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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 ***
+
+[Illustration]
+
+ANDRÉ
+
+
+
+NOTICE
+
+C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite
+maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant
+limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne
+connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais
+beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire
+_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais
+dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes
+enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse
+fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé
+une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et
+cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une
+sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même.
+
+Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de
+temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande,
+blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante
+était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde
+que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas
+somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la
+chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je
+finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour
+m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à
+saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour
+surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles
+vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs
+intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il
+semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions,
+doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma
+surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des
+formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des
+appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une
+ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames
+du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des
+camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en
+passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes
+vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que
+les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les
+hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même
+libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et
+de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot
+proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_.
+
+Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu,
+je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et
+on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la
+contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la
+belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au
+son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout
+projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins
+fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons
+déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs,
+d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos
+belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et
+de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur
+les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des
+gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis
+mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces
+types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la
+langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure
+de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est
+toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à
+cause de la ténacité de ses instincts.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, avril 1851.
+
+
+
+I.
+
+Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille
+et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes
+politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie.
+Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur
+piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et
+si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à
+craindre de l'avenir.
+
+Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des
+caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps
+d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature
+épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien
+trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un
+rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et
+puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un
+petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs.
+
+Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus
+belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible
+de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais,
+partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de
+son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en
+remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son
+majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au
+temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées
+menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en
+terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son
+haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche,
+passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants
+de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon
+vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant
+le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine
+suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie
+n'eût causé de dégâts sur sa récolte.
+
+Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa
+vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers
+de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son
+domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour
+de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon
+élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses
+bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au
+flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en
+couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus
+beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles
+vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent
+ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles
+fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables
+pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain
+que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux
+murs du château de Morand.
+
+Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi;
+il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette
+existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui
+l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires
+lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions
+dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances?
+Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus
+rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par
+l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous
+ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il
+éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de
+ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et
+résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire.
+
+Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été
+par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de
+l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord
+établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le
+caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux
+yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans
+son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il
+sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et
+tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le
+nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop.
+Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer
+toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait
+sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui
+exagérait l'avenir à ses yeux.
+
+Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un
+avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé
+cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un
+caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou
+caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux.
+La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se
+contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la
+persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur
+parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale
+ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son
+entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité
+patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la
+lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée
+par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne
+harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée.
+
+André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une
+insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un
+grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les
+hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait
+une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif
+et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur
+de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était
+inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en
+avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait
+le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures
+brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel
+était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait
+toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait.
+
+Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de
+Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et
+resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont
+faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté
+des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un
+instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour
+le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que
+d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique
+s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour
+prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou
+tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit
+dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant,
+d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur
+intimidé tint rigoureusement sa promesse.
+
+Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et
+maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas
+rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de
+pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque
+M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à
+contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le
+moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa
+puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel;
+car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu,
+grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une
+inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs
+d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus
+d'explications orageuses à affronter.
+
+Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les
+désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait
+pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se
+piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de
+cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que
+son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer
+qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion
+qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui
+bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle.
+
+Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la
+civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors.
+Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André;
+et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait
+d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et
+chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas
+au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier
+des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était
+_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait
+jamais son père.
+
+M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus
+brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement
+il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre
+sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le
+marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des
+chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait
+secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain
+de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre
+aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il
+entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument
+retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une
+colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur
+de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard
+d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son
+front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée.
+
+
+
+II.
+
+Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son
+coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des
+douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu
+germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune
+imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement
+se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il
+appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne
+voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le
+soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé
+si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait
+féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour
+réservé à ses embrassements?
+
+On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil
+lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune
+poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger
+d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un
+volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence
+dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues
+heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres
+trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient
+au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs
+affaires.
+
+A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers
+un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa
+tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et
+le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la
+plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes
+du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait
+pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un
+bout de la terre à l'autre.
+
+André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux
+chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande
+assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons,
+pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin
+d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs
+lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il
+eût songé à reprendre le chemin du logis.
+
+Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où
+la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche
+verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L...,
+n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles
+d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre
+les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur
+inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à
+loisir dans cette solitude Charmante.
+
+[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.]
+
+C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux
+rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les
+chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine,
+étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux
+qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite
+Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques
+de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande
+et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à
+l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe
+du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et
+emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant,
+les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié
+les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles
+oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres
+dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur.
+André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de
+les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre
+leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins
+fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait
+redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au
+fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et
+de saisir.
+
+Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était
+son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités
+différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de
+la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans
+son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des
+fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier
+au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas
+venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt
+autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut
+bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la
+journée.
+
+Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault,
+c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque
+distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une
+taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la
+pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura
+qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était
+arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été
+impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la
+force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et
+formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui
+fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts
+que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches
+entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva
+personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de
+voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir
+devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de
+coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait
+la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses
+fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle.
+
+[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée
+que les autres....]
+
+Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva
+un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des
+points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à
+arracher des herbes, car il était taché de vert.
+
+André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur
+et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une
+pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui.
+
+Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de
+cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui
+n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un
+sonnet de Pétrarque.
+
+Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux
+vers d'une vieille romance:
+
+ Puis, tout après, je vis dame d'amour
+ Qui marchait doux et venait sur la rive.
+
+André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune
+fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et
+un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans
+la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la
+main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais
+elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha
+dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir
+de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra
+ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt
+se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et
+s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli
+sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière,
+et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se
+faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec
+des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant
+de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de
+_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son
+petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une
+biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été
+aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais
+elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant
+toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid
+moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse
+de bleuets.
+
+Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en
+devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint
+de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut
+assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals
+et les divertissements de la province.
+
+André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne
+se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades
+solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les
+réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui
+semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait
+trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve.
+
+Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie
+comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles
+à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus
+belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et
+par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que
+sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour
+qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au
+jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons
+nous-mêmes les ministres de la fatalité.
+
+Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses
+recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de
+_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et
+beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait
+cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un
+sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières
+amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler
+à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression
+qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il
+eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il
+est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que
+tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en
+excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus.
+
+Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son
+enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le
+camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément
+tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait
+avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande
+loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que
+l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque
+d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à
+toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il
+y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui
+inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la
+seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André.
+
+Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec
+sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis,
+effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir
+de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph
+aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et
+craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses
+ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par
+des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne
+discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne
+le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser,
+tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait
+pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié
+par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire
+partout où le caprice de Joseph voulut le promener.
+
+Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être
+amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il
+fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique.
+Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il
+n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient
+propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde
+qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il
+fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi
+André se résigna machinalement.
+
+
+
+III.
+
+Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où
+la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes
+ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de
+L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie
+sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne
+mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs;
+jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de
+fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon
+droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde
+les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs
+prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux
+cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches,
+leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose.
+
+Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et
+vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer
+sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont
+bien raison.
+
+Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du
+grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la
+permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite
+ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent
+que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire
+qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la
+jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les
+plus modestes atours.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la
+beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume,
+et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus.
+L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les
+divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles
+exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue
+contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un
+esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés.
+
+Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien
+gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y
+a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse
+l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit
+plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou
+attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au
+dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets
+des villageoises d'alentour.
+
+Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de
+femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes
+d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au
+point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque
+ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte
+toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette
+s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se
+compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de
+l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle
+peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec
+un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente
+illimitée du noeud conjugal.
+
+A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en
+petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues
+chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents.
+On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme
+italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit
+de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable
+d'infidélité ou entaché de ridicule.
+
+Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par
+l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes
+font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais
+la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop
+l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune
+précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès
+d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice
+insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères,
+romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de
+louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais
+désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce
+caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles
+ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents
+superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou
+noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles;
+leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux.
+Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de
+hardiesse et de bonté qui ne trompe pas.
+
+Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André,
+en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et
+qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il
+mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit
+lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne
+fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en
+pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de
+_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant
+la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement
+un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_.
+
+Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la
+société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid;
+lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui
+avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui
+plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa
+faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de
+deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute
+force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le
+silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut.
+D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était
+surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la
+moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour
+espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour
+engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure,
+laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse
+aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud.
+
+--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y
+entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On
+se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal
+gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque
+chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous
+lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez
+dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès
+d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air
+effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la
+rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière
+à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux,
+vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en
+passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer;
+la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à
+la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect.
+Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant
+toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est
+bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du
+mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne
+un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air
+d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les
+beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux
+accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air
+respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle
+aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la
+main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la
+main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules;
+louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six
+jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer.
+
+--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre?
+
+--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à
+tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec
+un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur
+leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la
+main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de
+vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer,
+de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme
+la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas
+envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur
+souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La
+grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent
+des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait
+pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle
+ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent.
+
+André secoua la tête.
+
+--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas.
+
+--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous
+aujourd'hui, tu nous l'as promis.
+
+André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau.
+
+--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te
+poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie,
+et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus
+jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les
+ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le
+renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente
+se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir,
+quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son
+de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias.
+C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes
+bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le
+bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes
+nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée
+mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe
+que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout
+comme chez les bourgeois.
+
+--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps
+que les artisans ne cherchent pas à détruire.
+
+--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies.
+Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses)
+n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort
+bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des
+nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici
+c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la
+beauté soit la reine du monde, rien de mieux.
+
+
+
+IV.
+
+L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère,
+matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée
+et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde,
+mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la
+conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui
+pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active,
+silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine.
+Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et
+taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère
+absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et
+souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de
+ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part.
+
+Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles
+de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient
+au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La
+maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres,
+dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux
+ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne
+comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches,
+rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la
+maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant
+aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des
+grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux
+noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait
+digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi
+ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses
+ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme
+du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la
+voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée
+parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si
+tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et
+promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à
+son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus
+orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille
+impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et
+ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus
+splendide de cheveux crêpés.
+
+A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme
+le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans
+cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste
+s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André
+salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard
+oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son
+mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière
+ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la
+conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il
+l'attira auprès du jeune groupe.
+
+--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble
+(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière,
+et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me
+permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de
+Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous
+voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné
+autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et
+qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand
+on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer.
+
+Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur
+naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un
+échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite
+Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car
+elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit
+air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans
+qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal
+qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé,
+beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa:
+
+--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche
+pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots.
+
+--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en
+note.
+
+--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite
+Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a
+remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents
+et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi
+est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du
+tout.
+
+André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre:
+En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du
+tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant:
+
+--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé;
+que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi.
+Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil
+début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes
+belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite
+pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra
+bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est
+amoureux.
+
+--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles.
+
+--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique!
+
+--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux.
+
+--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme
+le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa;
+comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous,
+mademoiselle Juliette; comme....
+
+--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles
+toutes en carillon.
+
+Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la
+grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux.
+
+--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses
+ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux.
+
+--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut!
+écoutez bien, vous ne le direz pas?...
+
+--Non, non, non, s'écrièrent-elles.
+
+--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd
+l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de
+vous...
+
+--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant.
+
+--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en
+affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que
+nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand
+une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et
+le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin
+certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule!
+ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui
+veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et
+quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n
+est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est
+un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses
+ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.
+
+--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours
+vous, mademoiselle Henriette.
+
+--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il
+faut!...
+
+--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air
+moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées.
+
+--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela
+leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner
+le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous
+quand ils nous font demander.
+
+--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André
+en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides
+ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez
+de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez!
+
+Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de
+princesse, elle s'en défendit.
+
+--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes
+trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait
+quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui
+ne souffre pas les grands airs!
+
+--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette
+précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs
+mal à propos.
+
+--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est
+pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait
+bien aussi.
+
+--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une
+bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme
+ses marchandises?
+
+--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la
+connais pas...
+
+--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la
+plus grande _chipie_...
+
+En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays,
+_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville.
+
+«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de
+bégueulisme.»
+
+Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité
+de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles
+examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes
+de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame
+Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du
+trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une
+manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au
+visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante
+dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots
+inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût,
+et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre.
+Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une
+réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur
+le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé
+critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à
+son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa
+revanche.
+
+Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans
+rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.
+
+--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins;
+elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus
+jolies fleurs qu'elle ait encore faites.
+
+--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre?
+reprit madame Privat.
+
+--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne
+comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand
+je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de
+ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres.
+
+--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde
+les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de
+l'intelligence et du goût.
+
+--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler
+légèrement du talent de Geneviève.
+
+--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût
+qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a
+fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument!
+
+--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets!
+
+--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de
+rentrer.
+
+--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau;
+nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la
+mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout
+cela coûte bien cher et se fane bien vite.
+
+--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un
+mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est
+pas le moyen de s'enrichir.
+
+--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix
+aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit,
+allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait
+avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en
+journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il
+y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin
+de leur feu, lésinent misérablement.
+
+--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin
+d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc
+à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger?
+Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant?
+
+--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire,
+mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi,
+n'est-ce pas, mademoiselle Henriette?
+
+Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon
+de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages
+de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets
+des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation,
+après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille
+en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune,
+et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent
+dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de
+les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que
+demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans
+une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les
+grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer
+aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et
+d'égards.
+
+Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant
+bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de
+parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et
+battit en retraite.
+
+Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur
+d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les
+oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas.
+
+Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte,
+Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la
+conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une
+couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait
+venir de Paris et payée fort cher.
+
+Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et
+il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune
+fleuriste.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal
+de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons
+bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à
+Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant
+ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être
+pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie...
+
+--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et
+qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des
+filles qui lisent tant de romans.
+
+--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette
+toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne
+comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même?
+
+--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins?
+
+--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est
+tout simple, c'est pour son état.
+
+--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André.
+
+--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à
+l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner
+avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous
+feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle
+de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est!
+
+--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit
+s'élève-t-elle au-dessus de vous?
+
+--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade
+que la première venue.
+
+--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous?
+
+--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais
+elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme.
+Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous
+faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre
+flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez
+elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses
+amants, celle-là!
+
+--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr
+que vous vous ennuyez.
+
+--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à
+eux!
+
+--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un
+mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses
+fleurs?
+
+--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser
+une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un
+cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à
+vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop
+fière pour être votre _bonne amie_ autrement.
+
+--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui
+n'aiment rien.
+
+Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les
+épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des
+soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants.
+Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui
+plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont
+je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle
+sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant
+que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes.
+
+--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai
+rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant
+après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la
+trace de sa belle rêveuse de la prairie.
+
+--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut
+quitté la chambre: il est fou.
+
+--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette.
+
+--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie
+faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à
+le guérir de cet ennui-là.
+
+--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans
+jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre.
+
+--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra
+la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la
+maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André.
+
+--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un
+médecin si _ce monsieur_ est fou.
+
+--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire.
+Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces
+amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus
+tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non,
+mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant
+que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André
+deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté
+qu'il aimera.
+
+--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la
+verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il?
+
+--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la
+chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec
+vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer.
+
+--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition
+me faites-vous?
+
+--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées?
+Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu
+parler de choses semblables!....
+
+Henriette devint rouge comme son foulard.
+
+--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que
+ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête?
+
+--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous
+malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je
+réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle?
+
+--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi.
+
+Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un
+air très-sérieux:
+
+--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même
+André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat
+d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle
+compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle
+Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et
+nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de
+Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin?
+
+--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec
+ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise
+du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi.
+
+Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme.
+
+--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va
+jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les
+bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère
+leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit.
+
+--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera!
+Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui
+sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce
+pas?
+
+--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît?
+
+--Que vous irez chercher Geneviève après dîner?
+
+--J'essaierai.
+
+
+
+V.
+
+Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle
+aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du
+reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par
+esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette
+grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville;
+mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de
+sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du
+coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse
+d'écouter quelque galant.
+
+Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir
+chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant
+l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les
+ouvrières d'Henriette.
+
+Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire
+un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea
+Geneviève et Henriette arrivées.
+
+Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la
+maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur
+elle d'un air affectueux en lui disant:
+
+«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as
+jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en
+faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc:
+tiens, vois!»
+
+Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils
+marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres
+jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et
+regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement.
+
+--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là?
+
+--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de
+charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous,
+madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre
+cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop
+luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et
+ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette
+fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon
+Dieu est plus habile que moi, ma chère dame!
+
+En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha
+sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta
+comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait.
+
+C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa
+dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux
+vers de la romance.
+
+Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite
+et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et
+très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de
+sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton
+plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de
+son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique
+son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée,
+l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air
+fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle
+des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes,
+car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient
+beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se
+permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa
+chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance
+possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les
+immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...;
+elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette
+_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce
+extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée
+par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien
+à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au
+défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une
+recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait
+elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André
+reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il
+admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient
+d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe,
+au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et
+flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans
+eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des
+épaules et des bras couleur de rose.
+
+Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle
+le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de
+l'adoucir.
+
+--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à
+la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des
+fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les
+apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est?
+
+--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont
+comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes
+taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de
+petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul
+à m'en tenir les côtes en les regardant.
+
+--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant.
+
+--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en
+botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes
+appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1].
+
+[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.]
+
+--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres
+fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes?
+
+--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque
+chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord,
+et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez
+trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une
+physionomie comme les hommes et les animaux.
+
+--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai!
+Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et
+que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant!
+
+--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André,
+il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords
+assez perfides.
+
+--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette.
+
+--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit
+singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au
+milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et
+les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est
+pourquoi j'y vais chasser souvent.
+
+--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de
+fleurs...]
+
+--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence,
+tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon
+mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte
+où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque
+par-dessus la tête.
+
+--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un
+château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait
+fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta
+sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans
+tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare
+verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et
+qui a gardé le nom de Château-Fondu.
+
+--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève.
+
+--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs,
+lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres
+ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles.
+
+--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon
+chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est
+habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a
+une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne
+sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y
+faire entrer.
+
+--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien
+loin d'ici?
+
+--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore
+Geneviève dans les prés.
+
+--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes
+lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève?
+
+--Non, monsieur; c'est trop loin.
+
+--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et...
+
+--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au
+Château-Fondu, monsieur Joseph!
+
+--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi,
+Joseph! En patache, ah! quel plaisir!
+
+--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour!
+
+--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette.
+
+[Illustration: Joseph Marteau.]
+
+--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle
+Geneviève?
+
+--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne
+pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur.
+
+--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est
+ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les
+demoiselles Marteau y viennent?
+
+--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de
+leur frère.
+
+--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne
+suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y
+a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder
+de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es
+ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu
+viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider.
+
+--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites
+filles; nous n'irons pas sans toi.
+
+Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de
+Geneviève en lui disant:
+
+--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à
+son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous.
+
+--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez
+absolument.
+
+--Comme vous êtes aimable! dit Justine.
+
+--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait
+toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de
+partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse:
+faites-lui donner sa parole d'honneur.
+
+--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y
+aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante,
+vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou,
+ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles
+danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites
+filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous,
+Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les
+surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible.
+
+--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame;
+mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec
+nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des
+paniers de jonc, n'est-ce pas?
+
+--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes,
+André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il
+faut nous mettre en quête d'une seconde voiture.
+
+--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André.
+
+--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras
+coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton
+équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en
+nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux
+barres, à cache-cache, aux petits paquets?
+
+--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles.
+
+Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre
+couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les
+grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter
+Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui
+fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société.
+
+Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier
+vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des
+demoiselles Marteau.
+
+Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main
+d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui
+arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté
+douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une
+heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes.
+
+«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la
+contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir
+danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises
+langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh
+bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie;
+et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts
+qui pussent vous en remontrer.»
+
+Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de
+Joseph, lui dit:
+
+Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour
+l'apprivoiser que de faire attention à elle.
+
+--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un
+petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis,
+par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous
+en fâcher, car vous savez bien que je le pense.
+
+--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil
+et de contentement.
+
+Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans
+pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses
+lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait
+la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait
+pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup
+il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et
+embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes
+filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse
+et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance;
+car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de
+beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André
+avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière
+générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire
+quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant
+celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait
+les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en
+bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément.
+
+Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans
+toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La
+noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que
+rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour
+rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane.
+Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées
+élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur
+place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur
+leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les
+appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre
+pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte
+parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus
+fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa
+vie.
+
+On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle
+pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des
+siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se
+fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses
+temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est
+immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée
+des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres,
+des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise,
+elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter
+une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à
+l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà
+n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne
+s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans
+ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes
+aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les
+hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le
+monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles
+divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être
+à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et
+l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands
+hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera
+pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle
+ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint?
+Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme
+religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des
+vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés
+comme des vertus?
+
+La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus
+que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et
+qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus
+heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec
+une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands
+spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces
+hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et
+les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes.
+L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci
+la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines,
+celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un
+troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de
+demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas?
+Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une
+essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature
+extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour
+condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra
+donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève
+faisait ses bouquets.
+
+Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus
+sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup
+d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui
+pourtant sont de magnifiques poëmes.
+
+Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans
+l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une
+lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main,
+un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude
+entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard
+providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et
+de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole
+d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les
+aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner
+son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque
+jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre
+immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir
+d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément
+consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie.
+Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le
+comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme
+s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur
+la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante,
+elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une
+nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine.
+Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait
+du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa
+petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre
+divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait
+des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle.
+
+Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait.
+Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre;
+elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa
+force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour
+garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la
+préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle
+les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y
+succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa
+liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de
+ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle
+eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait
+égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la
+provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris
+et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule
+dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en
+respirant les jasmins de sa fenêtre.
+
+
+
+VI.
+
+André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de
+demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible
+réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et
+son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il
+approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation
+lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des
+plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade
+en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre
+dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en
+jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées
+épouvantables!
+
+--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait
+rien à son angoisse.
+
+Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à
+marcher à grands pas.
+
+André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place,
+suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait
+atteint de vives souffrances.
+
+Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque:
+
+«Quel a été l'effet de la thériaque?»
+
+André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant
+qu'il allait le demander.
+
+«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici,
+vous n'êtes bon à rien, vous.»
+
+André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver
+un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit
+vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec
+ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de
+l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda
+plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de
+l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver
+mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits
+l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer.
+Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la
+rudesse accoutumée de son affection:
+
+«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de
+vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.»
+
+C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval
+et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots
+grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait
+alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher
+en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux
+le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le
+char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir.
+Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller
+trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en
+sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à
+un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir
+victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre
+le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!»
+
+Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa
+désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le
+gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont
+la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait;
+il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du
+marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et
+le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à
+chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du
+gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du
+chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait
+le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en
+proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires,
+était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître
+son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il
+connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André
+prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement
+qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible
+animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans
+quitter la douce chaleur de son lit.
+
+Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et,
+voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue
+comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son
+coursier de modérer son allure.
+
+A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et
+le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame
+Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à
+une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un
+peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles.
+Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de
+sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève,
+comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait
+d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de
+le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible
+pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les
+habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette
+joyeuse partie.
+
+André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil
+d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les
+regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et
+pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment
+cela finira-t-il?»
+
+Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces
+commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le
+parti de les dédaigner et de sourire.
+
+Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée
+était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec
+laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la
+conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au
+Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de
+fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses
+à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois
+qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et
+riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant
+à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait
+toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en
+avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du
+respect le plus profond.
+
+La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de
+l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde
+fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi
+_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit
+observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on
+avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de
+chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André
+tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage
+qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en
+s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas
+d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime,
+il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du
+vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour
+nous faire les honneurs.»
+
+André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent
+jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés,
+il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et
+remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes.
+
+Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une
+sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il
+allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à
+bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale
+épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine
+que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère.
+Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa
+demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle
+comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées
+de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria
+Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui
+confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois
+à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains
+rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers
+celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi
+le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur
+moi.»
+
+En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables
+du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du
+château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que
+l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la
+place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en
+minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures
+qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la
+timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière
+et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût
+articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort
+qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je
+suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines
+que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si
+longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu
+marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis.
+Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau
+château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues
+du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes
+ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons,
+mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu
+as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est
+un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours
+plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière
+envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la
+chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces
+demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le
+plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous
+les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes
+soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force
+voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que
+de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre
+voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez
+encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu
+souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu
+déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre
+fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se
+porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment
+j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes.
+J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme
+le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de
+honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le
+voir.»
+
+Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de
+toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par
+enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à
+son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas
+trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la
+galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et
+l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de
+la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il
+les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas
+qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des
+rafraîchissements.
+
+André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et
+fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père
+le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de
+travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout
+ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait
+souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa
+permission.
+
+André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait
+dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt
+à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste
+et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle
+était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le
+fond du verger.
+
+L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du
+dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes
+fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches
+de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur,
+capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures
+du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point
+casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il
+se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins
+pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand,
+que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et
+la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et
+s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui
+connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état
+d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance
+plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec
+inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de
+dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du
+cheval et du char à bancs enlevés.
+
+Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société
+Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait
+aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde;
+mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait
+que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était
+combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la
+prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais
+autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes
+qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il
+haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à
+compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de
+ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du
+monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne
+voulait pas le paraître.
+
+Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur
+affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures
+antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait
+difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles
+s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il
+ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces
+usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs.
+Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus
+huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la
+commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots,
+et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à
+l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau
+lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait
+son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice
+d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le
+résultat d'un orgueil très-bien raisonné.
+
+Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées
+cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les
+manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de
+mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et
+poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en
+sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le
+dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des
+cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans
+pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants
+plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du
+marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles
+Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller
+embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à
+la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers
+étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage
+vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins.
+Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère
+d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager
+en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement
+son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les
+grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste.
+Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au
+lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles
+tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât
+à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain
+au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce
+procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de
+grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de
+mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles
+treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en
+berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs.
+
+Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles
+jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme
+des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se
+dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point
+d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse.
+D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas
+ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à
+l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire
+l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il
+prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans
+le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait,
+lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets
+de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le
+canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir
+plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il
+s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne
+manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de
+crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos
+délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger.
+
+Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux
+campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons;
+elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il
+l'entendît, les mots de vieil ivrogne.
+
+--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M.
+le marquis pour dormir en cuvant son vin!
+
+--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de
+rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible
+de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis
+quand il dort si bien, l'aimable homme!
+
+En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci
+feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à
+quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur
+toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de
+Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph
+et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable
+vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de
+retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la
+porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève,
+dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes
+et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que
+ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas
+me faire de difficultés. Va-t'en vite.»
+
+André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de
+voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que
+Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il
+avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui
+disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon
+d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu.
+Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à
+l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le
+hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt
+la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout
+essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un
+paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs
+ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui
+commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au
+château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait
+besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...?
+
+--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il
+bien loin?
+
+--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus
+de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point
+dépassé.
+
+«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla
+rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui
+devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle
+refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice
+du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des
+reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une
+autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta
+d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut
+prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir
+à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois
+lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en
+marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de
+durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de
+bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa
+d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en
+allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux
+et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur
+désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le
+duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans
+sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc.
+
+
+
+VII.
+
+De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient
+paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph,
+à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles
+ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour
+chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla
+entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il
+consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en
+arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du
+char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les
+tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut
+raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle
+s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit
+à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du
+marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière
+dont elles s'étaient comportées dans le verger.
+
+--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare,
+un sournois et un ivrogne.
+
+--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous
+parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un
+démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!...
+
+--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme,
+dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa
+politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans
+souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture;
+tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite
+Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route
+en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère
+Justine?
+
+La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les
+honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il
+comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève,
+et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas.
+André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion
+d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine
+l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les
+choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot
+insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un
+quart d'heure sans aucune cause appréciable.
+
+Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut
+fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de
+la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien!
+dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles?
+
+--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et
+que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève?
+
+--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle.
+
+--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au
+contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout.
+
+--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour
+cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas
+plus avancée.
+
+--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à
+quelque chose.
+
+--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut;
+mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je
+continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des
+heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela
+vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde:
+n'est-ce pas Justine?
+
+--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais.
+Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais
+c'est que cela me fait penser à des milliers de choses.
+
+--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien
+heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser:
+j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte.
+
+--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards
+de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus
+dans l'espace?
+
+Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec
+impatience qu'elle s'expliquât davantage.
+
+André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein
+d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et
+si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre
+infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle.
+Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de
+Geneviève la cause de cet étonnement naïf.
+
+--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de
+déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les
+appelles, sont autant de soleils et de mondes?
+
+--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui
+avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je
+ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez,
+monsieur André.
+
+Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être
+presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup
+comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui
+sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible
+clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une
+blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses
+cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage
+délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans
+pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois
+que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a
+parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les
+âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.»
+
+Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait
+regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en
+attendait l'explication.
+
+--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas?
+
+--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie.
+
+--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une
+de ces belles étoiles?
+
+--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous?
+
+--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer
+aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce
+qu'on désire en cette vie?
+
+--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la
+raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits.
+
+--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe
+trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici
+trois: répondez-vous de nous trois?
+
+--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en
+riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de
+Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse.
+
+--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous?
+
+--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi
+donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle
+que ce sont des mondes et des soleils?
+
+André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque
+chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en
+ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre
+abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive
+et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et
+de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des
+instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires,
+et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés
+aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit
+qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas
+aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de
+Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le
+chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de
+se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se
+pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord
+du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce
+que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche.
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il
+s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une
+solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une
+impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze
+heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et
+pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus
+jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion
+tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de
+l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre,
+cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme
+simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation
+une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et
+fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette
+noble nature et la révéler à elle-même.
+
+Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se
+sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de
+cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les
+moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M.
+Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son
+exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui
+avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours
+de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en
+lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus
+triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème.
+Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du
+feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève.
+
+Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il
+songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la
+possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa
+liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents
+les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un
+bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et
+un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait
+s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de
+ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait
+devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire
+que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente,
+sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur
+suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il
+aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent.
+Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se
+reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances
+où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance
+de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il
+brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait
+cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait
+éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie.
+
+La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de
+Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il
+enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer
+que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son
+inaction ou devenir fou.
+
+Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs
+de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit
+défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le
+petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces
+heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car
+il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait
+en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières.
+Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il
+se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne
+le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce
+fût.
+
+[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir
+en cuvant son vin!]
+
+Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air
+le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce
+maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la
+seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève,
+n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un
+expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il
+faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.»
+
+L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit
+à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à
+cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage.
+
+«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh
+bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque
+tu n'as pas besoin d'aide.
+
+André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut
+impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira
+assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il
+n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue
+de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue
+tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont
+tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit
+en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres.
+«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par
+le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose
+respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais
+franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le
+jardin des Hespéridés.»
+
+André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire.
+
+--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime
+trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.
+
+--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce
+qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide
+et de Jason.
+
+[Illustration: Le marquis de Morand.]
+
+Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la
+vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il
+reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet
+des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa
+recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil
+comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche
+il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver
+jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui
+eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long
+de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée,
+sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité
+un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le
+refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les
+pays, telles que:
+
+ Bocage que l'aurore
+ Embellit de ses feux, etc.
+
+Ou bien:
+
+ Il ne vient pas, où peut-il être, etc.
+
+Ou bien encore:
+
+ Fleuve du Tage, etc., etc.
+
+André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte
+entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au
+troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha
+de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt,
+incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à
+toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien
+doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur.
+
+Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se
+reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit
+presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver.
+Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il
+allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de
+l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte.
+Il l'examina quelques instants et réussit à lire:
+
+ GENEVIÈVE, FLEURISTE;
+
+et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il
+vous plaît_.
+
+André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une
+vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille,
+d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile
+noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de
+Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur
+laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de
+cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller;
+mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de
+renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière
+porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut.
+
+Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut
+distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il
+perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas
+seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se
+composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise
+et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir
+publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse
+Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant
+aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le
+marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous
+voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.»
+
+Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec
+une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale.
+Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir
+choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna
+vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux
+et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un
+ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir
+commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la
+visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois
+très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les
+présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs
+naturelles qu'ils veulent me faire imiter.
+
+--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur
+lui un regard scrutateur.
+
+Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à
+répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il
+répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je
+désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le
+talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel
+M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage,
+les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce
+pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.»
+
+Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse
+d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et,
+quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de
+lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en
+souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de
+sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir,
+monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence?
+
+André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai
+été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une
+chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente
+personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le
+pardonnerez-vous!
+
+--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez
+pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une
+seconde fois.
+
+--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous
+causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la
+table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au
+bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son
+tour.
+
+--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque
+vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de
+votre bouquet.
+
+En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout
+et incertain.
+
+--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses
+si rondes et si petites?
+
+--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des
+belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des
+mauves couleur de rose.
+
+--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre
+dans l'eau.
+
+Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en
+arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les
+cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève.
+Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire
+tomber le vase des mains de la jeune fille.
+
+--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle.
+
+--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas,
+c'est une invention gratuite.
+
+--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma
+faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de
+fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est
+obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs,
+tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter
+ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices...
+
+--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur.
+Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate!
+
+--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours
+on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de
+Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une
+les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans
+et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de
+pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de
+céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont
+je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et
+mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si...
+
+--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces
+trésors.
+
+Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant
+une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable
+fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie
+plante.
+
+--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution.
+Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent.
+Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on
+pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop
+régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans
+façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent
+trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont
+sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez
+ce violier jaune qui est sur votre fenêtre.
+
+--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la
+crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur?
+
+--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes
+les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans
+une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous
+n'avez pas observé cette particularité.
+
+--Êtes-vous sûr de cela?
+
+--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur.
+
+--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux
+pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à
+m'instruire, je vous en prie.
+
+André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à
+louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères
+de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention
+et de rendre sa présence désirable.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai
+plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez
+plus que moi.
+
+--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art
+une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et
+d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai
+jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris
+des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une
+méthode admirable et d'une clarté parfaite.
+
+--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève.
+
+--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure
+d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez
+lui-même.
+
+--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible.
+Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans
+m'exposer aux plus méchants propos.
+
+--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi
+vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes
+aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au
+premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne
+vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée?
+
+--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je
+la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la
+crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté
+peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres
+filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre
+bien malheureuse...
+
+--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil
+de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité...
+
+--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière.
+
+--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas
+celui-là...
+
+--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à
+coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé
+échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop
+significative.
+
+--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas
+de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte
+auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai
+dit. Je déraisonne souvent.
+
+--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire,
+pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils.
+
+--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si
+quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et
+me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et
+le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par
+mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre
+personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible
+de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble
+et de scandale.
+
+Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et
+blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que
+sa raison.
+
+«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous
+directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier
+moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra
+possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me
+faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai
+de la reconnaissance pour vous.»
+
+Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit
+de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira
+précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle
+des regards pleins de douleur et de tendresse.
+
+Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les
+deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors,
+épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même,
+elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont
+elle avait joui jusqu'alors.
+
+Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au
+frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire.
+Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener
+derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir
+rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence
+plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André
+lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours
+extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation
+d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus
+vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle
+s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance
+qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de
+ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et
+s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison
+d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu
+avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois
+un conte de fées.
+
+Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer
+ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et
+s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et
+laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir
+l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à
+elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses
+craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans
+savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne
+cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et
+quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle
+reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence.
+«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi
+me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce
+jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il
+ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait
+pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement.
+Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans
+les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville
+jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié,
+il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si
+bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes
+paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir,
+les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle.
+Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y
+gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent;
+en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est
+peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma
+réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un
+jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et
+apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.»
+
+Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se
+tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette,
+et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations.
+Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans
+émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et
+sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une
+partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres.
+
+
+
+IX.
+
+Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être
+voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se
+laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes,
+et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas
+qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie
+comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se
+flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile
+contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord
+de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable
+derrière elle. Elle se retourna et vit André.
+
+Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été
+un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que
+de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien,
+mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que
+le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y
+rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.»
+
+La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche
+et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur
+Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je
+suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers...
+Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla
+et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche.
+André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures.
+Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui
+croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le
+bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il
+croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau
+jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée;
+il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche
+qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la
+botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils
+étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de
+Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation.
+Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et
+mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait
+le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur
+quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours
+avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec
+vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires,
+remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la
+différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation,
+les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des
+sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce
+cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc
+bien grande?
+
+--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai
+demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même
+temps.
+
+--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à
+ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au
+chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets
+mystérieux du livre de la science.
+
+Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa
+conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de
+ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la
+hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines,
+la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes,
+rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs,
+ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs,
+perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette
+magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle
+revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil
+commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de
+l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à
+verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait
+recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de
+jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever
+jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve.
+
+Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie
+charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière;
+tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout
+en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps
+autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des
+magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis
+paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand
+la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain
+blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème
+dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec
+Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une
+intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le
+mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce
+sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié.
+
+Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là,
+vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.
+
+Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure
+dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle
+avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant
+son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le
+consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de
+sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons
+du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris,
+se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent.
+
+Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec
+son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en
+temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule
+à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître
+traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour
+lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude
+d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons
+l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art,
+contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des
+acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer
+enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour
+elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance
+enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant
+laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de
+l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être
+bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était
+engagée.
+
+Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque
+les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et
+malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à
+une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de
+la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure
+bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce
+n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite
+irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles
+honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme
+ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime
+et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière
+laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se
+venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis
+longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste:
+elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une
+ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection
+à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans
+toutes.
+
+Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette
+position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé
+aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue
+savante, mais elle ignorait encore à quel prix.
+
+Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la
+ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes
+personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour
+l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour
+leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où
+Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin
+que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer
+l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de
+lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle
+n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni
+même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini,
+plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir
+une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent;
+les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin,
+en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine
+s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un
+instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si
+glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne
+Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira
+sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle
+seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit
+frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage
+composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention
+cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et
+même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations:
+elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle
+se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était
+résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir
+embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en
+face d'un air triste, en lui disant:
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de
+sourire.
+
+--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance.
+
+--Revenue de quoi? que veux-tu dire?
+
+--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une
+horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi
+bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur
+paquet.
+
+--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre
+personne et je ne me crois pas offensée.
+
+--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son
+amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile
+de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez
+longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles
+demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant
+de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est,
+Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté
+que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas
+parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que
+c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes
+pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes
+ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait.
+Laisse-les faire, nous aurons notre tour.
+
+Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit
+se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent
+aussi pâles que ses joues.
+
+--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec
+toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans
+remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis.
+Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant
+autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite?
+
+--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois
+que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal.
+Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise
+de me mettre au lit. Je suis un peu malade.
+
+--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un
+pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître
+tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande
+éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On
+n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas
+besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine
+ton lit? quelle tisane veux-tu boire?
+
+--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien.
+
+--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le
+chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces
+bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera.
+
+--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant,
+et je ne me plains de personne.
+
+--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du
+mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a
+pour toi!
+
+--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel?
+
+-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu
+excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève
+première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_
+Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire:
+qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève
+par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse
+pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait
+arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas
+descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi?
+tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus
+le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une
+infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être
+encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable!
+Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils
+sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire
+tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble
+et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de
+bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en
+disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout,
+disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son
+père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez
+les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est
+encore repasseuse de fin à la journée.
+
+--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en
+quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que
+je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si
+les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en
+plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui
+ai-je jamais fait du mal?
+
+--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait
+que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter
+comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles
+pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses
+pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et
+qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans
+mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans
+supplier personne, on aura beau jeu avec toi!
+
+--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de
+me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été
+encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises
+nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues...
+
+--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu
+traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu
+aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu
+être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les
+figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie.
+Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma
+petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises
+langues à se taire.
+
+--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en
+souriant.
+
+--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit
+Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme
+moi, ma chère.
+
+--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table?
+
+--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer
+ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et
+n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter
+un galant en attendant un mari?
+
+--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que
+je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les
+_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle
+tant de scandale?
+
+--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es
+cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas
+sur le nôtre.
+
+--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je
+cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur?
+
+--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu
+veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres?
+pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme,
+ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne
+t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à
+tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su
+à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève
+a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi
+Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait
+un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait
+rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu
+de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande
+réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu
+as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux
+Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce
+grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas
+d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il
+a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est
+venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain
+et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même
+heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de
+deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors
+on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer
+pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en
+face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une
+prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par
+les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être
+pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et
+arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela
+était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je
+savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui
+a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces
+demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au
+bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer
+chez elle par-dessus les fossés?
+
+--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas
+pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en
+faire part à quatre petites filles?
+
+--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte?
+Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département
+depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en
+reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit.
+
+--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à
+travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as
+fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne
+m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez
+moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y
+passe.
+
+--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose
+comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil...
+
+--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air
+un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer.
+Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait
+trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute
+rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent,
+comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se
+méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève,
+dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même
+disgrâce aux yeux du public.
+
+Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui
+avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les
+reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un
+profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux
+mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée,
+n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs.
+Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle
+sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se
+glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle
+faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les
+plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun
+étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de
+sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un
+cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève
+gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle
+avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait
+au-dessous d'elle.
+
+Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient
+pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles
+atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre
+une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la
+répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont
+faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement
+auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait
+de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de
+pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de
+guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en
+train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur
+ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie;
+mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les
+impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette
+puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion
+délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en
+travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes
+les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste
+au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en
+s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la
+fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier.
+
+Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les
+massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage
+et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes
+d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête
+brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs
+dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était
+d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la
+surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec
+rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait
+réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les
+rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de
+la réalité.
+
+
+
+X.
+
+Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit
+ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de
+réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le
+moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son
+langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de
+L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent
+théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout
+la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté,
+non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes
+érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne
+comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la
+foi d'autrui.
+
+Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce
+n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de
+métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu
+plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux
+communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore,
+et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus
+linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de
+manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se
+succèdent sans hésitation.
+
+Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du
+sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur
+n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un
+caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et
+méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé,
+Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il
+serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses,
+moitié amères, avaient dû lui causer.
+
+Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste.
+Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle
+crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre
+idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant,
+et elle regarda à travers la serrure.
+
+Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans
+l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans
+l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte
+avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt.
+Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui
+répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la
+fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures
+de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit
+bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa
+journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de
+sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible.
+
+La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait
+neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de
+l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit
+deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre
+dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la
+fleuriste.
+
+Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et
+comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et
+rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne
+pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un
+mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une
+grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que
+le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte.
+
+Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se
+retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au
+collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous
+parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.»
+
+André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi:
+
+«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.»
+
+André devint pâle comme la mort.
+
+--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là;
+j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne
+manquera de rien.
+
+--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne
+pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je
+vais...
+
+--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce
+moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont
+des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y
+faire attention.
+
+--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André.
+
+--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez
+que Geneviève est perdue.
+
+--Perdue! juste ciel elle se meurt!...
+
+André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise.
+
+--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se
+meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous
+qui l'avez tuée!
+
+--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une
+méchante plaisanterie?
+
+--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne
+plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne
+dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec
+moi aujourd'hui.
+
+André, confondu, garda le silence.
+
+--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort
+à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des
+rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa
+maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à
+toutes les heures.
+
+--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette
+fausseté?
+
+--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette
+intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois
+traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez
+deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève.
+
+--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était
+souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous
+de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la
+tutrice de l'un de nous?
+
+--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de
+Geneviève, et je vous parle en son nom.
+
+[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...]
+
+--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de
+montrer.
+
+--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis.
+
+--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est
+un mensonge infâme.
+
+Henriette, en colère à son tour, frappa du pied.
+
+--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui
+faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au
+doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société
+refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès
+qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut
+l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde
+et pour avoir méprisé ses égaux!
+
+--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère.
+
+--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une
+douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura
+répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis
+malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger
+peut-être, et j'en suis la cause!
+
+--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette.
+
+--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de
+toutes mes espérances pouvait assurer son repos!...
+
+--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est
+vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré?
+
+--Mais que faire? dit André avec angoisse.
+
+--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève?
+
+--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie!
+
+--Êtes-vous un homme d'honneur?
+
+--Pourquoi cette question, mademoiselle?
+
+--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme,
+vous l'épouseriez.
+
+André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air
+effaré.
+
+[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me
+demandez-vous pardon, monsieur le marquis?]
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les
+hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde!
+
+--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu?
+puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser?
+
+--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait!
+une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le
+pays!
+
+--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de
+terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser!
+
+--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou,
+transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son
+entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son
+consentement?
+
+André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta
+silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question;
+alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux
+avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer
+mutuellement.
+
+Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait.
+
+--Vingt-cinq ans, répondit-il.
+
+--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son
+consentement.
+
+--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai;
+j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache.
+
+--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il
+vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense,
+n'avez-vous pas l'héritage de votre mère?
+
+--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante
+mille francs.
+
+--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève!
+ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai
+contente d'avoir arrangé votre mariage.
+
+--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais
+jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil
+sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas?
+
+--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin?
+Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie!
+
+--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne
+pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et
+pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons
+avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes
+grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux
+que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son
+coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour
+elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me
+l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore!
+
+--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié
+sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop
+modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait
+gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille...
+Attendez-moi là.
+
+--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je
+saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet...
+
+--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble:
+elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que
+vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là
+vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de
+la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la
+conversation.
+
+--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai
+jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène,
+si vous ne l'avertissez pas un peu.
+
+--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des
+amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de
+vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va
+la malade.
+
+Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans
+l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie.
+
+
+
+XI.
+
+La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée
+lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang
+était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une
+grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire.
+
+Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de
+questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta
+lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de
+sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune
+fille, depuis quand donc suis-je ainsi?
+
+--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette.
+
+--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis
+pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible,
+et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais
+tout à fait sauvée.
+
+--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en
+s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une
+personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que
+cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer.
+
+--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta
+grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se
+passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes
+soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie.
+
+--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je
+ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose
+aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne.
+
+--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle
+coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu
+folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille.
+
+--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette;
+cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas
+d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le
+recevoir; il est là.
+
+--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci?
+
+--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta
+maladie?
+
+--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends
+pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à
+me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le
+soir, il n'est pas ici.
+
+--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur,
+Geneviève.
+
+--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le
+plaisir de le voir un autre jour.
+
+--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te
+dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je
+vais le faire entrer.
+
+--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis
+couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir
+ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait
+quelque chose de si pressé à me dire.
+
+--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et
+toi-même tu t'en repentiras.
+
+--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je
+dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi,
+Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand.
+
+--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on
+peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la
+prude?
+
+--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais
+je veux me lever.
+
+En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette
+la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement,
+l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds,
+l'embrassa et appela André.
+
+Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses
+affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André
+entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire,
+et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous
+pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi.
+
+--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de
+prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux,
+ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes.
+
+--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu
+froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie
+et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en
+est ainsi...
+
+--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure
+amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher;
+elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon
+imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée.
+
+--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin,
+monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le
+moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi.
+
+--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au
+point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois
+que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais
+faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera
+plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une
+méchante; tu méconnais tes amis.
+
+Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut
+choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il
+y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle
+recevait André tête à tête.
+
+Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air
+étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait
+à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son
+coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il
+lui avait fait par ses assiduités.
+
+Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une
+semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle
+n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait
+conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle
+n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était
+flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle
+pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait
+avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité,
+qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût
+à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne
+l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite
+qu'elle à rougir de la sienne.
+
+--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez
+dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants
+peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez
+raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me
+multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à
+vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et
+réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de
+ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt
+pour vous-même.
+
+--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant
+prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au
+contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je
+suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien
+peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis
+orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs
+votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je
+ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains.
+
+--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien
+supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter
+un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne
+m'aimez pas!
+
+--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin
+de mon amitié?
+
+--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de
+confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures
+d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi!
+
+--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton
+ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne
+pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit
+quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance
+pour vos leçons.
+
+--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse!
+acquittez-vous au centuple, soyez ma femme...
+
+--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons
+de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces
+belles choses-là je m'engageais au mariage...
+
+--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André:
+nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons,
+vous par raison, moi par amour.
+
+Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine..
+
+--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté
+romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang,
+vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à
+tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans
+peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du
+scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être,
+et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre
+pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et
+la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas
+d'amour l'un pour l'autre.
+
+--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne
+m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime!
+
+--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige
+donc beaucoup? ce n'est pas mon intention.
+
+--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de
+n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous
+compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me
+repoussiez pas.
+
+--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu
+être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que
+je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde?
+
+--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant
+d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le
+mériter? qu'ai-je fait pour vous?
+
+--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas
+davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne
+saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si
+vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le
+sauriez comme moi, sans pouvoir le dire.
+
+Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit:
+
+--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours
+vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je
+vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une
+ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de
+chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si
+malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop
+frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos
+leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et...
+
+--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour
+l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux
+mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien?
+
+--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment
+voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à
+présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la
+leçon...
+
+--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève;
+vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme...
+
+--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que
+vous disais-je donc?
+
+--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et
+qu'ensuite...
+
+--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous
+causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en
+m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me
+rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques
+idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux
+connue.
+
+--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je
+vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que
+je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un
+heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux
+que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis
+combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais
+resté malheureux.
+
+Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève,
+lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son
+esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première
+fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu
+pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien.
+
+--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable?
+lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier,
+des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les
+livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables
+folies.
+
+--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une
+étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il
+y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il
+y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que
+vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et
+vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue
+grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait
+comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il
+pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille
+de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux,
+et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris.
+
+Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé
+pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle
+pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner
+avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra.
+
+--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler
+moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai
+les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous
+m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre.
+
+--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se
+tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que
+j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je
+vous aime ou non.
+
+--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous
+avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que
+vous y consentez.
+
+--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève.
+
+--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai
+tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de
+perdre en aimant.
+
+--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains
+brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne
+sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop
+passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti
+prendre.
+
+--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu
+de compassion?
+
+--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec
+abandon; voilà ce qu'il y a de vrai.
+
+André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra.
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de
+l'autre, tout est arrangé! A quand la noce?
+
+--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma
+chère Henriette, le dire demain dans toute la ville.
+
+--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit;
+demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit
+mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui
+t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui
+ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme
+un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de
+travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que
+je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand
+il parle.
+
+--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne
+l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que
+tu lui parles quelquefois, Henriette?
+
+--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a
+plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt
+marquise.
+
+--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne
+publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie;
+et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de
+rester amis comme nous sommes.
+
+--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous
+vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas
+sérieusement que vous parliez?
+
+Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui
+dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même
+de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je
+pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite
+sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous
+comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.»
+
+Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit
+d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait
+passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement
+la main d'André en signe d'adieu.
+
+--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un
+jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas?
+
+--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant
+de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui.
+
+--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne
+savent pas seulement cela!
+
+--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y
+consentirez pas, mademoiselle?
+
+--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire
+demain dans toute la ville!
+
+--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que
+vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre
+mariage.
+
+--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore.
+
+--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras;
+comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure?
+
+--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser.
+
+André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment
+il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette
+sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se
+rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir
+pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était
+resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli,
+«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour
+regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle
+poser ses pieds sur la terre auprès de moi?»
+
+Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola
+bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un
+coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise
+de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà
+vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la
+lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant
+lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité
+universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être
+le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les
+palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et
+son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie
+d'une autre âme.
+
+De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André,
+ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte
+de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions,
+elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette
+exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait
+de n'être jamais capable.
+
+Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna
+sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle
+n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure
+avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids
+des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant
+le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente,
+elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les
+soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et
+calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle,
+André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il
+a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans
+le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter:
+pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je
+de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi
+sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.»
+
+En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une
+petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son
+miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses
+joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle
+s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru,
+pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la
+beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit
+resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose
+de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure:
+comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont
+blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et
+tous les autres!»
+
+Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever
+ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant
+l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était
+avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et
+elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait
+toussé pour l'appeler.
+
+Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et
+poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant,
+et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et
+s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche
+et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de
+Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible
+cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la
+regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait
+toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si
+sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il
+resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses
+longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues.
+«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer,
+cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est
+venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je
+l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos
+conférences avec Henriette.
+
+--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur
+la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au
+milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri,
+et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses
+cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre
+deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase.
+
+--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu
+jouons-nous?
+
+--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle
+heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de
+Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon
+du soleil en a coloré les feuilles?
+
+--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il
+y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux,
+et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu
+travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette
+rose; je ne sais pas comment elle est.
+
+--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que
+l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité
+et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles!
+quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout
+ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela,
+Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu!
+
+--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins
+mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la
+teinture...
+
+--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais
+donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet.
+
+--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la
+meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant.
+
+André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite
+grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle
+lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort
+embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit
+sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa.
+
+«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais
+baisé des cheveux?»
+
+
+
+XII.
+
+On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la
+seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en
+effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à
+peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y
+répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers
+et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la
+lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son
+poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente.
+Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie.
+Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la
+petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour
+y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui
+d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette
+affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat
+inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut
+pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle
+le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva
+qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut
+pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au
+delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme
+virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour
+qu'il avait enseigné.
+
+Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du
+prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit
+part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière,
+celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre
+signe de joie ou d'approbation.
+
+«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me
+remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la
+plus aimable fille du pays?»
+
+Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle
+que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!»
+
+--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez.
+
+--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort
+contrarié, au contraire.
+
+--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas
+entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que
+depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même
+à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première
+entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener
+Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?...
+
+--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu
+brusque.
+
+--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant,
+monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie.
+Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait
+naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous
+appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le
+danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci,
+il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes!
+c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous
+n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour
+toujours.
+
+
+Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de
+l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des
+jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de
+quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour
+et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un
+matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son
+grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin.
+
+--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire
+les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention
+sérieuse d'épouser Geneviève?
+
+--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu
+là?
+
+--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois;
+mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu,
+mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu
+lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras
+seulement le courage de lui en parler?
+
+--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière
+question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et
+que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de
+Geneviève.
+
+--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on
+a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au
+nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se
+remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras
+des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi
+les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à
+mesure que l'amour te sortira du coeur?
+
+--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de
+supporter toutes les privations, toutes les souffrances...
+
+--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as
+jamais souffert, jamais jeûné.
+
+--Je l'apprendrai, s'il le faut.
+
+--Et Geneviève l'apprendra aussi?
+
+--Je travaillerai pour elle.
+
+--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es
+propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être
+professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou
+même tracer un sillon droit avec la charrue?
+
+--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu
+jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour
+exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri
+du besoin.
+
+--Essaies-en, et tu verras.
+
+--Je compte en essayer.
+
+Joseph frappa du pied avec chagrin.
+
+--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il;
+je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au
+sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse?
+
+--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je
+consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans
+réparer le mal que je lui aurais fait!
+
+--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en
+haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant
+je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant
+qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je
+veux être son amant, et voilà tout.
+
+--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve
+pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais
+établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève?
+
+--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu
+de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes.
+Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et
+tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras
+pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable.
+
+--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas
+Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec
+Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu
+m'ordonne de le faire.
+
+Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami;
+il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de
+l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas
+encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.»
+
+Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux
+eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une
+grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta
+peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir
+André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété
+plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse
+d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire,
+il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et
+résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André
+franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver
+Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le
+fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas
+son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il
+se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait.
+
+--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal
+appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de
+descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père.
+
+André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de
+renvoyer son cheval à l'écurie.
+
+--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier.
+
+--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant.
+
+--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait
+pas de réplique.
+
+André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père
+jusqu'à sa chambre.
+
+--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand
+fauteuil de toile d'Orange.
+
+--A L..., répondit André timidement.
+
+--Chez qui?
+
+--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation.
+
+--Où allez-vous tous les matins?
+
+--Chez Joseph.
+
+--Où passez-vous toutes les après-midi?
+
+--A la chasse.
+
+--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la
+chasse, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous
+n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession
+quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir
+d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu
+mieux à l'avenir. M'entendez-vous?
+
+André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit
+et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans
+sa poche et s'en fut à la chasse.
+
+André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter
+par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève.
+Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui
+cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une
+prétendue indisposition du marquis.
+
+Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard
+pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva
+sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez
+amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et
+signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne
+montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie
+et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance
+intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en
+se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre
+s'imaginant avoir désobéi.
+
+Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant
+libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme
+la veille, un peu moins menacent seulement.
+
+--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai
+découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec
+moi en tuer cinq ou six.
+
+--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à
+Joseph d'aller déjeuner avec lui...
+
+--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton
+calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va
+prendre ton fusil et ta carnassière.
+
+Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse
+toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement
+de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut
+un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il
+l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une
+table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers
+le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des
+moutons.
+
+Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui
+écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle
+chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique
+Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune
+précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le
+petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le
+transportèrent d'amour et de douleur.
+
+«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même,
+mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec
+désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner
+des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre
+absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de
+penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André!
+quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans
+mourir!»
+
+André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne
+de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus
+fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait
+franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et
+haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la
+serrant contre son coeur.
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir
+fait souffrir?
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts
+pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous
+interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre
+faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu.
+
+
+
+XIII.
+
+Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait
+bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt;
+mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père.
+Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir
+sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans
+qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la
+colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme
+tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à
+toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers
+prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici
+cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter
+les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui
+manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son
+coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le
+découragement et l'inertie.
+
+Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les
+mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité
+et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction
+paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse
+irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper
+à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste
+du repos parla plus haut un instant que les empressements et les
+impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux
+de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans
+sa journée.
+
+Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare
+à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité
+de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la
+maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son
+cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante
+l'appela par son nom.
+
+«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?»
+
+En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue,
+il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa
+nouvelle conquête.
+
+--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se
+dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève.
+
+--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il?
+
+--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est
+sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses
+nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le
+délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où
+m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon
+inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il
+faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles
+d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut
+avoir besoin de vous...
+
+[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.]
+
+--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin
+de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela?
+
+Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était
+en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en
+grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre
+lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied
+sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer
+suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous
+ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre
+sa coutume, Joseph fut attendri.
+
+--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé.
+
+--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant.
+
+--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en
+un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas
+le quitter!
+
+--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains
+sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se
+rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude.
+
+--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est
+peut-être pas si grand que vous croyez.
+
+--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai
+Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite
+main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi,
+faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un
+jour!
+
+Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui.
+
+--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop.
+Venez avec moi.
+
+--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire?
+
+--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne
+ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du
+château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez
+au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je
+retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le
+quitter et vous ramener avant le jour.
+
+[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...]
+
+--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève.
+
+--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un
+moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous
+tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de
+jalousie absurde.
+
+---Partons, partons vite, dit Geneviève.
+
+Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un
+siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin
+sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la
+déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant
+une petite place, son malheur le força de passer sous un des six
+réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son
+visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il
+craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît
+un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa
+rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En
+voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute
+bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut
+pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère
+lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin
+pour entendre.
+
+C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval.
+Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double
+fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser.
+
+«Tenez-moi bien!» criait Joseph.
+
+Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance,
+rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les
+chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph,
+c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère;
+mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour
+de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait
+emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un
+cheval ou par le vent de la nuit.
+
+--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph.
+
+--Certainement, répondit-elle.
+
+--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en
+avertis. Vous n'aurez pas peur?
+
+--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court.
+
+--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même
+de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et
+que d'ailleurs mon amitié pour lui...
+
+--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui
+demanda Geneviève.
+
+--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je
+tombais, vous seriez obligée de tomber aussi.
+
+--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà
+assez malheureux.
+
+--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout
+d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre
+François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller
+toute ma vie à pied que de surmener François.
+
+--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement.
+
+--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et
+relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte.
+
+François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut
+arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop
+embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres
+mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux
+genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses
+petits pieds.
+
+--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François
+commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage
+à cause de vous.
+
+--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève.
+
+--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut
+guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec
+vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de
+prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me
+jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai
+que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout
+seul.
+
+--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait
+entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne
+blanche qu'elle trace sur l'eau.
+
+--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah
+ça! prenez garde à vous.
+
+Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit
+à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau;
+mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph
+s'aperçut qu'il avait perdu le gué.
+
+--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute
+guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder.
+
+--Allons tout droit, dit Geneviève.
+
+--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans
+les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les
+trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous
+aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous
+n'en serons pas moins pâture à écrevisses.
+
+--Retournons en arrière, dit Geneviève.
+
+--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu
+de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus
+loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable
+ou de l'écume.
+
+En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa
+jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe
+pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et
+toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers
+dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la
+regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans
+l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement
+que ferait son cheval.
+
+--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas
+chaud ici.
+
+--Il ne fait pas froid, dit Joseph.
+
+--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et
+recommandons-nous à Dieu, mon ami.
+
+Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée
+de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image
+de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau.
+
+«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si
+un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois
+avec André.»
+
+Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle
+frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit
+courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de
+continuer, revint sur ses pas.
+
+«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph.
+Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.»
+
+Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint
+glorieusement au rivage.
+
+--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il
+étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber
+jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses
+dents: «Ah! cette petite jambe!»
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille.
+
+--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph.
+
+--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un
+accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et,
+en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il
+n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de
+l'avoir tant remarquée en un semblable moment.
+
+Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait
+laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être
+sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider
+à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la
+déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château.
+
+--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur
+et vous mourrez de froid.
+
+--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas,
+sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai.
+
+--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères;
+vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_
+
+--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter?
+
+--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je
+crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la
+nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les
+maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer.
+
+--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se
+cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire
+ce qu'il a.
+
+Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule
+et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage.
+
+«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers
+la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela?
+Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas
+de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait
+ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.»
+
+Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand.
+
+Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès
+de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la
+nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais
+avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait
+personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le
+marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand
+sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son
+autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant,
+il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais,
+lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette
+_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et
+disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une
+heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer
+Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle
+devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva
+à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis
+longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait
+faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et
+tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef
+restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine
+impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait
+dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait
+un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui
+auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé
+malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point,
+comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire
+et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique;
+mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer
+les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la
+_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La
+_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de
+famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour
+empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont
+forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien
+de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne
+l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au
+reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est
+d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur
+leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les
+imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais
+nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de
+stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la
+taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle
+d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni
+un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau
+des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une
+prochaine épidémie parmi les bestiaux.
+
+Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais
+s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se
+sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer
+devant le danger.
+
+Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait
+indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête,
+et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la
+longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement
+de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal
+redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche
+blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour
+des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur
+les dalles de la chapelle.
+
+Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une
+croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était
+agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline
+blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du
+recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise
+pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme,
+et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au
+milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un
+sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière;
+mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à
+demi, le questionna d'un air inquiet.
+
+Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle
+interpréta son silence et s'écria en joignant les mains:
+
+--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah!
+oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant
+contre la croix.
+
+--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore.
+
+--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il
+bien mal?
+
+--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à
+craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son
+cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre,
+mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas
+souvent.
+
+--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès
+de lui, je vais encore prier ici.
+
+Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains
+jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut
+profondément touché.
+
+--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai
+certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux.
+
+--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut
+que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un
+peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa
+maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre,
+rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là.
+Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi
+n'aurons plus qu'une heure à vivre.
+
+Joseph le jura.
+
+«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert,
+pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.»
+
+
+
+XIV.
+
+Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et
+s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et
+marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par
+où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante
+surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se
+lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant
+plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph
+ne revenait pas.
+
+Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle
+perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa
+la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle
+s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à
+faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se
+persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre
+à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver
+mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se
+traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta
+le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses
+forces dans le sentier de la prairie.
+
+Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas
+à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa
+course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes
+du château de Morand.
+
+Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient
+debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme
+vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers
+les cours. La vieille cuisinière se signa en disant:
+
+--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe.
+
+--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la
+cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue
+sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_
+vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte
+Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir.
+
+--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre
+mère qui vient le chercher.
+
+--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils
+s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange.
+
+Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux
+fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les
+amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André.
+Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers
+elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant:
+
+«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici,
+intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans
+ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à
+vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?»
+
+Geneviève tomba à genoux.
+
+--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais
+c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie...
+laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez!
+
+--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté
+d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne
+pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque
+dans mes bras?
+
+La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la
+gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit
+d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin
+et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant,
+elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis.
+
+--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle,
+si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet!
+
+--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit
+Joseph en se jetant entre eux deux.
+
+Le marquis recula de surprise.
+
+--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde?
+Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher
+André....
+
+--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre
+parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand,
+vous ne devriez pas apprendre cela de moi.
+
+--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons!
+emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais!
+
+--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec
+moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures.
+
+--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec
+force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une
+misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une
+honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois
+dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de
+mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je
+suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis,
+demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi
+approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du
+mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour
+la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais
+laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas
+mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme.
+Accordez-moi ce que je vous demande.
+
+En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à
+s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans
+sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs
+qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et
+cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph
+jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il
+fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons,
+mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce
+qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui
+sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André?
+
+--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait
+toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais
+heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de
+s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et
+n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle
+mes valets d'écurie pour vous chasser.
+
+En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de
+Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor
+et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le
+trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.»
+
+En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis,
+tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du
+lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui;
+mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira
+précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand:
+
+--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de
+vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à
+un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je
+me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous?
+
+--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse,
+dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune
+fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie.
+C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez
+pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la
+dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre
+à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous
+devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait
+plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence,
+et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son
+enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien.
+
+Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère
+ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de
+chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes
+le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son
+village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté
+le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que
+M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain.
+
+--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur
+qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé,
+ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour
+l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini.
+
+--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils
+éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux
+ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre
+sa situation.
+
+En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son
+accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il
+distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine
+commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève
+qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement
+convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il
+reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf
+et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air
+doucement satisfait.
+
+--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de
+la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir
+auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère.
+
+--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup
+trop fort pour la tête débile de son ami.
+
+--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix
+insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec
+elle.
+
+--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa
+maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu!
+
+Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un
+religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la
+poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son
+amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec
+inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A
+chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil
+de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de
+l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le
+trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de
+se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule
+de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait
+immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet
+homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée.
+Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la
+chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son
+malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une
+sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer
+les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son
+journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait
+dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les
+objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt
+la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève
+à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le
+corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde
+et laissait voir sa jolie petite jambe.
+
+A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser
+le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il
+s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de
+la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements
+convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de
+deux chats qui guettent la même souris.
+
+Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour
+naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui
+encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du
+bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre,
+relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple
+heureux et triste.
+
+Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement
+brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle
+céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux
+visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle
+que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour
+la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui
+frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer.
+
+Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire,
+s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix
+basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André
+et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci
+s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder
+la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un
+signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui
+parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir.
+Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et
+le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit:
+
+--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune
+personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment
+dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de
+l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de
+votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le
+malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre
+agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette
+nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il
+avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et
+gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la
+réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales;
+je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils.
+
+--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je
+donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir.
+
+--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez
+tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès
+aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici.
+
+Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui.
+Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis
+quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte
+de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la
+convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une
+haine implacable.
+
+
+
+XV.
+
+Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna
+tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de
+ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès
+rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le
+verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine,
+Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais
+soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait
+au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André
+essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste
+nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés
+cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur
+les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les
+menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir
+d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la
+réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors
+elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir
+incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses
+compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit
+méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui
+serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense.
+
+Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut
+deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues
+absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et
+son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si
+difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le
+coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle
+était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son
+bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui
+la séparait déjà du passé.
+
+Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs,
+voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna
+Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il
+avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à
+la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur
+de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre
+et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il
+se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les
+dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle
+savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur
+l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si
+importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui
+voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur,
+écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand
+Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir,
+Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je
+suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans
+sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le
+poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur.
+
+Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la
+douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il
+guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André
+semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient,
+son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte
+remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant.
+Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne
+savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait
+aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait
+sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver,
+il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa
+grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_
+
+Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite
+qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque
+jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph
+répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une
+grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur,
+qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père
+avec désespoir.
+
+--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève.
+
+--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph.
+
+--Et c'est tout?
+
+--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et
+de le protéger dans son malheur.
+
+Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute
+l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais.
+
+«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement
+et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous,
+mademoiselle Geneviève?»
+
+Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité.
+
+--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit
+vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre
+mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que
+vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour
+vous que pour ma propre soeur.
+
+--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant
+la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette
+cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André,
+et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses
+inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion;
+j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la
+rejoindre.
+
+--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et
+à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais
+eue. Et quand? et pour combien de temps?
+
+--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai.
+
+--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et
+pourra venir vous voir tous les jours?
+
+--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au
+ciel.
+
+--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait
+de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de
+chagrin?
+
+--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire
+pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir;
+que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques
+jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin
+dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes;
+je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je
+l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera.
+
+--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix
+altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de
+vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir,
+si vous n'êtes pas fâchée contre André?
+
+--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur.
+Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né
+esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun
+bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà
+ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il
+a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible?
+
+--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante;
+il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité
+de son père.
+
+--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après
+mon conseil.
+
+--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules.
+
+--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles
+résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus
+honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes
+les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir
+tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut
+que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin.
+
+--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève.
+
+--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme
+comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le
+fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des
+regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil
+démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il
+est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il
+en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi.
+
+En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une
+orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre
+lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction
+subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son
+inviolable pureté.
+
+«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une
+rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous
+plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et
+vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...»
+
+Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève,
+étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que
+trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le
+motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des
+jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en
+vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient
+dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait
+plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal
+encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet
+de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de
+m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!»
+
+Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir
+Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir;
+mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de
+l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se
+résigna à cette visite.
+
+Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un
+air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se
+posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence
+consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une
+chose_.»
+
+Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début.
+
+--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève.
+
+--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle,
+que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une
+amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules
+aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude
+envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse.
+Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et
+si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu
+le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande,
+c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un
+dédain glacial.
+
+--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite
+coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais
+que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent.
+C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si
+froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre.
+Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes
+adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres;
+je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si
+j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à
+enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens...
+
+Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la
+tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte
+victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête,
+prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la
+risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus;
+mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer
+deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis
+quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je
+te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai
+vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais
+sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et
+que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais
+entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme
+de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet.
+Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller.
+
+--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis
+elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la
+porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je
+n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance
+que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une
+heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors
+entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez
+été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je
+vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette
+chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!»
+
+En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête
+frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et
+honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses
+bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la
+ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des
+sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le
+sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de
+son amie, elle la releva et l'embrassa.
+
+--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle,
+si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me
+faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais
+rassurée...
+
+--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette;
+prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est
+tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et
+moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà
+comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi
+diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car,
+enfin, je n'y conçois rien!...
+
+--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant
+tristement.
+
+--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas
+me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet
+imbécile-là est amoureux de toi...
+
+--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite.
+
+--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui,
+j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce
+pas? Vous allez vous marier hors du pays?
+
+--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il
+m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en
+toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma
+conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi?
+
+--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève,
+qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je
+te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ;
+car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai
+peut-être le bonheur avec le mien.
+
+--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as
+toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu
+te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne,
+menteuse?
+
+Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai,
+dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie
+il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si
+habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le
+voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade
+que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André
+qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de
+toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je
+crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève
+n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah!
+Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux
+grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas
+amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini
+par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève.
+
+--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai
+certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son
+amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il
+faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette.
+
+[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.]
+
+--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux
+étincelèrent.
+
+--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi,
+ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui
+remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui
+donner.
+
+--Ah! tu as des secrets avec Joseph!
+
+--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira,
+j'y consens.
+
+--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi?
+tu me crois donc incapable de garder un secret?
+
+--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre.
+
+--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait.
+Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à
+un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre,
+à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas
+cachetée, tu ne la liras pas.
+
+--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève
+écrivant toujours.
+
+--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et
+moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure
+vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!...
+
+--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il
+de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié?
+
+--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles
+on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si
+ce n'est de cela?
+
+--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour
+d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain
+avant midi. Embrasse-moi. Adieu!
+
+[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.]
+
+
+
+XVI.
+
+Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et
+en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber
+plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses
+pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous,
+tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul
+savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller
+aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous.
+Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!»
+
+Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la
+vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui
+m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais
+vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur
+que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez
+forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé
+mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!»
+
+Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la
+précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout
+son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage
+où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une
+pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de
+douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune
+démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus
+profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son
+front.
+
+Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans
+la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes,
+ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait
+longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se
+fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne,
+ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie
+incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle.
+
+Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de
+magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la
+signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre
+la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions
+d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de
+Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper,
+trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier.
+Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de
+roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût
+tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec
+colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son
+cheval et partit pour le château de Morand.
+
+«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!»
+
+C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la
+chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise,
+sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur
+à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène
+incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut
+tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans
+lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève
+et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première
+vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle
+et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre
+avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta
+sur la table. André lut:
+
+ «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout
+ sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas.
+ J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que
+ celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si
+ mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il
+ put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les
+ instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à
+ m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le
+ supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour
+ jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André.
+ Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère
+ et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple,
+ combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout
+ sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.»
+
+--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne
+ainsi? s'écria André au désespoir.
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je
+comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser
+la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé
+à épouser Geneviève?
+
+--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter?
+
+--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout?
+as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan?
+Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu
+vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et
+prendre un état qui vous fasse subsister tous deux?
+
+--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que
+je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je
+chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme.
+
+--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il
+faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre
+François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il
+voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons
+la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la
+ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras
+une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas
+doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons
+venir.
+
+Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.»
+
+Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint.
+
+--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton
+projet?
+
+--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé.
+
+--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui
+en as-tu pas encore parlé?
+
+--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand
+on l'irrite?
+
+--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras
+jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi.
+
+--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux?
+s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je
+fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que
+d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un
+homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né
+faible, et l'on m'a opprimé...
+
+--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes
+comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel
+secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être
+battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu
+dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne
+fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma
+parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation,
+et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je
+serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis
+au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève.
+Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à
+vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils
+respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit.
+
+--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre
+sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre
+départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te
+voie...
+
+--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut
+pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la
+mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je
+dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par
+un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une
+résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache
+si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter,
+vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être
+sacrifiée à une amourette de roman.
+
+--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais
+de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais
+d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma
+respectée Geneviève.
+
+--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que
+je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr
+pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute,
+André, il faut que je te dise tout.
+
+--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes
+aujourd'hui à me rendre fou.
+
+--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce
+que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que
+tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais
+que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais
+aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est
+déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta
+maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est
+aussi pure à présent que le jour de sa première communion.
+
+--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas
+eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me
+l'inspirer!
+
+--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes
+mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus
+tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et
+sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser?
+Si elle y consent, c'est dit!
+
+--Toi? s'écria André en reculant de surprise.
+
+--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas
+décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai
+pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je
+m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est
+mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée.
+Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi
+par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit:
+«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni
+Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour
+jamais, et un jour ils te remercieront.
+
+En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur
+du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à
+André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de
+roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de
+Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André,
+cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette
+rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et
+de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse
+générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à
+Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était
+bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce
+d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non,
+se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau
+parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou
+le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais
+fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore,
+André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait
+souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce
+pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de
+l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux
+pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami
+d'enfance. Ce serait mal.»
+
+C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir
+passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à
+hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève.
+
+--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui
+dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide.
+J'exécuterai aveuglément tes ordres.
+
+--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons
+avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et
+demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour
+la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui
+pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous
+procédons cavalièrement avec lui.
+
+--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André;
+j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père.
+
+--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il
+n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et
+nous aurons le droit d'agir vigoureusement.
+
+André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils
+de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant
+lentement et d'une main tremblante.
+
+--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté;
+pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un
+voleur ou d'un pauvre honteux.
+
+--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air
+froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une
+explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux
+et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le
+sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que
+son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis
+s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder
+le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en.
+
+--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense
+donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux
+de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si
+vous voulez bien m'accorder votre consentement...
+
+--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu,
+que ferez-vous?
+
+--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas...
+
+--Eh bien?
+
+André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père
+le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de
+chasse.
+
+--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur
+et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors
+de la maison d'ici à un an?
+
+--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père
+aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée.
+
+Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le
+maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait
+su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le
+courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était
+de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la
+tentation de fuir son aspect terrifiant.
+
+«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se
+frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en
+arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien
+les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous
+n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je
+n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser
+une...»
+
+André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier
+Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un
+déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon
+très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière.
+Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta
+comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires
+qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la
+paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi
+bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable
+d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au
+monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de
+la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande
+responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre
+misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je
+vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne
+vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter
+sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre
+de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous
+la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et
+pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de
+voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne
+reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait
+cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant
+les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à
+entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas
+fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la
+servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille!
+je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je
+voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose
+pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne
+m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au
+milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me
+dire que vous aviez des convulsions!»
+
+André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des
+explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la
+servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la
+tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis
+avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand
+un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il
+préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement
+à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le
+rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques.
+
+Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé
+par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait
+attentivement, tout en poursuivant sa déclamation.
+
+Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de
+ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups.
+Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir
+d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante
+qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André
+retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées
+à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à
+son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec
+une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre
+l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur
+et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque.
+
+Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le
+commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y
+attendais. Le char à bancs est prêt; partons.»
+
+Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en
+apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son
+cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la
+première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_,
+et qu'il avait conquise par une fuite pareille.
+
+Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un
+cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore
+jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme
+du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus.
+Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle,
+qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent
+Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le
+corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet,
+qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin,
+et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui
+brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit
+de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si
+douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement.
+Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de
+sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux
+caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna
+le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui
+dormait sur la cendre du foyer.
+
+Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph
+à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers
+son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra
+la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien
+envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au
+conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant
+plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache.
+
+Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute
+la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de
+scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa
+cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure
+d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette
+impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière
+étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne
+s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler
+aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva
+toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort,
+qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à
+L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire,
+par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis,
+après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce
+mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais
+recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la
+persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette
+persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer.
+
+Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre
+à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les
+conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse.
+Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre
+un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis.
+Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une
+première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux
+pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui
+permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou
+à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le
+dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette
+nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva
+formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de
+sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne
+put se défendre de l'exprimer.
+
+«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu
+t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme
+dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et
+pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les
+devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux
+souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se
+condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.»
+
+André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il
+partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui
+laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin.
+Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se
+jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de
+Geneviève.
+
+Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle
+aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la
+tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle
+regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle.
+
+--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer
+à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas
+et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus
+fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble
+que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses
+extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable,
+égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme
+plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie.
+André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je
+te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain.
+
+--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les
+convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes.
+Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le
+désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il
+voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui.
+
+
+
+XVII.
+
+Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une
+part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à
+tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de
+cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il
+trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de
+colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la
+pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la
+ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se
+portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence
+de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules
+auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en
+apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui
+cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger
+la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout
+autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs
+jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement.
+
+L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois,
+lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes
+visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence
+qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont
+Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa
+rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours
+généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à
+l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle
+accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit
+enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là.
+Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits
+dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre,
+l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette,
+qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André
+dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors
+elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et
+s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et
+la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à
+passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle
+n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui
+était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde;
+d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il
+croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère?
+
+Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit,
+les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la
+trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son
+cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de
+frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et
+s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André
+s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et
+d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur
+son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et
+d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu
+dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus
+passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à
+cette dernière caresse brûlante mais chaste encore.
+
+Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés
+du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui
+Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu
+de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus
+chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat
+inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre
+femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas
+lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui.
+
+Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle
+sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée
+dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds,
+les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur
+qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un
+coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui
+ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des
+reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au
+moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il
+était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable
+de se donner la mort.
+
+Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à
+l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins
+cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus
+de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un
+ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais
+l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait
+au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps
+de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau
+que celui de l'entier abandon.
+
+Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus
+à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir,
+Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut
+l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie
+avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme
+une faute.
+
+La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la
+grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa
+fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche.
+«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir
+bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et
+sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est
+éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas
+qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son
+argent pour s'enrichir.»
+
+André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à
+sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier
+tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet
+effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le
+marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il
+prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que
+toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et
+puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait
+obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André
+était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne
+savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti,
+et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus
+honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait
+avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des
+professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de
+son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux
+qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui
+il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et
+il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il
+lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya.
+
+Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de
+famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté
+d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces
+emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait
+la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus
+grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était
+assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient;
+elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut
+pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage;
+l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié;
+l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux
+immenses que l'amour a fait accepter.
+
+Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et
+sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours
+lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre
+en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de
+Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le
+marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout
+ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en
+arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je
+tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph
+Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et
+tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.»
+
+Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis
+d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du
+changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la
+révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte
+à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus
+personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de
+tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa
+colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires
+plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu
+ses triomphes journaliers.
+
+Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne
+contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien.
+
+--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand.
+
+--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous
+voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le
+bonjour.
+
+--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser...
+d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine.
+
+Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement
+prendre quand il voulait.
+
+«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me
+déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et
+puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur.
+J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais
+quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de
+plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a
+été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que
+je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes
+gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.»
+
+La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put
+refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda
+en face d'un air de surprise et de mécontentement.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit
+contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand
+c'est moi qui...
+
+--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est
+de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve
+mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger.
+
+--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis
+sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le
+conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à
+Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et
+compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à
+André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à
+la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph,
+et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais
+retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez.
+
+Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur
+lui-même pour ne pas se déconcerter.
+
+--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais
+si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que
+j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai
+emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je
+crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant
+qu'envers le fils.
+
+--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules.
+
+--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne
+vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie
+de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble?
+
+--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit
+le marquis.
+
+--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du
+respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la
+sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le
+désespoir de la passion...
+
+--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez
+clairement, je pense.
+
+--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à
+moi, il renonça à exécuter ce jour-là.
+
+--Mais qu'est-ce donc?
+
+--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes
+effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la
+maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous
+courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher
+à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et
+aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et,
+après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char
+à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une
+peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps,
+j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux...
+
+--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette
+dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a
+jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche.
+
+--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans
+l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles
+deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des
+attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir,
+vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette?
+
+--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant.
+
+--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer
+jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible
+de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner
+pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la
+conduite d'un traître envers vous, voisin?
+
+--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez
+certainement donné de mauvais conseils.
+
+--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en
+jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour
+savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture.
+
+--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton
+crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a
+fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il
+pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en
+embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te
+vois d'ici.
+
+Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et
+affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait
+son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André,
+disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait
+un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne
+pouvait avoir prise.
+
+--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il
+était si craintif et si nonchalant avec moi!
+
+--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais
+connu; ce garçon-là est sournois en diable!
+
+--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je
+n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle.
+
+--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même
+avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener
+au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les
+talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous
+les envoyer.
+
+--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce
+souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore;
+car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble;
+tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux,
+et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle.
+Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir
+jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille
+amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère.
+
+--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que
+vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je
+me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai
+fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi?
+
+--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment.
+
+--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait;
+et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours?
+Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et
+pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais
+je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à
+vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison
+sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas
+l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez
+ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne
+diriez pas que je lui donne de mauvais conseils.
+
+--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en
+moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau?
+
+--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus
+sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave;
+les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre
+l'autorité sacrée des parents!
+
+Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il
+y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait
+jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph,
+il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui
+un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de
+profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de
+plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas
+trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait
+acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti.
+
+--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre
+d'un air de connaisseur.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de
+compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_
+sur vos terres.
+
+--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien!
+tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune!
+Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous
+les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça
+me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un
+sillon de temps en temps.
+
+--A qui le dites-vous?
+
+--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux
+lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a
+perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et
+si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait:
+--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves
+pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à
+mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la
+trace d'un lièvre sur nos guérets.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air
+superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris?
+Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là
+pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison.
+
+Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant.
+
+--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune?
+
+--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois
+bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas.
+
+--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté.
+
+--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de
+Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière
+de courir. Elle doit être pleine.
+
+--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit
+M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi,
+Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère?
+
+--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah!
+par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits
+messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et
+mamans à leur tour.
+
+--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous
+les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre
+tué sur les terres de Morand.
+
+--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de
+lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée,
+hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion.
+
+En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui
+au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être
+avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut
+trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait
+reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en
+sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph
+s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé
+son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan
+territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance
+à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait
+parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle
+des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit
+en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis
+de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a
+dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas
+abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.»
+
+[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa
+tomber sa jolie tête.....]
+
+Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter
+plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en
+route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme
+frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de
+la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux
+comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil.
+
+--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie
+d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un
+nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres.
+
+--Comme cela, s'appelle-t-il?
+
+--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou
+irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de
+Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais
+que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne
+réussit pas dans toutes les mains.
+
+--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut
+convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui
+sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il
+vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles,
+n'est-ce pas?
+
+--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir
+du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à
+bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en
+pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme
+l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne
+veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils
+commencent à en revenir un peu.
+
+--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme
+les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose
+qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu
+passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable
+leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette
+mine!
+
+---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne
+anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière.
+
+--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin?
+
+--Foi de marquis?
+
+--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là,
+marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières.
+
+[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter
+plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.]
+
+--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir.
+
+--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là
+auparavant?
+
+--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins,
+les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés.
+J'ai changé tout cela.
+
+Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement
+mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage
+qu'elle changeât de maître!»
+
+Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit.
+
+--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait
+quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit?
+
+--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en
+procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre.
+
+Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une
+réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il
+s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage.
+
+--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge
+de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient
+l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne
+travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages,
+parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable.
+Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons
+laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis
+la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai
+retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra
+bien qu'ils m'obéissent.
+
+--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de
+fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez
+pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre?
+
+--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait!
+N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille.
+
+--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut.
+
+--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les
+moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une
+compagnie de perdrix.
+
+--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme
+celui-là.
+
+--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je
+ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien.
+
+--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de
+mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura
+retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie,
+pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en
+jachères!
+
+Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains
+croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André
+aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux.
+
+--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique.
+Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage
+maternel est peu de chose.
+
+--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un
+bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné!
+
+--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des
+bâtiments tout neufs!
+
+--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis.
+
+--Le bétail superbe! reprit Joseph.
+
+--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons
+cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête.
+
+--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph,
+c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est
+planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un
+voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos
+pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau
+d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela!
+
+--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une
+séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les
+choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se
+trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce
+que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme
+une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé
+à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de
+traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les
+ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma
+chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du
+reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils
+malingre et boudeur qui est tout son portrait.
+
+--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde,
+voisin!
+
+--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois
+que nous avons?
+
+--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère.
+
+--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils
+rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que
+faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez
+tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts
+du pêcheur?
+
+Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le
+fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec
+simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à
+André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis
+trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait
+ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations,
+et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait
+triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans
+le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être
+dépouillé de tout cela!»
+
+Alors le marquis affectait de prendre courage.
+
+--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me
+voilà vieux.
+
+--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire.
+
+--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable
+et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content
+d'elles.
+
+--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier
+de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand
+c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons.
+
+--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis.
+
+--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez
+quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton
+rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison
+du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les
+plats.
+
+--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens,
+reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils
+regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine.
+
+--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en
+est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que
+faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit.
+
+--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir
+la Saint-Hubert?
+
+--Mais votre gros cheval?
+
+--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse
+tirer mes petites bêtes?
+
+--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave...
+Vous faites au moins douze pièces de vin par an?
+
+--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun.
+
+--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six
+pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes
+sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte,
+bien rafraîchissante.
+
+--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me
+rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné,
+réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour
+son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche
+depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer
+une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph?
+
+--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait
+pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en
+arrangement, le rappeler auprès de vous.
+
+--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il
+abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout.
+
+--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa
+Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait
+capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer.
+
+--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en
+frappant du pied.
+
+--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous
+charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant.
+
+--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents!
+en voilà bien d'une autre!
+
+--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne
+saviez pas que sa femme est grosse?
+
+--Ah! grosse seulement?
+
+--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux
+d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux
+projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer
+à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles
+circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession.
+
+--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis.
+
+--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.
+
+--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste
+quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur.
+
+--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité.
+
+--Je n'en suis que trop sûr.
+
+--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi
+vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison!
+
+--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une
+grisette dans ma maison.
+
+--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous
+débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous
+laisseront en repos.
+
+--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec
+ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de
+travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons
+qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année
+épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison.
+
+--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.
+
+--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner
+aujourd'hui?
+
+--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et
+il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable.
+
+--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir.
+Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je
+voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.
+
+--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il
+convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en
+affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les
+procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.
+
+--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et
+que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je
+consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa
+femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me
+demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage
+maternel.
+
+--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas
+tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne
+montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il
+vous demandera une pension.
+
+--Une pension! jour de Dieu!
+
+--Ah! je le crains; une petite pension viagère.
+
+--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me
+laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en
+ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne
+me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose.
+
+Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait
+beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il
+savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il
+espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à
+de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première
+négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis
+avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant
+de porter sa généreuse proposition aux insurgés.
+
+
+
+XVIII.
+
+Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger.
+Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle
+à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva
+Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche
+artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans
+frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou
+par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à
+ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de
+mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de
+toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant
+dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es
+pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans
+ma tombe.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces
+paroles qu'il comprenait à peine.
+
+Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.
+
+--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son
+côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec
+vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de
+lui.
+
+--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le
+savez-vous?
+
+--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et
+que je lui ai fait donner sa parole.
+
+--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je
+mourrai tranquille.
+
+--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien
+de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme
+enceinte. Où est André?
+
+--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des
+_Couperies._
+
+--Pourquoi se promène-t-il sans vous?
+
+--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que
+nous n'osons plus rester ensemble.
+
+--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le
+chercher et lui apprendre tout cela.
+
+Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à
+l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir,
+obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de
+plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au
+milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de
+l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et
+la pauvreté où se consumait Geneviève.
+
+--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas
+de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour
+ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder
+d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son
+avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une
+moitié de ton revenu, s'il est possible.
+
+--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans
+que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est
+capable de me haïr si je viole sa défense.
+
+--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches
+et me laisser faire.
+
+André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible
+pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de
+le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le
+bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son
+contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous
+les soirs.
+
+Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une
+foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues
+de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un
+soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui
+connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux.
+«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les
+arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir
+et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est
+pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite
+lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il
+l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il
+se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le
+contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander
+son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la
+cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour
+depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier
+coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent
+déjouées.
+
+--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur
+l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout
+est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la
+lettre?
+
+--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise.
+
+--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison;
+ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je
+dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis.
+
+Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant
+l'écriture.
+
+ «MONSIEUR,
+
+ Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que
+ vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et
+ que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de
+ voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les
+ jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux
+ instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous
+ est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de
+ vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais
+ rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à
+ vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande.
+
+ Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.»
+
+«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph;
+ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que
+j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables
+mensonges.»
+
+Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au
+marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était
+si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était
+dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa
+complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André
+était ce qu'il avait de plus cher au monde.
+
+--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par
+dépit, s'était grisé aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une
+bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler?
+
+La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se
+sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie
+d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le
+laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain
+avec André et Geneviève.
+
+Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses
+amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse
+de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au
+silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château
+de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste,
+Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce
+et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent
+convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant,
+ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la
+grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des
+égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune
+femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être
+accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement,
+et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le
+marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une
+chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas;
+Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph
+venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué
+sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la
+résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se
+taire et boire le vin du marquis.
+
+Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de
+satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand
+le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son
+fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie
+naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était
+méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté
+André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et
+n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention
+d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près
+d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en
+occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête
+femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il
+trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec
+lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât
+un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune.
+André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis
+s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont
+fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma
+maison dans l'espérance de me dépouiller.»
+
+Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau,
+son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus
+pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps
+gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une
+autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par
+de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle
+n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et
+l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution.
+
+Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de
+petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut
+glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui
+l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon
+insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour,
+insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle
+avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui
+demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de
+prendre la fuite.
+
+Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un
+denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop
+malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de
+quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner,
+son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un.
+Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous
+le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer
+comme un poison dans toutes les fibres de son coeur.
+
+[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.]
+
+Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un
+renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle
+retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base
+de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable
+de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver
+pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer
+avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas
+née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle
+raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions
+tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour
+et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui
+inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez
+grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle
+avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore
+derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la
+première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée.
+
+Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un
+amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle
+s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle
+s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni
+conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son
+corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir
+longtemps.
+
+André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle
+souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes
+ses indispositions et toutes ses tristesses.
+
+André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de
+tous ses maux le jour où elle deviendrait mère.
+
+Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant
+qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il
+allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui
+procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez
+fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle
+décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était
+venu.
+
+Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension
+alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du
+besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle
+fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire
+pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni
+domestique.
+
+André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette
+nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il
+ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le
+marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et
+fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter
+à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il
+promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais
+celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les
+sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire
+en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André
+n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux.
+Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un
+sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à
+son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le
+marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le
+marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La
+gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son
+maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses
+reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté
+les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule
+parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion,
+d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et,
+ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le
+bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit,
+entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand
+une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces
+moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue
+de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis,
+tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains,
+pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui
+était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de
+l'autre le frappa à la poitrine.
+
+Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle
+avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du
+marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les
+doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton
+père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André
+laissa tomber le couteau et s'évanouit.
+
+La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène
+déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas
+savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont
+il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il
+se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état
+effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme
+d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le
+marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la
+vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable
+qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant
+ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner
+l'exemple.»
+
+Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et
+Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs.
+Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de
+la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux
+de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières
+accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la
+tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était
+mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle
+attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs
+qui devaient la délivrer de la vie.
+
+Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda
+comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand
+ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et
+calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera
+bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était
+perdue, mais qu'elle avait du courage.
+
+--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez
+pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous
+étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance.
+
+--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie
+Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette
+vie; il a fini avec moi.
+
+En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle
+n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait
+l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait
+sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air
+heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces
+moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle
+demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou
+priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs,
+puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une
+manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur
+disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours
+préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai
+aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme
+vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je
+vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car
+vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous
+sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de
+moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a
+fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai
+morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous
+portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!»
+
+Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André
+agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton
+âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et
+le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause
+de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et
+précieux.»
+
+Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie.
+Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les
+oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout
+semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre
+André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes
+et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le
+connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui
+avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le
+calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait
+heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans
+ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle
+attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à
+sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable
+tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta
+dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du
+passé.
+
+Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda
+pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle.
+Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle
+dans le ciel.
+
+Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs
+qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une
+couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des
+tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui
+fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui
+dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir
+et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir
+vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit
+asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André
+et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler.
+«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai
+plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un
+léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et
+froide.
+
+--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme.
+
+André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte.
+
+André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de
+mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se
+promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les
+yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est
+devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs
+ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce
+vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge
+d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le
+plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi
+insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa
+figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que
+celle d'André.
+
+
+FIN D'ANDRÉ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 ***