depuis l'enfance +a poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres hereditaires de Morand et celle +des proprietes de meme genre apportees en dot par sa femme. Il choisit +en lui-meme le plus beau champ parmi ces dernieres, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupconner de son intention. "On m'a +dit que vous aviez plante cela d'une maniere splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce cote-la." + +[Illustration: Malgre l'anxiete de sa situation, elle ceda et laissa +tomber sa jolie tete.....] + +Le marquis fut charme de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir a montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arreta sur le bord d'une traine comme +frappe d'admiration. "Tudieu! quelle luzerne! s'ecria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce la? c'est vigoureux +comme une foret, et bientot on s'y promenera a couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une experience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essaye pour la premiere fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La societe d'agriculture de +Paris envoie tous les ans a notre societe departementale (dont tu sais +que je suis le doyen) differentes sortes de graines etrangeres. Ca ne +reussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les votres, voisin, il parait que ca prospere. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-etre pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plait d'y semer. Vous etes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ca, et que celui qui voudra avoir +du betail un peu presentable dans notre pays ne pourra jamais en venir a +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain a mettre en +pre, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ca aura de la peine a prendre: le paysan est entete et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent a en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marche des boeufs comme +les votres, on est force d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmente l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait a Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporte vingt charrois de fourrage l'annee derniere. + +--Vingt charrois la-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-la, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granieres. + +[Illustration: Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter +plus de fleurs qu'a l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la maniere de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-la +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais ble. C'etait cultive par ces vieux Morins, +les anciens metayers du pere de ma femme, de braves gens, mais bornes. +J'ai change tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air etrangement +melancolique, "C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeat de maitre!" + +Cette parole tira subitement le marquis de sa beatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il apres un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, repondit Joseph, qui se ruineraient en +proces pour avoir seulement un lambeau d'une propriete comme la votre. + +Cette reponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +reflexion generale, et, ayant escalade pesamment un echalier, il +s'enfonca avec lui dans les buissons touffus d'un paturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture ou depuis un temps immemorial les troupeaux broutaient +l'aubepine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les metayers ne veulent pas sacrifier les paturages, +parce que cela leur epargne la peine de soigner leurs boeufs a l'etable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'epines et de ronces ou les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pature. J'ai deja mis +la moitie de celui-ci en froment, et l'annee prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les metayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obeissent. + +--Certainement, si vos prairies a l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'annee, vous n'avez +pas besoin _paturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminee des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'etaient les plus petits. Dans tout ce premier ble les +moissonneurs etaient debout dans les sillons, aussi bien caches qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une depense que de retourner un patural comme +celui-la. + +--C'est une depense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour ameliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andre est coupable de +mecontenter un pere comme le sien! Il sera bien avance quand il aura +retire son heritage des mains habiles qui y sement l'or et l'industrie, +pour le confier a quelque imbecile de paysan qui le laissera pourrir en +jacheres! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisees derriere le dos et la tete baissee. "Tu crois donc qu'Andre +aurait cette pensee? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! repondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il apres cinq minutes de marche, que son heritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigne! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +batiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire a mes frais, dit le marquis. + +--Le betail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelee depuis cinq ans, croisee merinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coute cinquante francs par tete. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriete de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemble, c'est sous la main: votre chateau est +plante la; d'un cote les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit proprietaire incommode fourre entre vos +pieces de ble, pas une chevre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies a travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'etais oblige par hasard de faire une +separation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevetre dans le mien. Quand je l'epousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'etait pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses pres, il n'y avait qu'un fosse +a sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassee, pas de boeuf estropie dans les +ornieres; on allait et venait de mon grenier a son champ comme de ma +chambre a ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractere ne me convint pas, et qu'elle m'ait donne un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrees lois +que nous avons? + +--Il faut tacher, dit Joseph, de s'emparer de son caractere. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, repondit le marquis, il me semble que c'etait moi! Mais que +faire avec ces etres qui ne resistent ni ne cedent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pecheur? + +Joseph vit que le marquis commencait a s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'epouvantes, affectant avec +simplicite de l'arreter a toutes les pieces de terre qui appartenaient a +Andre, et que le pauvre marquis, habitue a regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de proprietaire. Quand il avait +ingenument etale tout son savoir-faire dans de longues demonstrations, +et qu'il s'etait evertue a prouver que le domaine de sa femme avait +triple de revenu entre ses mains, Joseph lui enfoncait un couteau dans +le coeur en lui disant: "Quel dommage que vous soyez a la veille d'etre +depouille de tout cela!" + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voila vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'etre aimable +et de faire de petits cadeaux a mes bergeres quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui recoit, la main ne pese pas les dons. + +--Ces drolesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne reduirez en rien cet article de depense; vous ferez +quelques economies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +roti, un bon quartier de chevre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dine joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumee au-dessus de la cheminee de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dine joliment chez vous, voisin! _Il en +est parle._ Eh bien! vous etablirez la reforme dans l'ecurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet a deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est necessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites betes? + +--Eh bien! laissons le grison au ratelier et descendons a la cave... +Vous faites au moins douze pieces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pieces de votre cru, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pieces de bonne piquette bien verte, +bien rafraichissante. + +--Va-t'en a tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraichir: ne me parle pas de cela. A mon age etre depouille, ruine, +reduit aux plus affreuses privations! un pere qui s'est sacrifie pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volee de coups de baton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tacher plutot de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler aupres de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Genevieve, et je lui pardonne tout. + +--Genereux pere! je vous reconnais bien la; mais qu'il abandonne sa +Genevieve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'etrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai demon que ce morveux-la? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai demon! repondit Joseph; vous serez force, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'ecria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voila bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est la le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas ne; mais c'est tout comme. Andre est si glorieux +d'etre pere qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'education pour monsieur son heritier. Il veut aller se fixer +a Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais a votre place, repondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingenuite. + +--Je n'en suis que trop sur. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est a quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +debarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! ou veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai depense pour retourner ce patural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gele, les charancons +qui sont deja dans les bles nouvellement rentres; c'est une annee +epouvantable: je suis ruine, ruine! je n'ai pas cent francs a la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du proces. + +--Quand je te dis que je suis sur de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-la vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agreable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir a quoi s'en tenir. +Puisque te voila, et que tu dois voir Andre ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, repondit Joseph; cherchez vous-meme ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de generosite et de grandeur dans les +procedes, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime a faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens a le recevoir et a l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, a condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son heritage +maternel. + +--Vous etes un bon pere, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant a votre place; mais je crains qu'Andre, qui a perdu la tete, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagere. + +--Viagere encore! Qu'il ne s'y attende pas, le miserable! Je me +laisserai couper par morceaux plutot que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-la; il crut avoir deja fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espece de reconciliation; il +savait que c'etait ce qui ferait le plus de plaisir a Genevieve, et il +espera qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener a +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser a cette premiere +negociation le temps de faire son effet, et il prit conge du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimite, et en lui promettant +de porter sa genereuse proposition aux insurges. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna a la ville d'un pied leste et le coeur leger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +a laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Genevieve seule et contemplant, a la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il etait entre sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par precipitation ou +par etourderie; il entendit Genevieve qui parlait seule et qui disait a +ces fleurs: "Bouquet de vierge, j'ai ete forcee de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profane, et mon front n'etait pas digne de +toi. J'etais si honteuse de ce sacrilege que je t'ai cache bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuille sur ma tete; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Genevieve? dit Joseph, epouvante de ces +paroles qu'il comprenait a peine. + +Genevieve fit un cri, jeta le bouquet, et devint pale et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant a son +cote: Andre est reconcilie avec son pere; le marquis est reconcilie avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pres de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Genevieve, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! repondit Genevieve, embrassez-moi; grace a vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une emotion qu'il eut bien +de la peine a cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idee de femme +enceinte. Ou est Andre? + +--Il se promene tous les soirs au bord de la riviere, du cote des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promene-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous egayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre Andre. Celui-ci fut moins joyeux que Genevieve a +l'idee d'un rapprochement entre lui et son pere. Il desirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui presenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui etait un projet qui l'effrayait extremement. Au +milieu de ses hesitations et de ses repugnances, Joseph fut frappe de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvrete ou se consumait Genevieve. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scene de comedie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette premiere proposition de ton pere sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitie de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit Andre; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Genevieve en soit informee; tu ne connais pas sa fermete: elle est +capable de me hair si je viole sa defense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes demarches +et me laisser faire. + +Andre s'abandonna a la prudence et a l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son pere et trop faible aussi pour empecher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effraye, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna aupres de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigue de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'ecoulerent avant que Joseph put revoir le marquis. Une +foire considerable avait appele le seigneur de Morand a plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'a la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et deposa dans une cachette a lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +"Ceux-la, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tot. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigue en vain. En ce moment ses yeux tomberent sur une petite +lettre d'une ecriture inconnue qu'on avait deposee sur sa table; il +l'ouvrit, et apres avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extreme, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face a face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui etait venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +dejouees. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'epaule une tape capable d'etourdir un boeuf, nous sommes sauves; tout +est repare, arrange, termine, tu sais cela? c'est toi qui as apporte la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renverse de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est a tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sur; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'ecriture. + + "MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonte de pardonner a l'egarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras a un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'operer une reconciliation que j'ai demandee a Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hater cet heureux + instant. J'espere que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincere et desinteresse. Si Andre avait jamais eu la pensee de + vous vendre sa soumission, j'aurais cesse de l'estimer et j'aurais + rougi d'etre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer a + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIEVE." + +"Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste a faire, c'est de reparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire a Andre dans l'esprit de son pere par mes abominables +mensonges." + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine a faire oublier au +marquis les pretendues menaces qui l'avaient effraye. Le hobereau etait +si content de ressaisir a la fois ses terres et son argent qu'il etait +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +completement a souper, devint tendre et paternel, et pretendit qu'Andre +etait ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Apres votre argent, papa! lui repondit etourdiment Joseph, qui, par +depit, s'etait grise aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'ecria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tete pour t'apprendre a parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiete et agissante qui lui donnait envie +d'etre dehors et de faire galoper Francois a bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec Andre et Genevieve. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, repose et degrise, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Genevieve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forcaient au +silence. Ils monterent tous trois en patache, et arriverent au chateau +de Morand sans s'etre dit un mot durant la route. Andre etait triste, +Joseph embarrasse; Genevieve etait absorbee dans une reverie douce +et melancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Genevieve, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossiere ecorce du marquis. Il ne put s'empecher de lui temoigner des +egards et des soins qu'il n'avait peut-etre jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, ou il se piquait d'etre +accompli. Le jeune couple fut installe au chateau assez convenablement, +et richement en comparaison de l'etat miserable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que preter une +chambre et ceder deux places a sa table. Andre ne se plaignit pas; +Genevieve etait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il etait mecontent et decourage d'avoir manque +sa grande entreprise. La conduite sordide du pere le revoltait, la +resignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un cote et d'allegement de l'autre furent passes, quand +le marquis se fut accoutume a ne rien craindre de la part de son +fils, et Andre a ne rien esperer de la part de son pere, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis etait +mefiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mate +Andre; mais il ne pouvait croire a l'excessive noblesse de sa femme, et +n'etait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pretention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuye de cette affaire, et pres +d'eclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et repondit laconiquement que Genevieve etait la plus honnete +femme qu'il connut. Cette reponse redoubla la mefiance du marquis. Il +trouvait une contradiction evidente dans les manieres de Joseph avec +lui. Il commenca a se tourmenter et a tourmenter Andre pour qu'il signat +un desistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +Andre fut indigne de cette proposition et l'eluda froidement. Le marquis +s'inquieta de plus en plus. "Ils m'ont trompe, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre a tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'esperance de me depouiller." + +Des que cette idee eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Genevieve se ranima, et il commenca a ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maitresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins a envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'a ses regards. Elle +n'eut pas de peine a aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunee Genevieve devint un objet de haine et de persecution. + +Elle fut lente a s'en apercevoir: elle ne pouvait croire a tant de +petitesse et de mechancete; mais quand elle s'en apercut, elle fut +glacee d'effroi, et, tombant a genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnee. Elle supporta un mois l'oppression, le soupcon +insultant et l'avarice grossiere avec une patience angelique. Un jour, +insultee et calomniee a propos d'une aumone de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela Andre a son secours et lui +demanda aide et protection. Andre, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Genevieve approchait du terme de sa grossesse; elle ne possedait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa delivrance; elle se sentait trop +malade et trop epuisee pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son etat etait perdu; Andre n'avait pas l'industrie de s'en creer un. +Elle sentit qu'elle etait enchainee, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-pere. Elle se soumit et sentit la douleur penetrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut detachee de la vie par un +renoncement volontaire et complet a toute esperance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme exterieur qui faisaient la base +de son caractere. Une grande passion pour son mari l'eut rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinee et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-la n'etaient pas a esperer +avec une ame aussi debile que celle d'Andre. Genevieve n'etait pas +nee passionnee; elle etait nee honnete, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient a la desesperer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutot que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle devouement de la passion, il eut fallu un etre assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entrainer. Elle +avait vu cet etre-la dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derriere l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andre; mais a la +premiere occasion elle avait decouvert qu'elle s'etait trompee. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eut fait d'un frere plus jeune qu'elle. Elle +s'efforca de lui epargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua a souffrir seule, a n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +Andre la vit deperir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extremement de sa grossesse, et attribuait a cet etat toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +Andre la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait delivree de +tous ses maux le jour ou elle deviendrait mere. + +Genevieve, se sentant pres de ce moment, songea a l'avenir de cet enfant +qu'elle esperait leguer a son mari. Elle s'effraya de l'education qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait a endurer: elle desira lui +procurer une existence independante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son desinteressement personnel, elle +decida en elle-meme que le moment du courage et de la fermete etait +venu. + +Elle declara donc a Andre qu'il fallait demander a son pere une pension +alimentaire qui mit leur enfant, en cas d'evenement, a couvert du +besoin, et qui put, par la suite, lui assurer un sort independant. Elle +fixa cette pension a douze cents francs de rente, le strict necessaire +pour quiconque sait lire et ecrire, et ne veut etre ni soldat ni +domestique. + +Andre laissa voir sur son visage l'emotion penible que lui causait cette +necessite; il promit neanmoins de s'en occuper. Genevieve comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de resolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espera acheter +a ce prix modeste la signature d'Andre a un acte de renonciation, et il +promit a cette condition d'acquiescer a la demande de Genevieve; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fut engagee a tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andre +n'etait pas plus propre au role de pere qu'a celui de fils et d'epoux. +Elle fremit a l'idee de depouiller son enfant et de le sacrifier a un +sentiment d'orgueil et de dedain. Elle essaya de faire comprendre a +son beau-pere ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Genevieve fut forcee de resister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur epouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait ecoute a la porte, dans la crainte que son +maitre ne se laissat persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes a celles du marquis. Genevieve avait supporte +les premieres avec resignation; elle repondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mepris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une maniere incisive. Le marquis prit le parti de sa maitresse, et, +ayant epuise tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Genevieve. En cet instant, Andre, attire par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'etait plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa lethargie habituelle: dans ces +moments-la il perdait absolument la tete et devenait furieux. A la vue +de Genevieve enceinte, a demi terrassee par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avancait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, Andre s'elanca sur un couteau de chasse qui +etait ouvert sur la table, prit d'une main son pere a la gorge, et de +l'autre le frappa a la poitrine. + +Genevieve s'etait elancee entre eux avec un gemissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'Andre et l'avait contraint a ceder. La chemise du +marquis fut a peine effleuree par la lame, et Genevieve se coupa les +doigts assez profondement en cherchant a s'en emparer. "Ton pere! ton +pere! c'est ton pere!" criait-elle a Andre d'une voix etouffee. Andre +laissa tomber le couteau et s'evanouit. + +La servante essaya de jeter sur Genevieve tout l'odieux de cette scene +deplorable; mais le marquis avait vu de trop pres les choses pour ne pas +savoir tres-bien que Genevieve lui avait sauve la vie, que le sang dont +il etait couvert etait sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitot et l'aida a secourir Andre, qui etait dans un etat +effrayant. Quand il revint a lui, il regarda son pere et sa femme +d'un air effare, et leur demanda ce qui s'etait passe. "Rien," dit le +marquis, dont le coeur n'etait pas toujours ferme a la misericorde a la +vue d'un repentir sincere, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'Andre. "A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari; a genoux devant +ton pere! et ne te releve pas qu'il ne t'ait pardonne. Je vais te donner +l'exemple." + +Cette soumission acheva de desarmer le marquis; il embrassa son fils et +Genevieve, et declara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'etaient guere en etat de songer au sujet de +la querelle. Andre eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tete aux pieds. Son pere radoucit sensiblement ses manieres +accoutumees, mit sa servante a la porte, et temoigna presque de la +tendresse a Genevieve; mais il n'etait plus temps: son enfant etait +mort ce jour-la dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoique les atroces douleurs +qui devaient la delivrer de la vie. + +Le brave medecin qui avait soigne Andre vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Genevieve l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, "Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientot." Le medecin n'eut pas de peine a le croire et vit qu'elle etait +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anevrisme au coeur, et vous +etoufferez des les premiers symptomes de delivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevieve, et je remercie +Dieu, qui m'epargne a mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Genevieve ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Ecriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entieres a les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner a quoi elle songeait dans ces +moments-la. Genevieve souffrait de se voir entouree et surveillee; elle +demandait en grace a etre seule; alors il lui semblait qu'elle revait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait a demi-voix d'une +maniere etrange et enfantine. "Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret a vous dire: c'est que je vous ai toujours +preferees a tout. Pendant longtemps je n'ai vecu que pour vous; j'ai +aime Andre a cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportee vers vous; je +vous ai demande de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mere m'a souvent dit que, quand elle etait enceinte de +moi, elle ne revait que de fleurs, et que, quand je suis nee, elle m'a +fait mettre dans un berceau seme de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espere qu'Andre en repandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, o mes cheres amies!" + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andre +agenouille devant elle. "Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause +de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et +precieux." + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre a regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'eveillait riante et animee, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait gouter et savourer le bonheur, alors elle eprouvait contre +Andre une sorte de colere sourde; elle se rappelait les jours calmes +et delicieux qu'elle avait passes dans sa petite chambre avant de le +connaitre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour ou il lui +avait parle d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres reveries ou elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait Andre de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eut fait place a +sa resignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le recompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordees a la memoire du +passe. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, a genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Genevieve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter plus de fleurs +qu'a l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportees, il s'apercut qu'il y avait des +tubereuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Genevieve le forca de les lui rendre. "Donne, donne, Andre, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espere; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!" Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir pres d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andre +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +"Taisez-vous, leur dit-elle, je pense a quelque chose, je vous repondrai +plus tard." Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +leger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle etait raide et +froide. + +--Andre, dit-il d'une voix etouffee, embrasse ta femme. + +Andre embrassa Genevieve; il la regarda: elle etait morte. + +Andre fut malade pendant un an. L'infortune n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traines. Andre marche lentement et les +yeux baisses, quelquefois il sourit d'un air etonne; son pere est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni desirs +ni esperances sur la terre, il n'a plus de lutte a soutenir contre ce +vieillard obstine. Henriette ne parle jamais de Genevieve sans un deluge +d'eloges et de larmes sinceres et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments ou sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'Andre. + + +FIN D'ANDRE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431.txt or 13431.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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