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diff --git a/13431-0.txt b/13431-0.txt new file mode 100644 index 0000000..12a9193 --- /dev/null +++ b/13431-0.txt @@ -0,0 +1,7021 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 *** + +[Illustration] + +ANDRÉ + + + +NOTICE + +C'est à Venise que j'ai rêvé et écrit ce roman. J'habitais une petite +maison basse, le long d'une étroite rue d'eau verte, et pourtant +limpide, tout à côté du petit pont _dei Barcaroli_. Je ne voyais, je ne +connaissais, je ne voulais voir et connaître quasi personne. J'écrivais +beaucoup, j'avais de longs et paisibles loisirs, je venais d'écrire +_Jacques_ dans cette même petite maison. J'en étais attristée. J'avais +dessein de fixer ma vie alternativement en France et à Venise. Si mes +enfants eussent été en âge de me suivre à Venise, je crois que j'y eusse +fait un établissement définitif, car, nulle part, je n'avais trouvé +une vie aussi calme, aussi studieuse, aussi complétement ignorée. Et +cependant, après six mois de cette vie, je commençais à ressentir une +sorte de nostalgie dont je ne voulais pas convenir avec moi-même. + +Cette nostalgie se traduisit pour moi par le roman d'_André_. J'avais de +temps en temps, pour restaurer mes nippes, une jeune ouvrière, grande, +blonde, élégante, babillarde, qui s'appelait Loredana. Ma gouvernante +était petite, rondelette, pâle, langoureuse, et tout aussi babillarde +que l'autre, quoiqu'elle eût le parler plus lent. Je n'étais pas +somptueusement logée, tant s'en faut. Leurs longues causeries dans la +chambre voisine de la mienne me dérangèrent donc beaucoup: mais je +finissais par les écouter machinalement et puis alternativement, pour +m'exercer à comprendre leur dialecte dont mon oreille s'habituait à +saisir les rapides élisions. Peu à peu je les écoutais aussi pour +surprendre dans leurs commérages, non pas les secrets des familles +vénitiennes qui m'intéressaient fort peu, mais la couleur des moeurs +intimes de cette cité, qui n'est pareille à aucune autre, et où il +semble que tout dans les habitudes, dans les goûts et dans les passions, +doive essentiellement différer de ce qu'on voit ailleurs. Quelle fut ma +surprise, lorsque mon oreille fut blasée sur le premier étonnement des +formes du langage, d'entendre des histoires, des réflexions et des +appréciations identiquement semblables à ce que j'avais entendu dans une +ville de nos provinces françaises. Je me crus à La Châtre! Les dames +du lieu, ces belles et molles patriciennes qui fleurissent comme des +camélias en serre dans l'air tiède des lagunes, elles avaient, en +passant par la langue si _bien pendue_ de la Loredana, les mêmes +vanités, les mêmes grâces, les mêmes forces, les mêmes faiblesses que +les fières et paresseuses bourgeoises de nos petites villes. Chez les +hommes, c'était même bonhomie, même parcimonie, même finesse, même +libertinage. Le monde des ouvriers, des artisans, de leurs filles et +de leurs femmes, c'était encore comme chez nous, et je m'écriai du mot +proverbial: _Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia_. + +Reportée à mon pays, à ma province, à la petite ville où j'avais vécu, +je me sentis en disposition d'en peindre les types et les moeurs, et +on sait que quand une fantaisie vient à l'artiste, il faut qu'il la +contente. Nulle autre ne peut l'en distraire. C'est donc au sein de la +belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au +son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout +projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins +fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons +déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, +d'enfants et de chats de ma petite ville. Je rêvai là aussi de nos +belles prairies, de nos foins parfumés, de nos petites eaux courantes et +de la botanique aimée autrefois, que je ne pouvais plus observer que sur +les mousses limoneuses et les algues flottantes accrochées au flanc des +gondoles. Je ne sais dans quels vagues souvenirs de types divers je fis +mouvoir la moins compliquée et la plus paresseuse des fictions. Ces +types étaient tout aussi vénitiens que berrichons. Changez l'habit, la +langue, le ciel, le paysage, l'architecture, la physionomie extérieure +de toutes gens et de toutes choses; au fond de tout cela, l'homme est +toujours à peu près le même, et la femme encore plus que l'homme, à +cause de la ténacité de ses instincts. + +GEORGE SAND. + +Nohant, avril 1851. + + + +I. + +Il y a encore au fond de nos provinces de France un peu de vieille +et bonne noblesse qui prend bravement son parti sur les vicissitudes +politiques, là par générosité, ici par stoïcisme, ailleurs par apathie. +Je sais d'anciens seigneurs qui portent des sabots, et boivent leur +piquette sans se faire prier. Ils ne font plus ombrage à personne; et +si le présent n'est pas brillant pour eux, du moins n'ont-ils rien à +craindre de l'avenir. + +Il faut reconnaître que parmi ces gens-là on rencontre parfois des +caractères solidement trempés et vraiment faits pour traverser les temps +d'orages. Plus d'un qui se serait débattu en vain contre sa nature +épaisse, s'il eût succédé paisiblement à ses ancêtres, s'est fort bien +trouvé de venir au monde avec la force physique et l'insouciance d'un +rustre. Tel était le marquis de Morand. Il sortait d'une riche et +puissante lignée, et pourtant s'estimait heureux et fier de posséder un +petit vieux castel et un domaine d'environ deux cent mille francs. + +Sans se creuser la cervelle pour savoir si ses aïeux avaient eu une plus +belle vie dans leurs grands fiefs, il tirait tout le parti possible +de son petit héritage; il y vivait comme un véritable laird écossais, +partageant son année entre les plaisirs de la chasse et les soins de +son exploitation; car, selon l'usage des purs campagnards, il ne s'en +remettait à personne des soucis de la propriété. Il était à lui-même son +majordome, son fermier et son métayer; même on le voyait quelquefois, au +temps de la moisson ou de la fenaison, impatient de serrer ses denrées +menacées par une pluie d'orage, poser sa veste sur un râteau planté en +terre, donner de l'aisance aux courroies élastiques qui soutenaient son +haut-de-chausses sur son ventre de Falstaff, et, s'armant d'une fourche, +passer la gerbe aux ouvriers. Ceux-ci, quoique essoufflés et ruisselants +de sueur, se montraient alors empressés, facétieux et pleins de bon +vouloir; car ils savaient que le digne seigneur de Morand, en s'essuyant +le front au retour, leur versait le coup d'_embauchage_ pour la semaine +suivante, et ferait en vin de sa cave plus de dépense que l'eau de pluie +n'eût causé de dégâts sur sa récolte. + +Malgré ces petites inconséquences, le hobereau faisait bon usage de sa +vigueur et de son activité. Il mettait de côté chaque année un tiers +de son revenu, et, de cinq ans en cinq ans, on le voyait arrondir son +domaine de quelque bonne terre labourable ou de quelque beau carrefour +de hêtre et de chêne noir. Du reste, sa maison était honorable sinon +élégante, sa cuisine confortable sinon exquise, son vin généreux, ses +bidets pleins de vigueur, ses chiens bien ouverts et bien évidés au +flanc, ses amis nombreux et bons buveurs, ses servantes hautes en +couleur et quelque peu barbues. Dans son jardin fleurissaient les plus +beaux espaliers du pays; dans ses prés paissaient les plus belles +vaches; enfin, quoique les limites du château et de la ferme ne fussent +ni bien tracées ni bien gardées, quoique les poules et les abeilles +fussent un peu trop accoutumées au salon, que la saine odeur des étables +pénétrât fortement dans la salle à manger, il n'est pas moins certain +que la vie pouvait être douce, active, facile et sage derrière les vieux +murs du château de Morand. + +Mais André de Morand, le fils unique du marquis, n'en jugeait pas ainsi; +il faisait de vains efforts pour se renfermer dans la sphère de cette +existence, qui convenait si bien aux goûts et aux facultés de ceux qui +l'entouraient. Seul et chagrin parmi tous ces gens occupés d'affaires +lucratives et de commodes plaisirs, il s'adressait des questions +dangereuses: «A quoi bon ces fatigues, et que sont ces jouissances? +Travailler pour arriver à ce but, est-ce la peine? Quel est le plus +rude, de se condamner à ces amusements ou de se laisser tuer par +l'ennui?» Toutes ses idées tournaient dans ce cercle sans issue, tous +ses désirs se brisaient à des obstacles grossiers, insurmontables. Il +éprouvait le besoin de posséder ou de sentir tout ce qui était ignoré de +ses proches; mais ceux dont il dépendait ne s'en souciaient point, et +résistaient à sa fantaisie sans se donner la peine de le contredire. + +Lorsque son père s'était décidé à lui donner un précepteur, ç'avait été +par des raisons d'amour-propre, et nullement en vue des avantages de +l'éducation. Soit disposition invétérée, soit l'effet du désaccord +établi par cette éducation entre lui et les hommes qui l'entouraient, le +caractère d'André était devenu de plus en plus insolite et singulier aux +yeux de sa famille. Son enfance avait été maladive et taciturne. Dans +son âge de puberté, il se montra mélancolique, inquiet, bizarre. Il +sentit de grandes ambitions fermenter en lui, monter par bouffées, et +tomber tout à coup sous le poids du découragement. Les livres dont on le +nourrissait pour l'apaiser ne lui suffisaient pas ou l'absorbaient trop. +Il eût voulu voyager, changer d'atmosphère et d'habitudes, essayer +toutes les choses inconnues, jeter en dehors l'activité qu'il croyait +sentir en lui, contenter enfin cette avidité vague et fébrile qui +exagérait l'avenir à ses yeux. + +Mais son père s'y opposa. Ce joyeux et loyal butor avait sur son fils un +avantage immense, celui de vouloir. Si le savoir eût développé et dirigé +cette faculté chez le marquis de Morand, il fût devenu peut-être un +caractère éminent; mais, né dans les jours de l'anarchie, abandonné ou +caché parmi des paysans, il avait été élevé par eux et comme eux. +La bonne et saine logique dont il était doué lui avait appris à se +contenter de sa destinée et à s'y renfermer; la force de sa volonté, la +persistance de son énergie, l'avaient conduit à en tirer le meilleur +parti possible. Son courage roide et brutal forçait à l'estime sociale +ceux qui, du reste, lui prodiguaient le mépris intellectuel. Son +entêtement ferme, et quelquefois revêtu d'une certaine dignité +patriarcale, avait rendu les volontés souples autour de lui; et si la +lumière de l'esprit, qui jaillit de la discussion, demeurait étouffée +par la pratique de ce despotisme paternel, du moins l'ordre et la bonne +harmonie domestique y trouvaient des garanties de durée. + +André tenait peut-être de sa mère, qui était morte jeune et chétive, une +insurmontable langueur de caractère, une inertie triste et molle, un +grand effroi de ces récriminations et de ces leçons dures dont les +hommes peu cultivés sont prodigues envers leurs enfants. Il possédait +une sensibilité naïve, une tendresse de coeur qui le rendaient craintif +et repentant devant les reproches même injustes. Il avait toute l'ardeur +de la force pour souhaiter et pour essayer la rébellion, mais il était +inhabile à la résistance. Sa bonté naturelle l'empêchait d'aller en +avant. Il s'arrêtait pour demander à sa conscience timorée s'il avait +le droit d'agir ainsi, et, durant ce combat, les volontés extérieures +brisaient la sienne. En un mot, le plus grand charme de son naturel +était son plus grand défaut; la chaîne d'airain de sa volonté devait +toujours se briser à cause d'un anneau d'or qui s'y trouvait. + +Rien au monde ne pouvait contrarier et même offenser le marquis de +Morand comme les inclinations studieuses de son fils. Égoïste et +resserré dans sa logique naturelle, il s'était dit que les vieux sont +faits pour gouverner les jeunes, et que rien ne nuit plus à la sûreté +des gouvernements que l'esprit d'examen. S'il avait accordé un +instituteur à son fils, ce n'était pas pour le satisfaire, mais pour +le placer au niveau de ses contemporains. Il avait bien compris que +d'autres auraient sur lui l'avantage d'une certaine morgue scolastique +s'il le laissait dans l'ignorance, et il avait pris ce grand parti pour +prouver qu'il était un aussi riche et magnifique personnage que tel ou +tel de ses voisins. M. Forez fut donc le seul objet de luxe qu'il admit +dans la maison, à la condition toutefois, bien signifiée au survenant, +d'aider de tout son pouvoir à l'autocratie paternelle; et le précepteur +intimidé tint rigoureusement sa promesse. + +Il trouva cette tâche facile à remplir avec un tempérament doux et +maniable comme celui du jeune André; et le marquis, n'ayant pas +rencontré de résistance dans tout le cours de cette délégation de +pouvoir, ne fut pas trop choqué des progrès de son fils. Mais lorsque +M. Forez se fut retiré, le jeune homme devint un peu plus difficile à +contenir, et le marquis, épouvanté, se mit à chercher sérieusement le +moyen de l'enchaîner à son pays natal. Il savait bien que toute sa +puissance serait inutile le jour où André quitterait le toit paternel; +car l'esprit de révolte était en lui, et s'il était encore retenu, +grâce à sa timidité naturelle, par un froncement de sourcil et par une +inflexion dure dans la voix de son père, il était évident que les motifs +d'indépendance ne manqueraient pas du moment où il n'y aurait plus +d'explications orageuses à affronter. + +Ce n'est pas que le marquis craignît de le voir tomber dans les +désordres de son âge. Il savait que son tempérament ne l'y portait +pas; et même il eût désiré, en bon vivant et en homme éclairé qu'il se +piquait d'être, trouver un peu moins de rigidité dans les principes de +cette jeune conscience. Il rougissait de dépit quand on lui disait que +son fils avait l'air d'une demoiselle. Nous ne voudrions pas affirmer +qu'il n'y eût pas aussi au fond de son coeur, malgré la bonne opinion +qu'il avait de lui-même, un certain sentiment de son infériorité qui +bouleversait toutes ses idées sur la prééminence paternelle. + +Il ne craignait pas non plus que, par goût pour les raffinements de la +civilisation, son fils ne l'entraînât à de grandes dépenses au dehors. +Ce goût ne pouvait être éclos dans la tête inexpérimentée d'André; +et d'ailleurs le marquis avait pour point d'honneur d'aller, en fait +d'argent, au-devant de toutes les fantaisies de ce fils opprimé et +chéri. C'est ce qui faisait dire à toute la province qu'il n'était pas +au monde de jeune homme plus heureux et mieux traité que l'héritier +des Morand; mais qu'il _jouissait_ d'une mauvaise santé et qu'il était +_doué_ d'un caractère morose. S'il vivait, disait-on, il ne vaudrait +jamais son père. + +M. de Morand craignait qu'entraîné par les séductions d'un monde plus +brillant, son fils ne secouât entièrement le joug, et que non-seulement +il ne revînt plus partager sa vie, mais qu'il s'avisât encore de vendre +sa maison héréditaire et d'aliéner ses rentes seigneuriales. Quoique le +marquis se fût quelque peu entaché de libéralisme dans la société des +chasseurs et des buveurs roturiers qu'il appelait à sa table, il tenait +secrètement à ses titres, à sa gentilhommerie, et n'affectait le dédain +de ces vanités que dans l'espérance de leur donner plus de lustre +aux yeux des petits. Lorsqu'il rentrait le soir après la chasse, il +entendait, avec un certain orgueil, l'amble serré de sa petite jument +retentir sous la herse délabrée de son château; lorsque du sommet d'une +colline boisée il comptait sur ses doigts, d'un air recueilli, la valeur +de chacun des arbres d'élite marqués pour la cognée, il jetait un regard +d'amour sur ses tourelles à demi cachées dans la cime des bois, et son +front s'éclaircissait comme au retour d'une douce pensée. + + + +II. + +Au profond ennui qui rongeait André, l'attente d'une femme selon son +coeur venait, depuis quelque temps, mêler des souffrances et des +douceurs plus étranges. Il est à croire que rien d'impur n'aurait pu +germer dans cette âme neuve, rien de laid se poser dans cette jeune +imagination, et que sa péri enfin était belle comme le jour. Autrement +se serait-il pris à pleurer si souvent en songeant à elle? l'aurait-il +appelée avec tant d'instances et de doux reproches, l'ingrate qui ne +voulait pas descendre du ciel dans ses bras? serait-il resté si tard le +soir à l'attendre dans les prés humides de rosée? se serait-il éveillé +si matin pour voir lever le soleil, comme si un de ses rayons allait +féconder les vapeurs de la terre et en faire sortir un ange d'amour +réservé à ses embrassements? + +On le voyait partir pour la chasse, mais revenir sans gibier. Son fusil +lui servait de prétexte et de contenance; grâce à ce talisman, le jeune +poëte traversait la campagne et bravait les rencontres, sans danger +d'être pris pour un fou; il cachait son sentiment le plus cher avec un +volume de roman dans la poche de sa blouse; puis, s'asseyant en silence +dans les taillis, gardiens du mystère, il s'entretenait de longues +heures avec Jean-Jacques ou Grandisson, tandis que les lièvres +trottaient amicalement autour de lui et que les grives babillaient +au-dessus de sa tête, comme de bonnes voisines qui se font part de leurs +affaires. + +A mesure que les vagues inquiétudes de la jeunesse se dirigeaient vers +un but appréciable à l'esprit sinon à la vue du solitaire André, sa +tristesse augmentait; mais l'espérance se développait avec le désir; et +le jeune homme, jusque-là morose et nonchalant, commençait à sentir la +plénitude de la vie. Son père tirait bon augure de l'activité des jambes +du chasseur, mais il ne prévoyait pas que cette humeur vagabonde aurait +pu changer André en hirondelle si la voix d'une femme l'eût appelé d'un +bout de la terre à l'autre. + +André était donc devenu un marcheur intrépide, sinon un heureux +chasseur. Il ne trouvait pas de solitude assez reculée, pas de lande +assez déserte, pas de colline assez perdue dans les verts horizons, +pour fuir le bruit des métairies et le mouvement des cultivateurs. Afin +d'être moins troublé dans ses lectures, il faisait chaque jour plusieurs +lieues à travers champs, et la nuit le surprenait souvent avant qu'il +eût songé à reprendre le chemin du logis. + +Il y avait à trois lieues du château de Morand une gorge inhabitée où +la rivière coulait silencieusement entre deux marges de la plus riche +verdure. Ce lieu, quoique assez voisin de la petite ville de L..., +n'était guère fréquenté que par les bergeronnettes et les merles +d'eau; les terres avoisinantes étaient sévèrement gardées contre +les braconniers et les pêcheurs; André seul, en qualité de chasseur +inoffensif, ne donnait aucun ombrage au garde et pouvait s'enfoncer à +loisir dans cette solitude Charmante. + +[Illustration: Son fusil lui servait de prétexte et de contenance.] + +C'est là qu'il avait fait ses plus chères lectures et ses plus doux +rêves. Il y avait évoqué les ombres de ses héroïnes de roman. Les +chastes créations de Walter Scott, Alice, Rebecca, Diana, Catherine, +étaient venues souvent chanter dans les roseaux des choeurs délicieux +qu'interrompait parfois le gémissement douloureux et colère de la petite +Fenella. Du sein des nuages, les soupirs éloignés des vierges hébraïques +de Byron répondaient à ces belles voix de la terre, tandis que la grande +et pâle Clarisse, assise sur la mousse, s'entretenait gravement à +l'écart avec Julie, et que Virginie enfant jouait avec les brins d'herbe +du rivage. Quelquefois un choeur de bacchantes traversait l'air et +emportait ironiquement les douces mélodies. André, pâle et tremblant, +les voyait passer, fantasques, méchantes et belles, écrasant sans pitié +les fleurs du rivage sous leurs pieds nus, effarouchant les tranquilles +oiseaux endormis dans les saules, et trempant leurs couronnes de pampres +dans les eaux pour les secouer moqueusement à la figure du jeune rêveur. +André s'éveillait de sa vision triste et découragé. Il se reprochait de +les avoir trouvées belles et d'avoir eu envie un instant de suivre +leur trace, semée de fleurs et de débris. Il évoquait alors ses divins +fantômes, ses types chéris de sentiment et de pureté. Il les voyait +redescendre vers lui dans leurs longues robes blanches et lui montrer au +fond de l'onde une image fugitive qu'il s'efforçait en vain d'attirer et +de saisir. + +Cette ombre mystérieuse et vague qu'il voyait flotter partout, c'était +son amante inconnue, c'était son bonheur futur; mais toutes les réalités +différaient tellement de sa beauté idéale, qu'il désespérait souvent de +la rencontrer sur la terre, et se mettait à pleurer en murmurant, dans +son angoisse, des paroles incohérentes. Son père le crut fou bien des +fois, et faillit envoyer chercher le médecin pour l'avoir entendu crier +au milieu de la nuit:--Où es-tu? es-tu née seulement? ne suis-je pas +venu trop tôt ou trop tard pour te rencontrer sur la terre? Et vingt +autres folies que le bonhomme traita de billevesées des qu'il se fut +bien assuré que son fils n'avait pas attrapé de coup de soleil dans la +journée. + +Un soir que le jeune homme s'était attardé dans les Prés-Girault, +c'était le nom de sa chère retraite, il lui sembla voir passer à quelque +distance une forme réelle; autant qu'il put la distinguer, c'était une +taille déliée avec une robe blanche. Elle semblait voltiger sur la +pointe des joncs, tant elle courait légèrement! Cette vision ne dura +qu'un instant et disparut derrière un massif de trembles. André s'était +arrêté stupéfait, et son coeur battait si fort qu'il lui eût été +impossible de faire un pas pour la suivre. Quand il en eut retrouvé la +force, il s'aperçut que la rivière, qui coulait à fleur de terre et +formait cent détours dans la prairie, le séparait du massif. Il lui +fallut faire beaucoup de chemin pour rencontrer un de ces petits ponts +que les gardeurs de troupeaux construisent eux-mêmes avec des branches +entrelacées et de la terre; enfin il atteignit le massif et n'y trouva +personne. L'ombre était devenue si épaisse qu'il était impossible de +voir à dix pas devant soi. Il revint, tout pensif et tout ému, s'asseoir +devant le souper de son père; mais il dormit moins encore que de +coutume, et retourna aux Prés-Girault le lendemain. Rien n'en troublait +la solitude, et il craignit d'être devenu assez fou pour qu'une de ses +fictions ordinaires lui fût apparue comme une chose réelle. + +[Illustration: La maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée +que les autres....] + +Le jour suivant, à force d'explorer les bords de la rivière, il trouva +un petit gant de fil blanc très fin, tricoté à l'aiguille avec des +points à jour très artistement travaillés, et qui semblait avoir servi à +arracher des herbes, car il était taché de vert. + +André le prit, le baisa mille fois comme un fou, l'emporta sur son coeur +et en devint amoureux, sans songer que le prince _Charmant_, épris d'une +pantoufle, n'était pas un rêveur beaucoup plus ridicule que lui. + +Huit jours s'étaient passés sans qu'il trouvât aucune autre trace de +cette apparition. Un matin il arriva lentement, comme un homme qui +n'espère plus, et, s'appuyant contre un arbre, il se mit à lire un +sonnet de Pétrarque. + +Tout à coup une petite voix fraîche sortit des roseaux et chanta deux +vers d'une vieille romance: + + Puis, tout après, je vis dame d'amour + Qui marchait doux et venait sur la rive. + +André tressaillit, et, se penchant, il vit à vingt pas de lui une jeune +fille habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et +un mince chapeau de paille. Elle était debout et semblait absorbée dans +la contemplation d'un bouquet de fleurs des champs qu'elle avait à la +main. André eut l'idée de s'élancer vers elle pour la mieux voir; mais +elle vint de son côté, et il se sentit tellement intimidé qu'il se cacha +dans les buissons. Elle arriva tout auprès de lui sans s'apercevoir +de sa présence, et se mit à chercher d'autres fleurs. Elle erra +ainsi pendant près d'un quart d'heure, tantôt s'éloignant, tantôt +se rapprochant, explorant tous les brins d'herbe de la prairie et +s'emparant des moindres fleurettes. Chaque fois qu'elle en avait rempli +sa main, elle descendait sur une petite plage que baignait la rivière, +et plantait son bouquet dans le sable humide pour l'empêcher de se +faner. Quand elle en eut fait une botte assez grosse, elle la noua avec +des joncs, plongea les tiges à plusieurs reprises dans le courant +de l'eau pour en ôter le sable, les enveloppa de larges feuilles de +_nymphoea_ pour en conserver la fraîcheur, et, après avoir rattaché son +petit chapeau, elle se mit à courir, emportant ses fleurs, comme une +biche poursuivie. André n'osa pas la suivre; il craignit d'avoir été +aperçu et de l'avoir mise en fuite. Il espéra qu'elle reviendrait, mais +elle ne revint plus. Il retourna inutilement aux Prés-Girault pendant +toute la belle saison. L'hiver vint, et, à chaque fleur que le froid +moissonna, André perdit l'espérance de voir revenir sa belle chercheuse +de bleuets. + +Mais cette matinée romanesque avait suffi pour le rendre amoureux. Il en +devint maigre à faire trembler, et son père, qui jusque-là avait craint +de lui voir chercher ses distractions dans les villes environnantes, fut +assez inquiet de sa mélancolie pour l'engager à courir un peu les bals +et les divertissements de la province. + +André éprouvait désormais une grande répugnance pour tout ce qui ne +se renfermait pas dans le cercle de ses rêveries et de ses promenades +solitaires; néanmoins il chercha son inconnue dans les fêtes et dans les +réunions d'alentour. Ce fut en vain: toutes les femmes qu'il vit lui +semblèrent si inférieures à son inconnue, que, sans le gant qu'il avait +trouvé, il aurait pris toute cette aventure pour un rêve. + +Ce fut sans doute un malheur pour lui de se retrancher dans sa fantaisie +comme dans un fort inexpugnable, et de fermer les yeux et les oreilles +à toutes les séductions de l'oubli. Il aurait pu trouver une femme plus +belle que son idéale, mais elle l'avait fasciné. C'était la première, et +par conséquent la seule dans son imagination. Il s'obstina à croire que +sa destinée était d'aimer celle-là, que Dieu la lui avait montrée pour +qu'il en gardât l'empreinte dans son âme et lui restât fidèle jusqu'au +jour où elle lui serait rendue. C'est ainsi que nous nous faisons +nous-mêmes les ministres de la fatalité. + +Ce fut surtout vers la petite ville de L..... qu'il dirigea ses +recherches. Mais en vain il vit pendant plusieurs dimanches, l'élite de +_la société_ se rassembler dans un salon de bourgeoises précieuses et +beaux-esprits, il n'y trouva pas celle qu'il cherchait. Ce qui rendait +cette découverte bien plus difficile, c'est que, par suite d'un +sentiment appréciable seulement pour ceux qui ont nourri leurs premières +amours de rêveries romanesques, André ne put jamais se décider à parler +à qui que ce fût de la rencontre qu'il avait faite et de l'impression +qu'il en avait gardée. Il aurait cru trahir une révélation divine, s'il +eût confié son bonheur et son angoisse à des oreilles profanes. Or, il +est bien certain qu'il n'avait aucun ami qui lui ressemblât, et que +tous ses jeunes compatriotes se fussent moqués de sa passion, sans en +excepter Joseph Marteau, celui qu'il estimait le plus. + +Joseph Marteau était fils d'un brave notaire de village. Dans son +enfance il avait été le camarade d'André, autant qu'on pouvait être le +camarade de cet enfant débile et taciturne. Joseph était précisément +tout l'opposé: grand, robuste, jovial, insouciant, il ne sympathisait +avec lui que par une certaine élévation de caractère et une grande +loyauté naturelle. Ces bons côtés étaient d'autant plus sensibles que +l'éducation n'avait guère rien fait pour les développer. Le manque +d'instruction solide perçait dans la rudesse de ses goûts. Étranger à +toutes les délicatesses d'idées qui caractérisaient le jeune marquis, il +y suppléait par une conversation enjouée. Sa bonne et franche gaieté lui +inspirait de l'esprit, ou au moins lui en tenait lieu, et il était la +seule personne au monde qui pût faire rire le mélancolique André. + +Depuis deux ou trois ans il était établi dans la ville de L.... avec +sa famille, et fréquentait peu le château de Morand; mais le marquis, +effrayé de la langueur de son fils, alla le trouver, et le pria de venir +de temps en temps le distraire par son amitié et sa bonne humeur. Joseph +aimait André comme un écolier vigoureux aime l'enfant souffreteux et +craintif qu'il protège contre ses camarades. Il ne comprenait rien à ses +ennuis; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas les froisser par +des railleries trop dures. Il le regardait comme un enfant gâté, ne +discutait pas avec lui, ne cherchait pas à le consoler, parce qu'il ne +le croyait pas réellement à plaindre, et ne s'occupait qu'à l'amuser, +tout en s'amusant pour son propre compte. Sans doute André ne pouvait +pas avoir d'ami plus utile. Il le retrouva donc avec plaisir, et, confié +par son père à ce gouverneur de nouvelle espèce, il se laissa conduire +partout où le caprice de Joseph voulut le promener. + +Celui-ci commença par décréter que, vivant seul, André ne pouvait être +amoureux. André garda le silence. Joseph reprit en décidant qu'il +fallait qu'André devînt amoureux. André sourit d'un air mélancolique. +Joseph conclut en affirmant que parmi les demoiselles de la ville il +n'y en avait pas une qui eût le sens commun; que ces précieuses étaient +propres à donner le spleen plutôt qu'à l'ôter; qu'il n'y avait au monde +qu'une espèce de femmes aimables, à savoir, les grisettes, et qu'il +fallait que son ami apprit à les connaître et à les apprécier, ce à quoi +André se résigna machinalement. + + + +III. + +Les romanciers allemands parlent d'une petite ville de leur patrie où +la beauté semble s'être exclusivement logée dans la classe des jeunes +ouvrières. Quiconque a passé vingt-quatre heures dans la petite ville de +L...., en France, peut attester la rare gentillesse et la coquetterie +sans pareille de ses grisettes. Jamais nid de fauvettes babillardes ne +mit au jour de plus riches couvées d'oisillons espiègles et jaseurs; +jamais souffle du printemps ne joua dans les prés avec plus de +fleurettes brillantes et légères. La ville de L.... s'enorgueillit à bon +droit de l'éclat de ses filles, et de plus de vingt lieues à la ronde +les galants de tous les étages viennent risquer leur esprit et leurs +prétentions dans ces bals d'artisans où, chaque dimanche, plus de deux +cents petites commères étalent sous les quinquets leurs robes blanches, +leurs tabliers de soie noire et leur visage couleur de rose. + +Comment la toilette des dames de la ville suffit à faire travailler et +vivre toutes ces fillettes, c'est ce qu'on ne saurait guère expliquer +sans avouer que ces dames aiment beaucoup la toilette, et qu'elles ont +bien raison. + +Quoi qu'il en soit, les méchants et les méchantes vont s'étonnant du +grand nombre d'_artisanes_ (c'est un mot du pays que je demande la +permission d'employer) qui réussissent à vivre dans une aussi petite +ville; mais les gens de bien ne s'en étonnent pas: ils comprennent +que cette ville privilégiée est pour la grisette un théâtre de gloire +qu'elle doit préférer à tout autre séjour; ils savent en outre que la +jeunesse et la santé s'alimentent sobrement et peuvent briller sous les +plus modestes atours. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part peut-être en France la +beauté n'a plus de droits et de franchises que dans ce petit royaume, +et que nulle part ses privilèges ne dégénèrent moins en abus. +L'indépendance et la sincérité dominent comme une loi générale dans les +divers caractères de ces jeunes filles. Fières de leur beauté, elles +exercent une puissance réelle dans leur Yvetot, et cette espèce de ligue +contre l'influence féminine des autres classes établit entre elles un +esprit de corps assez estimable et fertile en bons procédés. + +Par exemple, si le secret de leurs fautes n'est pas toujours assez bien +gardé pour ne pas faire le tour de la ville en une heure, du moins y +a-t-il une barrière que ce secret ne franchit pas aisément. Là où cesse +l'apostolat de l'artisanerie cesse le droit d'avoir part au petit +plaisir du scandale. Ainsi l'aventure d'une grisette peut égayer ou +attendrir longtemps la foule de ses pareilles avant d'être livrée au +dédaigneux sourire des bas-bleus de l'endroit ou aux graveleux quolibets +des villageoises d'alentour. + +Ces aventures ne sont pas rares dans une ville où une seule classe de +femmes mérite assez d'hommages pour accaparer ceux de toutes les classes +d'hommes: aussi voit-on rarement une belle artisane être farouche au +point de manquer de cavalier servant. Tant de sévérité serait presque +ridicule dans un pays où la galanterie n'a pas encore mis à la porte +toute naïveté de sentiment, et où l'on voit plus d'une amourette +s'élever jusqu'à la passion. Ainsi une jeune fille y peut, sans se +compromettre, agréer les soins d'un homme libre et ne pas désespérer de +l'amener au mariage; si elle manque son but, ce qui arrive souvent, elle +peut espérer de mieux réussir avec un second adorateur, et même avec +un troisième, si sa beauté ne s'est pas trop flétrie dans l'attente +illimitée du noeud conjugal. + +A part donc les vertus austères qui se rencontrent là comme partout en +petit nombre, les jeunes ouvrières de L... sont généralement pourvues +chacune d'un favori choisi entre dix, et fort envié de ses concurrents. +On peut comparer cette espèce de mariage expectatif au sigisbéisme +italien. Tout s'y passe loyalement, et le public n'a pas le droit +de gloser tant qu'un des deux amants ne s'est pas rendu coupable +d'infidélité ou entaché de ridicule. + +Il faut dire à la louange de ces grisettes qu'aucune ne fait fortune par +l'intrigue, et qu'elles semblent ignorer l'ignoble trafic que les femmes +font ailleurs de leur beauté; leur orgueil équivaut à une vertu; jamais +la cupidité ne les jette dans les bras des vieillards; elles aiment trop +l'indépendance pour souffrir aucun partage, pour s'astreindre à aucune +précaution. Aussi les hommes mariés ne réussissent jamais auprès +d'elles. Il y a quelque chose de vraiment magnifique dans l'exercice +insolent de leur despotisme féminin. Elles sont aimantes et colères, +romanesques on ne peut plus, coquettes et dédaigneuses, avides de +louanges, folles de plaisir, bavardes, gourmandes, impertinentes; mais +désintéressées, généreuses et franches. Leur extérieur répond assez à ce +caractère: elles sont généralement grandes, robustes et alertes; elles +ont de grandes bouches qui rient à tout propos pour montrer des dents +superbes; elles sont vermeilles et blanches, avec des cheveux bruns ou +noirs. Leurs pieds sont très-provinciaux et leurs mains rarement belles; +leur voix est un peu virile, et l'accent du pays n'est pas mélodieux. +Mais leurs yeux ont une beauté particulière et une expression de +hardiesse et de bonté qui ne trompe pas. + +Tel était le monde où Joseph Marteau essaya de lancer le timide André, +en lui déclarant que le bonheur suprême était là et non ailleurs, et +qu'il ne pouvait pas manquer de sortir enivré du premier bal où il +mettrait les pieds. André se laissa donc conduire et se conduisit +lui-même assez bien durant toute la soirée. Il dansa très-assidûment, ne +fit manquer aucune figure, dépensa au moins cinq francs en oranges et en +pralines _offertes aux dames_; même il se montra homme de talent et de +_bonne société_ (comme disent les gens de mauvaise compagnie) en prenant +la place du premier violon, qui était ivre, et en jouant très-proprement +un quadrille de contredanse tirées de la _Muette de Portici_. + +Malgré ces excellentes actions, André ne prit pas beaucoup dans la +société artisane. On le trouva _fier_, c'est-à-dire silencieux et froid; +lui-même ne s'amusa guère et ne fut pas aussi enchanté qu'on le lui +avait prédit. La beauté de ces grisettes n'était nullement celle qui +plaisait à son imagination. Il était difficile, mais ce n'était pas sa +faute; il avait dans la tête l'ineffaçable souvenir d'un teint pâle, de +deux grands yeux mélancoliques, d'une voix douce, et voulait à toute +force trouver de la poésie, sinon dans le langage, du moins dans le +silence d'une femme. Tout ce petit caquetage d'enfants gâtés lui déplut. +D'ailleurs il n'était pas aisé d'en approcher; la moins belle était +surveillée par plus d'un aspirant jaloux, et André ne se sentait pas la +moindre vocation pour le rôle de Lovelace campagnard. Trop modeste pour +espérer de supplanter qui que ce fût, il était trop nonchalant pour +engager la lutte avec un concurrent. Il se retira donc de bonne heure, +laissant Joseph dans une grande exaltation entre une belle ravaudeuse +aux yeux noirs et un énorme bol de vin chaud. + +--Comment, dit-il à André le lendemain, tu es parti avant la fin! Tu n'y +entends rien, mon cher; tu ne sais pas que c'est le meilleur moment. On +se place adroitement à la sortie, on jette son dévolu sur une fille mal +gardée, on lui offre le bras, elle accepte. Vous la reconduisez jusque +chez elle, vous avez pour elle mille petits soins durant le trajet: vous +lui offrez, votre manteau, elle en accepte la moitié; vous la soulevez +dans vos bras pour traverser le ruisseau. Si un chien passe auprès +d'elle dans l'obscurité, elle se presse contre vous d'un petit air +effrayé, sous prétexte qu'elle a grand'peur des chiens enragés; vous la +rassurez, et vous brandissez votre canne en élevant la voix de manière +à réveiller toute la rue. Si le chien a l'air de n'être pas belliqueux, +vous pouvez même aller jusqu'à l'assommer d'un grand coup de pied en +passant; cela fait bien et donne l'air crâne. Surtout évitez de jurer; +la grisette hait tout ce qui sent le paysan. Ne gardez pas votre pipe à +la bouche en lui donnant le bras; elle est exigeante et veut du respect. +Glissez-lui un compliment agréable de temps en temps, en procédant +toujours par comparaison; par exemple, dites: Mademoiselle une telle est +bien jolie, c'est dommage qu'elle soit si pâle; ce n'est pas une rose du +mois de mai comme vous. Si votre belle est pâle, parlez d'une personne +un peu trop enluminée, et dites que les grosses couleurs donnent l'air +d'une servante. Mais surtout choisissez dans la première société les +beautés que vous voulez dénigrer; votre compliment sera deux fois mieux +accueilli. Enfin, au moment de quitter votre infante, prenez un air +respectueux, et demandez-lui la permission de l'embrasser. Dès qu'elle +aura consenti, redoublez de civilité et embrassez-la le chapeau à la +main; aussitôt après saluez jusqu'à terre. Gardez-vous bien de baiser la +main, on se moquerait de vous. Replacez-lui son châle sur les épaules; +louez sa taille, mais n'y touchez pas. Faites ce métier-là cinq ou six +jours de suite; après quoi vous pouvez tout espérer. + +--Et cela suffit pour être préféré à un amant en titre? + +--Bah! quand on n'a peur de rien, quand on ne doute de rien, on arrive à +tout. D'ailleurs je ne te dis pas d'aller te mettre en concurrence avec +un de ces gros corroyeurs qui sont accoutumés à charger des boeufs sur +leurs épaules, ni avec un de ces fils de fermier qui ont toujours à la +main un bâton de cormier ou un brin de houx de la taille d'un mât de +vaisseau. Non, il y a assez de freluquets auxquels on peut s'attaquer, +de petits clercs d'avoué qui ont la voix flûtée et le menton lisse comme +la main, ou bien des flandrins de la haute bourgeoisie qui n'ont pas +envie de déchirer leurs habits de drap fin. Ceux-là, vois-tu, on leur +souffle leur dulcinée en quinze jours quand on sait s'y prendre. La +grisette aime assez ces marjolets qui font des phrases et qui portent +des jabots; mais elle aime par-dessus tout un brave tapageur qui ne sait +pas nouer sa cravate, qui a le chapeau sur l'oreille, et qui pour elle +ne craint pas de se faire enfoncer un oeil ou casser une dent. + +André secoua la tête. + +--Je ne ferais pas fortune ici, dit-il, et je ne chercherai pas. + +--Comme tu voudras, reprit Joseph; mais viens toujours dîner avec nous +aujourd'hui, tu nous l'as promis. + +André se rendit donc à cinq heures chez les parents de son ami Marteau. + +--Parbleu! dit Joseph, si tu fuis les grisettes, les grisettes te +poursuivent. Ma mère fait faire le trousseau de ma soeur qui se marie, +et nous avons quatre ouvrières dans la maison. Quatre! et des plus +jolies, ma foi! Moi, je ne fais que dévider le fil et de ramasser les +ciseaux de ces Omphales. Je tourne à l'entour en sournois, comme le +renard autour d'un perchoir à poules, jusqu'à ce que la moins prudente +se laisse prendre par le vertige et tombe au pouvoir du larron. Le soir, +quand elles ont fini leur tâche, je les fais danser dans la cour au son +de la flûte, sur six pieds carrés de sable, à l'ombre de deux acacias. +C'est une scène champêtre digne d'arracher de tes yeux des larmes +bucoliques. Ah! tu me verras ce soir transformé en Tityre, assis sur le +bord du puits; et je veux te faire voltiger toi-même au milieu de mes +nymphes. Ah çà! tu sais l'usage du pays? Les ouvrières en journée +mangent à la même table que nous. Ne va pas faire le dédaigneux; songe +que cela se fait dans tout le département, dans les grands châteaux tout +comme chez les bourgeois. + +--Oui, oui, je le sais, répondit André; c'est un usage du vieux temps +que les artisans ne cherchent pas à détruire. + +--Moi, j'aime beaucoup cet usage-là, parce que les filles sont jolies. +Si jamais je me marie, et si ma femme (comme font beaucoup de jalouses) +n'admet au logis que des ouvrières de quatre-vingts ans, je saurai fort +bien les envoyer manger à l'office, ou bien je leur ferai servir des +nougats de pierre à fusil qui les dégoûteront de mon ordinaire. Mais ici +c'est différent: les bouches sont fraîches et les dents blanches. Que la +beauté soit la reine du monde, rien de mieux. + + + +IV. + +L'intérieur de la famille Marteau était patriarcal. La grand'mère, +matrone pleine de vertus et d'obésité, était assise près de la cheminée +et tricotait un bas gris. C'était une excellente femme, un peu sourde, +mais encore gaie, qui de temps en temps plaçait son mot dans la +conversation, tout en ricanant sous les lunettes sans branches qui lui +pinçaient le nez. La mère était une ménagère sèche et discrète, active, +silencieuse, absolue, sujette à la migraine, et partant chagrine. +Elle était debout devant une grande table couverte d'un tapis vert et +taillait elle-même la besogne aux ouvrières: mais, malgré son caractère +absolu, la dame ne leur parlait qu'avec une extrême politesse, et +souffrait, non sans une secrète mortification, que tous ses coups de +ciseaux fussent soumis à de longues discussions de leur part. + +Auprès de la fenêtre ouverte, les quatre ouvrières et les trois filles +de la maison, pressées comme une compagnie de perdrix, travaillaient +au trousseau; la fiancée elle-même brodait le coin d'un mouchoir. La +maîtresse ouvrière, placée sur une chaise plus élevée que les autres, +dirigeait les travaux, et de temps en temps donnait un coup d'oeil aux +ourlets confiés aux petites filles. Les grisettes en sous-ordre ne +comptaient pas cinquante ans à elles trois; elles étaient fraîches, +rieuses et dégourdies à l'avenant. Les têtes blondes des enfants de la +maison, penchées d'un petit air boudeur sur leur ouvrage et ne prenant +aucun intérêt à la conversation, se mêlaient aux visages animés des +grisettes, à leurs bonnets blancs posés sur des bandeaux de cheveux +noirs. Ce cercle de jeunes filles formait un groupe naïf tout à fait +digne des pinceaux de l'école flamande. Mais, comme Calypso parmi +ses nymphes, Henriette, la couturière en chef, surpassait toutes ses +ouvrières en caquet et en beauté. Du haut de sa chaise à escabeau, comme +du haut d'un trône, elle les animait et les contenait tour à tour de la +voix et du regard. Il y avait bien dix ans qu'Henriette était comptée +parmi les plus belles, mais elle ne semblait pas vouloir renoncer de si +tôt à son empire. Elle proclamait avec orgueil ses vingt-cinq ans et +promenait sur les hommes le regard brillant et serein d'une gloire à +son apogée. Aucune robe d'alépine ne dessinait avec une netteté plus +orgueilleuse l'étroit corsage et les riches contours d'une taille +impériale; aucun bonnet de tulle n'étalait ses coquilles démesurées et +ses extravagantes rosettes de rubans diaphanes sur un échafaudage plus +splendide de cheveux crêpés. + +A l'arrivée des deux jeunes gens, le babil cessa tout à coup comme +le son de l'orgue lorsque le plain-chant de l'officiant écourte sans +cérémonie les dernières modulations d'une ritournelle où l'organiste +s'oublie. Mais après quelques instants de silence pendant lesquels André +salua timidement et supporta le moins gauchement qu'il put le regard +oblique de l'aréopage féminin, une voix flûtée se hasarda à placer son +mot, puis une autre, puis deux à la fois, puis toutes, et jamais volière +ne salua le soleil levant d'un plus gai ramage. Joseph se mêla à la +conversation, et voyant André mal à l'aise entre les deux matrones, il +l'attira auprès du jeune groupe. + +--Mademoiselle Henriette, dit-il d'un ton moitié familier, moitié humble +(note qu'il était important de toucher juste avec la belle couturière, +et dont Joseph avait très-bien étudié l'intonation), voulez-vous me +permettre de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. André de +Morand, gentilhomme, comme vous savez, et gentil garçon, comme vous +voyez? Il n'ose pas vous dire sa peine; mais le fait est qu'il a tourné +autour de vous cette nuit pendant une heure pour vous faire danser, et +qu'il n'a pas pu vous approcher; vous êtes inabordable au bal, et quand +on n'a pas obtenu votre promesse un mois d'avance, on peut y renoncer. + +Ce compliment plut beaucoup à mademoiselle Henriette, car une rougeur +naïve lui monta au visage. Tandis qu'elle engageait avec Joseph un +échange d'oeillades et de facétieux propos, André remarqua que la petite +Sophie, la plus jeune des quatre, parlait de lui avec sa voisine; car +elle le regardait maladroitement, à la dérobée, en chuchotant d'un petit +air moqueur. Il se sentit plus hardi avec ces fillettes de quinze ans +qu'avec la dégagée Henriette, et les somma en riant d'avouer le mal +qu'elles disaient de lui. Après avoir beaucoup rougi, beaucoup refusé, +beaucoup hésité, Sophie avoua qu'elle avait dit a Louisa: + +--Ce monsieur André m'a fait danser deux fois hier soir; cela n'empêche +pas qu'il ne soit fier _comme tout_, il ne m'a pas dit trois mots. + +--Ah! mon cher André, s'écria Joseph, ceci est une agacerie, prends-en +note. + +--Cela est bien vrai, interrompit Henriette, qui craignait que la petite +Sophie n'accaparât l'attention des jeunes gens; tout le monde l'a +remarqué: André a bien l'air d'un noble; il ne rit que du bout des dents +et ne danse que du bout des pieds; je disais en le regardant: Pourquoi +est-ce qu'il vient au bal, ce pauvre monsieur? ça ne l'amuse pas du +tout. + +André, choqué de cette hardiesse indiscrète, fut bien près de répondre: +En vérité, mademoiselle, vous avez raison, cela ne m'amusait pas du +tout; mais Joseph lui coupa la parole en disant: + +--Ah! ah! de mieux en mieux, André; mademoiselle Henriette t'a regardé; +que dis-je? elle t'a contemplé, elle s'est beaucoup occupée de toi. +Sais-tu que tu as fait sensation? Ma foi! je suis jaloux d'un pareil +début. Mais voyez-vous, mes chères petites; pardon! je voulais dire mes +belles demoiselles, vous faites à mon ami un reproche qu'il ne mérite +pas; vous l'accusez d'être fier lorsqu'il n'est que triste, et il faudra +bien que vous lui pardonniez sa tristesse quand vous saurez qu'il est +amoureux. + +--Ah!!!... s'écrièrent à la fois toutes les jeunes filles. + +--Oh! mais, amoureux! reprit Joseph avec emphase, amoureux frénétique! + +--Frénétique! dit la petite Louisa en ouvrant de grands yeux. + +--Oui! répondit Joseph, cela veut dire très-amoureux, amoureux comme +le greffier du juge de paix est amoureux de vous, mademoiselle Louisa; +comme le nouveau commis à pied des droits réunis est amoureux de vous, +mademoiselle Juliette; comme.... + +--Voulez-vous vous taire! voulez-vous vous taire! s'écrièrent-elles +toutes en carillon. + +Madame Marteau fronça le sourcil en voyant que l'ouvrage languissait, la +grand'mère sourit, et Henriette rétablit le calme d'un signe majestueux. + +--Si vous n'aviez pas fait tant de tapage, mesdemoiselles, dit-elle à ses +ouvrières, M. Joseph allait nous dire de qui M. André est amoureux. + +--Et je vais vous le dire en grande confidence, répondit Joseph; chut! +écoutez bien, vous ne le direz pas?... + +--Non, non, non, s'écrièrent-elles. + +--Eh bien! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd +l'esprit et l'appétit; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de +vous... + +--Oh! le méchant moqueur! dirent-elles en l'interrompant. + +--Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en +affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que +nous sommes trop peu de chose pour qu'il fasse attention à nous. Quand +une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et +le fils s'arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin +certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule! +ce n'est pas amusant: aussi il n'y a pas beaucoup d'artisanes qui +veuillent y aller. On n'y a aucun agrément, personne à qui parler; et +quels chemins pour y arriver! aller en croupe derrière un métayer! ce n +est pas un si beau voyage à faire, et ce n'est pas comme M. de... C'est +un noble pourtant, celui-là! eh bien! il vient chercher lui-même ses +ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture. + +--Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph: c'est toujours +vous, mademoiselle Henriette. + +--Pourquoi pas? dit-elle en se rengorgeant; avec des gens aussi comme il +faut!... + +--C'est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d'un air +moqueur, n'est pas un homme comme il faut, selon vos idées. + +--Je ne dis pas cela; ces messieurs sont fiers; ils ont raison, si cela +leur convient; chacun est maître chez soi: libre à eux de nous tourner +le dos quand nous sommes chez eux; libre à nous de rester chez nous +quand ils nous font demander. + +--Je ne savais pas que nous eussions d'aussi grands torts, dit André +en riant; cela m'explique pourquoi nous avons toujours d'aussi laides +ouvrières; mais c'est leur faute si nous ne nous corrigeons pas; essayez +de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez! + +Henriette parut goûter assez cette fadeur; mais, fidèle à son rôle de +princesse, elle s'en défendit. + +--Oh! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle; nous sommes +trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous; il vous faudrait +quelqu'un comme Geneviève pour causer avec vous; mais c'est celle-là qui +ne souffre pas les grands airs! + +--Oh! pardieu! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette +précieuse-là! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs +mal à propos. + +--Mal à propos? dit Henriette, il ne faut pas dire cela; Geneviève n'est +pas une fille du commun; vous le savez bien, et tout le monde le sait +bien aussi. + +--Ah! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph; une +bégueule qu'on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme +ses marchandises? + +--Qu'est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André; je ne la +connais pas... + +--C'est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la +plus grande _chipie_... + +En ce moment la servante annonça, avec la formule d'usage dans le pays, +_Voilà madame une telle,_ une des dames les plus élégantes de la ville. + +«Oh! je m'en vais, dit tout bas Joseph; voici la quintessence de +bégueulisme.» + +Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l'activité +de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles +examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes +de son chapeau jusqu'aux rubans de ses souliers. De son côté, madame +Privat, c'était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du +trousseau avec beaucoup d'intérêt, s'avisa de faire, sur la coupe d'une +manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au +visage d'Henriette en se voyant attaquée d'une manière aussi flagrante +dans l'exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots +inouïs: elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût, +et que les doubles ganses du bracelet n'étaient pas d'un bon genre. +Henriette rougissait et pâlissait tour à tour; elle s'apprêtait à une +réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur +le talon, parla d'autre chose. L'aisance avec laquelle on avait osé +critiquer l'oeuvre d'Henriette et le peu d'attention, qu'on faisait à +son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d'avoir sa +revanche. + +Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans +rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté. + +--Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins; +elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus +jolies fleurs qu'elle ait encore faites. + +--Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre? +reprit madame Privat. + +--Oh! dit la grand'mère, c'est une chose digne d'admiration! moi, je ne +comprends pas qu'on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand +je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de +ses modèles, il m'est impossible de distinguer les uns des autres. + +--En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu'elle regarde +les fleurs naturelles et qu'elle les imite avec soin; cela prouve de +l'intelligence et du goût. + +--Je crois bien! murmura Henriette, furieuse d'entendre parler +légèrement du talent de Geneviève. + +--Oh! du goût! du goût! reprit la vieille, c'est ravissant le goût +qu'elle a, cette enfant! Si vous voyiez le bouquet de noces qu'elle a +fait à Justine, ce sont des jasmins qu'on vient de cueillir, absolument! + +--Oh! maman, dit Justine, et ces muguets! + +--Tu aimes les muguets, toi? dit à sa soeur Joseph, qui venait de +rentrer. + +--Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau; +nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la +mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux; tout +cela coûte bien cher et se fane bien vite. + +--Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets? dit Joseph; un +mois peut-être? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n'est +pas le moyen de s'enrichir. + +--Oh! monsieur Joseph, vous avez bien raison! dit Henriette d'une voix +aigre, ce n'est certainement pas trop payé; il n'y a guère de profit, +allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait +avaler tant d'insolences! On n'a pas toujours le bonheur d'aller en +journée chez du _monde honnête_ comme votre famille, monsieur Joseph; il +y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin +de leur feu, lésinent misérablement. + +--Eh bien! eh bien! dit la grand'mère, qui, placée assez loin +d'Henriette, n'entendait que vaguement ses paroles, qu'a-t-elle donc +à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger? +Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant? + +--Eh non! eh non! ma mère, répondit Joseph; tout au contraire, +mademoiselle Henriette nous aime de tout son coeur; car j'en suis aussi, +n'est-ce pas, mademoiselle Henriette? + +Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand'mère, il est bon +de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages +de L.... Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets +des maisons où elles travaillent, elles n'ont guère d'autre occupation, +après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille +en famille les observations malignes qu'elles ont faites dans chacune, +et même les scandales domestiques qu'elles y ont surpris. Elles trouvent +dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de +les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que +demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans +une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les +grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer +aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et +d'égards. + +Madame Privat sentit l'imprudence qu'elle avait commise, et, sachant +bien qu'il n'était pas de moyen humain, d'empêcher une grisette de +parler, elle prit le parti d'éviter au moins les injures directes, et +battit en retraite. + +Lorsqu'elle fut partie, un feu roulant de brocards soulagea le coeur +d'Henriette, et ses ouvrières firent en choeur un bruit dont les +oreilles de la dame durent tinter, si le proverbe ne ment pas. + +Au nombre des anecdotes ridicules qui furent débitées sur son compte, +Henriette en conta une qui ramena le nom de Geneviève dans la +conversation: madame Privat lui avait honteusement marchandé une +couronne de roses qu'elle s'était ensuite donné les gants d'avoir fait +venir de Paris et payée fort cher. + +Joseph, qui n'aimait pas Geneviève, déclara que c'était bien fait, et +il prit plaisir à lutiner Henriette en rabaissant le talent de la jeune +fleuriste. + +--Oh! pour le coup, s'écria Henriette avec colère, ne dites pas de mal +de celle-là; de nous autres, tant que vous voudrez, nous nous moquons +bien de vous; mais personne n'a le droit de _donner du ridicule_ à +Geneviève: une fille qui vit toute seule enfermée chez elle, travaillant +ou lisant le jour et la nuit, n'allant jamais au bal, n'ayant peut-être +pas donné le bras à un homme une seule fois dans sa vie... + +--Ah! ah! dit Joseph, vous verrez qu'elle s'y mettra un beau jour et +qu'elle fera pis que les autres; je me méfie de l'eau dormante et des +filles qui lisent tant de romans. + +--Des romans! appelez-vous des romans ces gros livres qu'elle feuillette +toute la journée, et qui sont tout pleins de mots latins où je ne +comprends rien, et où vous ne comprendriez peut-être rien vous-même? + +--Comment! dit André, mademoiselle Geneviève lit des livres latins? + +--Elle étudie des traités de botanique, répondit Joseph. Parbleu! c'est +tout simple, c'est pour son état. + +--C'est donc une personne tout à fait distinguée? reprit André. + +--Oui-da, je crois bien! repartit Henriette; je vous le disais tout à +l'heure, c'est une grisette comme celle-là qu'il faudrait pour dîner +avec monsieur! Mais tout marquis que vous êtes, monsieur André, vous +feriez bien de ne pas oublier vos manchettes pour lui parler; on parle +de fierté: c'est elle qui sait ce que c'est! + +--Mais qu'est-elle donc elle-même? interrompit Joseph; de quel droit +s'élève-t-elle au-dessus de vous? + +--Ne croyez pas cela, monsieur; avec nous elle est aussi bonne camarade +que la première venue. + +--Pourquoi donc ne va-t-elle pas au bal et à la promenade avec vous? + +--C'est son caractère; elle aime mieux étudier dans ses livres. Mais +elle nous invite chez elle le soir, quand elle a gagné une petite somme. +Elle nous donne des gâteaux et du thé; et puis elle chante pour nous +faire danser, et elle chante mieux avec son gosier que vous avec votre +flûte. Il faut voir comme elle nous reçoit bien! quelle propreté chez +elle! c'est un petit palais! On ne dira pas qu'elle est aidée par ses +amants, celle-là! + +--Ah! oui, des jolis bals! dit Joseph, des bals sans hommes! Je suis sûr +que vous vous ennuyez. + +--Voyez-vous cet orgueil! ces messieurs se figurent qu'on ne pense qu'à +eux! + +--A quoi tout cela la mènera-t-il? reprit Joseph; trouvera-t-elle un +mari sous les feuillets de ses vieux livres ou dans les boutons de ses +fleurs? + +--Bah! bah! un mari! quel est donc l'artisan qui pourrait épouser +une femme comme elle? Un beau mari pour elle qu'un serrurier ou un +cordonnier, avec ses mains sales et son tablier de cuir! Et quant à +vous, mes beaux messieurs, vous n'épousez guère, et Geneviève est trop +fière pour être votre _bonne amie_ autrement. + +--Dites qu'elle est trop froide. Je ne peux pas souffrir les femmes qui +n'aiment rien. + +Vous la connaissez bien, en vérité! dit Henriette, en haussant les +épaules; c'est le coeur le plus sensible: elle aime ses amies comme des +soeurs, elle aime ses fleurs, comme quoi dirai-je?... comme des enfants. +Il faut la voir se promener dans les prés et trouver une fleur qui lui +plaît! c'est une joie, c'est un amour! Pour une petite marguerite dont +je ne donnerais pas deux sous, elle pleure de plaisir; quelquefois elle +sort avec le jour, pour aller dans les champs cueillir ses fleurs, avant +que vous ne soyez sortis du nid, vous autres, oiseaux sans plumes. + +--En vérité! s'écria André vivement; en ce cas c'est elle que j'ai +rencontrée un jour.... Il se tut tout à coup, et sortit un instant +après, pour cacher l'émotion et la joie qu'il éprouvait de retrouver la +trace de sa belle rêveuse de la prairie. + +--Voyez-vous ce garçon-là? dit Joseph aux ouvrières, lorsque André eut +quitté la chambre: il est fou. + +--Il est _tout étrange_, en effet, répondit Henriette. + +--Il faut que je vous dise son véritable mal, reprit Joseph; il s'ennuie +faute d'être amoureux, et il faut, mesdemoiselles, que vous m'aidiez à +le guérir de cet ennui-là. + +--Oh! nous ne nous en mêlons pas! s'écrièrent-elles toutes, non sans +jeter un regard attentif sur André, qui passait à la fenêtre. + +--Je parle sérieusement, chère Henriette, dit Joseph, qui rencontra +la belle couturière un instant avant le dîner dans le corridor de la +maison; il faut que vous m'aidiez à consoler mon ami André. + +--Plaisantez-vous? répondit-elle d'un air dédaigneux; adressez-vous à un +médecin si _ce monsieur_ est fou. + +--Non, il n'est pas fou, belle Henriette; il est trop sage au contraire. +Il n'ose pas seulement trouver une femme jolie. Fiez-vous à ces +amoureux-là; dès qu'ils ont secoué leur mauvaise honte, ce sont les plus +tendres amants du monde. Mais ne croyez pas que je parle de vous, non, +mille dieux! Si vous voulez avoir pitié de quelqu'un ici, j'aime autant +que ce soit de moi que de lui. Je veux dire, en deux mots, qu'André +deviendrait amoureux s'il voyait Geneviève; c'est tout à fait la beauté +qu'il aimera. + +--Eh bien! monsieur, qu'il aille à la messe de sept heures, et il la +verra dimanche prochain. En quoi cela me regarde-t-il? + +--Oh! il faut qu'il la voie dès aujourd'hui; vous le pouvez; allez la +chercher après dîner; dites-lui qu'elle vienne danser dans la cour avec +vous, et vous verrez que mon André commencera tout de suite à soupirer. + +--Ah çà! est-ce que vous êtes fou, monsieur Marteau? quelle proposition +me faites-vous? + +--Aucune! comment? que supposez-vous? auriez-vous de mauvaises idées? +Ah! mademoiselle Henriette, je croyais que vous n'aviez jamais entendu +parler de choses semblables!.... + +Henriette devint rouge comme son foulard. + +--Mais qu'est-ce que vous me demandez donc? d'amener Geneviève pour que +ce monsieur lui fasse la cour, apparemment? Est-ce une conduite honnête? + +--Eh! pourquoi pas? si vous avez l'âme pure comme moi, trouvez-vous +malhonnête que mon ami André fasse la cour à votre amie Geneviève? Je +réponds de lui; est-ce que vous ne répondriez pas d'elle? + +--Oh! _ce n'est pas l'embarras!_ j'en réponds comme de moi. + +Joseph fit la grimace d'un homme qui avale une noix; puis il reprit d'un +air très-sérieux: + +--En ce cas, je ne vois pas de quoi vous vous effarouchez. Quand même +André, qui est le plus vertueux des hommes, deviendrait un scélérat +d'ici à une heure, la vertu de mademoiselle Geneviève serait-elle +compromise par ses tentatives? Qu'elle vienne, croyez-moi, belle +Henriette; ce sera une danseuse de plus pour notre bal de ce soir, et +nous nous amuserons du petit air niais d'André et du grand air froid de +Geneviève. Ne voilà-t-il pas une intrigue qui les mènera loin? + +--Au fait, c'est vrai, dit Henriette, ce petit monsieur sera drôle avec +ses révérences; et quant à Geneviève, elle n'a pas à craindre qu'on dise +du mal d'elle tant qu'elle ira quelque part avec moi. + +Joseph fit la contorsion d'un homme qui avalerait une pomme. + +--J'aurai bien de la peine à la décider, ajouta Henriette; elle ne va +jamais chez les bourgeois; et elle a raison, monsieur Joseph! les +bourgeois ne sont pas des maris pour nous; aussi nous n'écoutons guère +leurs fleurettes; tenez-vous cela pour dit. + +--Pour le coup, dit Joseph, j'avale une citrouille qui m'étouffera! +Pardon, mademoiselle, ce sont des spasmes d'estomac. Voici le dîner qui +sonne; permettez-moi de vous offrir mon bras. C'est convenu, n'est-ce +pas? + +--Quoi donc, monsieur, s'il vous plaît? + +--Que vous irez chercher Geneviève après dîner? + +--J'essaierai. + + + +V. + +Henriette essaya en effet, pour complaire à Joseph Marteau, dont elle +aurait été bien aise de rendre sérieuses les protestations d'amour. Du +reste, elle feignait d'admirer beaucoup la vertu de Geneviève, et, par +esprit de corps, elle ne cessait de vanter la supériorité de cette +grisette, en sagesse et en esprit, sur toutes les dames de la ville; +mais intérieurement elle n'approuvait pas trop la rigidité excessive de +sa conduite. Elle croyait que le bonheur n'est pas dans la solitude du +coeur, et son amitié pour elle la portait à lui conseiller sans cesse +d'écouter quelque galant. + +Elle fut forcée de dissimuler avec Geneviève pour la décider à venir +chez madame Marteau. La jeune fleuriste ne se rendit qu'en recevant +l'assurance de n'y rencontrer que les filles de la maison et les +ouvrières d'Henriette. + +Pour aider à ce mensonge, Joseph, sans rien dire à André, le mena faire +un tour de promenade dans la ville, et ne rentra que lorsqu'il jugea +Geneviève et Henriette arrivées. + +Ils les rejoignirent dans le petit jardin qui était situé derrière la +maison. Geneviève donnait le bras à la grand'mère, qui s'appuyait sur +elle d'un air affectueux en lui disant: + +«Viens ici, mon enfant, je veux te montrer mes hémérocales, tu n'as +jamais rien vu de plus beau. Quand tu les auras regardées, tu voudras en +faire pour le bouquet de Justine; c'est une fleur du plus beau blanc: +tiens, vois!» + +Geneviève ne s'apercevait pas de la présence des deux jeunes gens; ils +marchaient doucement derrière elle, Joseph faisant signe aux autres +jeunes filles de ne pas les faire remarquer. Geneviève s'arrêta et +regarda les fleurs sans rien dire; elle semblait réfléchir tristement. + +--Eh bien, dit la vieille, est-ce que tu n'aimes pas ces fleurs-là? + +--Je les aime trop, répondit Geneviève d'un petit ton précieux rempli de +charmes. C'est pour cela que je ne veux pas les copier. Ah! voyez-vous, +madame, je ne pourrais jamais; comment oserais-je espérer de rendre +cette blancheur-là et le brillant de ce tissu? du satin serait trop +luisant, la mousseline serait trop transparente; oh! jamais, jamais! Et +ce parfum! qu'est-ce que c'est que ce parfum-là? qui l'a mis dans cette +fleur? où en trouverais-je un pareil pour celles que je fais? Le bon +Dieu est plus habile que moi, ma chère dame! + +En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de fleurs, pencha +sur les hémérocalles son front aussi blanc que leur calice, et resta +comme absorbée par la délicieuse odeur qui s'en exhalait. + +C'est alors seulement qu'André put voir son visage, et il reconnut sa +dame d'amour, comme il l'appelait dans ses pensées, en souvenir des deux +vers de la romance. + +Geneviève ne ressemblait en rien à ses compagnes: elle était petite +et plutôt jolie que belle; elle avait une taille très-mince et +très-gracieuse, quoiqu'elle se tînt droite à ne pas perdre une ligne de +sa petite stature. Elle était très-blanche, peu colorée, mais d'un ton +plus fin et plus pur que la plus exquise rose musquée qui fût sortie de +son atelier. Ses traits étaient délicats et réguliers; et quoique +son nez et sa bouche ne fussent pas d'une forme très-distinguée, +l'expression de ses yeux, et la forme de son front lui donnaient l'air +fier et intelligent. Sa toilette n'était pas non plus là même que celle +des grisettes de son pays; elle se rapprochait des modes parisiennes, +car elle avait étudié son art à Paris. Aussi ses compagnes toléraient +beaucoup d'innovations de sa part. Seule dans toute la ville elle se +permettait d'avoir un tablier de satin noir, et même de porter dans sa +chambre un tablier de foulard; ce qui, malgré toute la bienveillance +possible, faisait bien un peu jaser. Elle avait hasardé de réduire les +immenses dimensions du bonnet distinctif des artisanes de L...; +elle convenait bien que sur le corps d'une grande femme cette +_fanfrelucherie_ de rubans et de dentelles ne manquait pas d'une grâce +extravagante; mais elle objectait que sa petite personne eût été écrasée +par une semblable auréole, et elle avait adopté le petit bonnet parisien +à ruche courte et serrée, dont la blancheur semblait avoir été mise au +défi par celle du visage qu'elle entourait. Elle avait en outre une +recherche de chaussure tout à fait ignorée dans le pays; elle tricotait +elle-même avec du fil extrêmement fin ses gants et ses bas à jour. André +reconnut à ses mains des gants pareils à celui qu'il possédait; il +admira la petitesse de ses mains et celle des pieds que chaussaient +d'étroits souliers de prunelle à cothurnes rigidement serrés; la robe, +au lieu d'être collante comme celle de ses compagnes, était ample et +flottante; mais elle dessinait une ceinture dont une fille de dix ans +eût été jalouse, et à travers la percale fine et blanche on devinait des +épaules et des bras couleur de rose. + +Lorsqu'elle aperçut Joseph, qui lui adressa le premier la parole, elle +le salua avec une politesse froide; mais Joseph avait le moyen de +l'adoucir. + +--Oh! mademoiselle Geneviève, lui dit-il, j'ai bien pensé à vous hier à +la chasse; imaginez qu'il y a auprès de l'étang du _Château-Fondu_ des +fleurs comme je n'en ai jamais vu; si j'avais pu trouver le moyen de les +apporter sans les faner, j'en aurais mis pour vous dans ma gibecière. + +--Vous ne savez pas ce que c'est? + +--Non, en vérité! mais cela a deux pieds de haut; les feuilles sont +comme tachées de sang; les fleurs sont d'un rose clair, avec de grandes +taches de lie de vin; on dirait de grandes guêpes avec un dard, ou de +petites vilaines figures qui vous tirent la langue; j'en ai ri tout seul +à m'en tenir les côtes en les regardant. + +--Voilà une plante fort singulière, dit Geneviève en souriant. + +--Je crois, dit timidement André, autant que mon peu de savoir en +botanique me permet de l'affirmer, que ce sont des plantes ophrydes +appelées par nos bergers _herbe aux serpents_[1]. + +[Note 1: C'est le satyrion-bouquin.] + +--Ah! pourquoi ce nom-là? dit Geneviève; qu'est-ce que ces pauvres +fleurs ont de commun avec ces vilaines bêtes? + +--Ce sont des plantes vénéneuses, répondit André, et qui ont quelque +chose d'affreux en elles malgré leur beauté; ces taches de sang d'abord, +et puis une odeur repoussante. Si vous les aviez vues, vous auriez +trouvé quelque chose de méchant dans leur mine; car les plantes ont une +physionomie comme les hommes et les animaux. + +--C'est drôle ce que tu dis là, reprit Joseph; mais c'est parbleu vrai! +Quand je le dis que ces fleurs m'ont fait l'effet de me rire au nez, et +que je n'ai pas pu m'empêcher d'en faire autant! + +--D'autant plus que pour les cueillir dans cet endroit, répondit André, +il faut courir un certain danger: l'étang de Château-Fondu a des bords +assez perfides. + +--Où prenez-vous ce Château-Fondu? demanda Henriette. + +--Auprès du château de Morand, répondit Joseph. Oh! c'est un endroit +singulier et assez dangereux en effet. Figurez-vous un petit lac au +milieu d'une prairie: l'eau est presque toute cachée par les roseaux et +les joncs; cela est plein de sarcelles et de canards sauvages: c'est +pourquoi j'y vais chasser souvent. + +--Quand tu dis chasser, tu veux dire braconner, interrompit André. + +[Illustration: En parlant ainsi, Geneviève, s'appuyant sur le vase de +fleurs...] + +--Soit. Je vous disais donc qu'on ne voit presque pas où l'eau commence, +tant cela est plein d'herbes. Sur les bords il y a une espèce de gazon +mou où vous croyez pouvoir marcher; pas du tout: c'est une vase verte +où vous enfoncez au moins jusqu'aux genoux, et très-souvent jusque +par-dessus la tête. + +--La tradition du pays, reprit André, est qu'autrefois il y avait un +château à la place de cet étang. Une belle nuit le diable, qui avait +fait signer un pacte au châtelain, voulut emporter sa proie et planta +sa fourche sous les fondations. Le lendemain on chercha le château dans +tout le pays; il avait disparu. Seulement on vit à la place une mare +verte dont personne ne pouvait approcher sans enfoncer dans la vase, et +qui a gardé le nom de Château-Fondu. + +--Voilà un conte comme je les aime, dit Geneviève. + +--Ce qui accrédite celui-là reprit André, c'est que dans les chaleurs, +lorsque les eaux sont basses, on voit percer çà et là des amas de terres +ou de pierres verdâtres que l'on prend pour des créneaux de tourelles. + +--Je ne sais ce qui en est, dit Joseph; mais il est certain que mon +chien, qui n'est pas poltron, qui nage comme un canard, et qui est +habitué à barboter dans les marais pour courir après les bécassines, a +une peur effroyable du Château-Fondu; il semble qu'il y ait là je ne +sais quoi de surnaturel qui le repousse; je le tuerais plutôt que de l'y +faire entrer. + +--C'est un endroit tout à fait merveilleux, dit Geneviève. Est-ce bien +loin d'ici? + +--Oh! mon Dieu, non, dit André, qui mourait d'envie de rencontrer encore +Geneviève dans les prés. + +--Pas bien loin, pas bien loin! dit Joseph; il y a encore trois bonnes +lieues de pays. Mais voulez-vous y aller, mademoiselle Geneviève? + +--Non, monsieur; c'est trop loin. + +--Il y aurait un moyen: je mettrais mon gros cheval à la patache, et... + +--Oh! oui, oui! s'écrièrent Henriette et ses ouvrières! menez-nous au +Château-Fondu, monsieur Joseph! + +--Et nous aussi! s'écrièrent les petites soeurs de Joseph; nous aussi, +Joseph! En patache, ah! quel plaisir! + +--J'y consens si vous êtes sages. Voyons, quel jour! + +--Pardine! c'est demain dimanche, dit Henriette. + +[Illustration: Joseph Marteau.] + +--C'est juste. A demain donc. Vous y viendrez avec nous, mademoiselle +Geneviève? + +--Oh! je ne sais, dit-elle avec un peu d'embarras. Je crois que je ne +pourrai pas. Je ne vous suis pas moins reconnaissante, monsieur. + +--Allons! allons! voilà tes scrupules, Geneviève, dit Henriette. C'est +ridicule, ma chère. Comment, tu ne peux pas venir avec nous quand les +demoiselles Marteau y viennent? + +--Ces demoiselles, lui dit tout bas Geneviève, sont sous la garde de +leur frère. + +--Eh! mon Dieu! dit tout haut Henriette, tu seras sous la mienne. Ne +suis-je pas une fille majeure, établie, maîtresse de ses actions? Y +a-t-il, _n'importe où, n'importe qui_, assez malappris pour me regarder +de travers? Est-ce qu'on ne se garde pas-soi-même d'ailleurs? Tu es +ennuyeuse, Geneviève, toi qui pourrais être si gentille! Allons, tu +viendras, ma petite! Mesdemoiselles, venez donc la décider. + +--Oh! oui! oui! Geneviève, tu viendras, dirent toutes les petites +filles; nous n'irons pas sans toi. + +Justine, l'aînée des filles de la maison, passa son bras sous celui de +Geneviève en lui disant: + +--Je vous en prie, ma chère, venez-y. Et elle ajouta, en se penchant à +son oreille: Vous savez que je ne puis causer qu'avec vous. + +--Eh bien! j'irai, dit Geneviève toute confuse, puisque vous le voulez +absolument. + +--Comme vous êtes aimable! dit Justine. + +--Oh! ne vous y fiez pas! s'écria Henriette; voilà comme elle fait +toujours. Elle promet pour se débarrasser des gens, et au moment de +partir elle trouve mille prétextes pour rester. C'est une menteuse: +faites-lui donner sa parole d'honneur. + +--Allez-y, mon enfant, dit madame Marteau à Geneviève. Je ne puis y +aller; sans cela je vous accompagnerais. Mais, si vous êtes obligeante, +vous me remplacerez auprès de mes petites. Joseph est un grand fou, +ces demoiselles-là sont un peu étourdies: elles s'amuseront, elles +danseront, et elles feront bien; mais pendant ce temps les petites +filles pourraient bien se jeter dans ce vilain Château-Fondu. Vous, +Geneviève, qui êtes sage et sérieuse comme une petite maman, vous les +surveillerez, et je vous en saurai tout le gré possible. + +--Cela me décide tout à fait, répondit Geneviève. J'irai, ma chère dame; +mesdemoiselles, je vous en donne ma parole d'honneur. + +--Oh! quel bonheur! s'écrièrent les petites Marteau; tu joueras avec +nous, Geneviève; tu nous feras des couronnes de marguerites et des +paniers de jonc, n'est-ce pas? + +--Un instant, un instant, dit Joseph; combien serons-nous? Neuf femmes, +André et moi. Je ne peux mettre tout ce monde-là dans ma patache: il +faut nous mettre en quête d'une seconde voiture. + +--Mon père a un char à bancs, qu'il nous prêtera volontiers, dit André. + +--A la bonne heure, voilà qui est convenu, reprit Joseph. Tu iras +coucher ce soir chez toi, et tu seras revenu ici de grand matin avec ton +équipage. Très-bien. Maintenant préparons-nous à nous amuser demain en +nous amusant aujourd'hui. Voulez-vous danser? voulez-vous jouer aux +barres, à cache-cache, aux petits paquets? + +--Dansons, dansons! crièrent les jeunes filles. + +Joseph tira sa flûte de sa poche, grimpa sur des gradins de pierre +couverts d'hortensias, et se mit à jouer, tandis que ses soeurs et les +grisettes prirent place sous les lilas. André mourait d'envie d'inviter +Geneviève: c'est pourquoi il ne l'osa pas et s'adressa à Henriette, qui +fut assez fière d'avoir accaparé le seul danseur de la société. + +Néanmoins, guidée par un regard de Joseph, elle entraîna son cavalier +vis-à-vis de Geneviève, qui avait pris pour danseuse la plus petite des +demoiselles Marteau. + +Geneviève rougit beaucoup quand il fut question de toucher la main +d'André: c était la première fois de sa vie que pareille chose lui +arrivait; mais elle prit courageusement son parti et montra une gaieté +douce qu'elle n'aurait pas espérée d'elle-même si elle eût prévu une +heure auparavant qu'elle dût sortir à ce point de ses habitudes. + +«Eh bien! savez-vous une chose? s'écria Joseph à la fin de la +contredanse; c'est que mademoiselle Geneviève passe pour ne pas savoir +danser. Oui, mesdemoiselles, il y a dans la ville vingt mauvaises +langues qui disent qu'elle a ses raisons pour ne pas aller au bal. Eh +bien! moi, je vous le dis, je n'ai jamais vu si bien danser de ma vie; +et cependant, mademoiselle Henriette, il n'y a pas beaucoup de prévôts +qui pussent vous en remontrer.» + +Geneviève devint rouge comme une fraise, et Henriette, s'approchant de +Joseph, lui dit: + +Taisez-vous, vous allez la mettre en fuite. C'est un mauvais moyen pour +l'apprivoiser que de faire attention à elle. + +--Allons donc! allons donc! dit Joseph à voix basse en ricanant; un +petit compliment ne fait jamais de peine à une fille. Quand je vous dis, +par exemple, que vous voilà jolie comme un ange, vous ne pouvez pas vous +en fâcher, car vous savez bien que je le pense. + +--Vous êtes un _diseur de riens!_ répondit Henriette, gonflée d'orgueil +et de contentement. + +Cette fois André osa inviter Geneviève, mais il la fit danser sans +pouvoir lui dire un mot; à chaque instant la parole expirait sur ses +lèvres. Il craignait de manquer d'esprit, son coeur battait, il perdait +la tête. Lorsqu'il avait à faire un avant-deux, il ne s'en apercevait +pas et laissait son vis-à-vis aller tout seul; puis tout à coup +il s'élançait pour réparer sa faute, dansait une autre figure et +embrouillait toute la contredanse, aux grands éclats de rire des jeunes +filles. Geneviève seule ne se moquait pas de lui; elle était silencieuse +et réservée. Cependant elle regardait André avec assez de bienveillance; +car il avait bien parlé sur la botanique, et cela devait abréger de +beaucoup les timides préliminaires de leur connaissance. Mais si André +avait osé se mêler à la conversation et s'adresser à elle d'une manière +générale, il n'en était plus de même lorsqu'il s'agissait de lui dire +quelques mots directement. Cette excessive timidité diminuait d'autant +celle de Geneviève; car elle était fière et non prude. Elle craignait +les grosses fadeurs qu'elle entendait adresser à ses compagnes; mais en +bonne compagnie elle se fût sentie à l'aise comme dans son élément. + +Il y a des natures choisies qui se développent d'elles-mêmes, et dans +toutes ces positions où il plaît au hasard de les faire naître. La +noblesse du coeur est, comme la vivacité d'esprit, une flamme que +rien ne peut étouffer, et qui tend sans cesse à s'élever, comme pour +rejoindre le foyer de grandeur et de bonté éternelle dont elle émane. +Quels que soient les éléments contraires qui combattent ces destinées +élues, elles se font jour, elles arrivent sans effort à prendre leur +place, elles s'en font une au milieu de tous les obstacles. Il y a sur +leur front comme un sceau divin, comme un diadème invisible qui les +appelle à dominer naturellement les essences inférieures; on ne souffre +pas de leur supériorité, parce qu'elle s'ignore elle-même; on l'accepte +parce qu'elle se fait aimer. Telle était Geneviève, créature plus +fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait sa +vie. + +On dit que la poésie se meurt: la poésie ne peut pas mourir. N'eût-elle +pour asile que le cerveau d'un seul homme, elle aurait encore des +siècles de vie, car elle en sortirait comme la lave du Vésuve, et se +fraierait un chemin parmi les plus prosaïques réalités. En dépit de ses +temples renversés et des faux dieux adorés sur leurs ruines, elle est +immortelle comme le parfum des fleurs et la splendeur des cieux. Exilée +des hauteurs sociales, répudiée par la richesse, bannie des théâtres, +des églises et des académies, elle se réfugiera dans la vie bourgeoise, +elle se mêlera aux plus naïfs détails de l'existence. Lasse de chanter +une langue que les grands ne comprennent pas, elle ira murmurer à +l'oreille des petits des paroles d'amour et de sympathie. Et déjà +n'est-elle pas descendue sous les ventes des tavernes allemandes? ne +s'est-elle pas assise au rouet des femmes? ne berce-t-elle pas dans +ses bras les enfants du pauvre? Compte-t-on pour rien toutes ces âmes +aimantes qui la possèdent et qui souffrent, qui se taisent devant les +hommes et qui pleurent devant Dieu? Voix isolées qui enveloppent le +monde d'un choeur universel et se rejoignent dans les cieux; étincelles +divines qui retournent à je ne sais quel astre mystérieux, peut-être +à l'antique Phébus, pour en redescendre sans cesse sur la terre et +l'alimenter d'un feu toujours divin! Si elle ne produit plus de grands +hommes, n'en peut-elle pas produire de bons? Qui sait si elle ne sera +pas la divinité douce et bienfaisante d'une autre génération, et si elle +ne succédera pas au doute et au désespoir dont notre siècle est atteint? +Qui sait si dans un nouveau code de morale, dans un nouveau catéchisme +religieux, le dégoût et la tristesse ne seront pas flétris comme des +vices, tandis que l'amour, l'espoir et l'admiration seront récompensés +comme des vertus? + +La poésie, révélée à toutes les intelligences, serait un sens de plus +que tous les hommes peut-être sont plus ou moins capables d'acquérir, et +qui rendrait toutes les existences plus étendues, plus nobles et plus +heureuses. Les moeurs de certaines tribus montagnardes le prouvent avec +une évidence éclatante; la nature, il est vrai, prodigue de grands +spectacles dans de telles régions, s'est chargée de l'éducation de ces +hommes; mais les chants des bardes sont descendus dans les vallées, et +les idées poétiques peuvent s'ajuster à la taille de tous les hommes. +L'un porte sa poésie sur son front, un autre dans son coeur; celui-ci +la cherche dans une promenade lente et silencieuse au sein des plaines, +celui-là la poursuit au galop de son cheval à travers les ravins; un +troisième l'arrose sur sa fenêtre dans un pot de tulipes. Au lieu de +demander où elle est, ne devrait-on pas demander où elle n'est pas? +Si ce n'était qu'une langue, elle pourrait se perdre; mais c'est une +essence qui nait de deux choses: la beauté répandue dans la nature +extérieure, et le sentiment départi à toute intelligence ordinaire. Pour +condamner à mort la poésie et la porter au cercueil, il nous faudra +donc arracher du sol jusqu'à la dernière des fleurettes dont Geneviève +faisait ses bouquets. + +Car elle aussi était poète; et croyez bien qu'il y a au fond des plus +sombres masures, au sein des plus médiocres conditions, beaucoup +d'existences qui s'achèvent sans avoir produit un sonnet, mais qui +pourtant sont de magnifiques poëmes. + +Il faut bien peu de chose pour éveiller ces esprits endormis dans +l'épaisse atmosphère de l'ignorance; et pour les entourer à jamais d'une +lumineuse auréole qui ne les quitte plus. Un livre tombé sous la main, +un chant ou quelques paroles recueillies d'un passant, une étude +entreprise dans un dessein prosaïque ou par nécessité, le moindre hasard +providentiel, suffit à une âme élue pour découvrir un monde d'idées et +de sentiments. C'est ce qui était arrivé à Geneviève. L'art frivole +d'imiter les fleurs l'avait conduite à examiner ses modèles, à les +aimer, à chercher dans l'étude de la nature un moyen de perfectionner +son intelligence; peu à peu elle s'était identifiée avec elle, et chaque +jour, dans le secret de son coeur, elle dévorait avidement le livre +immense ouvert devant ses yeux. Elle ne songeait pas à approfondir +d'autre science que celle à laquelle tous ses instants étaient forcément +consacrés; mais elle avait surpris le secret de l'universelle harmonie. +Ce monde inanimé qu'autrefois elle regardait sans le voir, elle le +comprenait désormais; elle le peuplait d'esprits invisibles, et son âme +s'y élançait pour y embrasser sans cesse l'amour infini qui plane sur +la création. Emportée par les ailes de son imagination toute-puissante, +elle apercevait, au delà des toits enfumés de sa petite ville, une +nature enchantée qui se résumait sur sa table dans un bouton d'aubépine. +Un chardonneret familier, qui voltigeait dans sa chambre, lui apportait +du dehors toutes les mélodies des bois et des prairies; et lorsque sa +petite glace lui renvoyait sa propre image, elle y voyait une ombre +divine si accomplie qu'elle était émue sans savoir pourquoi, et versait +des pleurs délicieux comme à l'aspect d'une soeur jumelle. + +Elle s'était donc habituée à vivre en dehors de tout ce qui l'entourait. +Ce n'était pas, comme on le prétendait, une vertu sauvage et sombre; +elle était trop calme dans son innocence pour avoir jamais cherché sa +force dans les maximes farouches. Elle n'avait pas besoin de vertu pour +garder sa sainte pudeur, et le noble orgueil d'elle-même suffisait à la +préserver des hommages grossiers que recherchaient ses compagnes; elle +les fuyait, non par haine, mais par dédain; elle ne craignait pas d'y +succomber, mais d'en subir le dégoût et l'ennui. Heureuse avec sa +liberté et ses occupations, orpheline, riche par son travail au delà de +ses besoins, elle était affable et bonne avec ses amies d'enfance: elle +eût craint de leur paraître vaine de son petit savoir, et se laissait +égayer par elles; mais elle supportait cette gaieté plutôt qu'elle ne la +provoquait, et si jamais elle ne leur donnait le moindre signe de mépris +et d'ennui, du moins son plus grand bonheur était de se retrouver seule +dans sa petite chambre et de faire sa prière en regardant la lune et en +respirant les jasmins de sa fenêtre. + + + +VI. + +André avait un peu trop compté sur ses forces en se chargeant de +demander le char à bancs et le cheval de son père. Il fit cette pénible +réflexion en quittant, vers neuf heures, la famille Marteau, et +son anxiété prit un caractère de plus en plus grave à mesure qu'il +approchait du toit paternel; mais ce fut une bien autre consternation +lorsqu'il trouva son père dans un de ses accès de mauvaise humeur des +plus prononcés. Le plus beau de ses boeufs de travail était tombé malade +en rentrant du pâturage, et le marquis, se promenant d'un air sombre +dans la salle basse de son manoir, répétait d'une voix entrecoupée, en +jetant des regards effarés sur son fils: «Des tranchées! des tranchées +épouvantables! + +--Hélas! mon père, êtes-vous malade? s'écria André, qui ne comprenait +rien à son angoisse. + +Le marquis haussa les épaules, et, lui tournant le dos, continua à +marcher à grands pas. + +André, n'osant renouveler sa question, resta fort troublé à sa place, +suivant d'un oeil timide tous les mouvements de son père, qu'il croyait +atteint de vives souffrances. + +Enfin le marquis, s'arrêtant tout à coup, lui dit d'une voix brusque: + +«Quel a été l'effet de la thériaque?» + +André, rassuré, et comprenant à demi, courut vers la porte en disant +qu'il allait le demander. + +«Non, non, j'irai bien moi-même, reprit vivement le marquis; restez ici, +vous n'êtes bon à rien, vous.» + +André attendit pendant une heure le retour de son père, espérant trouver +un moment plus favorable pour lui présenter sa demande; mais il attendit +vainement. Le marquis passa la moitié de la nuit dans l'étable avec +ses laboureurs, frictionnant le triste _Vermeil_ (c'était le nom de +l'animal) et lui administrant toute sorte de potions. André se hasarda +plusieurs fois de s'informer de la santé du malade, et, partant, de +l'humeur de son père; mais lorsque le malade commença à se trouver +mieux, le marquis accablé de fatigue et gardant sur ses traits +l'empreinte des soucis de la journée, ne songea plus qu'à se reposer. +Il rencontra André sous le péristyle de la maison, et lui dit avec la +rudesse accoutumée de son affection: + +«Pourquoi n'êtes-vous pas couché, _gringalet_? est-ce qu'on a besoin de +vous ici? Allons vite, que tout le monde dorme; je tombe de sommeil.» + +C'était peut-être la meilleure occasion possible pour obtenir le cheval +et le char à bancs; mais André avait l'enfantillage de souffrir des mots +grossiers ou communs que lui adressait souvent son père, et il prenait +alors une sorte d'humeur qui le réduisait au silence. Il alla se coucher +en proie aux plus vives agitations. Le lendemain devait être à ses yeux +le jour le plus important de sa vie, et pourtant sans le cheval et le +char à bancs tout était manqué, perdu sans retour. Il ne put dormir. +Il fallait partir le lendemain avant le jour; comment oserait-il aller +trouver son père au milieu de son sommeil, affronter ce réveil en +sursaut, si fâcheux chez les hommes replets, s'exposer peut-être à +un refus? Cette dernière pensée fit frémir André. «Ah! plutôt mourir +victime de sa colère, s'écria-t-il, que de manquer à ma parole et perdre +le bonheur de passer un jour auprès de Geneviève!» + +Dès que trois heures sonnèrent il se rhabilla, et, prenant sa +désobéissance furtive pour un acte de courage, il attela lui-même le +gros cheval au char à bancs et partit sans bruit, grâce au fumier dont +la basse-cour était garnie. Mais le plus difficile n'était pas fait; +il fallait tourner autour du château et passer sous les fenêtres du +marquis. Impossible d'éviter ce terrible défilé; le chemin était sec et +le mur du château sonore; le char à bancs, rarement graissé, criait à +chaque tour de roue d'une manière déplorable, et les larges sabots du +gros cheval allaient avec maladresse sonner contre toutes les pierres du +chemin. André était tremblant comme les feuilles du peuplier qu'agitait +le vent du matin. Heureusement il faisait encore sombre; si son père, en +proie à une de ces insomnies auxquelles sont sujets les propriétaires, +était par hasard à sa fenêtre, il pourrait bien ne pas reconnaître +son char à bancs; mais il avait l'oreille si fine, si exercée! il +connaissait si bien l'allure de son cheval et le son de ses roues! André +prit le parti de payer d'audace; il fouetta le cheval si vigoureusement +qu'il le força de galoper. C'était une allure inouïe pour le paisible +animal, et M. Morand l'entendit passer sans rien soupçonner et sans +quitter la douce chaleur de son lit. + +Lorsque André fut à cinq cents pas du manoir, il osa se retourner, et, +voyant derrière lui la route qui commençait à blanchir et qui était nue +comme la main, il éprouva un bien-être inexprimable, et permit à son +coursier de modérer son allure. + +A sept heures du matin, le cheval avait eu le temps de se rafraîchir, et +le char à bancs, avec André le fouet en main, était à la porte de madame +Marteau; Joseph attelait sa carriole, et les voyageuses arrivaient une à +une dans leur plus belle toilette des dimanches, mais les yeux encore un +peu gros de sommeil. On perdit bien une heure en préparatifs inutiles. +Enfin, Joseph régla l'ordre de la marche; il prétendit que la volonté de +sa mère était de confier les demoiselles Marteau à André et à Geneviève, +comme aux plus graves de la société. Quant à lui, il se chargeait +d'Henriette et de ses ouvrières, et, pour prouver qu'on avait raison de +le regarder comme un écervelé, il descendit au triple galop l'horrible +pavé de la ville. Ses compagnes firent des cris perçants; tous les +habitants mirent la tête à la fenêtre, et envièrent le plaisir de cette +joyeuse partie. + +André descendit la rue plus prudemment et savoura le petit orgueil +d'exciter une grande surprise. «Quoi! Geneviève! disaient tous les +regards étonnés.--Oui, Geneviève, avec M. Morand! Ah! mon Dieu! et +pourquoi donc? et comment? savez-vous depuis quand? Juste ciel! comment +cela finira-t-il?» + +Geneviève, sous son voile de gaze blanche, s'aperçut aussi de tous ces +commentaires; elle était trop fière pour s'en affliger; elle prit le +parti de les dédaigner et de sourire. + +Peu à peu André s'enhardit jusqu'à parler. Mademoiselle Marteau l'aînée +était une bonne personne, assez laide, mais assez bien élevée, avec +laquelle il aimait à causer. Peu à peu aussi Geneviève se mêla à la +conversation, et ils étaient presque tous à l'aise en arrivant au +Château-Fondu. Heureusement pour lui, André avait étudié avec assez de +fruit les sciences naturelles, et il pouvait apprendre bien des choses +à Geneviève. Elle l'écoutait avec avidité; c'était la première fois +qu'elle rencontrait un jeune homme aussi distingué dans ses manières et +riche d'une aussi bonne éducation. Elle ne songea donc pas un instant +à s'éloigner de lui et à s'armer de cette réserve qu'elle conservait +toujours avec Joseph. Il lui était bien facile de voir qu'elle n'en +avait pas besoin avec André, et qu'il ne s'écarterait pas un instant du +respect le plus profond. + +La matinée fut charmante: on cueillit des fleurs, on dansa au bord de +l'eau, on mangea de la galette chaude dans une métairie; tout le monde +fut gai, et mademoiselle Henriette fut enchantée de voir Geneviève aussi +_bonne enfant_. Cependant, lorsque l'après-midi s'avança, Joseph fit +observer que le besoin d'un repas plus-solide se faisait sentir, qu'on +avait assez admiré le Château-Fondu et qu'il était convenable de +chercher un dîner et une autre promenade dans les environs. André +tremblait en songeant au voisinage du château de son père et à l'orage +qui l'y attendait, lorsque Joseph mit le comble à son angoisse en +s'écriant: «Eh! parbleu! le château de notre ami André est à deux pas +d'ici; le père Morand est le meilleur des hommes; c'est mon ami intime, +il nous recevra à merveille. Allons lui demander un dindon rôti et du +vin de sa cave. André, montre-nous le chemin, et passe devant nous pour +nous faire les honneurs.» + +André se crut perdu; mais comme tous les gens faibles, qui n'osent +jamais s'arrêter et s'embarquent toujours dans de nouvelles difficultés, +il se résigna à braver toutes les conséquences de sa destinée, et +remonta en voiture avec Geneviève et ses compagnes. + +Cependant, à mesure qu'il approchait des tourelles héréditaires, une +sueur froide se répandait sur tous ses membres. Dans quelle colère il +allait trouver le marquis! car l'enlèvement du cheval et du char à +bancs devait depuis plusieurs heures causer dans la maison un scandale +épouvantable, et le marquis était incapable, pour quelque raison humaine +que ce fût, de sacrifier aux convenances le besoin d'exhaler sa colère. +Quel accueil pour Geneviève, qu'il eût voulu recevoir à genoux dans sa +demeure! et quelle mortification pour lui d'être traité devant elle +comme un écolier pris en fraude! Il arrêta son cheval à deux portées +de fusil de la maison et descendit; il s'approcha de la patache, pria +Joseph de descendre aussi, et, l'emmenant à quelque distance, il lui +confia son embarras. «Ouais! dit Joseph, ce vieux renard est-il sournois +à ce point-là? lui qui fait semblant d'être si bon homme! Mais ne crains +rien; personne, fût-ce le diable, n'osera jamais regarder de travers +celui qui s'appelle Joseph Marteau. Monte dans ma voiture et donne-moi +le fouet du char à bancs; je passe le premier et je prends tout sur +moi.» + +En effet, Joseph fouetta d'une main arrogante les flancs respectables +du cheval du marquis, et il fit une entrée triomphale dans la cour du +château. Le marquis était précisément à la porte de l'écurie. Depuis que +l'événement terrible était découvert, le marquis n'avait pas quitté la +place, il attendait son fils pour le recevoir à sa manière. De minute en +minute sa fureur augmentait, et il se formait en lui un trésor d'injures +qui devait mettre plus d'un jour à s'épuiser. Lorsque, au lieu de la +timide figure d'André sur le siège de sa voiture, il vit la mine fière +et décidée de Joseph, il recula de trois pas, et, avant qu'il eût +articulé une parole, Joseph, lui sautant au cou, l'embrassa si fort +qu'il faillit l'étouffer. «Vive Dieu! s'écria le gai campagnard, que je +suis heureux de revoir mon cher marquis! il y a plus de six semaines +que j'ai le projet de vous amener ma famille; mais les femmes sont si +longues à se décider pour la moindre chose! Enfin je n'ai pas voulu +marier ma grande soeur sans vous la présenter: la voilà, cher marquis. +Ah! il y a longtemps qu'elle entend parler de vous et de votre beau +château, et de votre grand jardin, et de vos étables, les mieux tenues +du pays. Ma soeur est une bonne campagnarde qui s'entend à toutes +ces choses-là; et puis voilà les petites, une, deux, trois: allons, +mesdemoiselles, faites la révérence. Marie, essuie les pruneaux que tu +as sur la joue et va embrasser monsieur le marquis. Ah! c'est que c'est +un fier papa que le marquis. Demande-lui des dragées, il en a toujours +plein ses poches. Ah! çà, cher voisin, vous voyez que j'avais une fière +envie de venir vous voir; dès trois heures du matin j'étais dans la +chambre d'André. C'était une partie arrangée depuis hier avec ces +demoiselles. Elles en grillaient d'envie. Moi, qui sais que vous êtes le +plus galant homme et l'homme le plus galant de France, je voulais vous +les amener toutes; car en voilà encore cinq ou six qui ne sont pas mes +soeurs, mais qui n'en valent pas moins, et qui voulaient à toute force +voir votre propriété. C'est une si belle chose! il n'est question que +de ça dans le pays. Or, je suis venu ce matin pour vous demander votre +voiture, votre cheval et votre fils. André m'a répondu que vous dormiez +encore, que vous étiez fatigué de la veille. Je n'ai jamais voulu +souffrir qu'on vous éveillât pour si peu de chose; je n'ai même voulu +déranger personne; j'ai attelé moi-même le cheval et j'ai emmené votre +fils malgré lui, car c'est un paresseux!... Et, à propos, comment se +porte le boeuf malade? Mieux? Ah! j'en suis charmé. Voilà donc comment +j'ai enfin réussi à vous amener à dîner toutes ces petites alouettes. +J'étais bien sûr que vous m'en remercieriez. Ce marquis est l'homme +le plus aimable du département! Allons, mesdemoiselles, n'ayez pas de +honte, dites à monsieur le marquis comme vous aviez envie de venir le +voir.» + +Le marquis, tout étourdi d'un pareil discours et de l'apparition de +toutes ces jeunes et jolies figures qui semblaient se multiplier par +enchantement à chaque période de Joseph, ne put trouver de prétexte à +son ressentiment. La demande inopinée d'un dîner ne le contraria pas +trop. Il était honorable, et en effet il avait des prétentions à la +galanterie. Il prit le parti d'offrir un bras à mademoiselle Marteau, et +l'autre à Geneviève, qu'à sa jolie tournure il prit pour une personne de +la meilleure société; et, priant poliment les autres de le suivre, il +les conduisit à la salle à manger, où, en attendant le repas +qu'il ordonna sur-le-champ, il leur fit servir des fruits et des +rafraîchissements. + +André, charmé de voir les choses s'arranger aussi bien, prit courage et +fit lui-même les honneurs de la maison avec beaucoup de grâce. Son père +le laissa faire, quoiqu'il jetât sur lui de temps en temps un regard de +travers. Le hobereau n'était point avare et voulait bien offrir tout +ce qu'il possédait; mais il voulait le faire lui-même et ne pouvait +souffrir qu'un autre, fût-ce son propre fils, touchât une fleur sans sa +permission. + +André conduisit Geneviève à un petit jardin botanique qu'il cultivait +dans un coin du grand verger de son père. Geneviève prit tant d'intérêt +à ces fleurs et aux explications d'André, qu'elle oublia tout le reste +et s'aperçut en rougissant, lorsque la cloche du dîner sonna, qu'elle +était seule avec lui, que le reste de la société était bien loin dans le +fond du verger. + +L'affabilité du marquis se soutint assez bien pendant tout le temps du +dîner: même au dessert il s'égaya jusqu'à adresser quelques lourdes +fadeurs aux beaux yeux d'Henriette et aux jolies petites mains blanches +de Geneviève. Joseph était un convive excellent, un vigoureux buveur, +capable de tenir tête à toute une noce depuis midi jusqu'à trois heures +du matin, et jamais maussade après boire, point querelleur, point +casseur d'écuelles, incapable de méconnaître ses amis dans l'ivresse. Il +se conduisit si bien cette fois, et sans cesser d'être aux petits soins +pour _les dames_, il fit si bien fête au petit vin de la côte Morand, +que le marquis sortit de table la joue enluminée, l'oeil brillant et +la mâchoire lourde. Joseph croyait avoir triomphé de sa colère et +s'applaudissait intérieurement de son habileté; mais André, qui +connaissait mieux son père, augurait moins bien de cet état +d'excitation. Il savait que jamais le marquis n'avait une clairvoyance +plus implacable que dans ces moments-là. Il l'observait donc avec +inquiétude et s'observait lui-même scrupuleusement, dans la crainte de +dire un mot ou de faire un geste qui réveillât les souvenirs confus du +cheval et du char à bancs enlevés. + +Le marquis jusque-là ne comprenait pas trop clairement en quelle société +Joseph et ses soeurs étaient venus le voir. La vérité est qu'il n'avait +aucun préjugé, qu'il était poli et hospitalier envers tout le monde; +mais il avait une aversion invincible pour les grisettes. Il fallait +que ce sentiment eût acquis chez lui une grande violence; car il était +combattu par une habitude de courtoisie envers le beau sexe et la +prétention de n'être pas absolument étranger à l'art de plaire. Mais +autant il aimait à accueillir gracieusement les personnes des deux sexes +qui reconnaissaient humblement l'infériorité de leur rang, autant il +haïssait dans le secret de son coeur celles qui traitaient de pair à +compagnon avec lui sans daigner lui tenir compte de son affabilité et de +ses manières libérales. Il consentait à être le meilleur bourgeois du +monde, pourvu qu'on n'oubliât point qu'il était marquis et qu'il ne +voulait pas le paraître. + +Les artisanes de L..., avec leur jactance, leurs privilèges et leur +affectation de familiarité, étaient donc nécessairement des natures +antipathiques à la sienne, et il est très-vrai qu'il les souffrait +difficilement dans sa maison. Il ne pouvait supporter qu'elles +s'arrogeassent le droit de s'asseoir à sa table sans son aveu, et il +ne manquait pas, lorsque sa salle à manger était envahie par ces +usurpateurs féminins, de leur céder la place et d'aller aux champs. +Ce procédé lui avait aliéné la considération des grisettes les plus +huppées, d'autant plus qu'elles voyaient fort bien l'adjoint de la +commune, personnage revêtu d'une blouse et d'une paire de sabots, +et même le garde champêtre, dignitaire plus modeste, encore admis à +l'honneur de boire un verre de vin et de s'asseoir sur un escabeau +lorsqu'ils apportaient des nouvelles à l'heure où le marquis finissait +son souper. Cette préférence envers des paysans leur paraissait l'indice +d'un caractère insolent et bas, tandis qu'elle était au contraire le +résultat d'un orgueil très-bien raisonné. + +Quoique Henriette et ses ouvrières eussent été fort bien traitées +cette fois, il leur restait un vieux levain de ressentiment contre les +manières habituelles du marquis envers leurs pareilles. La présence de +mademoiselle Marteau, les manières douces d'André, le maintien grave et +poli de Geneviève leur avaient un peu imposé pendant le dîner. Aussi en +sortant de table, leur nature bruyante et indisciplinée reprenant le +dessus, elles se répandirent dans le verger en caracolant comme des +cavales débridées, et, sautant sur les plates-bandes, écrasant sans +pitié les marguerites et les tomates, elles remplirent l'air de chants +plus gais que mélodieux, et de rires qui sonnèrent mal à l'oreille du +marquis. Celui-ci laissa André auprès de Geneviève et de mesdemoiselles +Marteau, et, tandis que Joseph prenait sa course de son côté pour aller +embrasser mademoiselle Henriette à la faveur d'un jour consacré à +la folie, il longea furtivement le mur où ses plus beaux espaliers +étendaient leurs grands bras chargés de fruits sur un treillage +vert-pomme, et monta la garde autour de ses pêches et de ses raisins. +Henriette s'en aperçut, et, décidée à déployer ce grand caractère +d'audace et de fierté dont elle tirait gloire, elle coupa le potager +en droite ligne et vint à trente pas du marquis remplir lestement +son tablier des plus beaux fruits de l'espalier. A son exemple, les +grisettes s'élancèrent à la maraude et firent main-basse sur le reste. +Ce qui acheva d'enflammer le marquis d'une juste colère, c'est qu'au +lieu de détacher de l'arbre le fruit qu'elles voulaient emporter, elles +tiraient obstinément la branche jusqu'à ce qu'elle cédât et leur restât +à la main, toute chargée de fruits verts qu'elles jetaient avec dédain +au milieu des allées après y avoir enfoncé les dents. Moyennant ce +procédé aristocratique, au lieu d'une douzaine de pêches et d'autant de +grappes de raisin qu'elles eussent pu enlever, elles trouvèrent moyen de +mutiler tous les arbres fruitiers et de mettre en lambeaux ces belles +treilles si bien suspendues, que le marquis lui-même avait courbées en +berceaux et qui faisaient l'admiration de tous les connaisseurs. + +Le marquis eut envie de prendre une des branches cassées dont elles +jonchaient le sable, et de leur _courir sus_ en les poursuivant comme +des chèvres malfaisantes; mais il vit la grande taille de Joseph se +dessiner auprès d'Henriette, et, quoique brave, il ne se soucia point +d'engager avec lui une discussion qui pouvait devenir orageuse. +D'ailleurs il aimait Joseph et voyait bien qu'il n'approuvait pas +ce dégât. Il prit un parti plus sage et plus cruel: il alla droit à +l'écurie, fit sortir son cheval, atteler le char à bancs et conduire +l'un et l'autre à trois cents pas de la maison dans une grange dont il +prit la clef dans sa poche; puis il revint d'un air calme et rentra dans +le salon. Il n'y trouva personne; mais la Vengeance, qui le protégeait, +lui fit apercevoir du premier coup d'oeil quatre ou cinq grands bonnets +de tulle et deux ou trois châles de Barèges étalés avec soin sur le +canapé. Ces demoiselles avaient déposé là leurs atours pour courir +plus à l'aise dans le jardin. Le marquis n'en fit ni une ni deux; il +s'étendit tout de son long sur les rubans et sur les dentelles, et ne +manqua pas d'allonger ses grosses guêtres crottées sur le fichu de +crêpe rose de mademoiselle Henriette. Il attendit ainsi, dans un repos +délicieux, que ces demoiselles eussent fini de dévaster son verger. + +Quand elles rentrèrent, elles trouvèrent en effet le malicieux +campagnard qui feignait de dormir en écrasant les précieux chiffons; +elles le maudirent mille fois et prononcèrent, assez haut pour qu'il +l'entendît, les mots de vieil ivrogne. + +--Fort bien! disait Henriette d'un ton aigre, il faut de la dentelle à M. +le marquis pour dormir en cuvant son vin! + +--Ma foi! disait Joseph en se pinçant le nez pour ne pas éclater de +rire, je trouve la chose singulière et si drôle qu'il m'est impossible +de m'en affliger. Vraiment! c'est dommage de réveiller ce bon marquis +quand il dort si bien, l'aimable homme! + +En parlant ainsi, Joseph secouait doucement la main du marquis. Celui-ci +feignit longtemps de ne pouvoir se réveiller. Enfin il se décida à +quitter le canapé et à laisser les grisettes ramasser les débris de leur +toilette; dans quel état, hélas!... Henriette écumait de rage. M. de +Morand feignit de ne s'apercevoir de rien. Il prit le bras de Joseph +et sortit sous prétexte de le mener a son pressoir. Mais sa véritable +vengeance ne tarda pas à éclater. Le soleil était couché, on parla de +retourner à la ville; la patache de Joseph se trouva prête devant la +porte aussitôt qu'il l'eut demandée. «Prends mes soeurs et Geneviève, +dit Joseph à André, et monte dans ma patache; je me charge des grisettes +et du char à bancs. Va, pars tout de suite; car si tu restes là et que +ton père ait de l'humeur, cela tombera sur toi, tandis qu'il n'osera pas +me faire de difficultés. Va-t'en vite.» + +André ne se le fit pas répéter; il offrit la main à ses compagnes de +voyage, prit les rênes et disparut. Il était à cinq cents pas, que +Joseph attendait encore le char à bancs sur le seuil de la maison. Il +avait glissé quelque monnaie dans la main du garçon d'écurie en lui +disant d'amener son équipage; mais l'équipage n'arrivait pas, le garçon +d'écurie ne se montrait plus, et le marquis avait subitement disparu. +Au bout d'un quart d'heure d'attente, Joseph prit le parti d'aller à +l'écurie: elle était vide; il chercha le char à bancs sous le hangar: le +hangar était désert; il appelle, personne ne lui répond. Il parcourt +la ferme, et trouve enfin le garçon d'écurie qui semble accourir tout +essoufflé et qui lui répond avec toute la sincérité apparente d'un +paysan astucieux: «Hélas! mon bon monsieur, il n'y a ni char à bancs +ni cheval; le métayer est parti avec pour la foire de Saint-Denis qui +commence demain matin; il ne savait pas qu'on en aurait besoin au +château. M. le marquis lui avait dit hier de les prendre s'il en avait +besoin... Qu'est-ce qui savait? qu'est-ce qui pouvait prévoir...? + +--Mille diables! s'écria Joseph, il est parti! et depuis quand? est-il +bien loin? + +--Oh! monsieur, dit le garçon en souriant d'un air piteux, il y a plus +de deux heures! il doit être à présent auprès de L... s'il ne l'a point +dépassé. + +«Eh bien! dit Joseph, c'est une histoire à mourir de rire!» Et il alla +rejoindre les grisettes sans s'affliger autrement d'un événement qui +devait les transporter de colère. Henriette jeta les hauts cris; elle +refusa de croire au départ du métayer; elle maudit mille fois la malice +du marquis; elle le chercha dans toute la maison pour lui faire des +reproches, pour lui demander s'il n'avait pas un autre cheval et une +autre voiture; le marquis fut introuvable. Le garçon d'écurie se lamenta +d'un air désespérant sur ce fâcheux contre-temps. Enfin il fallut +prendre un parti; le jour baissait de plus en plus, il fallut partir +à pied et entreprendre, à l'entrée de la nuit, une promenade de trois +lieues, par des chemins assez rudes et avec des bonnets et des fichus en +marmelade. Les grisettes pleuraient, et Henriette en fureur faisait de +durs reproches à Joseph sur son insouciance. Celui-ci se résignait de +bonne grâce à lui offrir son bras jusqu'à la ville; elle le refusa +d'abord avec dépit, et l'accepta ensuite par lassitude. Elles s'en +allèrent ainsi clopin-clopant, se heurtant les pieds contre les cailloux +et détestant dans leur âme l'abominable marquis, auteur de leur +désastre, tandis que celui-ci, enfermé dans sa chambre et plongé dans le +duvet, fredonnait en s'endormant un vieil air, à la mode peut-être dans +sa jeunesse: _Allez-vous-en, gens de la noce,_ etc. + + + +VII. + +De leur coté, André et Geneviève et mesdemoiselles Marteau continuaient +paisiblement leur route sans entendre les cris de détresse dont Joseph, +à tout hasard, faisait retentir la plaine. Enfin une des petites filles +ayant laissé tomber son sac, André arrêta le cheval et descendit pour +chercher dans l'obscurité l'objet perdu. Pendant ce temps il lui sembla +entendre mugir au loin une voix de stentor qui prononçait son nom. Il +consulta ses compagnons, et Geneviève décida qu'il fallait retourner en +arrière, parce qu'un accident était probablement arrivé aux voyageurs du +char à bancs. André obéit, et, au bout de dix minutes, il rencontra les +tristes piétons qui gagnaient le haut de la colline. Henriette voulut +raconter la malheureuse aventure; mais, suffoquée par sa colère, elle +s'arrêta pour respirer, et Joseph, profitant de l'occasion, se mit +à raconter à sa manière. Il déclara que c'était un plaisant tour du +marquis, et que ces demoiselles l'avaient bien mérité pour la manière +dont elles s'étaient comportées dans le verger. + +--C'est une infamie! s'écria Henriette; votre marquis est un vieil avare, +un sournois et un ivrogne. + +--Allons, allons, interrompit Joseph impatienté, vous oubliez que vous +parlez devant son fils et qu'il est trop poli pour vous donner un +démenti; mais, si vous étiez un homme, jarni Dieu!... + +--Et c'est parce que M. André ne peut pas imposer silence à une femme, +dit Geneviève assez vivement, que l'on ne doit pas abuser de sa +politesse et lui faire entendre un langage qu'il ne peut supporter sans +souffrir. Allons, Henriette, calme-toi, prends ma place dans la voiture; +tâchez de vous y arranger toutes, et de prendre seulement la petite +Marie sur vos genoux. Pour nous, qui avons fait la moitié de la route +en voiture, nous ferons bien le reste à pied, n'est-ce pas, ma chère +Justine? + +La chose fut bientôt convenue. Joseph voulut un instant faire les +honneurs de sa voiture à André et achever la route à pied; mais il +comprit bien vite qu'André aimait beaucoup mieux accompagner Geneviève, +et il prit sa place dans la patache, qui continua le voyage au pas. +André offrit son bras à Justine Marteau, afin d'avoir l'occasion +d'offrir l'autre à Geneviève au bout de quelques minutes; mais à peine +l'eut-elle accepté qu'André, qui se croyait fort en train de dire les +choses les plus sensées du monde, ne trouva plus même à placer un mot +insignifiant pour diminuer le malaise d'un silence qui dura près d'un +quart d'heure sans aucune cause appréciable. + +Ce fut mademoiselle Marteau qui le rompit la première, dès qu'elle eut +fini de penser à autre chose; car elle était préoccupée, soit de +la pensée de son trousseau, soit de celle de son fiancé. «Eh bien! +dit-elle, qu'avons-nous donc tous les trois à regarder les étoiles? + +--Je vous assure, répondit André, que je ne pensais pas aux étoiles, et +que je les regardais encore moins. Et vous, mademoiselle Geneviève? + +--Moi, je les regardais sans penser à rien, répondit-elle. + +--Permettez-moi de ne pas vous croire, reprit André; je suis sûr, au +contraire, que vous réfléchissez beaucoup et à propos de tout. + +--Oh! oui, je réfléchis, répondit-elle; mais je n'en pense pas plus pour +cela, car je ne sais rien, et quand j'ai bien rêvé, je n'en suis pas +plus avancée. + +--Cela est impossible. Quand vous regardez les étoiles, vous pensez à +quelque chose. + +--Je pense quelquefois à Dieu, qui a mis toutes ces lumières là-haut; +mais comme on ne peut pas toujours penser à Dieu, il arrive que je +continue à les regarder sans savoir pourquoi; et pourtant je reste des +heures entières à ma fenêtre sans pouvoir m'en arracher. D'où cela +vient-il? Sans doute les étoiles font cet effet-là à tout le monde: +n'est-ce pas Justine? + +--Je crois, dit Justine, que ton amie Henriette ne les regarde jamais. +Pour moi, je suis comme toi, je ne peux pas en détacher les yeux; mais +c'est que cela me fait penser à des milliers de choses. + +--Oh! c'est que vous êtes savante, vous, Justine; vous êtes bien +heureuse! Mais dites-moi donc à quoi les étoiles vous font penser: +j'aurai peut-être eu les mêmes idées sans pouvoir m'en rendre compte. + +--Mais, dit Justine, à quoi ne pense-t-on pas en regardant ces milliards +de mondes, auprès desquels le nôtre n'est qu'une tache lumineuse de plus +dans l'espace? + +Geneviève s'arrêta tout étonnée et regarda Justine, attendant avec +impatience qu'elle s'expliquât davantage. + +André s'était imaginé, en voyant le beau front de Geneviève plein +d'intelligence, et en écoutant son langage toujours si raisonnable et +si pur, qu'elle devait savoir toutes choses, et l'idée de sa propre +infériorité l'avait rendu jusque-là timide et tremblant devant elle. +Il fut donc surpris à son tour, et chercha dans les grands yeux de +Geneviève la cause de cet étonnement naïf. + +--Est-ce que tu ne sais pas, dit Justine, qui n'était pas fâchée de +déployer son petit savoir, que toutes ces lumières, comme tu les +appelles, sont autant de soleils et de mondes? + +--Oh! j'ai entendu parler de cela à Paris par une de mes compagnes qui +avait un livre... mais je prenais tout cela pour des rêves... et je +ne peux pas croire encore... Dites-nous donc ce que vous en pensez, +monsieur André. + +Cette interpellation fit sur André un effet singulier. Il venait d'être +presque choqué de l'ignorance de Geneviève; il se sentit tout à coup +comme attendri. Jusque-là son amour avait été dans sa tête; il lui +sembla qu'il descendait dans son coeur. Il regarda Geneviève à la faible +clarté du ciel étoilé: il distinguait à peine ses traits; mais une +blancheur incomparable faisait ressortir sa figure ovale sous ses +cheveux noirs, et une sérénité angélique semblait résider sur ce visage +délicat et pâle. André fut si ému qu'il resta quelques instants sans +pouvoir répondre. Enfin il lui dit d'une voix altérée: «Oui, je crois +que notre monde n'est qu'un lieu de passage et d'épreuve, et qu'il y a +parmi tous ceux que vous voyez au ciel quelque monde meilleur où les +âmes qui s'entendent peuvent se réunir et s'appartenir mutuellement.» + +Geneviève s'arrêta encore et le regarda à son tour comme elle avait +regardé Justine. Tout ce qu'on lui disait lui semblait obscur; elle en +attendait l'explication. + +--Croyez-vous donc, lui dit André, que tout s'achève ici-bas? + +--Oh! non, dit-elle, je crois en Dieu et en une autre vie. + +--Eh bien! ne pensez-vous pas que le paradis puisse être dans quelqu'une +de ces belles étoiles? + +--Mais je n'en sais rien. Vous-même, qu'en savez-vous? + +--Oh! rien. Je ne sais pas où Dieu a caché le bonheur qu'il fait espérer +aux hommes. Croyez-vous, mesdemoiselles, qu'on puisse obtenir tout ce +qu'on désire en cette vie? + +--Mais non! dit Justine; on peut désirer l'impossible. Le bonheur et la +raison consistent à régler nos besoins et nos souhaits. + +--Cela est très-bien dit, répondit André; mais pensez-vous qu'il existe +trois personnes au monde qui puissent atteindre à la sagesse? Nous voici +trois: répondez-vous de nous trois? + +--Oh! c'est tout au plus si je réponds de moi-même, dit Justine en +riant; comment répondrais-je de vous? Cependant je répondrais de +Geneviève, je crois qu'elle sera toujours calme et heureuse. + +--Et vous, mademoiselle, dit André, en répondez-vous? + +--Pourquoi pas? dit-elle avec une tranquillité naïve. Mais parlez-moi +donc des étoiles, cela m'inquiète davantage. Pourquoi Justine dit-elle +que ce sont des mondes et des soleils? + +André, heureux et fier, pour la première fois de sa vie, d'avoir quelque +chose à enseigner, se mit à lui expliquer le système de l'univers, en +ayant soin de simplifier toutes les démonstrations et de les rendre +abordables à l'intelligence de son élève. Malgré la soumission attentive +et la curiosité confiante de Geneviève, André fut frappé du bon sens et +de la netteté de ses idées. Elle comprenait rapidement; il y avait des +instants où André, transporté, lui croyait des facultés extraordinaires, +et d'autres où il croyait parler à un enfant. Quand ils furent arrivés +aux premières maisons de la ville, Henriette descendit de voiture et dit +qu'elle se chargeait de reconduire Geneviève chez elle. André n'osa pas +aller plus loin; il prit congé d'elle, et, se dérobant aux instances de +Joseph, qui voulait l'emmener boire du punch, il reprit légèrement le +chemin de son castel. Tout ce qu'il désirait désormais, c'était de +se trouver seul et de n'être pas distrait de ses pensées. Elles se +pressaient tellement dans son cerveau, qu'il s'assit bientôt sur le bord +du chemin, et posant son front dans ses mains, il resta ainsi jusqu'à ce +que le froid de la nuit le saisit et l'avertit de reprendre sa marche. + + + +VIII. + +Le lendemain, lorsque André se retrouva seul dans son grand verger, il +s'était passé bien des choses dans sa tête; mais il avait trouvé une +solution à sa plus grande incertitude, et il éprouvait une joie et une +impatience tumultueuses. Il s'était demandé bien des fois depuis douze +heures si Geneviève était un ange du ciel exilé sur une terre ingrate et +pauvre, ou si elle était simplement une grisette plus décente et plus +jolie que les autres. Cependant il n'avait pu réprimer une émotion +tendre et presque paternelle lorsqu'elle lui avait naïvement demandé de +l'instruire. Cet aveu paisible de son ignorance, ce désir d'apprendre, +cette facilité de compréhension, devaient lui gagner le coeur d'un homme +simple et bon comme elle. Il y avait sous cette inculte végétation +une terre riche et fertile, où la parole divine pourrait germer et +fructifier. Une âme sympathique, une voix amie pouvait développer cette +noble nature et la révéler à elle-même. + +Telle fut la conclusion que tira André de toutes ces rêveries, et il se +sentit transporté d'enthousiasme à l'idée de devenir le Prométhée de +cette précieuse argile. Il bénit le ciel qui lui avait accordé les +moyens de s'instruire. Il remercia dans son coeur son bon maître, M. +Forez, qui lui avait ouvert le trésor de ses connaissances; et, dans son +exaltation, peu s'en fallut qu'il n'allât aussi remercier son père, qui +avait consenti à faire de lui autre chose qu'un paysan. Dans ses jours +de spleen, il lui était arrivé souvent de maudire l'éducation, qui, en +lui créant des besoins nouveaux, lui rendait sa condition réelle plus +triste encore. Maintenant il demandait pardon à Dieu d'un tel blasphème. +Il reconnaissait tous les avantages de l'étude, et se sentait maître du +feu sacré qui devait embraser l'âme de Geneviève. + +Mais toutes ces fumées de bonheur et de gloire se dissipèrent lorsqu'il +songea à la difficulté de revoir prochainement Geneviève et à la +possibilité effrayante de ne la revoir jamais. Il avait fait avec sa +liberté de la veille mille romans délicieux en parcourant à pas lents +les allées humides de la rosée du matin; mais, à force de se créer un +bonheur imaginaire, le besoin de réaliser ses rêves devint un malaise et +un tourment. Son coeur battait violemment et à chaque instant semblait +s'élancer hors de son sein pour rejoindre l'objet aimé. Il s'étonna de +ces agitations. Il n'avait pas prévu qu'arrivé à ce point l'amour devait +devenir une souffrance de toutes les heures. Il avait cru au contraire +que, du moment où il aurait retrouvé l'objet d'une si longue attente, +sa vie s'écoulerait calme, pleine et délicieuse; qu'un jour de bonheur +suffirait à ses rêveries et à ses souvenirs pendant un mois, et qu'il +aurait autant de douceur à savourer le passé qu'à jouir du présent. +Maintenant la veille lui semblait s'être envolée trop rapidement; il se +reprochait de n'en avoir pas profité; il se rappelait cent circonstances +où il aurait pu dire à propos un mot qui lui eût obtenu la bienveillance +de Geneviève, et il éprouvait un regret mortel de sa timidité. Il +brûlait de trouver l'occasion de la réparer; mais quand viendrait +cette occasion? dans huit jours? dans quatre? un seul lui paraissait +éternellement long, et l'ennui dévorait déjà sa vie. + +La crainte de se montrer trop empressé et d'effaroucher l'austérité de +Geneviève lui faisait seule renoncer aux mille projets romanesques qu'il +enfantait presque malgré lui. Mais bientôt il était forcé de s'avouer +que vivre sans la voir était impossible, et qu'il fallait sortir de son +inaction ou devenir fou. + +Il alla vers le soir à la ville. Il s'assit à l'écart sur un des bancs +de la promenade, espérant qu'elle passerait peut-être; mais il vit +défiler par groupes toutes les filles de la ville sans apercevoir le +petit pied de Geneviève. Il se rappela qu'elle ne sortait jamais à ces +heures-là. Il rôda autour de la maison Marteau sans oser y entrer; car +il éprouvait une répugnance infinie à laisser deviner ce qui se passait +en lui. A l'entrée de la nuit il vit sortir Henriette et ses ouvrières. +Geneviève n'était point avec elles. S'il avait su où elle demeurait, il +se serait glissé sous sa fenêtre: il l'eût peut-être aperçue; mais il ne +le savait pas, et pour rien au monde il ne l'eût demandé à qui que ce +fût. + +[Illustration: Il faut de la dentelle à monsieur le marquis pour dormir +en cuvant son vin!] + +Le lendemain il revint dans la journée; et, tâchant de prendre l'air +le plus indifférent, il alla voir Joseph. Joseph ne fut pas dupe de ce +maintien grave. «Voyons, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas de la +seule chose qui t'intéresse maintenant? Tu voudrais bien voir Geneviève, +n'est-ce pas? Ce n'est pas aisé. J'y pensais ce matin; je cherchais un +expédient pour avoir accès dans sa maison, et je n'en ai pas trouvé. Il +faudra bien pourtant que nous en venions à bout. Henriette nous aidera.» + +L'obligeance indiscrète de Joseph choqua cruellement son ami. Il se mit +à rire d'un air sec et forcé en lui déclarant qu'il ne comprenait rien à +cette plaisanterie et qu'il le priait de ne pas l'y mêler davantage. + +«Ah! tu fais le fier! tu te méfies de moi! dit Joseph un peu piqué. Eh +bien! comme tu voudras, mon cher; tire-toi d'affaire tout seul, puisque +tu n'as pas besoin d'aide. + +André s'affligea d'avoir offensé un ami si dévoué; mais il lui fut +impossible de revenir sur son refus et sur son désaveu. Il se retira +assez triste. Le bon Joseph s'en aperçut; et, pour lui prouver qu'il +n'avait pas de rancune, il le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue +de peupliers qui termine la ville. Ayant de sortir d'une petite rue +tortueuse et déserte, il lui montra une vieille maison de briques, dont +tous les pans étaient encadrés de bois grossièrement sculpté. Un toit +en auvent s'étendait à l'entour et ombrageait les étroites fenêtres. +«Tiens, dit Joseph en lui montrant deux de ces fenêtres, éclairées par +le soleil couchant et couvertes de pots de fleurs, c'est là que _Rose +respire_. Monter l'escalier, ce n'est pas le plus difficile; mais +franchir le palier et passer la porte, c'est pire que d'entrer dans le +jardin des Hespéridés.» + +André, troublé, s'efforça de prendre un air dégagé et de sourire. + +--Aurais-je dit quelque sottise? dit Joseph. Cela est possible. J'aime +trop la mythologie. Je ne suis pas toujours heureux dans mes citations. + +--Celle-là est fort bonne, au contraire, répondit André; j'en ris parce +qu'elle est plaisante, et que, je ne me sens point le courage d'Alcide +et de Jason. + +[Illustration: Le marquis de Morand.] + +Quoi qu'il en soit, André était le lendemain sur l'escalier de la +vieille maison rouge. Où allait-il? il le savait à peine. Serait-il +reçu? il ne l'espérait pas. Il avait à la main un énorme bouquet +des plus belles fleurs qu'il avait pu réunir: c'était toute sa +recommandation. Il était tour à tour pâle comme ses narcisses et vermeil +comme ses adonis. Il se soutenait à peine, et à la dernière marche +il fut forcé de s'asseoir. C'était déjà beaucoup d'avoir pu arriver +jusque-là sans attrouper toute la maison et sans causer un scandale qui +eût indisposé Geneviève contre lui. Il avait passé adroitement le long +de l'arrière-boutique du chapelier, qui occupait le rez-de-chaussée, +sans être aperçu d'aucun des apprentis; au premier étage, il avait évité +un atelier de lingères dont la porte était ouverte et d'où partait le +refrain de plusieurs romances très-aimées des grisettes de tous les +pays, telles que: + + Bocage que l'aurore + Embellit de ses feux, etc. + +Ou bien: + + Il ne vient pas, où peut-il être, etc. + +Ou bien encore: + + Fleuve du Tage, etc., etc. + +André cacha son bouquet dans son chapeau, et, tournant le dos à la porte +entr'ouverte, il franchit cet étage comme un éclair et ne s'arrêta qu'au +troisième. Là, tout palpitant, se recommandait à Dieu, il s'approcha +de la porte à trois reprises différentes et s'en éloigna aussitôt, +incertain s'il ne laisserait pas son bouquet et ne s'enfuirait pas à +toutes jambes. Enfin une quatrième résolution l'emporta. Il frappa bien +doucement, et, près de s'évanouir, s'appuya contre le mur. + +Cinq minutes d'un profond silence lui donnèrent le temps de se +reconnaître. Il pensa que Geneviève était sortie, et il se réjouit +presque d'échapper à la terrible émotion qu'il avait résolu de braver. +Cependant le désir de la voir fut plus fort que sa poltronnerie, et il +allait frapper de nouveau, lorsque ses yeux, accoutumés à l'obscurité de +l'escalier, distinguèrent un petit carré de papier collé sur la porte. +Il l'examina quelques instants et réussit à lire: + + GENEVIÈVE, FLEURISTE; + +et un peu plus bas, en plus petits caractères: _Tournez le bouton, s'il +vous plaît_. + +André, transporté d'une joie étourdie, ouvrit la porte et entra dans une +vieille salle proprement tenue, meublée de quatre chaises de paille, +d'une petite provision de raisins suspendus au plafond, et d'une toile +noire et usée, où l'on retrouvait quelques vestiges d'une figure de +Vierge tenant un enfant Jésus dans ses bras. Une petite porte, sur +laquelle était encore écrit le nom de Geneviève, était placée au bout de +cette salle. Cette fois André sentit toutes ses terreurs se réveiller; +mais, après tout ce qu'il avait déjà osé, il n'était plus temps de +renoncer lâchement à son entreprise: il frappa donc à cette dernière +porte, qui s'ouvrit aussitôt, et Geneviève parut. + +Elle devint toute rouge et le salua avec un embarras où André crut +distinguer un peu de mécontentement. Il balbutia quelques mots; mais il +perdit tout à fait contenance en s'apercevant que Geneviève n'était pas +seule. Madame Privat était debout auprès d'un carton de fleurs et se +composait un bouquet de bal. Elle jeta sur André un regard de surprise +et d'ironie: c'eût été une si bonne fortune pour elle de pouvoir +publier une jolie médisance bien cruelle sur le compte de la vertueuse +Geneviève! Geneviève sentit le danger de sa position, et prenant +aussitôt une assurance pleine de fierté; «Entrez, dit-elle, monsieur le +marquis, ayez la bonté de vous asseoir et d'attendre un instant. Vous +voudrez bien me faire votre commande après que j'aurai servi madame.» + +Et, se rapprochant de madame Privat, elle ouvrit tous ses cartons avec +une dignité calme qui imposa un instant à la merveilleuse provinciale. +Mais l'occasion était trop bonne pour y renoncer aisément. Après avoir +choisi quelques boutons de rose mousseuse, madame Privat se retourna +vers André, qu'elle déconcerta tout à fait avec son regard curieux +et impertinent. «Vraiment, dit-elle en s'efforçant de prendre un +ton enjoué, c'est la première fois que je vois un jeune homme venir +commander des fleurs artificielles. Vous ne recevez pas souvent la +visite de ces messieurs, n'est-ce pas, mademoiselle Geneviève? + +--Pardonnez-moi, madame, répondit froidement Geneviève, je reçois +très-souvent des commandes de bouquets pour les mariages et pour les +présents de noces, et ces messieurs m'apportent quelquefois les fleurs +naturelles qu'ils veulent me faire imiter. + +--Ah! M. de Morand se marie? dit vivement madame Privat en fixant sur +lui un regard scrutateur. + +Son impertinence étonna tellement André, qu'il hésita un instant à +répondre; mais l'indignation l'emportant sur sa timidité naturelle, il +répondit effrontément: «Non, madame, je m'occupe de botanique, et je +désire avoir une collection de certaines fleurs que mademoiselle a le +talent d'imiter parfaitement. C'est un herbier de nouvelle espèce auquel +M. Forez, mon ancien précepteur, s'intéresse beaucoup. Quant au mariage, +les pauvres maris sont tellement ridicules pour le moment dans ce +pays-ci, que j'attendrai un temps plus favorable.» + +Madame Privat se mordit la lèvre et sortit brusquement. La réponse +d'André faisait allusion à une aventure récente de son ménage; et, +quoique André ne fût pas méchant, il n'avait pu résister au désir de +lui fermer la bouche. Quand elle fut sortie, il regarda Geneviève en +souriant, espérant que cet incident allait faire oublier l'audace de +sa visite; mais il trouva Geneviève froide et sévère. «Puis-je savoir, +monsieur, lui dit-elle, ce qui me procure l'honneur de votre présence? + +André se troubla. «Je mérite que vous me receviez mal, répondit-il. J'ai +été étourdi, imprudent, mademoiselle, en m'imaginant que c'était une +chose toute simple que de venir vous offrir ces fleurs. L'impertinente +personne qui sort d'ici m'a fait sentir mon tort; me le +pardonnerez-vous! + +--Oui, monsieur, répondit Geneviève, s'il est vrai que vous n'en ayez +pas prévu les suites, et si vous me promettez de ne pas m'y exposer une +seconde fois. + +--J'aimerais mieux renoncer au bonheur de vous revoir jamais que de vous +causer une contrariété, répondit André; et, laissant son bouquet sur la +table, il se leva tristement pour se retirer; mais une larme vint au +bord de sa paupière, et Geneviève, qui s'en aperçut, se troubla à son +tour. + +--Au moins, lui dit-elle avec douceur, je ne vous chasse pas; et puisque +vous n'avez eu que de bonnes intentions aujourd'hui, je vous remercie de +votre bouquet. + +En même temps elle le prit et l'examina. André s'arrêta et resta debout +et incertain. + +--Il est bien joli, dit Geneviève. Comment appelez vous ces fleurs roses +si rondes et si petites? + +--Ce sont des hépatiques, répondit-il en se rapprochant; voici des +belles de nuit à odeur de vanille, de la giroflée-mahon blanche, et des +mauves couleur de rose. + +--Oh! celles-là se fanent bien vite, dit Geneviève. Je vais les mettre +dans l'eau. + +Elle délia le bouquet et le mit dans un vase plein d'eau fraîche, en +arrangeant chaque fleur avec soin. Pendant ce temps, André examinait les +cartons ouverts et admirait la perfection des ouvrages de Geneviève. +Cependant il lui échappa une exclamation de blâme qui faillit faire +tomber le vase des mains de la jeune fille. + +--Qu'est-ce donc? s'écria-t-elle. + +--O ciel! répondit André, des fuxias à calice vert! Cela n'existe pas, +c'est une invention gratuite. + +--Hélas! vous avez raison, dit Geneviève en rougissant, ce n'est pas ma +faute. Une demoiselle de la ville, pour qui j'ai fait cette branche de +fuxia, l'a voulue ainsi. En vain je lui ai montré l'original; elle s'est +obstinée à trouver ce bouquet trop rouge.--Feuilles, tiges, fleurs, +tout, disait-elle, était de la même teinte. Elle m'a forcée d'ajouter +ces feuilles, qui sont d'un ton faux, et de doubles calices... + +--Qui sont d'une monstruosité épouvantable! dit André avec chaleur. +Quoi! mutiler une si jolie plante, si gracieuse, si délicate! + +--Il y a des gens de si mauvais goût! reprit Geneviève; tous les jours +on me demande des choses extravagantes. J'avais fait des millepertuis de +Chine assez jolis; aussitôt toutes ces dames en ont demandé; mais l'une +les voulait bleus, l'autre rouges, selon la couleur de leurs rubans +et de leurs robes. Que voulez-vous que devienne la vérité devant de +pareilles considérations? Je suis bien forcée, pour gagner ma vie, de +céder à tous ces caprices: aussi je ne fais que pour moi des fleurs dont +je sois contente. Celles-là, je ne les vends pas: ce sont mes études et +mes vrais plaisirs. Je vous les ferais voir si... + +--Oh! voyons-les, je vous en supplie, dit André; montrez-moi ces +trésors. + +Geneviève alla ouvrir une armoire réservée, et montra à son jeune pédant +une collection de fleurs admirablement faites. «Voici du véritable +fuxia, dit-elle en lui désignant avec orgueil une branche de cette jolie +plante. + +--Ceci est un chef-d'oeuvre, dit André en la prenant avec précaution. +Vous ne savez pas quelles immenses ressources vous offre votre talent. +Un amateur paierait cette fleur un prix exorbitant. Cependant on +pourrait y faire encore une légère critique: les fleurs sont trop +régulièrement parfaites; la nature est plus capricieuse, plus sans +façon. Ainsi le calice du fuxia a souvent cinq pétales, et souvent +trois, au lieu de quatre qu'il doit avoir. Les caryophyllées sont +sujettes à ces erreurs continuelles et n'en sont que plus belles. Voyez +ce violier jaune qui est sur votre fenêtre. + +--Vous avez peut-être raison, dit Geneviève. Moi j'évitais cela dans la +crainte de mal faire. Aimez-vous ces pois de senteur? + +--Il n'y manque que le parfum; cependant voici un petit défaut: toutes +les légumineuses ont dix étamines, mais neuf seulement sont réunies dans +une sorte de gaine; la dixième est indépendante des autres, et vous +n'avez pas observé cette particularité. + +--Êtes-vous sûr de cela? + +--Il y a du genêt d'Espagne dans mon bouquet: déchirez-en une fleur. + +--En vérité, vous avez raison; mais vous êtes bien sévère. Tant mieux +pourtant; il y a beaucoup à profiter avec vous. Continuez donc à +m'instruire, je vous en prie. + +André examina tous les cartons et trouva peu à critiquer, beaucoup à +louer; mais il ne négligea aucune occasion de relever les fautes légères +de l'artiste, car il sentit que c'était le moyen de captiver l'attention +et de rendre sa présence désirable. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit Geneviève quand il eut fini, je n'oserai +plus achever une fleur nouvelle sans vous consulter; car vous en savez +plus que moi. + +--Vous en sauriez bien vite autant si vous vouliez faire de votre art +une étude un peu méthodique. Certainement, à force de recherches et +d'observations, vous savez une infinité de choses que je ne saurai +jamais; mais l'ordre qu'on m'a fait mettre dans cette étude m'a appris +des choses très-simples que vous ignorez. M. Forez avait pour cela une +méthode admirable et d'une clarté parfaite. + +--Et comment faire pour savoir? dit Geneviève. + +--Laissez-moi vous apporter mes cahiers et mon herbier; avec une heure +d'application par jour, vous en saurez dans un mois plus que M. Forez +lui-même. + +--Oh! que je le voudrais! dit Geneviève; mais cela est impossible. +Orpheline et seule comme je suis, je ne puis recevoir vos visites sans +m'exposer aux plus méchants propos. + +--N'êtes-vous pas au-dessus de ces puériles attaques? dit André. A quoi +vous a servi toute une vie de retraite et de prudence, si vous êtes +aussi vulnérable que la plus étourdie de vos compagnes, et si, au +premier acte d'indépendance que votre raison voudra tenter, l'opinion ne +vous tient aucun compte d'une sagesse que vous avez si bien prouvée? + +--L'opinion! l'opinion! dit Geneviève en rougissant. Ce n'est pas que je +la respecte, je sais ce qu'elle vaut, dans ce pays du moins; mais je la +crains. Je n'ai pas de famille, personne pour me protéger; la méchanceté +peut me prendre à partie, comme elle a fait tant de fois pour de pauvres +filles qui avaient bien peu de torts à se reprocher. Elle peut me rendre +bien malheureuse... + +--Oui, si vous manquez de caractère; mais si vous avez le juste orgueil +de la vertu, si vous êtes pénétrée de votre propre dignité... + +--Ne dites pas cela, on me reproche déjà d'être trop fière. + +--Si j'avais le droit de vous faire un reproche, ce ne serait pas +celui-là... + +--Et lequel donc? dit Geneviève vivement; puis elle s'arrêta tout à +coup, et André lut sur son visage qu'elle était fâchée d'avoir laissé +échapper cette question, et qu'elle craignait une réponse trop +significative. + +--Je n'ai pas ce droit, répondit-il tristement, et je ne me flatte pas +de l'avoir jamais. Vous craignez le blâme; quelle raison assez forte +auriez-vous pour le braver? Ne faites pas attention à ce que je vous ai +dit. Je déraisonne souvent. + +--Cet aveu n'est pas rassurant, dit Geneviève en s'efforçant de sourire, +pour quelqu'un qui comptait vous demander souvent des conseils. + +--Sur la botanique? reprit André. Je vous enverrai mes cahiers. Si +quelque passage vous embarrasse, veuillez faire un signe sur la marge et +me le renvoyer; je demanderai une explication détaillée à M. Forez et +le prierai de la rédiger lui-même. Je vous la ferai parvenir par +mademoiselle Marteau, ou par mademoiselle Henriette, ou par telle autre +personne que vous me désignerez. De cette manière, il me sera impossible +de vous compromettre, et je ne serai pour personne un sujet de trouble +et de scandale. + +Geneviève fut affligée de l'entendre s'exprimer d'un ton froid et +blessé. Sa douceur et sa sensibilité naturelles parlèrent plus vite que +sa raison. + +«J'aimerais mieux, dit-elle, recevoir ces explications de vous +directement: je comprendrais plus vite et je pourrais vous remercier +moi-même de votre complaisance. Je ne sais pas comment il me deviendra +possible de recevoir vos avis; mais j'en chercherai le moyen... S'il me +faut y renoncer, croyez que j'en aurai du regret, et que je conserverai +de la reconnaissance pour vous.» + +Elle s'arrêta toute troublée, et André se sentit si ému qu'il craignit +de se mettre à pleurer devant elle. C'est pourquoi il se retira +précipitamment, en faisant de profonds saluts et en attachant sur elle +des regards pleins de douleur et de tendresse. + +Quand il fut sorti, Geneviève se laissa tomber sur une chaise, mit les +deux mains sur son coeur et le sentit battre avec violence. Alors, +épouvantée de ce qu'elle éprouvait et n'osant s'interroger elle-même, +elle se jeta à genoux, et demanda au ciel de lui laisser le calme dont +elle avait joui jusqu'alors. + +Elle fut presque malade le reste de la journée, et ne toucha point au +frugal dîner qu'elle avait préparé elle-même comme à l'ordinaire. +Vers le soir, elle s'enveloppa de son petit châle et alla se promener +derrière la ville, dans un lieu solitaire où elle était sûre de pouvoir +rêver en liberté. Quand la nuit vint, elle s'assit sur une éminence +plantée de néfliers, et elle contempla le lever de ces astres dont André +lui avait expliqué la marche. Peu à peu ses idées prirent un cours +extraordinaire, et les connaissances nouvelles que la conversation +d'André lui avait révélées portèrent son esprit vers des pensées plus +vagues, mais plus élevées. Lorsqu'elle revint sur elle-même, elle +s'étonna de trouver à ses agitations de la journée moins d'importance +qu'elle ne l'avait craint d'abord. Elle ressentait déjà l'effet de +ces contemplations où l'âme semble sortir de sa prison terrestre et +s'envoler vers des régions plus pures; mais elle ne se rendait raison +d'aucune de ces impressions nouvelles, et marchait dans ce pays inconnu +avec la surprise et le doute d'un enfant qui lit pour la première fois +un conte de fées. + +Geneviève n'était point romanesque; elle n'avait jamais désiré d'aimer +ou d'être aimée. Elle ne pensait aux passions qu'avec crainte, et +s'était promis de s'y soustraire à la faveur d'une vie solitaire et +laborieuse. Naturellement aimante et bonne, elle commençait à pressentir +l'amour d'André pour elle. Elle n'eût pas osé se l'expliquer à +elle-même; mais elle avait compris instinctivement ses tourments, ses +craintes et son chagrin de la matinée. Elle en avait été émue sans +savoir pourquoi, et elle lui avait parlé avec une bienveillance qui ne +cachait pas un sentiment plus vif. Geneviève n'avait pas d'amour, et +quand elle chercha consciencieusement la cause de son trouble, elle +reconnut en elle-même le regret d'avoir commis une imprudence. +«Qu'avais-je donc ce matin, en effet? se demanda-t-elle, et pourquoi +me suis-je laissé émouvoir si vite par les idées et les discours de ce +jeune homme? pourquoi l'ai-je tant remercié? Qu'a-t-il fait pour moi? Il +ma expliqué des choses bien intéressantes, il est vrai; mais il l'a fait +pour soutenir la conversation ou pour le plaisir de voir mon étonnement. +Et puis il m'a apporté un bouquet que j'aurais pu cueillir moi-même dans +les prés, et fait une visite dont, grâce à madame Privat, toute la ville +jase déjà. Pourquoi m'a-t-il fait cette visite? si c'était par amitié, +il aurait dû prévoir à quels dangers il m'exposait. Et moi qui l'ai si +bien senti tout de suite, d'où vient que, sur deux ou trois grandes +paroles qu'il m'a dites, j'ai presque promis de braver, pour le voir, +les railleries des méchants et des sots? Ah! je suis une folle. +Je désire m'élever au-dessus de ma fortune et de mon état: qu'y +gagnerai-je? Quand j'aurai appris tout ce que mes compagnes ignorent; +en serai-je plus heureuse?.... Hélas! il me semble que oui; mais c'est +peut-être un conseil de l'orgueil. Déjà j'étais prête à sacrifier ma +réputation au plaisir d'apprendre la botanique et de causer avec un +jeune homme savant. Mon Dieu, mon Dieu, défendez-moi de ces idées-là, et +apprenez-moi à me contenter de ce que vous m'avez donné.» + +Geneviève rentra plus calme et résolue à ne plus revoir André. Elle se +tint parole; car elle reçut les cahiers et les herbiers par Henriette, +et ne les ouvrit pas, dans la crainte d'y trouver trop de tentations. +Elle s'habitua en peu de jours à penser à lui sans trouble et sans +émotion. Une quinzaine s'écoula sans qu'elle sortit de sa retraite et +sans qu'elle entendit parler du désolé jeune homme, qui passait une +partie des nuits à pleurer sous ses fenêtres. + + + +IX. + +Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être +voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se +laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, +et alla chercher des iris dans les Prés-Girault; elle ne savait pas +qu'André l'y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie +comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se +flattait d'avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile +contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s'assit au bord +de l'eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable +derrière elle. Elle se retourna et vit André. + +Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l'eût perdue si André eût été +un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n'y vit rien que +de désobligeant, et lui dit d'un air abattu: «Ne craignez rien, +mademoiselle; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que +le hasard seul m'a conduit ici; je n'avais pas l'espoir de vous y +rencontrer, et je n'aurai pas l'audace de déranger votre promenade.» + +La pâleur d'André, son air triste et doux, son regard plein de reproche +et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur +Geneviève, «Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je +suis bien aise de trouver l'occasion de vous remercier de vos cahiers... +Ils m'intéressent beaucoup, et tous les jours...» Geneviève se troubla +et ne put achever, car elle mentait et s'en faisait un grave reproche. +André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures. +Elle les éluda en lui demandant le nom d'une jolie fleurette bleue qui +croissait comme un tapis étendu sur l'eau. «C'est, répondit André, le +bécabunga, qu'il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu'il +croisse pèle-mêle avec lui.» En parlant ainsi, il se mit dans l'eau +jusqu'à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée; +il s'y fût mis jusqu'au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche +qu'emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la +botanique qu'elle ne put y résister. Au bout d'un quart d'heure ils +étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de +Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l'organisation. +Elle l'écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et +mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait +le fil de son discours. Alors il se sauvait par une digression sur +quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours +avide de s'élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec +vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, +remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la +différence des climats, l'influence de l'atmosphère sur la végétation, +les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des +sommets glacés du Nord jusqu'au bananier des Indes brûlantes. Mais ce +cours de géographie botanique effrayait l'imagination de Geneviève. + +--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc +bien grande? + +--Voulez-vous en prendre une idée? lui dit André; je vous apporterai +demain un atlas; vous apprendrez la géographie et la botanique en même +temps. + +--Oui, oui, je le veux! dit vivement Geneviève; et puis elle songea à +ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au +chagrin d'André, moitié à l'envie de voir s'entr'ouvrir les feuillets +mystérieux du livre de la science. + +Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa +conscience; mais cette fois la leçon fut si intéressante! Le dessin de +ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la +hauteur de ces plateaux d'où les eaux s'épanchent dans les plaines, +la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, +rattachées par des isthmes, séparées par des détroits; ces grands lacs, +ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs, +perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette +magie de l'immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle +revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil +commençait à baisser quand elle songeait à s'arracher à l'attrait de +l'étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à +verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait +recelés jusque-là sans en connaître le prix. Son amour croissait de +jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l'élever +jusqu'à lui et d'être à la fois le créateur et l'amant de son Eve. + +Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie +charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière; +tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d'aubépines. Tout +en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps +autour d'eux, et, se regardant aussi l'un l'autre, ils s'éveillaient des +magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis +paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l'un à l'autre. Quand +la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain +blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème +dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l'herbe avec +Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une +intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s'écoulèrent sans que le +mot d'amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce +sentiment pouvait entrer dans son coeur avec l'amitié. + +Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là, +vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents. + +Une semaine s'écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure +dans les prés humides. André n'y put tenir. Il arriva un matin chez elle +avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura; et, refermant +son atlas, il allait sortir. Geneviève l'arrêta, et, heureuse de le +consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de +sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d'elle et reprit les leçons +du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu'il se voyait compris, +se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent. + +Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec +son écolière. Elle travaillait tandis qu'il parlait, et de temps en +temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule +à demi faite pour suivre de l'oeil les démonstrations que son maître +traçait sur le papier; elle l'interrompait aussi de temps en temps pour +lui demander son avis sur la découpure d'une feuille ou sur l'attitude +d'une tige. Mais l'intérêt qu'elle mettait à écouter les autres leçons +l'emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art, +contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des +acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer +enchantée et ne s'apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour +elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance +enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant +laquelle sa prudence timide s'était envolée, comme les terreurs de +l'enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être +bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s'était +engagée. + +Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque +les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et +malades, elle invita ses amies d'enfance à venir dîner sur l'herbe, à +une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de +la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure +bourgeoisie de la province; néanmoins Geneviève y fut invitée. Ce +n'était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite +irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles +honorables l'avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme +ses compagnes, à titre d'ouvrière en journée, mais en raison de l'estime +et de l'affection qu'elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière +laquelle se retranche la société bourgeoise aux jours de gala, pour se +venger des mesquineries forcées de sa vie ordinaire, s'était depuis +longtemps effacée devant le mérite incontesté de la jeune fleuriste: +elle n'était regardée précisément ni comme une demoiselle ni comme une +ouvrière, le nom intact et pur de Geneviève répondait à toute objection +à cet égard. Geneviève n'appartenait à aucune classe et avait accès dans +toutes. + +Mais cette gloire acquise au prix de toute une vie de vertu, cette +position brillante où jamais aucune fille de condition n'avait osé +aspirer, Geneviève l'avait perdue à son insu; elle était devenue +savante, mais elle ignorait encore à quel prix. + +Justine Marteau, aimable et bonne fille, étrangère aux caquets de la +ville, lui fit le même accueil qu'à l'ordinaire; mais les autres jeunes +personnes, au lieu de l'entourer, comme elles faisaient toujours, pour +l'accabler de questions sur la mode nouvelle et de demandes pour +leur toilette, laissèrent un grand espace entre elles et la place où +Geneviève s'était assise. Elle ne s'en aperçut pas d'abord; mais le soin +que prit Justine de venir se placer auprès d'elle lui fit remarquer +l'abandon des autres et l'espèce de mépris qu'elles affectaient de +lui témoigner. Geneviève était d'une nature si peu violente qu'elle +n'éprouva d'abord que de l'étonnement; aucun sentiment d'indignation ni +même de douleur ne s'éveilla en elle. Mais lorsque le repas fut fini, +plusieurs demoiselles, qui semblaient n'attendre que le moment de fuir +une si mauvaise compagnie, demandèrent leurs bonnes et se retirèrent; +les autres se divisèrent par groupes et se dispersèrent dans le jardin, +en évitant avec soin d'approcher de la réprouvée. En vain Justine +s'efforça d'en rallier quelques-unes: elles s'enfuirent ou se tinrent un +instant près d'elle dans une attitude si altière et avec un silence si +glacial que Geneviève comprit son arrêt. Pour éviter d'affliger la bonne +Justine, elle feignit de ne pas s'en affecter elle-même et se retira +sous prétexte d'un travail qu'elle avait à terminer. A peine était-elle +seule et commençait-elle à réfléchir à sa situation, qu'elle entendit +frapper à sa porte, et qu'elle vit entrer Henriette avec un visage +composé et une espèce de toilette qui annonçait une intention +cérémonieuse et solennelle dans sa visite. Geneviève était fort pâle, et +même l'émotion qu'elle venait d'éprouver lui causait des suffocations: +elle fut très-contrariée de ne pouvoir être seule, et, de son côté, elle +se composa un visage aussi calme que possible; mais Henriette était +résolue à ne tenir aucun compte de ses efforts, et, après l'avoir +embrassée avec une affectation de tendresse inusitée, elle la regarda en +face d'un air triste, en lui disant: + +--Eh bien? + +--Eh bien, quoi? dit Geneviève, à qui la fierté donna la force de +sourire. + +--Te voilà revenue? reprit Henriette du même ton de condoléance. + +--Revenue de quoi? que veux-tu dire? + +--On dit qu'elles se sont conduites indignement... Ah! c'est une +horreur! Mais, va, sois tranquille, nous te vengerons; nous savons aussi +bien des choses que nous dirons, et les plus bégueules auront leur +paquet. + +--Doucement! doucement! dit Geneviève; je ne te demande vengeance contre +personne et je ne me crois pas offensée. + +--Ah! dit Henriette avec un mouvement de satisfaction méchante que son +amitié pour Geneviève ne put lui faire réprimer, il est bien inutile +de m'en faire un secret; je sais tout ce qui s'est passé; il y a assez +longtemps que j'entends comploter l'affront qui t'a été fait. Ces belles +demoiselles ne cherchaient qu'une occasion, et tu as été au-devant +de leur méchanceté avec bien de la complaisance. Voilà ce que c'est, +Geneviève, de vouloir sortir de son état! Si tu n'avais jamais fréquenté +que tes pareilles, cela ne te serait pas arrivé. Non, non, ce n'est pas +parmi nous que tu aurais été insultée; car nous savons toutes ce que +c'est que d'avoir une faiblesse, et nous sommes indulgentes les unes +pour les autres. Le grand crime en effet que d'avoir un amant! Et toutes +ces princesses-là en ont bien deux ou trois! Nous leur dirons leur fait. +Laisse-les faire, nous aurons notre tour. + +Geneviève se sentit si offensée de ces consolations, qu'elle faillit +se trouver mal. Elle s'assit toute tremblante, et ses lèvres devinrent +aussi pâles que ses joues. + +--Il ne faut pas te désoler, ma pauvre enfant, lui dit Henriette avec +toute la sincérité de son indiscrète amitié; le mal n'est pas sans +remède; le mariage arrange tout, et tu vaux bien ce petit marquis. +Seulement, ma chère, il faudrait de la prudence; tu en avais tant +autrefois! Comment as-tu fait pour la perdre si vite? + +--Laissez-moi, Henriette, dit Geneviève en lui serrant la main. Je crois +que vous avez de bonnes intentions; mais vous me faites beaucoup de mal. +Nous reparlerons de tout ceci; mais pour le moment je serais bien aise +de me mettre au lit. Je suis un peu malade. + +--Eh bien! eh bien! je vais t'aider. Comment! je te quitterais dans un +pareil moment! Non pas, certes! Va, Geneviève, tu apprendras à connaître +tes vraies amies; tu as trop compté sur les demoiselles à grande +éducation. Les livres ne rendent pas meilleur, sois-en sûre. On +n'apprend pas à avoir bon coeur, cela vient tout seul; et il n y a pas +besoin d'avoir étudié pour valoir quelque chose. Veux-tu que je bassine +ton lit? quelle tisane veux-tu boire? + +--Rien, rien, Henriette; tu es une bonne fille, mais je ne veux rien. + +--Il faut cependant te soigner! Veux-tu te laisser _surmonter_ par le +chagrin? Pauvre Geneviève! elles ont donc été bien insolentes, ces +bégueules? Qu'est-ce qu'on t'a dit? Raconte-moi tout; cela te soulagera. + +--Je n'ai vraiment rien à raconter; on ne m'a rien dit de désobligeant, +et je ne me plains de personne. + +--En ce cas, tu es bien bonne, Geneviève, ou tu ne te doutes guère du +mal qu'on te fait. Si tu savais comme on te déchire! quelle haine on a +pour toi! + +--De la haine! de la haine contre moi? Et pourquoi, au nom du ciel? + +-Parce qu'on est enchanté de trouver l'occasion de te rabaisser. Tu +excitais tant de jalousie dans le temps où on disait: _Geneviève +première et dernière. Geneviève sans reproche. Geneviève sans pareille!_ +Ah! que d'ennemies tu avais déjà! mais elles n'osaient rien dire: +qu'auraient-elles dit? Aujourd'hui elles ont leur revanche: Geneviève +par-ci, Geneviève par-là! Il n'y a pas de filles perdues qu'on n'excuse +pour avoir le plaisir de te mettre au-dessous d'elles. Ah! cela devait +arriver: tu étais montée si haut! A présent on ne te laisse pas +descendre à moitié; on te roule en bas sous les pieds. Et pourquoi? +tu es peut-être aussi sage que par le passé; mais on ne veut plus +le croire; on est si content d'avoir une raison à donner! C'est une +infamie, la manière dont on te traite. Les hommes sont peut-être +encore plus déchaînés contre toi que les femmes. C'est incroyable! +Ordinairement les hommes nous défendent un peu pourtant; eh bien! ils +sont tous tes ennemis; ils disent que ce n'était pas la peine de faire +tant la dédaigneuse pour écouter ce petit monsieur parce qu'il est noble +et qu'il parle latin. J'ai beau leur dire qu'il te fait la cour dans de +bonnes intentions, qu'il t'épousera. Ah! bah! ils secouent la tête en +disant que les marquis n'épousent pas les grisettes.--Car, après tout, +disent-ils, Geneviève la savante est une grisette comme les autres. Son +père était ménétrier, et sa mère faisait des gants; sa tante allait chez +les bourgeois raccommoder les vieilles dentelles, et sa belle-soeur est +encore repasseuse de fin à la journée. + +--Tout cela n'est pas bien méchant, dit Geneviève; je ne vois pas en +quoi j'en puis être blessée. Après tout, qu'importe à ces messieurs que +je me marie avec un marquis ou que je reste Geneviève la fleuriste? Si +les visites de M. de Morand me font du tort, qui donc a le droit de s'en +plaindre? Quel motif de ressentiment peut-on avoir contre moi? A qui +ai-je jamais fait du mal? + +--Ah! ma pauvre Geneviève! c'est bien à cause de cela: c'est qu'on sait +que tu es bonne et qu'on ne te craint pas. On n'oserait pas m'insulter +comme on t'a insultée aujourd'hui; on sait bien que j'ai bec et ongles +pour me défendre, et on ne se risquerait pas à jeter de trop grosses +pierres dans mon jardin, tandis qu'on en jette dans tes fenêtres et +qu'un de ces jours on te lapidera dans les rues. Pauvre agneau sans +mère, toi qui vis toute seule dans un petit coin sans menacer et sans +supplier personne, on aura beau jeu avec toi! + +--Ma chère amie, je vois que vous vous affectez du mal qu'on essaie de +me faire. Vous êtes bien bonne pour moi; mais vous l'auriez été +encore davantage si vous ne m'aviez pas appris toutes ces mauvaises +nouvelles... Je ne les aurais peut-être jamais sues... + +--Tu te serais donc bouché les oreilles? car tu n'aurais pas pu +traverser la rue sans entendre dire du mal de toi; et quand même tu +aurais été sourde, cela ne t'aurait servi à rien; il aurait fallu +être aveugle aussi pour ne pas voir un rire malhonnête sur toutes les +figures. Ah! Geneviève! tu ne sais pas ce que c'est que la calomnie. +Je l'ai appris plusieurs fois à mes dépens!... et je te plains, ma +petite!... Mais j'ai su prendre le dessus et forcer les mauvaises +langues à se taire. + +--En parlant plus haut qu'elles, n'est-ce pas? dit Geneviève en +souriant. + +--Oui, oui, en parlant tout haut et en jouant jeu sur table, répondit +Henriette un peu piquée. Tu aurais été plus sage si tu avais fait comme +moi, ma chère. + +--Et qu'appelles-tu jouer jeu sur table? + +--Agir hardiment et sans mystère, se servir de sa liberté et narguer +ceux qui le trouvent mauvais, avoir des sentiments pour quelqu'un et +n'en pas rougir; car, après tout, n'avons-nous pas le droit d'accepter +un galant en attendant un mari? + +--Eh bien, ma chère, dit Geneviève un peu sèchement, en supposant que +je me sois servi de ce droit réservé aux grisettes et que j'aie les +_sentiments_ qu'on m'attribue, pourquoi donc ma conduite cause-t-elle +tant de scandale? + +--Ah! c'est que tu n'y as pas mis de franchise; tu as eu peur, tu t'es +cachée, et l'on fait sur ton compte des suppositions qu'on ne fait pas +sur le nôtre. + +--Et pourquoi? s'écria Geneviève, irritée enfin; de quoi me suis-je +cachée? de qui pense-t-on que j'aie peur? + +--Ah! voilà, voilà ton orgueil! c'est cela qui te perdra, Geneviève. Tu +veux trop te distinguer. Pourquoi n'as-tu pas fait comme les autres? +pourquoi, du moment que tu as accepté les hommages de ce jeune homme, +ne t'es-tu pas montrée avec lui au bal et à la promenade? pourquoi ne +t'a-t-il pas donné le bras dans les rues? pourquoi n'as-tu pas confié à +tes amies, à moi, par exemple, qu'il te faisait la cour? Nous aurions su +à quoi nous en tenir; et, quand on serait venu nous dire: «Geneviève +a donc un amoureux?» nous aurions répondu: «Certainement! pourquoi +Geneviève n'aurait-elle pas un amoureux? Croyez-vous qu'elle ait fait +un voeu? Êtes-vous son héritier? Qu'avez-vous à dire?» Et l'on n'aurait +rien dit, parce que, après tout, cela aurait été tout simple. Au lieu +de cela, tu as agi sournoisement, tu as voulu conserver ta grande +réputation de vertu et en même temps écouter les douceurs d'un homme, tu +as gardé ton petit secret fièrement, tu as accordé des rendez-vous aux +Prés-Girault. Tu as beau rougir, pardine! tout le monde le sait, va! Ce +grand flandrin de bourrelier qui demeure en face, et qui ne fait pas +d'autre métier que de boire et de bavarder, t'a suivie un beau matin. Il +a vu M. André de Morand qui t'attendait au bord de la rivière et qui est +venu t'offrir son bras, que tu as accepté tout de suite. Le lendemain +et tous les jours de la semaine le bourrelier t'a vue sortir à la même +heure et rentrer tard dans le jour. Il n'était pas bien difficile de +deviner où tu allais; toute la ville l'a su au bout de deux jours. Alors +on a dit: «Voyez-vous cette petite effrontée qui veut se faire passer +pour une sainte, qui fait semblant de ne pas oser regarder un homme en +face, et qui court les champs avec un marjolet! C'est une hypocrite, une +prude: il faut la démasquer.» Et puis on a vu M. André se glisser par +les petites rues et venir de ce côté-ci. Il est vrai que, pour n'être +pas trop remarqué, il sautait le fossé du potager de madame Gaudon et +arrivait à ta porte par le derrière de la ville. Mais vraiment cela +était bien malin! Je l'ai vu plus de dix fois sauter ce fossé, et je +savais bien qu'il n'allait pas faire la cour à madame Gaudon, qui +a quatre-vingt-dix ans. Cela me fendait le coeur. Je disais à ces +demoiselles: «Geneviève ne ferait-elle pas mieux de venir avec nous au +bal et de danser toute une nuit avec M. André que de le faire entrer +chez elle par-dessus les fossés? + +--Je vous remercie de cette remarque, Henriette; mais n'auriez-vous pas +pu la garder pour vous seule ou me l'adresser à moi-même, au lieu d'en +faire part à quatre petites filles? + +--Crois-tu que j'eusse quelque chose à leur apprendre sur ton compte? +Allons donc! quand il n'est question que de toi dans tout le département +depuis deux mois! Mais je vois que tout cela te fâche, nous en +reparlerons une autre fois. Tu es malade, mets-toi au lit. + +--Non, dit Geneviève; je me sens mieux, et je vais me mettre à +travailler. Je te remercie de ton zèle, Henriette Je crois que tu as +fait pour moi ce que tu as pu. Dorénavant ne t'en inquiète plus. Je ne +m'exposerai plus à être insultée; et, en vivant libre et tranquille chez +moi, il me sera fort indifférent qu'on s'occupe au dehors de ce qui s'y +passe. + +--Tu as tort, Geneviève, tu as tort, je t'assure, de prendre la chose +comme tu fais. Je t'en prie, écoute un bon conseil... + +--Oui, ma chère, un autre jour, dit Geneviève en l'embrassant d'un air +un peu impérieux, pour lui faire comprendre qu'elle eût à se retirer. +Henriette le comprit en effet et se retira assez piquée. Elle avait +trop bon coeur pour renoncer à défendre ardemment Geneviève en toute +rencontre; mais elle était femme et grisette. Elle avait été souvent, +comme elle le disait elle-même, _victime de la calomnie_, et elle ne se +méfiait pas assez d'un certain plaisir involontaire en voyant Geneviève, +dont la gloire l'avait si longtemps éclipsée, tomber dans la même +disgrâce aux yeux du public. + +Geneviève, restée seule, s'aperçut que la franchise d'Henriette lui +avait fait du bien. En élargissant la blessure de son orgueil, les +reproches et les consolations de la couturière lui avaient inspiré un +profond dédain pour les basses attaques dont elle était l'objet. Deux +mois auparavant, Geneviève, heureuse surtout d'être ignorée et oubliée, +n'eût pas aussi courageusement méprisé la sotte colère de ces oisifs. +Mais depuis qu'une rapide éducation avait retrempé son esprit, elle +sentait de jour en jour grandir sa force et sa fierté. Peut-être se +glissait-il secrètement un peu de vanité dans la comparaison qu'elle +faisait entre elle et toutes ces mesquines jalousies de province, où les +plus importants étaient les plus sots, et où elle ne trouvait à aucun +étage un esprit à la hauteur du sien. Mais ce sentiment involontaire de +sa supériorité était bien pardonnable au milieu de l'effervescence d'un +cerveau subitement éclairé du jour étincelant de la science. Geneviève +gravissait si vite des hauteurs inaccessibles aux autres, qu'elle +avait le vertige et ne voyait plus très-clairement ce qui se passait +au-dessous d'elle. + +Elle se persuada que les clameurs d'une populace d'idiots ne monteraient +pas jusqu'à elle, et qu'elle était invulnérable à de pareilles +atteintes. Elle aurait eu raison s'il y avait au ciel ou sur la terre +une puissance équitable occupée de la défense des justes et de la +répression des impudents; mais elle se trompait, car les justes sont +faibles et les impudents sont en nombre. Elle s'assit tranquillement +auprès de la fenêtre et se mit à travailler. Le soleil couchant envoyait +de si vives lueurs dans sa chambre, que tout prenait une couleur de +pourpre, et les murailles blanches de son modeste atelier, et sa robe de +guingan, et les pâles feuilles de rose que ses petites mains étaient en +train de découper. Cette riche lumière eut une influence soudaine sur +ses idées. Geneviève avait toujours eu un vague sentiment de la poésie; +mais elle n'avait jamais aussi nettement aperçu le rapport qui unit les +impressions de l'esprit et les beautés extérieures de la nature. Cette +puissance se révéla soudainement à elle en cet instant. Une émotion +délicieuse, une joie inconnue, succédèrent à ses ennuis. Tout en +travaillant avec ardeur, elle s'éleva au-dessus d'elle-même et de toutes +les choses réelles qui l'entouraient, pour vouer un culte enthousiaste +au nouveau Dieu du nouvel univers déroulé devant elle, et tout en +s'unissant à ce Dieu dans un transport poétique, ses mains créèrent la +fleur la plus parfaite qui fût jamais éclose dans son atelier. + +Quand le soleil se fut caché derrière les toits de briques et les +massifs de noyers qui encadraient l'horizon, Geneviève posa son ouvrage +et resta longtemps à contempler les tons orangés du ciel et les lignes +d'or pâle qui le traversaient. Elle sentit ses yeux humides et sa tête +brûlante. Quand elle quitta sa chaise, elle éprouva de vives douleurs +dans tous les membres et quelques frissons nerveux. Geneviève était +d'une complexion extrêmement délicate: les émotions de la journée, la +surprise, la colère, la fierté, l'enthousiasme, en se succédant avec +rapidité, l'avaient brisée de fatigue. Elle s'aperçut qu'elle avait +réellement la fièvre, et se mit au lit. Alors elle tomba dans les +rêveries vagues d'un demi-sommeil et perdit tout à fait le sentiment de +la réalité. + + + +X. + +Henriette, en quittant Geneviève, était allée, pour calmer son petit +ressentiment, écouter un sermon du vicaire. Ce vicaire avait beaucoup de +réputation dans le pays, et passait pour un jeune Bourdaloue, quoique le +moindre vieux curé de hameau prêchât beaucoup plus sensément dans son +langage rustique. Mais, heureusement pour sa gloire, le vicaire de +L... avait fait divorce avec le naturel et la simplicité. Son accent +théâtral, son débit ronflant, ses comparaisons ampoulées, et surtout +la sûreté de sa mémoire, lui avaient valu un succès incontesté, +non-seulement parmi les dévotes, mais encore parmi les femmes +érudites de l'endroit. Quant aux auditeurs des basses classes, ils ne +comprenaient absolument rien à son éloquence, mais ils admiraient sur la +foi d'autrui. + +Ce jour-là le prédicateur, faute de sujet, prêcha sur la charité. Ce +n'était pas un bon jour, il y avait peu de beau monde. Il y eut peu de +métaphores, et l'amplification fut négligée; le sermon fut donc un peu +plus intelligible que de coutume, et Henriette saisit quelques lieux +communs qui furent débités d'ailleurs avec aplomb, d'une voix sonore, +et sans le moindre _lapsus linguae_. On sait qu'en province le _lapsus +linguae_ est l'écueil des orateurs, et qu'il leur importe peu de +manquer absolument d'idées, pourvu que les mots abondent toujours et se +succèdent sans hésitation. + +Henriette fut donc émue et entraînée, d'autant plus que le sujet du +sermon s'appliquait précisément à la situation de son coeur. Ce coeur +n'avait rien de méchant, et donnait de continuels démentis à un +caractère arrogant et jaloux. La pensée de Geneviève malheureuse et +méconnue le remplit de regrets et de remords. Le sermon terminé, +Henriette résolut d'aller trouver son amie, et de réparer, autant qu'il +serait en elle, le chagrin que ses consolations, moitié affectueuses, +moitié amères, avaient dû lui causer. + +Elle prit à peine le temps de souper et courut chez la jeune fleuriste. +Elle frappa, on ne lui répondit pas. La clef avait été retirée; elle +crut que Geneviève était sortie; mais au moment de s'en aller une autre +idée lui vint: elle pensa que Geneviève était enfermée avec son amant, +et elle regarda à travers la serrure. + +Mais elle ne vit qu'une chandelle qui achevait de se consumer dans +l'âtre de la cheminée, et le profond silence qui régnait dans +l'appartement lui fit pressentir la réalité. Elle poussa donc la porte +avec une force un peu mâle, et la serrure, faible et usée, céda bientôt. +Elle trouva Geneviève assez malade pour avoir à peine la force de lui +répondre; et tandis qu'elle se rendormait avec l'apathie que donne la +fièvre, la bonne couturière se hâta d'aller chercher les couvertures +de son propre lit pour l'envelopper. Ensuite elle alluma du feu, fit +bouillir des herbes, acheta du sucre avec l'argent gagné dans sa +journée, et, s'installant auprès de son amie, lui prépara des tisanes de +sa composition, auxquelles elle attribuait un pouvoir infaillible. + +La nuit était tout à fait venue, et le coucou de la maison sonnait +neuf heures, lorsque Henriette entendit ouvrir la première porte de +l'appartement de Geneviève. La pénétration naturelle à son sexe lui fit +deviner la personne qui s'approchait, et elle courut à sa rencontre +dans la grande salle vide qui servait d'antichambre à l'atelier de la +fleuriste. + +Le lecteur n'est sans doute pas moins pénétrant qu'Henriette, et +comprend fort bien qu'André, n'ayant pas vu Geneviève de la journée, et +rôdant depuis deux heures sous sa fenêtre sans qu'elle s'en aperçut, ne +pouvait se décider à retourner chez lui sans avoir au moins échangé un +mot avec elle. Quoique l'heure fût indue pour se présenter chez une +grisette sage, il monta, et il s'approchait presque aussi tremblant que +le jour où il avait frappé pour la première fois à sa porte. + +Il fut contrarié de rencontrer Henriette; mais il espéra qu'elle se +retirerait, et il la saluait en silence, lorsqu'elle le prit presque au +collet, et, l'entraînant au bout de la chambre, «Il faut que je vous +parle, monsieur André, dit-elle vivement; asseyons-nous.» + +André céda tout interdit, et Henriette parla ainsi: + +«D'abord il faut vous dire que Geneviève est malade, bien malade.» + +André devint pâle comme la mort. + +--Oh! cependant ne soyez pas effrayé, reprit Henriette, je suis là; +j'aurai soin d'elle; je ne la quitterai pas d'une minute; elle ne +manquera de rien. + +--Je le crois, ma chère demoiselle, dit André, éperdu; mais ne +pourrais-je savoir... quelle est donc sa maladie? depuis quand?... Je +vais... + +--Non pas, non pas, dit Henriette en le retenant; elle dort dans ce +moment-ci, et vous ne la verrez pas avant de m'avoir entendue. Ce sont +des choses d'importance que j'ai à vous dire, monsieur André, il faut y +faire attention. + +--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle, s'écria André. + +--Eh bien! reprit Henriette d'un ton solennel, il faut que vous sachiez +que Geneviève est perdue. + +--Perdue! juste ciel elle se meurt!... + +André s'était levé brusquement, il retomba anéanti sur sa chaise. + +--Non, non, vous vous trompez, dit Henriette en le secouant, elle ne se +meurt pas; c'est sa réputation qui est morte, monsieur, et c'est vous +qui l'avez tuée! + +--Mademoiselle, dit André vivement, que voulez-vous dire? Est-ce une +méchante plaisanterie? + +--Non, monsieur, répondit Henriette en prenant son air majestueux; je ne +plaisante pas. Vous faites la cour à Geneviève, et elle vous écoute. Ne +dites pas non; tout le monde le sait, et Geneviève en est convenue avec +moi aujourd'hui. + +André, confondu, garda le silence. + +--Eh bien! reprit Henriette avec chaleur, croyez-vous ne pas faire tort +à une fille en venant tous les jours chez elle, en lui donnant des +rendez-vous dans les prés? Vous _draguez_ jour et nuit autour de sa +maison, soit pour entrer, soit pour vous donner l'air d'être reçu à +toutes les heures. + +--Qui a dit cette impertinence? s'écria André; qui a inventé cette +fausseté? + +--C'est moi qui ai dit cette impertinence, répondit Henriette +intrépidement, et je n'invente aucune fausseté. Je vous ai vu vingt fois +traverser le jardin d'en face, et je sais que tous les jours vous passez +deux ou trois heures dans la chambre de Geneviève. + +--Eh bien! que vous importe? s'écria André, chez qui la timidité était +souvent vaincue par une humeur irritable. De quel droit vous mêlez-vous +de ce qui se passe entre Geneviève et moi? Êtes-vous la mère ou la +tutrice de l'un de nous? + +--Non, dit Henriette en élevant la voix; mais je suis l'amie de +Geneviève, et je vous parle en son nom. + +[Illustration: Libres et seuls dans une prairie charmante...] + +--En son nom? dit André, effrayé de l'emportement qu'il venait de +montrer. + +--Et au nom de son honneur, qui est perdu, je vous dis. + +--Et vous avez tort d'oser le dire, repartit André en colère, car c'est +un mensonge infâme. + +Henriette, en colère à son tour, frappa du pied. + +--Comment! s'écria-t-elle, vous avez _le front_ de dire que vous ne lui +faites pas la cour, quand cette pauvre enfant est diffamée et montrée au +doigt dans toute la ville, quand les demoiselles de la première société +refusent de dîner sur l'herbe avec elle et lui tournent le dos dès +qu'elle ouvre la bouche; quand tous les garçons crient qu'il faut +l'insulter en public, qu'elle le mérite pour avoir trompé tout le monde +et pour avoir méprisé ses égaux! + +--Qu'ils y viennent! s'écria André transporté de colère. + +--Ils y viendront, et vous aurez beau monter la garde et en assommer une +douzaine, Geneviève l'aura entendu, tout le monde autour d'elle l'aura +répété; la blessure sera sans remède: elle aura reçu le coup de la mort. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria André en joignant les mains, que je suis +malheureux! Quoi! Geneviève est désolée à ce point! sa vie est en danger +peut-être, et j'en suis la cause! + +--Vous devez en avoir du regret, dit Henriette. + +--Ah! si tout mon sang pouvait racheter sa vie! si le sacrifice de +toutes mes espérances pouvait assurer son repos!... + +--Eh bien! eh bien! dit Henriette d'un air profondément ému, si cela est +vrai, de quoi vous affligez-vous? qu'y a-t-il de désespéré? + +--Mais que faire? dit André avec angoisse. + +--Comment! vous le demandez? Aimez-vous Geneviève? + +--Peut-on en douter? Je l'aime plus que ma vie! + +--Êtes-vous un homme d'honneur? + +--Pourquoi cette question, mademoiselle? + +--Parce que si vous aimiez Geneviève, et si vous étiez un honnête homme, +vous l'épouseriez. + +André, éperdu, fit une grande exclamation et regarda Henriette d'un air +effaré. + +[Illustration: Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me +demandez-vous pardon, monsieur le marquis?] + +--Eh bien! s'écria-t-elle, voilà votre réponse? C'est celle de tous les +hommes. Monstres que vous êtes! que Dieu vous confonde! + +--Ma réponse! dit André lui prenant la main avec force; ai-je répondu? +puis-je répondre? Geneviève consentirait-elle jamais à m'épouser? + +--Comment! dit Henriette avec un éclat de rire, si elle consentirait! +une fille dans sa position, et qui sans cela serait forcée de quitter le +pays! + +--Oh! non, jamais, si cela dépend de moi! s'écria André, éperdu de +terreur et de joie. L'épouser, moi! elle consentirait à m'épouser! + +--Ah! vous êtes un bon enfant, s'écria Henriette se jetant à son cou, +transportée de joie et d'orgueil en voyant le succès de son +entreprise. Ah ça! mon bon monsieur André, votre père donnera-t-il son +consentement? + +André pâlit et recula d'épouvante au seul nom de son père. Il resta +silencieux et atterré jusqu'à ce qu'Henriette renouvela sa question; +alors il répondit _non_ d'un air sombre, et ils se regardèrent tous deux +avec consternation, ne trouvant plus un mot à dire pour se rassurer +mutuellement. + +Enfin Henriette, ayant réfléchi, lui demanda quel âge il avait. + +--Vingt-cinq ans, répondit-il. + +--Eh bien! vous êtes majeur; vous pouvez vous passer de son +consentement. + +--Vous avez raison, dit-il, enchanté de cet expédient, je m'en passerai; +j'épouserai Geneviève, sans qu'il le sache. + +--Oh! dit Henriette en secouant la tête, il faut pourtant bien qu'il +vous donne le moyen de payer vos habits de noces... Mais, j'y pense, +n'avez-vous pas l'héritage de votre mère? + +--Sans doute, répondit-il, frappé d'admiration; j'ai droit à soixante +mille francs. + +--Diable! s'écria Henriette, c'est une fortune. O ma bonne Geneviève! +ô mon cher André! comme vous allez être heureux! et comme je serai +contente d'avoir arrangé votre mariage. + +--Excellente fille! s'écria André à son tour, sans vous je ne me serais +jamais avisé de tout cela et je n'aurais jamais osé espérer un pareil +sort. Mais êtes-vous sûre que Geneviève ne refusera pas? + +--Que vous êtes fou! Est-ce possible, quand elle est malade de chagrin? +Ah! cette nouvelle-là va lui rendre la vie! + +--Je crois rêver, dit André en baisant les mains d'Henriette; oh je ne +pouvais pas me le persuader; j'aurais trop craint de me tromper. Et +pourtant elle m'écoutait avec tant de bonté! elle prenait ses leçons +avec tant d'ardeur! O Geneviève! que ton silence et le calme de tes +grands yeux m'ont donné de craintes et d'espérances! Fou et malheureux +que j'étais! je n'osais pas me jeter à ses pieds et lui demander son +coeur: le croiriez-vous, Henriette? depuis un an je meurs d'amour pour +elle, et je ne savais pas encore si j'étais aimé! C'est vous qui me +l'apprenez, bonne Henriette! Ah! dites-le-moi, dites-le-moi encore! + +--Belle question! dit Henriette en riant; après qu'une fille a sacrifié +sa réputation à monsieur, il demande si on l'aime! Vous êtes trop +modeste, ma foi! et à la place de Geneviève... car vous êtes tout à fait +gentil avec votre air tendre... Mais chut!... la voilà qui s'éveille... +Attendez-moi là. + +--Eh! pourquoi n'irais-je pas avec vous? je suis un peu médecin, moi; je +saurai ce qu'elle a; car je suis horriblement inquiet... + +--Ma foi! écoutez, dit Henriette, j'ai envie de vous laisser ensemble: +elle n'a pas d'autre mal que le chagrin; quand vous lui aurez dit que +vous voulez l'épouser, elle sera guérie. Je crois que cette parole-là +vaudra mieux que toutes mes tisanes... Allez, allez, dépêchez-vous de +la rassurer... Je m'en vais... je reviendrai savoir le résultat de la +conversation. + +--Oh! pour Dieu, ne me laissez pas ainsi, dit André effrayé; je n'oserai +jamais me présenter devant elle maintenant et lui dire ce qui m'amène, +si vous ne l'avertissez pas un peu. + +--Comme vous êtes timide! dit Henriette étonnée: vraiment voilà des +amoureux bien avancés, et c'est bien la peine de dire tant de mal de +vous deux! Les pauvres enfants! Allons, je vais toujours voir comment va +la malade. + +Henriette entra dans la chambre de son amie; André resta seul dans +l'obscurité, le coeur bondissant de trouble et de joie. + + + +XI. + +La maladie de Geneviève n'était pas sérieuse; une irritation momentanée +lui avait causé un assez violent accès de fièvre, mais déjà son sang +était calmé, sa tête libre, et il ne lui restait de cette crise qu'une +grande fatigue et un peu de faiblesse dans la mémoire. + +Elle s'étonna de voir Henriette la soulever dans ses bras, l'accabler de +questions et lui présenter son infaillible tisane. Sa surprise augmenta +lorsque Henriette, toujours disposée à l'amplification, lui parla de +sa maladie, du danger qu'elle avait couru. «Eh! mon Dieu, dit la jeune +fille, depuis quand donc suis-je ainsi? + +--Depuis trois heures au moins, répondit Henriette. + +--Ah! oui! reprit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, je ne suis +pas encore perdue; j'ai la tête un peu lourde, l'estomac un peu faible, +et voilà tout. Je crois que si je pouvais avoir un bouillon, je serais +tout à fait sauvée. + +--J'ai un bouillon tout prêt sur le feu; le voici, dit Henriette en +s'empressant autour du lit de Geneviève avec la satisfaction d'une +personne contente d'elle-même. Mais j'ai quelque chose de mieux que +cela; c'est une grande nouvelle à t'annoncer. + +--Ah! merci, ma chère enfant, donne-moi ce bouillon, mais garde ta +grande nouvelle, j'en ai assez pour aujourd'hui: tout ce qui peut se +passer dans cette jolie ville m'est indifférent; je ne veux que tes +soins et ton amitié. Pas de nouvelle, je t'en prie. + +--Tu es ingrate, Geneviève; si tu savais de quoi il s'agit!... Mais je +ne veux pas te désobéir, puisque tu me défends de parler. Je suppose +aussi que tu aimeras mieux entendre cela de sa bouche que de la mienne. + +--De sa bouche? dit Geneviève en levant vers elle sa jolie tête pâle +coiffée d'un bonnet de mousseline blanche; de qui parles-tu? est-tu +folle ce soir? C'est toi qui as la fièvre, ma chère fille. + +--Oh! tu fais semblant de ne pas me comprendre, répondit Henriette; +cependant, quand je parle de _lui_, tu sais bien que ce n'est pas +d'un autre. Allons, apprends la vérité: il attend que tu veuilles le +recevoir; il est là. + +--Comment, il est là! Qui est là, chez moi, à cette heure-ci? + +--M. André de Morand; est-ce que tu as oublié son nom pendant ta +maladie? + +--Henriette, Henriette! dit tristement Geneviève, je ne vous comprends +pas; vous êtes en même temps bonne et méchante: pourquoi cherchez-vous à +me tourmenter? Vous me trompez; M. de Morand ne vient jamais chez moi le +soir, il n'est pas ici. + +--Il est ici, dans la chambre à côté. Je te le jure sur l'honneur, +Geneviève. + +--En ce cas, dis-lui, je t'en prie, que je suis malade et que j'aurai le +plaisir de le voir un autre jour. + +--Oh! cela est impossible; il a quelque chose de trop important à te +dire; il faut qu'il te parle tout de suite, et tu en seras bien aise. Je +vais le faire entrer. + +--Non, Henriette. Je ne le veux pas. Ne voyez-vous pas que je suis +couchée, et trouvez-vous qu'il soit convenable à une fille de recevoir +ainsi la visite d'un homme? Il est impossible que M. de Morand ait +quelque chose de si pressé à me dire. + +--Cela est certain pourtant. Si tu le renvoies, il en sera désespéré, et +toi-même tu t'en repentiras. + +--Cette journée est un rêve, dit Geneviève d'un ton mélancolique, et je +dois me résigner à tomber de surprise en surprise. Reste près de moi, +Henriette; je vais m'habiller et recevoir M. de Morand. + +--Tu es trop faible pour te lever, ma chère: quand on est malade, on +peut bien causer en bonnet de nuit avec son futur mari; vas-tu faire la +prude? + +--Je consens à passer pour une prude, dit Geneviève avec fermeté; mais +je veux me lever. + +En peu d'instants elle fut habillée et passa dans son atelier. Henriette +la fit asseoir sur le seul fauteuil qui décorât ce modeste appartement, +l'enveloppa de son propre manteau, lui mit un tabouret sous les pieds, +l'embrassa et appela André. + +Geneviève ne comprenait rien à ses manières étranges et à ses +affectations de solennité. Elle fut encore plus surprise lorsque André +entra d'un air timide et irrésolu, la regarda tendrement sans rien dire, +et, poussé par Henriette, finit par tomber à genoux devant elle. + +--Qu'est-ce donc? dit Geneviève embarrassée; de quoi me demandez-vous +pardon, monsieur le marquis? Vous n'avez aucun tort envers moi. + +--Je suis le plus coupable des hommes, répondit André en tâchant de +prendre sa main qu'elle retira doucement, et le plus malheureux, +ajouta-t-il, si vous me refusez la permission de réparer mes crimes. + +--Quels crimes avez-vous commis? dit Geneviève avec une douceur un peu +froide. Henriette, je crains bien que vous n'ayez fait ici quelque folie +et importuné M. de Morand des ridicules histoires de ce matin; s'il en +est ainsi... + +--N'accusez pas Henriette, interrompit André: c'est notre meilleure +amie; elle m'a averti de ce que j'aurais dû prévoir et empêcher; +elle m'a appris les calomnies dont vous étiez l'objet, grâce à mon +imprudence; elle m'a dit le chagrin auquel vous étiez livrée. + +--Elle a menti, dit Geneviève avec un rire forcé; je n'ai aucun chagrin, +monsieur André, et je ne pense pas que dans tout ceci il y ait le +moindre sujet d'affliction pour vous et pour moi. + +--Ne l'écoutez pas, dit Henriette; voilà comme elle est, orgueilleuse au +point de mourir de chagrin plutôt que d'en convenir! Au reste, je vois +que c'est ma présence qui la rend si froide avec vous; je m'en vais +faire un tour, je reviendrai dans une heure, et j'espère qu'elle sera +plus gentille avec moi. Au revoir, Geneviève la princesse. Tu es une +méchante; tu méconnais tes amis. + +Elle sortit en faisant des signes d'intelligence à André. Geneviève fut +choquée de son départ autant que de ses discours; mais elle pensa qu'il +y aurait de l'affectation à la retenir, puisque tous les jours elle +recevait André tête à tête. + +Quand ils furent seuls ensemble, André se sentit fort embarrassé. L'air +étonné de Geneviève n'encourageait guère la déclaration qu'il avait +à lui faire; enfin, il rassembla tout son courage, et lui offrit son +coeur, son nom et sa petite fortune en réparation du tort immense qu'il +lui avait fait par ses assiduités. + +Geneviève fut moins étonnée qu'elle ne l'eût été la veille, d'une +semblable ouverture: le caquet d'Henriette l'avait préparée à tout. Elle +n'entendit pas sans plaisir les offres du jeune marquis. Elle avait +conçu pour lui une affection véritable, une haute estime; et quoiqu'elle +n'eût jamais désiré lui inspirer un sentiment plus vif, elle était +flattée d'une résolution qui annonçait un attachement sérieux. Mais elle +pensa bientôt qu'André cédait à un excès de délicatesse dont il pourrait +avoir à se repentir. Elle lui répondit donc, avec calme et sincérité, +qu'elle ne se croyait pas assez peu de chose pour que son honneur fût +à la disposition des sots et des bavards, que leurs propos ne +l'atteignaient point, et qu'il n'avait pas plus à réparer sa conduite +qu'elle à rougir de la sienne. + +--Je le sais, lui répondit-il, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez +dit un jour. Vous êtes sans famille, sans protection; les méchants +peuvent vous nuire et rendre votre position insoutenable. Vous aviez +raison, mademoiselle; vous voyez qu'on vous menace; j'aurai beau me +multiplier pour vous défendre, l'insulte n'en arrivera pas moins jusqu'à +vous. Il suffit d'un mot pour que mon bras vous soit une égide et +réduise vos ennemis au silence. Ce mot fera en même temps le bonheur de +ma vie; si ce n'est par amitié pour moi, dites-le au moins par intérêt +pour vous-même. + +--Non, monsieur André, répondit doucement Geneviève en lui laissant +prendre sa main, ce mot ne ferait pas le bonheur de votre vie; au +contraire, il vous rendrait peut-être éternellement malheureux. Je +suis pauvre, sans naissance; malgré vos soins, j'ai encore bien +peu d'éducation: je vous serais trop inférieure, et comme je suis +orgueilleuse, je vous ferais peut-être souffrir beaucoup. D'ailleurs +votre famille ferait sans doute des difficultés pour me recevoir, et je +ne pourrais me résoudre à supporter ses dédains. + +--O froide et cruelle Geneviève! s'écria André, vous ne pourriez rien +supporter pour moi, quand moi je traverserais l'univers pour contenter +un de vos caprices, pour vous donner une fleur ou un oiseau. Ah! vous ne +m'aimez pas! + +--Pourquoi me dites-vous cela? répondit Geneviève; avez-vous bien besoin +de mon amitié? + +--Coeur de glace! s'écria André; vous m'avez parlé avec tant de +confiance et de bonté, nous avons passé ensemble de si douces heures +d'étude et d'épanchement, et vous n'aviez pas même de l'amitié pour moi! + +--Vous savez bien le contraire, André, lui répondit Geneviève d'un ton +ferme et franc en lui tendant sa main qu'il couvrit de baisers; mais ne +pouvez-vous croire à mon amitié sans m'épouser? Si l'un de nous doit +quelque chose à l'autre, c'est moi qui vous dois une vive reconnaissance +pour vos leçons. + +--Eh bien! s'écria André, acquittez-vous avec moi et soyez généreuse! +acquittez-vous au centuple, soyez ma femme... + +--C'est un prix bien sérieux, répondit-elle en souriant, pour des leçons +de botanique et de géographie? Je ne savais pas qu'en apprenant ces +belles choses-là je m'engageais au mariage... + +--Nous nous y engagions l'un et l'autre aux yeux du monde, dit-André: +nous ne l'avions pas prévu; mais puisqu'on nous le rappelle, cédons, +vous par raison, moi par amour. + +Il prononça ce dernier mot si bas que Geneviève l'entendit à peine.. + +--Je crains, lui dit-elle, que vous ne preniez un mouvement de loyauté +romanesque pour un sentiment plus fort. Si nous étions du même rang, +vous et moi, si notre mariage était une chose facile et avantageuse à +tous deux, je vous dirais que je vous aime assez pour y consentir sans +peine. Mais ce mariage sera traversé par mille obstacles: il causera du +scandale ou au moins de l'étonnement; votre père s'y opposera peut-être, +et je ne vois pas quelle raison assez forte nous avons l'un et l'autre +pour braver tout cela. Une grande passion nous en donnerait la force et +la volonté; mais il n'y a rien de tout cela entre nous, nous n'avons pas +d'amour l'un pour l'autre. + +--Juste ciel! que dit-elle donc? s'écria André au désespoir. Elle ne +m'aime pas, et elle ne sait pas seulement que je l'aime! + +--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Geneviève avec amitié. Je vous afflige +donc beaucoup? ce n'est pas mon intention. + +--Et ce n'est pas votre faute non plus, Geneviève. Je suis malheureux de +n'avoir pas senti plus tôt que vous ne m'aimiez pas; je croyais que vous +compreniez mon amour et que vous aviez quelque pitié, puisque vous ne me +repoussiez pas. + +--Est-ce un reproche, André? Hélas! je ne le mérite pas. Il aurait fallu +être vaine pour croire à votre amour: vous ne m'en avez jamais parlé. + +--Est-ce possible? Je ne vous ai jamais dit, jamais fait comprendre que +je ne vivais que pour vous, que je n'avais que vous au monde? + +--Ce que vous dites est singulier, dit Geneviève après un instant +d'émotion et de silence. Pourquoi m'aimez-vous tant? comment ai-je pu le +mériter? qu'ai-je fait pour vous? + +--Vous m'avez fait vivre, répondit André; ne m'en demandez pas +davantage. Mon coeur sait pourquoi il vous aime, mais ma bouche ne +saurait pas vous l'expliquer; et puis vous ne me comprendriez pas. Si +vous m'aimiez, vous ne demanderiez pas pourquoi je vous aime; vous le +sauriez comme moi, sans pouvoir le dire. + +Geneviève garda encore un instant le silence; ensuite elle lui dit: + +--Il faut que je sois franche. Je vous l'avoue: dans les premiers jours +vous étiez si ému en entrant ici, et vous paraissiez si affligé quand je +vous priais de cesser vos visites, que je me suis presque imaginé une +ou deux fois que vous étiez _amoureux_; cela me faisait une espèce de +chagrin et de peur. Les amours que je connais m'ont toujours paru si +malheureux et si coupables que je craignais d'inspirer une passion trop +frivole ou trop sérieuse. J'ai voulu vous fuir et me défendre de vos +leçons; mais l'envie d'apprendre a été plus forte que moi, et... + +--Quel aveu cruel vous me faites, Geneviève! C'est à votre amour pour +l'étude que je dois le bonheur de vous avoir vue pendant ces deux +mois!... Et moi, je n'y étais donc pour rien? + +--Laissez-moi achever, lui dit Geneviève en rougissant; comment +voulez-vous que je réponde à cela? je vous connaissais si peu... à +présent c'est différent. Je regretterais le maître autant que la +leçon... + +--Autant? pas davantage? Ah! vous n'aimez que la science, Geneviève; +vous avez une intelligence avide, un coeur bien calme... + +--Mais non pas froid, lui dit-elle; je ne mérite pas ce reproche-là. Que +vous disais-je donc? + +--Que vous aviez presque deviné mon amour dans les commencements; et +qu'ensuite... + +--Ensuite je vous revis tout changé: vous aviez l'air grave, vous +causiez tranquillement; et si vous vous attendrissiez, c'était en +m'expliquant la grandeur de Dieu et la beauté de la terre. Alors je me +rassurai; j'attribuai vos anciennes manières à la timidité ou à quelques +idées de roman qui s'étaient effacées à mesure que vous m'aviez mieux +connue. + +--Et vous vous êtes trompée, dit André: plus je vous ai vue, plus je +vous ai aimée. Si j'étais calme, c'est que j'étais heureux, c'est que +je vous voyais tous les jours et que tous les jours je comptais sur un +heureux lendemain, c'est que les seuls beaux moments de ma vie sont ceux +que j'ai passés ici et aux Prés-Girault. Ah! vous ne savez pas depuis +combien de temps je vous aime, et combien, sans cet amour, je serais +resté malheureux. + +Alors André, encouragé par le regard doux et attentif de Geneviève, +lui raconta les ennuis de sa jeunesse, lui peignit la situation de son +esprit et de son coeur avant le jour où il l'avait vue pour la première +fois au bord de la rivière. Il lui raconta aussi l'amour qu'il avait eu +pour elle depuis ce jour-là, et Geneviève n'y comprit rien. + +--Comment cela peut-il se passer dans la tête d'une personne raisonnable? +lui dit-elle. J'ai souvent entendu lire à Paris, dans notre atelier, +des passages de roman qui ressemblaient à cela; mais je croyais que les +livres avaient seuls le privilège de nous amuser avec de semblables +folies. + +--Ah! Geneviève, lui dit André tristement, il y a dans votre âme une +étincelle encore enfouie. Vous avez la candeur d'un enfant, et ce qu'il +y a de plus cruel et de plus doux dans la vie, vous l'ignorez! Ce qu'il +y a de plus beau en vous-même, rien ne vous l'a encore révélé. C'est que +vous n'avez pas encore entendu une voix assez pure pour vous charmer et +vous convaincre; c'est que l'amour n'a parlé devant vous qu'une langue +grossière ou puérile. Oh! qu'il serait heureux celui qui vous ferait +comprendre ce que c'est qu'aimer! Si vous l'écoutiez, Geneviève, s'il +pouvait vous initier à ces grands secrets de l'âme comme à une merveille +de plus dans les oeuvres du Tout-Puissant, il vous le dirait à genoux, +et il mourrait de bonheur le jour où vous lui diriez:--J'ai compris. + +Geneviève regarda André en silence comme le jour où il lui avait parlé +pour la première fois des étoiles et de la pluralité des mondes; elle +pressentait encore un monde nouveau, et elle cherchait à le deviner +avant d'y engager son coeur. André vit sa curiosité, et il espéra. + +--Laissez-moi vous expliquer encore ce mystère. Je n'oserai guère parler +moi-même, je serais trop au-dessous de mon sujet; mais je vous lirai +les poëtes qui ont su le mieux ce que c'est que l'amour, et si vous +m'interrogez, mon coeur essaiera de vous répondre. + +--Et pendant ce temps, lui dit Geneviève en souriant, les médisants se +tairont! on les priera d'attendre, pour recommencer leurs injures, que +j aie appris ce que c'est que l'amour, et que je puisse leur dire si je +vous aime ou non. + +--Non, Geneviève, on leur dira dès demain que je vous adore, que vous +avez un peu d'amitié pour moi, que je demande à vous épouser, et que +vous y consentez. + +--Mais si l'amour ne me vient pas? dit Geneviève. + +--Alors vous ferez, en m'acceptant, un mariage de raison, et je mettrai +tous mes soins à vous assurer le bonheur calme que vous craignez de +perdre en aimant. + +--Oh! André, vous êtes bon! dit Geneviève en serrant doucement les mains +brûlantes d'André; mais je vous crains sans savoir pourquoi. Je ne +sais si c'est moi qui suis trop indifférente, ou vous qui êtes trop +passionné; j'ai peur de mon ignorance même et ne sais quel parti +prendre. + +--Celui que vous dictera votre coeur; n'avez-vous pas seulement un peu +de compassion? + +--Mon coeur me conseille de vous écouter, répondit Geneviève avec +abandon; voilà ce qu'il y a de vrai. + +André baisait encore ses mains avec transport lorsque Henriette rentra. + +--Eh bien! s'écria-t-elle en voyant la joie de l'un et la sérénité de +l'autre, tout est arrangé! A quand la noce? + +--C'est Geneviève qui fixera le jour, répondit André. Vous pouvez, ma +chère Henriette, le dire demain dans toute la ville. + +--Oh! s'il ne s'agit que de cela, soyez en paix. Il n'est pas minuit; +demain, avant midi, il n'y aura pas une mauvaise langue qui ne soit +mise à la raison. Oh! quelle joie! quelle bonne nouvelle pour ceux qui +t'aiment! Car tu as encore des amis ma bonne Geneviève! M. Joseph, qui +ne t'aimait pas beaucoup autrefois, il faut l'avouer, se conduit comme +un ange maintenant à ton égard; il ne souffre pas qu'on dise un mot de +travers devant lui sur ton compte, et c'est un gaillard... qu'est-ce que +je dis donc! c'est un brave jeune homme qui sait se faire écouter quand +il parle. + +--C'est par amitié pour M. André qu'il agit ainsi, dit Geneviève; je ne +l'en remercie pas moins: tu le lui diras de ma part, car je suppose que +tu lui parles quelquefois, Henriette? + +--Ah! des malices? Comment! tu t'en mêles aussi, Geneviève? Il n'y a +plus d'enfants! Il faut bien te passer cela, puisque te voila bientôt +marquise. + +--Ne te presse pas tant de me faire ton compliment, ma chère, et ne +publie pas si vite cette belle nouvelle; c'est encore une plaisanterie; +et nous ne savons pas si nous ne ferons pas mieux, M. André et moi, de +rester amis comme nous sommes. + +--Qu'est-ce qu'elle dit là? s'écria Henriette; est-ce que vous +vous jouez de nous, monsieur le marquis? Est-ce que ce n'était pas +sérieusement que vous parliez? + +Elle était au moment de lui faire une scène; mais il la rassura et lui +dit qu'il espérait vaincre les hésitations de Geneviève; il la pria même +de l'aider, et Henriette, en se rengorgeant, répondit de tout. «N'ai-je +pas déjà bien avancé vos affaires? dit-elle; sans moi, cette petite +sucrée que voilà aurait toujours fait semblant de ne pas vous +comprendre, et vous seriez encore là à vous morfondre sans oser parler.» + +Les plaisanteries d'Henriette embarrassaient Geneviève; elle se plaignit +d'être un peu fatiguée, refusa les offres de sa compagne, qui voulait +passer la nuit auprès d'elle, l'embrassa tendrement et toucha légèrement +la main d'André en signe d'adieu. + +--Comment! c'est comme cela que vous vous séparez? s'écria Henriette; un +jour de fiançailles! Par exemple! vous ne vous aimez donc pas? + +--Qu'est-ce qu'elle veut dire? demanda André à Geneviève en s'efforçant +de prendre de l'assurance, mais en tremblant malgré lui. + +--Eh! vraiment, on s'embrasse! dit Henriette. De beaux amoureux, qui ne +savent pas seulement cela! + +--Si l'usage l'ordonne, dit André avec émotion, est-ce que vous n'y +consentirez pas, mademoiselle? + +--Mais savez-vous, dit Geneviève gaiement, qu'Henriette ira le dire +demain dans toute la ville! + +--Raison de plus, dit André un peu rassuré; ce sera un engagement que +vous aurez signé et qui donnera plus de poids à la nouvelle de notre +mariage. + +--Oh! en ce cas, je refuse, dit-elle; je ne veux rien signer encore. + +--Eh bien! par amitié? reprit André, qui déjà la tenait dans ses bras; +comme vous avez embrassé Henriette tout à l'heure? + +--Par amitié seulement, répondit Geneviève en se laissant embrasser. + +André fut si troublé de ce baiser, qu'il comprit à peine ensuite comment +il était sorti de la chambre. Il se trouva dans la rue avec Henriette +sans savoir ce qu'était devenu l'escalier. Cependant, lorsqu'il se +rappela plus tard cet instant d'enivrement, il s'y mêla un souvenir +pénible. Geneviève avait un peu rougi par pudeur; mais son regard était +resté serein, sa main fraîche, et son coeur n'avait pas tressailli, +«C'est ma Galatée, se disait-il; mais elle ne s'est animée que pour +regarder les cieux. Descendra-t-elle de son piédestal, et voudra-t-elle +poser ses pieds sur la terre auprès de moi?» + +Cependant l'espérance, qui ne manque jamais à la jeunesse, le consola +bientôt. Geneviève, avec un si noble esprit, ne pouvait pas avoir un +coeur insensible; cette tranquillité d'âme tenait à la chasteté exquise +de ses pensées, à ses habitudes solitaires et recueillies. Il avait déjà +vu se réaliser un de ses plus beaux rêves, il était le conseil et la +lumière de cette sainte ignorance; maintenant un voeu plus enivrant +lui restait à accomplir, c'était de se placer entr-elle et la divinité +universelle qu'il lui avait fait connaître. Il fallait cesser d'être +le prêtre et devenir le dieu lui-même. L'enthousiasme d'André, les +palpitations de son coeur allaient au-devant d'un pareil triomphe, et +son âme, avide d'émotions tendres, ne pouvait pas croire à l'inertie +d'une autre âme. + +De son côté, Geneviève ressentait un peu d'effroi. Les paroles d'André, +ses caresses timides, son accent passionné, lui avaient causé une sorte +de trouble: et quoiqu'elle désirât presque éprouver les mêmes émotions, +elle avait, par instants, comme une certaine méfiance de cette +exaltation dont elle n'avait jamais conçu l'idée et dont elle craignait +de n'être jamais capable. + +Cependant il est si doux de se sentir aimé, que Geneviève s'abandonna +sans peine à ce bien-être nouveau; elle s'habitua à penser qu'elle +n'était pas seule au monde, qu'une autre âme sympathisait à toute heure +avec la sienne, et que désormais elle ne porterait plus seule le poids +des ennuis et des maux de la vie. Elle fit ces réflexions en s'habillant +le lendemain; et en comparant cette matinée à la journée précédente, +elle s'avoua qu'il lui avait fallu un certain courage pour supporter les +soucis de la veille, et que cette nouvelle journée s'annonçait douce et +calme sous la protection d'un coeur dévoué. «Après tout, se dit-elle, +André est sincère: s'il s'exagère à lui-même aujourd'hui l'amour qu'il +a pour moi, du moins il lui restera toujours assez d'honnêteté dans +le coeur pour me garder son amitié. Je ne cesserai pas de la mériter: +pourquoi me l'ôterait-il? Et puis, que sais-je? pourquoi refuserais-je +de croire aux belles paroles qu'il me dit? Il en sait bien plus que moi +sur toutes choses, et il doit mieux juger que moi de l'avenir.» + +En se parlant ainsi à elle-même, et tout en se coiffant devant une +petite glace, elle regardait ses traits avec curiosité et prit même son +miroir pour l'approcher de la fenêtre; là elle contempla de près ses +joues fines et transparentes comme le tissu d'une fleur, et elle +s'aperçut qu'elle était jolie. «Quelquefois je l'avais cru, +pensa-t-elle, mais je ne savais pas si c'était de la jeunesse ou de la +beauté. Cependant pour qu'André, après m'avoir vue un instant, soit +resté amoureux de moi tout un an, il faut bien que j'aie quelque chose +de plus que la fraîcheur de mon âge. André aussi a une jolie figure: +comme il avait de beaux yeux hier soir! et comme ses mains sont +blanches! Comme il parle bien! Quelle différence entre lui et Joseph, et +tous les autres!» + +Elle resta longtemps pensive devant sa glace, oubliant de relever +ses cheveux épars; ses joues étaient animées, et un sourire charmant +l'embellissait encore. Elle s'était levée tard, et la matinée était +avancée. André entra dans la première pièce sans qu'elle l'entendît, et +elle s'aperçut tout à coup qu'il était passé dans l'atelier; il avait +toussé pour l'appeler. + +Alors elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber son miroir et +poussa un cri. André, effrayé du bruit que fit la glace en se brisant, +et surtout du cri échappé à Geneviève, crut qu'elle se trouvait mal et +s'élança dans sa chambre. Il la trouva debout, vêtue de sa robe blanche +et toute couverte de ses longs cheveux noirs. Le premier mouvement de +Geneviève fut de rire en voyant la terreur d'André pour une si faible +cause; mais bientôt elle fut toute confuse de la manière dont il la +regardait. Il ne l'avait jamais vue si jolie. Le bonnet qu'elle portait +toujours, comme les grisettes de L..., avait empêché André de savoir si +sa chevelure était belle. En découvrant cette nouvelle perfection, il +resta naïvement émerveillé, et Geneviève devint toute rouge sous ses +longs cheveux fins et lisses qui tombaient le long de ses joues. +«Allez-vous-en, lui dit-elle, et, pendant que je vais me coiffer, +cherchez dans l'atelier une rose que j'ai faite hier soir. La nuit est +venue et la fièvre m'a prise comme je l'achevais. Je ne sais où je +l'aurai laissée. Vous l'avez peut-être écrasée sous vos pieds dans vos +conférences avec Henriette. + +--Dieu m'en préserve! dit André; et, obéissant à regret, il chercha sur +la table de l'atelier. La précieuse rose y était négligemment couchée au +milieu des outils qui avaient servi à la créer. André fit un grand cri, +et Geneviève, épouvantée, s'élança à son tour dans l'atelier avec ses +cheveux toujours dénoués. Elle trouva André qui tenait la rose entre +deux doigts et la contemplait dans une sorte d'extase. + +--Ah ça! vous avez voulu me rendre la pareille, lui dit-elle. A quel jeu +jouons-nous? + +--Geneviève, Geneviève! répondit-il, voici un chef-d'oeuvre. A quelle +heure et sous l'influence de quelle pensée avez-vous fait cette rose de +Bengale? quel sylphe a chanté pendant que vous y travailliez? quel rayon +du soleil en a coloré les feuilles? + +--Je ne sais pas ce que c'est qu'un sylphe, répondit Geneviève; mais il +y avait dans ma chambre un rayon de soleil qui me brûlait les yeux, +et qui, je crois, m'a donné la fièvre. Je ne sais pas comment j'ai pu +travailler et penser à tant de choses en même temps. Voyons donc cette +rose; je ne sais pas comment elle est. + +--C'est une chose aussi belle dans son genre, répondit André, que +l'oeuvre d'un grand maître; c'est la nature rendue dans toute sa vérité +et dans toute sa poésie. Quelle grâce dans ces pétales mous et pâles! +quelle finesse dans l'intérieur de ce calice! quelle souplesse dans tout +ce travail! quelles étoffes merveilleuses employez-vous donc pour cela, +Geneviève? Certainement les fées s'en mêlent un peu! + +--Les demoiselles de la ville me font présent de leurs plus fins +mouchoirs de batiste quand ils sont usés, et avec de la gomme et de la +teinture... + +--Je ne veux pas savoir comment vous faites, ne me le dites pas; mais +donnez-moi cette rose et ne mettez pas votre bonnet. + +--Vous êtes fou aujourd'hui! prenez cette rose: c'est en effet la +meilleure que j'aie faite. Je ne pensais pas à vous en la faisant. + +André la regarda d'un air boudeur et vit sur sa figure une petite +grimace moqueuse. Il courut après elle et la saisit au moment où elle +lui jetait la porte au nez. Quand il la tint dans ses bras, il fut fort +embarrassé; car il n'osait ni l'embrasser ni la laisser aller. Il vit +sur son épaule ses beaux cheveux, qu'il baisa. + +«Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant. Est-ce qu'on a jamais +baisé des cheveux?» + + + +XII. + +On pense bien qu'André dans ses nouvelles leçons ne s'en tint pas à la +seule science. Ses regards, l'émotion de sa voix, sa main tremblante en +effleurant celle de Geneviève, disaient plus que ses paroles. Peu à +peu Geneviève comprit ce langage, et les battements de son coeur y +répondirent en secret. Après lui avoir révélé les lois de l'univers +et l'histoire des mondes, il voulut l'initier à la poésie, et par la +lecture des plus belles pages sut la préparer à comprendre Goethe, son +poëte favori. Cette éducation fut encore plus rapide que la précédente. +Geneviève saisissait à merveille tous les côtés poétiques de la vie. +Elle dévorait avec ardeur les livres qu'André prenait pour elle dans la +petite bibliothèque de M. Forez. Elle se relevait souvent la nuit pour +y rêver en regardant le ciel. Elle appliquait à son amour et à celui +d'André les plus belles pensées de ses poëtes chéris; et cette +affection, d'abord paisible et douce, se revêtit bientôt d'un éclat +inconnu. Geneviève s'éleva jusqu'à son amant; mais cette égalité ne fut +pas de longue durée. Plus neuve encore et plus forte d'esprit, elle +le dépassa bientôt. Elle apprit moins de choses, mais elle lui prouva +qu'elle sentait plus vivement que lui ce qu'elle savait, et André fut +pénétré d'admiration et de gratitude; il se sentit heureux bien au +delà de ses espérances. Il vit naître l'enthousiasme dans cette âme +virginale, et reçut dans son sein les premiers épanchements de cet amour +qu'il avait enseigné. + +Cependant Henriette avait été colporter en tous lieux la nouvelle du +prochain mariage d'André avec Geneviève. Le premier à qui elle en fit +part fut Joseph Marteau; et, au grand étonnement de la couturière, +celui-ci fit une exclamation de surprise où n'entrait pas le moindre +signe de joie ou d'approbation. + +«Comment! cela ne vous fait pas plaisir? dit Henriette; vous ne me +remerciez pas d'avoir réussi à marier votre ami avec la plus jolie et la +plus aimable fille du pays?» + +Joseph secoua la tête. «Cela me paraît, dit-il, la chose la plus folle +que vous ayez pu inventer. Quelle diable d'idée avez-vous eue là!» + +--Fi! monsieur, je ne comprends pas l'indifférence que vous y mettez. + +--Cela ne m'est pas indifférent, répondit Joseph. J'en suis fort +contrarié, au contraire. + +--Êtes-vous fou aujourd'hui? s'écria Henriette. Ne vous ai-je pas +entendu, hier encore, dire que vous n'estimiez réellement Geneviève que +depuis qu'elle aimait M. André? n'avez-vous pas travaillé vous-même +à rendre M. André amoureux d'elle? Qui est cause de leur première +entrevue? est-ce vous ou moi? Ne m'avez-vous pas priée d'amener +Geneviève chez vous, pour que M. André put la voir?... + +--Mais non pas l'épouser, reprit Joseph avec une franchise un peu +brusque. + +--Oh! quelle horreur! s'écria Henriette; je vous comprends maintenant, +monsieur; vous êtes un scélérat, et je ne vous reparlerai de ma vie. +Juste Dieu! séduire une fille et l'abandonner, cela vous paraîtrait +naturel et juste; mais l'épouser quand on l'a perdue de réputation, vous +appelez cela une _diable_ d'idée, une invention folle!... Ah! je vois le +danger où je m'exposais en souffrant vos galanteries; mais, Dieu merci, +il est encore temps de m'en préserver. Pauvres filles que nous sommes! +c'est ainsi qu'on abuse de notre candeur et de notre crédulité! Vous +n'abuserez pas ainsi de moi, monsieur Joseph; adieu, adieu pour +toujours. + + +Et Henriette s'enfuit furieuse et désespérée. Joseph se promit de +l'apaiser une autre fois, et il chercha André. Mais pendant bien des +jours André fut introuvable. Il passait le temps où il était forcé de +quitter Geneviève à courir les prés comme un fou, et à pleurer d'amour +et de joie à l'ombre de tous les buissons. Enfin Joseph le joignit un +matin, comme il allait franchir la porte de sa bien-aimée, et, à son +grand déplaisir, il l'entraîna dans le jardin voisin. + +--Ah çà! lui dit-il, es-tu fou? Qu'est-ce qui t'arrive? Dois-je en croire +les bavardages d'Henriette et ceux de toute la ville? as-tu l'intention +sérieuse d'épouser Geneviève? + +--Certainement, répondit André avec candeur. Quelle question me fais-tu +là? + +--Allons, dit Joseph, c'est une folie de jeune homme, à ce que je vois; +mais heureusement il est encore temps d'y songer. As-tu réfléchi un peu, +mon cher André? sais-tu quel âge tu as? connais-tu ton père? espères-tu +lui faire accepter une grisette pour belle-fille? crois-tu que tu auras +seulement le courage de lui en parler? + +--Je n'en sais rien, répondit André un peu troublé de cette dernière +question; mais je sais que j'ai droit à un petit héritage de ma mère, et +que cela suffira pour m'enrichir au delà de mes besoins et de ceux de +Geneviève. + +--Idée de roman, mon cher! On peut vivre avec moins; mais quand on +a vécu dans une certaine aisance, il est dur de se voir réduit au +nécessaire. Songes-tu que ton père est jeune encore, qu'il peut se +remarier, avoir d'autres enfants, te déshériter? Songes-tu que tu auras +des enfants toi-même, que tu n'as pas d'état, que tu n'auras pas de quoi +les élever convenablement, et que la misère te tombera sur le corps à +mesure que l'amour te sortira du coeur? + +--Jamais il n'en sortira! s'écria André, il me donnera le courage de +supporter toutes les privations, toutes les souffrances... + +--Bah! bah! reprit Joseph, tu ne sais pas de quoi tu parles; tu n'as +jamais souffert, jamais jeûné. + +--Je l'apprendrai, s'il le faut. + +--Et Geneviève l'apprendra aussi? + +--Je travaillerai pour elle. + +--À quoi? Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es +propre. As-tu fait ton droit? as-tu étudié la médecine? Pourrais-tu être +professeur de mathématiques? Saurais-tu au moins faire des bottes, ou +même tracer un sillon droit avec la charrue? + +--Je ne sais rien d'utile, je l'avoue, repartit André. Je n'ai vécu +jusqu'ici que de lectures et de rêveries. Je ne suis pas assez fort pour +exercer un métier; mais le peu que je possède pourra me mettre à l'abri +du besoin. + +--Essaies-en, et tu verras. + +--Je compte en essayer. + +Joseph frappa du pied avec chagrin. + +--Et c'est moi qui t'ai mis cette sottise d'amour en tête! s'écria-t-il; +je ne me le pardonnerai jamais! Pouvais-je penser que tu prendrais au +sérieux la première occasion de plaisir offerte à ta jeunesse? + +--J'étais donc un lâche et un misérable à tes yeux? Tu croyais que je +consentirais à voir diffamer Geneviève sans prendre sa défense et sans +réparer le mal que je lui aurais fait! + +--On n'est pas un lâche et un misérable pour cela, dit Joseph en +haussant les épaules; je ne crois être ni l'un ni l'autre, et pourtant +je fais la cour à Henriette; tout le monde le sait, et je la laisse tant +qu'elle veut se bercer de l'espoir d'être un jour madame Marteau. Je +veux être son amant, et voilà tout. + +--Vous pouvez parler d'Henriette avec légèreté; quoi que je n'approuve +pas le mensonge, je vous trouve excusable jusqu'à un certain point. Mais +établissez-vous la moindre comparaison entre elle et Geneviève? + +--Pas la moindre; j'aime Henriette à la folie, et il n'y a pas un cheveu +de Geneviève qui me tente; je n'entends rien à ces sortes de femmes. +Mais je comprends ta situation. Tu es le premier amant de Geneviève et +tu lui dois plus qu'à toute autre. Rassure-toi cependant; tu ne seras +pas le dernier, et il n'y a pas de fille inconsolable. + +--Je ne connais pas les autres filles, et vous ne connaissez pas +Geneviève. Nous ne pouvons pas raisonner ensemble là-dessus; agis avec +Henriette comme tu voudras, je me conduirai avec Geneviève comme Dieu +m'ordonne de le faire. + +Joseph s'épuisa en remontrances sans ébranler la résolution de son ami; +il le quitta pour aller faire la paix avec Henriette, et se consola de +l'imprudence d'André en se disant tout bas: «Heureusement ce n'est pas +encore fait; la grosse voix du marquis n'a pas encore tonné.» + +Cet événement ne se fit pas longtemps attendre. Des amis officieux +eurent bientôt informé M. de Morand de la passion de son fils pour une +grisette. Malgré sa haine pour cette espèce de femmes, il s'en inquiéta +peu d'abord. Il fut même content, jusqu'à un certain point, de voir +André renoncer à ses rêves d'expatriation. Mais quand on lui eut répété +plusieurs fois que son fils avait manifesté l'intention sérieuse +d'épouser Geneviève, quoiqu'il lui fût encore impossible de le croire, +il commença à se sentir mécontent de cette espèce de bravade, et +résolut d'y mettre fin sur-le-champ. Un matin donc, au moment où André +franchissait, joyeux et léger, le seuil de sa maison pour aller trouver +Geneviève, une main vigoureuse saisit la bride de son petit cheval et le +fit même reculer. Comme il faisait à peine jour, André ne reconnut pas +son père au premier coup d'oeil, et, pour la première fois de sa vie, il +se mit à jurer contre l'insolent qui l'arrêtait. + +--Doucement, monsieur, répondit le marquis, vous me semblez bien mal +appris pour un bel esprit comme vous êtes. Faites-moi le plaisir de +descendre de cheval et d'ôter votre chapeau devant votre père. + +André obéit; et quand il eut mis pied à terre, le marquis lui ordonna de +renvoyer son cheval à l'écurie. + +--Faut-il le débrider? demanda le palefrenier. + +--Non, dit André, qui espérait être libre au bout d'un instant. + +--Il faut lui ôter la selle! cria le marquis d'un ton qui ne souffrait +pas de réplique. + +André se sentit gagné par le froid de la peur; il suivit son père +jusqu'à sa chambre. + +--Où alliez-vous? lui dit celui-ci en s'asseyant lourdement sur son grand +fauteuil de toile d'Orange. + +--A L..., répondit André timidement. + +--Chez qui? + +--Chez Joseph, répondit André après un peu d'hésitation. + +--Où allez-vous tous les matins? + +--Chez Joseph. + +--Où passez-vous toutes les après-midi? + +--A la chasse. + +--D'où venez-vous si tard tous les soirs? de chez Joseph et de la +chasse, n'est-ce pas? + +--Oui, mon père. + +--Avec votre permission, monsieur le savant, vous en avez menti. Vous +n'allez ni chez Joseph ni à la chasse. Auriez-vous en votre possession +quelque beau livre écrit sur l'art de mentir! Faites-moi le plaisir +d'aller l'étudier dans votre chambre, afin de vous en acquitter un peu +mieux à l'avenir. M'entendez-vous? + +André, révolté de se voir traité comme un enfant, hésita, rougit, pâlit +et obéit. Son père le suivit, l'enferma à double tour, mit la clef dans +sa poche et s'en fut à la chasse. + +André, furieux et désolé, maudit mille fois son sort et finit par sauter +par la fenêtre. Il s'en alla passer une heure aux pieds de Geneviève. +Mais, dans la crainte de l'effrayer de la dureté de son père, il lui +cacha son aventure, et lui donna, pour raison de sa courte visite, une +prétendue indisposition du marquis. + +Le marquis fit bonne chasse, oublia son prisonnier, et rentra assez tard +pour lui laisser le temps de rentrer le premier. Lorsqu'il le retrouva +sous les verrous il se sentit fort apaisé et l'emmena souper assez +amicalement avec lui, croyant avoir remporté une grande victoire et +signalé sa puissance par un acte éclatant. André, de son côté, ne +montra guère de rancune; il croyait avoir échappé à la tyrannie +et s'applaudissait de sa rébellion secrète comme d'une résistance +intrépide. Ils se réconcilièrent en se trompant l'un l'autre et en +se trompant eux-mêmes, l'un se flattant d'avoir subjugué, l'autre +s'imaginant avoir désobéi. + +Le lendemain, André s'éveilla longtemps avant le jour; et, se croyant +libre, il allait reprendre la route de L..., quand son père parut comme +la veille, un peu moins menacent seulement. + +--Je ne veux pas que tu ailles à la ville aujourd'hui, lui dit-il; j'ai +découvert un taillis tout plein de bécasses. Il faut que tu viennes avec +moi en tuer cinq ou six. + +--Vous êtes bien bon, mon père, répondit André; mais j'ai promis à +Joseph d'aller déjeuner avec lui... + +--Tu déjeunes avec lui tous les jours, répondit le marquis d'un ton +calme et ferme; il se passera fort bien de toi pour aujourd'hui. Va +prendre ton fusil et ta carnassière. + +Il fallut encore qu'André se résignât. Son père le tint à la chasse +toute la journée, lui fit faire dix lieues à pied, et l'écrasa tellement +de fatigue, qu'il eut une courbature le lendemain, et que le marquis eut +un prétexte excellent pour lui défendre de sortir. Le jour suivant, il +l'emmena dans sa chambre, et, ouvrant le livre de ses domaines sur une +table, il le força de faire des additions jusqu'à l'heure du dîner. Vers +le soir, André espérait être libre: son père le mena voir tondre des +moutons. + +Le quatrième jour, Geneviève, ne pouvant résister à son inquiétude, lui +écrivit quelques lignes, les confia à un enfant du voisinage, qu'elle +chargea d'aller les lui remettre. Le message arriva à bon port, quoique +Geneviève, ne prévoyant pas la situation de son amant, n'eût pris aucune +précaution contre la surveillance du marquis. Le hasard protégea le +petit page aux pieds nus de Geneviève, et André lut ces mots, qui le +transportèrent d'amour et de douleur. + +«Ou votre père est dangereusement malade, ou vous l'êtes vous-même, +mon ami. Je m'arrête à cette dernière supposition avec raison et avec +désespoir. Si vous étiez bien portant, vous m'écririez pour me donner +des nouvelles de votre père et pour m'expliquer les motifs de votre +absence, vous êtes donc bien mal, puisque vous n'avez pas la force de +penser à moi et de m'épargner les tourments que j'endure! O André! +quatre jours sans te voir, à présent c'est impossible à supporter sans +mourir!» + +André sentit renaître son courage. Il viola sans hésitation la consigne +de son père, et courut à travers champs jusqu'à la ville. Il arriva plus +fatigué par les terres labourées, les haies et les fossés qu'il avait +franchis, qu'il ne l'eût été par le plus long chemin. Poudreux et +haletant, il se jeta aux pieds de Geneviève et lui demanda pardon en la +serrant contre son coeur. + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, lui disait-il, oh! pardonne-moi de t'avoir +fait souffrir? + +--Je n'ai rien à vous pardonner, André, lui répondit-elle; quels torts +pourriez-vous avoir envers moi? Je ne vous accuse pas, je ne vous +interroge même pas. Comment pourrais-je supposer qu'il y a de votre +faute dans ceci? Je vous vois et je remercie Dieu. + + + +XIII. + +Cette sainte confiance donna de véritables remords à André. Il savait +bien qu'avec un peu plus de courage il aurait pu s'échapper plus tôt; +mais il n'osait avouer ni son asservissement ni la tyrannie de son père. +Déclarer à Geneviève les traverses qu'elle avait à essuyer pour devenir +sa femme était au-dessus de ses forces. Bien des jours se passèrent sans +qu'il pût se décider à sortir de cette difficulté, soit en affrontant la +colère du marquis, soit en éveillant l'effroi et le chagrin dans l'âme +tranquille de Geneviève. Il erra pendant un mois. On le rencontrait à +toutes heures du jour ou de la nuit courant ou plutôt fuyant à travers +prés ou bois, de la ville au château et du château à la ville; ici +cherchant à apaiser les inquiétudes de sa maîtresse, là tâchant d'éviter +les remontrances paternelles. Au milieu de ces agitations, la force lui +manqua; il ne sentit plus que la fatigue de lutter ainsi contre son +coeur et contre son caractère. La fièvre le prit et le plongea dans le +découragement et l'inertie. + +Jusque-là il avait réussi à faire accepter à Geneviève toutes les +mauvaises raisons qu'il avait pu inventer pour excuser l'irrégularité +et la brièveté de ses visites. Il éprouva une sorte de satisfaction +paresseuse et mélancolique à se sentir malade; c'était une excuse +irrécusable à lui donner de son absence, c'était une manière d'échapper +à la surveillance et aux reproches du marquis. Le besoin égoïste +du repos parla plus haut un instant que les empressements et les +impatiences de l'amour. Il ferma les yeux et s'endormit presque joyeux +de n'avoir pas six lieues à faire et autant de mensonges à inventer dans +sa journée. + +Un soir, comme Joseph Marteau, en attendant quelqu'un, fumait un cigare +à sa fenêtre, il vit une robe blanche traverser furtivement l'obscurité +de la ruelle et s'arrêter, comme incertaine, à la petite porte de la +maison. Joseph se pencha vers cette ombre mystérieuse; et, le feu de son +cigare l'ayant signalé dans les ténèbres, une petite voix tremblante +l'appela par son nom. + +«Oh! dit Joseph, ce n'est point la voix d'Henriette. Que signifie cela?» + +En deux secondes il franchit l'escalier; et, s'élançant dans la rue, +il saisit une taille délicate, et, à tout hasard, voulut embrasser sa +nouvelle conquête. + +--Par amitié et par charité, monsieur Marteau, lui dit-elle en se +dégageant, épargnez-moi, reconnaissez-moi, je suis Geneviève. + +--Geneviève! Au nom du diable! comment cela se fait-il? + +--Au nom de Dieu! ne faites pas de bruit et écoutez-moi. André est +sérieusement malade. Il y a trois jours que je n'ai reçu de ses +nouvelles, et je viens d'apprendre qu'il est au lit avec la fièvre et le +délire. J'ai cherché Henriette sans pouvoir la rencontrer. Je ne sais où +m'informer de ce qui se passe au château de Morand. D'heure en heure mon +inquiétude augmente; je me sens tour à tour devenir folle et mourir. Il +faut que vous ayez pitié de moi et que vous alliez savoir des nouvelles +d'André. Vous êtes son ami, vous devez être inquiet aussi... Il peut +avoir besoin de vous... + +[Illustration: Quel être singulier! dit Geneviève en rougissant.] + +--Parbleu! j'y vais sur-le-champ, répondit Joseph en prenant le chemin +de son écurie. Diable! diable! qu'est-ce que tout cela? + +Préoccupé de cette fâcheuse nouvelle, et partageant autant qu'il était +en lui l'inquiétude de Geneviève, il se mit à seller son cheval tout en +grommelant entre ses dents et jurant contre son domestique et contre +lui-même à chaque courroie qu'il attachait. En mettant enfin le pied +sur l'étrier, il s'aperçut, à la lueur d'une vieille lanterne de fer +suspendue au plafond de l'écurie, que Geneviève était là et suivait tous +ses mouvements avec anxiété. Elle était si pâle et si brisée que, contre +sa coutume, Joseph fut attendri. + +--Soyez tranquille, lui dit-il, je serai bientôt arrivé. + +--Et revenu? lui demanda Geneviève d'un air suppliant. + +--Ah! diable! cela est une autre affaire. Six lieues ne se font pas en +un quart d'heure. Et puis, si André est vraiment mal, je ne pourrai pas +le quitter! + +--Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? dit-elle en croisant ses mains +sur sa poitrine. Joseph! Joseph! s'écria-t-elle avec effusion en se +rapprochant de lui, sauvez-le, et laissez-moi mourir d'inquiétude. + +--Ma chère demoiselle, reprit Joseph, tranquillisez-vous; le mal n'est +peut-être pas si grand que vous croyez. + +--Je ne me tranquilliserai pas; j'attendrai, je souffrirai, je prierai +Dieu. Allez vite... Attendez, Joseph, ajouta-t-elle en posant sa petite +main sur la main rude du cavalier; s'il meurt, parlez-lui de moi, +faites-lui entendre mon nom, dites-lui que je ne lui survivrai pas d'un +jour! + +Geneviève fondit en larmes; les yeux de Joseph s'humectèrent malgré lui. + +--Écoutez, dit-il: si vous restez à m'attendre, vous souffrirez trop. +Venez avec moi. + +--Oui! s'écria Geneviève; mais comment faire? + +--Montez en croupe derrière moi. Il fait une nuit du diable: personne +ne nous verra. Je vous laisserai dans la métairie la plus voisine du +château; je courrai m'informer de ce qui se passe, et vous le saurez +au bout d'un quart d'heure, soit que j'accoure vous le dire et que je +retourne vite auprès d'André, soit que je le trouve assez bien pour le +quitter et vous ramener avant le jour. + +[Illustration: En parlant ainsi, Joseph se retourna vers Geneviève...] + +--Oui, oui, mon bon Joseph! s'écria Geneviève. + +--Eh, bien! dépêchons-nous, dit Joseph; car j'attends Henriette d'un +moment à l'autre, et, si elle nous voit partir ensemble, elle nous +tourmentera pour venir avec nous, ou elle me fera quelque scène de +jalousie absurde. + +---Partons, partons vite, dit Geneviève. + +Joseph plia son manteau et l'attacha derrière sa selle pour faire un +siège à Geneviève. Puis il la prit dans ses bras et l'assit avec soin +sur la croupe de son cheval; ensuite il monta adroitement sans la +déranger, et piquant des deux, il gagna la campagne; mais, en traversant +une petite place, son malheur le força de passer sous un des six +réverbères dont la ville est éclairée; le rayon tombant d'aplomb sur son +visage, il fut reconnu d'Henriette, qui venait droit à lui. Soit qu'il +craignît de perdre en explications un temps précieux, soit qu'il se fît +un malin plaisir d'exciter sa jalousie, il poussa son cheval et passa +rapidement auprès d'elle avant qu'elle pût reconnaître Geneviève. En +voyant le perfide à qui elle avait donné rendez-vous s'enfuir à toute +bride avec une femme en croupe, Henriette, frappée de surprise, n'eut +pas la force de faire un cri et resta pétrifiée jusqu'à ce que la colère +lui suggéra un déluge d'imprécations que Joseph était déjà trop loin +pour entendre. + +C'était la première fois de sa vie que Geneviève montait sur un cheval. +Celui de Joseph était vigoureux; mais, peu accoutumé à un double +fardeau, il bondissait dans l'espoir de s'en débarrasser. + +«Tenez-moi bien!» criait Joseph. + +Geneviève ne songeait pas à avoir peur. En toute autre circonstance, +rien au monde ne l'eut déterminée à une semblable témérité. Courir les +chemins la nuit, seule avec un libertin avéré comme l'était Joseph, +c'était une chose aussi contraire à ses habitudes qu'à son caractère; +mais elle ne pensait à rien de tout cela. Elle serrait son bras autour +de son cavalier, sans se soucier qu'il fût un homme, et se sentait +emportée dans les ténèbres sans savoir si elle était enlevée par un +cheval ou par le vent de la nuit. + +--Voulez-vous que nous prenions le plus court? lui dit Joseph. + +--Certainement, répondit-elle. + +--Mais le chemin n'est pas bon: la rivière sera un peu haute, je vous en +avertis. Vous n'aurez pas peur? + +--Non, dit Geneviève. Prenons le plus court. + +--Cette diable de petite fille n'a peur de rien, se dit Joseph, pas même +de moi. Heureusement que la situation d'André m'ôte l'envie de rire, et +que d'ailleurs mon amitié pour lui... + +--Que dites-vous donc? il me semble que vous parlez tout seul, lui +demanda Geneviève. + +--Je dis que le chemin est mauvais, répondit Joseph, et que si je +tombais, vous seriez obligée de tomber aussi. + +--Dieu nous protégera, dit Geneviève avec ferveur, nous sommes déjà +assez malheureux. + +--Il faut que j'aie bien de l'amitié pour vous, reprit Joseph au bout +d'un instant, pour avoir chargé de deux personnes le dos de ce pauvre +François; savez-vous que la course est longue! et j'aimerais mieux aller +toute ma vie à pied que de surmener François. + +--Il s'appelle François? dit Geneviève préoccupée; il va bien doucement. + +--Oh! diable! patience! patience! nous voici au gué. Tenez-moi bien et +relevez un peu vos pieds; je crois que la rivière sera forte. + +François s'avança dans l'eau avec précaution, mais quand il fut +arrivé vers le milieu de la rivière, il s'arrêta, et, se sentant trop +embarrassé de ses deux cavaliers pour garder l'équilibre sur les pierres +mouvantes, il refusa d'aller plus avant. L'eau montait déjà presque aux +genoux de Joseph, et Geneviève avait bien de la peine à préserver ses +petits pieds. + +--Diable! dit Joseph, je ne sais si nous pourrons traverser; François +commence à perdre pied, et le brave garçon n'ose pas se mettre à la nage +à cause de vous. + +--Donnez-lui de l'éperon, dit Geneviève. + +--Cela vous plaît à dire! un cheval chargé de deux personnes ne peut +guère nager: si j'étais seul, je serais déjà à l'autre bord; mais avec +vous je ne sais que faire. Il fait terriblement nuit; je crains de +prendre sur la droite et d'aller tomber dans la prise d'eau, ou de me +jeter trop sur la gauche et d'aller donner contre l'écluse. Il est vrai +que François n'est pas une bête et qu'il saura peut-être se diriger tout +seul. + +--Tenez, dit Geneviève, Dieu veille sur nous: voici la lune qui parait +entre les buissons et qui nous montre le chemin; suivez cette ligne +blanche qu'elle trace sur l'eau. + +--Je ne m'y fie pas; c'est de la vapeur et non de la vraie lumière. Ah +ça! prenez garde à vous. + +Il donna de l'éperon à François, qui, après quelque hésitation, se mit +à la nage et gagna un endroit moins profond où il prit pied de nouveau; +mais il fit de nouvelles difficultés pour aller plus loin, et Joseph +s'aperçut qu'il avait perdu le gué. + +--Le diable sait où nous sommes, dit-il; pour, moi, je ne m'en doute +guère, et je ne vois pas où nous pourrons aborder. + +--Allons tout droit, dit Geneviève. + +--Tout droit? la rive a cinq pieds de haut; et si François s'engage dans +les joncs qui sont par là, je ne sais où, nous sommes perdus tous les +trois. Ces diables d'herbes nous prendront comme dans un filet, et vous +aurez beau savoir tous leurs noms en latin, mademoiselle Geneviève, nous +n'en serons pas moins pâture à écrevisses. + +--Retournons en arrière, dit Geneviève. + +--Cela ne vaudra pas mieux, dit Joseph. Que voulez-vous faire au milieu +de ce brouillard? Je vous vois comme en plein jour, et à deux pieds plus +loin, votre serviteur; il n y a plus moyen de savoir si c'est du sable +ou de l'écume. + +En parlant, Joseph se retourna vers Geneviève et vit distinctement sa +jambe, qu'à son insu elle avait mise à découvert en relevant sa robe +pour ne pas se mouiller. Cette petite jambe, admirablement modelée et +toujours chaussée avec un si grand soin, vint se mettre en travers +dans l'imagination de Joseph avec toutes ses perplexités, et, en la +regardant, il oublia entièrement qu'il avait lui-même les jambes dans +l'eau et qu'il était en grand danger de se noyer au premier mouvement +que ferait son cheval. + +--Allons donc, dit Geneviève, il faut prendre un parti; il ne fait pas +chaud ici. + +--Il ne fait pas froid, dit Joseph. + +--Mais il se fait tard. André meurt peut-être! Joseph, avançons et +recommandons-nous à Dieu, mon ami. + +Ces paroles mirent une étrange confusion dans l'esprit de Joseph: l'idée +de son ami mourant, les expressions affectueuses de Geneviève et l'image +de cette jolie jambe se croisaient singulièrement dans son cerveau. + +«Allons, dit-il enfin, donnez-moi une poignée de main, Geneviève; et si +un de nous seulement en réchappe, qu'il parle de l'autre quelquefois +avec André.» + +Geneviève lui serra la main, et, laissant retomber sa robe, elle +frappa elle-même du talon le flanc de sa monture. François se remit +courageusement à la nage, avança jusqu'à une éminence et, au lieu de +continuer, revint sur ses pas. + +«Il cherche le chemin, il voit qu'il s'est trompé, dit Joseph. +Laissons-le faire, il a la bride sur le cou.» + +Après quelques incertitudes, François retrouva le gué et parvint +glorieusement au rivage. + +--Excellente bête! s'écria Joseph; puis, se retournant un peu, il +étouffa une espèce du soupir en voyant la jupe de Geneviève retomber +jusqu'à sa cheville, et il ne put s'empêcher de murmurer entre ses +dents: «Ah! cette petite jambe!» + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda l'ingénue jeune fille. + +--Je dis que François a de fameuses jambes, répondit Joseph. + +--Et que la Providence veillait sur nous, reprit Geneviève avec un +accent si sincère et si pieux que Joseph se retourna tout à fait; et, +en voyant son regard inspiré, son visage pâle et presque angélique, il +n'osa plus penser à sa jambe et sentit comme une espèce de remords de +l'avoir tant remarquée en un semblable moment. + +Ils arrivèrent sans autre accident à la métairie où Joseph voulait +laisser Geneviève. Cette métairie lui appartenait, et il croyait être +sûr de la discrétion de ses métayers; mais Geneviève ne put se décider +à affronter leurs regards et leurs questions. Elle pria Joseph de la +déposer sur le bord du chemin, à un quart de lieue du château. + +--C'est impossible, lui dit-il. Que ferez-vous seule ici? vous aurez peur +et vous mourrez de froid. + +--Non, répondit-elle; donnez-moi votre manteau. J'irai m'asseoir là-bas, +sous le porche de Saint-Sylvain, et je vous attendrai. + +--Dans cette chapelle abandonnée? vous serez piquée par les vipères; +vous rencontrerez quelque sorcier, quelque _meneur de loups!_ + +--Allons, Joseph, est-ce le moment de plaisanter? + +--Ma foi! je ne plaisante pas. Je ne crois guère au diable; mais je +crois à ces voleurs de bestiaux qui font le métier de fantômes la +nuit dans les pâturages. Ces gens-là n'aiment pas les témoins et les +maltraitent quand ils ne peuvent pas les effrayer. + +--Ne craignez rien pour moi, Joseph; je me cacherai d'eux comme ils se +cacheront de moi. Allez! et pour l'amour de Dieu, revenez vite me dire +ce qu'il a. + +Elle sauta légèrement à terre, prit le manteau de Joseph sur son épaule +et s'enfonça dans les longues herbes du pâturage. + +«Drôle de fille! se dit Joseph en la regardant fuir comme une ombre vers +la chapelle. Qui est-ce qui l'aurait jamais crue capable de tout cela? +Henriette le ferait certainement pour moi, mais elle ne le ferait pas +de même. Elle aurait peur, elle crierait à propos de tout; elle serait +ennuyeuse à périr... elle l'est déjà passablement.» + +Et, tout en devisant ainsi, Joseph Marteau arriva au château de Morand. + +Il trouva André assez sérieusement malade et en proie à un violent accès +de délire. Le marquis passait la nuit auprès de lui avec le médecin, la +nourrice et M. Forez. Joseph fut accueilli avec reconnaissance, mais +avec tristesse. On avait des craintes graves: André ne reconnaissait +personne; il appelait Geneviève; il demandait à la voir ou à mourir. Le +marquis était au désespoir, et, ne pouvant pas imaginer de plus grand +sacrifice pour soulager son fils que l'abjuration momentanée de son +autorité, il se penchait sur lui, et, lui parlant comme à un enfant, +il lui promettait de lui laisser aimer et épouser Geneviève; mais, +lorsqu'il se rapprochait de ses hôtes, il maudissait devant eux cette +_misérable petite fille_ qui allait être cause de la mort d'André, et +disait qu'il la tuerait s'il la tenait entre ses mains. Au bout d'une +heure, Joseph voyant André un peu mieux, partit pour en informer +Geneviève, et pour calmer autant que possible l'inquiétude où elle +devait être plongée. Il prit à travers prés, et en dix minutes arriva +à la chapelle de Saint-Sylvain: c'était une masure abandonnée depuis +longtemps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait +faiblement les décombres, et projetait des lueurs obliques et +tremblantes sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef +restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine +impression désagréable en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait +dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait +un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui +auraient pas fait peur; mais son éducation rustique lui avait laissé +malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, +comme font parfois les cerveaux poétiques; il en rougissait au contraire +et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique; +mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer +les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la +_grand'bête_ dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La +_grand'bête_ apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de +famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour +empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont +forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien +de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner, car les balles de fusil ne +l'atteignent point; et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au +reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est +d'un aspect indéfinissable: plusieurs l'ont portée toute une nuit sur +leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les +imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais +nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement qu'elle change de +stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants elle passe de la +taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle +d'un boeuf; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un boeuf, ni +un loup, ni un chien enragé: c'est la _grand'bête;_ c'est le fléau +des campagnes, la terreur des habitants, et le triste présage d'une +prochaine épidémie parmi les bestiaux. + +Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes; mais +s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se +sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer +devant le danger. + +Il s'étonnait de ne point trouver Geneviève au lieu qu'elle lui avait +indiqué, lorsqu'un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, +et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède dont la +longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement +de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal +redoutable; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouliche +blanche, à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour +des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur +les dalles de la chapelle. + +Joseph, tout honteux de sa terreur, pénétra au fond de la nef; une +croix de bois marquait la place où avait été l'autel. Geneviève était +agenouillée devant cette croix; elle avait roulé son fichu de mousseline +blanche comme un voile autour de sa tête, penchée dans l'immobilité du +recueillement. Un cerveau plus exalté que celui de Joseph l'aurait prise +pour une ombre. Étonné de trouver Geneviève dans une attitude si calme, +et ne comprenant pas l'émotion que cette femme agenouillée la nuit au +milieu des ruines lui causait à lui-même, le bon campagnard eut comme un +sentiment de respect qui le fit hésiter à troubler cette sainte prière; +mais, au bruit des pas de Joseph, Geneviève se retourna, et, se levant à +demi, le questionna d'un air inquiet. + +Il eut presque envie de la tromper et de lui cacher la vérité; mais elle +interpréta son silence et s'écria en joignant les mains: + +--Au nom du ciel, ne me faites pas languir.., s'il est mort!... ah! +oui... je le vois... Il est mort!... Et elle s'appuya en chancelant +contre la croix. + +--Non, non! répondit vivement Joseph; il vit, on peut le sauver encore. + +--Ah! merci, merci! dit Geneviève, mais dites-moi bien la vérité, est-il +bien mal? + +--Mal? certainement. Voici la réponse ambiguë du médecin: peu de chose à +craindre, peu de chose à espérer; c'est-à-dire que la maladie suit son +cours ordinaire et ne présente pas d'accident impossible à combattre, +mais que par elle-même c'est une maladie grave et qui ne pardonne pas +souvent. + +--En ce cas, dit Geneviève après un instant de silence, retournez auprès +de lui, je vais encore prier ici. + +Elle se remit à genoux et laissa tomber sa tête sur ses mains +jointes, dans une attitude de résignation si triste que Joseph en fut +profondément touché. + +--Je vais y retourner, en effet, répondit-il; mais je reviendrai +certainement vers vous aussitôt qu'il y aura un peu de mieux. + +--Écoutez, Joseph, lui dit-elle, s'il doit mourir cette nuit, il faut +que je le voie, que je lui dise un dernier adieu. Tant que j'aurai un +peu d'espoir, je ne me sentirai pas la hardiesse de me montrer dans sa +maison; mais si je n'ai plus qu'un instant pour le voir sur la terre, +rien au monde ne pourra m'empêcher de profiter de cet instant-là. +Jurez-moi que vous m'avertirez quand tout sera perdu, quand lui et moi +n'aurons plus qu'une heure à vivre. + +Joseph le jura. + +«Je ne sais ce qu'elle a dans la voix ni de quels mots elle se sert, +pensait-il en s'éloignant; mais elle me ferait pleurer comme un enfant.» + + + +XIV. + +Geneviève pria longtemps; puis elle s'enveloppa du manteau de Joseph et +s'assit sur une tombe, morne et résignée; puis elle pria de nouveau et +marcha parmi les ruines, interrogeant avec anxiété le sentier par +où Joseph devait revenir. Peu à peu une inquiétude plus poignante +surmontait son courage. Elle regardait la lune, qu'elle avait vue se +lever et qui maintenant s'abaissait vers l'horizon. L'air, en devenant +plus humide et plus froid, lui annonçait l'approche de l'aube, et Joseph +ne revenait pas. + +Après avoir lutté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, elle +perdit courage, et s'imaginant qu'André était mort, elle s'enveloppa +la tête dans le manteau de Joseph pour étouffer ses cris. Puis elle +s'apaisa un peu en songeant que dans ce cas Joseph, n'ayant plus rien à +faire auprès de son ami, serait de retour vers elle. Mais alors elle se +persuada qu'André était mourant et que Joseph ne pouvait se résoudre +à l'abandonner, dans la crainte de revenir trop tard et de le trouver +mort. Cette idée devint si forte que les minutes de son impatience se +traînèrent comme des siècles. Enfin, elle se leva avec égarement, jeta +le manteau de Joseph sur le pavé, et se mit à courir de toutes ses +forces dans le sentier de la prairie. + +Elle s'arrêta deux ou trois fois pour écouter si Joseph n'arrivait pas +à sa rencontre; mais, n'entendant et ne voyant personne, elle reprit sa +course avec plus de précipitation, et franchit comme un trait les portes +du château de Morand. + +Dans l'agitation d'une si triste veillée, tous les serviteurs étaient +debout, toutes les portes étaient ouvertes. On vit passer une femme +vêtue de blanc, qui ne parlait à personne et semblait voler à travers +les cours. La vieille cuisinière se signa en disant: + +--Hélas! notre jeune maître est _achevé_. Voilà son esprit qui passe. + +--Non, dit le bouvier, qui était un homme plus éclairé que la +cuisinière. Si c'était l'âme de notre jeune maître, nous l'aurions vue +sortir de la maison et aller au cimetière, tandis que cette _chose-là_ +vient du côté du cimetière et entre dans la maison. Ça doit être sainte +Solange ou sainte Sylvie qui vient le guérir. + +--M'est avis, observa la laitière, que c'est plutôt l'âme de sa pauvre +mère qui vient le chercher. + +--Disons un _Ave_ pour tous les deux, reprit la cuisinière; et ils +s'agenouillèrent tous les trois sous le portail de la grange. + +Pendant ce temps, Geneviève, guidée par les lumières qu'elle voyait aux +fenêtres, ou plutôt entraînée par cette main invisible qui rapproche les +amants, se précipitait, palpitante et pâle, dans la chambre d'André. +Mais à peine en eut-elle passé le seuil que le marquis, s'élançant vers +elle avec fureur, s'écria en levant le bras d'un air menaçant: + +«Qu'est-ce que je vois là? qu'est-ce que cela veut dire? Hors d'ici, +intrigante effrontée! espérez-vous venir débaucher mon fils jusque dans +ma maison? Il est trop tard, je vous en avertis; il est mourant, grâce à +vous, mademoiselle; pensez-vous que je vous en remercie?» + +Geneviève tomba à genoux. + +--Je n'ai pas mérité tout cela, dit-elle d'une voix étouffée; mais +c'est égal, dites-moi ce que vous voudrez, pourvu que je le voie... +laissez-moi le voir, et tuez-moi après si vous voulez! + +--Que je vous le laisse voir, misérable! s'écria le marquis, révolté +d'une semblable prière. Êtes-vous folle ou enragée? Avez-vous peur de ne +pas nous avoir fait assez de mal, et venez-vous achever mon fils jusque +dans mes bras? + +La voix lui manqua, un mélange de colère et de douleur le prenant à la +gorge. Geneviève ne l'écoutait pas; elle avait jeté les yeux sur le lit +d'André, et le voyait pâle et sans connaissance dans les bras du médecin +et du curé. Elle ne songea plus qu'à courir vers lui, et, se levant, +elle essaya d'en approcher malgré les menaces du marquis. + +--Jour de Dieu! maudite créature, s'écria-t-il en se mettant devant elle, +si tu fais un pas de plus, je te jette dehors à coups de fouet! + +--Que Dieu me punisse si vous y touchez seulement avec une plume! dit +Joseph en se jetant entre eux deux. + +Le marquis recula de surprise. + +--Comment, Joseph! dit-il, tu prends le parti de cette vagabonde? +Ne trouvais-tu pas que j'avais raison de la détester et d'empêcher +André.... + +--C'est possible, interrompit Joseph; mais je ne peux pas entendre +parler à une femme comme vous le faites; sacredieu! monsieur de Morand, +vous ne devriez pas apprendre cela de moi. + +--J'aime bien que tu me donnes des leçons, reprit le marquis. Allons! +emmène-la à tous les diables et que je ne la revoie jamais! + +--Geneviève, dit Joseph en offrant son bras à la jeune fille, venez avec +moi, je vous prie, ne vous exposez pas à de nouvelles injures. + +--Ne me défendrez-vous pas contre lui? répondit Geneviève, refusant avec +force de se laisser emmener. Ne lui direz-vous pas que je ne suis ni une +misérable ni une effrontée? Dites-lui, Joseph, dites-lui que je suis une +honnête fille, que je suis Geneviève la fleuriste qu'il a reçue une fois +dans sa maison avec bonté. Dites-lui que je ne peux ni ne veux faire de +mal à personne, que j'aime André et que j'en suis aimée; mais que je +suis incapable de lui donner un mauvais conseil... Monsieur le marquis, +demandez à M. Joseph Marteau si je suis ce que vous croyez. Laissez-moi +approcher du lit d'André. Si vous craignez que ma vue ne lui fasse du +mal, je me cacherai derrière son rideau; mais laissez-moi le voir pour +la dernière fois... Après, vous me chasserez si vous voulez, mais +laissez-moi le voir... Vous n'êtes pas un méchant homme, vous n'êtes pas +mon ennemi; que vous ai-je fait? Vous ne pouvez maltraiter une femme. +Accordez-moi ce que je vous demande. + +En parlant ainsi, Geneviève était retombée à genoux et cherchait à +s'emparer d'une des grosses mains du marquis. Elle était si belle dans +sa pâleur, avec ses joues baignées de larmes, ses longs cheveux noirs +qui, dans l'agitation de sa course, étaient tombés sur son épaule, et +cette sublime expression que la douleur donne aux femmes, que Joseph +jugea sa prière infaillible. Il pensa que nul homme, si affligé qu'il +fût, ne pouvait manquer de voir cette beauté et de se rendre. «Allons, +mon cher voisin, dit-il en s'unissant à Geneviève, accordez-lui ce +qu'elle demande, et soyez sur que vous êtes injuste envers elle. Qui +sait d'ailleurs si sa vue ne guérirait pas André? + +--Elle le tuerait! s'écria le marquis, dont la colère augmentait +toujours en raison de la douceur et de la modération des autres. Mais +heureusement, ajouta-t-il, le pauvre enfant n'est pas en état de +s'apercevoir que cette impudente est ici. Sortez, mademoiselle, et +n'espérez pas m'adoucir par vos basses cajoleries. Sortez, ou j'appelle +mes valets d'écurie pour vous chasser. + +En même temps il la poussa si rudement qu'elle tomba dans les bras de +Joseph. «Ah! c'est trop fort! s'écria celui-ci. Marquis! tu es un butor +et un rustre! Cette honnête fille parlera à ton fils, et si tu le +trouves mauvais, tu n'as qu'à le dire: en voici un qui te répondra.» + +En parlant ainsi, Joseph Marteau montra un de ses poings au marquis, +tandis que de l'autre bras il souleva Geneviève et la porta auprès du +lit d'André. M. de Morand, stupéfait d'abord, voulut se jeter sur lui; +mais Joseph, selon l'usage rustique du pays, prit une paille qu'il tira +précipitamment du lit d'André, et la mettant entre lui et M. de Morand: + +--Tenez, marquis, lui dit-il, il est encore temps de vous raviser et de +vous tenir tranquille. Je serais au désespoir de manquer à un ami et à +un homme de votre âge; mais le diable me rompe comme cette paille si je +me laisse insulter, fût-ce par mon père! entendez-vous? + +--Mes frères, au nom de Jésus-Christ, finissez cette scène scandaleuse, +dit le curé. Monsieur le marquis, votre fils reconnaît cette jeune +fille: c'est peut-être la volonté de Dieu qu'elle le ramène à la vie. +C'est une fille pieuse et qui a dû prier avec ferveur. Si vous ne voulez +pas que votre fils l'épouse, prenez-vous-y du moins avec le calme et la +dignité qui conviennent à un père. Je vous aiderai à faire comprendre +à ces enfants que leur devoir est d'obéir. Mais dans ce moment-ci vous +devez céder quelque chose si vous voulez qu'on vous cède tout à fait +plus tard. Et vous, monsieur Joseph, ne parlez pas avec cette violence, +et ne menacez pas un vieillard auprès du lit de souffrance de son +enfant, et peut-être auprès du lit de mort d'un chrétien. + +Joseph n'avait pas abjuré un certain respect pour le caractère +ecclésiastique et pour les remontrances pieuses. Il était capable de +chanter des chansons obscènes au cabaret et de rire des choses saintes +le verre à la main; mais il n'aurait pas osé entrer dans l'église de son +village le chapeau sur la tète, et il n'eût, pour rien au monde, insulté +le vieux prêtre qui lui avait fait faire sa première communion. + +--Monsieur le curé, dit-il, vous avez raison; nous sommes des fous. Que +M. de Morand s'apaise ce soir, je lui ferai des excuses demain. + +--Je ne veux pas de vos excuses, répondit le marquis d'un ton d'humeur +qui marquait que sa colère était à demi calmée; et quant à M. le curé, +ajouta-t-il entre ses dents, il pourrait bien garder ses sermons pour +l'heure de la messe... Que cette fille sorte d'ici, et tout sera fini. + +--Qu'elle reste, je vous prie, monsieur, dit le médecin; votre fils +éprouve réellement du soulagement à son approche. Regardez-le: ses yeux +ont repris un peu de mobilité, et il semble qu'il cherche à comprendre +sa situation. + +En effet, André, après la profonde insensibilité qui avait suivi son +accès de délire, commençait à retrouver la mémoire, et, à mesure qu'il +distinguait les traits de Geneviève, une expression de joie enfantine +commençait à se répandre sur son visage affaissé. La main de Geneviève +qui serra la sienne acheva de le réveiller. Il eut un mouvement +convulsif; et, se tournant vers les personnes qui l'entouraient et qu'il +reconnaissait encore confusément, il leur dit avec un sourire naïf +et puéril: «_C'est Geneviève!_» et il se mit à la regarder d'un air +doucement satisfait. + +--Eh bien! oui, c'est Geneviève! dit le marquis en prenant le bras de +la jeune fille et en la poussant vers son fils; puis il alla s'asseoir +auprès de la cheminée, moitié heureux, moitié colère. + +--Oui, c'est Geneviève! disait Joseph triomphant, en criant beaucoup +trop fort pour la tête débile de son ami. + +--C'est Geneviève, qui a prié pour vous, dit le curé d'une voix +insinuante et douce en se penchant vers le malade. Remerciez Dieu avec +elle. + +--Geneviève!... dit André en regardant alternativement le curé et sa +maîtresse d'un air de surprise; oui, Geneviève et Dieu! + +Il retomba assoupi, et tous ceux qui l'entouraient gardèrent un +religieux silence. Le médecin plaça une chaise derrière Geneviève et la +poussa doucement pour l'y faire asseoir. Elle resta donc près de son +amant, qui de temps en temps s'éveillait, regardait autour de lui avec +inquiétude, et se calmait aussitôt sous la douce pression de sa main. A +chaque mouvement de son fils, le marquis se retournait sur son fauteuil +de cuir et faisait mine de se lever; mais Joseph, qui s'était assis de +l'autre côté de la cheminée et qui lisait un journal oublié derrière le +trumeau, lui adressait avec les yeux et le geste la muette injonction de +se taire. Le marquis voyait en effet André retomber endormi sur l'épaule +de Geneviève; et, dans la crainte de lui faire du mal, il restait +immobile. Il est impossible d'imaginer quels furent les tourments de cet +homme violent et absolu pendant les heures de cette silencieuse veillée. +Le médecin s'était jeté sur un matelas et reposait au milieu de la +chambre; il était étendu là comme un gardien devant le lit de son +malade; prêt à s'éveiller au moindre bruit et à effrayer par une +sentence menaçante la conscience du marquis pour l'empêcher de séparer +les deux amants. Joseph, ému et fatigué, ne comprenait rien à son +journal, qui avait bien six mois de date, et de temps en temps tombait +dans une espèce de demi-sommeil où il voyait passer confusément les +objets et les pensées qui l'avaient tourmenté durant cette nuit: tantôt +la rivière gonflée qui l'emportait lui et son cheval loin de Geneviève +à demi noyée, tantôt André mourant lui redemandant Geneviève, tantôt le +corbillard d'André suivi de Geneviève, qui relevait sa jupe par mégarde +et laissait voir sa jolie petite jambe. + +A cette dernière image, Joseph faisait un grand effort pour chasser +le démon de la concupiscence des voies saintes de l'amitié, et il +s'éveillait en sursaut. Alors il distinguait, à la lueur mourante de +la lampe, la figure rouge du marquis luttant avec les tressaillements +convulsifs de l'impatience, et leurs yeux se rencontraient comme ceux de +deux chats qui guettent la même souris. + +Pendant ce temps, le curé lisait son bréviaire à la clarté du jour +naissant. Un petit vent frais agitait les feuilles de la vigne qui +encadrait la fenêtre et jouait avec les rares cheveux blancs du +bonhomme. A chaque soupir étouffé du malade, il abaissait son livre, +relevait ses lunettes et protégeait de sa muette bénédiction le couple +heureux et triste. + +Geneviève avait tant souffert, et le trot du cheval l'avait tellement +brisée, qu'elle ne put résister. Malgré l'anxiété de sa situation, elle +céda, et laissa tomber sa jolie tête auprès de celle d'André. Ces deux +visages, pâles et doux, dont l'un semblait à peine plus âgé et plus mâle +que l'autre, reposèrent une demi-heure sur le même oreiller pour +la première fois et sous les yeux d'un père irrité et vaincu, qui +frémissait de colère à ce spectacle et qui n'osait les séparer. + +Quand le jour fut tout à fait venu, le curé, ayant achevé son bréviaire, +s'approcha du médecin, et ils eurent ensemble une consultation à voix +basse. Le médecin se leva sans bruit, alla toucher le pouls d'André +et les artères de son front; puis il revint parler au curé. Celui-ci +s'approcha alors de Geneviève, qui s'était doucement éveillée pour céder +la main de son amant à celle du médecin. Elle écouta le curé, fit un +signe de tête respectueux et résigné; puis alla trouver Joseph et lui +parla à l'oreille. Joseph se leva. Le marquis avait fini par s'endormir. +Quand il s'éveilla, il se trouva seul dans la chambre avec son fils et +le médecin. Ce dernier vint à lui et lui dit: + +--M. le curé a jugé prudent et convenable de faire retirer la jeune +personne, dont la présence ou le départ aurait pu agir trop violemment +dans quelques heures sur les nerfs du malade. Je me suis assuré de +l'état du pouls. La fièvre était presque tombée, et la faiblesse de +votre fils permettait de compter sur le défaut de mémoire. En effet, le +malade s'est éveillé sans chercher Geneviève et sans montrer la moindre +agitation. Tout à l'heure, il m'a demandé si je n'avais pas vu cette +nuit une femme blanche auprès de son lit. Je lui ai persuadé qu'il +avait vu en rêve cette apparition; maintenez-le dans cette erreur, et +gardez-vous de rien dire qui le ramène à un sentiment trop vif de la +réalité. Je vois maintenant à cette maladie des causes purement morales; +je vous déclare que vous pouvez mieux que moi guérir votre fils. + +--Oui, oui, je le ménagerai, dit le marquis; mais n'espérez pas que je +donne mon consentement au mariage; j'aimerais mieux le voir mourir. + +--Le mariage ne me regarde pas, dit le médecin; mais si vous voulez +tuer votre fils par le chagrin et la violence, avertissez-moi dès +aujourd'hui; car, dans ce cas, je n'ai plus rien à faire ici. + +Le marquis n'avait jamais trouvé une franchise si âpre autour de lui. +Depuis plus de trente ans personne n'avait osé le contrarier, et depuis +quelques heures tous se permettaient de lui résister. Dans la crainte +de perdre son fils, il le traita doucement jusqu'au jour de la +convalescence; mais, dans son coeur, il amassa contre Geneviève une +haine implacable. + + + +XV. + +Geneviève rentra chez elle très-lasse et un peu calmée. Joseph retourna +tous les jours auprès d'André, et tous les soirs il vint donner de +ses nouvelles à Geneviève. La guérison du jeune homme fit des progrès +rapides, et quinze jours après il commençait à se promener dans le +verger, appuyé sur le bras de son ami. Mais, pendant cette quinzaine, +Geneviève avait lu clairement dans sa destinée. Elle n'avait jamais +soupçonné jusque-là l'horreur que son mariage avec André inspirait +au marquis; elle avait entrevu confusément des obstacles dont André +essayait de la distraire. L'accueil cruel du marquis dans cette triste +nuit ne l'affecta d'abord que médiocrement; mais quand ses anxiétés +cessèrent avec le danger de son amant, elle reporta ses regards sur +les incidents qui l'avaient conduite auprès de son lit. La figure, les +menaces et les insultes de M. de Morand lui revinrent comme le souvenir +d'un mauvais rêve. Elle se demanda si c'était bien elle, la fière, la +réservée Geneviève, qui avait été injuriée et souillée ainsi. Alors +elle examina sa conduite exaltée, sa situation équivoque, son avenir +incertain; elle se vit, d'un côté, perdue dans l'opinion de ses +compatriotes si elle n'épousait pas André; de l'autre, elle se vit +méprisée, repoussée et détestée par un père orgueilleux et entêté, qui +serait son implacable ennemi si elle épousait André malgré sa défense. + +Une prévision encore plus cruelle vint se mêler à celle-là. Elle crut +deviner les motifs de la conduite d'André; elle s'expliqua ses longues +absences, son air tourmenté et distrait auprès d'elle, son impatience et +son effroi en la quittant; elle frémit de se voir dans une position si +difficile, appuyée sur un si faible roseau, et de découvrir dans le +coeur de son amant la même incertitude que dans les événements dont elle +était menacée. Elle jeta les yeux avec tristesse sur sa gloire et son +bonheur de la veille, et mesura en tremblant l'abîme infranchissable qui +la séparait déjà du passé. + +Calme et prudente, Geneviève, avant de s'abandonner à ces terreurs, +voulut savoir à quel point elles étaient fondées. Elle questionna +Joseph. Il ne fallait pas beaucoup d'adresse pour le faire parler. Il +avait une finesse excessive pour se tirer des embarras qu'il trouvait à +la hauteur de son bras et de son oeil; mais les susceptibilités du coeur +de Geneviève n'étaient pas à sa portée. Il l'admirait sans la comprendre +et la contemplait tout ravi, comme une vision enveloppée de nuages. Il +se confia donc au calme apparent avec lequel elle l'interrogea sur les +dispositions du marquis et sur le caractère d'André. Il crut qu'elle +savait déjà à quoi s'en tenir sur l'obstination de l'un et sur +l'irrésolution de l'autre, et il lui donna sur ces deux questions si +importantes pour elle les plus cruels éclaircissements. Geneviève, qui +voulait puiser son courage dans la connaissance exacte de son malheur, +écoutait ces tristes révélations avec un sang-froid héroïque, et quand +Joseph croyait l'avoir consolée et rassurée en lui disant: «Bonsoir, +Geneviève; il ne faut pas que cela vous tourmente: André vous aime; je +suis votre ami; nous combattrons le sort,» Geneviève s'enfermait dans +sa chambre et passait des nuits de fièvre et de désespoir à savourer le +poison que la sincérité de Joseph lui avait versé dans le coeur. + +Joseph, de son côté, commençait à prendre un intérêt singulier à la +douleur de Geneviève, et il éprouvait une étrange impatience. Il +guettait le moment où il pourrait parler d'elle avec André; mais André +semblait fuir ce moment. A mesure que ses forces physiques revenaient, +son vrai caractère reprenait le dessus, et de jour en jour la crainte +remplaçait l'espoir que son père lui avait laissé entrevoir un instant. +Il ne savait pas que Geneviève était venue auprès de son lit, il ne +savait pas à quel point elle avait souffert pour lui. Il se laissait +aller paresseusement au bien-être de la convalescence, et s'il désirait +sincèrement de voir arriver le jour où il pourrait aller la trouver, +il est certain aussi qu'il craignait le jour où son père enflerait sa +grosse voix pour lui dire: _D'où venez-vous?_ + +Geneviève attendait, pour le juger et prendre un parti, la conduite +qu'il tiendrait avec elle; mais il demeurait dans l'indécision. Chaque +jour elle demandait à Joseph s'il lui avait parlé d'elle, et Joseph +répondait ingénument que non. Enfin un jour il crut lui apporter une +grande consolation en lui racontant qu'André lui avait ouvert son coeur, +qu'il avait parlé d'elle avec enthousiasme, et de la cruauté de son père +avec désespoir. + +--Et qu'a-t-il résolu? demanda Geneviève. + +--Il m'a demandé conseil, répondit Joseph. + +--Et c'est tout? + +--Il s'est jeté dans mes bras en pleurant, et m'a supplié de l'aider et +de le protéger dans son malheur. + +Geneviève eut sur les lèvres un sourire imperceptible. Ce fut toute +l'expansion d'une âme offensée et déchirée à jamais. + +«Et j'ai promis, reprit Joseph, de donner pour lui mon dernier vêtement +et ma dernière goutte de sang; pour lui et pour vous, entendez-vous, +mademoiselle Geneviève?» + +Elle le remercia d'un air distrait qu'il prit pour de l'incrédulité. + +--Oh! vous ne vous fiez pas à mon amitié, je le sais, dit-il. André doit +vous avoir raconté que _dans les temps_ j'étais un peu contraire à votre +mariage; je ne vous connaissais pas, Geneviève; à présent je sais que +vous êtes un _bon sujet_, un _bon coeur_, et je ne ferais pas moins pour +vous que pour ma propre soeur. + +--Je le crois, mon cher monsieur Marteau, dit Geneviève en lui tendant +la main. Vous m'avez donné déjà bien des preuves d'amitié durant cette +cruelle quinzaine. A présent je suis tranquille sur la santé d'André, +et, grâce à vous, j'ai supporté sans mourir les plus affreuses +inquiétudes. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre compassion; +j'ai une cousine à Guéret qui m'appelle auprès d'elle, et je vais la +rejoindre. + +--Comment! vous partez? dit Joseph, dont la figure prit tout à coup, et +à son insu, une expression de tristesse qu'elle n'avait peut-être jamais +eue. Et quand? et pour combien de temps? + +--Je pars bientôt, Joseph, et je ne sais pas quand je reviendrai. + +--Eh quoi! vous quittez le pays au moment où André va être guéri et +pourra venir vous voir tous les jours? + +--Nous ne nous reverrons jamais! dit Geneviève pâle et les yeux levés au +ciel. + +--C'est impossible, c'est impossible! s'écria Joseph. Qu'a-t-il fait +de mal? qu'avez-vous à lui reprocher? Voulez-vous le faire mourir de +chagrin? + +--A Dieu ne plaise! Dites-lui bien, Joseph, que c'est une affaire +pressée... ma cousine dangereusement malade, qui m'a forcée de partir; +que je reviendrai bientôt, plus tard.. Dites d'abord dans quelques +jours, et puis vous direz ensuite dans quelques semaines, et puis enfin +dans quelques mois. D'ailleurs j'écrirai; je trouverai des prétextes; +je lui laisserai d'abord de l'espérance, et puis peu à peu je +l'accoutumerai à se passer de moi... et il m'oubliera. + +--Que le diable l'emporte s'il vous oublie! dit Joseph d'une voix +altérée; quant à moi, je vivrais cent ans, que je me souviendrais de +vous!... Mais enfin dites-moi, Geneviève, pourquoi voulez-vous partir, +si vous n'êtes pas fâchée contre André? + +--Non, je ne suis pas fâchée contre lui, dit Geneviève avec douceur. +Pauvre enfant! comment pourrais-je lui faire un reproche d'être né +esclave? Je le plains et je l'aime; mais je ne puis lui faire aucun +bien, et je puis lui apporter tous les maux. Ne voyez-vous pas que déjà +ce malheureux amour lui a causé tant d'agitations et d'inquiétudes qu'il +a failli en mourir? ne voyez-vous pas que notre mariage est impossible? + +--Non, mordieu! je ne vois pas cela. André a une fortune indépendante; +il sera bientôt en âge de la réclamer et de se débarrasser de l'autorité +de son père. + +--C'est un affreux parti, et qu'il ne prendra jamais, du moins d'après +mon conseil. + +--Mais je l'y déciderai, moi! dit Joseph en levant les épaules. + +--Ce sera en pure perte, répondit Geneviève avec fermeté. De telles +résolutions deviennent quelquefois inévitables pour les âmes les plus +honnêtes; mais, pour qu'elles n'aient rien d'odieux, il faut que toutes +les voies de douceur et d'accommodement soient épuisées, il faut avoir +tenté tous les moyens de fléchir l'autorité paternelle, et André ne peut +que désobéir en cachette à son père ou le braver de loin. + +--C'est vrai! dit Joseph, frappé du bon sens de Geneviève. + +--Pour moi, ajouta-t-elle, je ne saurai ni descendre à implorer un homme +comme le marquis de Morand, ni m'élever à la hardiesse de diviser le +fils et le père. Si je n'avais pas de remords, j'aurais certainement des +regrets, car André ne serait ni tranquille ni heureux après un pareil +démenti à la timidité de son caractère et à la douceur de son âme. Il +est donc nécessaire de renoncer à ce mariage imprudent et romanesque; il +en est temps encore... André n'a contracté aucun engagement envers moi. + +En prononçant ces derniers mots, le visage de Geneviève se couvrit d'une +orgueilleuse rougeur, et Joseph, l'homme le plus sceptique de la terre +lorsqu'il s'agissait de la vertu des grisettes, sentit sa conviction +subjuguée; il crut lire tout à coup sur le front de Geneviève son +inviolable pureté. + +«Écoutez, lui dit-il en se levant et en lui prenant la main avec une +rudesse amicale, je ne suis ni galant ni romanesque; je n'ai, pour vous +plaire, ni l'esprit ni le savoir d'André. Il vous aime d'ailleurs, et +vous l'aimez... Je n'ai donc rien à dire...» + +Et il sortit brusquement, croyant avoir dit quelque chose. Geneviève, +étonnée, le suivit des yeux, et chercha à interpréter l'émotion que +trahissaient sa figure et son attitude; mais elle n'en put deviner le +motif, et reporta sur elle-même ses tristes pensées. Depuis bien des +jours elle n'avait plus le courage de travailler. Elle s'efforçait en +vain de se mettre à l'ouvrage; de violentes palpitations l'oppressaient +dès qu'elle se penchait sur sa table, et sa main tremblante ne pouvait +plus soutenir le fer ni les ciseaux. La lecture lui faisait plus de mal +encore. Son imagination trouvait à chaque ligne un nouveau sujet +de douleur. «Hélas! se disait-elle alors, c'était bien la peine de +m'apprendre ce qu'il faut savoir pour sentir le bonheur!» + +Elle pleurait depuis une heure à sa fenêtre lorsqu'elle vit venir +Henriette. Elle eut envie de se renfermer et de ne pas la recevoir; +mais il y avait longtemps qu'elle évitait son amie, elle craignit de +l'offenser ou de l'affliger; et, se hâtant d'essuyer ses larmes, elle se +résigna à cette visite. + +Mais au lieu de venir l'embrasser comme de coutume, Henriette entra d'un +air froid et sec, et tira brusquement une chaise, sur laquelle elle se +posa avec roideur. «Ma chère, lui dit-elle après un instant de silence +consacré à préparer sa harangue et son maintien, je viens te dire _une +chose_.» + +Puis elle s'arrêta pour voir l'effet de ce début. + +--Parle, ma chère, répondit la patiente Geneviève. + +--Je viens te dire, reprit Henriette en s'animant peu à peu malgré elle, +que je ne suis pas contente de toi: ta conduite n'est pas celle d'une +amie. Je ne te parle pas de tes devoirs envers la _société_: tu foules +aux pieds tous les _principes_; mais je me plains de ton ingratitude +envers moi, qui me suis employée à te servir et à te rendre heureuse. +Sans moi tu n'aurais jamais eu l'esprit de décider André à t'épouser; et +si tu deviens jamais madame la marquise, tu pourras bien dire que tu +le dois à mon amitié plus qu'à ta prudence. Tout ce que je te demande, +c'est de rester avec lui et de me laisser Joseph. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire par là? demanda Geneviève avec un +dédain glacial. + +--Je veux dire, s'écria Henriette en colère, que tu es une petite +coquette hypocrite et effrontée; que tu n'as pas l'air d'y toucher, mais +que tu sais très-bien attirer et cajoler les hommes qui te plaisent. +C'est un bonheur pour toi d'être si méprisante et d'avoir le coeur si +froid! car tu serais sans cela la plus grande dévergondée de la terre. +Sois ce qu'il te plaira, je ne m'en soucie pas; mais prends tes +adorateurs ailleurs que sous mon bras. Je ne chasse pas sur tes terres; +je n'ai jamais adressé une oeillade à ton marjolet de marquis. Si +j'avais voulu m'en donner la peine, il n'était pas difficile à +enflammer, le pauvre enfant, et mes yeux valent bien les tiens... + +Geneviève, révoltée de ce langage, haussa les épaules et détourna la +tête vers la fenêtre. «Oui! oui! continua Henriette, fais la sainte +victime, tu ne m'y prendras plus. Écoute, Geneviève, fais à ta tête, +prends deux ou trois galants, couvre-toi de ridicule, livre-toi à la +risée de toute la ville, je n'y peux rien et je ne m'en mêlerai plus; +mais je t'avertis que si Joseph Marteau vient encore ici demain passer +deux heures tête à tête avec toi, comme il fait tous les soirs depuis +quinze jours, je viendrai sous ta fenêtre avec un galant nouveau; car je +te prie de croire que je ne suis pas au dépourvu, et que j'en trouverai +vingt en un quart d'heure qui valent bien M. Joseph Marteau... Mais +sache que ce galant aura avec lui tous les jeunes gens de la ville, et +que tu seras régalée du plus beau charivari dont le pays ait jamais +entendu parler. Ce n'est pas que j'aime M. Joseph, je m'en soucie comme +de toi; mais je n'entends pas porter encore le ruban jaune à mon bonnet. +Je ne suis pas d'âge à servir de pis-aller. + +--Infamie! infamie! murmura Geneviève pâle et près de s'évanouir; puis +elle fit un violent effort sur elle-même, et, se levant, elle montra la +porte à Henriette d'un air impératif. «Mademoiselle, lui dit-elle, je +n'ai plus qu'un soir à passer ici; si vous aviez autant de vigilance +que vous avez de grossièreté, vous auriez écouté à ma porte il y a une +heure, ce qui eût été parfaitement digne de vous; vous m'auriez alors +entendu dire à M. Joseph Marteau que je quittais le pays, et vous auriez +été rassurée sur la possession de votre amant. Maintenant, sortez, je +vous prie. Vous pourrez demain couvrir d'insultes les murs de cette +chambre; ce soir elle est encore à moi; sortez!» + +En prononçant ce dernier mot, Geneviève tomba évanouie, et sa tête +frappa rudement contre le pied de sa chaise. Henriette, épouvantée et +honteuse de sa conduite, se jeta sur elle, la releva, la prit dans ses +bras vigoureux et la porta sur son lit. Quand elle eut réussi à la +ranimer, elle se jeta à ses pieds et lui demanda pardon avec des +sanglots qui partaient d'un coeur naturellement bon. Geneviève le +sentit, et, pardonnant au caractère emporté et au manque d'éducation de +son amie, elle la releva et l'embrassa. + +--Tu nous aurais épargné à toutes deux une affreuse soirée, lui dit-elle, +si tu m'avais interrogée avec douceur et confiance, au lieu de venir me +faire une scène cruelle et folle. Au premier mot de soupçon, je t'aurais +rassurée... + +--Ah! Geneviève, la jalousie raisonne-t-elle? répondit Henriette; +prend-elle le temps d'agir, seulement? Elle crie, jure et pleure; c'est +tout ce qu'elle sait faire. Comment, ma pauvre enfant, tu partais, et +moi je t'accusais! Mais pourquoi partais-tu sans me rien dire? Voilà +comme tu fais toujours: pas l'ombre de confiance envers moi. Et pourquoi +diantre en as-tu plus pour M. Joseph que pour ton amie d'enfance? Car, +enfin, je n'y conçois rien!... + +--Ah! voilà tes soupçons qui reviennent? dit Geneviève en souriant +tristement. + +--Non, ma chère, reprit Henriette; je vois bien que tu ne veux pas +me l'enlever, puisque tu t'en vas. Mais il est hors de doute que cet +imbécile-là est amoureux de toi... + +--De moi? s'écria Geneviève stupéfaite. + +--Oui, de toi, reprit Henriette; de toi, qui ne te soucies pas de lui, +j'en suis sûre; car enfin tu aimes André, tu pars avec lui, n'est-ce +pas? Vous allez vous marier hors du pays? + +--Oui, oui, Henriette; tu sauras tout cela plus tard; aujourd'hui il +m'est impossible de t'en parler; ce n'est pas manque de confiance en +toi, mon enfant. Je t'écrirai de Guéret, et tu approuveras toute ma +conduite... Parlons de toi; tu as donc des chagrins aussi? + +--Oh! des chagrins à devenir folle; et c'est toi, ma pauvre Geneviève, +qui en es cause, bien innocemment sans doute! Mais que veux-tu que je +te dise? je ne peux pas m'empêcher d'être bien aise de ton départ; +car enfin tu vas être heureuse avec ton amant, et moi je retrouverai +peut-être le bonheur avec le mien. + +--Vraiment, Henriette, je ne savais pas qu'il fût ton amant. Tu m'as +toujours soutenu le contraire quand je t'ai plaisantée sur lui. Tu +te plains de n'avoir pas ma confiance; que te dirai-je de la tienne, +menteuse? + +Henriette rougit; puis, reprenant courage: «Eh bien! c'est vrai, +dit-elle, j'ai eu tort aussi; mais le fait est qu'il m'aimait à la folie +il n'y a pas longtemps, et, malgré toute ma prudence, il s'y est pris si +habilement, le sournois! qu'il a réussi à se faire aimer. Eh bien! le +voilà qui pense à une autre. Le scélérat! depuis cette maudite promenade +que vous avez faite ensemble au clair de la lune pour aller voir André +qui se mourait, M. Joseph n'a plus la tête à lui: il ne parle que de +toi, il ne rêve qu'à toi, il ne trouve plus rien d'aimable en moi. Si je +crie à la vue d'une souris ou d'une araignée: «Ah! dit-il, Geneviève +n'a peur de rien; c'est un petit dragon.» Si je me mets en colère: «Ah! +Geneviève ne se fâche jamais; c'est un petit ange.» Et «Geneviève aux +grands yeux...» et «Geneviève au petit pied...» Tout cela n'est pas +amusant à entendre répéter du matin au soir; de sorte que j'avais fini +par te détester cordialement, ma pauvre Geneviève. + +--Si je revois jamais M. Joseph, dit Geneviève, je lui ferai +certainement des reproches pour le beau service que m'a rendu son +amitié; mais je n'en aurai pas de si tôt l'occasion. En attendant, il +faut que je lui écrive; donne-moi l'écritoire, Henriette. + +[Illustration: Et elle s'appuya en chancelant contre la croix.] + +--Comment! il faut que tu lui écrives? s'écria Henriette, dont les yeux +étincelèrent. + +--Oui vraiment, répondit Geneviève en souriant; mais rassure-toi, +ma chère, la lettre ne sera pas cachetée, et c'est toi qui la lui +remettras. Seulement, je te prie de ne pas la lire avant de la lui +donner. + +--Ah! tu as des secrets avec Joseph! + +--Cela est vrai, Henriette, je lui ai confié un secret; il te le dira, +j'y consens. + +--Et pourquoi commences-tu par lui? Tu n'as donc pas confiance en moi? +tu me crois donc incapable de garder un secret? + +--Oui, Henriette, incapable, répondit Geneviève en commençant sa lettre. + +--Comme tu es drôle! dit Henriette en la regardant d'un air stupéfait. +Enfin, il n'y a que toi au monde pour avoir de pareilles idées! Écrire à +un jeune homme! tu trouves cela tout simple! et me donner la lettre, +à moi qui suis sa maîtresse! et me dire: La voilà; elle n'est pas +cachetée, tu ne la liras pas. + +--Est-ce que j'ai tort de croire à ta délicatesse? dit Geneviève +écrivant toujours. + +--Non, certes; mais enfin c'est une commission bien singulière; et +moi qui viens de faire une scène épouvantable à Joseph, quelle figure +vais-je faire en lui portant une lettre de toi? une lettre!... + +--Mais, ma chère, dit Geneviève, une lettre est une lettre; qu'y a-t-il +de si tendre et de si intime dans l'envoi d'un papier plié? + +--Mais, ma chère, répondit Henriette, entre jeunes gens et jeunes filles +on ne s'écrit que pour se parler d'amour. De quoi peut-on se parler, si +ce n'est de cela? + +--En effet, je lui parle d'amour, répondit Geneviève, mais de l'amour +d'un autre. Va, Henriette, emporte ce billet, et ne le remets pas demain +avant midi. Embrasse-moi. Adieu! + +[Illustration: Ils aperçurent Geneviève assise dans un coin.] + + + +XVI. + +Geneviève passa la nuit à mettre tout en ordre. Elle fit ses cartons, et +en touchant toutes ces fleurs qu'André aimait tant, elle y laissa tomber +plus d'une larme. «Voici, leur disait-elle dans l'exaltation de ses +pensées, la rosée qui désormais vous fera éclore. Ah! desséchez-vous, +tristes filles de mon amour! Lui seul savait vous admirer, lui seul +savait pourquoi vous étiez belles. Vous allez pâlir et vous effeuiller +aux mains des indifférents: parmi eux je vais me flétrir comme vous. +Hélas! nous avons tout perdu; vous aussi, vous ne serez plus comprises!» + +Elle fit un autre paquet des livres qu'André lui avait donnés; mais la +vue de ces livres si chers lui fut bien douloureuse. «C'est vous qui +m'avez perdue, leur disait-elle. J'étais avide de savoir vous lire, mais +vous m'avez fait bien du mal! Vous m'avez appris à désirer un bonheur +que la société réprouve et que mon coeur ne peut supporter. Vous m'avez +forcée à dédaigner tout ce qui me suffisait auparavant. Vous avez changé +mon âme, il fallait donc aussi changer mon sort!» + +Geneviève fit tous les apprêts de son départ avec l'ordre et la +précision qui lui étaient naturels. Quiconque l'eût vue arranger tout +son petit bagage de femme et d'artiste, et tapisser d'ouate la cage +où devait voyager son chardonneret favori, l'eût prise pour une +pensionnaire allant en vacances. Son coeur était cependant dévoré de +douleur sous ce calme apparent. Elle ne se laissait aller à aucune +démonstration violente, mais personne ne recevait des atteintes plus +profondes; son âme rongeait son corps sans tacher sa joue ni plisser son +front. + +Le lendemain, à sept heures du matin, Geneviève, tristement cahotée dans +la patache de Guéret, quitta le pays. Il n'y eut ni amis, ni larmes, +ni petits soins à son départ. Elle s'en alla seule, comme elle avait +longtemps vécu, ne s'inquiétant ni de la misère ni de la fatigue, se +fiant à elle-même pour gagner son pain, ne demandant secours à personne, +ne se plaignant de rien, mais emportant au fond de son âme une plaie +incurable, le souvenir d'une espérance morte à jamais pour elle. + +Henriette remit la lettre à Joseph d'un air de suffisance et de +magnanimité auquel le bon Marteau ne fit pas attention. En voyant la +signature de Geneviève, il se troubla, eut quelque peine à comprendre +la lettre, la relut deux fois; puis, sans rien répondre aux questions +d'Henriette, il se mit à courir et monta tout haletant l'escalier de +Geneviève. La clef était à la porte; il entra sans songer à frapper, +trouva la première et la seconde pièce vides, et pénétra dans l'atelier. +Il n'y restait, de la présence de Geneviève, que quelques feuilles de +roses en baptiste éparses sur la table. Un autre que Joseph les eût +tendrement recueillies; il les prit dans sa main, les froissa avec +colère et les jeta sur le carreau en jurant. Puis il courut seller son +cheval et partit pour le château de Morand. + +«Tout cela est bel et bon, mais Geneviève est partie!» + +C'est ainsi qu'il entama la conversation en entrant brusquement dans la +chambre d'André. André devint pâle, se leva et retomba sur sa chaise, +sans rien comprendre à ce que disait Joseph, mais frappé de terreur +à l'idée d'une souffrance nouvelle. Joseph lui fit une scène +incompréhensible, lui reprocha sa lâcheté, sa froideur, et, quand il eut +tout dit, s'aperçut enfin qu'il avait affligé et épouvanté André sans +lui rien apprendre. Alors il se souvint des recommandations de Geneviève +et des ménagements que demandait encore la santé de son ami; sa première +vivacité apaisée, il sentit qu'il s'y était pris d'une manière cruelle +et maladroite. Embarrassé de son rôle, il se promena dans la chambre +avec agitation, puis tira la lettre de Geneviève de son sein et la jeta +sur la table. André lut: + + «Adieu, Joseph. Quand vous recevrez ce billet, je serai partie, tout + sera fini pour moi. Ne me plaignez pas, ne vous affligez pas. + J'ai du courage, je fais mon devoir, et il y a une autre vie que + celle-ci. Dites à André que ma cousine s'est trouvée tout à coup si + mal que j'ai été obligée de partir sur-le-champ sans attendre qu'il + put venir me voir. Dites-lui que je reviendrai bientôt; suivez les + instructions que je vous ai données hier, habituez-le peu à peu à + m'oublier, ou du moins à renoncer à moi. Dites à son père que je le + supplie de traiter André avec douceur, et que je suis partie pour + jamais. Adieu, Joseph. Merci de votre amitié; reportez-la sur André. + Je n'ai plus besoin de rien. Aimez Henriette, elle est sincère + et bonne; ne la rendez pas malheureuse; sachez, par mon exemple, + combien il est affreux de perdre l'espérance. Plus tard, quand tout + sera réparé, guéri, oublié, souvenez-vous quelquefois de Geneviève.» + +--Mais pourquoi? qu'ai-je fait, comment ai-je mérité qu'elle m'abandonne +ainsi? s'écria André au désespoir. + +--Je n'en sais, ma foi, rien, répondit Joseph. Le diable m'emporte si je +comprends rien à vos amours! Mais ce n'est pas le moment de se creuser +la cervelle. Écoute, André, il n'y a qu'un mot qui vaille: es-tu décidé +à épouser Geneviève? + +--Décidé! oui, Joseph. Comment peux-tu en douter? + +--Décidé, bon. Maintenant es-tu sûr de l'épouser? as-tu songé à tout? +as-tu prévu la colère et la résistance de ton père? as-tu fait ton plan? +Veux-tu réclamer ta fortune et forcer son consentement, ou bien veux-tu +vivre maritalement avec Geneviève dans un autre pays sans l'épouser, et +prendre un état qui vous fasse subsister tous deux? + +--Je ne ferai jamais cette dernière proposition à Geneviève. Je sais que +je lui deviendrais odieux et que je rougirais de moi-même le jour où je +chercherais à en faire ma maîtresse, quand je puis en faire ma femme. + +--Tu résisteras donc à ton père hardiment, franchement? + +--Oui. + +--Eh bien! à l'oeuvre tout de suite. Geneviève n'est pas bien loin. Il +faut courir après elle: tu es assez fort pour sortir; je vais mettre +François au char à bancs de monsieur ton père. Il le prendra comme il +voudra cette fois-ci, et nous partirons tous deux. Nous rejoindrons +la route de Guéret par la traverse, et nous ramènerons Geneviève à la +ville. Voilà pour aujourd'hui. Tu coucheras chez moi et tu écriras +une jolie petite lettre au marquis, dans laquelle tu lui demanderas +doucement et respectueusement son consentement... ensuite nous verrons +venir. + +Ce projet plut beaucoup à André. «Allons, dit-il, je suis prêt.» + +Joseph alla jusqu'à la porte, s'arrêta pour réfléchir et revint. + +--Que t'a dit ton père, demanda-t-il, lorsque tu lui as parlé de ton +projet? + +--Ce qu'il m'a dit? reprit André étonné; je ne lui en ai jamais parlé. + +--Comment, diable! tu n'es pas plus avancé que cela? Et pourquoi ne lui +en as-tu pas encore parlé? + +--Et comment pourrais-je le faire? Sais-tu quel homme est mon père quand +on l'irrite? + +--André, dit Joseph en se rasseyant d'un air sérieux, tu n'épouseras +jamais Geneviève; elle a bien fait de renoncer à toi. + +--Oh! Joseph, pourquoi me parles-tu ainsi quand je suis si malheureux? +s'écria André en cachant son visage dans ses mains. Que veux-tu que je +fasse? que veux-tu que je devienne? Tu ne sais donc pas ce que c'est que +d'avoir vécu vingt ans sous le joug d'un tyran? Tu as été élevé comme un +homme, toi; et d'ailleurs la nature t'a fait robuste. Moi, je suis né +faible, et l'on m'a opprimé... + +--Mais, par tous les diables! s'écria Joseph, on n'élève pas les hommes +comme les chiens, on ne les persuade pas par la peur du fouet. Quel +secret a donc trouvé ton père pour t'épouvanter ainsi? Crains-tu d'être +battu, ou te prend-il par la faim? l'aimes-tu, ou le hais-tu? es-tu +dévot ou poltron? Voyons, qu'est-ce qui t'empêche de lui dire une bonne +fois: «Monsieur mon père, j'aime une honnête fille, et j'ai donné ma +parole de l'épouser. Je vous demande respectueusement votre approbation, +et je vous jure que je la mérite. Si vous consentez à mon bonheur, je +serai pour toujours votre fils et votre ami; si vous refusez, j'en suis +au désespoir, mais je ne puis manquer à mes devoirs envers Geneviève. +Vous êtes riche, j'ai de quoi vivre; séparons nos biens; ceci est à +vous, ceci est à moi; j'ai bien l'honneur de vous saluer. Votre fils +respectueux, André.» C'est comme cela qu'on parle ou qu'on écrit. + +--Eh bien! Joseph, je vais écrire, tu as raison. Je laisserai la lettre +sur une table, ou je la ferai remettre par un domestique après notre +départ. Va préparer le char à bancs; mais prends bien garde qu'on ne te +voie... + +--Ah! voilà une parole d'écolier qui tremble. Non, André, cela ne peut +pas se faire ainsi. Je commence à voir clair dans ta tête et dans la +mienne. J'ai des devoirs aussi envers Geneviève. Je suis son ami; je +dois agir prudemment et ne pas la jeter dans de nouveaux malheurs par +un zèle inconsidéré. Avant de courir après elle et de contrarier une +résolution qu'elle a encore la force d'exécuter, il faut que je sache +si tu es capable de tenir la tienne. Il ne s'agit pas de plaisanter, +vois-tu? Diantre! la réputation d'une fille honnête ne doit pas être +sacrifiée à une amourette de roman. + +--Tu es bien sévère avec moi, Joseph! Il y a peu de temps, tu te moquais +de moi parce que je prenais la chose au sérieux, et tu te jouais +d'Henriette comme jamais je n'ai songé à me moquer de ma chère, de ma +respectée Geneviève. + +--Tu as raison, je raisonne je ne sais comment, et je dis des choses que +je n'ai jamais dites. Je dois te paraître singulier, mais à coup sûr +pas autant qu'à moi-même; pourtant c'est peut-être tout simple. Écoute, +André, il faut que je te dise tout. + +--Mon Dieu! que veux-tu dire, Joseph? tu me tourmentes et tu m'inquiètes +aujourd'hui à me rendre fou. + +--Tâche de rassembler toutes les forces de ta raison pour m'écouter. Ce +que je vois de ta conduite et de celle de Geneviève me fait croire que +tu n'as pas grande envie de l'épouser... ne m'interromps pas. Je sais +que tu as bon coeur, que tu es honnête et que tu l'aimes; mais je sais +aussi tout ce qui t'empêchera d'en faire ta femme. Écoute; Geneviève est +déshonorée dans le pays; mais moi, je ne crois pas qu'elle ait été ta +maîtresse... Je mettrais ma main au feu pour le soutenir... elle est +aussi pure à présent que le jour de sa première communion. + +--Je le jure par le Dieu vivant, s'écria André; si mon âme n'avait pas +eu pour elle un saint respect, son premier regard aurait suffi pour me +l'inspirer! + +--Eh bien! ce que tu me dis là me décide tout à fait. Pèse bien toutes +mes paroles et réponds-moi dans une heure, ce soir ou demain au plus +tard, si tu as besoin de réflexions; mois réponds-moi définitivement et +sans retour sur ta parole. Veux-tu que j'offre à Geneviève de l'épouser? +Si elle y consent, c'est dit! + +--Toi? s'écria André en reculant de surprise. + +--Oui, moi, répondit Joseph. Le diable me pourfende si je n'y suis pas +décidé! Ce n'est pas une offre en l'air. C'est une chose à laquelle j'ai +pensé douze heures par jour depuis la nuit où tu as été si malade. Je +m'en repentirai peut-être un jour; mais aujourd'hui, je le sens, c'est +mon devoir, c'est la volonté de Dieu. Geneviève est perdue, désespérée. +Tu ne peux pas l'épouser, et si tu ne l'épouses pas, tu seras poursuivi +par un remords éternel. Je suis votre ami. Une voix intérieure me dit: +«Joseph, tu peux tout réparer. On se moquera peut-être de toi, mais ni +Geneviève ni André ne seront ingrats. Ils consentiront à se séparer pour +jamais, et un jour ils te remercieront. + +En parlant ainsi, Joseph s'attendrit et s'éleva presque à la hauteur +du rôle généreux et romanesque à l'abri duquel il espérait persuader à +André de renoncer à Geneviève. Joseph n'était rien moins qu'un héros de +roman. C'était un campagnard madré qui s'était épris sérieusement de +Geneviève, et qui, entrevoyant l'espérance de la séparer d'André, +cédait à un égoïsme bien excusable, et n'était pas fâché de hâter cette +rupture. Mais son caractère était un singulier mélange de ruse et +de loyauté. Aussi, quand il vit qu'André, dupe d'abord de sa fausse +générosité, après l'avoir remercié avec effusion, refusait de renoncer à +Geneviève, il abandonna sur-le-champ le rêve de bonheur dont il s'était +bercé. Quand il entendit André parler de sa passion avec cette espèce +d'éloquence dont il n'avait pas le secret, il revint à lui-même: «Non, +se dit-il intérieurement, Geneviève ne pourrait pas oublier un si beau +parleur pour s'affubler d'un rustre comme moi. Si le respect humain ou +le dépit la décidait à m'accepter, elle s'en repentirait, et j'aurais +fait trois malheureux, André, elle et moi. D'ailleurs, se dit-il encore, +André sait mieux aimer que moi. Il ne sait pas agir, mais il sait +souffrir et pleurer. Voilà ce qui gagne le coeur des femmes. Ce +pauvre enfant n'aura peut-être ni la force de l'épouser ni celle de +l'abandonner. Dans tous les cas, il sera malheureux; mais je ne veux +pas qu'il soit dit que j'y aie contribué, moi, Joseph Marteau, son ami +d'enfance. Ce serait mal.» + +C'est avec ces idées et ces maximes que Joseph Marteau, après avoir +passé en un jour par les sentiments les plus contraires, se résolut à +hâter de tout son pouvoir la réconciliation d'André avec Geneviève. + +--Je m'abandonne à toi comme à mon meilleur, comme à mon seul ami, lui +dit André; dis-moi ce qu'il faut faire, aide-moi, réfléchis et décide. +J'exécuterai aveuglément tes ordres. + +--Eh bien! lui dit Joseph, il faut procéder honnêtement, si nous voulons +avoir l'assentiment de Geneviève. Va trouver ton père sur-le-champ et +demande-lui son consentement. S'il te l'accorde, écris à Geneviève pour +la prier de revenir; je porterai la lettre et je lui dirai tout ce qui +pourra la décider. S'il refuse, nous partons sans le prévenir, et nous +procédons cavalièrement avec lui. + +--Ne pourrais-tu me sauver l'horreur de cet entretien? dit André; +j'aimerais mieux me battre avec dix hommes que de parler à mon père. + +--Impossible, impossible! dit Joseph; il refusera, il te brutalisera, il +n'en faut pas douter; tant mieux! tous les torts seront de son côté, et +nous aurons le droit d'agir vigoureusement. + +André se décida enfin, et trouva son père occupé à nettoyer ses fusils +de chasse. Il entra timidement et fit crier la porte en l'ouvrant +lentement et d'une main tremblante. + +--Voyons, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? dit le marquis impatienté; +pourquoi n'entrez-vous pas franchement? Vous avez toujours l'air d'un +voleur ou d'un pauvre honteux. + +--Je viens vous demander un moment d'entretien, répondit André d'un air +froid et craintif. C'était la première fois qu'il essayait d'avoir une +explication avec son père. Le marquis fut si surpris qu'il leva les yeux +et toisa André de la tête aux pieds. Il pressentit en un instant le +sujet de cette démarche, et la colère s'alluma dans ses veines avant que +son fils eût dit un mot. Tous deux gardèrent le silence, puis le marquis +s'écria: «Allons, tonnerre de Dieu! êtes-vous venu ici pour me regarder +le blanc des yeux? Parlez, ou allez-vous-en. + +--Je parlerai, mon père, dit André, à qui le sentiment de l'offense +donnait un peu de courage. Je viens vous déclarer que je suis amoureux +de Geneviève la fleuriste, et que mon intention est de l'épouser, si +vous voulez bien m'accorder votre consentement... + +--Et si je ne l'accorde pas, s'écria le marquis en se contenant un peu, +que ferez-vous? + +--J'essaierai de vous fléchir; et si je ne le peux pas... + +--Eh bien? + +André resta deux minutes sans répondre. Les yeux étincelants de son père +le tenaient en arrêt comme le lièvre fasciné sous le regard du chien de +chasse. + +--Eh bien! monsieur l'épouseur de filles, dit le marquis d'un ton moqueur +et méprisant, que ferez-vous si je vous défends de mettre les pieds hors +de la maison d'ici à un an? + +--Je désobéirai à mon père, répondit André en s'animant, car mon père +aura agi avec moi d'une manière injuste et insensée. + +Rien au monde ne pouvait irriter le marquis plus que les paroles et le +maintien de son fils. Un caractère plus hardi et plus souple aurait +su flatter cet orgueil impérieux et brutal; mais André n'avait pas le +courage de caresser un animal si rude. Tout ce qu'il pouvait, c'était +de faire bonne contenance devant lui et de ne pas s'abandonner à la +tentation de fuir son aspect terrifiant. + +«Ah! nous y voilà! dit le marquis en grinçant des dents et en se +frottant les mains: voilà où nous devions en venir! Eh bien! qu'il en +arrive ce qu'il plaira à Dieu; pleurez, maigrissez, mourez; aussi bien +les sots comme vous ne sont pas dignes de vivre; mais certainement, vous +n'aurez pas mon consentement. Vous attendrez ma mort si vous voulez; je +n'ai pas encore envie d'en finir pour vous laisser la liberté d'épouser +une...» + +André fit un mouvement pour sortir afin de ne pas entendre injurier +Geneviève. Le marquis le retint par le bras et le força d'écouter un +déluge de menaces et d'imprécations. Il fit entrer dans ce sermon +très-peu chrétien une espèce de récrimination sentimentale à sa manière. +Il lui reprocha tous les bienfaits de sa tendresse, et lui présenta +comme des preuves d'une adorable sollicitude les soins vulgaires +qu'impose à tous les hommes le plus simple sentiment des devoirs de la +paternité. Il le fit en des termes qui eussent rendu son discours aussi +bouffon qu'il espérait le rendre pathétique, si André eût été capable +d'avoir une pensée plaisante en cet instant. «Quand vous êtes venu au +monde, lui dit-il, vous étiez si chétif et si laid, que pas une femme de +la commune ne voulut vous prendre en nourrice: c'était une trop grande +responsabilité que de se charger de vous. Je trouvai enfin une pauvre +misérable à la Chassaigne qui offrit de vous emporter; mais quand je +vous vis dans son tablier, pauvre araignée, je craignis que le soleil ne +vous fit fondre dans le trajet, et je vous tirai de là pour vous jeter +sur mon propre lit. Alors je fis venir ma plus belle chèvre, une chèvre +de deux ans qui venait de mettre bas pour la première fois, et je vous +la donnai pour nourrice. Je fis tuer les chevreaux et je les mangeai, et +pourtant c'étaient deux beaux chevreaux! tout le monde avait regret de +voir deux _élèves_ d'une si bonne race aller à la boucherie; mais je ne +reculai devant aucun sacrifice pour sauver cet avorton qui ne devait +cependant me donner que des chagrins. Je vous gardai à la maison pendant +les années où un enfant est le plus désagréable. Je me résignai à +entendre les criailleries de maillot, que je déteste; vous n'avez pas +fait une dent sans que j'aie donné un mouchoir ou un tablier à la +servante qui prenait soin de vous. C'était, ma foi, une belle fille! +je n'avais pas choisi la plus laide du pays, et je la payais cher! je +voulais qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir négligé quelque chose +pour ce fils malingre qui me causait tant d'embarras et qui devait ne +m'être jamais bon à rien. Combien de fois ne me suis-je pas levé au +milieu de la nuit pour vous préparer des _breuvages_ quand on venait me +dire que vous aviez des convulsions!» + +André aurait pu trouver à toutes ces grandes actions de son père des +explications fort prosaïques. Sans parler des petits cadeaux à la +servante qui, dans le pays, n'étaient pas uniquement attribués à la +tendresse paternelle, il aurait pu se rappeler aussi que le marquis +avait coutume de passer les nuits dans la plus grande agitation quand +un de ses bestiaux était malade; et, quant aux fameux _breuvages_ qu'il +préparait lui-même et pareils en tout à ceux qu'il distribuait largement +à ses boeufs de travail, André avait souvent fait, dans son enfance, le +rude essai de ses forces contre l'énergie de ces potions diaboliques. + +Mais André était si bon et si doux qu'il fut un instant ému et persuadé +par ces grossières démonstrations d'amitié. Le marquis l'observait +attentivement, tout en poursuivant sa déclamation. + +Il vit sur son visage des traces d'attendrissement, et, empressé de +ressaisir son empire, il en profita pour frapper les derniers coups. +Mais il le fit d'une façon maladroite. Il se risqua à vouloir couvrir +d'infamie la conduite de Geneviève, à la présenter comme une intrigante +qui tâchait d'envahir le coeur et la fortune d'un enfant crédule. André +retrouva, comme par enchantement, le peu de forces qu'il avait apportées +à cet entretien. Il sortit en déclarant à son père qu'il appellerait à +son secours la justice, le bon sens et les lois, s'il le fallait. Avec +une résistance plus patiente et plus ménagée, il aurait pu vaincre +l'obstination du marquis; mais André craignait trop la fatigue du coeur +et de l'esprit pour entreprendre une lutte quelconque. + +Joseph vint à sa rencontre sur l'escalier et lui dit: «J'ai entendu le +commencement et la fin de la querelle. Cela s'est passé comme je m'y +attendais. Le char à bancs est prêt; partons.» + +Ils partirent si lestement que le marquis n'eut pas le temps de s'en +apercevoir. Joseph, enchanté de faire un coup de tête, fouettait son +cheval en riant aux éclats; et André, tout tremblant, songeait à la +première journée qu'il avait passée avec Geneviève au _Château Fondu_, +et qu'il avait conquise par une fuite pareille. + +Ils trouvèrent la patache, inclinée sur son brancard, à la porte d'un +cabaret, dans un petit village de la Marche. Il ne faisait pas encore +jour. Le conducteur savourait un cruchon de vin du pays, acide comme +du vinaigre, et qu'il préférait fièrement à celui des meilleurs crus. +Joseph et André jetèrent un regard empressé autour de la salle, +qu'éclairait faiblement la lueur d'un maigre foyer. Ils aperçurent +Geneviève assise dans un coin, la tête appuyée sur ses mains et le +corps penché sur une table. André la reconnut à son petit châle violet, +qu'elle avait serré autour d'elle pour se préserver du froid du matin, +et à une mèche de cheveux noirs qui s'échappait de son bonnet et qui +brillait sur sa main comme une larme. Succombant à la fatigue d'une nuit +de cahots, la pauvre enfant dormait dans une attitude de résignation si +douce et si naïve qu'André sentit son coeur se briser d'attendrissement. +Il s'élança et la serra dans ses bras en la couvrant de baisers et de +sanglots. Geneviève s'éveilla en criant, crut rêver, et s'abandonna aux +caresses de son amant, tandis que Joseph, ému péniblement, leur tourna +le dos, et, dans sa colère, donna un grand coup de pied au chat qui +dormait sur la cendre du foyer. + +Geneviève voulait résister et poursuivre sa route. André appela Joseph +à son secours et le conjura d'attester la fermeté de sa conduite envers +son père. Le bon Joseph imposa silence à sa mauvaise humeur et exagéra +la bravoure et les grandes résolutions d'André. Geneviève avait bien +envie de se laisser persuader. On tint conseil. On donna pour boire au +conducteur afin qu'il attendit une heure de plus, ce qui fut d'autant +plus facile que Geneviève était le seul voyageur de la patache. + +Geneviève fit observer que son départ devait déjà être connu de toute +la ville de L....., qu'un brusque retour avec André serait un sujet de +scandale ou de moquerie; jusque-là on pouvait croire à la maladie de sa +cousine. Il ne fallait pas donner à toute cette histoire la tournure +d'un dépit amoureux ou d'un caprice romanesque. La jalousie d'Henriette +impliquerait Joseph dans cette combinaison d'événements d'une manière +étrange et ridicule. André, toujours ardent et courageux quand il ne +s'agissait que de prévoir les obstacles, prétendait qu'il fallait fouler +aux pieds toutes ces considérations. Joseph, plus tranquille, approuva +toutes les observations de Geneviève, et décida, en dernier ressort, +qu'elle devait passer huit jours à Guéret, tandis qu'André reviendrait à +L..... et s'établirait chez lui. Ce temps devait être consacré à faire, +par lettres, de nouvelles démarches respectueuses auprès du marquis, +après quoi on s'occuperait des démarches légales. Geneviève, à ce +mot, secoua la tête sans rien dire; son parti était pris de ne jamais +recourir à ces moyens-là. Elle mettait son dernier espoir dans la +persévérance d'André à persuader son père; elle ignorait que cette +persévérance avait duré une demi-heure et ne devait pas se ranimer. + +Ils se séparèrent donc avec mille promesses mutuelles de se rejoindre +à la fin de la semaine et de s'écrire tous les jours. André, selon les +conseils de Joseph, écrivit à son père et ne reçut pas de réponse. +Geneviève résolut d'attendre le résultat de ces tentatives pour prendre +un parti. Nouvelles lettres d'André, nouveau silence du marquis. +Geneviève prolongea son absence. André, au désespoir, fit faire une +première sommation à son père et partit pour Guéret. Il se jeta aux +pieds de Geneviève et la supplia de revenir avec lui, ou de lui +permettre de rester près d'elle. Elle était près de consentir à l'un ou +à l'autre, lorsqu'il eut la mauvaise inspiration de lui apprendre le +dernier acte de fermeté qu'il venait de faire auprès du marquis. Cette +nouvelle causa un profond chagrin à Geneviève; elle la désapprouva +formellement et se plaignit de n'avoir pas été consultée. Au milieu de +sa tristesse, elle éprouva un peu de ressentiment contre son amant et ne +put se défendre de l'exprimer. + +«Voilà où tu m'as entraînée, lui dit-elle. J'ai toujours voulu +t'éloigner ou te fuir, et par ton imprudence tu m'as jetée dans un abîme +dont nous ne sortirons jamais. Me voilà couverte de honte, perdue, et +pour laver cette tache, il faut que je t'exhorte à violer tous les +devoirs de la piété filiale. Non, c'est impossible, André; il vaut mieux +souffrir et n'être pas coupable. Réussir au prix du remords, c'est se +condamner dès cette vie aux tourments de l'enfer.» + +André ne savait que répondre à ces scrupules, que d'ailleurs il +partageait. Il sentait que son devoir était de la quitter et de lui +laisser accomplir son courageux sacrifice, dût-il en mourir de chagrin. +Mais cela était plus que tout le reste au-dessus de ses forces; il se +jetait à genoux, pleurait et demandait la pitié et les consolations de +Geneviève. + +Geneviève était forte et magnanime; mais elle était femme et elle +aimait. Après l'élan qui la portait aux grandes résolutions, la +tendresse et l'instinct du bonheur parlaient à leur tour. Elle +regrettait de n'avoir pas pour appui un amant plus courageux qu'elle. + +--Ah! disait-elle à André, tu m'entraînes dans le mal, tu me fais manquer +à l'estime que je voulais avoir pour moi-même; je ne m'en consolerai pas +et je ne pourrai jamais cesser de t'accuser un peu. Avec un homme plus +fort que toi, j'aurais pratiqué les vertus héroïques; il me semble +que j'en suis capable et que ma destinée était de faire des choses +extraordinaires. Et pourtant je vais tomber dans une existence coupable, +égoïste et honteuse. Je vais travailler sordidement à épouser un homme +plus riche que moi, et pourquoi? pour imposer silence à la calomnie. +André, André! renonce à moi; il en est encore temps; crains que, si je +te cède aujourd'hui, je ne m'en repente demain. + +--Tu as raison, disait André, séparons-nous; et il tombait dans les +convulsions. Son faible corps se refusait à ces émotions violentes. +Geneviève n'avait pas le courage surhumain de l'abandonner et de le +désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu'il +voulait, et elle finit par retourner à L..... avec lui. + + + +XVII. + +Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D'une +part, le marquis, furieux de la sommation de l'huissier, se plaignait à +tout le pays de l'insolence de son fils et de l'impudente ambition de +cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il +trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de +colporter les secrets d'autrui, et les calomnies débitées contre la +pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la +ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se +portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l'absence +de Geneviève pour venir s'établir à L... Ses fleurs étaient ridicules +auprès de celles de Geneviève; mais qui pouvait s'en soucier ou s'en +apercevoir, si ce n'est deux ou trois amateurs de botanique, qui +cultivaient des fleurs et n'en commandaient pas? Le besoin vint assiéger +la pauvre fleuriste; personne ne s'en douta, et André moins que tout +autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie; mais elle supporta de longs +jeûnes, et sa santé s'altéra sérieusement. + +L'amitié d'Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois, +lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes +visites qu'il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l'indifférence +qu'il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont +Henriette reçut l'atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa +rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours +généreux; mais elle n'avait pas l'âme assez élevée pour résister à +l'humiliation de l'abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle +accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit +enfin ce noble et tranquille orgueil qui l'avait soutenue jusque-là. +Elle devint craintive, et sa raison s'affaiblit; elle passait les nuits +dans une solitude effrayante; son imagination, troublée par la fièvre, +l'entourait de fantômes: tantôt c'était le marquis, tantôt Henriette, +qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le coeur, tandis qu'André +dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s'éveillait pas. Alors +elle se levait effarée, baignée de sueur; elle ouvrait sa fenêtre et +s'exposait à l'air froid de l'automne. Un matin André entra chez elle et +la trouva évanouie à terre; il voulut ne plus la quitter et s'obstina à +passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir: elle +n'avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui +était réduit au même dénûment, n'avaient le moyen de payer une garde; +d'ailleurs André l'aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il +croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d'un frère? + +Il ne savait pas à quel danger il s'exposait. Au milieu de la nuit, +les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut; il se levait et la +trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son +cou en lui disant: «Sauve-moi sauve-moi!» Et, quand cet accès de +frayeur fébrile était passé, elle retombait épuisée dans ses bras et +s'abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André +s'était juré de ne jamais profiter de ces moments d'accablement et +d'oubli. Il s'asseyait à son chevet et rendormait en la soutenant sur +son coeur; mais ce coeur palpitait de toute l'ardeur de la jeunesse et +d'une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu +dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus +passionné que la veille; et il croyait chaque nuit pouvoir s'arrêter à +cette dernière caresse brûlante mais chaste encore. + +Qu'y a-t-il d'impur entre deux enfants beaux et tristes et abandonnés +du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui +Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu +de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus +chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d'un éclat +inaccoutumé; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c'était une autre +femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas +lutter longtemps contre lui-même; il succomba, et Geneviève avec lui. + +Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu'elle +sortait d'un rêve ou qu'un des génies des contes arabes l'avait portée +dans les bras de son amant durant son sommeil. Il se jeta à ses pieds, +les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur +qu'elle lui avait donné. Geneviève pardonna d'un air sombre et avec un +coeur désespéré; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui +ressemblait à une victoire des sens sur l'esprit; elle n'osa faire des +reproches à André; elle connaissait l'exaspération de sa douleur au +moindre signe de mécontentement qu'elle lui donnait; elle savait qu'il +était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable +de se donner la mort. + +Elle supporta son chagrin en silence; mais au lieu de tout pardonner à +l'entraînement de la passion, elle sentit qu'André lui devenait moins +cher et moins sacré de jour en jour. Elle l'aimait peut-être avec plus +de dévouement; mais il n'était plus pour elle, comme autrefois, un +ami précieux, un instituteur vénéré; la tendresse demeurait, mais +l'enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait +au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps +de crainte et d'espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau +que celui de l'entier abandon. + +Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse; alors il n'y eut plus +à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir, +Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l'église et reçut +l'anneau nuptial de la main d'André. Elle avait été le matin à la mairie +avec le même mystère; ce fut un mariage triste et commis en secret comme +une faute. + +La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la +grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa +fortune; mais Geneviève s'opposait avec force à cette dernière démarche. +«Non, disait-elle, c'est bien assez de lui avoir désobéi et d'avoir +bravé sa malédiction et sa colère; il ne faut pas mériter son mépris et +sa haine. Jusqu'ici il peut dire que je suis une insensée, qui s'est +éprise de son fils et qui l'a entraîné dans le malheur; il ne faut pas +qu'il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son +argent pour s'enrichir.» + +André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à +sa femme; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier +tout à la conservation de celle qui allait le rendre père; mais cet +effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le +marquis tenait encore plus à l'argent qu'au plaisir de commander; il +prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que +toutes celles qu'il avait reçues de lui à l'occasion de son mariage, et +puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait +obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André +était instruit et intelligent, mais il n'était pas _industrieux_. Il ne +savait pas s'appliquer et s'attacher à une profession, en tirer parti, +et s'élever par sa persévérance jusqu'à une position meilleure et plus +honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux; il le remplissait +avec une répugnance qui lui attirait l'inimitié des élèves et des +professeurs. On l'accabla de vexations qui lui rendirent l'exercice de +son misérable état de plus en plus pénible; il les supporta du mieux +qu'il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui +il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et +il se sentait le coeur tellement dévoré de douleur et de colère qu'il +lui était impossible de se traîner jusqu'à sa classe; on le renvoya. + +Joseph lui avait ouvert sa bourse; mais il était pauvre, chargé de +famille. D'ailleurs Geneviève, à l'insu de laquelle André avait accepté +d'abord les secours de son ami, avait fini par s'apercevoir de ces +emprunts, et elle s'y opposait désormais avec fermeté. Elle supportait +la faim et le froid avec un courage héroïque, et se condamnait aux plus +grossiers travaux sans jamais faire entendre une plainte. André était +assez malheureux; assez de tourments, assez de remords le déchiraient; +elle essaya de le consoler en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut +pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage; +l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que de l'amitié; +l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux +immenses que l'amour a fait accepter. + +Joseph ne voyait dans tout cela que l'air souffrant et abattu d'André et +sa situation précaire; il ne savait plus quel conseil ni quel secours +lui donner. Un matin il prit sa gibecière et son fusil, acheta un lièvre +en traversant le marché, et s'en alla à travers champs au château de +Morand. Il y avait six mois qu'il n'avait eu de rapports directs avec le +marquis; il savait seulement que celui-ci s'en prenait à lui de tout +ce qui était arrivé et parlait de lui avec un vif ressentiment. «Il en +arrivera ce qui pourra, se disait Joseph en chemin; mais il faut que je +tente quelque chose sur lui, n'importe quoi, n'importe comment. Joseph +Marteau n'est pas une bête; il prendra conseil des circonstances et +tâchera d'étudier son marquis de la tête aux pieds pour s'en emparer.» + +Le marquis ne s'attendait guère à sa visite. Il assistait à un semis +d'orge dans un de ses champs; Joseph, en l'apercevant, fut surpris du +changement qui s'était opéré dans ses traits et dans son attitude: la +révolte et l'abandon d'André avaient bien porté une certaine atteinte +à son coeur paternel; mais son principal regret était de n'avoir plus +personne à tourmenter et à faire souffrir. La grosse philosophie de +tous ceux qui l'entouraient recevait stoïquement les bourrasques de sa +colère; l'effroi, la pâleur et les larmes d'André étaient des victoires +plus réelles, plus complètes, et il ne pouvait se consoler d'avoir perdu +ses triomphes journaliers. + +Joseph s'attendait au froid accueil qu'il reçut; aussi fit-il bonne +contenance, comme s'il ne se fût aperçu de rien. + +--Je ne comptais pas sur le plaisir de vous voir, lui dit M. de Morand. + +--Oh! ni moi non plus, dit Joseph; mais passant par ce chemin et vous +voyant si près de moi, je n'ai pu me dispenser de vous souhaiter le +bonjour. + +--Sans doute, dit le marquis, vous ne pouviez pas vous en dispenser... +d'autant plus que cela ne vous coûtait pas beaucoup de peine. + +Joseph secoua la tête avec cet air de bonhomie qu'il savait parfaitement +prendre quand il voulait. + +«Tenez, voisin, dit-il (je vous demande pardon, je ne peux pas me +déshabituer de vous appeler ainsi), nous ne nous comprenons pas, et +puisque vous voilà, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur. +J'étais bien résolu à n'avoir jamais cette explication avec vous; mais +quand je vous ai vu là avec cette brave figure que j'avais tant de +plaisir à rencontrer quand je n'étais pas plus haut que mon fusil, ç'a +été plus fort que moi; il a fallu que je misse mon dépit de côté et que +je vinsse vous donner une poignée de main. Touchez là. Deux honnêtes +gens ne se rencontrent pas tous les jours dans un chemin, comme on dit.» + +La grosse cajolerie avait un pouvoir immense sur le marquis; il ne put +refuser de prendre la main de Joseph; mais en même temps il le regarda +en face d'un air de surprise et de mécontentement. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il; vous prétendez avoir du dépit +contre moi, et vous avez l'air de me pardonner quelque chose, quand +c'est moi qui... + +--Je sais ce que vous allez dire, voisin, interrompit Joseph, et c'est +de cela que je me plains; je sais de quoi vous m'accusez, et je trouve +mal à vous de soupçonner un ami sans l'interroger. + +--Sur quoi, diable, voulez-vous que je vous interroge, quand je suis +sûr de mon fait? N'avez-vous pas emmené mon fils sous mes yeux pour le +conduire à la recherche de cette folle qui, sans vous, s'en allait à +Guéret et ne revenait peut-être plus? N'avez-vous pas été compère et +compagnon dans toutes ses belles équipées? N'avez-vous pas conseillé à +André de m'insulter et de me désobéir? N'avez-vous pas donné le bras à +la mariée le jour de cet honnête mariage? Répondez à tout cela, Joseph, +et interrogez un peu votre conscience; elle vous dira que je devrais +retirer ma main de la vôtre quand vous me la tendez. + +Joseph sentit que le marquis avait raison, et il fit un effort sur +lui-même pour ne pas se déconcerter. + +--Je conviens, dit-il, que les apparences sont contre moi, marquis; mais +si nous nous étions expliqués au lieu de nous fuir, vous verriez que +j'ai fait tout le contraire de ce que vous croyez. Le jour où j'ai +emmené André avec votre char à bancs et mon cheval, il est vrai, je +crois avoir rempli mon devoir d'ami sincère envers le père autant +qu'envers le fils. + +--Comment cela, je vous prie? dit le marquis en haussant les épaules. + +--Comment cela! reprit Joseph avec une effronterie sans pareille; ne +vous souvient-il plus de la colère épouvantable et de l'insolente ironie +de votre fils durant cette dernière explication que vous eûtes ensemble? + +--Il est vrai que jamais je ne l'avais vu si hardi et si têtu, répondit +le marquis. + +--Eh bien! dit Joseph, sans moi il aurait dépassé toutes les bornes du +respect filial; quand je vis ce malheureux jeune homme exaspéré de la +sorte, et résolu à vous dire l'affreux projet qu'il avait conçu dans le +désespoir de la passion... + +--Quel projet? interrompit le marquis. Son mariage? il me l'a dit assez +clairement, je pense. + +--Non, non, marquis, quelque chose de bien pis que cela, et que, grâce à +moi, il renonça à exécuter ce jour-là. + +--Mais qu'est-ce donc? + +--Impossible de vous le dire, vos cheveux se dresseraient. Ah! funestes +effets de l'amour! Heureusement je réussis à l'entraîner hors de la +maison paternelle: j'espérais le tromper, lui faire croire que nous +courions après sa belle, et, à la faveur de la nuit, l'emmener coucher +à ma petite métairie de Granières, où peut-être il se serait calmé et +aurait fini par entendre raison; mais il s'aperçut de la feinte, et, +après m'avoir fait plusieurs menaces de fou, il s'élança à bas du char +à bancs et se mit à courir à travers champs comme un insensé. J'eus une +peine incroyable à le rejoindre, et, avant de le saisir à bras le corps, +j'en reçus plusieurs coups de poing assez vigoureux... + +--Impossible! dit le marquis, jusque-là demi-persuadé, mais que cette +dernière impudence de Joseph commençait à rendre incrédule; André n'a +jamais eu la force de donner une chiquenaude à une mouche. + +--Ne savez-vous pas, marquis, dit Joseph sans se troubler, que, dans +l'exaspération de l'amour ou de la folie, les hommes les plus faibles +deviennent robustes? Ne vous souvenez-vous pas de lui avoir vu des +attaques de nerfs si violentes que vous aviez de la peine à le tenir, +vous qui, certes, n'êtes pas une femmelette? + +--Bah! c'est que je craignais de le briser en le touchant. + +--Oh bien! moi, précisément par la même raison, je me laissai gourmer +jusqu'à ce qu'il s'apaisât un peu. Alors, voyant qu'il était impossible +de l'empêcher d'aller voir Geneviève, je pris le parti de l'accompagner +pour tâcher de rendre cette entrevue moins dangereuse. Est-ce là la +conduite d'un traître envers vous, voisin? + +--A la bonne heure, dit le marquis; mais, depuis, vous lui avez +certainement donné de mauvais conseils. + +--Ceux qui disent cela en ont menti par la gorge! s'écria Joseph en +jouant la fureur. Je voudrais les voir là au bout de mon fusil pour +savoir s'ils oseraient soutenir leur imposture. + +--Tu diras ce que tu voudras, Joseph, si tu avais voulu employer ton +crédit sur l'esprit d'André, tu l'aurais empêché de faire ce qu'il a +fait; mais tu t'es croisé les bras et tu as dit: Il en arrivera ce qu'il +pourra; ce sont les affaires de ce vieux grondeur de Morand, je ne m'en +embarrasse guère... Oh! je connais ton insouciance, Joseph, et je te +vois d'ici. + +Joseph, voyant le marquis sensiblement radouci, redoubla d'audace, et +affirma par les serments les plus épouvantables qu'il avait fait +son possible pour ramener André au sentiment du devoir; mais André, +disait-il, était un lion déchaîné; il n'écoutait plus rien et montrait +un caractère opiniâtre, violent et vindicatif, sur lequel rien ne +pouvait avoir prise. + +--Chose étrange! dit le marquis en l'écoutant d'un air stupéfait; il +était si craintif et si nonchalant avec moi! + +--Ne croyez pas cela, marquis, disait Joseph, vous ne l'avez jamais +connu; ce garçon-là est sournois en diable! + +--C'est vrai, dit le marquis; il avait l'air de se soumettre; mais je +n'avais pas les talons tournés que le drôle désobéissait de plus belle. + +--Vous voyez bien que je le connais, reprit Joseph; il a agi de même +avec moi; quand je lui avais fait une scène infernale pour le ramener +au respect qu'il vous doit, il avait l'air convaincu. Je tournais les +talons, et voilà mon drôle qui allait trouver les huissiers pour vous +les envoyer. + +--Ah! le scélérat! s'écria le marquis en serrant les poings à ce +souvenir. Je ne sais pas, Joseph, comment tu peux le fréquenter encore; +car tu es toujours ami intime avec lui: on vous voit partout ensemble; +tu donnes le bras à sa femme; on a même dit que tu en étais amoureux, +et que, durant la maladie d'André, tu avais été au mieux avec elle. +Ne m'as-tu pas fait une scène incroyable la nuit où elle a osé venir +jusqu'ici? En d'autres circonstances, j'aurais oublié notre vieille +amitié et je t'aurais cassé la tête; vrai, j'étais un peu en colère. + +--Voisin, permettez-moi de dire, au nom de notre vieille amitié, que +vous aviez tort. Il s'agissait de la vie d'André dans ce moment-là. Je +me souciais bien de cette pécore! N'avez-vous pas vu comment je l'ai +fait détaler aussitôt qu'André a été rendormi? + +--Non, je m'étais endormi moi-même dans ce moment. + +--Ah! je suis fâché que vous n'ayez pas vu cela. Je lui ai dit son fait; +et, à présent, croyez-vous que je ne ne lui dise pas tous les jours? +Quant à elle, c'est, après tout, une assez bonne fille, douce, rangée et +pleine de bons sentiments. J'en ai eu mauvaise opinion autrefois; mais +je suis bien revenu sur son compte. Je suis sûr que vous n'auriez pas à +vous plaindre d'elle si vous la connaissiez. Celui qui n'entend raison +sur rien, celui qui menace et exécute, c'est André. Vous n'avez pas +l'idée de ce qu'est votre fils à présent, marquis; et si vous saviez +ce qu'il a résolu et ce que jusqu'ici j'ai réussi à empêcher, vous ne +diriez pas que je lui donne de mauvais conseils. + +--Il faut que tu me dises ce qu'il a résolu contre moi. Ah! je m'en +moque bien! Je voudrais bien voir qu'il essayât du nouveau? + +--Il y a des choses que le caractère le plus ferme et l'esprit le plus +sensé ne peuvent ni prévenir ni empêcher, dit Joseph d'un air grave; +les nouvelles lois donnent aux enfants un recours si étendu contre +l'autorité sacrée des parents! + +Le marquis commença à prévoir l'ouverture que lui préparait Joseph. Il +y avait pensé plus d'une fois, et s'était flatté que son fils n'oserait +jamais en venir là. Grossièrement abusé par la feinte amitié de Joseph, +il commença à concevoir des craintes sérieuses, et il jeta autour de lui +un regard étrange, que Joseph interpréta sur-le-champ. Il se promit de +profiter de la terreur cupide du marquis, et, pour s'emparer de lui de +plus en plus, il s'invita adroitement à dîner. «Ma demande n'est pas +trop indiscrète, dit-il en tirant de sa gibecière le lièvre qu'il avait +acheté au marché, j'ai précisément sur moi le rôti. + +--C'est une belle pièce de gibier, dit le marquis en examinant le lièvre +d'un air de connaisseur. + +--Je le crois bien, dit Joseph; mais ne me faites pas trop de +compliments, car c'est votre bien que je vous rapporte; j'ai tué _ça_ +sur vos terres. + +--En vérité? dit le marquis, dont les yeux brillèrent de joie: eh bien! +tu vois, ils prétendent tous qu'il n'y a pas de lièvres dans ma commune! +Moi, je sais qu'il y en a de beaux et de bons, puisque j'en élève tous +les ans plus de cinquante que je lâche en avril dans mes champs. Ça +me coûte gros; mais enfin c'est agréable de trouver un lièvre dans un +sillon de temps en temps. + +--A qui le dites-vous? + +--Eh bien! tu sais les tracasseries de mes voisins pour ces malheureux +lièvres. L'un disait:--Il se ruine, il fait des folies; l'autre:--Il a +perdu la tête; jamais lièvres ne multiplieront dans un terrain si sec et +si pierreux; ils s'en iront tous du côté des bois. Un troisième disait: +--Le marquis fournit de lièvres la table du voisin; il fait des élèves +pour sa commune, mais ils iront brouter le serpolet du Theil. Jusqu'à +mon garde champêtre qui me soutient effrontément n'avoir jamais vu la +trace d'un lièvre sur nos guérets. + +--Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? dit Joseph en balançant d'un air +superbe son lièvre par les oreilles; est-ce un âne? est-ce une souris? +Je voudrais bien que le garde champêtre et tous les voisins fussent là +pour me dire si ce que je tiens là est une chouette ou un oison. + +Cette aimable plaisanterie fit rire aux éclats le marquis triomphant. + +--Dis-moi, Joseph, est-ce le seul lièvre que tu aies vu sur la commune? + +--Ils étaient trois ensemble, répondit Joseph, sans hésiter. Je crois +bien que j'en ai blessé un qui ne s'en vantera pas. + +--Ils étaient trois! dit le marquis enchanté. + +--Trois, qui se promenaient comme de bons bourgeois dans la Marsèche de +Lourche. Il y a une _mère_ certainement; je l'ai reconnue à sa manière +de courir. Elle doit être pleine. + +--Ah! jamais les lièvres ne multiplieront sur les terres du marquis! dit +M. de Morand d'un air goguenard en se frottant les mains. Et dis-moi, +Joseph, tu n'as pas tiré sur la mère? + +--Plus souvent! je sais le respect qu'on doit à la progéniture. Ah! +par exemple, nous lâcherons quelques coups de fusil à ces petits +messieurs-là dans six mois, quand ils auront eu le temps d'être papas et +mamans à leur tour. + +--Oui, s'écria le marquis, je veux que nous fassions un dîner avec tous +les voisins; et, pour les faire enrager, on n'y servira que du lièvre +tué sur les terres de Morand. + +--Premier service, civet de lièvre, s'écria Joseph; rôti, râbles de +lapereaux; entremets, filets de lièvre en salade, pâté de lièvre, purée, +hachis... Les convives seront malades de colère et d'indigestion. + +En réjouissant son hôte par ces grosses facéties, Joseph arriva avec lui +au château. Le dîner fut bientôt prêt. Le fameux lièvre, qui peut-être +avait passé son innocente vie à six lieues des terres du marquis, fut +trouvé par lui savoureux et plein d'un goût de terroir qu'il prétendait +reconnaître. Le marquis s'égaya de plus en plus à table, et quand il en +sortit il était tout à fait bon homme et disposé à l'expansion. Joseph +s'était observé, et tout en feignant de boire souvent, il avait ménagé +son cerveau. Il fit alors en lui-même une récapitulation du plan +territorial de Morand. Élevé dans les environs, habitué depuis l'enfance +à poursuivre le gibier le long des haies du voisinage, il connaissait +parfaitement la topographie des terres héréditaires de Morand et celle +des propriétés de même genre apportées en dot par sa femme. Il choisit +en lui-même le plus beau champ parmi ces dernières, et pria le marquis +de l'y conduire sans rien laisser soupçonner de son intention. «On m'a +dit que vous aviez planté cela d'une manière splendide; si ce n'est pas +abuser de votre complaisance, allons un peu de ce côté-là.» + +[Illustration: Malgré l'anxiété de sa situation, elle céda et laissa +tomber sa jolie tête.....] + +Le marquis fut charmé de la proposition; rien ne pouvait le flatter +plus que d'avoir à montrer ses travaux agricoles. Ils se mirent donc en +route. Chemin faisant, Joseph s'arrêta sur le bord d'une traîne comme +frappé d'admiration. «Tudieu! quelle luzerne! s'écria-t-il, est-ce de +la luzerne, voisin? Quel diable de fourrage est-ce là? c'est vigoureux +comme une forêt, et bientôt on s'y promènera à couvert du soleil. + +--Ah! dit le marquis, je suis bien aise que tu voies cela. Je te prie +d'en parler un peu dans le pays: c'est une expérience que j'ai faite, un +nouveau fourrage essayé pour la première fois dans nos terres. + +--Comme cela, s'appelle-t-il? + +--Ah! ma foi, je ne saurais pas te dire; cela a un nom anglais ou +irlandais que je ne peux jamais me rappeler. La société d'agriculture de +Paris envoie tous les ans à notre société départementale (dont tu sais +que je suis le doyen) différentes sortes de graines étrangères. Ça ne +réussit pas dans toutes les mains. + +--Mais dans les vôtres, voisin, il paraît que ça prospère. Il faut +convenir qu'il n'y a peut-être pas deux cultivateurs en France qui +sachent comme vous retourner une terre et lui faire produire ce qu'il +vous plaît d'y semer. Vous êtes pour les prairies artificielles, +n'est-ce pas? + +--Je dis, mon enfant, qu'il n'y a que ça, et que celui qui voudra avoir +du bétail un peu présentable dans notre pays ne pourra jamais en venir à +bout sans les regains. Nous avons trop peu de terrain à mettre en +pré, vois-tu; il ne faut pas se dissimuler que nous sommes secs comme +l'Arabie. Ça aura de la peine à prendre: le paysan est entêté et ne +veut pas entendre parler de changer la vieille coutume. Cependant ils +commencent à en revenir un peu. + +--Parbleu! je le crois bien; quand on voit au marché des boeufs comme +les vôtres, on est forcé d'y faire attention. Pour moi, c'est une chose +qui m'a toujours tourmenté l'esprit. L'autre jour encore j'en ai vu +passer une paire qui allait à Berthenoux, et je me disais: Que diable +leur fait-il manger pour leur donner cette graisse, et ce poil, et cette +mine! + +---Eh bien! veux-tu que je te dise une chose? Tu vois cette luzerne +anglaise, cela m'a rapporté vingt charrois de fourrage l'année dernière. + +--Vingt charrois là-dedans! Votre parole d'honneur, voisin? + +--Foi de marquis? + +--C'est prodigieux! Vous me vendrez six boisseaux de cette graine-là, +marquis; je veux la faire essayer dans mon petit domaine de Granières. + +[Illustration: Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter +plus de fleurs qu'à l'ordinaire et d'en couvrir son lit.] + +--Je te les donnerai, et je t'apprendrai la manière de t'en servir. + +--Dites-moi, voisin, qu'est-ce qu'il y avait dans cette terre-là +auparavant? + +--Rien du tout, du mauvais blé. C'était cultivé par ces vieux Morins, +les anciens métayers du père de ma femme, de braves gens, mais bornés. +J'ai changé tout cela. + +Joseph allongea sa figure de deux pouces, et, prenant un air étrangement +mélancolique, «C'est une jolie prairie, dit-il; ce serait dommage +qu'elle changeât de maître!» + +Cette parole tira subitement le marquis de sa béatitude: il tressaillit. + +--Est-ce que tu crois, dit-il après un instant de silence, qu'il y aurait +quelqu'un d'assez hardi pour me chercher chicane sur quoi que ce soit? + +--Je connais bien des gens, répondit Joseph, qui se ruineraient en +procès pour avoir seulement un lambeau d'une propriété comme la vôtre. + +Cette réponse rassura le marquis. Il crut que Joseph avait fait une +réflexion générale, et, ayant escaladé pesamment un échalier, il +s'enfonça avec lui dans les buissons touffus d'un pâturage. + +--Je n'aime pas cela, dit-il en frappant du pied la terre vierge +de culture où depuis un temps immémorial les troupeaux broutaient +l'aubépine et le serpolet; je n'aime pas le terrain que l'on ne +travaille pas. Les métayers ne veulent pas sacrifier les pâturages, +parce que cela leur épargne la peine de soigner leurs boeufs à l'étable. +Moi, je n'aime pas ces champs d'épines et de ronces où les moutons +laissent plus de laine qu'ils ne trouvent de pâture. J'ai déjà mis +la moitié de celui-ci en froment, et l'année prochaine je vous ferai +retourner le reste. Les métayers diront ce qu'ils voudront, il faudra +bien qu'ils m'obéissent. + +--Certainement, si vos prairies à l'anglaise vous donnent assez de +fourrage pour nourrir les boeufs au dedans toute l'année, vous n'avez +pas besoin _pâturaux_. Mais est-ce de la bonne terre? + +--Si c'est de la bonne terre! une terre qui n'a jamais rien fait! +N'as-tu pas vu sur ma cheminée des brins de paille. + +--Parbleu, oui! des tiges de froment qui ont cinq pieds de haut. + +--Eh bien! c'étaient les plus petits. Dans tout ce premier blé les +moissonneurs étaient debout dans les sillons, aussi bien cachés qu'une +compagnie de perdrix. + +--Diable! mais c'est une dépense que de retourner un pâtural comme +celui-là. + +--C'est une dépense qui prend trois ans du revenu de la terre. Peste! je +ne recule devant aucun sacrifice pour améliorer mon bien. + +--Ah! dit Joseph avec un grand soupir, qu'André est coupable de +mécontenter un père comme le sien! Il sera bien avancé quand il aura +retiré son héritage des mains habiles qui y sèment l'or et l'industrie, +pour le confier à quelque imbécile de paysan qui le laissera pourrir en +jachères! + +Le marquis tressaillit de nouveau et marcha quelque temps les mains +croisées derrière le dos et la tête baissée. «Tu crois donc qu'André +aurait cette pensée? dit-il enfin d'un air soucieux. + +--Que trop! répondit Joseph avec une affectation de tristesse laconique. +Heureusement, ajouta-t-il après cinq minutes de marche, que son héritage +maternel est peu de chose. + +--Peu de chose! dit le marquis; peste! tu appelles cela peu de chose! un +bon tiers de mon bien, et le plus pur et le plus soigné! + +--Il est vrai que ce domaine est un petit bijou, dit Joseph; des +bâtiments tout neufs! + +--Et que j'ai fait construire à mes frais, dit le marquis. + +--Le bétail superbe! reprit Joseph. + +--La race toute renouvelée depuis cinq ans, croisée mérinos, moutons +cornus, dit le marquis. Il m'en a coûté cinquante francs par tête. + +--Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, reprit Joseph, +c'est que c'est tout rassemblé, c'est sous la main: votre château est +planté là; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable; pas un +voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos +pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau +d'oies à travers vos avoines. C'est un avantage, cela! + +--Oui! mais, vois-tu, si j'étais obligé par hasard de faire une +séparation entre mon bien et celui qui m'est venu de ma femme, les +choses iraient tout autrement. Figure-toi que le bien de Louise se +trouve enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce +que je faisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme +une bague au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé +à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de +traverse, pas de charrette cassée, pas de boeuf estropié dans les +ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ comme de ma +chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique du +reste son caractère ne me convînt pas, et qu'elle m'ait donné un fils +malingre et boudeur qui est tout son portrait. + +--Et qui vous donnera bien de l'embarras si vous n'y prenez garde, +voisin! + +--Comment, diable! veux-tu que j'y prenne garde avec les sacrées lois +que nous avons? + +--Il faut tâcher, dit Joseph, de s'emparer de son caractère. + +--Ah! si quelqu'un au monde pouvait dompter et gouverner un fils +rebelle, répondit le marquis, il me semble que c'était moi! Mais que +faire avec ces êtres qui ne résistent ni ne cèdent, que vous croyez +tenir, et qui vous glissent des mains comme l'anguille entre les doigts +du pêcheur? + +Joseph vit que le marquis commençait à s'effrayer tout de bon; il le +fit passer habilement par un crescendo d'épouvantes, affectant avec +simplicité de l'arrêter à toutes les pièces de terre qui appartenaient à +André, et que le pauvre marquis, habitué à regarder comme siennes depuis +trente ans, lui montrait avec un orgueil de propriétaire. Quand il avait +ingénument étalé tout son savoir-faire dans de longues démonstrations, +et qu'il s'était évertué à prouver que le domaine de sa femme avait +triplé de revenu entre ses mains, Joseph lui enfonçait un couteau dans +le coeur en lui disant: «Quel dommage que vous soyez à la veille d'être +dépouillé de tout cela!» + +Alors le marquis affectait de prendre courage. + +--Que m'importe! disait-il, il m'en restera toujours assez pour vivre: me +voilà vieux. + +--Hum! voisin, les belles filles du pays disent le contraire. + +--Eh bien! reprenait le marquis, j'aurai toujours moyen d'être aimable +et de faire de petits cadeaux à mes bergères quand je serai content +d'elles. + +--Eh! sans doute; au lieu du tablier de soie vous donnerez le tablier +de cotonnade; au lieu de la jupe de drap fin, la jupe de droguet. Quand +c'est le coeur qui reçoit, la main ne pèse pas les dons. + +--Ces drôlesses aiment la toilette, reprit le marquis. + +--Eh bien! vous ne réduirez en rien cet article de dépense; vous ferez +quelques économies de plus sur la table: au lieu du gigot de mouton +rôti, un bon quartier de chèvre bouilli; au lieu du chapon gras, l'oison +du mois de mai. Avec de vrais amis, on dîne joyeusement sans compter les +plats. + +--Mes gaillards de voisins font pourtant diablement attention aux miens, +reprit le marquis; et, quand ils veulent manger un bon morceau, ils +regardent s'il y a de la fumée au-dessus de la cheminée de ma cuisine. + +--Il est certain qu'on dîne joliment chez vous, voisin! _Il en +est parlé._ Eh bien! vous établirez la réforme dans l'écurie. Que +faites-vous de trois chevaux? Un bon bidet à deux fins vous suffit. + +--Comme tu y vas! Et la chasse? ne me faut-il pas deux poneys pour tenir +la Saint-Hubert? + +--Mais votre gros cheval? + +--Mon grison m'est nécessaire pour la voiture: veux-tu pas que je fasse +tirer mes petites bêtes? + +--Eh bien! laissons le grison au râtelier et descendons à la cave... +Vous faites au moins douze pièces de vin par an? + +--Qui se consomment dans la maison, sans compter le vin d'Issoudun. + +--Eh bien! nous retrancherons le vin d'Issoudun; vous vendrez six +pièces de votre crû, et vous couperez le reste avec de l'eau de prunes +sauvages: ce qui vous fera douze pièces de bonne piquette bien verte, +bien rafraîchissante. + +--Va-t'en à tous les diables avec ta piquette! je n'ai pas besoin de me +rafraîchir: ne me parle pas de cela. A mon âge être dépouillé, ruiné, +réduit aux plus affreuses privations! un père qui s'est sacrifié pour +son fils dans toutes les occasions, qui s'arrache le pain de la bouche +depuis trente ans! Que faire? Si j'allais le trouver et lui appliquer +une bonne volée de coups de bâton? Qu'en penses-tu, Joseph? + +--Mauvais moyen! dit Joseph; vous l'aigririez contre vous, et il ferait +pire: il faut tâcher plutôt de le prendre par la douceur, entrer en +arrangement, le rappeler auprès de vous. + +--Eh bien! oui, dit le marquis, qu'il revienne demeurer avec moi; qu'il +abandonne sa Geneviève, et je lui pardonne tout. + +--Généreux père! je vous reconnais bien là; mais qu'il abandonne sa +Geneviève! Abandonner sa femme! c'est chose impossible: il serait +capable de m'étrangler si j'allais le lui proposer. + +--Mais c'est donc un vrai démon que ce morveux-là? dit le marquis en +frappant du pied. + +--Un vrai démon! répondit Joseph; vous serez forcé, je le parie, de vous +charger aussi de sa sotte de femme et de son piaillard d'enfant. + +--Il a un enfant! s'écria le marquis; ah! mille milliards de serpents! +en voilà bien d'une autre! + +--Oui, dit Joseph: c'est là le pire de l'affaire. Est-ce que vous ne +saviez pas que sa femme est grosse? + +--Ah! grosse seulement? + +--L'enfant n'est pas né; mais c'est tout comme. André est si glorieux +d'être père qu'il ne parle plus d'autre, chose; il fait mille beaux +projets d'éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer +à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles +circonstances, il n'entendra pas facilement raison sur la succession. + +--Eh bien! nous plaiderons, dit le marquis. + +--C'est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph. + +--Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste +quand on ne le contrariait pas: la loi est toute en sa faveur. + +--Croyez-vous? dit Joseph avec une feinte ingénuité. + +--Je n'en suis que trop sûr. + +--Malheur! Et que faire? vous charger aussi de la femme? C'est à quoi +vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison! + +--Jamais! j'aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu'une +grisette dans ma maison. + +--Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous +débarrasser d'eux avec une bonne somme d'argent comptant, et ils vous +laisseront en repos. + +--De l'argent comptant, bourreau! où veux-tu que je le prenne? Avec +ce que j'ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de boeufs de +travail que je viens d'acheter, les vins qui ont gelé, les charançons +qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés; c'est une année +épouvantable: je suis ruiné, ruiné! je n'ai pas cent francs à la maison. + +--Moi, je vous conseille de courir les chances du procès. + +--Quand je te dis que je suis sûr de perdre: veux-tu me faire damner +aujourd'hui? + +--Eh bien! parlons d'autre chose, voisin; ce sujet-là vous attriste, et +il est vrai de dire qu'il n'a rien d'agréable. + +--Si fait, parlons-en; car enfin il faut savoir à quoi s'en tenir. +Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je +voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part. + +--Je ne sais que vous dire, répondit Joseph; cherchez vous-même ce qu'il +convient de faire: vous avez plus de jugement et de connaissances en +affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les +procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer. + +--Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et +que j'aime à faire les choses noblement. Eh bien! va lui dire que je +consens à le recevoir et à l'entretenir de tout dans ma maison, lui, sa +femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu'il ne me +demandera jamais un sou et qu'il me signera un abandon de son héritage +maternel. + +--Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n'en ferais pas +tant à votre place; mais je crains qu'André, qui a perdu la tête, ne +montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits: il +vous demandera une pension. + +--Une pension! jour de Dieu! + +--Ah! je le crains; une petite pension viagère. + +--Viagère encore! Qu'il ne s'y attende pas, le misérable! Je me +laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l'argent: je n'en +ai pas; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu'il vienne +me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s'il l'ose. + +Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là; il crut avoir déjà fait +beaucoup en arrachant la promesse d'une espèce de réconciliation; il +savait que c'était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il +espéra qu'une nouvelle tentative sur le marquis pourrait ramener à +de plus grands sacrifices; il voulut donc laisser à cette première +négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis +avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant +de porter sa généreuse proposition aux insurgés. + + + +XVIII. + +Le bon Joseph retourna à la ville d'un pied leste et le coeur léger. +Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle +à laquelle ils ne s'attendent pas, c'est une double joie. Il trouva +Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche +artificielle de boutons de fleurs d'oranger. Il était entré sans +frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou +par étourderie; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à +ces fleurs: «Bouquet de vierge, j'ai été forcée de te porter le jour de +mon mariage; mais je t'ai profané, et mon front n'était pas digne de +toi. J'étais si honteuse de ce sacrilège que je t'ai caché bien avant +dans mes cheveux, que je t'ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t'es +pas effeuillé sur ma tête; pour t'en remercier, je veux t'emporter dans +ma tombe. + +--Qu'est-ce que vous dites, Geneviève? dit Joseph, épouvanté de ces +paroles qu'il comprenait à peine. + +Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante. + +--Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s'asseyant à son +côté: André est réconcilié avec son père; le marquis est réconcilié avec +vous; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de +lui. + +--Ah! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas? comment le +savez-vous? + +--Je le sais parce qu'il me l'a dit, parce que je viens de le quitter et +que je lui ai fait donner sa parole. + +--Ah! Joseph! répondit Geneviève, embrassez-moi; grâce à vous, je +mourrai tranquille. + +--Mourir! dit Joseph en l'embrassant avec une émotion qu'il eut bien +de la peine à cacher; ne parlez pas de cela, c'est une idée de femme +enceinte. Où est André? + +--Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des +_Couperies._ + +--Pourquoi se promène-t-il sans vous? + +--Je n'ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que +nous n'osons plus rester ensemble. + +--Mais vous allez vous égayer, de par Dieu! dit Joseph; je vais le +chercher et lui apprendre tout cela. + +Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à +l'idée d'un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, +obtenir son pardon, l'embrasser, lui présenter sa femme, et rien de +plus. Demeurer avec lui était un projet qui l'effrayait extrêmement. Au +milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de +l'indolence et de l'inertie avec laquelle il envisageait sa position et +la pauvreté où se consumait Geneviève. + +--Malheureux! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l'important n'est pas +de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d'avoir du pain pour +ta femme et l'enfant qu'elle va te donner! Il faut bien se garder +d'accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son +avarice quelque chose de mieux: une pension alimentaire au moins, et une +moitié de ton revenu, s'il est possible. + +--Mais par quel moyen? dit André; je ne puis avoir recours aux lois sans +que Geneviève en soit informée; tu ne connais pas sa fermeté: elle est +capable de me haïr si je viole sa défense. + +--Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches +et me laisser faire. + +André s'abandonna à la prudence et à l'adresse de son ami, trop faible +pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de +le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le +bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son +contentement, et s'endormit fatigué de la vie, comme il s'endormait tous +les soirs. + +Quelques jours s'écoulèrent avant que Joseph pût revoir le marquis. Une +foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues +de chez lui, et il ne revint qu'à la fin de la semaine. Il rentra un +soir, s'enferma dans sa chambre, et déposa dans une cachette à lui +connue quelques rouleaux d'or provenant de la vente de ses bestiaux. +«Ceux-là, dit-il en refermant le secret de la boiserie, on ne me les +arrachera pas de si tôt. Il revint s'asseoir dans son fauteuil de cuir +et s'essuya le front avec la douce satisfaction d'un homme qui ne s'est +pas fatigué en vain. En ce moment ses yeux tombèrent sur une petite +lettre d'une écriture inconnue qu'on avait déposée sur sa table; il +l'ouvrit, et après avoir lu les cinq ou six lignes qu'elle contenait, il +se frotta les mains avec une joie extrême, retourna vers son argent, le +contempla, relut la lettre, serra l'argent, et sortit pour commander +son souper d'un ton plus doux que de coutume. Comme il entrait dans la +cuisine, il se trouva face à face avec Joseph, qui attendait son retour +depuis plusieurs heures, et qui était venu pour lui porter le dernier +coup; mais cette fois toutes les batteries du brave diplomate furent +déjouées. + +--Eh bien! mon cher, lui dit le marquis en lui donnant amicalement sur +l'épaule une tape capable d'étourdir un boeuf, nous sommes sauvés; tout +est réparé, arrangé, terminé, tu sais cela? c'est toi qui as apporté la +lettre? + +--Quelle lettre? dit Joseph renversé de surprise. + +--Bah! tu ne sais pas? dit le marquis: les enfants ont entendu raison; +ils se confessent, ils s'humilient; c'est à tes bons conseils que je +dois cela, j'en suis sûr; tiens, lis. + +Joseph prit avidement le billet et tressaillit en reconnaissant +l'écriture. + + «MONSIEUR, + + Notre excellent ami, Joseph Marteau, nous a appris avant-hier que + vous aviez la bonté de pardonner à l'égarement de notre amour, et + que vous tendiez les bras à un fils repentant. Dans l'impatience de + voir s'opérer une réconciliation que j'ai demandée à Dieu tous les + jours depuis six mois, je viens vous supplier de hâter cet heureux + instant. J'espère que Joseph vous dira combien mon respect pour vous + est sincère et désintéressé. Si André avait jamais eu la pensée de + vous vendre sa soumission, j'aurais cessé de l'estimer et j'aurais + rougi d'être sa femme. Permettez-nous bien vite d'aller pleurer à + vos pieds; c'est tout, absolument tout ce que je vous demande. + + Votre respectueuse servante, GENEVIÈVE.» + +«Tout est perdu pour ces malheureux enfants romanesques, pensa Joseph; +ce qu'il me reste à faire, c'est de réparer de mon mieux le tort que +j'ai pu faire à André dans l'esprit de son père par mes abominables +mensonges.» + +Il y travailla sur-le-champ, et n'eut pas de peine à faire oublier au +marquis les prétendues menaces qui l'avaient effrayé. Le hobereau était +si content de ressaisir à la fois ses terres et son argent qu'il était +dans les meilleures dispositions envers tout le monde; il se grisa +complètement à souper, devint tendre et paternel, et prétendit qu'André +était ce qu'il avait de plus cher au monde. + +--Après votre argent, papa! lui répondit étourdiment Joseph, qui, par +dépit, s'était grisé aussi. + +--Qu'est-ce que tu dis? s'écria le marquis; veux-tu que je te casse une +bouteille sur la tête pour t'apprendre à parler? + +La querelle n'alla pas plus loin; le marquis s'endormit, et Joseph se +sentait une mauvaise humeur inquiète et agissante qui lui donnait envie +d'être dehors et de faire galoper François à bride abattue. Avant de le +laisser partir, M. de Morand lui fit promettre de revenir le lendemain +avec André et Geneviève. + +Le lendemain de bonne heure, Joseph, reposé et dégrisé, alla trouver ses +amis. Il avait bien envie de les gronder; mais la candeur et la noblesse +de Geneviève, au milieu de ses perfidies obligeantes, le forçaient au +silence. Ils montèrent tous trois en patache, et arrivèrent au château +de Morand sans s'être dit un mot durant la route. André était triste, +Joseph embarrassé; Geneviève était absorbée dans une rêverie douce +et mélancolique. Les embrassements du marquis et de son fils furent +convulsivement froids. La douce figure de Geneviève, son air souffrant, +ses respectueuses caresses, firent une certaine impression sur la +grossière écorce du marquis. Il ne put s'empêcher de lui témoigner des +égards et des soins qu'il n'avait peut-être jamais eus pour aucune +femme, hors les cas d'amour et de galanterie, où il se piquait d'être +accompli. Le jeune couple fut installé au château assez convenablement, +et richement en comparaison de l'état misérable dont il sortait. Le +marquis eut l'air de faire beaucoup, quoiqu'il ne fit que prêter une +chambre et céder deux places à sa table. André ne se plaignit pas; +Geneviève était reconnaissante des plus petites attentions. Joseph +venait de temps en temps; il était mécontent et découragé d'avoir manqué +sa grande entreprise. La conduite sordide du père le révoltait, la +résignation indolente du fils l'impatientait; mais il ne pouvait que se +taire et boire le vin du marquis. + +Tout alla bien pendant quelques jours. Quand les premiers moments de +satisfaction d'un côté et d'allégement de l'autre furent passés, quand +le marquis se fut accoutumé à ne rien craindre de la part de son +fils, et André à ne rien espérer de la part de son père, l'antipathie +naturelle qui existait entre eux reprit le dessus. Le marquis était +méfiant maladroitement, comme un vieux campagnard. Il croyait avoir maté +André; mais il ne pouvait croire à l'excessive noblesse de sa femme, et +n'était pas tranquille sur l'abandon qu'elle faisait de toute prétention +d'argent. Il consulta Joseph, qui, ennuyé de cette affaire, et près +d'éclater en injures et en reproches contre le marquis, refusa de s'en +occuper, et répondit laconiquement que Geneviève était la plus honnête +femme qu'il connût. Cette réponse redoubla la méfiance du marquis. Il +trouvait une contradiction évidente dans les manières de Joseph avec +lui. Il commença à se tourmenter et à tourmenter André pour qu'il signât +un désistement complet de la gestion et de la jouissance de sa fortune. +André fut indigné de cette proposition et l'éluda froidement. Le marquis +s'inquiéta de plus en plus. «Ils m'ont trompé, se disait-il; ils ont +fait semblant de se soumettre à tout, et ils se sont introduits dans ma +maison dans l'espérance de me dépouiller.» + +Dès que cette idée eut pris une certaine consistance dans son cerveau, +son aversion contre Geneviève se ranima, et il commença à ne plus +pouvoir la cacher. Une grosse servante maîtresse, qui depuis longtemps +gouvernait la maison, et qui avait vu avec rage l'introduction d'une +autre femme dans son petit royaume, mit tous ses soins à envenimer, par +de sots rapports, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses regards. Elle +n'eut pas de peine à aigrir les vieux ressentiments du marquis, et +l'infortunée Geneviève devint un objet de haine et de persécution. + +Elle fut lente à s'en apercevoir: elle ne pouvait croire à tant de +petitesse et de méchanceté; mais quand elle s'en aperçut, elle fut +glacée d'effroi, et, tombant à genoux, elle implora la Providence, qui +l'avait abandonnée. Elle supporta un mois l'oppression, le soupçon +insultant et l'avarice grossière avec une patience angélique. Un jour, +insultée et calomniée à propos d'une aumône de quelques francs qu'elle +avait faite dans le village, elle appela André à son secours et lui +demanda aide et protection. André, pour tout secours, lui proposa de +prendre la fuite. + +Geneviève approchait du terme de sa grossesse; elle ne possédait pas un +denier pour subvenir aux frais de sa délivrance; elle se sentait trop +malade et trop épuisée pour nourrir son enfant, et elle n'avait pas de +quoi le faire nourrir par une autre. Elle ne pouvait plus rien gagner, +son état était perdu; André n'avait pas l'industrie de s'en créer un. +Elle sentit qu'elle était enchaînée, qu'il fallait vivre ou mourir sous +le joug de son beau-père. Elle se soumit et sentit la douleur pénétrer +comme un poison dans toutes les fibres de son coeur. + +[Illustration: A genoux, André, dit Geneviève à son mari.] + +Quand son parti fut pris, quand elle se fut détachée de la vie par un +renoncement volontaire et complet à toute espérance de bonheur, elle +retrouva la forte patience et le calme extérieur qui faisaient la base +de son caractère. Une grande passion pour son mari l'eût rendue capable +de porter joyeusement le poids d'une si rude destinée et de se conserver +pour des jours meilleurs; mais ces jours-là n'étaient pas à espérer +avec une âme aussi débile que celle d'André. Geneviève n'était pas +née passionnée; elle était née honnête, intelligente et ferme. Elle +raisonnait avec une logique accablante, et toutes ses conclusions +tendaient à la désespérer. Un instant elle avait entrevu une vie d'amour +et d'enthousiasme, elle l'avait comprise plutôt que sentie; pour lui +inspirer l'aveugle dévouement de la passion, il eût fallu un être assez +grand, assez accompli pour la convaincre avant de l'entraîner. Elle +avait vu cet être-là dans ses livres, et elle avait cru le voir encore +derrière l'enveloppe douce, gracieuse et caressante d'André; mais à la +première occasion elle avait découvert qu'elle s'était trompée. + +Elle continua de l'aimer et le traita dans son coeur, non comme un +amant, mais comme elle eût fait d'un frère plus jeune qu'elle. Elle +s'efforça de lui épargner la souffrance en lui cachant la sienne; elle +s'habitua à souffrir seule, à n'avoir ni appui, ni consolation, ni +conseil. Sa force augmenta dans cette solitude intellectuelle; mais son +corps s'y brisa, et elle sentit avec joie qu'elle ne devait pas souffrir +longtemps. + +André la vit dépérir sans comprendre qu'il allait la perdre. Elle +souffrait extrêmement de sa grossesse, et attribuait à cet état toutes +ses indispositions et toutes ses tristesses. + +André la soignait tendrement, et s'imaginait qu'elle serait délivrée de +tous ses maux le jour où elle deviendrait mère. + +Geneviève, se sentant près de ce moment, songea à l'avenir de cet enfant +qu'elle espérait léguer à son mari. Elle s'effraya de l'éducation qu'il +allait recevoir et des maux qu'il aurait à endurer: elle désira lui +procurer une existence indépendante, et, pensant qu'elle avait assez +fait pour montrer sa soumission et son désintéressement personnel, elle +décida en elle-même que le moment du courage et de la fermeté était +venu. + +Elle déclara donc à André qu'il fallait demander à son père une pension +alimentaire qui mît leur enfant, en cas d'événement, à couvert du +besoin, et qui pût, par la suite, lui assurer un sort indépendant. Elle +fixa cette pension à douze cents francs de rente, le strict nécessaire +pour quiconque sait lire et écrire, et ne veut être ni soldat ni +domestique. + +André laissa voir sur son visage l'émotion pénible que lui causait cette +nécessité; il promit néanmoins de s'en occuper. Geneviève comprit qu'il +ne s'en occuperait pas. Elle s'arma de résolution et alla trouver le +marquis. Elle lui exposa sa demande dans les termes les plus doux, et +fut accueillie mieux qu'elle ne s'y attendait. Le marquis espéra acheter +à ce prix modeste la signature d'André à un acte de renonciation, et il +promit à cette condition d'acquiescer à la demande de Geneviève; mais +celle-ci, qui en toute autre situation se fût engagée à tous les +sacrifices possibles, comprit qu'elle n'avait pas le droit de le faire +en ce moment: elle allait mourir et laisser un orphelin; car André +n'était pas plus propre au rôle de père qu'à celui de fils et d'époux. +Elle frémit à l'idée de dépouiller son enfant et de le sacrifier à un +sentiment d'orgueil et de dédain. Elle essaya de faire comprendre à +son beau-père ce qui se passait en elle; mais ce fut bien inutile: le +marquis insista. Geneviève fut forcée de résister franchement. Alors le +marquis entra dans une fureur épouvantable et l'accabla d'injures. La +gouvernante, qui avait écouté à la porte, dans la crainte que son +maître ne se laissât persuader par cet entretien, entra et joignit ses +reproches et ses insultes à celles du marquis. Geneviève avait supporté +les premières avec résignation; elle répondit aux secondes par une seule +parole de ce froid mépris qu'elle savait exprimer, dans l'occasion, +d'une manière incisive. Le marquis prit le parti de sa maîtresse, et, +ayant épuisé tout le vocabulaire des jurons et des gros mots, leva le +bras pour frapper Geneviève. En cet instant, André, attiré par le bruit, +entrait dans la chambre. Personne n'était plus violent que lui quand +une forte commotion le tirait de sa léthargie habituelle: dans ces +moments-là il perdait absolument la tête et devenait furieux. A la vue +de Geneviève enceinte, à demi terrassée par le bras robuste du marquis, +tandis que l'odieuse servante s'avançait, une chaise dans les mains, +pour la jeter sur elle, André s'élança sur un couteau de chasse qui +était ouvert sur la table, prit d'une main son père à la gorge, et de +l'autre le frappa à la poitrine. + +Geneviève s'était élancée entre eux avec un gémissement d'horreur; elle +avait saisi le bras d'André et l'avait contraint à céder. La chemise du +marquis fut à peine effleurée par la lame, et Geneviève se coupa les +doigts assez profondément en cherchant à s'en emparer. «Ton père! ton +père! c'est ton père!» criait-elle à André d'une voix étouffée. André +laissa tomber le couteau et s'évanouit. + +La servante essaya de jeter sur Geneviève tout l'odieux de cette scène +déplorable; mais le marquis avait vu de trop près les choses pour ne pas +savoir très-bien que Geneviève lui avait sauvé la vie, que le sang dont +il était couvert était sorti des veines de la pauvre innocente. Il +se calma aussitôt et l'aida à secourir André, qui était dans un état +effrayant. Quand il revint à lui, il regarda son père et sa femme +d'un air effaré, et leur demanda ce qui s'était passé. «Rien,» dit le +marquis, dont le coeur n'était pas toujours fermé à la miséricorde à la +vue d'un repentir sincère, et qui d'ailleurs se sentait aussi coupable +qu'André. «A genoux, André, dit Geneviève à son mari; à genoux devant +ton père! et ne te relève pas qu'il ne t'ait pardonné. Je vais te donner +l'exemple.» + +Cette soumission acheva de désarmer le marquis; il embrassa son fils et +Geneviève, et déclara qu'il accordait la pension de douze cents francs. +Les malheureux jeunes gens n'étaient guère en état de songer au sujet de +la querelle. André eut, pendant trois jours, un tremblement nerveux +de la tête aux pieds. Son père radoucit sensiblement ses manières +accoutumées, mit sa servante à la porte, et témoigna presque de la +tendresse à Geneviève; mais il n'était plus temps: son enfant était +mort ce jour-là dans son sein; elle ne le sentait plus remuer, et elle +attendait tous les jours avec un courage stoïque les atroces douleurs +qui devaient la délivrer de la vie. + +Le brave médecin qui avait soigné André vint la voir et lui demanda +comment elle se trouvait. Geneviève l'emmena dans le verger, et quand +ils furent seuls, «Mon enfant est mort, lui dit-elle d'un air triste et +calme, et moi je mourrai aussi; dites-moi si vous croyez que ce sera +bientôt.» Le médecin n'eut pas de peine à le croire et vit qu'elle était +perdue, mais qu'elle avait du courage. + +--Au moins, lui dit-il, vous mourrez sans trop souffrir; vous n'aurez +pas la force d'accoucher. Vous avez un anévrisme au coeur, et vous +étoufferez dès les premiers symptômes de délivrance. + +--Je vous remercie de cette promesse, dit Geneviève, et je remercie +Dieu, qui m'épargne à mon dernier moment. J'ai assez souffert dans cette +vie; il a fini avec moi. + +En effet, pendant ce dernier mois, Geneviève ne souffrit plus: elle +n'avait pas la force de quitter son fauteuil; mais elle lisait +l'Écriture sainte ou se faisait apporter des fleurs dont elle parsemait +sa table. Elle passait des heures entières à les contempler d'un air +heureux, et personne ne pouvait deviner à quoi elle songeait dans ces +moments-là. Geneviève souffrait de se voir entourée et surveillée; elle +demandait en grâce à être seule; alors il lui semblait qu'elle rêvait ou +priait plus librement; elle regardait doucement le ciel et ses fleurs, +puis elle se penchait vers elles et leur parlait à demi-voix d'une +manière étrange et enfantine. «Vous savez que je vous aime, leur +disait-elle; j'ai un secret à vous dire: c'est que je vous ai toujours +préférées à tout. Pendant longtemps je n'ai vécu que pour vous; j'ai +aimé André à cause de vous, parce qu'il me semblait pur et beau comme +vous. Quand j'ai souffert par lui, je me suis reportée vers vous; je +vous ai demandé de me consoler, et vous l'avez fait bien souvent; car +vous me connaissez, vous avez un langage, et je vous comprends. Nous +sommes soeurs. Ma mère m'a souvent dit que, quand elle était enceinte de +moi, elle ne rêvait que de fleurs, et que, quand je suis née, elle m'a +fait mettre dans un berceau semé de feuilles de roses. Quand je serai +morte, j'espère qu'André en répandra encore sur moi, et qu'il vous +portera tous les jours sur mon tombeau, ô mes chères amies!» + +Quelquefois elle prenait un lis et l'approchait du visage d'André +agenouillé devant elle. «Tu es blanc comme lui, lui disait-elle, et ton +âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et +le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause +de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et +précieux.» + +Quelquefois il lui arriva de se surprendre à regretter presque la vie. +Le matin, quand la nature s'éveillait riante et animée, quand les +oiseaux chantaient dans les arbres couverts de fleurs, quand tout +semblait goûter et savourer le bonheur, alors elle éprouvait contre +André une sorte de colère sourde; elle se rappelait les jours calmes +et délicieux qu'elle avait passés dans sa petite chambre avant de le +connaître, et elle sentait que tous ses maux dataient du jour où il lui +avait parlé d'amour et de science. Elle regrettait son ignorance, et le +calme de son imagination, et les tendres rêveries où elle s'endormait +heureuse, alors qu'elle ne savait la raison de rien dans l'univers. Dans +ces moments de tristesse, elle priait André de la laisser seule, et elle +attendait, pour le rappeler, que cette disposition eût fait place à +sa résignation habituelle; alors elle le traitait avec une ineffable +tendresse, et, pour le récompenser de ses derniers soins, elle emporta +dans la tombe le secret de quelques larmes accordées à la mémoire du +passé. + +Quelques jours avant sa mort, Henriette vint la voir, et lui demanda +pardon, à genoux et en sanglotant, de sa conduite folle et cruelle. +Geneviève la pressa contre son coeur et lui promit de prier pour elle +dans le ciel. + +Le dernier jour, Geneviève pria André de lui apporter plus de fleurs +qu'à l'ordinaire, d'en couvrir son lit et de lui faire un bouquet et une +couronne. Quand il les eut apportées, il s'aperçut qu'il y avait des +tubéreuses et voulut les retirer dans la crainte que leur parfum ne lui +fit mal; Geneviève le força de les lui rendre. «Donne, donne, André, lui +dit-elle, tu ne sais pas quel bien j'en espère; le moment de souffrir +et de mourir est venu: puissent-elles me servir de poison et m'endormir +vite!» Joseph entra en ce moment; elle lui tendit la main et le fit +asseoir près d'elle; elle passa son autre bras autour du cou d'André +et appuya sa joue froide contre la sienne: Ils voulurent lui parler. +«Taisez-vous, leur dit-elle, je pense à quelque chose, je vous répondrai +plus tard.» Elle resta ainsi une demi-heure. Joseph sentit alors un +léger tressaillement; il baisa la main qu'il tenait, elle était raide et +froide. + +--André, dit-il d'une voix étouffée, embrasse ta femme. + +André embrassa Geneviève; il la regarda: elle était morte. + +André fut malade pendant un an. L'infortuné n'eut pas la force de +mourir. Joseph ne le quitta pas un seul jour. On les voit souvent se +promener ensemble le long des traînes. André marche lentement et les +yeux baissés, quelquefois il sourit d'un air étonné; son père est +devenu doux et complaisant pour lui. Depuis qu'il n'a plus ni désirs +ni espérances sur la terre, il n'a plus de lutte à soutenir contre ce +vieillard obstiné. Henriette ne parle jamais de Geneviève sans un déluge +d'éloges et de larmes sincères et bruyantes. Celui qui la regrette le +plus vivement, c'est Joseph; il n'en parle jamais; il semble aussi +insouciant, aussi _viveur_ qu'autrefois; mais il y a des moments où sa +figure trahit une souffrance encore plus longue et plus profonde que +celle d'André. + + +FIN D'ANDRÉ. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Andre, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13431 *** |
