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diff --git a/13431.txt b/13431.txt new file mode 100644 index 0000000..35ab163 --- /dev/null +++ b/13431.txt @@ -0,0 +1,7415 @@ +The Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Andre + +Author: George Sand + +Release Date: September 10, 2004 [EBook #13431] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +[Illustration] + +ANDRE + + + +NOTICE + +C'est a Venise que j'ai reve et ecrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une etroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout a cote du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaitre quasi personne. J'ecrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'ecrire +_Jacques_ dans cette meme petite maison. J'en etais attristee. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et a Venise. Si mes +enfants eussent ete en age de me suivre a Venise, je crois que j'y eusse +fait un etablissement definitif, car, nulle part, je n'avais trouve +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi completement ignoree. Et +cependant, apres six mois de cette vie, je commencais a ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-meme. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_Andre_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvriere, grande, +blonde, elegante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +etait petite, rondelette, pale, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eut le parler plus lent. Je n'etais pas +somptueusement logee, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me derangerent donc beaucoup: mais je +finissais par les ecouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer a comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait a +saisir les rapides elisions. Peu a peu je les ecoutais aussi pour +surprendre dans leurs commerages, non pas les secrets des familles +venitiennes qui m'interessaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cite, qui n'est pareille a aucune autre, et ou il +semble que tout dans les habitudes, dans les gouts et dans les passions, +doive essentiellement differer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasee sur le premier etonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des reflexions et des +appreciations identiquement semblables a ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces francaises. Je me crus a La Chatre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camelias en serre dans l'air tiede des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les memes +vanites, les memes graces, les memes forces, les memes faiblesses que +les fieres et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'etait meme bonhomie, meme parcimonie, meme finesse, meme +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'etait encore comme chez nous, et je m'ecriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo e fatto come la nostra famiglia_. + +Reportee a mon pays, a ma province, a la petite ville ou j'avais vecu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient a l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins +frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je revai la aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumes, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimee autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochees au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquee et la plus paresseuse des fictions. Ces +types etaient tout aussi venitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie exterieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours a peu pres le meme, et la femme encore plus que l'homme, a +cause de la tenacite de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, la par generosite, ici par stoicisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage a personne; et +si le present n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien a +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaitre que parmi ces gens-la on rencontre parfois des +caracteres solidement trempes et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait debattu en vain contre sa nature +epaisse, s'il eut succede paisiblement a ses ancetres, s'est fort bien +trouve de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel etait le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignee, et pourtant s'estimait heureux et fier de posseder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aieux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit heritage; il y vivait comme un veritable laird ecossais, +partageant son annee entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait a personne des soucis de la propriete. Il etait a lui-meme son +majordome, son fermier et son metayer; meme on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrees +menacees par une pluie d'orage, poser sa veste sur un rateau plante en +terre, donner de l'aisance aux courroies elastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essouffles et ruisselants +de sueur, se montraient alors empresses, facetieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de depense que l'eau de pluie +n'eut cause de degats sur sa recolte. + +Malgre ces petites inconsequences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activite. Il mettait de cote chaque annee un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hetre et de chene noir. Du reste, sa maison etait honorable sinon +elegante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin genereux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien evides au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses pres paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du chateau et de la ferme ne fussent +ni bien tracees ni bien gardees, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumees au salon, que la saine odeur des etables +penetrat fortement dans la salle a manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait etre douce, active, facile et sage derriere les vieux +murs du chateau de Morand. + +Mais Andre de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphere de cette +existence, qui convenait si bien aux gouts et aux facultes de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupes d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: "A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver a ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner a ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?" Toutes ses idees tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses desirs se brisaient a des obstacles grossiers, insurmontables. Il +eprouvait le besoin de posseder ou de sentir tout ce qui etait ignore de +ses proches; mais ceux dont il dependait ne s'en souciaient point, et +resistaient a sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son pere s'etait decide a lui donner un precepteur, c'avait ete +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'education. Soit disposition inveteree, soit l'effet du desaccord +etabli par cette education entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractere d'Andre etait devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait ete maladive et taciturne. Dans +son age de puberte, il se montra melancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffees, et +tomber tout a coup sous le poids du decouragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eut voulu voyager, changer d'atmosphere et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activite qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidite vague et febrile qui +exagerait l'avenir a ses yeux. + +Mais son pere s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eut developpe et dirige +cette faculte chez le marquis de Morand, il fut devenu peut-etre un +caractere eminent; mais, ne dans les jours de l'anarchie, abandonne ou +cache parmi des paysans, il avait ete eleve par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il etait doue lui avait appris a se +contenter de sa destinee et a s'y renfermer; la force de sa volonte, la +persistance de son energie, l'avaient conduit a en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forcait a l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mepris intellectuel. Son +entetement ferme, et quelquefois revetu d'une certaine dignite +patriarcale, avait rendu les volontes souples autour de lui; et si la +lumiere de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait etouffee +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de duree. + +Andre tenait peut-etre de sa mere, qui etait morte jeune et chetive, une +insurmontable langueur de caractere, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces recriminations et de ces lecons dures dont les +hommes peu cultives sont prodigues envers leurs enfants. Il possedait +une sensibilite naive, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches meme injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rebellion, mais il etait +inhabile a la resistance. Sa bonte naturelle l'empechait d'aller en +avant. Il s'arretait pour demander a sa conscience timoree s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontes exterieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +etait son plus grand defaut; la chaine d'airain de sa volonte devait +toujours se briser a cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et meme offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Egoiste et +resserre dans sa logique naturelle, il s'etait dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus a la surete +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accorde un +instituteur a son fils, ce n'etait pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il etait un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, a la condition toutefois, bien signifiee au survenant, +d'aider de tout son pouvoir a l'autocratie paternelle; et le precepteur +intimide tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tache facile a remplir avec un temperament doux et +maniable comme celui du jeune Andre; et le marquis, n'ayant pas +rencontre de resistance dans tout le cours de cette delegation de +pouvoir, ne fut pas trop choque des progres de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retire, le jeune homme devint un peu plus difficile a +contenir, et le marquis, epouvante, se mit a chercher serieusement le +moyen de l'enchainer a son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour ou Andre quitterait le toit paternel; +car l'esprit de revolte etait en lui, et s'il etait encore retenu, +grace a sa timidite naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son pere, il etait evident que les motifs +d'independance ne manqueraient pas du moment ou il n'y aurait plus +d'explications orageuses a affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignit de le voir tomber dans les +desordres de son age. Il savait que son temperament ne l'y portait +pas; et meme il eut desire, en bon vivant et en homme eclaire qu'il se +piquait d'etre, trouver un peu moins de rigidite dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de depit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eut pas aussi au fond de son coeur, malgre la bonne opinion +qu'il avait de lui-meme, un certain sentiment de son inferiorite qui +bouleversait toutes ses idees sur la preeminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par gout pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entrainat a de grandes depenses au dehors. +Ce gout ne pouvait etre eclos dans la tete inexperimentee d'Andre; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprime et +cheri. C'est ce qui faisait dire a toute la province qu'il n'etait pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traite que l'heritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise sante et qu'il etait +_doue_ d'un caractere morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son pere. + +M. de Morand craignait qu'entraine par les seductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouat entierement le joug, et que non-seulement +il ne revint plus partager sa vie, mais qu'il s'avisat encore de vendre +sa maison hereditaire et d'aliener ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fut quelque peu entache de liberalisme dans la societe des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait a sa table, il tenait +secretement a ses titres, a sa gentilhommerie, et n'affectait le dedain +de ces vanites que dans l'esperance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir apres la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serre de sa petite jument +retentir sous la herse delabree de son chateau; lorsque du sommet d'une +colline boisee il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'elite marques pour la cognee, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles a demi cachees dans la cime des bois, et son +front s'eclaircissait comme au retour d'une douce pensee. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait Andre, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, meler des souffrances et des +douceurs plus etranges. Il est a croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette ame neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa peri enfin etait belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris a pleurer si souvent en songeant a elle? l'aurait-il +appelee avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il reste si tard le +soir a l'attendre dans les pres humides de rosee? se serait-il eveille +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +feconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +reserve a ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de pretexte et de contenance; grace a ce talisman, le jeune +poete traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'etre pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystere, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lievres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tete, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquietudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appreciable a l'esprit sinon a la vue du solitaire Andre, sa +tristesse augmentait; mais l'esperance se developpait avec le desir; et +le jeune homme, jusque-la morose et nonchalant, commencait a sentir la +plenitude de la vie. Son pere tirait bon augure de l'activite des jambes +du chasseur, mais il ne prevoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer Andre en hirondelle si la voix d'une femme l'eut appele d'un +bout de la terre a l'autre. + +Andre etait donc devenu un marcheur intrepide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculee, pas de lande +assez deserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des metairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'etre moins trouble dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues a travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eut songe a reprendre le chemin du logis. + +Il y avait a trois lieues du chateau de Morand une gorge inhabitee ou +la riviere coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'etait guere frequente que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes etaient severement gardees contre +les braconniers et les pecheurs; Andre seul, en qualite de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer a +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de pretexte et de contenance.] + +C'est la qu'il avait fait ses plus cheres lectures et ses plus doux +reves. Il y avait evoque les ombres de ses heroines de roman. Les +chastes creations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +etaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs delicieux +qu'interrompait parfois le gemissement douloureux et colere de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs eloignes des vierges hebraiques +de Byron repondaient a ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pale Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement a +l'ecart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces melodies. Andre, pale et tremblant, +les voyait passer, fantasques, mechantes et belles, ecrasant sans pitie +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement a la figure du jeune reveur. +Andre s'eveillait de sa vision triste et decourage. Il se reprochait de +les avoir trouvees belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semee de fleurs et de debris. Il evoquait alors ses divins +fantomes, ses types cheris de sentiment et de purete. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforcait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mysterieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'etait +son amante inconnue, c'etait son bonheur futur; mais toutes les realites +differaient tellement de sa beaute ideale, qu'il desesperait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait a pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incoherentes. Son pere le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le medecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Ou es-tu? es-tu nee seulement? ne suis-je pas +venu trop tot ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesees des qu'il se fut +bien assure que son fils n'avait pas attrape de coup de soleil dans la +journee. + +Un soir que le jeune homme s'etait attarde dans les Pres-Girault, +c'etait le nom de sa chere retraite, il lui sembla voir passer a quelque +distance une forme reelle; autant qu'il put la distinguer, c'etait une +taille deliee avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait legerement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derriere un massif de trembles. Andre s'etait +arrete stupefait, et son coeur battait si fort qu'il lui eut ete +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouve la +force, il s'apercut que la riviere, qui coulait a fleur de terre et +formait cent detours dans la prairie, le separait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-memes avec des branches +entrelacees et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre etait devenue si epaisse qu'il etait impossible de +voir a dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout emu, s'asseoir +devant le souper de son pere; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Pres-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'etre devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fut apparue comme une chose reelle. + +[Illustration: La maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee +que les autres....] + +Le jour suivant, a force d'explorer les bords de la riviere, il trouva +un petit gant de fil blanc tres fin, tricote a l'aiguille avec des +points a jour tres artistement travailles, et qui semblait avoir servi a +arracher des herbes, car il etait tache de vert. + +Andre le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, epris d'une +pantoufle, n'etait pas un reveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'etaient passes sans qu'il trouvat aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espere plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit a lire un +sonnet de Petrarque. + +Tout a coup une petite voix fraiche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout apres, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +Andre tressaillit, et, se penchant, il vit a vingt pas de lui une jeune +fille habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et +un mince chapeau de paille. Elle etait debout et semblait absorbee dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait a la +main. Andre eut l'idee de s'elancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son cote, et il se sentit tellement intimide qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout aupres de lui sans s'apercevoir +de sa presence, et se mit a chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant pres d'un quart d'heure, tantot s'eloignant, tantot +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la riviere, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empecher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges a plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en oter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraicheur, et, apres avoir rattache son +petit chapeau, elle se mit a courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. Andre n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir ete +apercu et de l'avoir mise en fuite. Il espera qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Pres-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, a chaque fleur que le froid +moissonna, Andre perdit l'esperance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinee romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre a faire trembler, et son pere, qui jusque-la avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa melancolie pour l'engager a courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +Andre eprouvait desormais une grande repugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses reveries et de ses promenades +solitaires; neanmoins il chercha son inconnue dans les fetes et dans les +reunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblerent si inferieures a son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouve, il aurait pris toute cette aventure pour un reve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +a toutes les seductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son ideale, mais elle l'avait fascine. C'etait la premiere, et +par consequent la seule dans son imagination. Il s'obstina a croire que +sa destinee etait d'aimer celle-la, que Dieu la lui avait montree pour +qu'il en gardat l'empreinte dans son ame et lui restat fidele jusqu'au +jour ou elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-memes les ministres de la fatalite. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'elite de +_la societe_ se rassembler dans un salon de bourgeoises precieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette decouverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appreciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premieres +amours de reveries romanesques, Andre ne put jamais se decider a parler +a qui que ce fut de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardee. Il aurait cru trahir une revelation divine, s'il +eut confie son bonheur et son angoisse a des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblat, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moques de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau etait fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait ete le camarade d'Andre, autant qu'on pouvait etre le +camarade de cet enfant debile et taciturne. Joseph etait precisement +tout l'oppose: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine elevation de caractere et une grande +loyaute naturelle. Ces bons cotes etaient d'autant plus sensibles que +l'education n'avait guere rien fait pour les developper. Le manque +d'instruction solide percait dans la rudesse de ses gouts. Etranger a +toutes les delicatesses d'idees qui caracterisaient le jeune marquis, il +y suppleait par une conversation enjouee. Sa bonne et franche gaiete lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il etait la +seule personne au monde qui put faire rire le melancolique Andre. + +Depuis deux ou trois ans il etait etabli dans la ville de L.... avec +sa famille, et frequentait peu le chateau de Morand; mais le marquis, +effraye de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitie et sa bonne humeur. Joseph +aimait Andre comme un ecolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protege contre ses camarades. Il ne comprenait rien a ses +ennuis; mais il avait assez de delicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gate, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas a le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas reellement a plaindre, et ne s'occupait qu'a l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute Andre ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confie +par son pere a ce gouverneur de nouvelle espece, il se laissa conduire +partout ou le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commenca par decreter que, vivant seul, Andre ne pouvait etre +amoureux. Andre garda le silence. Joseph reprit en decidant qu'il +fallait qu'Andre devint amoureux. Andre sourit d'un air melancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eut le sens commun; que ces precieuses etaient +propres a donner le spleen plutot qu'a l'oter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espece de femmes aimables, a savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit a les connaitre et a les apprecier, ce a quoi +Andre se resigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie ou +la beaute semble s'etre exclusivement logee dans la classe des jeunes +ouvrieres. Quiconque a passe vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvees d'oisillons espiegles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les pres avec plus de +fleurettes brillantes et legeres. La ville de L.... s'enorgueillit a bon +droit de l'eclat de ses filles, et de plus de vingt lieues a la ronde +les galants de tous les etages viennent risquer leur esprit et leurs +pretentions dans ces bals d'artisans ou, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commeres etalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit a faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guere expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les mechants et les mechantes vont s'etonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui reussissent a vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en etonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilegiee est pour la grisette un theatre de gloire +qu'elle doit preferer a tout autre sejour; ils savent en outre que la +jeunesse et la sante s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-etre en France la +beaute n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privileges ne degenerent moins en abus. +L'independance et la sincerite dominent comme une loi generale dans les +divers caracteres de ces jeunes filles. Fieres de leur beaute, elles +exercent une puissance reelle dans leur Yvetot, et cette espece de ligue +contre l'influence feminine des autres classes etablit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procedes. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +garde pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barriere que ce secret ne franchit pas aisement. La ou cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut egayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'etre livree au +dedaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville ou une seule classe de +femmes merite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane etre farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de severite serait presque +ridicule dans un pays ou la galanterie n'a pas encore mis a la porte +toute naivete de sentiment, et ou l'on voit plus d'une amourette +s'elever jusqu'a la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agreer les soins d'un homme libre et ne pas desesperer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut esperer de mieux reussir avec un second adorateur, et meme avec +un troisieme, si sa beaute ne s'est pas trop fletrie dans l'attente +illimitee du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austeres qui se rencontrent la comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrieres de L... sont generalement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envie de ses concurrents. +On peut comparer cette espece de mariage expectatif au sigisbeisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidelite ou entache de ridicule. + +Il faut dire a la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beaute; leur orgueil equivaut a une vertu; jamais +la cupidite ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'independance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre a aucune +precaution. Aussi les hommes maries ne reussissent jamais aupres +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme feminin. Elles sont aimantes et coleres, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dedaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +desinteressees, genereuses et franches. Leur exterieur repond assez a ce +caractere: elles sont generalement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient a tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont tres-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas melodieux. +Mais leurs yeux ont une beaute particuliere et une expression de +hardiesse et de bonte qui ne trompe pas. + +Tel etait le monde ou Joseph Marteau essaya de lancer le timide Andre, +en lui declarant que le bonheur supreme etait la et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivre du premier bal ou il +mettrait les pieds. Andre se laissa donc conduire et se conduisit +lui-meme assez bien durant toute la soiree. Il dansa tres-assidument, ne +fit manquer aucune figure, depensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; meme il se montra homme de talent et de +_bonne societe_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui etait ivre, et en jouant tres-proprement +un quadrille de contredanse tirees de la _Muette de Portici_. + +Malgre ces excellentes actions, Andre ne prit pas beaucoup dans la +societe artisane. On le trouva _fier_, c'est-a-dire silencieux et froid; +lui-meme ne s'amusa guere et ne fut pas aussi enchante qu'on le lui +avait predit. La beaute de ces grisettes n'etait nullement celle qui +plaisait a son imagination. Il etait difficile, mais ce n'etait pas sa +faute; il avait dans la tete l'ineffacable souvenir d'un teint pale, de +deux grands yeux melancoliques, d'une voix douce, et voulait a toute +force trouver de la poesie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gates lui deplut. +D'ailleurs il n'etait pas aise d'en approcher; la moins belle etait +surveillee par plus d'un aspirant jaloux, et Andre ne se sentait pas la +moindre vocation pour le role de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +esperer de supplanter qui que ce fut, il etait trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un enorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il a Andre le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement a la sortie, on jette son devolu sur une fille mal +gardee, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitie; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe aupres +d'elle dans l'obscurite, elle se presse contre vous d'un petit air +effraye, sous pretexte qu'elle a grand'peur des chiens enrages; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en elevant la voix de maniere +a reveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'etre pas belliqueux, +vous pouvez meme aller jusqu'a l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crane. Surtout evitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe a +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agreable de temps en temps, en procedant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pale; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pale, parlez d'une personne +un peu trop enluminee, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la premiere societe les +beautes que vous voulez denigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Des qu'elle +aura consenti, redoublez de civilite et embrassez-la le chapeau a la +main; aussitot apres saluez jusqu'a terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son chale sur les epaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce metier-la cinq ou six +jours de suite; apres quoi vous pouvez tout esperer. + +--Et cela suffit pour etre prefere a un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive a +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumes a charger des boeufs sur +leurs epaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours a la +main un baton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mat de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoue qui ont la voix flutee et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de dechirer leurs habits de drap fin. Ceux-la, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinee en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +Andre secoua la tete. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours diner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +Andre se rendit donc a cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mere fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrieres dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que devider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne a l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir a poules, jusqu'a ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tache, je les fais danser dans la cour au son +de la flute, sur six pieds carres de sable, a l'ombre de deux acacias. +C'est une scene champetre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transforme en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-meme au milieu de mes +nymphes. Ah ca! tu sais l'usage du pays? Les ouvrieres en journee +mangent a la meme table que nous. Ne va pas faire le dedaigneux; songe +que cela se fait dans tout le departement, dans les grands chateaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, repondit Andre; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas a detruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-la, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrieres de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger a l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre a fusil qui les degouteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est different: les bouches sont fraiches et les dents blanches. Que la +beaute soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'interieur de la famille Marteau etait patriarcal. La grand'mere, +matrone pleine de vertus et d'obesite, etait assise pres de la cheminee +et tricotait un bas gris. C'etait une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps placait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pincaient le nez. La mere etait une menagere seche et discrete, active, +silencieuse, absolue, sujette a la migraine, et partant chagrine. +Elle etait debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-meme la besogne aux ouvrieres: mais, malgre son caractere +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extreme politesse, et +souffrait, non sans une secrete mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis a de longues discussions de leur part. + +Aupres de la fenetre ouverte, les quatre ouvrieres et les trois filles +de la maison, pressees comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancee elle-meme brodait le coin d'un mouchoir. La +maitresse ouvriere, placee sur une chaise plus elevee que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confies aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans a elles trois; elles etaient fraiches, +rieuses et degourdies a l'avenant. Les tetes blondes des enfants de la +maison, penchees d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun interet a la conversation, se melaient aux visages animes des +grisettes, a leurs bonnets blancs poses sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naif tout a fait +digne des pinceaux de l'ecole flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturiere en chef, surpassait toutes ses +ouvrieres en caquet et en beaute. Du haut de sa chaise a escabeau, comme +du haut d'un trone, elle les animait et les contenait tour a tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette etait comptee +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tot a son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire a +son apogee. Aucune robe d'alepine ne dessinait avec une nettete plus +orgueilleuse l'etroit corsage et les riches contours d'une taille +imperiale; aucun bonnet de tulle n'etalait ses coquilles demesurees et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un echafaudage plus +splendide de cheveux crepes. + +A l'arrivee des deux jeunes gens, le babil cessa tout a coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant ecourte sans +ceremonie les dernieres modulations d'une ritournelle ou l'organiste +s'oublie. Mais apres quelques instants de silence pendant lesquels Andre +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'areopage feminin, une voix flutee se hasarda a placer son +mot, puis une autre, puis deux a la fois, puis toutes, et jamais voliere +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mela a la +conversation, et voyant Andre mal a l'aise entre les deux matrones, il +l'attira aupres du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitie familier, moitie humble +(note qu'il etait important de toucher juste avec la belle couturiere, +et dont Joseph avait tres-bien etudie l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous presenter un de mes meilleurs amis, M. Andre de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garcon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourne +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous etes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup a mademoiselle Henriette, car une rougeur +naive lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +echange d'oeillades et de facetieux propos, Andre remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, a la derobee, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la degagee Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Apres avoir beaucoup rougi, beaucoup refuse, +beaucoup hesite, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur Andre m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empeche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher Andre, s'ecria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparat l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarque: Andre a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ca ne l'amuse pas du +tout. + +Andre, choque de cette hardiesse indiscrete, fut bien pres de repondre: +En verite, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, Andre; mademoiselle Henriette t'a regarde; +que dis-je? elle t'a contemple, elle s'est beaucoup occupee de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +debut. Mais voyez-vous, mes cheres petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites a mon ami un reproche qu'il ne merite +pas; vous l'accusez d'etre fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'ecrierent a la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frenetique! + +--Frenetique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! repondit Joseph, cela veut dire tres-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis a pied des droits reunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'ecrierent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronca le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mere sourit, et Henriette retablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle a ses +ouvrieres, M. Joseph allait nous dire de qui M. Andre est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, repondit Joseph; chut! +ecoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'ecrierent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appetit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le mechant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention a nous. Quand +une ouvriere va raccommoder le linge du chateau de Morand, le pere et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger a la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait diner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrement, personne a qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derriere un metayer! ce n +est pas un si beau voyage a faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-la! eh bien! il vient chercher lui-meme ses +ouvrieres a la ville, et il les emmene dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-a-dire que mon ami Andre, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idees. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maitre chez soi: libre a eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre a nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit Andre +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrieres; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut gouter assez cette fadeur; mais, fidele a son role de +princesse, elle s'en defendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-la, reprit-elle; nous sommes +trop mal elevees pour plaire a des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Genevieve pour causer avec vous; mais c'est celle-la qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, a cette +precieuse-la! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal a propos. + +--Mal a propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Genevieve n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Genevieve, reprit Joseph; une +begueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Genevieve, demanda Andre; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, repondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonca, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voila madame une telle,_ une des dames les plus elegantes de la ville. + +"Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +begueulisme." + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activite +de leur aiguille fut ralentie par la curiosite avec laquelle elles +examinerent a la derobee la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son cote, madame +Privat, c'etait le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'interet, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquee d'une maniere aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononce des mots +inouis: elle avait ose dire que la manchette etait de mauvais gout, +et que les doubles ganses du bracelet n'etaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et palissait tour a tour; elle s'appretait a une +reponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant legerement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait ose +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait a +son depit augmenterent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Apres que la dame eut parle assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces etait achete. + +--Il est commande, dit madame Marteau, Genevieve y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Genevieve a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mere, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables a la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modeles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifference, on pretend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du gout. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +legerement du talent de Genevieve. + +--Oh! du gout! du gout! reprit la vieille, c'est ravissant le gout +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait a Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit a sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariee, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coute bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle a faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-etre? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop paye; il n'y a guere de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marche on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journee chez du _monde honnete_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lesinent miserablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mere, qui, placee assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +a regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mere, repondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mere, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les menages +de L.... Initiees durant des semaines entieres a tous les petits secrets +des maisons ou elles travaillent, elles n'ont guere d'autre occupation, +apres le bal et les fleurettes des garcons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et meme les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commerage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain a leur tour leur interieur fera les frais de la chronique dans +une troisieme maison. La medisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haissent le plus toutes sortes de menagements et +d'egards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'etait pas de moyen humain, d'empecher une grisette de +parler, elle prit le parti d'eviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrieres firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent debitees sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Genevieve dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchande une +couronne de roses qu'elle s'etait ensuite donne les gants d'avoir fait +venir de Paris et payee fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Genevieve, declara que c'etait bien fait, et +il prit plaisir a lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'ecria Henriette avec colere, ne dites pas de mal +de celle-la; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ a +Genevieve: une fille qui vit toute seule enfermee chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-etre +pas donne le bras a un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me mefie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journee, et qui sont tout pleins de mots latins ou je ne +comprends rien, et ou vous ne comprendriez peut-etre rien vous-meme? + +--Comment! dit Andre, mademoiselle Genevieve lit des livres latins? + +--Elle etudie des traites de botanique, repondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son etat. + +--C'est donc une personne tout a fait distinguee? reprit Andre. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout a +l'heure, c'est une grisette comme celle-la qu'il faudrait pour diner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous etes, monsieur Andre, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierte: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-meme? interrompit Joseph; de quel droit +s'eleve-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la premiere venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et a la promenade avec vous? + +--C'est son caractere; elle aime mieux etudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagne une petite somme. +Elle nous donne des gateaux et du the; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flute. Il faut voir comme elle nous recoit bien! quelle proprete chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidee par ses +amants, celle-la! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sur +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'a +eux! + +--A quoi tout cela la menera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait epouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant a +vous, mes beaux messieurs, vous n'epousez guere, et Genevieve est trop +fiere pour etre votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en verite! dit Henriette, en haussant les +epaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les pres et trouver une fleur qui lui +plait! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En verite! s'ecria Andre vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontree un jour.... Il se tut tout a coup, et sortit un instant +apres, pour cacher l'emotion et la joie qu'il eprouvait de retrouver la +trace de sa belle reveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garcon-la? dit Joseph aux ouvrieres, lorsque Andre eut +quitte la chambre: il est fou. + +--Il est _tout etrange_, en effet, repondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son veritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'etre amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez a +le guerir de cet ennui-la. + +--Oh! nous ne nous en melons pas! s'ecrierent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur Andre, qui passait a la fenetre. + +--Je parle serieusement, chere Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturiere un instant avant le diner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez a consoler mon ami Andre. + +--Plaisantez-vous? repondit-elle d'un air dedaigneux; adressez-vous a un +medecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous a ces +amoureux-la; des qu'ils ont secoue leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitie de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'Andre +deviendrait amoureux s'il voyait Genevieve; c'est tout a fait la beaute +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille a la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie des aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher apres diner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon Andre commencera tout de suite a soupirer. + +--Ah ca! est-ce que vous etes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idees? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Genevieve pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnete? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'ame pure comme moi, trouvez-vous +malhonnete que mon ami Andre fasse la cour a votre amie Genevieve? Je +reponds de lui; est-ce que vous ne repondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en reponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air tres-serieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand meme +Andre, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scelerat +d'ici a une heure, la vertu de mademoiselle Genevieve serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'Andre et du grand air froid de +Genevieve. Ne voila-t-il pas une intrigue qui les menera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drole avec +ses reverences; et quant a Genevieve, elle n'a pas a craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine a la decider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'ecoutons guere +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'etouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le diner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plait? + +--Que vous irez chercher Genevieve apres diner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire a Joseph Marteau, dont elle +aurait ete bien aise de rendre serieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Genevieve, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la superiorite de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais interieurement elle n'approuvait pas trop la rigidite excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitie pour elle la portait a lui conseiller sans cesse +d'ecouter quelque galant. + +Elle fut forcee de dissimuler avec Genevieve pour la decider a venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrieres d'Henriette. + +Pour aider a ce mensonge, Joseph, sans rien dire a Andre, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Genevieve et Henriette arrivees. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui etait situe derriere la +maison. Genevieve donnait le bras a la grand'mere, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +"Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hemerocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardees, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!" + +Genevieve ne s'apercevait pas de la presence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derriere elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Genevieve s'arreta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait reflechir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-la? + +--Je les aime trop, repondit Genevieve d'un petit ton precieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je esperer de rendre +cette blancheur-la et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-la? qui l'a mis dans cette +fleur? ou en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chere dame! + +En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hemerocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbee par la delicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'Andre put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensees, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Genevieve ne ressemblait en rien a ses compagnes: elle etait petite +et plutot jolie que belle; elle avait une taille tres-mince et +tres-gracieuse, quoiqu'elle se tint droite a ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle etait tres-blanche, peu coloree, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquee qui fut sortie de +son atelier. Ses traits etaient delicats et reguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme tres-distinguee, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'etait pas non plus la meme que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait etudie son art a Paris. Aussi ses compagnes toleraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et meme de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgre toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasarde de reduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grace +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eut ete ecrasee +par une semblable aureole, et elle avait adopte le petit bonnet parisien +a ruche courte et serree, dont la blancheur semblait avoir ete mise au +defi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout a fait ignoree dans le pays; elle tricotait +elle-meme avec du fil extremement fin ses gants et ses bas a jour. Andre +reconnut a ses mains des gants pareils a celui qu'il possedait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'etroits souliers de prunelle a cothurnes rigidement serres; la robe, +au lieu d'etre collante comme celle de ses compagnes, etait ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eut ete jalouse, et a travers la percale fine et blanche on devinait des +epaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle apercut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Genevieve, lui dit-il, j'ai bien pense a vous hier a +la chasse; imaginez qu'il y a aupres de l'etang du _Chateau-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibeciere. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en verite! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachees de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guepes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +a m'en tenir les cotes en les regardant. + +--Voila une plante fort singuliere, dit Genevieve en souriant. + +--Je crois, dit timidement Andre, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelees par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-la? dit Genevieve; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines betes? + +--Ce sont des plantes veneneuses, repondit Andre, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgre leur beaute; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouve quelque chose de mechant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drole ce que tu dis la, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empecher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, repondit Andre, +il faut courir un certain danger: l'etang de Chateau-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Ou prenez-vous ce Chateau-Fondu? demanda Henriette. + +--Aupres du chateau de Morand, repondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachee par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit Andre. + +[Illustration: En parlant ainsi, Genevieve, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas ou l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espece de gazon +mou ou vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +ou vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et tres-souvent jusque +par-dessus la tete. + +--La tradition du pays, reprit Andre, est qu'autrefois il y avait un +chateau a la place de cet etang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au chatelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le chateau dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit a la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a garde le nom de Chateau-Fondu. + +--Voila un conte comme je les aime, dit Genevieve. + +--Ce qui accredite celui-la reprit Andre, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer ca et la des amas de terres +ou de pierres verdatres que l'on prend pour des creneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitue a barboter dans les marais pour courir apres les becassines, a +une peur effroyable du Chateau-Fondu; il semble qu'il y ait la je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutot que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout a fait merveilleux, dit Genevieve. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit Andre, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Genevieve dans les pres. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Genevieve? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval a la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'ecrierent Henriette et ses ouvrieres! menez-nous au +Chateau-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'ecrierent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous etes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Genevieve? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voila tes scrupules, Genevieve, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chere. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Genevieve, sont sous la garde de +leur frere. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, etablie, maitresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe ou, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-meme d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Genevieve, toi qui pourrais etre si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la decider. + +--Oh! oui! oui! Genevieve, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'ainee des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Genevieve en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chere, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant a +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Genevieve toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous etes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'ecria Henriette; voila comme elle fait +toujours. Elle promet pour se debarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille pretextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau a Genevieve. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous etes obligeante, +vous me remplacerez aupres de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-la sont un peu etourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Chateau-Fondu. Vous, +Genevieve, qui etes sage et serieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gre possible. + +--Cela me decide tout a fait, repondit Genevieve. J'irai, ma chere dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'ecrierent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Genevieve; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +Andre et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-la dans ma patache: il +faut nous mettre en quete d'une seconde voiture. + +--Mon pere a un char a bancs, qu'il nous pretera volontiers, dit Andre. + +--A la bonne heure, voila qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +equipage. Tres-bien. Maintenant preparons-nous a nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, a cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crierent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flute de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit a jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. Andre mourait d'envie d'inviter +Genevieve: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa a Henriette, qui +fut assez fiere d'avoir accapare le seul danseur de la societe. + +Neanmoins, guidee par un regard de Joseph, elle entraina son cavalier +vis-a-vis de Genevieve, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Genevieve rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'Andre: c etait la premiere fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaiete +douce qu'elle n'aurait pas esperee d'elle-meme si elle eut prevu une +heure auparavant qu'elle dut sortir a ce point de ses habitudes. + +"Eh bien! savez-vous une chose? s'ecria Joseph a la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Genevieve passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prevots +qui pussent vous en remontrer." + +Genevieve devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention a elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph a voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine a une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voila jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en facher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous etes un _diseur de riens!_ repondit Henriette, gonflee d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois Andre osa inviter Genevieve, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; a chaque instant la parole expirait sur ses +levres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tete. Lorsqu'il avait a faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-a-vis aller tout seul; puis tout a coup +il s'elancait pour reparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands eclats de rire des jeunes +filles. Genevieve seule ne se moquait pas de lui; elle etait silencieuse +et reservee. Cependant elle regardait Andre avec assez de bienveillance; +car il avait bien parle sur la botanique, et cela devait abreger de +beaucoup les timides preliminaires de leur connaissance. Mais si Andre +avait ose se meler a la conversation et s'adresser a elle d'une maniere +generale, il n'en etait plus de meme lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidite diminuait d'autant +celle de Genevieve; car elle etait fiere et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser a ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fut sentie a l'aise comme dans son element. + +Il y a des natures choisies qui se developpent d'elles-memes, et dans +toutes ces positions ou il plait au hasard de les faire naitre. La +noblesse du coeur est, comme la vivacite d'esprit, une flamme que +rien ne peut etouffer, et qui tend sans cesse a s'elever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonte eternelle dont elle emane. +Quels que soient les elements contraires qui combattent ces destinees +elues, elles se font jour, elles arrivent sans effort a prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diademe invisible qui les +appelle a dominer naturellement les essences inferieures; on ne souffre +pas de leur superiorite, parce qu'elle s'ignore elle-meme; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle etait Genevieve, creature plus +fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait sa +vie. + +On dit que la poesie se meurt: la poesie ne peut pas mourir. N'eut-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siecles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vesuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaiques realites. En depit de ses +temples renverses et des faux dieux adores sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilee +des hauteurs sociales, repudiee par la richesse, bannie des theatres, +des eglises et des academies, elle se refugiera dans la vie bourgeoise, +elle se melera aux plus naifs details de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer a +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et deja +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces ames +aimantes qui la possedent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolees qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; etincelles +divines qui retournent a je ne sais quel astre mysterieux, peut-etre +a l'antique Phebus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinite douce et bienfaisante d'une autre generation, et si elle +ne succedera pas au doute et au desespoir dont notre siecle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catechisme +religieux, le degout et la tristesse ne seront pas fletris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront recompenses +comme des vertus? + +La poesie, revelee a toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-etre sont plus ou moins capables d'acquerir, et +qui rendrait toutes les existences plus etendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une evidence eclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles regions, s'est chargee de l'education de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallees, et +les idees poetiques peuvent s'ajuster a la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poesie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-la la poursuit au galop de son cheval a travers les ravins; un +troisieme l'arrose sur sa fenetre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander ou elle est, ne devrait-on pas demander ou elle n'est pas? +Si ce n'etait qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beaute repandue dans la nature +exterieure, et le sentiment departi a toute intelligence ordinaire. Pour +condamner a mort la poesie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'a la derniere des fleurettes dont Genevieve +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi etait poete; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus mediocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achevent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poemes. + +Il faut bien peu de chose pour eveiller ces esprits endormis dans +l'epaisse atmosphere de l'ignorance; et pour les entourer a jamais d'une +lumineuse aureole qui ne les quitte plus. Un livre tombe sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une etude +entreprise dans un dessein prosaique ou par necessite, le moindre hasard +providentiel, suffit a une ame elue pour decouvrir un monde d'idees et +de sentiments. C'est ce qui etait arrive a Genevieve. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite a examiner ses modeles, a les +aimer, a chercher dans l'etude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu a peu elle s'etait identifiee avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle devorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas a approfondir +d'autre science que celle a laquelle tous ses instants etaient forcement +consacres; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanime qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait desormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son ame +s'y elancait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la creation. Emportee par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au dela des toits enfumes de sa petite ville, une +nature enchantee qui se resumait sur sa table dans un bouton d'aubepine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les melodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle etait emue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs delicieux comme a l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'etait donc habituee a vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'etait pas, comme on le pretendait, une vertu sauvage et sombre; +elle etait trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherche sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-meme suffisait a la +preserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dedain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le degout et l'ennui. Heureuse avec sa +liberte et ses occupations, orpheline, riche par son travail au dela de +ses besoins, elle etait affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eut craint de leur paraitre vaine de son petit savoir, et se laissait +egayer par elles; mais elle supportait cette gaiete plutot qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mepris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur etait de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa priere en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenetre. + + + +VI. + +Andre avait un peu trop compte sur ses forces en se chargeant de +demander le char a bancs et le cheval de son pere. Il fit cette penible +reflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiete prit un caractere de plus en plus grave a mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son pere dans un de ses acces de mauvaise humeur des +plus prononces. Le plus beau de ses boeufs de travail etait tombe malade +en rentrant du paturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, repetait d'une voix entrecoupee, en +jetant des regards effares sur son fils: "Des tranchees! des tranchees +epouvantables! + +--Helas! mon pere, etes-vous malade? s'ecria Andre, qui ne comprenait +rien a son angoisse. + +Le marquis haussa les epaules, et, lui tournant le dos, continua a +marcher a grands pas. + +Andre, n'osant renouveler sa question, resta fort trouble a sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son pere, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arretant tout a coup, lui dit d'une voix brusque: + +"Quel a ete l'effet de la theriaque?" + +Andre, rassure, et comprenant a demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +"Non, non, j'irai bien moi-meme, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'etes bon a rien, vous." + +Andre attendit pendant une heure le retour de son pere, esperant trouver +un moment plus favorable pour lui presenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitie de la nuit dans l'etable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'etait le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. Andre se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la sante du malade, et, partant, de +l'humeur de son pere; mais lorsque le malade commenca a se trouver +mieux, le marquis accable de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journee, ne songea plus qu'a se reposer. +Il rencontra Andre sous le peristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumee de son affection: + +"Pourquoi n'etes-vous pas couche, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil." + +C'etait peut-etre la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char a bancs; mais Andre avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son pere, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le reduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait etre a ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char a bancs tout etait manque, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son pere au milieu de son sommeil, affronter ce reveil en +sursaut, si facheux chez les hommes replets, s'exposer peut-etre a +un refus? Cette derniere pensee fit fremir Andre. "Ah! plutot mourir +victime de sa colere, s'ecria-t-il, que de manquer a ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour aupres de Genevieve!" + +Des que trois heures sonnerent il se rhabilla, et, prenant sa +desobeissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-meme le +gros cheval au char a bancs et partit sans bruit, grace au fumier dont +la basse-cour etait garnie. Mais le plus difficile n'etait pas fait; +il fallait tourner autour du chateau et passer sous les fenetres du +marquis. Impossible d'eviter ce terrible defile; le chemin etait sec et +le mur du chateau sonore; le char a bancs, rarement graisse, criait a +chaque tour de roue d'une maniere deplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. Andre etait tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son pere, en +proie a une de ces insomnies auxquelles sont sujets les proprietaires, +etait par hasard a sa fenetre, il pourrait bien ne pas reconnaitre +son char a bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercee! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! Andre +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le forca de galoper. C'etait une allure inouie pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupconner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque Andre fut a cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derriere lui la route qui commencait a blanchir et qui etait nue +comme la main, il eprouva un bien-etre inexprimable, et permit a son +coursier de moderer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraichir, et +le char a bancs, avec Andre le fouet en main, etait a la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une a +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en preparatifs inutiles. +Enfin, Joseph regla l'ordre de la marche; il pretendit que la volonte de +sa mere etait de confier les demoiselles Marteau a Andre et a Genevieve, +comme aux plus graves de la societe. Quant a lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrieres, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un ecervele, il descendit au triple galop l'horrible +pave de la ville. Ses compagnes firent des cris percants; tous les +habitants mirent la tete a la fenetre, et envierent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +Andre descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. "Quoi! Genevieve! disaient tous les +regards etonnes.--Oui, Genevieve, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?" + +Genevieve, sous son voile de gaze blanche, s'apercut aussi de tous ces +commentaires; elle etait trop fiere pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dedaigner et de sourire. + +Peu a peu Andre s'enhardit jusqu'a parler. Mademoiselle Marteau l'ainee +etait une bonne personne, assez laide, mais assez bien elevee, avec +laquelle il aimait a causer. Peu a peu aussi Genevieve se mela a la +conversation, et ils etaient presque tous a l'aise en arrivant au +Chateau-Fondu. Heureusement pour lui, Andre avait etudie avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +a Genevieve. Elle l'ecoutait avec avidite; c'etait la premiere fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingue dans ses manieres et +riche d'une aussi bonne education. Elle ne songea donc pas un instant +a s'eloigner de lui et a s'armer de cette reserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui etait bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec Andre, et qu'il ne s'ecarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinee fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une metairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantee de voir Genevieve aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'apres-midi s'avanca, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admire le Chateau-Fondu et qu'il etait convenable de +chercher un diner et une autre promenade dans les environs. Andre +tremblait en songeant au voisinage du chateau de son pere et a l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble a son angoisse en +s'ecriant: "Eh! parbleu! le chateau de notre ami Andre est a deux pas +d'ici; le pere Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra a merveille. Allons lui demander un dindon roti et du +vin de sa cave. Andre, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs." + +Andre se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arreter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultes, +il se resigna a braver toutes les consequences de sa destinee, et +remonta en voiture avec Genevieve et ses compagnes. + +Cependant, a mesure qu'il approchait des tourelles hereditaires, une +sueur froide se repandait sur tous ses membres. Dans quelle colere il +allait trouver le marquis! car l'enlevement du cheval et du char a +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +epouvantable, et le marquis etait incapable, pour quelque raison humaine +que ce fut, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colere. +Quel accueil pour Genevieve, qu'il eut voulu recevoir a genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'etre traite devant elle +comme un ecolier pris en fraude! Il arreta son cheval a deux portees +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant a quelque distance, il lui +confia son embarras. "Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +a ce point-la? lui qui fait semblant d'etre si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fut-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char a bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi." + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entree triomphale dans la cour du +chateau. Le marquis etait precisement a la porte de l'ecurie. Depuis que +l'evenement terrible etait decouvert, le marquis n'avait pas quitte la +place, il attendait son fils pour le recevoir a sa maniere. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un tresor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour a s'epuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'Andre sur le siege de sa voiture, il vit la mine fiere +et decidee de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eut +articule une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'etouffer. "Vive Dieu! s'ecria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues a se decider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la presenter: la voila, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +chateau, et de votre grand jardin, et de vos etables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend a toutes +ces choses-la; et puis voila les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la reverence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragees, il en a toujours +plein ses poches. Ah! ca, cher voisin, vous voyez que j'avais une fiere +envie de venir vous voir; des trois heures du matin j'etais dans la +chambre d'Andre. C'etait une partie arrangee depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous etes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voila encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient a toute force +voir votre propriete. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ca dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. Andre m'a repondu que vous dormiez +encore, que vous etiez fatigue de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous eveillat pour si peu de chose; je n'ai meme voulu +deranger personne; j'ai attele moi-meme le cheval et j'ai emmene votre +fils malgre lui, car c'est un paresseux!... Et, a propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charme. Voila donc comment +j'ai enfin reussi a vous amener a diner toutes ces petites alouettes. +J'etais bien sur que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du departement! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites a monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir." + +Le marquis, tout etourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement a chaque periode de Joseph, ne put trouver de pretexte a +son ressentiment. La demande inopinee d'un diner ne le contraria pas +trop. Il etait honorable, et en effet il avait des pretentions a la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras a mademoiselle Marteau, et +l'autre a Genevieve, qu'a sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure societe; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit a la salle a manger, ou, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraichissements. + +Andre, charme de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-meme les honneurs de la maison avec beaucoup de grace. Son pere +le laissa faire, quoiqu'il jetat sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'etait point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possedait; mais il voulait le faire lui-meme et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fut-ce son propre fils, touchat une fleur sans sa +permission. + +Andre conduisit Genevieve a un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son pere. Genevieve prit tant d'interet +a ces fleurs et aux explications d'Andre, qu'elle oublia tout le reste +et s'apercut en rougissant, lorsque la cloche du diner sonna, qu'elle +etait seule avec lui, que le reste de la societe etait bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilite du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +diner: meme au dessert il s'egaya jusqu'a adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Genevieve. Joseph etait un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tete a toute une noce depuis midi jusqu'a trois heures +du matin, et jamais maussade apres boire, point querelleur, point +casseur d'ecuelles, incapable de meconnaitre ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'etre aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fete au petit vin de la cote Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminee, l'oeil brillant et +la machoire lourde. Joseph croyait avoir triomphe de sa colere et +s'applaudissait interieurement de son habilete; mais Andre, qui +connaissait mieux son pere, augurait moins bien de cet etat +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-la. Il l'observait donc avec +inquietude et s'observait lui-meme scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui reveillat les souvenirs confus du +cheval et du char a bancs enleves. + +Le marquis jusque-la ne comprenait pas trop clairement en quelle societe +Joseph et ses soeurs etaient venus le voir. La verite est qu'il n'avait +aucun prejuge, qu'il etait poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eut acquis chez lui une grande violence; car il etait +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +pretention de n'etre pas absolument etranger a l'art de plaire. Mais +autant il aimait a accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'inferiorite de leur rang, autant il +haissait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair a +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilite et de +ses manieres liberales. Il consentait a etre le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliat point qu'il etait marquis et qu'il ne +voulait pas le paraitre. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privileges et leur +affectation de familiarite, etaient donc necessairement des natures +antipathiques a la sienne, et il est tres-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir a sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle a manger etait envahie par ces +usurpateurs feminins, de leur ceder la place et d'aller aux champs. +Ce procede lui avait aliene la consideration des grisettes les plus +huppees, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revetu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et meme le garde champetre, dignitaire plus modeste, encore admis a +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles a l'heure ou le marquis finissait +son souper. Cette preference envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractere insolent et bas, tandis qu'elle etait au contraire le +resultat d'un orgueil tres-bien raisonne. + +Quoique Henriette et ses ouvrieres eussent ete fort bien traitees +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manieres habituelles du marquis envers leurs pareilles. La presence de +mademoiselle Marteau, les manieres douces d'Andre, le maintien grave et +poli de Genevieve leur avaient un peu impose pendant le diner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinee reprenant le +dessus, elles se repandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales debridees, et, sautant sur les plates-bandes, ecrasant sans +pitie les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que melodieux, et de rires qui sonnerent mal a l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa Andre aupres de Genevieve et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son cote pour aller +embrasser mademoiselle Henriette a la faveur d'un jour consacre a +la folie, il longea furtivement le mur ou ses plus beaux espaliers +etendaient leurs grands bras charges de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses peches et de ses raisins. +Henriette s'en apercut, et, decidee a deployer ce grand caractere +d'audace et de fierte dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint a trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'elancerent a la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colere, c'est qu'au +lieu de detacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinement la branche jusqu'a ce qu'elle cedat et leur restat +a la main, toute chargee de fruits verts qu'elles jetaient avec dedain +au milieu des allees apres y avoir enfonce les dents. Moyennant ce +procede aristocratique, au lieu d'une douzaine de peches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouverent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-meme avait courbees en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassees dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chevres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner aupres d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce degat. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit a +l'ecurie, fit sortir son cheval, atteler le char a bancs et conduire +l'un et l'autre a trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protegeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois chales de Bareges etales avec soin sur le +canape. Ces demoiselles avaient depose la leurs atours pour courir +plus a l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'etendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guetres crottees sur le fichu de +crepe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +delicieux, que ces demoiselles eussent fini de devaster son verger. + +Quand elles rentrerent, elles trouverent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en ecrasant les precieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcerent, assez haut pour qu'il +l'entendit, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle a M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pincant le nez pour ne pas eclater de +rire, je trouve la chose singuliere et si drole qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de reveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se reveiller. Enfin il se decida a +quitter le canape et a laisser les grisettes ramasser les debris de leur +toilette; dans quel etat, helas!... Henriette ecumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous pretexte de le mener a son pressoir. Mais sa veritable +vengeance ne tarda pas a eclater. Le soleil etait couche, on parla de +retourner a la ville; la patache de Joseph se trouva prete devant la +porte aussitot qu'il l'eut demandee. "Prends mes soeurs et Genevieve, +dit Joseph a Andre, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char a bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes la et que +ton pere ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultes. Va-t'en vite." + +Andre ne se le fit pas repeter; il offrit la main a ses compagnes de +voyage, prit les renes et disparut. Il etait a cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char a bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glisse quelque monnaie dans la main du garcon d'ecurie en lui +disant d'amener son equipage; mais l'equipage n'arrivait pas, le garcon +d'ecurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller a +l'ecurie: elle etait vide; il chercha le char a bancs sous le hangar: le +hangar etait desert; il appelle, personne ne lui repond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garcon d'ecurie qui semble accourir tout +essouffle et qui lui repond avec toute la sincerite apparente d'un +paysan astucieux: "Helas! mon bon monsieur, il n'y a ni char a bancs +ni cheval; le metayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +chateau. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prevoir...? + +--Mille diables! s'ecria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garcon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit etre a present aupres de L... s'il ne l'a point +depasse. + +"Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire a mourir de rire!" Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un evenement qui +devait les transporter de colere. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au depart du metayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garcon d'ecurie se lamenta +d'un air desesperant sur ce facheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +a pied et entreprendre, a l'entree de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches a Joseph sur son insouciance. Celui-ci se resignait de +bonne grace a lui offrir son bras jusqu'a la ville; elle le refusa +d'abord avec depit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allerent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et detestant dans leur ame l'abominable marquis, auteur de leur +desastre, tandis que celui-ci, enferme dans sa chambre et plonge dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, a la mode peut-etre dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur cote, Andre et Genevieve et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de detresse dont Joseph, +a tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laisse tomber son sac, Andre arreta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurite l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononcait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Genevieve decida qu'il fallait retourner en +arriere, parce qu'un accident etait probablement arrive aux voyageurs du +char a bancs. Andre obeit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes pietons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquee par sa colere, elle +s'arreta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +a raconter a sa maniere. Il declara que c'etait un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien merite pour la maniere +dont elles s'etaient comportees dans le verger. + +--C'est une infamie! s'ecria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatiente, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +dementi; mais, si vous etiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. Andre ne peut pas imposer silence a une femme, +dit Genevieve assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tachez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitie de la route +en voiture, nous ferons bien le reste a pied, n'est-ce pas, ma chere +Justine? + +La chose fut bientot convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture a Andre et achever la route a pied; mais il +comprit bien vite qu'Andre aimait beaucoup mieux accompagner Genevieve, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +Andre offrit son bras a Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre a Genevieve au bout de quelques minutes; mais a peine +l'eut-elle accepte qu'Andre, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensees du monde, ne trouva plus meme a placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura pres d'un +quart d'heure sans aucune cause appreciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la premiere, des qu'elle eut +fini de penser a autre chose; car elle etait preoccupee, soit de +la pensee de son trousseau, soit de celle de son fiance. "Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois a regarder les etoiles? + +--Je vous assure, repondit Andre, que je ne pensais pas aux etoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Genevieve? + +--Moi, je les regardais sans penser a rien, repondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit Andre; je suis sur, au +contraire, que vous reflechissez beaucoup et a propos de tout. + +--Oh! oui, je reflechis, repondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien reve, je n'en suis pas +plus avancee. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les etoiles, vous pensez a +quelque chose. + +--Je pense quelquefois a Dieu, qui a mis toutes ces lumieres la-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser a Dieu, il arrive que je +continue a les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entieres a ma fenetre sans pouvoir m'en arracher. D'ou cela +vient-il? Sans doute les etoiles font cet effet-la a tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en detacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser a des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous etes savante, vous, Justine; vous etes bien +heureuse! Mais dites-moi donc a quoi les etoiles vous font penser: +j'aurai peut-etre eu les memes idees sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, a quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, aupres desquels le notre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Genevieve s'arreta tout etonnee et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquat davantage. + +Andre s'etait imagine, en voyant le beau front de Genevieve plein +d'intelligence, et en ecoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idee de sa propre +inferiorite l'avait rendu jusque-la timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris a son tour, et chercha dans les grands yeux de +Genevieve la cause de cet etonnement naif. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'etait pas fachee de +deployer son petit savoir, que toutes ces lumieres, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela a Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des reves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur Andre. + +Cette interpellation fit sur Andre un effet singulier. Il venait d'etre +presque choque de l'ignorance de Genevieve; il se sentit tout a coup +comme attendri. Jusque-la son amour avait ete dans sa tete; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Genevieve a la faible +clarte du ciel etoile: il distinguait a peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une serenite angelique semblait resider sur ce visage +delicat et pale. Andre fut si emu qu'il resta quelques instants sans +pouvoir repondre. Enfin il lui dit d'une voix alteree: "Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'epreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur ou les +ames qui s'entendent peuvent se reunir et s'appartenir mutuellement." + +Genevieve s'arreta encore et le regarda a son tour comme elle avait +regarde Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit Andre, que tout s'acheve ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse etre dans quelqu'une +de ces belles etoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-meme, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas ou Dieu a cache le bonheur qu'il fait esperer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on desire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut desirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent a regler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est tres-bien dit, repondit Andre; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre a la sagesse? Nous voici +trois: repondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je reponds de moi-meme, dit Justine en +riant; comment repondrais-je de vous? Cependant je repondrais de +Genevieve, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit Andre, en repondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillite naive. Mais parlez-moi +donc des etoiles, cela m'inquiete davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +Andre, heureux et fier, pour la premiere fois de sa vie, d'avoir quelque +chose a enseigner, se mit a lui expliquer le systeme de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les demonstrations et de les rendre +abordables a l'intelligence de son eleve. Malgre la soumission attentive +et la curiosite confiante de Genevieve, Andre fut frappe du bon sens et +de la nettete de ses idees. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants ou Andre, transporte, lui croyait des facultes extraordinaires, +et d'autres ou il croyait parler a un enfant. Quand ils furent arrives +aux premieres maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Genevieve chez elle. Andre n'osa pas +aller plus loin; il prit conge d'elle, et, se derobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit legerement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il desirait desormais, c'etait de +se trouver seul et de n'etre pas distrait de ses pensees. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientot sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'a ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque Andre se retrouva seul dans son grand verger, il +s'etait passe bien des choses dans sa tete; mais il avait trouve une +solution a sa plus grande incertitude, et il eprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'etait demande bien des fois depuis douze +heures si Genevieve etait un ange du ciel exile sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle etait simplement une grisette plus decente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu reprimer une emotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naivement demande de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce desir d'apprendre, +cette facilite de comprehension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte vegetation +une terre riche et fertile, ou la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une ame sympathique, une voix amie pouvait developper cette +noble nature et la reveler a elle-meme. + +Telle fut la conclusion que tira Andre de toutes ces reveries, et il se +sentit transporte d'enthousiasme a l'idee de devenir le Promethee de +cette precieuse argile. Il benit le ciel qui lui avait accorde les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maitre, M. +Forez, qui lui avait ouvert le tresor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allat aussi remercier son pere, qui +avait consenti a faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui etait arrive souvent de maudire l'education, qui, en +lui creant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition reelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon a Dieu d'un tel blaspheme. +Il reconnaissait tous les avantages de l'etude, et se sentait maitre du +feu sacre qui devait embraser l'ame de Genevieve. + +Mais toutes ces fumees de bonheur et de gloire se dissiperent lorsqu'il +songea a la difficulte de revoir prochainement Genevieve et a la +possibilite effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberte de la veille mille romans delicieux en parcourant a pas lents +les allees humides de la rosee du matin; mais, a force de se creer un +bonheur imaginaire, le besoin de realiser ses reves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et a chaque instant semblait +s'elancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aime. Il s'etonna de +ces agitations. Il n'avait pas prevu qu'arrive a ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment ou il aurait retrouve l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'ecoulerait calme, pleine et delicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait a ses reveries et a ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur a savourer le passe qu'a jouir du present. +Maintenant la veille lui semblait s'etre envolee trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profite; il se rappelait cent circonstances +ou il aurait pu dire a propos un mot qui lui eut obtenu la bienveillance +de Genevieve, et il eprouvait un regret mortel de sa timidite. Il +brulait de trouver l'occasion de la reparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +eternellement long, et l'ennui devorait deja sa vie. + +La crainte de se montrer trop empresse et d'effaroucher l'austerite de +Genevieve lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgre lui. Mais bientot il etait force de s'avouer +que vivre sans la voir etait impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir a la ville. Il s'assit a l'ecart sur un des bancs +de la promenade, esperant qu'elle passerait peut-etre; mais il vit +defiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Genevieve. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais a ces +heures-la. Il roda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il eprouvait une repugnance infinie a laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entree de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrieres. +Genevieve n'etait point avec elles. S'il avait su ou elle demeurait, il +se serait glisse sous sa fenetre: il l'eut peut-etre apercue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eut demande a qui que ce +fut. + +[Illustration: Il faut de la dentelle a monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journee; et, tachant de prendre l'air +le plus indifferent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. "Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'interesse maintenant? Tu voudrais bien voir Genevieve, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aise. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expedient pour avoir acces dans sa maison, et je n'en ai pas trouve. Il +faudra bien pourtant que nous en venions a bout. Henriette nous aidera." + +L'obligeance indiscrete de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +a rire d'un air sec et force en lui declarant qu'il ne comprenait rien a +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y meler davantage. + +"Ah! tu fais le fier! tu te mefies de moi! dit Joseph un peu pique. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +Andre s'affligea d'avoir offense un ami si devoue; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son desaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en apercut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et deserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans etaient encadres de bois grossierement sculpte. Un toit +en auvent s'etendait a l'entour et ombrageait les etroites fenetres. +"Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenetres, eclairees par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est la que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hesperides." + +Andre, trouble, s'efforca de prendre un air degage et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-la est fort bonne, au contraire, repondit Andre; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, Andre etait le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Ou allait-il? il le savait a peine. Serait-il +recu? il ne l'esperait pas. Il avait a la main un enorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu reunir: c'etait toute sa +recommandation. Il etait tour a tour pale comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait a peine, et a la derniere marche +il fut force de s'asseoir. C'etait deja beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-la sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eut indispose Genevieve contre lui. Il avait passe adroitement le long +de l'arriere-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussee, +sans etre apercu d'aucun des apprentis; au premier etage, il avait evite +un atelier de lingeres dont la porte etait ouverte et d'ou partait le +refrain de plusieurs romances tres-aimees des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, ou peut-il etre, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +Andre cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos a la porte +entr'ouverte, il franchit cet etage comme un eclair et ne s'arreta qu'au +troisieme. La, tout palpitant, se recommandait a Dieu, il s'approcha +de la porte a trois reprises differentes et s'en eloigna aussitot, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas a +toutes jambes. Enfin une quatrieme resolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, pres de s'evanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnerent le temps de se +reconnaitre. Il pensa que Genevieve etait sortie, et il se rejouit +presque d'echapper a la terrible emotion qu'il avait resolu de braver. +Cependant le desir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumes a l'obscurite de +l'escalier, distinguerent un petit carre de papier colle sur la porte. +Il l'examina quelques instants et reussit a lire: + + GENEVIEVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caracteres: _Tournez le bouton, s'il +vous plait_. + +Andre, transporte d'une joie etourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublee de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usee, ou l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jesus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle etait encore ecrit le nom de Genevieve, etait placee au bout de +cette salle. Cette fois Andre sentit toutes ses terreurs se reveiller; +mais, apres tout ce qu'il avait deja ose, il n'etait plus temps de +renoncer lachement a son entreprise: il frappa donc a cette derniere +porte, qui s'ouvrit aussitot, et Genevieve parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras ou Andre crut +distinguer un peu de mecontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout a fait contenance en s'apercevant que Genevieve n'etait pas +seule. Madame Privat etait debout aupres d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur Andre un regard de surprise +et d'ironie: c'eut ete une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie medisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Genevieve! Genevieve sentit le danger de sa position, et prenant +aussitot une assurance pleine de fierte; "Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonte de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande apres que j'aurai servi madame." + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignite calme qui imposa un instant a la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion etait trop bonne pour y renoncer aisement. Apres avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers Andre, qu'elle deconcerta tout a fait avec son regard curieux +et impertinent. "Vraiment, dit-elle en s'efforcant de prendre un +ton enjoue, c'est la premiere fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Genevieve? + +--Pardonnez-moi, madame, repondit froidement Genevieve, je recois +tres-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +presents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence etonna tellement Andre, qu'il hesita un instant a +repondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidite naturelle, il +repondit effrontement: "Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +desire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espece auquel +M. Forez, mon ancien precepteur, s'interesse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable." + +Madame Privat se mordit la levre et sortit brusquement. La reponse +d'Andre faisait allusion a une aventure recente de son menage; et, +quoique Andre ne fut pas mechant, il n'avait pu resister au desir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Genevieve en +souriant, esperant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Genevieve froide et severe. "Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre presence? + +Andre se troubla. "Je merite que vous me receviez mal, repondit-il. J'ai +ete etourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'etait une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, repondit Genevieve, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prevu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariete, repondit Andre; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupiere, et Genevieve, qui s'en apercut, se troubla a son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En meme temps elle le prit et l'examina. Andre s'arreta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Genevieve. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hepatiques, repondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit a odeur de vanille, de la giroflee-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-la se fanent bien vite, dit Genevieve. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle delia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraiche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, Andre examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Genevieve. +Cependant il lui echappa une exclamation de blame qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'ecria-t-elle. + +--O ciel! repondit Andre, des fuxias a calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Helas! vous avez raison, dit Genevieve en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montre l'original; elle s'est +obstinee a trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, etait de la meme teinte. Elle m'a forcee d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosite epouvantable! dit Andre avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si delicate! + +--Il y a des gens de si mauvais gout! reprit Genevieve; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitot toutes ces dames en ont demande; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la verite devant de +pareilles considerations? Je suis bien forcee, pour gagner ma vie, de +ceder a tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-la, je ne les vends pas: ce sont mes etudes et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit Andre; montrez-moi ces +tresors. + +Genevieve alla ouvrir une armoire reservee, et montra a son jeune pedant +une collection de fleurs admirablement faites. "Voici du veritable +fuxia, dit-elle en lui designant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit Andre en la prenant avec precaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une legere critique: les fleurs sont trop +regulierement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +facon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq petales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllees sont +sujettes a ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenetre. + +--Vous avez peut-etre raison, dit Genevieve. Moi j'evitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit defaut: toutes +les legumineuses ont dix etamines, mais neuf seulement sont reunies dans +une sorte de gaine; la dixieme est independante des autres, et vous +n'avez pas observe cette particularite. + +--Etes-vous sur de cela? + +--Il y a du genet d'Espagne dans mon bouquet: dechirez-en une fleur. + +--En verite, vous avez raison; mais vous etes bien severe. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup a profiter avec vous. Continuez donc a +m'instruire, je vous en prie. + +Andre examina tous les cartons et trouva peu a critiquer, beaucoup a +louer; mais il ne negligea aucune occasion de relever les fautes legeres +de l'artiste, car il sentit que c'etait le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa presence desirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Genevieve quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une etude un peu methodique. Certainement, a force de recherches et +d'observations, vous savez une infinite de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette etude m'a appris +des choses tres-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +methode admirable et d'une clarte parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Genevieve. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-meme. + +--Oh! que je le voudrais! dit Genevieve; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus mechants propos. + +--N'etes-vous pas au-dessus de ces pueriles attaques? dit Andre. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous etes +aussi vulnerable que la plus etourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'independance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvee? + +--L'opinion! l'opinion! dit Genevieve en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me proteger; la mechancete +peut me prendre a partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts a se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractere; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous etes penetree de votre propre dignite... + +--Ne dites pas cela, on me reproche deja d'etre trop fiere. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-la... + +--Et lequel donc? dit Genevieve vivement; puis elle s'arreta tout a +coup, et Andre lut sur son visage qu'elle etait fachee d'avoir laisse +echapper cette question, et qu'elle craignait une reponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, repondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blame; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention a ce que je vous ai +dit. Je deraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Genevieve en s'efforcant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit Andre. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication detaillee a M. Forez et +le prierai de la rediger lui-meme. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me designerez. De cette maniere, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Genevieve fut affligee de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blesse. Sa douceur et sa sensibilite naturelles parlerent plus vite que +sa raison. + +"J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-meme de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous." + +Elle s'arreta toute troublee, et Andre se sentit si emu qu'il craignit +de se mettre a pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +precipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Genevieve se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +epouvantee de ce qu'elle eprouvait et n'osant s'interroger elle-meme, +elle se jeta a genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journee, et ne toucha point au +frugal diner qu'elle avait prepare elle-meme comme a l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit chale et alla se promener +derriere la ville, dans un lieu solitaire ou elle etait sure de pouvoir +rever en liberte. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une eminence +plantee de nefliers, et elle contempla le lever de ces astres dont Andre +lui avait explique la marche. Peu a peu ses idees prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'Andre lui avait revelees porterent son esprit vers des pensees plus +vagues, mais plus elevees. Lorsqu'elle revint sur elle-meme, elle +s'etonna de trouver a ses agitations de la journee moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait deja l'effet de +ces contemplations ou l'ame semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des regions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la premiere fois +un conte de fees. + +Genevieve n'etait point romanesque; elle n'avait jamais desire d'aimer +ou d'etre aimee. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'etait promis de s'y soustraire a la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commencait a pressentir +l'amour d'Andre pour elle. Elle n'eut pas ose se l'expliquer a +elle-meme; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinee. Elle en avait ete emue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parle avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Genevieve n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-meme le regret d'avoir commis une imprudence. +"Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laisse emouvoir si vite par les idees et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercie? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma explique des choses bien interessantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon etonnement. +Et puis il m'a apporte un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-meme dans +les pres, et fait une visite dont, grace a madame Privat, toute la ville +jase deja. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'etait par amitie, +il aurait du prevoir a quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'ou vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des mechants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je desire m'elever au-dessus de ma fortune et de mon etat: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Helas! il me semble que oui; mais c'est +peut-etre un conseil de l'orgueil. Deja j'etais prete a sacrifier ma +reputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, defendez-moi de ces idees-la, et +apprenez-moi a me contenter de ce que vous m'avez donne." + +Genevieve rentra plus calme et resolue a ne plus revoir Andre. Elle se +tint parole; car elle recut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours a penser a lui sans trouble et sans +emotion. Une quinzaine s'ecoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du desole jeune homme, qui passait une +partie des nuits a pleurer sous ses fenetres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler Andre, et le hasard peut-etre +voulait faire echouer les resolutions de Genevieve. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Pres-Girault; elle ne savait pas +qu'Andre l'y avait vue un certain jour qui avait marque dans sa vie +comme une solennite et qui avait decide de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouve la un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitot des pas firent crier le sable +derriere elle. Elle se retourna et vit Andre. + +Un cri lui echappa, un cri imprudent qui l'eut perdue si Andre eut ete +un homme plus habile. Mais le bon et credule enfant n'y vit rien que +de desobligeant, et lui dit d'un air abattu: "Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma presence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de deranger votre promenade." + +La paleur d'Andre, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de resignation, produisirent un effet magnetique sur +Genevieve, "Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me derangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'interessent beaucoup, et tous les jours..." Genevieve se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +Andre, un peu rassure, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les eluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis etendu sur l'eau. "C'est, repondit Andre, le +becabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pele-mele avec lui." En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'a mi-jambes pour cueillir la fleur que Genevieve avait regardee; +il s'y fut mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille seche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y resister. Au bout d'un quart d'heure ils +etaient assis tous deux sur le gazon. Andre jonchait le tablier de +Genevieve de fleurs effeuillees dont il lui demontrait l'organisation. +Elle l'ecoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +melancoliques. Andre etait parfois comme fascine et perdait tout a fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Genevieve, toujours +avide de s'elancer dans les regions inconnues, le questionnait avec +vivacite. Andre voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +difference des climats, l'influence de l'atmosphere sur la vegetation, +les diverses regions ou les vegetaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glaces du Nord jusqu'au bananier des Indes brulantes. Mais ce +cours de geographie botanique effrayait l'imagination de Genevieve. + +--Oh! mon Dieu! s'ecria-t-elle a plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idee? lui dit Andre; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la geographie et la botanique en meme +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Genevieve; et puis elle songea a +ses resolutions, hesita, voulut se retracter et ceda encore, moitie au +chagrin d'Andre, moitie a l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mysterieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livre un rude combat a sa +conscience; mais cette fois la lecon fut si interessante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'ou les eaux s'epanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres echancrees, entassees, disjointes, +rattachees par des isthmes, separees par des detroits; ces grands lacs, +ces forets incultes, ces terres nouvelles apercues par des voyageurs, +perdues pendant des siecles et soudainement retrouvees, toute cette +magie de l'immensite jeta Genevieve dans une autre existence. Elle +revint aux Pres-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commencait a baisser quand elle songeait a s'arracher a l'attrait de +l'etude. Andre goutait un bonheur ineffable a realiser son reve et a +verser dans cette ame intelligente les tresors que la sienne avait +receles jusque-la sans en connaitre le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultes de Genevieve. Il etait fier de l'elever +jusqu'a lui et d'etre a la fois le createur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinees etaient delicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantot ils causaient, assis sous les saules de la riviere; +tantot ils se promenaient le long des sentiers bordes d'aubepines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'eveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlace l'un a l'autre. Quand +la matinee etait un peu avancee, Andre tirait de sa gibeciere un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de creme +dans quelque chaumiere des environs, et il dejeunait sur l'herbe avec +Genevieve. Cette vie pastorale etablit promptement entre eux une +intimite fraternelle, et leurs plus beaux jours s'ecoulerent sans que le +mot d'amour fut prononce entre eux et sans que Genevieve songeat que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitie. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-la, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'ecoula sans que Genevieve put hasarder sa mince chaussure +dans les pres humides. Andre n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Genevieve l'arreta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en meme temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise aupres d'elle et reprit les lecons +du Pre-Girault. Le jeune professeur, a mesure qu'il se voyait compris, +se livrait a son exaltation naturelle et devenait eloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son ecoliere. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +a demi faite pour suivre de l'oeil les demonstrations que son maitre +tracait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la decoupure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'interet qu'elle mettait a ecouter les autres lecons +l'emportant de beaucoup sur celui-la, elle negligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle etait lancee sur une mer +enchantee et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le developpement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entierement son caractere et devant +laquelle sa prudence timide s'etait envolee, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumiere de la raison. Cependant elle devait etre +bientot forcee de voir les ecueils au milieu desquels elle s'etait +engagee. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentres chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance a venir diner sur l'herbe, a +une metairie qui lui avait servi de dot, et qui etait situee aupres de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; neanmoins Genevieve y fut invitee. Ce +n'etait pas la premiere fois que ses manieres distinguees et sa conduite +irreprochable lui valaient cette preference. Deja plusieurs familles +honorables l'avaient appelee a leurs reunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, a titre d'ouvriere en journee, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la severe etiquette derriere +laquelle se retranche la societe bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcees de sa vie ordinaire, s'etait depuis +longtemps effacee devant le merite inconteste de la jeune fleuriste: +elle n'etait regardee precisement ni comme une demoiselle ni comme une +ouvriere, le nom intact et pur de Genevieve repondait a toute objection +a cet egard. Genevieve n'appartenait a aucune classe et avait acces dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante ou jamais aucune fille de condition n'avait ose +aspirer, Genevieve l'avait perdue a son insu; elle etait devenue +savante, mais elle ignorait encore a quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, etrangere aux caquets de la +ville, lui fit le meme accueil qu'a l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laisserent un grand espace entre elles et la place ou +Genevieve s'etait assise. Elle ne s'en apercut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer aupres d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espece de mepris qu'elles affectaient de +lui temoigner. Genevieve etait d'une nature si peu violente qu'elle +n'eprouva d'abord que de l'etonnement; aucun sentiment d'indignation ni +meme de douleur ne s'eveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demanderent leurs bonnes et se retirerent; +les autres se diviserent par groupes et se disperserent dans le jardin, +en evitant avec soin d'approcher de la reprouvee. En vain Justine +s'efforca d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant pres d'elle dans une attitude si altiere et avec un silence si +glacial que Genevieve comprit son arret. Pour eviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-meme et se retira +sous pretexte d'un travail qu'elle avait a terminer. A peine etait-elle +seule et commencait-elle a reflechir a sa situation, qu'elle entendit +frapper a sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +compose et une espece de toilette qui annoncait une intention +ceremonieuse et solennelle dans sa visite. Genevieve etait fort pale, et +meme l'emotion qu'elle venait d'eprouver lui causait des suffocations: +elle fut tres-contrariee de ne pouvoir etre seule, et, de son cote, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette etait +resolue a ne tenir aucun compte de ses efforts, et, apres l'avoir +embrassee avec une affectation de tendresse inusitee, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Genevieve, a qui la fierte donna la force de +sourire. + +--Te voila revenue? reprit Henriette du meme ton de condoleance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus begueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Genevieve; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensee. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction mechante que son +amitie pour Genevieve ne put lui faire reprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passe; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a ete fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as ete au-devant +de leur mechancete avec bien de la complaisance. Voila ce que c'est, +Genevieve, de vouloir sortir de son etat! Si tu n'avais jamais frequente +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrive. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais ete insultee; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-la en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Genevieve se sentit si offensee de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses levres devinrent +aussi pales que ses joues. + +--Il ne faut pas te desoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincerite de son indiscrete amitie; le mal n'est pas sans +remede; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chere, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Genevieve en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Genevieve, tu apprendras a connaitre +tes vraies amies; tu as trop compte sur les demoiselles a grande +education. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sure. On +n'apprend pas a avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir etudie pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Genevieve! elles ont donc ete bien insolentes, ces +begueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien a raconter; on ne m'a rien dit de desobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Genevieve, ou tu ne te doutes guere du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te dechire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchante de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps ou on disait: _Genevieve +premiere et derniere. Genevieve sans reproche. Genevieve sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais deja! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Genevieve +par-ci, Genevieve par-la! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu etais montee si haut! A present on ne te laisse pas +descendre a moitie; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-etre aussi sage que par le passe; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison a donner! C'est une +infamie, la maniere dont on te traite. Les hommes sont peut-etre +encore plus dechaines contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous defendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'etait pas la peine de faire +tant la dedaigneuse pour ecouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'epousera. Ah! bah! ils secouent la tete en +disant que les marquis n'epousent pas les grisettes.--Car, apres tout, +disent-ils, Genevieve la savante est une grisette comme les autres. Son +pere etait menetrier, et sa mere faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin a la journee. + +--Tout cela n'est pas bien mechant, dit Genevieve; je ne vois pas en +quoi j'en puis etre blessee. Apres tout, qu'importe a ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Genevieve la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Genevieve! c'est bien a cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultee aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me defendre, et on ne se risquerait pas a jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenetres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mere, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chere amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous etes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez ete +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-etre jamais sues... + +--Tu te serais donc bouche les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand meme tu +aurais ete sourde, cela ne t'aurait servi a rien; il aurait fallu +etre aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnete sur toutes les +figures. Ah! Genevieve! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois a mes depens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues a se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Genevieve en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, repondit +Henriette un peu piquee. Tu aurais ete plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chere. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystere, se servir de sa liberte et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, apres tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chere, dit Genevieve un peu sechement, en supposant que +je me sois servi de ce droit reserve aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachee, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le notre. + +--Et pourquoi? s'ecria Genevieve, irritee enfin; de quoi me suis-je +cachee? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voila, voila ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Genevieve. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepte les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montree avec lui au bal et a la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donne le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confie a +tes amies, a moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +a quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: "Genevieve +a donc un amoureux?" nous aurions repondu: "Certainement! pourquoi +Genevieve n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Etes-vous son heritier? Qu'avez-vous a dire?" Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, apres tout, cela aurait ete tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +reputation de vertu et en meme temps ecouter les douceurs d'un homme, tu +as garde ton petit secret fierement, tu as accorde des rendez-vous aux +Pres-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre metier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. Andre de Morand qui t'attendait au bord de la riviere et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepte tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir a la meme +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'etait pas bien difficile de +deviner ou tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: "Voyez-vous cette petite effrontee qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la demasquer." Et puis on a vu M. Andre se glisser par +les petites rues et venir de ce cote-ci. Il est vrai que, pour n'etre +pas trop remarque, il sautait le fosse du potager de madame Gaudon et +arrivait a ta porte par le derriere de la ville. Mais vraiment cela +etait bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fosse, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour a madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais a ces +demoiselles: "Genevieve ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. Andre que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fosses? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser a moi-meme, au lieu d'en +faire part a quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose a leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le departement +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fache, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Genevieve; je me sens mieux, et je vais me mettre a +travailler. Je te remercie de ton zele, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorenavant ne t'en inquiete plus. Je ne +m'exposerai plus a etre insultee; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifferent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Genevieve, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, ecoute un bon conseil... + +--Oui, ma chere, un autre jour, dit Genevieve en l'embrassant d'un air +un peu imperieux, pour lui faire comprendre qu'elle eut a se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquee. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer a defendre ardemment Genevieve en toute +rencontre; mais elle etait femme et grisette. Elle avait ete souvent, +comme elle le disait elle-meme, _victime de la calomnie_, et elle ne se +mefiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Genevieve, +dont la gloire l'avait si longtemps eclipsee, tomber dans la meme +disgrace aux yeux du public. + +Genevieve, restee seule, s'apercut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En elargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturiere lui avaient inspire un +profond dedain pour les basses attaques dont elle etait l'objet. Deux +mois auparavant, Genevieve, heureuse surtout d'etre ignoree et oubliee, +n'eut pas aussi courageusement meprise la sotte colere de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide education avait retrempe son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierte. Peut-etre se +glissait-il secretement un peu de vanite dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, ou les +plus importants etaient les plus sots, et ou elle ne trouvait a aucun +etage un esprit a la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa superiorite etait bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement eclaire du jour etincelant de la science. Genevieve +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus tres-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'a elle, et qu'elle etait invulnerable a de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance equitable occupee de la defense des justes et de la +repression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +aupres de la fenetre et se mit a travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pales feuilles de rose que ses petites mains etaient en +train de decouper. Cette riche lumiere eut une influence soudaine sur +ses idees. Genevieve avait toujours eu un vague sentiment de la poesie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement apercu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautes exterieures de la nature. Cette +puissance se revela soudainement a elle en cet instant. Une emotion +delicieuse, une joie inconnue, succederent a ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'eleva au-dessus d'elle-meme et de toutes +les choses reelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers deroule devant elle, et tout en +s'unissant a ce Dieu dans un transport poetique, ses mains creerent la +fleur la plus parfaite qui fut jamais eclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut cache derriere les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Genevieve posa son ouvrage +et resta longtemps a contempler les tons oranges du ciel et les lignes +d'or pale qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tete +brulante. Quand elle quitta sa chaise, elle eprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Genevieve etait +d'une complexion extremement delicate: les emotions de la journee, la +surprise, la colere, la fierte, l'enthousiasme, en se succedant avec +rapidite, l'avaient brisee de fatigue. Elle s'apercut qu'elle avait +reellement la fievre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +reveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout a fait le sentiment de +la realite. + + + +X. + +Henriette, en quittant Genevieve, etait allee, pour calmer son petit +ressentiment, ecouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +reputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux cure de hameau prechat beaucoup plus sensement dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicite. Son accent +theatral, son debit ronflant, ses comparaisons ampoulees, et surtout +la surete de sa memoire, lui avaient valu un succes inconteste, +non-seulement parmi les devotes, mais encore parmi les femmes +erudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien a son eloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-la le predicateur, faute de sujet, precha sur la charite. Ce +n'etait pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +metaphores, et l'amplification fut negligee; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent debites d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'ecueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idees, pourvu que les mots abondent toujours et se +succedent sans hesitation. + +Henriette fut donc emue et entrainee, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait precisement a la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de mechant, et donnait de continuels dementis a un +caractere arrogant et jaloux. La pensee de Genevieve malheureuse et +meconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon termine, +Henriette resolut d'aller trouver son amie, et de reparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitie affectueuses, +moitie ameres, avaient du lui causer. + +Elle prit a peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui repondit pas. La clef avait ete retiree; elle +crut que Genevieve etait sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idee lui vint: elle pensa que Genevieve etait enfermee avec son amant, +et elle regarda a travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'atre de la cheminee, et le profond silence qui regnait dans +l'appartement lui fit pressentir la realite. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu male, et la serrure, faible et usee, ceda bientot. +Elle trouva Genevieve assez malade pour avoir a peine la force de lui +repondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fievre, la bonne couturiere se hata d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagne dans sa +journee, et, s'installant aupres de son amie, lui prepara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit etait tout a fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la premiere porte de +l'appartement de Genevieve. La penetration naturelle a son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut a sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre a l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins penetrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'Andre, n'ayant pas vu Genevieve de la journee, et +rodant depuis deux heures sous sa fenetre sans qu'elle s'en apercut, ne +pouvait se decider a retourner chez lui sans avoir au moins echange un +mot avec elle. Quoique l'heure fut indue pour se presenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour ou il avait frappe pour la premiere fois a sa porte. + +Il fut contrarie de rencontrer Henriette; mais il espera qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entrainant au bout de la chambre, "Il faut que je vous +parle, monsieur Andre, dit-elle vivement; asseyons-nous." + +Andre ceda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +"D'abord il faut vous dire que Genevieve est malade, bien malade." + +Andre devint pale comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effraye, reprit Henriette, je suis la; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chere demoiselle, dit Andre, eperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai a vous dire, monsieur Andre, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'ecria Andre. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Genevieve est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +Andre s'etait leve brusquement, il retomba aneanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa reputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuee! + +--Mademoiselle, dit Andre vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +mechante plaisanterie? + +--Non, monsieur, repondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour a Genevieve, et elle vous ecoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Genevieve en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +Andre, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +a une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les pres? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'etre recu a +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'ecria Andre; qui a invente cette +faussete? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, repondit Henriette +intrepidement, et je n'invente aucune faussete. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Genevieve. + +--Eh bien! que vous importe? s'ecria Andre, chez qui la timidite etait +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous melez-vous +de ce qui se passe entre Genevieve et moi? Etes-vous la mere ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en elevant la voix; mais je suis l'amie de +Genevieve, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit Andre, effraye de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit Andre en colere, car c'est +un mensonge infame. + +Henriette, en colere a son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'ecria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamee et montree au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la premiere societe +refusent de diner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos des +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garcons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le merite pour avoir trompe tout le monde +et pour avoir meprise ses egaux! + +--Qu'ils y viennent! s'ecria Andre transporte de colere. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Genevieve l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +repete; la blessure sera sans remede: elle aura recu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Andre en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Genevieve est desolee a ce point! sa vie est en danger +peut-etre, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes esperances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondement emu, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de desespere? + +--Mais que faire? dit Andre avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Genevieve? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Etes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Genevieve, et si vous etiez un honnete homme, +vous l'epouseriez. + +Andre, eperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effare. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'ecria-t-elle, voila votre reponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous etes! que Dieu vous confonde! + +--Ma reponse! dit Andre lui prenant la main avec force; ai-je repondu? +puis-je repondre? Genevieve consentirait-elle jamais a m'epouser? + +--Comment! dit Henriette avec un eclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcee de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela depend de moi! s'ecria Andre, eperdu de +terreur et de joie. L'epouser, moi! elle consentirait a m'epouser! + +--Ah! vous etes un bon enfant, s'ecria Henriette se jetant a son cou, +transportee de joie et d'orgueil en voyant le succes de son +entreprise. Ah ca! mon bon monsieur Andre, votre pere donnera-t-il son +consentement? + +Andre palit et recula d'epouvante au seul nom de son pere. Il resta +silencieux et atterre jusqu'a ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il repondit _non_ d'un air sombre, et ils se regarderent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot a dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant reflechi, lui demanda quel age il avait. + +--Vingt-cinq ans, repondit-il. + +--Eh bien! vous etes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchante de cet expedient, je m'en passerai; +j'epouserai Genevieve, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tete, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'heritage de votre mere? + +--Sans doute, repondit-il, frappe d'admiration; j'ai droit a soixante +mille francs. + +--Diable! s'ecria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Genevieve! +o mon cher Andre! comme vous allez etre heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrange votre mariage. + +--Excellente fille! s'ecria Andre a son tour, sans vous je ne me serais +jamais avise de tout cela et je n'aurais jamais ose esperer un pareil +sort. Mais etes-vous sure que Genevieve ne refusera pas? + +--Que vous etes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-la va lui rendre la vie! + +--Je crois rever, dit Andre en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'ecoutait avec tant de bonte! elle prenait ses lecons +avec tant d'ardeur! O Genevieve! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donne de craintes et d'esperances! Fou et malheureux +que j'etais! je n'osais pas me jeter a ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'etais aime! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; apres qu'une fille a sacrifie +sa reputation a monsieur, il demande si on l'aime! Vous etes trop +modeste, ma foi! et a la place de Genevieve... car vous etes tout a fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voila qui s'eveille... +Attendez-moi la. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu medecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! ecoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'epouser, elle sera guerie. Je crois que cette parole-la +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, depechez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le resultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit Andre effraye; je n'oserai +jamais me presenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amene, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous etes timide! dit Henriette etonnee: vraiment voila des +amoureux bien avances, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; Andre resta seul dans +l'obscurite, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Genevieve n'etait pas serieuse; une irritation momentanee +lui avait cause un assez violent acces de fievre, mais deja son sang +etait calme, sa tete libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la memoire. + +Elle s'etonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui presenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposee a l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. "Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, repondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tete un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voila tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout a fait sauvee. + +--J'ai un bouillon tout pret sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Genevieve avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-meme. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle a t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chere enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifferent; je ne veux que tes +soins et ton amitie. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Genevieve; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te desobeir, puisque tu me defends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Genevieve en levant vers elle sa jolie tete pale +coiffee d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fievre, ma chere fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, repondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la verite: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est la. + +--Comment, il est la! Qui est la, chez moi, a cette heure-ci? + +--M. Andre de Morand; est-ce que tu as oublie son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Genevieve, je ne vous comprends +pas; vous etes en meme temps bonne et mechante: pourquoi cherchez-vous a +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre a cote. Je te le jure sur l'honneur, +Genevieve. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important a te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchee, et trouvez-vous qu'il soit convenable a une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si presse a me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera desespere, et +toi-meme tu t'en repentiras. + +--Cette journee est un reve, dit Genevieve d'un ton melancolique, et je +dois me resigner a tomber de surprise en surprise. Reste pres de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chere: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens a passer pour une prude, dit Genevieve avec fermete; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillee et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui decorat ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela Andre. + +Genevieve ne comprenait rien a ses manieres etranges et a ses +affectations de solennite. Elle fut encore plus surprise lorsque Andre +entra d'un air timide et irresolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, pousse par Henriette, finit par tomber a genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Genevieve embarrassee; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, repondit Andre en tachant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de reparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Genevieve avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importune M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit Andre: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais du prevoir et empecher; +elle m'a appris les calomnies dont vous etiez l'objet, grace a mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous etiez livree. + +--Elle a menti, dit Genevieve avec un rire force; je n'ai aucun chagrin, +monsieur Andre, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'ecoutez pas, dit Henriette; voila comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutot que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma presence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espere qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Genevieve la princesse. Tu es une +mechante; tu meconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence a Andre. Genevieve fut +choquee de son depart autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation a la retenir, puisque tous les jours elle +recevait Andre tete a tete. + +Quand ils furent seuls ensemble, Andre se sentit fort embarrasse. L'air +etonne de Genevieve n'encourageait guere la declaration qu'il avait +a lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en reparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduites. + +Genevieve fut moins etonnee qu'elle ne l'eut ete la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait preparee a tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +concu pour lui une affection veritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eut jamais desire lui inspirer un sentiment plus vif, elle etait +flattee d'une resolution qui annoncait un attachement serieux. Mais elle +pensa bientot qu'Andre cedait a un exces de delicatesse dont il pourrait +avoir a se repentir. Elle lui repondit donc, avec calme et sincerite, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fut +a la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus a reparer sa conduite +qu'elle a rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui repondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous etes sans famille, sans protection; les mechants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous defendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'a +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une egide et +reduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en meme temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitie pour moi, dites-le au moins par interet +pour vous-meme. + +--Non, monsieur Andre, repondit doucement Genevieve en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-etre eternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgre vos soins, j'ai encore bien +peu d'education: je vous serais trop inferieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-etre souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultes pour me recevoir, et je +ne pourrais me resoudre a supporter ses dedains. + +--O froide et cruelle Genevieve! s'ecria Andre, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? repondit Genevieve; avez-vous bien besoin +de mon amitie? + +--Coeur de glace! s'ecria Andre; vous m'avez parle avec tant de +confiance et de bonte, nous avons passe ensemble de si douces heures +d'etude et d'epanchement, et vous n'aviez pas meme de l'amitie pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, Andre, lui repondit Genevieve d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire a mon amitie sans m'epouser? Si l'un de nous doit +quelque chose a l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos lecons. + +--Eh bien! s'ecria Andre, acquittez-vous avec moi et soyez genereuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien serieux, repondit-elle en souriant, pour des lecons +de botanique et de geographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-la je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-Andre: +nous ne l'avions pas prevu; mais puisqu'on nous le rappelle, cedons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononca ce dernier mot si bas que Genevieve l'entendit a peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyaute +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous etions du meme rang, +vous et moi, si notre mariage etait une chose facile et avantageuse a +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traverse par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'etonnement; votre pere s'y opposera peut-etre, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonte; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'ecria Andre au desespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Genevieve avec amitie. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Genevieve. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tot que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitie, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, Andre? Helas! je ne le merite pas. Il aurait fallu +etre vaine pour croire a votre amour: vous ne m'en avez jamais parle. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Genevieve apres un instant +d'emotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +meriter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, repondit Andre; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Genevieve garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous etiez si emu en entrant ici, et vous paraissiez si afflige quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imagine une +ou deux fois que vous etiez _amoureux_; cela me faisait une espece de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop serieuse. J'ai voulu vous fuir et me defendre de vos +lecons; mais l'envie d'apprendre a ete plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Genevieve! C'est a votre amour pour +l'etude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y etais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Genevieve en rougissant; comment +voulez-vous que je reponde a cela? je vous connaissais si peu... a +present c'est different. Je regretterais le maitre autant que la +lecon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Genevieve; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne merite pas ce reproche-la. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque devine mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout change: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'etait en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beaute de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manieres a la timidite ou a quelques +idees de roman qui s'etaient effacees a mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous etes trompee, dit Andre: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimee. Si j'etais calme, c'est que j'etais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passes ici et aux Pres-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +reste malheureux. + +Alors Andre, encourage par le regard doux et attentif de Genevieve, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour ou il l'avait vue pour la premiere +fois au bord de la riviere. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-la, et Genevieve n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tete d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire a Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient a cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilege de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Genevieve, lui dit Andre tristement, il y a dans votre ame une +etincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-meme, rien ne vous l'a encore revele. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parle devant vous qu'une langue +grossiere ou puerile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'ecoutiez, Genevieve, s'il +pouvait vous initier a ces grands secrets de l'ame comme a une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait a genoux, +et il mourrait de bonheur le jour ou vous lui diriez:--J'ai compris. + +Genevieve regarda Andre en silence comme le jour ou il lui avait parle +pour la premiere fois des etoiles et de la pluralite des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait a le deviner +avant d'y engager son coeur. Andre vit sa curiosite, et il espera. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystere. Je n'oserai guere parler +moi-meme, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poetes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous repondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Genevieve en souriant, les medisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Genevieve, on leur dira des demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitie pour moi, que je demande a vous epouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Genevieve. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins a vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! Andre, vous etes bon! dit Genevieve en serrant doucement les mains +brulantes d'Andre; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifferente, ou vous qui etes trop +passionne; j'ai peur de mon ignorance meme et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous ecouter, repondit Genevieve avec +abandon; voila ce qu'il y a de vrai. + +Andre baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'ecria-t-elle en voyant la joie de l'un et la serenite de +l'autre, tout est arrange! A quand la noce? + +--C'est Genevieve qui fixera le jour, repondit Andre. Vous pouvez, ma +chere Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise a la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Genevieve! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant a ton egard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire ecouter quand +il parle. + +--C'est par amitie pour M. Andre qu'il agit ainsi, dit Genevieve; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en meles aussi, Genevieve? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientot +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chere, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. Andre et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit la? s'ecria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'etait pas +serieusement que vous parliez? + +Elle etait au moment de lui faire une scene; mais il la rassura et lui +dit qu'il esperait vaincre les hesitations de Genevieve; il la pria meme +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, repondit de tout. "N'ai-je +pas deja bien avance vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucree que voila aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore la a vous morfondre sans oser parler." + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Genevieve; elle se plaignit +d'etre un peu fatiguee, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit aupres d'elle, l'embrassa tendrement et toucha legerement +la main d'Andre en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous separez? s'ecria Henriette; un +jour de fiancailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda Andre a Genevieve en s'efforcant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgre lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit Andre avec emotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Genevieve gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit Andre un peu rassure; ce sera un engagement que +vous aurez signe et qui donnera plus de poids a la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitie? reprit Andre, qui deja la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrasse Henriette tout a l'heure? + +--Par amitie seulement, repondit Genevieve en se laissant embrasser. + +Andre fut si trouble de ce baiser, qu'il comprit a peine ensuite comment +il etait sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'etait devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mela un souvenir +penible. Genevieve avait un peu rougi par pudeur; mais son regard etait +reste serein, sa main fraiche, et son coeur n'avait pas tressailli, +"C'est ma Galatee, se disait-il; mais elle ne s'est animee que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piedestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre aupres de moi?" + +Cependant l'esperance, qui ne manque jamais a la jeunesse, le consola +bientot. Genevieve, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillite d'ame tenait a la chastete exquise +de ses pensees, a ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait deja +vu se realiser un de ses plus beaux reves, il etait le conseil et la +lumiere de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait a accomplir, c'etait de se placer entr-elle et la divinite +universelle qu'il lui avait fait connaitre. Il fallait cesser d'etre +le pretre et devenir le dieu lui-meme. L'enthousiasme d'Andre, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son ame, avide d'emotions tendres, ne pouvait pas croire a l'inertie +d'une autre ame. + +De son cote, Genevieve ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'Andre, +ses caresses timides, son accent passionne, lui avaient cause une sorte +de trouble: et quoiqu'elle desirat presque eprouver les memes emotions, +elle avait, par instants, comme une certaine mefiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais concu l'idee et dont elle craignait +de n'etre jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aime, que Genevieve s'abandonna +sans peine a ce bien-etre nouveau; elle s'habitua a penser qu'elle +n'etait pas seule au monde, qu'une autre ame sympathisait a toute heure +avec la sienne, et que desormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces reflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinee a la journee precedente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journee s'annoncait douce et +calme sous la protection d'un coeur devoue. "Apres tout, se dit-elle, +Andre est sincere: s'il s'exagere a lui-meme aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnetete dans +le coeur pour me garder son amitie. Je ne cesserai pas de la meriter: +pourquoi me l'oterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir." + +En se parlant ainsi a elle-meme, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosite et prit meme son +miroir pour l'approcher de la fenetre; la elle contempla de pres ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'apercut qu'elle etait jolie. "Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'etait de la jeunesse ou de la +beaute. Cependant pour qu'Andre, apres m'avoir vue un instant, soit +reste amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraicheur de mon age. Andre aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle difference entre lui et Joseph, et +tous les autres!" + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux epars; ses joues etaient animees, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'etait levee tard, et la matinee etait +avancee. Andre entra dans la premiere piece sans qu'elle l'entendit, et +elle s'apercut tout a coup qu'il etait passe dans l'atelier; il avait +tousse pour l'appeler. + +Alors elle se leva si precipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. Andre, effraye du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri echappe a Genevieve, crut qu'elle se trouvait mal et +s'elanca dans sa chambre. Il la trouva debout, vetue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Genevieve fut de rire en voyant la terreur d'Andre pour une si faible +cause; mais bientot elle fut toute confuse de la maniere dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empeche Andre de savoir si +sa chevelure etait belle. En decouvrant cette nouvelle perfection, il +resta naivement emerveille, et Genevieve devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +"Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fievre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais ou je +l'aurai laissee. Vous l'avez peut-etre ecrasee sous vos pieds dans vos +conferences avec Henriette. + +--Dieu m'en preserve! dit Andre; et, obeissant a regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La precieuse rose y etait negligemment couchee au +milieu des outils qui avaient servi a la creer. Andre fit un grand cri, +et Genevieve, epouvantee, s'elanca a son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours denoues. Elle trouva Andre qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ca! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Genevieve, Genevieve! repondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensee avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chante pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a colore les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, repondit Genevieve; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brulait les yeux, +et qui, je crois, m'a donne la fievre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser a tant de choses en meme temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, repondit Andre, que +l'oeuvre d'un grand maitre; c'est la nature rendue dans toute sa verite +et dans toute sa poesie. Quelle grace dans ces petales mous et pales! +quelle finesse dans l'interieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles etoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Genevieve? Certainement les fees s'en melent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font present de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont uses, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous etes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas a vous en la faisant. + +Andre la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut apres elle et la saisit au moment ou elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrasse; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son epaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +"Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baise des cheveux?" + + + +XII. + +On pense bien qu'Andre dans ses nouvelles lecons ne s'en tint pas a la +seule science. Ses regards, l'emotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Genevieve, disaient plus que ses paroles. Peu a +peu Genevieve comprit ce langage, et les battements de son coeur y +repondirent en secret. Apres lui avoir revele les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier a la poesie, et par la +lecture des plus belles pages sut la preparer a comprendre Goethe, son +poete favori. Cette education fut encore plus rapide que la precedente. +Genevieve saisissait a merveille tous les cotes poetiques de la vie. +Elle devorait avec ardeur les livres qu'Andre prenait pour elle dans la +petite bibliotheque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rever en regardant le ciel. Elle appliquait a son amour et a celui +d'Andre les plus belles pensees de ses poetes cheris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revetit bientot d'un eclat +inconnu. Genevieve s'eleva jusqu'a son amant; mais cette egalite ne fut +pas de longue duree. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le depassa bientot. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et Andre fut +penetre d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +dela de ses esperances. Il vit naitre l'enthousiasme dans cette ame +virginale, et recut dans son sein les premiers epanchements de cet amour +qu'il avait enseigne. + +Cependant Henriette avait ete colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'Andre avec Genevieve. Le premier a qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand etonnement de la couturiere, +celui-ci fit une exclamation de surprise ou n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +"Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir reussi a marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?" + +Joseph secoua la tete. "Cela me parait, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idee avez-vous eue la!" + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifference que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifferent, repondit Joseph. J'en suis fort +contrarie, au contraire. + +--Etes-vous fou aujourd'hui? s'ecria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez reellement Genevieve que +depuis qu'elle aimait M. Andre? n'avez-vous pas travaille vous-meme +a rendre M. Andre amoureux d'elle? Qui est cause de leur premiere +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priee d'amener +Genevieve chez vous, pour que M. Andre put la voir?... + +--Mais non pas l'epouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'ecria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous etes un scelerat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! seduire une fille et l'abandonner, cela vous paraitrait +naturel et juste; mais l'epouser quand on l'a perdue de reputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idee, une invention folle!... Ah! je vois le +danger ou je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en preserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre credulite! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et desesperee. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha Andre. Mais pendant bien des +jours Andre fut introuvable. Il passait le temps ou il etait force de +quitter Genevieve a courir les pres comme un fou, et a pleurer d'amour +et de joie a l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimee, et, a son +grand deplaisir, il l'entraina dans le jardin voisin. + +--Ah ca! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +serieuse d'epouser Genevieve? + +--Certainement, repondit Andre avec candeur. Quelle question me fais-tu +la? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, a ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu reflechi un peu, +mon cher Andre? sais-tu quel age tu as? connais-tu ton pere? esperes-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, repondit Andre un peu trouble de cette derniere +question; mais je sais que j'ai droit a un petit heritage de ma mere, et +que cela suffira pour m'enrichir au dela de mes besoins et de ceux de +Genevieve. + +--Idee de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vecu dans une certaine aisance, il est dur de se voir reduit au +necessaire. Songes-tu que ton pere est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te desheriter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-meme, que tu n'as pas d'etat, que tu n'auras pas de quoi +les elever convenablement, et que la misere te tombera sur le corps a +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'ecria Andre, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeune. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Genevieve l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--A quoi? Fais-moi le plaisir de me dire a quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu etudie la medecine? Pourrais-tu etre +professeur de mathematiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +meme tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit Andre. Je n'ai vecu +jusqu'ici que de lectures et de reveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un metier; mais le peu que je possede pourra me mettre a l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tete! s'ecria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +serieux la premiere occasion de plaisir offerte a ta jeunesse? + +--J'etais donc un lache et un miserable a tes yeux? Tu croyais que je +consentirais a voir diffamer Genevieve sans prendre sa defense et sans +reparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lache et un miserable pour cela, dit Joseph en +haussant les epaules; je ne crois etre ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour a Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'etre un jour madame Marteau. Je +veux etre son amant, et voila tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec legerete; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'a un certain point. Mais +etablissez-vous la moindre comparaison entre elle et Genevieve? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette a la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Genevieve qui me tente; je n'entends rien a ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Genevieve et +tu lui dois plus qu'a toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Genevieve. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble la-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Genevieve comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'epuisa en remontrances sans ebranler la resolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'Andre en se disant tout bas: "Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonne." + +Cet evenement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientot informe M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgre sa haine pour cette espece de femmes, il s'en inquieta +peu d'abord. Il fut meme content, jusqu'a un certain point, de voir +Andre renoncer a ses reves d'expatriation. Mais quand on lui eut repete +plusieurs fois que son fils avait manifeste l'intention serieuse +d'epouser Genevieve, quoiqu'il lui fut encore impossible de le croire, +il commenca a se sentir mecontent de cette espece de bravade, et +resolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment ou Andre +franchissait, joyeux et leger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Genevieve, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit meme reculer. Comme il faisait a peine jour, Andre ne reconnut pas +son pere au premier coup d'oeil, et, pour la premiere fois de sa vie, il +se mit a jurer contre l'insolent qui l'arretait. + +--Doucement, monsieur, repondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous etes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'oter votre chapeau devant votre pere. + +Andre obeit; et quand il eut mis pied a terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval a l'ecurie. + +--Faut-il le debrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit Andre, qui esperait etre libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui oter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de replique. + +Andre se sentit gagne par le froid de la peur; il suivit son pere +jusqu'a sa chambre. + +--Ou alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., repondit Andre timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, repondit Andre apres un peu d'hesitation. + +--Ou allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Ou passez-vous toutes les apres-midi? + +--A la chasse. + +--D'ou venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon pere. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni a la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre ecrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'etudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux a l'avenir. M'entendez-vous? + +Andre, revolte de se voir traite comme un enfant, hesita, rougit, palit +et obeit. Son pere le suivit, l'enferma a double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut a la chasse. + +Andre, furieux et desole, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenetre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Genevieve. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la durete de son pere, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +pretendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaise et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporte une grande victoire et +signale sa puissance par un acte eclatant. Andre, de son cote, ne +montra guere de rancune; il croyait avoir echappe a la tyrannie +et s'applaudissait de sa rebellion secrete comme d'une resistance +intrepide. Ils se reconcilierent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-memes, l'un se flattant d'avoir subjugue, l'autre +s'imaginant avoir desobei. + +Le lendemain, Andre s'eveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son pere parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles a la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +decouvert un taillis tout plein de becasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous etes bien bon, mon pere, repondit Andre; mais j'ai promis a +Joseph d'aller dejeuner avec lui... + +--Tu dejeunes avec lui tous les jours, repondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassiere. + +Il fallut encore qu'Andre se resignat. Son pere le tint a la chasse +toute la journee, lui fit faire dix lieues a pied, et l'ecrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un pretexte excellent pour lui defendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le forca de faire des additions jusqu'a l'heure du diner. Vers +le soir, Andre esperait etre libre: son pere le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrieme jour, Genevieve, ne pouvant resister a son inquietude, lui +ecrivit quelques lignes, les confia a un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva a bon port, quoique +Genevieve, ne prevoyant pas la situation de son amant, n'eut pris aucune +precaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protegea le +petit page aux pieds nus de Genevieve, et Andre lut ces mots, qui le +transporterent d'amour et de douleur. + +"Ou votre pere est dangereusement malade, ou vous l'etes vous-meme, +mon ami. Je m'arrete a cette derniere supposition avec raison et avec +desespoir. Si vous etiez bien portant, vous m'ecririez pour me donner +des nouvelles de votre pere et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous etes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser a moi et de m'epargner les tourments que j'endure! O Andre! +quatre jours sans te voir, a present c'est impossible a supporter sans +mourir!" + +Andre sentit renaitre son courage. Il viola sans hesitation la consigne +de son pere, et courut a travers champs jusqu'a la ville. Il arriva plus +fatigue par les terres labourees, les haies et les fosses qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eut ete par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Genevieve et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien a vous pardonner, Andre, lui repondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge meme pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de veritables remords a Andre. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'echapper plus tot; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son pere. +Declarer a Genevieve les traverses qu'elle avait a essuyer pour devenir +sa femme etait au-dessus de ses forces. Bien des jours se passerent sans +qu'il put se decider a sortir de cette difficulte, soit en affrontant la +colere du marquis, soit en eveillant l'effroi et le chagrin dans l'ame +tranquille de Genevieve. Il erra pendant un mois. On le rencontrait a +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutot fuyant a travers +pres ou bois, de la ville au chateau et du chateau a la ville; ici +cherchant a apaiser les inquietudes de sa maitresse, la tachant d'eviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractere. La fievre le prit et le plongea dans le +decouragement et l'inertie. + +Jusque-la il avait reussi a faire accepter a Genevieve toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irregularite +et la brievete de ses visites. Il eprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et melancolique a se sentir malade; c'etait une excuse +irrecusable a lui donner de son absence, c'etait une maniere d'echapper +a la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin egoiste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues a faire et autant de mensonges a inventer dans +sa journee. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +a sa fenetre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurite +de la ruelle et s'arreter, comme incertaine, a la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mysterieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signale dans les tenebres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +"Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?" + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'elancant dans la rue, +il saisit une taille delicate, et, a tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquete. + +--Par amitie et par charite, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +degageant, epargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Genevieve. + +--Genevieve! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et ecoutez-moi. Andre est +serieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai recu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fievre et le +delire. J'ai cherche Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais ou +m'informer de ce qui se passe au chateau de Morand. D'heure en heure mon +inquietude augmente; je me sens tour a tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitie de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'Andre. Vous etes son ami, vous devez etre inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel etre singulier! dit Genevieve en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, repondit Joseph en prenant le chemin +de son ecurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Preoccupe de cette facheuse nouvelle, et partageant autant qu'il etait +en lui l'inquietude de Genevieve, il se mit a seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-meme a chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'etrier, il s'apercut, a la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'ecurie, que Genevieve etait la et suivait tous +ses mouvements avec anxiete. Elle etait si pale et si brisee que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientot arrive. + +--Et revenu? lui demanda Genevieve d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si Andre est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'ecria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquietude. + +--Ma chere demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-etre pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Genevieve fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humecterent malgre lui. + +--Ecoutez, dit-il: si vous restez a m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'ecria Genevieve; mais comment faire? + +--Montez en croupe derriere moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la metairie la plus voisine du +chateau; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite aupres d'Andre, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Genevieve...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'ecria Genevieve. + +--Eh, bien! depechons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment a l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scene de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Genevieve. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derriere sa selle pour faire un +siege a Genevieve. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +deranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le forca de passer sous un des six +reverberes dont la ville est eclairee; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit a lui. Soit qu'il +craignit de perdre en explications un temps precieux, soit qu'il se fit +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement aupres d'elle avant qu'elle put reconnaitre Genevieve. En +voyant le perfide a qui elle avait donne rendez-vous s'enfuir a toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappee de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta petrifiee jusqu'a ce que la colere +lui suggera un deluge d'imprecations que Joseph etait deja trop loin +pour entendre. + +C'etait la premiere fois de sa vie que Genevieve montait sur un cheval. +Celui de Joseph etait vigoureux; mais, peu accoutume a un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en debarrasser. + +"Tenez-moi bien!" criait Joseph. + +Genevieve ne songeait pas a avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut determinee a une semblable temerite. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avere comme l'etait Joseph, +c'etait une chose aussi contraire a ses habitudes qu'a son caractere; +mais elle ne pensait a rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fut un homme, et se sentait +emportee dans les tenebres sans savoir si elle etait enlevee par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, repondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la riviere sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Genevieve. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas meme +de moi. Heureusement que la situation d'Andre m'ote l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitie pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Genevieve. + +--Je dis que le chemin est mauvais, repondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligee de tomber aussi. + +--Dieu nous protegera, dit Genevieve avec ferveur, nous sommes deja +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitie pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir charge de deux personnes le dos de ce pauvre +Francois; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie a pied que de surmener Francois. + +--Il s'appelle Francois? dit Genevieve preoccupee; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gue. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la riviere sera forte. + +Francois s'avanca dans l'eau avec precaution, mais quand il fut +arrive vers le milieu de la riviere, il s'arreta, et, se sentant trop +embarrasse de ses deux cavaliers pour garder l'equilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait deja presque aux +genoux de Joseph, et Genevieve avait bien de la peine a preserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; Francois +commence a perdre pied, et le brave garcon n'ose pas se mettre a la nage +a cause de vous. + +--Donnez-lui de l'eperon, dit Genevieve. + +--Cela vous plait a dire! un cheval charge de deux personnes ne peut +guere nager: si j'etais seul, je serais deja a l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'ecluse. Il est vrai +que Francois n'est pas une bete et qu'il saura peut-etre se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Genevieve, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumiere. Ah +ca! prenez garde a vous. + +Il donna de l'eperon a Francois, qui, apres quelque hesitation, se mit +a la nage et gagna un endroit moins profond ou il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultes pour aller plus loin, et Joseph +s'apercut qu'il avait perdu le gue. + +--Le diable sait ou nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guere, et je ne vois pas ou nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Genevieve. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si Francois s'engage dans +les joncs qui sont par la, je ne sais ou, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Genevieve, nous +n'en serons pas moins pature a ecrevisses. + +--Retournons en arriere, dit Genevieve. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et a deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'ecume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Genevieve et vit distinctement sa +jambe, qu'a son insu elle avait mise a decouvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelee et +toujours chaussee avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexites, et, en la +regardant, il oublia entierement qu'il avait lui-meme les jambes dans +l'eau et qu'il etait en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Genevieve, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. Andre meurt peut-etre! Joseph, avancons et +recommandons-nous a Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une etrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idee +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Genevieve et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulierement dans son cerveau. + +"Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignee de main, Genevieve; et si +un de nous seulement en rechappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec Andre." + +Genevieve lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-meme du talon le flanc de sa monture. Francois se remit +courageusement a la nage, avanca jusqu'a une eminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +"Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompe, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou." + +Apres quelques incertitudes, Francois retrouva le gue et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bete! s'ecria Joseph; puis, se retournant un peu, il +etouffa une espece du soupir en voyant la jupe de Genevieve retomber +jusqu'a sa cheville, et il ne put s'empecher de murmurer entre ses +dents: "Ah! cette petite jambe!" + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingenue jeune fille. + +--Je dis que Francois a de fameuses jambes, repondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Genevieve avec un +accent si sincere et si pieux que Joseph se retourna tout a fait; et, +en voyant son regard inspire, son visage pale et presque angelique, il +n'osa plus penser a sa jambe et sentit comme une espece de remords de +l'avoir tant remarquee en un semblable moment. + +Ils arriverent sans autre accident a la metairie ou Joseph voulait +laisser Genevieve. Cette metairie lui appartenait, et il croyait etre +sur de la discretion de ses metayers; mais Genevieve ne put se decider +a affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +deposer sur le bord du chemin, a un quart de lieue du chateau. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, repondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir la-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnee? vous serez piquee par les viperes; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guere au diable; mais je +crois a ces voleurs de bestiaux qui font le metier de fantomes la +nuit dans les paturages. Ces gens-la n'aiment pas les temoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta legerement a terre, prit le manteau de Joseph sur son epaule +et s'enfonca dans les longues herbes du paturage. + +"Drole de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de meme. Elle aurait peur, elle crierait a propos de tout; elle serait +ennuyeuse a perir... elle l'est deja passablement." + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au chateau de Morand. + +Il trouva Andre assez serieusement malade et en proie a un violent acces +de delire. Le marquis passait la nuit aupres de lui avec le medecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: Andre ne reconnaissait +personne; il appelait Genevieve; il demandait a la voir ou a mourir. Le +marquis etait au desespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanee de son +autorite, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme a un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et epouser Genevieve; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hotes, il maudissait devant eux cette +_miserable petite fille_ qui allait etre cause de la mort d'Andre, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant Andre un peu mieux, partit pour en informer +Genevieve, et pour calmer autant que possible l'inquietude ou elle +devait etre plongee. Il prit a travers pres, et en dix minutes arriva +a la chapelle de Saint-Sylvain: c'etait une masure abandonnee depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en eclairait +faiblement les decombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenetres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurite, et Joseph se defendit mal d'une certaine +impression desagreable en passant aupres d'une statue mutilee qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment ou il traversait +un de ces endroits sombres. Il etait fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son education rustique lui avait laisse +malgre lui quelques idees superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poetiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incredulite philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait etouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bete_ dans la metairie ou il etait reste six ans en nourrice. La +_grand'bete_ apparait tous les dix ans dans le pays et seme l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de penetrer dans les metairies pour +empoisonner les etables et faire perir les troupeaux. Les habitants sont +forces de soutenir chaque soir une espece de siege, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent a l'eloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant a son approche. Au +reste, la bete, ou plutot l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indefinissable: plusieurs l'ont portee toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre a mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les pres au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature a volonte. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chevre a celle d'un lapin, et de celle d'un loup a celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chevre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enrage: c'est la _grand'bete;_ c'est le fleau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste presage d'une +prochaine epidemie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgre lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'etonnait de ne point trouver Genevieve au lieu qu'elle lui avait +indique, lorsqu'un bruit de chaines lui fit brusquement tourner la tete, +et il vit a trois pas de lui une vague forme de quadrupede dont la +longue face pale semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, a sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, a demi sauvage, qui etait venue la pour paitre l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit epouvantee en trainant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, penetra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place ou avait ete l'autel. Genevieve etait +agenouillee devant cette croix; elle avait roule son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tete, penchee dans l'immobilite du +recueillement. Un cerveau plus exalte que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Etonne de trouver Genevieve dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'emotion que cette femme agenouillee la nuit au +milieu des ruines lui causait a lui-meme, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hesiter a troubler cette sainte priere; +mais, au bruit des pas de Joseph, Genevieve se retourna, et, se levant a +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la verite; mais elle +interpreta son silence et s'ecria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! repondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Genevieve, mais dites-moi bien la verite, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la reponse ambigue du medecin: peu de chose a +craindre, peu de chose a esperer; c'est-a-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne presente pas d'accident impossible a combattre, +mais que par elle-meme c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Genevieve apres un instant de silence, retournez aupres +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit a genoux et laissa tomber sa tete sur ses mains +jointes, dans une attitude de resignation si triste que Joseph en fut +profondement touche. + +--Je vais y retourner, en effet, repondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitot qu'il y aura un peu de mieux. + +--Ecoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empecher de profiter de cet instant-la. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure a vivre. + +Joseph le jura. + +"Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'eloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant." + + + +XIV. + +Genevieve pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et resignee; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiete le sentier par +ou Joseph devait revenir. Peu a peu une inquietude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annoncait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Apres avoir lutte aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'Andre etait mort, elle s'enveloppa +la tete dans le manteau de Joseph pour etouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien a +faire aupres de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'Andre etait mourant et que Joseph ne pouvait se resoudre +a l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idee devint si forte que les minutes de son impatience se +trainerent comme des siecles. Enfin, elle se leva avec egarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pave, et se mit a courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arreta deux ou trois fois pour ecouter si Joseph n'arrivait pas +a sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de precipitation, et franchit comme un trait les portes +du chateau de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillee, tous les serviteurs etaient +debout, toutes les portes etaient ouvertes. On vit passer une femme +vetue de blanc, qui ne parlait a personne et semblait voler a travers +les cours. La vieille cuisiniere se signa en disant: + +--Helas! notre jeune maitre est _acheve_. Voila son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui etait un homme plus eclaire que la +cuisiniere. Si c'etait l'ame de notre jeune maitre, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetiere, tandis que cette _chose-la_ +vient du cote du cimetiere et entre dans la maison. Ca doit etre sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guerir. + +--M'est avis, observa la laitiere, que c'est plutot l'ame de sa pauvre +mere qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisiniere; et ils +s'agenouillerent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Genevieve, guidee par les lumieres qu'elle voyait aux +fenetres, ou plutot entrainee par cette main invisible qui rapproche les +amants, se precipitait, palpitante et pale, dans la chambre d'Andre. +Mais a peine en eut-elle passe le seuil que le marquis, s'elancant vers +elle avec fureur, s'ecria en levant le bras d'un air menacant: + +"Qu'est-ce que je vois la? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontee! esperez-vous venir debaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grace a +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?" + +Genevieve tomba a genoux. + +--Je n'ai pas merite tout cela, dit-elle d'une voix etouffee; mais +c'est egal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi apres si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, miserable! s'ecria le marquis, revolte +d'une semblable priere. Etes-vous folle ou enragee? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un melange de colere et de douleur le prenant a la +gorge. Genevieve ne l'ecoutait pas; elle avait jete les yeux sur le lit +d'Andre, et le voyait pale et sans connaissance dans les bras du medecin +et du cure. Elle ne songea plus qu'a courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgre les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite creature, s'ecria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors a coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la detester et d'empecher +Andre.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler a une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des lecons, reprit le marquis. Allons! +emmene-la a tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Genevieve, dit Joseph en offrant son bras a la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas a de nouvelles injures. + +--Ne me defendrez-vous pas contre lui? repondit Genevieve, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +miserable ni une effrontee? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnete fille, que je suis Genevieve la fleuriste qu'il a recue une fois +dans sa maison avec bonte. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal a personne, que j'aime Andre et que j'en suis aimee; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez a M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'Andre. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derriere son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la derniere fois... Apres, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'etes pas un mechant homme, vous n'etes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Genevieve etait retombee a genoux et cherchait a +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle etait si belle dans +sa paleur, avec ses joues baignees de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, etaient tombes sur son epaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa priere infaillible. Il pensa que nul homme, si afflige qu'il +fut, ne pouvait manquer de voir cette beaute et de se rendre. "Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant a Genevieve, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous etes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guerirait pas Andre? + +--Elle le tuerait! s'ecria le marquis, dont la colere augmentait +toujours en raison de la douceur et de la moderation des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en etat de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'esperez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'ecurie pour vous chasser. + +En meme temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. "Ah! c'est trop fort! s'ecria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnete fille parlera a ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'a le dire: en voici un qui te repondra." + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Genevieve et la porta aupres du +lit d'Andre. M. de Morand, stupefait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +precipitamment du lit d'Andre, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au desespoir de manquer a un ami et a +un homme de votre age; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fut-ce par mon pere! entendez-vous? + +--Mes freres, au nom de Jesus-Christ, finissez cette scene scandaleuse, +dit le cure. Monsieur le marquis, votre fils reconnait cette jeune +fille: c'est peut-etre la volonte de Dieu qu'elle le ramene a la vie. +C'est une fille pieuse et qui a du prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'epouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignite qui conviennent a un pere. Je vous aiderai a faire comprendre +a ces enfants que leur devoir est d'obeir. Mais dans ce moment-ci vous +devez ceder quelque chose si vous voulez qu'on vous cede tout a fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard aupres du lit de souffrance de son +enfant, et peut-etre aupres du lit de mort d'un chretien. + +Joseph n'avait pas abjure un certain respect pour le caractere +ecclesiastique et pour les remontrances pieuses. Il etait capable de +chanter des chansons obscenes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre a la main; mais il n'aurait pas ose entrer dans l'eglise de son +village le chapeau sur la tete, et il n'eut, pour rien au monde, insulte +le vieux pretre qui lui avait fait faire sa premiere communion. + +--Monsieur le cure, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, repondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colere etait a demi calmee; et quant a M. le cure, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le medecin; votre fils +eprouve reellement du soulagement a son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilite, et il semble qu'il cherche a comprendre +sa situation. + +En effet, Andre, apres la profonde insensibilite qui avait suivi son +acces de delire, commencait a retrouver la memoire, et, a mesure qu'il +distinguait les traits de Genevieve, une expression de joie enfantine +commencait a se repandre sur son visage affaisse. La main de Genevieve +qui serra la sienne acheva de le reveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusement, il leur dit avec un sourire naif +et pueril: "_C'est Genevieve!_" et il se mit a la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Genevieve! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +aupres de la cheminee, moitie heureux, moitie colere. + +--Oui, c'est Genevieve! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tete debile de son ami. + +--C'est Genevieve, qui a prie pour vous, dit le cure d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Genevieve!... dit Andre en regardant alternativement le cure et sa +maitresse d'un air de surprise; oui, Genevieve et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient garderent un +religieux silence. Le medecin placa une chaise derriere Genevieve et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc pres de son +amant, qui de temps en temps s'eveillait, regardait autour de lui avec +inquietude, et se calmait aussitot sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'etait assis de +l'autre cote de la cheminee et qui lisait un journal oublie derriere le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet Andre retomber endormi sur l'epaule +de Genevieve; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillee. +Le medecin s'etait jete sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il etait etendu la comme un gardien devant le lit de son +malade; pret a s'eveiller au moindre bruit et a effrayer par une +sentence menacante la conscience du marquis pour l'empecher de separer +les deux amants. Joseph, emu et fatigue, ne comprenait rien a son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espece de demi-sommeil ou il voyait passer confusement les +objets et les pensees qui l'avaient tourmente durant cette nuit: tantot +la riviere gonflee qui l'emportait lui et son cheval loin de Genevieve +a demi noyee, tantot Andre mourant lui redemandant Genevieve, tantot le +corbillard d'Andre suivi de Genevieve, qui relevait sa jupe par megarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette derniere image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le demon de la concupiscence des voies saintes de l'amitie, et il +s'eveillait en sursaut. Alors il distinguait, a la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la meme souris. + +Pendant ce temps, le cure lisait son breviaire a la clarte du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenetre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir etouffe du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protegeait de sa muette benediction le couple +heureux et triste. + +Genevieve avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisee, qu'elle ne put resister. Malgre l'anxiete de sa situation, elle +ceda, et laissa tomber sa jolie tete aupres de celle d'Andre. Ces deux +visages, pales et doux, dont l'un semblait a peine plus age et plus male +que l'autre, reposerent une demi-heure sur le meme oreiller pour +la premiere fois et sous les yeux d'un pere irrite et vaincu, qui +fremissait de colere a ce spectacle et qui n'osait les separer. + +Quand le jour fut tout a fait venu, le cure, ayant acheve son breviaire, +s'approcha du medecin, et ils eurent ensemble une consultation a voix +basse. Le medecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'Andre +et les arteres de son front; puis il revint parler au cure. Celui-ci +s'approcha alors de Genevieve, qui s'etait doucement eveillee pour ceder +la main de son amant a celle du medecin. Elle ecouta le cure, fit un +signe de tete respectueux et resigne; puis alla trouver Joseph et lui +parla a l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'eveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le medecin. Ce dernier vint a lui et lui dit: + +--M. le cure a juge prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la presence ou le depart aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assure de +l'etat du pouls. La fievre etait presque tombee, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le defaut de memoire. En effet, le +malade s'est eveille sans chercher Genevieve et sans montrer la moindre +agitation. Tout a l'heure, il m'a demande si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche aupres de son lit. Je lui ai persuade qu'il +avait vu en reve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramene a un sentiment trop vif de la +realite. Je vois maintenant a cette maladie des causes purement morales; +je vous declare que vous pouvez mieux que moi guerir votre fils. + +--Oui, oui, je le menagerai, dit le marquis; mais n'esperez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le medecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi des +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien a faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouve une franchise si apre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait ose le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui resister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Genevieve une +haine implacable. + + + +XV. + +Genevieve rentra chez elle tres-lasse et un peu calmee. Joseph retourna +tous les jours aupres d'Andre, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles a Genevieve. La guerison du jeune homme fit des progres +rapides, et quinze jours apres il commencait a se promener dans le +verger, appuye sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Genevieve avait lu clairement dans sa destinee. Elle n'avait jamais +soupconne jusque-la l'horreur que son mariage avec Andre inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusement des obstacles dont Andre +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que mediocrement; mais quand ses anxietes +cesserent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite aupres de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais reve. Elle se demanda si c'etait bien elle, la fiere, la +reservee Genevieve, qui avait ete injuriee et souillee ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltee, sa situation equivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un cote, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'epousait pas Andre; de l'autre, elle se vit +meprisee, repoussee et detestee par un pere orgueilleux et entete, qui +serait son implacable ennemi si elle epousait Andre malgre sa defense. + +Une prevision encore plus cruelle vint se meler a celle-la. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'Andre; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmente et distrait aupres d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle fremit de se voir dans une position si +difficile, appuyee sur un si faible roseau, et de decouvrir dans le +coeur de son amant la meme incertitude que dans les evenements dont elle +etait menacee. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abime infranchissable qui +la separait deja du passe. + +Calme et prudente, Genevieve, avant de s'abandonner a ces terreurs, +voulut savoir a quel point elles etaient fondees. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait a +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilites du coeur +de Genevieve n'etaient pas a sa portee. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppee de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractere d'Andre. Il crut qu'elle +savait deja a quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irresolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels eclaircissements. Genevieve, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +ecoutait ces tristes revelations avec un sang-froid heroique, et quand +Joseph croyait l'avoir consolee et rassuree en lui disant: "Bonsoir, +Genevieve; il ne faut pas que cela vous tourmente: Andre vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort," Genevieve s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fievre et de desespoir a savourer le +poison que la sincerite de Joseph lui avait verse dans le coeur. + +Joseph, de son cote, commencait a prendre un interet singulier a la +douleur de Genevieve, et il eprouvait une etrange impatience. Il +guettait le moment ou il pourrait parler d'elle avec Andre; mais Andre +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractere reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplacait l'espoir que son pere lui avait laisse entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Genevieve etait venue aupres de son lit, il ne +savait pas a quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-etre de la convalescence, et s'il desirait +sincerement de voir arriver le jour ou il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour ou son pere enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'ou venez-vous?_ + +Genevieve attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indecision. Chaque +jour elle demandait a Joseph s'il lui avait parle d'elle, et Joseph +repondait ingenument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'Andre lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parle d'elle avec enthousiasme, et de la cruaute de son pere +avec desespoir. + +--Et qu'a-t-il resolu? demanda Genevieve. + +--Il m'a demande conseil, repondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jete dans mes bras en pleurant, et m'a supplie de l'aider et +de le proteger dans son malheur. + +Genevieve eut sur les levres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une ame offensee et dechiree a jamais. + +"Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vetement +et ma derniere goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Genevieve?" + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incredulite. + +--Oh! vous ne vous fiez pas a mon amitie, je le sais, dit-il. Andre doit +vous avoir raconte que _dans les temps_ j'etais un peu contraire a votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Genevieve; a present je sais que +vous etes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Genevieve en lui tendant +la main. Vous m'avez donne deja bien des preuves d'amitie durant cette +cruelle quinzaine. A present je suis tranquille sur la sante d'Andre, +et, grace a vous, j'ai supporte sans mourir les plus affreuses +inquietudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine a Gueret qui m'appelle aupres d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout a coup, et +a son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-etre jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientot, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment ou Andre va etre gueri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Genevieve pale et les yeux leves au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'ecria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous a lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressee... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcee de partir; +que je reviendrai bientot, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'ecrirai; je trouverai des pretextes; +je lui laisserai d'abord de l'esperance, et puis peu a peu je +l'accoutumerai a se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +alteree; quant a moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Genevieve, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'etes pas fachee contre Andre? + +--Non, je ne suis pas fachee contre lui, dit Genevieve avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'etre ne +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que deja +ce malheureux amour lui a cause tant d'agitations et d'inquietudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. Andre a une fortune independante; +il sera bientot en age de la reclamer et de se debarrasser de l'autorite +de son pere. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'apres +mon conseil. + +--Mais je l'y deciderai, moi! dit Joseph en levant les epaules. + +--Ce sera en pure perte, repondit Genevieve avec fermete. De telles +resolutions deviennent quelquefois inevitables pour les ames les plus +honnetes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient epuisees, il faut avoir +tente tous les moyens de flechir l'autorite paternelle, et Andre ne peut +que desobeir en cachette a son pere ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappe du bon sens de Genevieve. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre a implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'elever a la hardiesse de diviser le +fils et le pere. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car Andre ne serait ni tranquille ni heureux apres un pareil +dementi a la timidite de son caractere et a la douceur de son ame. Il +est donc necessaire de renoncer a ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... Andre n'a contracte aucun engagement envers moi. + +En prononcant ces derniers mots, le visage de Genevieve se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguee; il crut lire tout a coup sur le front de Genevieve son +inviolable purete. + +"Ecoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'Andre. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien a dire..." + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Genevieve, +etonnee, le suivit des yeux, et chercha a interpreter l'emotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-meme ses tristes pensees. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforcait en +vain de se mettre a l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +des qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait a chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. "Helas! se disait-elle alors, c'etait bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!" + +Elle pleurait depuis une heure a sa fenetre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle evitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hatant d'essuyer ses larmes, elle se +resigna a cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. "Ma chere, lui dit-elle apres un instant de silence +consacre a preparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_." + +Puis elle s'arreta pour voir l'effet de ce debut. + +--Parle, ma chere, repondit la patiente Genevieve. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu a peu malgre elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _societe_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employee a te servir et a te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de decider Andre a t'epouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois a mon amitie plus qu'a ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par la? demanda Genevieve avec un +dedain glacial. + +--Je veux dire, s'ecria Henriette en colere, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontee; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais tres-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'etre si meprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande devergondee de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adresse une oeillade a ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'etait pas difficile a +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Genevieve, revoltee de ce langage, haussa les epaules et detourna la +tete vers la fenetre. "Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Ecoute, Genevieve, fais a ta tete, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi a la +risee de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en melerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tete a tete avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenetre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au depourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras regalee du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune a mon bonnet. +Je ne suis pas d'age a servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Genevieve pale et pres de s'evanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-meme, et, se levant, elle montra la +porte a Henriette d'un air imperatif. "Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir a passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossierete, vous auriez ecoute a ma porte il y a une +heure, ce qui eut ete parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire a M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +ete rassuree sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore a moi; sortez!" + +En prononcant ce dernier mot, Genevieve tomba evanouie, et sa tete +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, epouvantee et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut reussi a la +ranimer, elle se jeta a ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Genevieve le +sentit, et, pardonnant au caractere emporte et au manque d'education de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais epargne a toutes deux une affreuse soiree, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogee avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scene cruelle et folle. Au premier mot de soupcon, je t'aurais +rassuree... + +--Ah! Genevieve, la jalousie raisonne-t-elle? repondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voila +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y concois rien!... + +--Ah! voila tes soupcons qui reviennent? dit Genevieve en souriant +tristement. + +--Non, ma chere, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbecile-la est amoureux de toi... + +--De moi? s'ecria Genevieve stupefaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sure; car enfin tu aimes Andre, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'ecrirai de Gueret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins a devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Genevieve, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empecher d'etre bien aise de ton depart; +car enfin tu vas etre heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-etre le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fut ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantee sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: "Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait a la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgre toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a reussi a se faire aimer. Eh bien! le +voila qui pense a une autre. Le scelerat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir Andre +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tete a lui: il ne parle que de +toi, il ne reve qu'a toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie a la vue d'une souris ou d'une araignee: "Ah! dit-il, Genevieve +n'a peur de rien; c'est un petit dragon." Si je me mets en colere: "Ah! +Genevieve ne se fache jamais; c'est un petit ange." Et "Genevieve aux +grands yeux..." et "Genevieve au petit pied..." Tout cela n'est pas +amusant a entendre repeter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te detester cordialement, ma pauvre Genevieve. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Genevieve, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitie; mais je n'en aurai pas de si tot l'occasion. En attendant, il +faut que je lui ecrive; donne-moi l'ecritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui ecrives? s'ecria Henriette, dont les yeux +etincelerent. + +--Oui vraiment, repondit Genevieve en souriant; mais rassure-toi, +ma chere, la lettre ne sera pas cachetee, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confie un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, repondit Genevieve en commencant sa lettre. + +--Comme tu es drole! dit Henriette en la regardant d'un air stupefait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idees! Ecrire a +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +a moi qui suis sa maitresse! et me dire: La voila; elle n'est pas +cachetee, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire a ta delicatesse? dit Genevieve +ecrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singuliere; et +moi qui viens de faire une scene epouvantable a Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chere, dit Genevieve, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plie? + +--Mais, ma chere, repondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'ecrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, repondit Genevieve, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils apercurent Genevieve assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Genevieve passa la nuit a mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'Andre aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. "Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensees, la rosee qui desormais vous fera eclore. Ah! dessechez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous etiez belles. Vous allez palir et vous effeuiller +aux mains des indifferents: parmi eux je vais me fletrir comme vous. +Helas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!" + +Elle fit un autre paquet des livres qu'Andre lui avait donnes; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. "C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'etais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris a desirer un bonheur +que la societe reprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcee a dedaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez change +mon ame, il fallait donc aussi changer mon sort!" + +Genevieve fit tous les apprets de son depart avec l'ordre et la +precision qui lui etaient naturels. Quiconque l'eut vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +ou devait voyager son chardonneret favori, l'eut prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur etait cependant devore de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller a aucune +demonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son ame rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, a sept heures du matin, Genevieve, tristement cahotee dans +la patache de Gueret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins a son depart. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vecu, ne s'inquietant ni de la misere ni de la fatigue, se +fiant a elle-meme pour gagner son pain, ne demandant secours a personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son ame une plaie +incurable, le souvenir d'une esperance morte a jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre a Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimite auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Genevieve, il se troubla, eut quelque peine a comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien repondre aux questions +d'Henriette, il se mit a courir et monta tout haletant l'escalier de +Genevieve. La clef etait a la porte; il entra sans songer a frapper, +trouva la premiere et la seconde piece vides, et penetra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la presence de Genevieve, que quelques feuilles de +roses en baptiste eparses sur la table. Un autre que Joseph les eut +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colere et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le chateau de Morand. + +"Tout cela est bel et bon, mais Genevieve est partie!" + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'Andre. Andre devint pale, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre a ce que disait Joseph, mais frappe de terreur +a l'idee d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scene +incomprehensible, lui reprocha sa lachete, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'apercut enfin qu'il avait afflige et epouvante Andre sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Genevieve +et des menagements que demandait encore la sante de son ami; sa premiere +vivacite apaisee, il sentit qu'il s'y etait pris d'une maniere cruelle +et maladroite. Embarrasse de son role, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Genevieve de son sein et la jeta +sur la table. Andre lut: + + "Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites a Andre que ma cousine s'est trouvee tout a coup si + mal que j'ai ete obligee de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientot; suivez les + instructions que je vous ai donnees hier, habituez-le peu a peu a + m'oublier, ou du moins a renoncer a moi. Dites a son pere que je le + supplie de traiter Andre avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitie; reportez-la sur Andre. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincere + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'esperance. Plus tard, quand tout + sera repare, gueri, oublie, souvenez-vous quelquefois de Genevieve." + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je merite qu'elle m'abandonne +ainsi? s'ecria Andre au desespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, repondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien a vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Ecoute, Andre, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu decide +a epouser Genevieve? + +--Decide! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Decide, bon. Maintenant es-tu sur de l'epouser? as-tu songe a tout? +as-tu prevu la colere et la resistance de ton pere? as-tu fait ton plan? +Veux-tu reclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Genevieve dans un autre pays sans l'epouser, et +prendre un etat qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette derniere proposition a Genevieve. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-meme le jour ou je +chercherais a en faire ma maitresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu resisteras donc a ton pere hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! a l'oeuvre tout de suite. Genevieve n'est pas bien loin. Il +faut courir apres elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +Francois au char a bancs de monsieur ton pere. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Gueret par la traverse, et nous ramenerons Genevieve a la +ville. Voila pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu ecriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup a Andre. "Allons, dit-il, je suis pret." + +Joseph alla jusqu'a la porte, s'arreta pour reflechir et revint. + +--Que t'a dit ton pere, demanda-t-il, lorsque tu lui as parle de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit Andre etonne; je ne lui en ai jamais parle. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avance que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parle? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon pere quand +on l'irrite? + +--Andre, dit Joseph en se rasseyant d'un air serieux, tu n'epouseras +jamais Genevieve; elle a bien fait de renoncer a toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'ecria Andre en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vecu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as ete eleve comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis ne +faible, et l'on m'a opprime... + +--Mais, par tous les diables! s'ecria Joseph, on n'eleve pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouve ton pere pour t'epouvanter ainsi? Crains-tu d'etre +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +devot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empeche de lui dire une bonne +fois: "Monsieur mon pere, j'aime une honnete fille, et j'ai donne ma +parole de l'epouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la merite. Si vous consentez a mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au desespoir, mais je ne puis manquer a mes devoirs envers Genevieve. +Vous etes riche, j'ai de quoi vivre; separons nos biens; ceci est a +vous, ceci est a moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, Andre." C'est comme cela qu'on parle ou qu'on ecrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais ecrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique apres notre +depart. Va preparer le char a bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voila une parole d'ecolier qui tremble. Non, Andre, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence a voir clair dans ta tete et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Genevieve. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zele inconsidere. Avant de courir apres elle et de contrarier une +resolution qu'elle a encore la force d'executer, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la reputation d'une fille honnete ne doit pas etre +sacrifiee a une amourette de roman. + +--Tu es bien severe avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au serieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songe a me moquer de ma chere, de ma +respectee Genevieve. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraitre singulier, mais a coup sur +pas autant qu'a moi-meme; pourtant c'est peut-etre tout simple. Ecoute, +Andre, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquietes +aujourd'hui a me rendre fou. + +--Tache de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'ecouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Genevieve me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'epouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnete et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empechera d'en faire ta femme. Ecoute; Genevieve est +deshonoree dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait ete ta +maitresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure a present que le jour de sa premiere communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'ecria Andre; si mon ame n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis la me decide tout a fait. Pese bien toutes +mes paroles et reponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de reflexions; mois reponds-moi definitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre a Genevieve de l'epouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'ecria Andre en reculant de surprise. + +--Oui, moi, repondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +decide! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose a laquelle j'ai +pense douze heures par jour depuis la nuit ou tu as ete si malade. Je +m'en repentirai peut-etre un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonte de Dieu. Genevieve est perdue, desesperee. +Tu ne peux pas l'epouser, et si tu ne l'epouses pas, tu seras poursuivi +par un remords eternel. Je suis votre ami. Une voix interieure me dit: +"Joseph, tu peux tout reparer. On se moquera peut-etre de toi, mais ni +Genevieve ni Andre ne seront ingrats. Ils consentiront a se separer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'eleva presque a la hauteur +du role genereux et romanesque a l'abri duquel il esperait persuader a +Andre de renoncer a Genevieve. Joseph n'etait rien moins qu'un heros de +roman. C'etait un campagnard madre qui s'etait epris serieusement de +Genevieve, et qui, entrevoyant l'esperance de la separer d'Andre, +cedait a un egoisme bien excusable, et n'etait pas fache de hater cette +rupture. Mais son caractere etait un singulier melange de ruse et +de loyaute. Aussi, quand il vit qu'Andre, dupe d'abord de sa fausse +generosite, apres l'avoir remercie avec effusion, refusait de renoncer a +Genevieve, il abandonna sur-le-champ le reve de bonheur dont il s'etait +berce. Quand il entendit Andre parler de sa passion avec cette espece +d'eloquence dont il n'avait pas le secret, il revint a lui-meme: "Non, +se dit-il interieurement, Genevieve ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le depit la decidait a m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, Andre, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +Andre sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voila ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-etre ni la force de l'epouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribue, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal." + +C'est avec ces idees et ces maximes que Joseph Marteau, apres avoir +passe en un jour par les sentiments les plus contraires, se resolut a +hater de tout son pouvoir la reconciliation d'Andre avec Genevieve. + +--Je m'abandonne a toi comme a mon meilleur, comme a mon seul ami, lui +dit Andre; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, reflechis et decide. +J'executerai aveuglement tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut proceder honnetement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Genevieve. Va trouver ton pere sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, ecris a Genevieve pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la decider. S'il refuse, nous partons sans le prevenir, et nous +procedons cavalierement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit Andre; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler a mon pere. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son cote, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +Andre se decida enfin, et trouva son pere occupe a nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatiente; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, repondit Andre d'un air +froid et craintif. C'etait la premiere fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son pere. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa Andre de la tete aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette demarche, et la colere s'alluma dans ses veines avant que +son fils eut dit un mot. Tous deux garderent le silence, puis le marquis +s'ecria: "Allons, tonnerre de Dieu! etes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon pere, dit Andre, a qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous declarer que je suis amoureux +de Genevieve la fleuriste, et que mon intention est de l'epouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'ecria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous flechir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +Andre resta deux minutes sans repondre. Les yeux etincelants de son pere +le tenaient en arret comme le lievre fascine sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'epouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et meprisant, que ferez-vous si je vous defends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici a un an? + +--Je desobeirai a mon pere, repondit Andre en s'animant, car mon pere +aura agi avec moi d'une maniere injuste et insensee. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractere plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil imperieux et brutal; mais Andre n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'etait +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner a la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +"Ah! nous y voila! dit le marquis en grincant des dents et en se +frottant les mains: voila ou nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira a Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberte d'epouser +une..." + +Andre fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Genevieve. Le marquis le retint par le bras et le forca d'ecouter un +deluge de menaces et d'imprecations. Il fit entrer dans ce sermon +tres-peu chretien une espece de recrimination sentimentale a sa maniere. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui presenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose a tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternite. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il esperait le rendre pathetique, si Andre eut ete capable +d'avoir une pensee plaisante en cet instant. "Quand vous etes venu au +monde, lui dit-il, vous etiez si chetif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'etait une trop grande +responsabilite que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +miserable a la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignee, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de la pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chevre, une chevre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la premiere fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'etaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _eleves_ d'une si bonne race aller a la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai a la maison pendant +les annees ou un enfant est le plus desagreable. Je me resignai a +entendre les criailleries de maillot, que je deteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donne un mouchoir ou un tablier a la +servante qui prenait soin de vous. C'etait, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eut pas a me reprocher d'avoir neglige quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'etre jamais bon a rien. Combien de fois ne me suis-je pas leve au +milieu de la nuit pour vous preparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!" + +Andre aurait pu trouver a toutes ces grandes actions de son pere des +explications fort prosaiques. Sans parler des petits cadeaux a la +servante qui, dans le pays, n'etaient pas uniquement attribues a la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux etait malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +preparait lui-meme et pareils en tout a ceux qu'il distribuait largement +a ses boeufs de travail, Andre avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'energie de ces potions diaboliques. + +Mais Andre etait si bon et si doux qu'il fut un instant emu et persuade +par ces grossieres demonstrations d'amitie. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa declamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empresse de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une facon maladroite. Il se risqua a vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Genevieve, a la presenter comme une intrigante +qui tachait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant credule. Andre +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportees +a cet entretien. Il sortit en declarant a son pere qu'il appellerait a +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une resistance plus patiente et plus menagee, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais Andre craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint a sa rencontre sur l'escalier et lui dit: "J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passe comme je m'y +attendais. Le char a bancs est pret; partons." + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchante de faire un coup de tete, fouettait son +cheval en riant aux eclats; et Andre, tout tremblant, songeait a la +premiere journee qu'il avait passee avec Genevieve au _Chateau Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouverent la patache, inclinee sur son brancard, a la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il preferait fierement a celui des meilleurs crus. +Joseph et Andre jeterent un regard empresse autour de la salle, +qu'eclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils apercurent +Genevieve assise dans un coin, la tete appuyee sur ses mains et le +corps penche sur une table. Andre la reconnut a son petit chale violet, +qu'elle avait serre autour d'elle pour se preserver du froid du matin, +et a une meche de cheveux noirs qui s'echappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant a la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de resignation si +douce et si naive qu'Andre sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'elanca et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Genevieve s'eveilla en criant, crut rever, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, emu peniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colere, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Genevieve voulait resister et poursuivre sa route. Andre appela Joseph +a son secours et le conjura d'attester la fermete de sa conduite envers +son pere. Le bon Joseph imposa silence a sa mauvaise humeur et exagera +la bravoure et les grandes resolutions d'Andre. Genevieve avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Genevieve etait le seul voyageur de la patache. + +Genevieve fit observer que son depart devait deja etre connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec Andre serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-la on pouvait croire a la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner a toute cette histoire la tournure +d'un depit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'evenements d'une maniere +etrange et ridicule. Andre, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prevoir les obstacles, pretendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considerations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Genevieve, et decida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours a Gueret, tandis qu'Andre reviendrait a +L..... et s'etablirait chez lui. Ce temps devait etre consacre a faire, +par lettres, de nouvelles demarches respectueuses aupres du marquis, +apres quoi on s'occuperait des demarches legales. Genevieve, a ce +mot, secoua la tete sans rien dire; son parti etait pris de ne jamais +recourir a ces moyens-la. Elle mettait son dernier espoir dans la +perseverance d'Andre a persuader son pere; elle ignorait que cette +perseverance avait dure une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se separerent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +a la fin de la semaine et de s'ecrire tous les jours. Andre, selon les +conseils de Joseph, ecrivit a son pere et ne recut pas de reponse. +Genevieve resolut d'attendre le resultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'Andre, nouveau silence du marquis. +Genevieve prolongea son absence. Andre, au desespoir, fit faire une +premiere sommation a son pere et partit pour Gueret. Il se jeta aux +pieds de Genevieve et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester pres d'elle. Elle etait pres de consentir a l'un ou +a l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermete qu'il venait de faire aupres du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin a Genevieve; elle la desapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas ete consultee. Au milieu de +sa tristesse, elle eprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se defendre de l'exprimer. + +"Voila ou tu m'as entrainee, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'eloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetee dans un abime +dont nous ne sortirons jamais. Me voila couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte a violer tous les +devoirs de la piete filiale. Non, c'est impossible, Andre; il vaut mieux +souffrir et n'etre pas coupable. Reussir au prix du remords, c'est se +condamner des cette vie aux tourments de l'enfer." + +Andre ne savait que repondre a ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir etait de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dut-il en mourir de chagrin. +Mais cela etait plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait a genoux, pleurait et demandait la pitie et les consolations de +Genevieve. + +Genevieve etait forte et magnanime; mais elle etait femme et elle +aimait. Apres l'elan qui la portait aux grandes resolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient a leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle a Andre, tu m'entraines dans le mal, tu me fais manquer +a l'estime que je voulais avoir pour moi-meme; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratique les vertus heroiques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinee etait de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +egoiste et honteuse. Je vais travailler sordidement a epouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence a la calomnie. +Andre, Andre! renonce a moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cede aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait Andre, separons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait a ces emotions violentes. +Genevieve n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +desesperer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner a L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commenca pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait a +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvriere, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du merite de Genevieve ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies debitees contre la +pauvre fille acquirent une publicite effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en etait grand, lui retirerent leur pratique, et se +porterent en foule chez une marchande qui avait profite de l'absence +de Genevieve pour venir s'etablir a L... Ses fleurs etaient ridicules +aupres de celles de Genevieve; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assieger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et Andre moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa penurie; mais elle supporta de longs +jeunes, et sa sante s'altera serieusement. + +L'amitie d'Henriette, qui lui avait ete douce et secourable autrefois, +lui fut tout a fait ravie. La derniere fuite de Joseph, les frequentes +visites qu'il continuait a rendre a Genevieve, et surtout l'indifference +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimes dont +Henriette recut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle etait bonne, et son premier mouvement etait toujours +genereux; mais elle n'avait pas l'ame assez elevee pour resister a +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Genevieve de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-la. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublee par la fievre, +l'entourait de fantomes: tantot c'etait le marquis, tantot Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui devoraient le coeur, tandis qu'Andre +dormait tranquillement, et, sourd a ses cris, ne s'eveillait pas. Alors +elle se levait effaree, baignee de sueur; elle ouvrait sa fenetre et +s'exposait a l'air froid de l'automne. Un matin Andre entra chez elle et +la trouva evanouie a terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina a +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Genevieve ni Andre, qui +etait reduit au meme denument, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs Andre l'aurait-il remise a des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la securite d'un frere? + +Il ne savait pas a quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Genevieve le reveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait a moitie nue, pale et les cheveux epars. Elle se jetait a son +cou en lui disant: "Sauve-moi sauve-moi!" Et, quand cet acces de +frayeur febrile etait passe, elle retombait epuisee dans ses bras et +s'abandonnait indifferente et presque insensible a ses caresses. Andre +s'etait jure de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait a son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimee. Chaque nuit il esperait calmer le feu +dont il etait devore par une etreinte plus forte, par un baiser plus +passionne que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arreter a +cette derniere caresse brulante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnes +du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui +Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Genevieve malade et souffrante lui devenait plus +chere chaque jour. Le feu de la fievre animait sa beaute d'un eclat +inaccoutume; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'etait une autre +femme, sinon plus aimee, du moins plus desirable. Andre ne savait pas +lutter longtemps contre lui-meme; il succomba, et Genevieve avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un reve ou qu'un des genies des contes arabes l'avait portee +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta a ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donne. Genevieve pardonna d'un air sombre et avec un +coeur desespere; elle avait trop de fierte pour ne pas hair tout ce qui +ressemblait a une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches a Andre; elle connaissait l'exasperation de sa douleur au +moindre signe de mecontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +etait si peu maitre de lui-meme que dans sa souffrance il etait capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner a +l'entrainement de la passion, elle sentit qu'Andre lui devenait moins +cher et moins sacre de jour en jour. Elle l'aimait peut-etre avec plus +de devouement; mais il n'etait plus pour elle, comme autrefois, un +ami precieux, un instituteur venere; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme etait mort. Pale et reveuse entre ses bras, elle songeait +au temps ou ils etudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir etait pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Genevieve devint grosse; alors il n'y eut plus +a reculer, Andre fit les sommations de rigueur a son pere, et, un soir, +Genevieve, appuyee sur le bras de Joseph, alla a l'eglise et recut +l'anneau nuptial de la main d'Andre. Elle avait ete le matin a la mairie +avec le meme mystere; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misere ou tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Genevieve, mettait Andre dans la necessite de reclamer sa +fortune; mais Genevieve s'opposait avec force a cette derniere demarche. +"Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir desobei et d'avoir +brave sa malediction et sa colere; il ne faut pas meriter son mepris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensee, qui s'est +eprise de son fils et qui l'a entraine dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile creature qui veut le depouiller de son +argent pour s'enrichir." + +Andre voyait les souffrances et les privations que la misere imposait a +sa femme; il aurait du surmonter les scrupules de Genevieve et sacrifier +tout a la conservation de celle qui allait le rendre pere; mais cet +effort etait pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus a l'argent qu'au plaisir de commander; il +prevoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait recues de lui a l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Genevieve par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un miserable emploi dans un college. Andre +etait instruit et intelligent, mais il n'etait pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher a une profession, en tirer parti, +et s'elever par sa perseverance jusqu'a une position meilleure et plus +honorable. Ce metier de cuistre lui etait odieux; il le remplissait +avec une repugnance qui lui attirait l'inimitie des eleves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son miserable etat de plus en plus penible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa sante en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il etait si brise et +il se sentait le coeur tellement devore de douleur et de colere qu'il +lui etait impossible de se trainer jusqu'a sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il etait pauvre, charge de +famille. D'ailleurs Genevieve, a l'insu de laquelle Andre avait accepte +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait desormais avec fermete. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage heroique, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. Andre etait +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le dechiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage; +l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitie; +l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'Andre et +sa situation precaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibeciere et son fusil, acheta un lievre +en traversant le marche, et s'en alla a travers champs au chateau de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait a lui de tout +ce qui etait arrive et parlait de lui avec un vif ressentiment. "Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bete; il prendra conseil des circonstances et +tachera d'etudier son marquis de la tete aux pieds pour s'en emparer." + +Le marquis ne s'attendait guere a sa visite. Il assistait a un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'etait opere dans ses traits et dans son attitude: la +revolte et l'abandon d'Andre avaient bien porte une certaine atteinte +a son coeur paternel; mais son principal regret etait de n'avoir plus +personne a tourmenter et a faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoiquement les bourrasques de sa +colere; l'effroi, la paleur et les larmes d'Andre etaient des victoires +plus reelles, plus completes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il recut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fut apercu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si pres de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coutait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tete avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +"Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +deshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voila, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'etais bien resolu a n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu la avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir a rencontrer quand je n'etais pas plus haut que mon fusil, c'a +ete plus fort que moi; il a fallu que je misse mon depit de cote et que +je vinsse vous donner une poignee de main. Touchez la. Deux honnetes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit." + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en meme temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mecontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous pretendez avoir du depit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal a vous de soupconner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sur de mon fait? N'avez-vous pas emmene mon fils sous mes yeux pour le +conduire a la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait a +Gueret et ne revenait peut-etre plus? N'avez-vous pas ete compere et +compagnon dans toutes ses belles equipees? N'avez-vous pas conseille a +Andre de m'insulter et de me desobeir? N'avez-vous pas donne le bras a +la mariee le jour de cet honnete mariage? Repondez a tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la votre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-meme pour ne pas se deconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous etions expliques au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour ou j'ai +emmene Andre avec votre char a bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincere envers le pere autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les epaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colere epouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette derniere explication que vous eutes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si tetu, repondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait depasse toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspere de la +sorte, et resolu a vous dire l'affreux projet qu'il avait concu dans le +desespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grace a +moi, il renonca a executer ce jour-la. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je reussis a l'entrainer hors de la +maison paternelle: j'esperais le tromper, lui faire croire que nous +courions apres sa belle, et, a la faveur de la nuit, l'emmener coucher +a ma petite metairie de Granieres, ou peut-etre il se serait calme et +aurait fini par entendre raison; mais il s'apercut de la feinte, et, +apres m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'elanca a bas du char +a bancs et se mit a courir a travers champs comme un insense. J'eus une +peine incroyable a le rejoindre, et, avant de le saisir a bras le corps, +j'en recus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-la demi-persuade, mais que cette +derniere impudence de Joseph commencait a rendre incredule; Andre n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude a une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exasperation de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine a le tenir, +vous qui, certes, n'etes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, precisement par la meme raison, je me laissai gourmer +jusqu'a ce qu'il s'apaisat un peu. Alors, voyant qu'il etait impossible +de l'empecher d'aller voir Genevieve, je pris le parti de l'accompagner +pour tacher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce la la +conduite d'un traitre envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donne de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'ecria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir la au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +credit sur l'esprit d'Andre, tu l'aurais empeche de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croise les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guere... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus epouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener Andre au sentiment du devoir; mais Andre, +disait-il, etait un lion dechaine; il n'ecoutait plus rien et montrait +un caractere opiniatre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose etrange! dit le marquis en l'ecoutant d'un air stupefait; il +etait si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garcon-la est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournes que le drole desobeissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de meme +avec moi; quand je lui avais fait une scene infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voila mon drole qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scelerat! s'ecria le marquis en serrant les poings a ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le frequenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras a sa femme; on a meme dit que tu en etais amoureux, +et que, durant la maladie d'Andre, tu avais ete au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scene incroyable la nuit ou elle a ose venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublie notre vieille +amitie et je t'aurais casse la tete; vrai, j'etais un peu en colere. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitie, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'Andre dans ce moment-la. Je +me souciais bien de cette pecore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait detaler aussitot qu'Andre a ete rendormi? + +--Non, je m'etais endormi moi-meme dans ce moment. + +--Ah! je suis fache que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, a present, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant a elle, c'est, apres tout, une assez bonne fille, douce, rangee et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sur que vous n'auriez pas a +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et execute, c'est Andre. Vous n'avez pas +l'idee de ce qu'est votre fils a present, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a resolu et ce que jusqu'ici j'ai reussi a empecher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a resolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayat du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractere le plus ferme et l'esprit le plus +sense ne peuvent ni prevenir ni empecher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si etendu contre +l'autorite sacree des parents! + +Le marquis commenca a prevoir l'ouverture que lui preparait Joseph. Il +y avait pense plus d'une fois, et s'etait flatte que son fils n'oserait +jamais en venir la. Grossierement abuse par la feinte amitie de Joseph, +il commenca a concevoir des craintes serieuses, et il jeta autour de lui +un regard etrange, que Joseph interpreta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement a diner. "Ma demande n'est pas +trop indiscrete, dit-il en tirant de sa gibeciere le lievre qu'il avait +achete au marche, j'ai precisement sur moi le roti. + +--C'est une belle piece de gibier, dit le marquis en examinant le lievre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tue _ca_ +sur vos terres. + +--En verite? dit le marquis, dont les yeux brillerent de joie: eh bien! +tu vois, ils pretendent tous qu'il n'y a pas de lievres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en eleve tous +les ans plus de cinquante que je lache en avril dans mes champs. Ca +me coute gros; mais enfin c'est agreable de trouver un lievre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lievres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tete; jamais lievres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du cote des bois. Un troisieme disait: +--Le marquis fournit de lievres la table du voisin; il fait des eleves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'a +mon garde champetre qui me soutient effrontement n'avoir jamais vu la +trace d'un lievre sur nos guerets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ca? dit Joseph en balancant d'un air +superbe son lievre par les oreilles; est-ce un ane? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champetre et tous les voisins fussent la +pour me dire si ce que je tiens la est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux eclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lievre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils etaient trois ensemble, repondit Joseph, sans hesiter. Je crois +bien que j'en ai blesse un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils etaient trois! dit le marquis enchante. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marseche de +Lourche. Il y a une _mere_ certainement; je l'ai reconnue a sa maniere +de courir. Elle doit etre pleine. + +--Ah! jamais les lievres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tire sur la mere? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit a la progeniture. Ah! +par exemple, nous lacherons quelques coups de fusil a ces petits +messieurs-la dans six mois, quand ils auront eu le temps d'etre papas et +mamans a leur tour. + +--Oui, s'ecria le marquis, je veux que nous fassions un diner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lievre +tue sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lievre, s'ecria Joseph; roti, rables de +lapereaux; entremets, filets de lievre en salade, pate de lievre, puree, +hachis... Les convives seront malades de colere et d'indigestion. + +En rejouissant son hote par ces grosses faceties, Joseph arriva avec lui +au chateau. Le diner fut bientot pret. Le fameux lievre, qui peut-etre +avait passe son innocente vie a six lieues des terres du marquis, fut +trouve par lui savoureux et plein d'un gout de terroir qu'il pretendait +reconnaitre. Le marquis s'egaya de plus en plus a table, et quand il en +sortit il etait tout a fait bon homme et dispose a l'expansion. Joseph +s'etait observe, et tout en feignant de boire souvent, il avait menage +son cerveau. Il fit alors en lui-meme une recapitulation du plan +territorial de Morand. Eleve dans les environs, habitue depuis l'enfance +a poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres hereditaires de Morand et celle +des proprietes de meme genre apportees en dot par sa femme. Il choisit +en lui-meme le plus beau champ parmi ces dernieres, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupconner de son intention. "On m'a +dit que vous aviez plante cela d'une maniere splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce cote-la." + +[Illustration: Malgre l'anxiete de sa situation, elle ceda et laissa +tomber sa jolie tete.....] + +Le marquis fut charme de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir a montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arreta sur le bord d'une traine comme +frappe d'admiration. "Tudieu! quelle luzerne! s'ecria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce la? c'est vigoureux +comme une foret, et bientot on s'y promenera a couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une experience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essaye pour la premiere fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La societe d'agriculture de +Paris envoie tous les ans a notre societe departementale (dont tu sais +que je suis le doyen) differentes sortes de graines etrangeres. Ca ne +reussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les votres, voisin, il parait que ca prospere. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-etre pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plait d'y semer. Vous etes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ca, et que celui qui voudra avoir +du betail un peu presentable dans notre pays ne pourra jamais en venir a +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain a mettre en +pre, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ca aura de la peine a prendre: le paysan est entete et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent a en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marche des boeufs comme +les votres, on est force d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmente l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait a Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporte vingt charrois de fourrage l'annee derniere. + +--Vingt charrois la-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-la, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granieres. + +[Illustration: Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter +plus de fleurs qu'a l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la maniere de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-la +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais ble. C'etait cultive par ces vieux Morins, +les anciens metayers du pere de ma femme, de braves gens, mais bornes. +J'ai change tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air etrangement +melancolique, "C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeat de maitre!" + +Cette parole tira subitement le marquis de sa beatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il apres un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, repondit Joseph, qui se ruineraient en +proces pour avoir seulement un lambeau d'une propriete comme la votre. + +Cette reponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +reflexion generale, et, ayant escalade pesamment un echalier, il +s'enfonca avec lui dans les buissons touffus d'un paturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture ou depuis un temps immemorial les troupeaux broutaient +l'aubepine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les metayers ne veulent pas sacrifier les paturages, +parce que cela leur epargne la peine de soigner leurs boeufs a l'etable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'epines et de ronces ou les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pature. J'ai deja mis +la moitie de celui-ci en froment, et l'annee prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les metayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obeissent. + +--Certainement, si vos prairies a l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'annee, vous n'avez +pas besoin _paturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminee des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'etaient les plus petits. Dans tout ce premier ble les +moissonneurs etaient debout dans les sillons, aussi bien caches qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une depense que de retourner un patural comme +celui-la. + +--C'est une depense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour ameliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'Andre est coupable de +mecontenter un pere comme le sien! Il sera bien avance quand il aura +retire son heritage des mains habiles qui y sement l'or et l'industrie, +pour le confier a quelque imbecile de paysan qui le laissera pourrir en +jacheres! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisees derriere le dos et la tete baissee. "Tu crois donc qu'Andre +aurait cette pensee? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! repondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il apres cinq minutes de marche, que son heritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigne! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +batiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire a mes frais, dit le marquis. + +--Le betail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelee depuis cinq ans, croisee merinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coute cinquante francs par tete. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriete de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemble, c'est sous la main: votre chateau est +plante la; d'un cote les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit proprietaire incommode fourre entre vos +pieces de ble, pas une chevre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies a travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'etais oblige par hasard de faire une +separation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevetre dans le mien. Quand je l'epousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'etait pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses pres, il n'y avait qu'un fosse +a sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassee, pas de boeuf estropie dans les +ornieres; on allait et venait de mon grenier a son champ comme de ma +chambre a ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractere ne me convint pas, et qu'elle m'ait donne un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrees lois +que nous avons? + +--Il faut tacher, dit Joseph, de s'emparer de son caractere. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, repondit le marquis, il me semble que c'etait moi! Mais que +faire avec ces etres qui ne resistent ni ne cedent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pecheur? + +Joseph vit que le marquis commencait a s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'epouvantes, affectant avec +simplicite de l'arreter a toutes les pieces de terre qui appartenaient a +Andre, et que le pauvre marquis, habitue a regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de proprietaire. Quand il avait +ingenument etale tout son savoir-faire dans de longues demonstrations, +et qu'il s'etait evertue a prouver que le domaine de sa femme avait +triple de revenu entre ses mains, Joseph lui enfoncait un couteau dans +le coeur en lui disant: "Quel dommage que vous soyez a la veille d'etre +depouille de tout cela!" + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voila vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'etre aimable +et de faire de petits cadeaux a mes bergeres quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui recoit, la main ne pese pas les dons. + +--Ces drolesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne reduirez en rien cet article de depense; vous ferez +quelques economies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +roti, un bon quartier de chevre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dine joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumee au-dessus de la cheminee de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dine joliment chez vous, voisin! _Il en +est parle._ Eh bien! vous etablirez la reforme dans l'ecurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet a deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est necessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites betes? + +--Eh bien! laissons le grison au ratelier et descendons a la cave... +Vous faites au moins douze pieces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pieces de votre cru, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pieces de bonne piquette bien verte, +bien rafraichissante. + +--Va-t'en a tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraichir: ne me parle pas de cela. A mon age etre depouille, ruine, +reduit aux plus affreuses privations! un pere qui s'est sacrifie pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volee de coups de baton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tacher plutot de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler aupres de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Genevieve, et je lui pardonne tout. + +--Genereux pere! je vous reconnais bien la; mais qu'il abandonne sa +Genevieve! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'etrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai demon que ce morveux-la? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai demon! repondit Joseph; vous serez force, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'ecria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voila bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est la le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas ne; mais c'est tout comme. Andre est si glorieux +d'etre pere qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'education pour monsieur son heritier. Il veut aller se fixer +a Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais a votre place, repondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingenuite. + +--Je n'en suis que trop sur. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est a quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +debarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! ou veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai depense pour retourner ce patural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gele, les charancons +qui sont deja dans les bles nouvellement rentres; c'est une annee +epouvantable: je suis ruine, ruine! je n'ai pas cent francs a la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du proces. + +--Quand je te dis que je suis sur de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-la vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agreable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir a quoi s'en tenir. +Puisque te voila, et que tu dois voir Andre ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, repondit Joseph; cherchez vous-meme ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de generosite et de grandeur dans les +procedes, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime a faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens a le recevoir et a l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, a condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son heritage +maternel. + +--Vous etes un bon pere, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant a votre place; mais je crains qu'Andre, qui a perdu la tete, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagere. + +--Viagere encore! Qu'il ne s'y attende pas, le miserable! Je me +laisserai couper par morceaux plutot que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-la; il crut avoir deja fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espece de reconciliation; il +savait que c'etait ce qui ferait le plus de plaisir a Genevieve, et il +espera qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener a +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser a cette premiere +negociation le temps de faire son effet, et il prit conge du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimite, et en lui promettant +de porter sa genereuse proposition aux insurges. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna a la ville d'un pied leste et le coeur leger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +a laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Genevieve seule et contemplant, a la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il etait entre sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par precipitation ou +par etourderie; il entendit Genevieve qui parlait seule et qui disait a +ces fleurs: "Bouquet de vierge, j'ai ete forcee de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profane, et mon front n'etait pas digne de +toi. J'etais si honteuse de ce sacrilege que je t'ai cache bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuille sur ma tete; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Genevieve? dit Joseph, epouvante de ces +paroles qu'il comprenait a peine. + +Genevieve fit un cri, jeta le bouquet, et devint pale et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant a son +cote: Andre est reconcilie avec son pere; le marquis est reconcilie avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois pres de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Genevieve, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! repondit Genevieve, embrassez-moi; grace a vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une emotion qu'il eut bien +de la peine a cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idee de femme +enceinte. Ou est Andre? + +--Il se promene tous les soirs au bord de la riviere, du cote des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promene-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous egayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre Andre. Celui-ci fut moins joyeux que Genevieve a +l'idee d'un rapprochement entre lui et son pere. Il desirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui presenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui etait un projet qui l'effrayait extremement. Au +milieu de ses hesitations et de ses repugnances, Joseph fut frappe de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvrete ou se consumait Genevieve. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scene de comedie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette premiere proposition de ton pere sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitie de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit Andre; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Genevieve en soit informee; tu ne connais pas sa fermete: elle est +capable de me hair si je viole sa defense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes demarches +et me laisser faire. + +Andre s'abandonna a la prudence et a l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son pere et trop faible aussi pour empecher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effraye, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna aupres de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigue de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'ecoulerent avant que Joseph put revoir le marquis. Une +foire considerable avait appele le seigneur de Morand a plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'a la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et deposa dans une cachette a lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +"Ceux-la, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tot. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigue en vain. En ce moment ses yeux tomberent sur une petite +lettre d'une ecriture inconnue qu'on avait deposee sur sa table; il +l'ouvrit, et apres avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extreme, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face a face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui etait venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +dejouees. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'epaule une tape capable d'etourdir un boeuf, nous sommes sauves; tout +est repare, arrange, termine, tu sais cela? c'est toi qui as apporte la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renverse de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est a tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sur; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'ecriture. + + "MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonte de pardonner a l'egarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras a un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'operer une reconciliation que j'ai demandee a Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hater cet heureux + instant. J'espere que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincere et desinteresse. Si Andre avait jamais eu la pensee de + vous vendre sa soumission, j'aurais cesse de l'estimer et j'aurais + rougi d'etre sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer a + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIEVE." + +"Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste a faire, c'est de reparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire a Andre dans l'esprit de son pere par mes abominables +mensonges." + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine a faire oublier au +marquis les pretendues menaces qui l'avaient effraye. Le hobereau etait +si content de ressaisir a la fois ses terres et son argent qu'il etait +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +completement a souper, devint tendre et paternel, et pretendit qu'Andre +etait ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Apres votre argent, papa! lui repondit etourdiment Joseph, qui, par +depit, s'etait grise aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'ecria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tete pour t'apprendre a parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiete et agissante qui lui donnait envie +d'etre dehors et de faire galoper Francois a bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec Andre et Genevieve. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, repose et degrise, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Genevieve, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forcaient au +silence. Ils monterent tous trois en patache, et arriverent au chateau +de Morand sans s'etre dit un mot durant la route. Andre etait triste, +Joseph embarrasse; Genevieve etait absorbee dans une reverie douce +et melancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Genevieve, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossiere ecorce du marquis. Il ne put s'empecher de lui temoigner des +egards et des soins qu'il n'avait peut-etre jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, ou il se piquait d'etre +accompli. Le jeune couple fut installe au chateau assez convenablement, +et richement en comparaison de l'etat miserable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que preter une +chambre et ceder deux places a sa table. Andre ne se plaignit pas; +Genevieve etait reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il etait mecontent et decourage d'avoir manque +sa grande entreprise. La conduite sordide du pere le revoltait, la +resignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un cote et d'allegement de l'autre furent passes, quand +le marquis se fut accoutume a ne rien craindre de la part de son +fils, et Andre a ne rien esperer de la part de son pere, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis etait +mefiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir mate +Andre; mais il ne pouvait croire a l'excessive noblesse de sa femme, et +n'etait pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute pretention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuye de cette affaire, et pres +d'eclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et repondit laconiquement que Genevieve etait la plus honnete +femme qu'il connut. Cette reponse redoubla la mefiance du marquis. Il +trouvait une contradiction evidente dans les manieres de Joseph avec +lui. Il commenca a se tourmenter et a tourmenter Andre pour qu'il signat +un desistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +Andre fut indigne de cette proposition et l'eluda froidement. Le marquis +s'inquieta de plus en plus. "Ils m'ont trompe, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre a tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'esperance de me depouiller." + +Des que cette idee eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Genevieve se ranima, et il commenca a ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maitresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins a envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'a ses regards. Elle +n'eut pas de peine a aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunee Genevieve devint un objet de haine et de persecution. + +Elle fut lente a s'en apercevoir: elle ne pouvait croire a tant de +petitesse et de mechancete; mais quand elle s'en apercut, elle fut +glacee d'effroi, et, tombant a genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnee. Elle supporta un mois l'oppression, le soupcon +insultant et l'avarice grossiere avec une patience angelique. Un jour, +insultee et calomniee a propos d'une aumone de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela Andre a son secours et lui +demanda aide et protection. Andre, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Genevieve approchait du terme de sa grossesse; elle ne possedait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa delivrance; elle se sentait trop +malade et trop epuisee pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son etat etait perdu; Andre n'avait pas l'industrie de s'en creer un. +Elle sentit qu'elle etait enchainee, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-pere. Elle se soumit et sentit la douleur penetrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut detachee de la vie par un +renoncement volontaire et complet a toute esperance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme exterieur qui faisaient la base +de son caractere. Une grande passion pour son mari l'eut rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinee et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-la n'etaient pas a esperer +avec une ame aussi debile que celle d'Andre. Genevieve n'etait pas +nee passionnee; elle etait nee honnete, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient a la desesperer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutot que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle devouement de la passion, il eut fallu un etre assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entrainer. Elle +avait vu cet etre-la dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derriere l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'Andre; mais a la +premiere occasion elle avait decouvert qu'elle s'etait trompee. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eut fait d'un frere plus jeune qu'elle. Elle +s'efforca de lui epargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua a souffrir seule, a n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +Andre la vit deperir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extremement de sa grossesse, et attribuait a cet etat toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +Andre la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait delivree de +tous ses maux le jour ou elle deviendrait mere. + +Genevieve, se sentant pres de ce moment, songea a l'avenir de cet enfant +qu'elle esperait leguer a son mari. Elle s'effraya de l'education qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait a endurer: elle desira lui +procurer une existence independante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son desinteressement personnel, elle +decida en elle-meme que le moment du courage et de la fermete etait +venu. + +Elle declara donc a Andre qu'il fallait demander a son pere une pension +alimentaire qui mit leur enfant, en cas d'evenement, a couvert du +besoin, et qui put, par la suite, lui assurer un sort independant. Elle +fixa cette pension a douze cents francs de rente, le strict necessaire +pour quiconque sait lire et ecrire, et ne veut etre ni soldat ni +domestique. + +Andre laissa voir sur son visage l'emotion penible que lui causait cette +necessite; il promit neanmoins de s'en occuper. Genevieve comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de resolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espera acheter +a ce prix modeste la signature d'Andre a un acte de renonciation, et il +promit a cette condition d'acquiescer a la demande de Genevieve; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fut engagee a tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car Andre +n'etait pas plus propre au role de pere qu'a celui de fils et d'epoux. +Elle fremit a l'idee de depouiller son enfant et de le sacrifier a un +sentiment d'orgueil et de dedain. Elle essaya de faire comprendre a +son beau-pere ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Genevieve fut forcee de resister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur epouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait ecoute a la porte, dans la crainte que son +maitre ne se laissat persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes a celles du marquis. Genevieve avait supporte +les premieres avec resignation; elle repondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mepris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une maniere incisive. Le marquis prit le parti de sa maitresse, et, +ayant epuise tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Genevieve. En cet instant, Andre, attire par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'etait plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa lethargie habituelle: dans ces +moments-la il perdait absolument la tete et devenait furieux. A la vue +de Genevieve enceinte, a demi terrassee par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avancait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, Andre s'elanca sur un couteau de chasse qui +etait ouvert sur la table, prit d'une main son pere a la gorge, et de +l'autre le frappa a la poitrine. + +Genevieve s'etait elancee entre eux avec un gemissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'Andre et l'avait contraint a ceder. La chemise du +marquis fut a peine effleuree par la lame, et Genevieve se coupa les +doigts assez profondement en cherchant a s'en emparer. "Ton pere! ton +pere! c'est ton pere!" criait-elle a Andre d'une voix etouffee. Andre +laissa tomber le couteau et s'evanouit. + +La servante essaya de jeter sur Genevieve tout l'odieux de cette scene +deplorable; mais le marquis avait vu de trop pres les choses pour ne pas +savoir tres-bien que Genevieve lui avait sauve la vie, que le sang dont +il etait couvert etait sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitot et l'aida a secourir Andre, qui etait dans un etat +effrayant. Quand il revint a lui, il regarda son pere et sa femme +d'un air effare, et leur demanda ce qui s'etait passe. "Rien," dit le +marquis, dont le coeur n'etait pas toujours ferme a la misericorde a la +vue d'un repentir sincere, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'Andre. "A genoux, Andre, dit Genevieve a son mari; a genoux devant +ton pere! et ne te releve pas qu'il ne t'ait pardonne. Je vais te donner +l'exemple." + +Cette soumission acheva de desarmer le marquis; il embrassa son fils et +Genevieve, et declara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'etaient guere en etat de songer au sujet de +la querelle. Andre eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tete aux pieds. Son pere radoucit sensiblement ses manieres +accoutumees, mit sa servante a la porte, et temoigna presque de la +tendresse a Genevieve; mais il n'etait plus temps: son enfant etait +mort ce jour-la dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoique les atroces douleurs +qui devaient la delivrer de la vie. + +Le brave medecin qui avait soigne Andre vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Genevieve l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, "Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientot." Le medecin n'eut pas de peine a le croire et vit qu'elle etait +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anevrisme au coeur, et vous +etoufferez des les premiers symptomes de delivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Genevieve, et je remercie +Dieu, qui m'epargne a mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Genevieve ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Ecriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entieres a les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner a quoi elle songeait dans ces +moments-la. Genevieve souffrait de se voir entouree et surveillee; elle +demandait en grace a etre seule; alors il lui semblait qu'elle revait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait a demi-voix d'une +maniere etrange et enfantine. "Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret a vous dire: c'est que je vous ai toujours +preferees a tout. Pendant longtemps je n'ai vecu que pour vous; j'ai +aime Andre a cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportee vers vous; je +vous ai demande de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mere m'a souvent dit que, quand elle etait enceinte de +moi, elle ne revait que de fleurs, et que, quand je suis nee, elle m'a +fait mettre dans un berceau seme de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espere qu'Andre en repandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, o mes cheres amies!" + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'Andre +agenouille devant elle. "Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause +de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et +precieux." + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre a regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'eveillait riante et animee, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait gouter et savourer le bonheur, alors elle eprouvait contre +Andre une sorte de colere sourde; elle se rappelait les jours calmes +et delicieux qu'elle avait passes dans sa petite chambre avant de le +connaitre, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour ou il lui +avait parle d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres reveries ou elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait Andre de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eut fait place a +sa resignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le recompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordees a la memoire du +passe. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, a genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Genevieve la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Genevieve pria Andre de lui apporter plus de fleurs +qu'a l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportees, il s'apercut qu'il y avait des +tubereuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Genevieve le forca de les lui rendre. "Donne, donne, Andre, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espere; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!" Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir pres d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'Andre +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +"Taisez-vous, leur dit-elle, je pense a quelque chose, je vous repondrai +plus tard." Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +leger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle etait raide et +froide. + +--Andre, dit-il d'une voix etouffee, embrasse ta femme. + +Andre embrassa Genevieve; il la regarda: elle etait morte. + +Andre fut malade pendant un an. L'infortune n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traines. Andre marche lentement et les +yeux baisses, quelquefois il sourit d'un air etonne; son pere est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni desirs +ni esperances sur la terre, il n'a plus de lutte a soutenir contre ce +vieillard obstine. Henriette ne parle jamais de Genevieve sans un deluge +d'eloges et de larmes sinceres et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments ou sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'Andre. + + +FIN D'ANDRE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRE *** + +***** This file should be named 13431.txt or 13431.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/3/13431/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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