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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:55 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:55 -0700
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+ <title>Les Pardaillan 2 - Epopée d'amour</title>
+ <meta name="author" content="Michel Zévaco">
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
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+Produced by Renald Levesque
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+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-2</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>L'épopée d'amour</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>OU UNE MINUTE DE JOIE
+FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE</h3>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout
+de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa
+femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal
+de Damville, l'avait séparé.</p>
+
+<p>Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville
+feignait de lui avouer qu'il avait été l'amant de
+Jeanne... son duel avec lui où il avait cru le laisser
+mort sur place... et la disparition de la comtesse de
+Piennes, duchesse de Montmorency.</p>
+
+<p>Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre
+femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image
+de la première demeurant tout entière en son coeur.</p>
+
+<p>Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur,
+un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait
+une lettre de celle qu'il croyait à jamais disparue
+de sa vie.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes était vivante!</p>
+
+<p>Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur
+et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle
+demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui,
+duc de Montmorency.</p>
+
+<p>Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans
+l'âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en
+appeler de son frère à la justice du roi, en vain il
+l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir
+Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour
+les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de
+deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan
+était venu à lui.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être
+il devinait confusément le secret, l'avait conduit
+par la main à la demeure mystérieuse où se cachait
+tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis en présence de
+Jeanne de Piennes, la première duchesse de
+Montmorency.</p>
+
+<p>L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes
+et de deuil, était enfin sonnée.</p>
+
+<p>Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui
+avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os,
+l'essence même de son être; en un mot, celle qu'il
+avait aimée.</p>
+
+<p>Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer
+le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau
+de celle qui avait été sienne.</p>
+
+<p>Comment la retrouvait-il?</p>
+
+<p>Folle?...</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son
+martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte,
+ne vivait plus qu'avec une pensée:</p>
+
+<p>«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré
+le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y
+avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas
+sous l'égide de son père!... Oui! retrouver François,
+même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant
+dans ses bras... et mourir alors!...»</p>
+
+<p>Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque
+celui-ci lui dit que c'était à un autre que lui de
+dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal,
+Jeanne eut dès lors la conviction intime que
+François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité.
+Et elle attendit.</p>
+
+<p>Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal
+était là, elle ne parut pas surprise.</p>
+
+<p>Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:</p>
+
+<p>«Voici l'heure où je vais mourir!...»</p>
+
+<p>La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la
+désirait ni ne la craignait.</p>
+
+<p>Au vrai, elle se sentait mourir.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du
+bien-aimé n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte
+de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.</p>
+
+<p>Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle.
+Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du
+repos!...</p>
+
+<p>Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras
+et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent
+sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car
+elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile
+pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée
+défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était
+la morbide fixité de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas
+de l'évanouissement de Loïse.</p>
+
+<p>Elle se mit en marche en songeant:</p>
+
+<p>«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir
+réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!...»</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan
+et elle vit François de Montmorency.</p>
+
+<p>Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.</p>
+
+<p>Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait
+son bonheur.</p>
+
+<p>Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement
+à cette parole qu'elle crut prononcer:</p>
+
+<p>«Adieu... je meurs...»</p>
+
+<p>Puis il n'y eut plus rien en elle.</p>
+
+<p>Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...</p>
+
+<p>Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette
+femme qui avait supporté tant de douleurs, qui avait
+tenu tête à de si effroyables catastrophes, cette admirable
+mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire
+que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette
+malheureuse enfin s'abandonna, cessa de résister dès
+l'instant où elle crut sa fille sauvée, en sûreté! la
+folie qui, sans doute, la guettait depuis des années,
+fondit sur elle.</p>
+
+<p>Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.</p>
+
+<p>Une seconde de joie la tua.</p>
+
+<p>Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité
+qui s'était acharnée sur elle,&mdash;si toutefois il est des
+consolations dans ces drames atroces de la pensée
+humaine!&mdash;par une sorte de pitié du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premières années
+de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces
+chers paysages de Margency, où elle avait tant aimé...</p>
+
+<p>Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!</p>
+
+<p>L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots
+arides. Pour le rêveur qui aime à pénétrer d'un pas
+hésitant dans les sombres annales du passé, qui cherche
+en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble
+fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un
+pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui
+venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir
+ému ta douce et noble figure.</p>
+
+<p>Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui
+il se souleva sur un genou et, jetant à travers la salle
+le regard étonné de l'homme qui croit sortir d'un
+rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la
+physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.</p>
+
+<p>Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée
+dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit.</p>
+
+<p>François se releva et s'approcha, en titubant, de ce
+groupe si gracieux et si mélancolique.</p>
+
+<p>Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement
+à l'épaule.</p>
+
+<p>Loïse leva la tête.</p>
+
+<p>Le maréchal la prit par les deux mains, la mit
+debout sans que sa mère essayât de la retenir et il
+la contempla avec avidité.</p>
+
+<p>Il la reconnut à l'instant.</p>
+
+<p>Loïse était le vivant portrait de sa mère.</p>
+
+<p>Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle
+qu'il l'avait vue et aimée à Margency.</p>
+
+<p>«Ma fille!» balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller
+dans les bras du maréchal et, pour la première fois
+de sa vie, avec un inexprimable ravissement mêlé d'une
+infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses lèvres
+n'étaient pas accoutumées...</p>
+
+<p>«Mon père!...»</p>
+
+<p>Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal
+s'assit près de Jeanne dont il garda une main dans sa
+main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si
+elle eût été toute petite, il dit gravement:</p>
+
+<p>«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le
+moment même où ce grand malheur te frappe, tu
+retrouves un père...»</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.</p>
+
+<p>Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu
+de calme à force de se répéter qu'à eux deux ils arriveraient
+à sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs
+larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre
+les questions sans fin.</p>
+
+<p>Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit
+souvent interrompu, quelle avait été l'existence de
+celle qui avait porté son nom...</p>
+
+<p>A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de
+Margency.</p>
+
+<p>Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front
+pâle de Jeanne leur double baiser, il était près de
+minuit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>OÙ LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE<br>
+EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES</h3>
+
+<p>Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement
+de la maison de la rue Montmartre, s'était
+empressé de regagner l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne
+pas les laisser échapper.</p>
+
+<p>En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait
+lui garantir sa propre sécurité. Ils étaient tous les
+deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer à
+t'échafaud.</p>
+
+<p>Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait
+suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal
+s'était décidé à rompre avec lui, il avait en même
+temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.</p>
+
+<p>Il se privait ainsi d'un aide précieux.</p>
+
+<p>Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui
+concernait ses prisonnières.</p>
+
+<p>Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise
+uniquement en haine de son frère: pour acquérir
+Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency.
+François mort, assassiné par quelque bon procès,
+Henri devenait le chef de la maison, l'unique
+héritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-être
+plus riche que le roi; on lui donnait l'épée de
+connétable qu'avait illustrée son père; il était presque
+le deuxième personnage du royaume!</p>
+
+<p>Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées
+dans la conscience du rude maréchal, et dont la
+pensée initiale avait été le désir effréné de se débarrasser
+de son frère.</p>
+
+<p>Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans
+l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il
+s'était atrocement vengé.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne
+et s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa passion mal
+éteinte se réveillait plus ardente que jadis.</p>
+
+<p>La conspiration qui devait faire Guise roi de France
+conduisait Damville à la puissance; du même coup,
+son frère disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus
+de raison de demeurer fidèle à François; et cette
+puissance acquise conduisait Henri à la conquête de
+Jeanne.</p>
+
+<p>On s'explique maintenant que Damville s'empressât de
+se saisir de Jeanne et de sa fille pour que François
+ne pût jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa
+modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.</p>
+
+<p>Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui
+dire:</p>
+
+<p>«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant
+du royaume après le roi; je serai peut-être un
+jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir
+appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager
+cette puissance et cette richesse, en attendant que je
+place une couronne sur votre tête?»</p>
+
+<p>Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!</p>
+
+<p>On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville
+à ce que le chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency,
+croyait-il, ignorât toujours où se trouvaient
+Jeanne et Loïse.</p>
+
+<p>De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux
+Pardaillan qui n'hésiterait pas à avertir son fils! De
+là, la fureur du maréchal lorsque d'Aspremont lui eut
+persuadé que le vieux routier avait suivi la voiture!
+De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite
+le fils!</p>
+
+<p>Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au
+moment où il quitta Paris pour se rendre à Blois
+à la suite du roi.</p>
+
+<p>Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage,
+et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant,
+Pardaillan avec son fils!</p>
+
+<p>Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit
+Jeanne elle-même!...</p>
+
+<p>C'était l'écroulement de tout son plan.</p>
+
+<p>Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François
+reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et
+lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel de Mesmes, il
+était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir
+lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa
+main les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan,
+qu'il avait laissé pour mort au fond de sa cave,
+se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles
+avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez
+Alice.</p>
+
+<p>Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui
+disant: «Ces deux hommes sont à vous, prenez-les!»
+Mais, en cédant, il s'était dit simplement qu'ainsi il
+les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un
+seul coup de filet.</p>
+
+<p>Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même,
+il se sentait dévoré d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit
+l'hôtel de Mesmes, il écumait de rage.</p>
+
+<p>Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.</p>
+
+<p>«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles
+doit se trouver lui aussi aux Fossés-Montmartre!... à
+moins qu'il n'ait fui!...»</p>
+
+<p>Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut
+l'idée de pousser jusqu'à l'office.</p>
+
+<p>Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait
+la porte de la fameuse cave et où avait eu lieu
+la grande bataille de Pardaillan.</p>
+
+<p>Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la
+porte ouverte.</p>
+
+<p>Il se pencha et aperçut une faible lueur.</p>
+
+<p>«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents.
+Cette cave qui eût dû être la tombe de Pardaillan
+deviendrait celle de Gilles, voilà tout. Il n'y aurait que
+le cadavre de changé!</p>
+
+<p>Il descendit avec précaution.</p>
+
+<p>A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui
+apparaissait plus nettement.</p>
+
+<p>Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à
+sa vue.</p>
+
+<p>Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur
+pour ne rien perdre du spectacle en question.</p>
+
+<p>La scène que nous allons retracer et qui se déroula
+sous les yeux du maréchal, était éclairée par une torche
+de résine qui traçait un cercle de lumière, tandis que
+le restant de la vaste cave demeurait plongé dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs
+fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes.</p>
+
+<p>L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à
+une espèce de poteau de torture.</p>
+
+<p>L'autre était assis sur un billot de bois, en face du
+patient.</p>
+
+<p>Celui qui était attaché au poteau était assez jeune
+encore; il avait une figure blême de terreur et poussait
+des gémissements à fendre l'âme la plus dure.</p>
+
+<p>L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque;
+une espèce de rictus balafrait ce visage couturé de rides.</p>
+
+<p>Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il
+s'occupait très consciencieusement à aiguiser son
+couteau.</p>
+
+<p>Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque
+besogne de bourreau, c'était Gilles.</p>
+
+<p>Le jeune, c'était Gillot.</p>
+
+<p>Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se
+trouvait dans cette cave alors que la plus élémentaire
+notion de la prudence eût dû lui conseiller de mettre le
+plus d'espace possible entre lui et son digne oncle.</p>
+
+<p>Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en
+partage. Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou
+plutôt goinfre, paresseux, fainéant, méchant quand il
+pouvait, lâche par conséquent, en somme un répugnant
+personnage.</p>
+
+<p>Mais par-dessus tout, Gillot était avare.</p>
+
+<p>Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.</p>
+
+<p>Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de
+même que l'amour perdit Troie.</p>
+
+<p>En effet, au moment où, après l'héroïque résistance
+de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'était obstinément
+refusé à révéler le secret du maréchal, Gillot, pour
+sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan en
+quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse;
+à ce moment-là, disons-nous, profitant de la prostration
+de son oncle et de l'émotion des deux Pardaillan, Gillot
+s'était éclipsé sans bruit.</p>
+
+<p>Il venait de sauver ses oreilles&mdash;ces larges oreilles
+auxquelles, d'après les dires du vieux Pardaillan, qui
+avait des idées spéciales en esthétique, il avait si grand
+tort de tenir.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en
+somme qu'un ornement de sa figure.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore
+prétendait-il ainsi embellir la face rougeaude de
+Gillot.</p>
+
+<p>Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait
+à sa vie même! Gillot s'attendait pour le moins
+à être pendu si jamais il se trouvait nez à nez avec le
+terrible vieillard qui n'avait pas hésité à offrir sa vie et
+sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son
+maître!</p>
+
+<p>Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...</p>
+
+<p>Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses
+talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la vélocité
+de l'épouvante la plus justifiée. Gillot en quelques
+secondes, se trouva dans l'office, et là. il se dit:</p>
+
+<p>«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais
+de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y
+mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je
+m'en aille!»</p>
+
+<p>Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.</p>
+
+<p>Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour
+aller loin, il faut beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle
+matoise et sa figure prit à l'instant une expression
+d'hilarité qui eût pu faire croire qu'il devenait fou.</p>
+
+<p>Non, Gillot n'était pas fou!</p>
+
+<p>Simplement, il venait de se rappeler que s'il était
+pauvre, son oncle était fort riche! A force de musarder
+et de fouiller dans l'hôtel, Gillot avait découvert depuis
+longtemps le vénérable coffre où Gilles entassait les
+écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il
+avait volés.</p>
+
+<p>Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers
+l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet où se
+trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le
+rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.</p>
+
+<p>Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un
+bon quart d'heure avec les Pardaillan.</p>
+
+<p>Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle
+du coffre pour voir où il faudrait frapper.</p>
+
+<p>Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de
+joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait
+fait, il avait soulevé le couvercle! Le coffre n'était pas
+fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié sans
+doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot
+leva le couvercle sans plus de réflexions et poussa un
+rugissement de joie, tomba à genoux, et plongea ses
+deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'écus.</p>
+
+<p>A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia
+Pardaillan. Il oublia son oncle. Après un temps d'extase
+et de contemplation, Gillot en vint pourtant à se dire
+qu'il était là pour emplir ses poches, opération qu'il
+commença aussitôt.</p>
+
+<p>«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il
+avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare.</p>
+
+<p>Gillot était tout entier dans ce mot.</p>
+
+<p>Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses
+poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans
+songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans
+résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.</p>
+
+<p>Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet
+argent et cet or, Gillot, les jambes écartées, les bras
+raides, tout pesant et tout embarrassé, se recula en
+murmurant:</p>
+
+<p>«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça,
+fuyons!»</p>
+
+<p>Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.</p>
+
+<p>Son oncle était là!</p>
+
+<p>Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait
+faire, avec un sourire blafard.</p>
+
+<p>Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement,
+deux ou trois écus roulèrent sur le carreau.</p>
+
+<p>Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent
+ses chausses qui crevèrent, la danse des écus recommença,
+une course d'or que le vieillard suivait du coin
+de l'oeil en continuant à sourire le plus hideusement du
+Monde.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le
+choc de deux grimaces extraordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Je... vous voyez... je... range votre coffre...</p>
+
+<p>Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue,
+mon garçon.</p>
+
+<p>Gillot demeura interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Que... je continue?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille
+trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante
+mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais
+compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize
+livres. Compte, mon garçon, compte devant moi,
+écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq;
+l'or à droite, comme étant plus noble; l'argent
+à gauche; allons... qu'attends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà!
+fit Gillot.</p>
+
+<p>Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son
+pourpoint.</p>
+
+<p>Le rangement commença avec ordre et méthode
+sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles.</p>
+
+<p>A mesure que chaque pile reprenait sa place dans
+le coffre, un nouveau soupir s'étranglait dans la gorge
+de Gillot, tandis que l'oncle comptait:</p>
+
+<p>«Encore quinze mille... encore douze mille...»</p>
+
+<p>Le total baissait de plus en plus, à mesure que les
+écus étaient réintégrés.</p>
+
+<p>L'opération, comme bien on pense, dura longtemps.
+Commencée vers deux heures, elle s'acheva à cinq
+heures du soir.</p>
+
+<p>Or, cette opération s'accomplissait en même temps que
+le roi Charles IX faisait sa rentrée dans Paris, en même
+temps que les deux Pardaillan se battaient rue
+Montmartre contre les mignons de Damville.</p>
+
+<p>Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que
+les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le
+coffre.</p>
+
+<p>«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que
+quatre mille... plus que trois mille...»</p>
+
+<p>Gillot qui venait de placer délicatement le dernier</p>
+
+
+<p>écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda
+autour de lui et ne vit plus rien.</p>
+
+<p>Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait
+plus un seul écu.</p>
+
+<p>«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»</p>
+
+<p>Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols
+et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle.
+Héroïquement, il les tendit au vieillard qui s'en
+saisit, les fit disparaître, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Après!...</p>
+
+<p>&mdash;Après, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les trois mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus rien, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!</p>
+
+<p>Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses
+mains tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur
+froide pointa sur son crâne. Gillot ne mentait pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Déshabille-toi!</p>
+
+<p>Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina
+chaque vêtement, sonda les coutures, retourna les
+poches, déchira les doublures... Il dut se rendre enfin
+à l'horrible vérité:</p>
+
+<p>Trois mille livres manquaient au trésor!...</p>
+
+<p>Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante
+retentirent dans le cabinet; l'imprécation venait
+de Gilles, qui en même temps rugissait:</p>
+
+<p>&mdash;Rends-les-moi, misérable!</p>
+
+<p>Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait
+de saisir à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui,
+qui donc me les a pris, mes pauvres écus? Mes pauvres
+écus, où êtes-vous?...</p>
+
+<p>Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette
+question.</p>
+
+<p>Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer
+en grâce et insinua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu,
+toi, misérable! Toi qui venais pour me voler! Toi!
+attends! Tu vas voir ce qu'il en coûte de se faire larronneur
+et traître! Habille-toi! vite!</p>
+
+<p>En même temps, il secouait son neveu avec une
+force qu'on n'eût pu lui soupçonner. Enfin, il le lâcha,
+et Gillot se revêtit rapidement.</p>
+
+<p>Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.</p>
+
+<p>Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses
+doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement
+refermé le cabinet, il l'entraîna.</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! gémit Gillot.</p>
+
+<p>Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et
+tirant une dague acérée, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je
+t'égorge!</p>
+
+<p>Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait
+donc pas le tuer, puisqu'il n'était menacé de mort que
+s'il tentait de fuir!</p>
+
+<p>&mdash;Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.</p>
+
+<p>Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa
+dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant
+un assez long poteau pointu par un bout.</p>
+
+<p>Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta
+l'oncle.</p>
+
+<p>Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui
+désigner. Ainsi chargé des instruments de supplice que
+le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire
+porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il pénétra
+dans le couloir de la cave.</p>
+
+<p>Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche
+et un couteau.</p>
+
+<p>Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent
+descendus, il l'entraîna au fond et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Creuse ici!</p>
+
+<p>Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la
+terreur, hébété, se mit à creuser avec la bêche.</p>
+
+<p>Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça
+profondément à coups de maillet jusqu'à ce que Gilles,
+ayant constaté qu'il tenait solidement, criât: Assez!</p>
+
+<p>Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau
+et l'y attacha avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer
+ni les bras, ni les jambes, ni la tête.</p>
+
+<p>Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital
+ne lui suggérait pas une révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas le savoir, dit l'oncle.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot
+de bois, s'y assit et se mit à aiguiser sur la lame de
+sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporté.</p>
+
+<p>A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser
+des gémissements ininterrompus.</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville
+pénétra dans la cave.</p>
+
+<p>«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon
+qu'on égorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai forcé
+de te tuer.</p>
+
+<p>Gillot observa instantanément un silence absolu.</p>
+
+<p>«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors,
+que veut-il?...»</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te
+juger en mon âme et conscience. C'est te dire que je
+serai indulgent, autant que tes crimes peuvent mériter
+l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit
+Gillot commençant à se rassurer.</p>
+
+<p>Cependant, il louchait fortement sur le couteau que
+le vieillard continuait à affûter paisiblement. Celui-ci
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait
+caché ses prisonnières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un t'a-t-il vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir.
+Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle était ton idée en suivant la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je voulais voir, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon
+garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable,
+quel démon t'a poussé à raconter ce que tu n'aurais
+jamais dû voir aux deux damnés Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes
+oreilles, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles,
+alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais
+toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin
+si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels malheurs
+ta trahison va attirer sur mon illustre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre
+à ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander
+des comptes?</p>
+
+<p>Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa
+tête dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait
+pas mieux mourir plutôt que d'avoir à essuyer la colère
+du maréchal.</p>
+
+<p>Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de
+sa parfaite innocence. Ce témoin n'était autre que
+Gillot lui-même. Gillot était donc précieux à conserver.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne
+pas à mort. Monseigneur prendra à ton égard
+telle décision qui lui conviendra. Mais il faut que je
+punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même
+au pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore.
+Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui
+manquent à mon coffre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible
+du vol énorme que tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu
+eu l'idée de me poignarder plutôt que de toucher à mes
+pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera,
+et peut-être te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses
+telles qu'elles se sont passés. Me le jures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma part de paradis, je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le
+tort que tu me causes à moi-même en me faisant
+courir le risque d'être pour le moins chassé par monseigneur.
+Et je vais te punir par où tu as péché...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot
+en verdissant de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour
+sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les
+oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.</p>
+
+<p>Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant
+de son couteau sur l'ongle de son pouce.</p>
+
+<p>Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés,
+eut encore la force de se dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, n'en coupez qu'une!...</p>
+
+<p>Il avait à peine terminé cette singulière objurgation
+qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible
+vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la
+tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul coup de
+couteau.</p>
+
+<p>L'oreille tomba sur le sol de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot.
+ivre d'épouvante et de douleur. Grâce! pitié...</p>
+
+<p>Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à
+gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de
+Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglanté.</p>
+
+<p>Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il
+paraît que celle du malheureux Gillot était d'être tôt ou
+tard privé de ces deux vastes et larges ornements que
+la nature avait prodigalement octroyés à chaque face
+de son visage.</p>
+
+<p>Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se
+mit à sourire.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il
+le vit sans connaissance, il frémit et grommela:</p>
+
+<p>«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout
+de suite. Il est mon témoin devant le maréchal!»</p>
+
+<p>Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta
+de l'eau, du vin sucré, un cordial, des compresses.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les
+eut cautérisées au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées
+convenablement, il introduisit une gorgée de cordial
+entre les lèvres du patient et aspergea son visage d'eau
+fraîche.</p>
+
+<p>Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant
+avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter
+les deux mains à ses oreilles. Elles n'y étaient plus!...</p>
+
+<p>Gillot poussa un lamentable gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette
+intonation narquoise qu'on prête à Satan dans les
+vieilles légendes.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour
+entendre, à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit Gilles.</p>
+
+<p>Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre
+mutilé! Seulement, il le prit par un bras, l'aida à se
+soulever, le remit debout, et tous deux se dirigèrent
+vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche mourante.</p>
+
+<p>Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que
+l'autre.</p>
+
+<p>Un homme était devant eux!</p>
+
+<p>Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se
+passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis
+innocent, je vous le jure! J'ai veillé, surveillé, comme
+vous m'en aviez donné l'ordre en partant. La fatalité
+et ce misérable imbécile ont tout fait.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville
+avec sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné
+Pardaillan sait où elles se trouvent...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'es pour rien dans cette trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger
+ce misérable à qui je viens de couper les
+oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me
+croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de
+dire est pour moi une récompense plus magnifique que
+le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un
+seul coup!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu me restes dévoué?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car,
+si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te
+demander sera plus difficile à coup sûr que de mourir
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, monseigneur!</p>
+
+<p>Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit
+qu'il avait foi en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût
+été gentilhomme!... de puissance à puissance!</p>
+
+<p>Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla
+de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette
+lutte, une victoire éclatante, et, au bout de cette victoire,
+la fortune.</p>
+
+<p>Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.</p>
+
+<p>«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en
+désignant Gillot, toujours évanoui. Faut-il l'achever?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre.
+Viens!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>L'ASTROLOGUE</h3>
+
+<p>Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec
+sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper
+à mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne.
+Nous laisserons également François de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant
+Ramus, où les nécessités de notre récit nous rappelleront
+bientôt.</p>
+
+<p>Trois jours après les événements qui se sont déroulés,
+trois jours après la rentrée triomphale du roi dans sa
+ville, comme dix heures, du soir sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois,
+deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel
+de la reine.</p>
+
+<p>Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse
+de commerce), s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non
+loin de l'hôtel de Nesle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété,
+avait acheté les vastes jardins et les terrains
+vagues, autour de l'hôtel de Soissons, en ruine. Elle avait
+fait jeter bas les pierres branlantes; des régiments de
+maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, comme
+sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante
+magnificence, et une armée de jardiniers avaient,
+autour de l'Hôtel de la Reine, fait jaillir les plantes,
+les arbustes et les fleurs.</p>
+
+<p>Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta
+l'Italie, avait fait transplanter à grands frais des orangers
+et des citronniers.</p>
+
+<p>Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses,
+tous les parfums, le sang et les fleurs.</p>
+
+<p>Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une
+sorte de cour qui s'avançait dans la direction du Louvre
+que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'était
+élevée la colonne d'ordre dorique, encore debout&mdash;dernier
+vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement
+construite pour l'astrologue de la reine.</p>
+
+<p>C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres
+que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri
+et Catherine&mdash;c'étaient eux&mdash;s'avançaient en
+silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent au
+pied de la colonne.</p>
+
+<p>L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit
+une porte basse.</p>
+
+<p>Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier,
+qui montait en spirale jusqu'à la plate-forme de
+la tour.</p>
+
+<p>Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où
+Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes,
+compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table
+chargée de livres et deux fauteuils.</p>
+
+<p>Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la
+Hache, laissait pénétrer l'air dans ce réduit.</p>
+
+<p>C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne
+d'une espionne, communiquait avec Ruggieri.</p>
+
+<p>C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les
+rapports qu'elle voulait faire parvenir à la reine.</p>
+
+<p>Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un
+billet contenant ces quelques mots:</p>
+
+<p>«Ce soir, vers dix heures, <i>elle</i> recevra une visite
+importante, dont je rendrai compte demain.»</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau?
+demanda Ruggieri.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la
+main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui
+recommander le silence.</p>
+
+<p>En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui,
+dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de
+Médicis, qui eût été un policier de premier ordre, se
+disait d'instinct que ces pas étaient sans doute ceux de
+la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante
+visite.</p>
+
+<p>La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les
+ténèbres étaient profondes, comme elle ne voyait rien,
+elle se plaça de façon à entendre.</p>
+
+<p>Les pas se rapprochaient.</p>
+
+<p>&mdash;Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules.
+Croyez-moi. Majesté.</p>
+
+<p>Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu,
+eût-on dit, des gens qui venaient.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! murmura Catherine d'un ton de menace
+qui fit pâlir l'astrologue.</p>
+
+<p>Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles
+qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune façon, se
+douter qu'elles étaient ainsi épiées. Elles s'arrêtèrent
+près de la tour, non loin de la meurtrière, et la reine
+entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit
+voilée d'une indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement
+tressaillir.</p>
+
+<p>La voix disait:</p>
+
+<p>«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai
+à la fois la rue Traversine et la rue de la
+Hache. Nul ne saurait arriver à la porte verte sans que
+je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en
+parfaite sûreté...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre
+voix&mdash;voix de femme, cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la porte, madame, reprit la voix du comte
+de Marillac. Voyez, à travers le jardin, apparaît une
+lumière. Sans aucun doute, elle a reçu votre messager.
+Elle vous attend...</p>
+
+<p>&mdash;Tu trembles, mon pauvre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma
+vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent
+ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majesté, que
+ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne,
+je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez
+me témoigner...</p>
+
+<p>&mdash;Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui
+devrait être où vous êtes... Tenez, madame, quand je
+songe que ma mère m'a certainement reconnu dans
+cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle
+a vu mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur
+et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection
+ne lui est échappé, qu'elle est demeurée glaciale,
+impénétrable, formidable de rigidité...»</p>
+
+<p>Le comte laissa échapper un geste de violente amertume,
+et le bruit étouffé d'une sorte de sanglot parvint
+jusqu'à Catherine, qui demeura impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les
+cours des pensées du jeune homme. Dans une heure,
+je l'espère, je vous apporterai un peu de joie, mon
+enfant...</p>
+
+<p>A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement
+la rue et alla frapper à la porte verte.</p>
+
+<p>L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret
+pénétrait dans la maison d'Alice de Lux.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la
+tour et attendit. Sa tête touchait presque à la meurtrière.</p>
+
+<p>Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant
+les longues minutes qui, une à une, tombèrent dans le
+silence de la nuit? L'astrologue: le père!... la reine:
+la mère!... Déodat: l'enfant!...</p>
+
+<p>Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri
+s'était placé de manière à empêcher Catherine de passer
+son bras par la meurtrière. Quel horrible soupçon traversa
+donc son esprit?</p>
+
+<p>Catherine était toujours armée d'un court poignard
+acéré, arme florentine dont la lame portait d'admirables
+arabesques, bijou terrible dans les mains de la
+reine.</p>
+
+<p>Et Ruggieri frémissait d'épouvante.</p>
+
+<p>Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même
+de subtils poisons, et une seule piqûre de ce
+précieux objet d'art était mortelle.</p>
+
+<p>Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger
+subitement son bras et de frapper?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent, puis la demie.</p>
+
+<p>Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait
+lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la
+maison d'Alice de Lux.</p>
+
+<p>Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir
+sans pouvoir faire un pas.</p>
+
+<p>Catherine s'apprêta à écouter.</p>
+
+<p>Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de
+Marillac, lui dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans
+retard...</p>
+
+<p>Et tous deux s'éloignèrent alors...</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.</p>
+
+<p>L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique
+sa main n'eût pas un tremblement et que son regard
+fût calme. Catherine, l'ayant considéré attentivement,
+eut un haussement d'épaules et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pensé que j'allais le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort?
+Qu'il peut m'être utile? Tu vois que je ne songe pas
+à le frapper, puisqu'il vit encore après ce que nous
+venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je
+suis sa mère!</p>
+
+<p>L'astrologue garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini.
+Lui-même a parlé. Il sait, René!...</p>
+
+<p>Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine
+n'eussent porté l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue
+la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui
+apparut si formidable qu'il tint les yeux baissés, n'osant
+regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement.</p>
+
+<p>Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la
+nuit vers le point où le comte avait disparu, la reine
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon
+René; ton affection paternelle ne sera soumise à aucune
+épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je
+sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne
+peut le sauver.</p>
+
+<p>Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p>Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de
+beauté, ni même d'une certaine majesté naturelle. Ruggieri
+était loin d'être un charlatan. Nature complexe, faible
+au point d'accepter sans révolte les plus effroyables
+besognes, implacable dans l'exécution des crimes que
+seul il n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il
+était livré à lui-même, terrible quand il redevenait l'instrument
+de la reine, il eût sans doute passé sa vie en études
+et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était trouvé
+sur le chemin de Catherine.</p>
+
+<p>L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri
+qu'un art intermédiaire: il cherchait plus haut et
+plus loin. Connaître l'avenir, se disait-il, c'est le diriger!
+Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra
+à savoir aujourd'hui ce que demain doit être!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut
+faire de l'or à sa guise?</p>
+
+<p>Ruggieri croyait donc fermement.</p>
+
+<p>Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il
+avait passé des nuits, il laissait tomber sa plume avec
+découragement. Mais bientôt une force nouvelle le poussait,
+et avec une froide fureur, il s'enfonçait dans la solution
+de l'insoluble.</p>
+
+<p>Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait
+été hanté de visions?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils
+va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais
+vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette
+auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai d'abord songé
+qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis,
+peu à peu, la pitié est entrée en moi. Et avec la pitié,
+d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir,
+pas assez pour me pousser à me dresser devant vous
+pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et
+lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me
+suis contenté de pleurer en moi-même. Car vous avez
+pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. Je ne vous
+étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser
+de moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté
+les astres, et ne recevant que des réponses douteuses,
+je m'étais repris à espérer. C'est vous dire que j'avais
+pris la résolution de me placer entre vous et lui, et d'empêcher
+le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore,
+madame, si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y
+eussiez point réussi: car je croyais alors qu'il devait
+vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir.</p>
+
+<p>Catherine hocha la tête, très calme en apparence.</p>
+
+<p>&mdash;Superstition! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je
+vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantôme.
+Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.</p>
+
+<p>Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement
+l'astrologue, était à son tour dominée par lui dès
+que Ruggieri abordait les problèmes d'occultisme.</p>
+
+<p>Un changement étrange s'était fait dans la physionomie
+de l'astrologue. Ses yeux, légèrement convulsés,
+avaient ce regard en dedans qui transforme si complètement
+la figure humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à
+me répondre, lorsque les problèmes que je pose d'après
+les données sidérales aboutissent à l'insoluble, parfois
+la question que j'ai posée aux invisibles puissances me
+parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver.
+Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la
+meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention
+se portait sur vos bras. La bague que vous avez à
+l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais
+pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre
+main, et si votre main se fût portée à votre poignard,
+je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé.
+A la même seconde, j'ai reçu comme une légère secousse
+dans le crâne, et ma tête, d'elle-même, s'est tournée vers
+la meurtrière. A ces signes, il m'était impossible de ne
+pas reconnaître que j'étais en communication avec l'Invisible.
+Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de
+la place où j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement.
+Il était à une vingtaine de pas en avant de la meurtrière,
+et se trouvait à sept ou huit pieds en l'air; il flottait,
+pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; lui-même
+brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties
+de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit.
+Cette main, lentement, retomba. Et à la place où elle
+était, je vis une large blessure par laquelle s'échappait à
+flots un sang pareil à du cristal en fusion, et non pas
+rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi
+devant mes yeux pendant près de deux minutes. Puis,
+peu à peu, ses contours sont devenus moins précis; la
+forme s'est confondue jusqu'à ne plus être qu'une vapeur
+légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie,
+puis, rien...</p>
+
+<p>La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant
+ces derniers mots, et n'était plus qu'un murmure indistinct.</p>
+
+<p>La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile
+fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de défi
+dardèrent leur regard d'une étrange clarté sur le point
+que fixait l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que
+je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me
+plaît de sentir la mort! Il me plaît d'être celle qui passe
+en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer,
+il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de
+me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir:
+qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!...
+Anges et démons, vous m'aiderez à placer sur le
+trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé Henri...</p>
+
+<p>Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha
+l'astrologue au front, du bout de son doigt glacé.</p>
+
+<p>Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne
+cet homme...</p>
+
+<p>&mdash;Notre fils...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous
+mêlons pas de discuter les arrêts prononcés par les puissances;
+il sait que je suis sa mère, et c'est pour cela
+qu'on le condamne.</p>
+
+<p>Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au
+juste si elle devait dire Dieu ou Satan.</p>
+
+<p>&mdash;On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir
+royal. N'en parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette
+femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret
+connaît ce secret... Et celle-là, René, c'est moi qui
+la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un seul
+coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de
+rétablir l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de
+mon Henri. J'ai sondé Coligny; j'ai sondé le Béarnais,
+j'ai étudié tous ces seigneurs qui encombrent la cour et
+la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, depuis
+leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le
+germe de la révolte. Ce n'est pas seulement contre
+l'Eglise qu'ils s'élèvent comme une menaçante barrière;
+l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, dans leurs
+montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et
+plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté.
+René, si je ne détruis pas la réforme, c'est la monarchie
+elle-même qui sera quelque jour réformée. Commençons
+donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret,
+c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît
+mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve
+l'Eglise et l'État.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri
+hors de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais
+savoir.</p>
+
+<p>Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient
+et parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante,
+placé à une centaine de pas de la tour. Il se composait
+d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Catherine
+l'avait fait construire pour servir de logement à son
+astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre
+blanche, avec balcon ventru en fer forgé. Une belle porte
+cintrée, en chêne orné de gros clous à tête, des fenêtres
+à vitraux délicats, une façade contre laquelle grimpaient
+des rosiers touffus, achevaient de donner à cette
+demeure une apparence de coquetterie.</p>
+
+<p>Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent
+dans une pièce très vaste qui occupait toute
+l'aile gauche du rez-de-chaussée. Sur une grande table
+étaient déployées des cartes célestes dressées par Ruggieri
+lui-même; les murs disparaissaient derrière les
+rayons de chêne qui supportaient des volumes.</p>
+
+<p>La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques
+instants dans le cabinet de travail poussiéreux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.</p>
+
+<p>Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.</p>
+
+<p>Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri,
+faisant manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par
+ouvrir, après dix minutes de travail, une lourde porte
+renforcée de barres de fer.</p>
+
+<p>Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci
+était toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine
+elle-même ayant appuyé fortement sur un imperceptible
+bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt s'écarta,
+laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage
+d'un homme.</p>
+
+<p>La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite
+du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux
+en cuir, soigneusement tirés, protégeaient contre
+tout regard qui fût parvenu à percer les vitraux.</p>
+
+<p>Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle
+apparut alors.</p>
+
+<p>Tout le panneau du fond était occupé par le manteau
+d'une cheminée assez vaste pour former à elle seule comme
+une pièce distincte. Sous ce manteau, deux larges
+fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, aboutissait
+le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de
+creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables
+placées ça et là supportaient des cornues de toutes tailles.
+Sur une planche, une collection de masques en verre
+ou en treillis d'acier.</p>
+
+<p>Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine
+au moyen de la clef qu'il portait suspendue à son
+cou, sous son pourpoint.</p>
+
+<p>Catherine se pencha, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René,
+cette jolie aiguille d'or?...</p>
+
+<p>René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient
+presque.</p>
+
+<p>Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce
+qu'elle riait. Au repos, la tête de la reine présentait un
+caractère de sombre mélancolie qui n'allait pas sans
+grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à être gracieuse
+comme au temps de sa jeunesse où son sourire
+avait été chanté par tous les poètes. Mais quand elle
+riait d'une certaine façon, elle devenait effrayante.</p>
+
+<p>Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude
+sur son visage, où éclatait le sauvage orgueil du
+savant qui contemple son oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie.
+Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle
+pêche bien mûre et dorée; enfoncez cette aiguille dans
+sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il
+sera impossible d'apercevoir la trace de son passage
+dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté,
+Seulement, la personne qui aura mangé cette pêche sera
+prise, dans la journée, de nausées et de vertiges; le soir,
+elle sera morte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce
+liquide qui ressemble à de l'huile?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on
+prépare la veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait
+douze ou quinze gouttes de cette huile à l'huile de la
+veilleuse. Votre Majesté s'endormirait comme d'habitude
+sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et
+elle ne se réveillerait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement des essences de fleurs, ma reine.
+Voici la rosé, voici l'oeillet et voici l'héliotrope; puis,
+l'essence de géranium; voici la violette; voici l'oranger.
+Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et
+vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par
+exemple. Votre ami admire et demande à cueillir la rose.
+Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la
+veille, vous avez fait une légère incision sur l'arbuste et
+si, dans l'incision, vous avez versé dix gouttes de cette
+essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de
+la fleur n'est pas modifié puisque chacune de ces essences
+possède le parfum lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Très joli, René! Et ces cosmétiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici
+le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les
+lèvres; voici la pâte pour étendre sur le visage; voici
+les crayons pour donner de la vivacité aux yeux. Seulement,
+la femme qui aura employé cette pâte ou ces
+crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de
+violentes démangeaisons à la figure, et bientôt un ulcère
+se produira, qui ravagera le plus beau visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant
+sa beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y
+a-t-il là? de l'eau?</p>
+
+<p>-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur,
+sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'altérera en rien
+l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous
+l'aurez mêlée dans la proportion infime de trente à quarante
+gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre
+de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.</p>
+
+<p>&mdash;L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non
+sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant.
+Je comprends qu'il est des cas où il faut agir
+avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme
+du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le
+corps de l'être quelconque, animal ou homme qui en
+aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de dîner à votre
+table et si son vin a été additionné de cette pure eau de
+roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est
+qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque
+malaise, une angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera
+impossible de manger; une faiblesse générale s'emparera
+de lui et, trois mois après le dîner, on l'enterrera.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien
+de temps voulez-vous que... la gêne soit supprimée?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou
+trente jours, pas plus, pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est possible, madame, et la victime va
+nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon
+d'ébène.</p>
+
+<p>&mdash;Ce livre?</p>
+
+<p>&mdash;Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle
+utilité entre les mains d'une catholique, missel précieux
+pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure
+d'argent. Il suffit de le feuilleter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit
+Catherine. Cette broche?</p>
+
+<p>&mdash;Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile
+à fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en
+sert force le ressort pour fermer et, en forçant, elle se
+pique au doigt, piqûre insignifiante qui fait se déclarer
+en huit jours une bonne gangrène.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ce coffret. Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil
+à tous les coffrets du monde, avec cette différence pourtant
+qu'il a été ciselé par d'habiles artisans et qu'il est
+en or massif, ce qui en fait un présent vraiment royal.
+Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, madame.</p>
+
+<p>Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre
+que Ruggieri eût tressailli devant une preuve d'aussi
+absolue confiance. Mais il y était habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce
+coffret est doublé en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de
+Cordoue, qui est à lui seul un objet d'art, gaufré selon
+les méthodes secrètes de la tradition arabe, ce cuir est
+légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.</p>
+
+<p>Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre
+qui se dégageait légèrement de l'intérieur du coffret.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit
+le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous
+laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps
+suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est
+imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores
+de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez
+prise d'une fièvre qui vous emporterait en trois ou quatre
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que
+je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins
+une heure?</p>
+
+<p>&mdash;A défaut de votre main allant trouver le cuir de
+Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-même venir trouver
+votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez
+une destination quelconque... Il vous servira à renfermer
+l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants
+qui vont s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants
+séjournent dans le coffret, leur vertu est dès lors aussi
+efficace que la vertu même de ce cuir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.</p>
+
+<p>Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait
+dans ce mot la récompense de son patient labeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des
+années à combiner les éléments subtils capables de
+s'adapter à la peau comme à la tunique de Nessus; j'ai
+veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner
+moi-même pour trouver cette essence qui se
+communique par le toucher, et non par l'odorat ou par
+le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enfermé la
+mort que j'ai ainsi réduite à l'état de servante docile,
+muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le prends! dit Catherine.</p>
+
+<p>En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en
+empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains
+levées à hauteur de ses yeux, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>ORDRE DU ROI</h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva
+sa fille et celle qui avait été sa femme, fut une
+journée paisible pour tous les habitants de la maison
+de la rue Montmartre.</p>
+
+<p>Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en
+extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister
+au monde rien d'aussi gracieux. Quant à Jeanne, la conviction
+se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagère
+et que le bonheur lui rendrait à la fois la raison
+et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence.
+Il voulait croire à la guérison.</p>
+
+<p>Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne,
+et se disait alors:</p>
+
+<p>«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je
+mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas dû demeurer
+fidèle, même la croyant infidèle?»</p>
+
+<p>Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine
+changée, presque aussi idéale qu'au temps où il l'attendait
+dans le bois de Margency.</p>
+
+<p>Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout
+de suite associer sa mère à sa félicité, elle était en plein
+ravissement. Elle aussi était convaincue qu'un mois de
+soins attentifs rendrait la raison à la martyre. Et elle
+s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait
+un homme exceptionnel par la force, la gravité
+sereine. C'était de plus l'un des puissants du royaume.</p>
+
+<p>Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable
+malgré la folie de Jeanne.</p>
+
+<p>Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la
+considéraient tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils
+pas qu'un heureux changement se manifestait
+dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses
+joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue
+ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait
+non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent
+bonheur.</p>
+
+<p>En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec
+le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une
+étreinte loyale et le souvenir de l'enlèvement de Loïse
+s'éteignit.</p>
+
+<p>La nuit qui suivit fut également très calme.</p>
+
+<p>Cependant, vers le commencement de cette nuit, un
+incident se produisit dans la rue. Le maréchal de Damville
+vint visiter le poste qui veillait devant la maison.
+Il était accompagné de quarante gardes du roi qui relevèrent
+les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale
+les commandait et le capitaine qui avait accepté la caution
+de Jeanne de Piennes dut se retirer.</p>
+
+<p>Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un
+mouvement se produisit parmi les soldats.</p>
+
+<p>Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se
+tinrent prêts à faire feu.</p>
+
+<p>On se préparait évidemment à enfoncer la porte.</p>
+
+<p>La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour
+nulle et non avenue? C'est là la réflexion que se fit le
+vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez à la lucarne, il
+vit ces préparatifs. Il appela aussitôt le maréchal et le
+chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux
+routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:</p>
+
+<p>&mdash;S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison
+de tenir notre parole; nous étions ici prisonniers
+sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous délivre et
+nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte:
+fuyons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils
+attaqueraient. Parole faussée, parole rendue!</p>
+
+<p>&mdash;Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu,
+chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement
+avec les deux femmes, mais que nous devons rester,
+nous, et tenir tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux
+Pardaillan, qui comprit aussitôt ce qui se passait dans
+le coeur de son fils.</p>
+
+<p>Et le prenant à part:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux mourir, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien
+entendre une observation de ton vieux père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir,
+puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loïson que le
+diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi.
+Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette t'échappe!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant
+d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?</p>
+
+<p>&mdash;Folie!</p>
+
+<p>&mdash;D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut la demander!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de
+de deux choses l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency
+l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de
+tous les diables! ton épée vaut la leur, et ton nom est
+sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors seulement
+il sera temps de graisser nos bottes pour le grand
+voyage d'où on ne revient pas. Voyons, consens à vivre
+jusqu'à ce que le père de Loise m'ait formellement dit:
+Non!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un
+moyen de mourir seul et de ne pas entraîner son père
+à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant
+le maréchal, nous venons, le chevalier et moi, de
+tenir conseil de guerre. Voici ce qui est décidé: Vous
+allez partir à l'instant. Nous demeurons ici jusqu'à ce
+que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre
+tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal
+d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez
+pas à me suivre, dès la première attaque, vous
+exposez à une mort terrible ces deux innocentes créatures.</p>
+
+<p>Le chevalier tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons donc, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin,
+le vieux routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf,
+vit un cavalier faire un signe à l'officier. Ce cavalier,
+bien qu'il fît chaud, était enveloppé d'un manteau
+qui le couvrait entièrement. En sorte que Pardaillan
+ne put le reconnaître.</p>
+
+<p>L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu
+de noir, lequel, tirant un papier d'un étui, se mit à lire
+à haute et distincte voix:</p>
+
+<p>«Au nom du roi:</p>
+
+<p>«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan
+père et fils réfugiés en cette maison sous la caution
+de noble dame de Piennes; est déclarée non avenue ladite
+caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes
+précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;</p>
+
+<p>«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion
+pour être menés au Temple et de là être jugés pour
+crime de félonie et de lèse-majesté; plus incendie volontaire
+d'une maison; plus rébellion à main armée;</p>
+
+<p>«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre
+morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs
+cadavres soient pendus.</p>
+
+<p>«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir
+ainsi parlé à haute voix auxdits rebelles, et déclarons
+leur avoir, par dernière indulgence, accordé une heure
+de réflexion.</p>
+
+<p>«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes
+réquisitions à gentilhomme Guillaume Mercier,
+baron du Teil, lieutenant à la compagnie des arquebusiers
+du roi.»</p>
+
+<p>L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira
+près du cavalier au manteau, qui demeura immobile.</p>
+
+<p>L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.</p>
+
+<p>La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient
+sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait
+les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts.</p>
+
+<p>L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte
+et frappa rudement en criant:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!»</p>
+
+<p>Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison
+et une fenêtre du premier étage s'ouvrit. Le vieux
+Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva dans la rue:</p>
+
+<p>«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»</p>
+
+<p>Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous
+rendez.</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention que vous violez vous-même la
+caution accordée.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à
+discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement
+vous faire dire que vous faussez la parole donnée.
+Maintenant, attaquez si bon vous semble.</p>
+
+<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement
+sa fenêtre, tandis que l'officier criait encore une fois:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!»</p>
+
+<p>Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit
+un signe et un madrier disposé en façon de catapulte
+commença à fonctionner. Au cinquième coup, la porte
+tomba.</p>
+
+<p>Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte
+et se tinrent prêts.</p>
+
+<p>Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre
+à entrer dans la maison. Là, on constata que l'escalier
+était hérissé de barricades diverses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda
+l'officier.</p>
+
+<p>Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.</p>
+
+<p>Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe
+monta avec précaution, suivie par le cavalier, qui avait
+mis pied à terre, mais qui continuait à se cacher le visage
+dans son manteau.</p>
+
+<p>A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes
+ouvertes en haut.</p>
+
+<p>On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après
+l'autre, avec toutes les précautions nécessaires.</p>
+
+<p>Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident
+que les assiégés s'étaient retirés dans le grenier.</p>
+
+<p>Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations
+réitérées, on se décida enfin à pénétrer dans ce
+grenier, on n'y trouva que du foin.</p>
+
+<p>Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant
+la porte de communication par laquelle on entrait dans
+la maison voisine, l'enfonça d'un violent coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!</p>
+
+<p>Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les
+soldats étonnés reconnurent l'illustre maréchal de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez cette maison!» grinça Damville.</p>
+
+<p>La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs.
+Il était pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval
+et s'élança dans la direction du Louvre.</p>
+
+<p>Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès
+du roi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de
+Montmorency, et, les deux femmes installées, tinrent
+conseil de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en
+sûreté.</p>
+
+<p>Le chevalier hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez
+fuir. Si vous étiez seul, je ne vous donnerais pas ce
+conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi
+bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et
+sa mère. Dès ce soir, je partirai avec elles pour le château
+de Montmorency. Je compte sur vous pour nous
+escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas
+même le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une
+armée pour prendre le manoir.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante,
+on quitterait Paris.</p>
+
+<p>Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal
+une mémorable conversation. Le chevalier s'était
+retiré dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel. Loïse
+venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux Pardaillan
+demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir
+Loïse, entama héroïquement la question qui lui tenait
+au coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien
+heureux d'avoir retrouvée, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.</p>
+
+<p>&mdash;Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari
+digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne
+de posséder une beauté aussi accomplie...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal.
+Je connais un personnage étrange qui apparaît
+comme un type achevé de bravoure et de finesse. Ce
+qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même
+fait que je me le représente comme un de ces anciens
+paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est
+à cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je
+destine ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait
+que vous venez de tracer est si beau que j'éprouve
+un impérieux désir de connaître un tel homme. Serais-je
+très indiscret si je vous demandais son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de
+telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de
+mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur,
+car j'espère bien que vous assisterez au mariage de
+Loïse...</p>
+
+<p>&mdash;Et il s'appelle? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Margency, répondit le maréchal en
+fixant son regard sur le vieux routier.</p>
+
+<p>Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.</p>
+
+<p>Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit
+congé du maréchal et rejoignit son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et vous lui avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse
+en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans
+une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la
+petite. Elle est destinée à un certain comte de Margency.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et connaissez-vous cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est
+un beau comté. Enclavé dans les domaines de Montmorency,
+il avait été pour ainsi dire dépecé, et il n'en restait
+plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la famille
+de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est
+emparé. Sans aucun doute, le comté a été reconstitué;
+quelque hobereau l'aura acheté pour avoir le titre de
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire ton calme, éclata le routier. Comment!
+c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois
+traité? Le maréchal pour quelques pauvres services que
+je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, nous allons partir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à
+Montmorency. Nous l'escorterons, mon père. Et, une
+fois qu'il sera en parfaite sûreté dans son castel, alors
+nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal
+n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit
+le chevalier toujours souriant. Mais, lors même qu'il
+serait ici, je ne lui céderais pas le droit que j'ai conquis
+de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi qu'elle fit appel,
+à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'étais à
+mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me
+faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous
+de l'argent, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a
+fait M. de Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu
+disais donc que tu voulais payer maître Landry?</p>
+
+<p>&mdash;Et dame Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois à tous les deux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry.
+Et c'est de la reconnaissance que je dois à Huguette.
+Je paierai l'un avec des écus, et l'autre... ma foi, ce sera
+plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une parole sortie
+du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris
+dès ce soir. L'escorte du maréchal, s'il survient quelque
+obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant.
+Nous avons besoin de force et nous avons besoin
+de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter
+que nous avons à nos trousses une foule de roquets de
+moindre importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons
+qui pourront ce soir nous être utiles. Il faudrait que
+j'aille faire un tour du côté de la Truanderie.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, mon père, et soyez prudent.</p>
+
+<p>Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha
+la tête et s'éloigna.</p>
+
+<p>Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours
+dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on
+appelait dans l'hôtel le fauteuil du roi, parce que
+Henri Il s'y était assis.</p>
+
+<p>Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de
+jouer vis-à-vis de son père la comédie du jeune amoureux
+qui parle avec détachement de sa peine, en laissant
+sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.</p>
+
+<p>Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même
+pas la comédie avec lui-même, ce qui est encore plus
+difficile que de ne pas la jouer avec les autres.</p>
+
+<p>Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne
+disparut pas de ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira
+pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans.</p>
+
+<p>Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus
+lui serrait le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses
+pour étancher des larmes partout où il passerait. A
+défaut de richesses, il rêvait de parcourir le monde en
+aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement
+qu'il était exceptionnel et digne d'admiration.
+Il en résultait que parfois des bouffées d'ambition montaient
+à son cerveau. L'ambition de quelque magnifique
+et glorieuse destinée.</p>
+
+<p>Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu
+devant le roi, c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure,
+tout voisin de la divinité, calme, paisible, railleur
+à son habitude, comme devant un égal. Et, au fond de
+lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé devant
+la majesté royale.</p>
+
+<p>Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin
+de modifier son attitude. Il avait simplement dit
+à son père qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, parce
+qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait
+pris possession de son coeur. Avec la même simplicité,
+il eût sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.</p>
+
+<p>Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis
+si difficile à étonner, qui avait conquis l'admiration
+de Jeanne d'Albret, qui avait souffleté de son rire
+le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de France, qui
+avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville,
+et que le maréchal de Montmorency traitait en
+hôte royal.</p>
+
+<p>Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés
+par son père, il allait se trouver sans un sol du jour où
+il sortirait de cet hôtel.</p>
+
+<p>Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions,
+fort comme Samson, élégant comme Guise, il passait
+dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire.</p>
+
+<p>Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva
+que les choses étaient comme elles devaient être, puisque,
+selon les idées de son temps,&mdash;de tous les temps!&mdash;un
+gueux ne pouvait épouser une héritière d'immenses
+richesses.</p>
+
+<p>Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer
+avec une adorable naïveté:</p>
+
+<p>«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il
+jamais l'aimer comme je l'eusse aimée?... Pauvre
+Loïse!...»</p>
+
+<p>Et après quelques instants de réflexion:</p>
+
+<p>«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus
+que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je
+deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette
+nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre à
+Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville:
+rude épée. Ce d'Aspremont dont m'a parlé mon père.
+Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les
+provoque tous les six à la fois. C'est le diable si à eux
+tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funérailles!</p>
+
+<p>A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.</p>
+
+<p>Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché
+de lui, avait commodément installé sa tête et le regardait
+de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une
+belle humanité.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.</p>
+
+<p>Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais
+l'air de m'oublier, de ne pas plus penser à moi que si je
+n'étais pas ton ami le plus fidèle... fidèle jusqu'à la
+mort!</p>
+
+<p>Voilà ce que dit Pipeau.</p>
+
+<p>Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est
+un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grâce
+à toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que
+j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles? Et
+puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que
+deviendras-tu sans moi?...</p>
+
+<p>Le chien avait écouté gravement.</p>
+
+<p>Et sans doute, bien que le discours de son maître fût
+terminé, il continua à écouter ce que le chevalier pouvait
+se dire à lui-même, car ses yeux ne quittèrent pas
+les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser
+une plainte sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui
+entrebâilla la porte.</p>
+
+<p>Le chien interrogea le chevalier, qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules
+en ce qui regarde maître Landry, reprit le routier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagne, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas
+d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais
+toi, ne bouge pas d'ici.»</p>
+
+<p>Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan
+père s'éloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre
+seul la besogne d'exploration qu'il avait méditée.
+Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les dettes
+de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel
+n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis,
+enfin, que le chevalier était en sûreté parfaite.</p>
+
+<p>«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai
+à me suivre, et du diable si je n'arrive pas à lui faire
+oublier toutes les Loïse du monde. A son âge, j'eusse
+enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si ma
+ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour
+de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»</p>
+
+<p>Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec
+un aboi sonore.</p>
+
+<p>A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?</p>
+
+<p>Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration.
+Il parcourut les rues avoisinantes et ayant
+constaté que tout paraissait parfaitement tranquille,
+n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour
+traverser la Seine.</p>
+
+<p>Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière
+en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret
+de Catho par la même occasion.</p>
+
+<p>Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain
+étonnement mélangé de crainte et d'espérance.</p>
+
+<p>«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?»
+murmura le digne aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes
+dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous
+nous retirons après fortune faite.</p>
+
+<p>L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan.
+J'ai une commission à lui faire de la part de mon
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur
+me fera bien l'honneur de déjeuner une fois encore
+dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis
+que je déjeunerai, vous établirez notre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, la chose ne presse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait!</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai
+que votre compte est tout préparé. Vous m'en aviez
+vous-même donné l'ordre, et par deux fois vous fûtes
+sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en
+fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry,
+qui se mit à rire aussi par politesse. En effet, la première
+fois, vous eûtes ce terrible duel avec ce monsieur Orthès...
+Et la deuxième fois... au moment où je tendais
+déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...</p>
+
+<p>&mdash;-Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais
+serrer dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry
+d'un air si piteux que le vieux routier eut un
+deuxième accès d'hilarité.</p>
+
+<p>Cependant, on dressait le couvert sur une petite table,
+tandis que Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles
+habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et
+détaché des biens de ce monde qui inspirait tant de
+confiance à ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise
+et l'astuce de ce chien.</p>
+
+<p>Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable
+des flacons que Landry lui-même déposa sur la nappe
+éblouissante, il comprit qu'il était devenu aux yeux de
+l'aubergiste un personnage d'importance.</p>
+
+<p>«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une
+bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achète
+à crédit le respect et l'admiration de ce digne homme.
+Que serait-ce si j'étais réellement riche!»</p>
+
+<p>A ce moment, Huguette entra dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune
+radis qui croque à la dent, dit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette
+comparaison, sourit et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît donc que vous nous abandonnez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère madame Huguette, nous partons
+pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous
+avons songé, mon fils et moi, que nous avions un
+vieux compte à régler, ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement.
+Et il ajouta: je vais chercher la note.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan,
+je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter
+ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annoncé son
+intention de passer à, la Devinière.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement
+Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes
+que je vais vous citer ses propres paroles: «Quant à
+la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent
+que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance
+des attentions qu'elle a eues pour moi. Et
+je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je
+ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours
+une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs
+de mes souvenirs.»</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié
+de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.</p>
+
+<p>Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette
+deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne
+mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit
+gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai
+jamais la bonne pensée qu'a eue pour moi
+monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je
+veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un
+avis...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma chère...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-lui bien qu'<i>elle l'aime</i>! fit Huguette
+avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle
+l'aime, continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce
+pauvre jeune homme si malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...</p>
+
+<p>&mdash;Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le
+lui dire à lui-même. Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le
+mari de Loïse, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui
+ai annoncé son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma
+bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui
+change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je
+vous embrasse encore!...</p>
+
+<p>Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux
+Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction.</p>
+
+<p>Tout a une fin, même les bons déjeuners.</p>
+
+<p>Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le
+dernier flacon vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux
+routier, l'oeil conquérant, reboucla son épée et, mettant
+la main à sa ceinture de cuir qui contenait les trois
+mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maître
+Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux,
+léger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite.
+Landry, en arrivant à la table, déploya son papier.
+Il était long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de
+cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore,
+n'ai-je pas marqué les extras.</p>
+
+<p>&mdash;Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres
+juste.</p>
+
+<p>Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença
+à entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de
+Landry, qui était radieux, devint incandescent, tant
+l'émotion le fit flamboyer.</p>
+
+<p>«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.</p>
+
+<p>«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix
+furieuse.</p>
+
+<p>En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer
+à l'instant même dans la salle, dégainèrent et se
+précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de
+cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.</p>
+
+<p>Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table
+ont toute la vaisselle s'était écroulée.</p>
+
+<p>Huguette s'était enfuie dans la cuisine.</p>
+
+<p>Les trois enragés portaient coup sur coup.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.</p>
+
+<p>Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.</p>
+
+<p>Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait
+avec une rage froide, c'était Maurevert.</p>
+
+<p>Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant
+que la Devinière avait été longtemps le quartier
+général des Pardaillan.</p>
+
+<p>A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans
+plus de réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard,
+ils le chargèrent.</p>
+
+<p>Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues
+rue Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.</p>
+
+<p>Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.</p>
+
+<p>A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait,
+ou reculait d'un bond.</p>
+
+<p>La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois
+étaient résolus à tuer le père en attendant le fils, et ils
+gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid,
+jouant serré, cherchant le coup mortel.</p>
+
+<p>Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois
+adversaires étaient placés en bataille entre lui et la
+porte de la rue. Il était donc repoussé peu à peu vers
+le fond de la salle, où la porte se trouvait ouverte. Il la
+franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début
+de ce récit, nous avons montré le banquet des
+poètes de la Pléiade.</p>
+
+<p>Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et
+parvint enfin dans la dernière pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents
+serrées.</p>
+
+<p>«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous
+ne mourrons pas ensemble!»</p>
+
+<p>A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation,
+se précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait:
+c'était un sombre cabinet où se trouvait l'entrée
+de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entrée du
+long corridor qui aboutissait à la rue.</p>
+
+<p>Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de
+Pardaillan dans ce réduit. Mais la porte se ferma à
+leur nez.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la
+porte: c'était Huguette!...</p>
+
+<p>Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre,
+elle avait rapidement fait le tour par la rue et le
+corridor et avait ouvert, puis refermé à clef la porte du
+réduit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux;
+routier qui, rengainant sa rapière, saisit Huguette par
+la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi!
+Un pour le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant
+d'après, il détalait le long de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient
+Maugiron et Quélus, tandis que Maurevert courait chercher
+un marteau pour défoncer la serrure.</p>
+
+<p>Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.</p>
+
+<p>&mdash;Un marteau! commanda Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez récompensée, ma brave femme.</p>
+
+<p>La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir
+et comprirent que le vieux renard avait fui.</p>
+
+<p>Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan
+était déjà loin, courant vers la Truanderie, non pour y
+chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons
+dont il avait besoin pour assurer le départ du maréchal.</p>
+
+<p>Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses
+habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur
+les tables de la Devinière.</p>
+
+<p>Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine,
+où elle trouva son mari cramoisi de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan
+n'aura plus la pensée de me payer!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra
+pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches
+pour abandonner une note pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient
+payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre
+auberge!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! marquez toujours...</p>
+
+<p>Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une
+table, commanda qu'on lui apportât de l'encre et une
+plume, et il fit à la fameuse note la rallonge suivante:</p>
+
+<p>«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci:
+deux écus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux
+Beaugency: trois écus. Item, deux flacons de Saumur:
+deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres. Item, un
+saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze
+sols et quatre deniers.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui
+avait lu par-dessus l'épaule de son mari.</p>
+
+<p>Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en
+proie à la plus sombre mélancolie.</p>
+
+<p>Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:</p>
+
+<p>«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui,
+un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze
+cents livres chacun.»</p>
+
+<p>Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à
+l'hôtel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise
+rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie
+et avait eu un entretien mystérieux avec un certain
+nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce
+lieu.</p>
+
+<p>Il souriait dans sa moustache et murmurait:</p>
+
+<p>«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai
+si habilement préparée!»</p>
+
+<p>A quelle rencontre faisait-il allusion?</p>
+
+<p>On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté
+son fils en lui disant qu'il allait à la Truanderie,
+puis, qu'il était revenu sous prétexte de lui emprunter
+Pipeau.</p>
+
+<p>Or, du premier coup où il sortit de la chambre du
+chevalier, Pardaillan père se mit à errer par l'hôtel,
+jusqu'au moment où il se rencontra avec Loïse.</p>
+
+<p>«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à
+vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne
+put s'empêcher de pâlir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous partons, mon fils et moi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité
+que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable,
+le vieux renard marchait dans la direction de la chambre
+du chevalier.</p>
+
+<p>Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la
+nouvelle de ce brusque départ, le coeur serré par une
+angoisse inconnue.</p>
+
+<p>Pardaillan ouvrit doucement la porte.</p>
+
+<p>Loïse entendit le discours que le chevalier adressait
+à Pipeau.</p>
+
+<p>Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et
+partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte,
+Loïse tout interdite... Que se passa-t-il en elle à ce moment?
+A quelle impulsion obéit-elle? Toujours est-il
+qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupéfait et bouleversé, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez partir?... Pourquoi?</p>
+
+<p>Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant
+que la jeune fille, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi,
+monsieur... J'ai entendu bien malgré moi... Vous avez dit
+que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et
+que vous ne pouviez emmener votre chien là où vous
+allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez...
+Oh! monsieur quel est ce pays d'où vous ne
+reviendrez jamais?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau?
+Et pourquoi vous ennuyez-vous?</p>
+
+<p>Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de
+sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux
+larmes au bord de ses longs cils.</p>
+
+<p>Le chevalier la contemplait avec un inexprimable
+ravissement et une douleur aiguë.</p>
+
+<p>&mdash;De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une
+façon de parler...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible
+mouvement du coeur, est-ce parce que vous êtes ici?...</p>
+
+<p>Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et,
+d'une voix ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Ici... oh! ici... c'est le paradis!...</p>
+
+<p>Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui,
+en de certaines circonstances, jette sa flamme dans
+l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement,
+et, très pâle, blanche comme un lis, elle
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je meure?</p>
+
+
+<p>Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes,
+fiévreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix
+basse. Emportés qu'ils étaient par leur rêve, ils se rendaient
+à peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais
+tout était amour entre eux.</p>
+
+<p>Entre eux, il ne put être question de dissimulation.
+Loïse, qui parlait au chevalier pour la deuxième ou troisième
+fois, avoua son amour spontanément. La pensée
+qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura
+même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris
+la timidité en ce moment.</p>
+
+<p>Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres,
+ce cri de sincérité superbe était l'expression la plus
+complète, la plus absolue, de ce qu'elle pensait.</p>
+
+<p>Si le chevalier mourait, elle mourrait.</p>
+
+<p>C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien
+autour de cela: pas de réflexion, pas de contestation
+possible. Était-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle
+ne savait qu'une chose:</p>
+
+<p>C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du
+chevalier; c'est que son âme s'incorporait à l'âme de
+cet homme.</p>
+
+<p>Et maintenant, s'il partait, elle partait.</p>
+
+<p>S'il mourait, elle mourait.</p>
+
+<p>Plus rien au monde ne pouvait les séparer.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.</p>
+
+<p>En même temps, ses yeux bleus, limpides comme
+l'azur du ciel, se fixèrent sur les yeux du chevalier de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Il chancela.</p>
+
+<p>Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de
+Margency, à cet inconnu qui allait la lui prendre, et,
+extasié, bouleversé par un étonnement infini, murmura:</p>
+
+<p>«Je rêve.»</p>
+
+<p>Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis
+s'étendit sur son visage, et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...</p>
+
+<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils
+ne se touchaient pas. Le jeune homme éprouvait cette
+sensation très nette que l'ange s'évanouirait si seulement
+il lui prenait les mains.</p>
+
+<p>Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus
+souveraine expression du pathétique, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de
+vous, cela me semblait une hérésie... Que votre regard
+se fût abaissé sur moi, c'était une folie... et pourtant,
+cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux ou malheureux,
+je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais,
+la plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait
+que j'étais venu dans ce monde pour vous, pour vous
+seule!</p>
+
+<p>Il se tut subitement.</p>
+
+<p>Il était comme dans une épouvante et dans une extase.</p>
+
+<p>Et tous les deux comprirent que toute parole eût
+été vaine.</p>
+
+<p>Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier,
+Loïse recula jusqu'à la porte, s'éloigna, s'évapora pour
+ainsi dire, et lui demeura longtemps à la même place,
+comme foudroyé.</p>
+
+<p>Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en
+apparence, et si réellement violente.</p>
+
+<p>Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.</p>
+
+<p>Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna
+sur Paris.</p>
+
+<p>Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne
+laissaient échapper aucun son:</p>
+
+<p>«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles,
+Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma
+gloire et ma puissance vous égalent! O Loïse! Loïse!...»</p>
+
+<p>Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de
+Montmorency. Il retrouva son fils armé en guerre, en
+conciliabule avec le maréchal de Montmorency. Dans
+la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds carrosses
+qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.</p>
+
+<p>Le vieux routier examina curieusement le chevalier
+qui parut calme et froid, comme à son habitude.</p>
+
+<p>«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement
+que j'apporte les bonnes paroles de cette chère
+Huguette!»</p>
+
+<p>Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine
+de truands se trouvaient aux abords de l'hôtel,
+prêts à escorter le maréchal, sans même qu'il s'en
+doutât.</p>
+
+<p>Le signal du départ fut alors donné par le maréchal.
+On devait, pour dépister les curieux ou les sbires,
+sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet
+à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.</p>
+
+<p>Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui
+fut soigneusement fermé.</p>
+
+<p>Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier
+à celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la
+tête; derrière, venaient douze cavaliers de la maison du
+maréchal.</p>
+
+<p>Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil
+formidable, n'étaient alors nullement rares; nul ne fit
+donc attention à celle-ci, et la voiture arriva vers sept
+heures à la porte Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne passe pas! dit à ce moment une voix...</p>
+
+<p>Et l'officier qui commandait le poste s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.</p>
+
+<p>L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé
+de vous empêcher de passer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette
+heure!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le
+pont est levé.</p>
+
+<p>Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit,
+en effet, que le pont était levé!</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans
+doute...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur;
+ni demain, ni les autres jours...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude
+encore que de colère, c'est une tyrannie cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du roi, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y
+entrer?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et
+d'en sortir. On n'empêche personne d'entrer. Et, quant
+à sortir, il n'y a qu'à se procurer un laissez-passer de
+M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas de la Bastille.
+Et, si monseigneur le désire...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit le maréchal.</p>
+
+<p>Et il donna l'ordre du retour.</p>
+
+<p>«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet
+ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»</p>
+
+<p>Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots
+venus à Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de
+Navarre et l'amiral Coligny.</p>
+
+<p>François de Montmorency demeura persuadé qu'il
+s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention
+contre les huguenots.</p>
+
+<p>Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel
+de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis
+pied à terre et donné son cheval à conduire en main,
+à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le
+coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ
+du maréchal, et il réfléchissait à la fable qu'il
+inventerait pour forcer l'officier à parler, lorsqu'il vit
+l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte en
+prenant la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui
+serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat.
+Il l'aborda donc et se mit à marcher de conserve
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une
+bouteille de vin frais serait la bienvenue?</p>
+
+<p>&mdash;La bienvenue, mon gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, par ma foi.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons donc dans ce bouchon...</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant
+que nous avons soif?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai une commission à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>Du coup, le soldat commença à regarder de travers
+l'acharné questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan
+s'accrocha à un papier que le soldat avait placé
+dans son justaucorps et dont un bout dépassait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut
+bien vous faire? reprit le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène
+trop loin, vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques
+pas en ruminant une idée qui venait de lui traverser la
+cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je
+vous dise?... Vous portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre
+justaucorps; elle va tomber, prenez garde.</p>
+
+<p>En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et
+l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta
+un coup d'oeil sur la suscription. Elle était ainsi libellée:</p>
+
+<p>A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.</p>
+
+<p>Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se
+trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants.
+A vingt pas, arrivait une patrouille du guet à cheval.
+Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la
+lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par
+une personne qui eût été très pressée.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne
+plus lâcher son homme d'une semelle, le soldat devenu
+très méfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup
+ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Là-dessus, le soldat prit le pas de course.</p>
+
+<p>Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan
+se mit aussi à courir.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit le soldat, en précipitant sa course.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents! reprit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!</p>
+
+<p>&mdash;Mille!...</p>
+
+<p>Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous donner mille livres en or, si vous me laissez
+lire la lettre que vous portez.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?</p>
+
+<p>En ce cas, je vous offre deux mille livres.»</p>
+
+<p>Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrons au premier cabaret et, tandis que
+vous videz une bonne bouteille, je décacheté la lettre,
+je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne
+saura.</p>
+
+<p>&mdash;Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon
+officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'égarit!...</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille
+livres! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond
+d'un cabaret voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>Il pâlissait, il rougissait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent
+installés devant une bouteille.</p>
+
+<p>Pardaillan vida sa ceinture et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Compte!</p>
+
+<p>Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il
+n'avait vu tant d'or. C'était une fortune qu'il avait là
+devant lui. Haletant, il remit la lettre à Pardaillan et,
+sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans
+un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta
+la lettre dont il était dès lors le maître.</p>
+
+<p>Elle contenait ces mots:</p>
+
+<p>«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée
+à la porte Saint-Antoine, escortée par une douzaine
+de cavaliers. Le maréchal de Montmorency était
+là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous
+m'avez signalés. Je fais suivre la voiture qui, je suppose,
+regagne l'hôtel de Montmorency. J'ose espérer,
+monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu
+et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet
+avis.»</p>
+
+<p>«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que
+signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes
+de Paris!...»</p>
+
+<p>Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner
+l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant
+de billets qu'il y avait de portes à Paris. Tous contenaient
+la même indication en peu de mots: «Rien de nouveau» ou bien:
+«Le maréchal ne s'est pas présenté pour sortir», ou bien
+encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»</p>
+
+<p>Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun
+rapport.</p>
+
+
+<p>Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de
+Piennes et les deux Pardaillan étaient prisonniers dans
+Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner
+Charles IX, usait et abusait du crédit dont il jouissait
+auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une
+durée de trois mois la charge d'inspecter les portes de
+Paris. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que, dans
+les circonstances présentes, il fallait exercer une étroite
+surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.</p>
+
+<p>Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le
+faisait quelque chose comme gouverneur militaire de
+Paris.</p>
+
+<p>A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans
+incident. Il avait été convenu qu'on resterait enfermé
+sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient
+demeurer longtemps fermées et, à la première occasion,
+le départ se ferait tout naturellement.</p>
+
+<p>Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.</p>
+
+
+<p>Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque
+tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant
+toutes les précautions nécessaires pour ne pas être
+reconnus.</p>
+
+<p>Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à
+l'hôtel lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un
+qu'il reconnut immédiatement: c'était Gillot,
+le digne neveu de l'intendant de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens m'espionner, misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.</p>
+
+<p>Gillot se redressa et, très digne, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en défie bien, par exemple!</p>
+
+<p>En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa
+tête jusqu'à la nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:</p>
+
+<p>Gillot n'avait plus d'oreilles!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me
+couper ce que je n'ai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui t'a ainsi arrangé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque
+Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce
+que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles,
+il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...»
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable
+d'un tel crime, a exécuté la cruelle sentence, et, tout
+évanoui que j'étais, m'a ensuite fait porter hors de
+l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri les
+deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me
+venger, je viens me mettre à votre disposition.»</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de
+vous en repentir. Je vous aiderai peut-être mieux que
+vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous
+demande qu'une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de m'aider à votre tour à me venger de
+Mgr de Damville qui a donné l'ordre de me couper les
+oreilles, et de mon oncle qui a exécuté cet ordre.»</p>
+
+<p>«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes
+intentions et qui pourra nous être utile», songea Pardaillan
+qui ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.</p>
+
+<p>Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût
+inquiété Pardaillan s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe
+à Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfonçait déjà
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:</p>
+
+<p>«J'espère que mon oncle Gilles sera content de
+moi!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>L'ORAGE GRONDE</h3>
+
+<p>Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans
+Paris eurent lieu les fiançailles d'Henri de Béarn et
+de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion,
+une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et
+telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes
+mises en scènes auxquelles se complurent François Ier
+et Henri II.</p>
+
+<p>Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut
+que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure.</p>
+
+<p>Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement
+de rires s'élevait de cette fournaise, et chacune
+des salles où se déployaient ces magnificences contenait
+un drame...</p>
+
+<p>Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue
+par les archers de service soutenus par des compagnies
+d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une
+mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par
+la curiosité. Malgré les édits criés à diverses reprises,
+la plupart des bourgeois étaient armés de pertuisanes
+et avaient endossé la cuirasse.</p>
+
+<p>Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait
+sur Paris, Catherine de Médicis et son fils Charles IX
+se trouvaient seuls dans une pièce dont le balcon
+dominait la Seine et la rive gauche.</p>
+
+<p>Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle
+que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustées sur
+la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une
+grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière,
+Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel,
+sphinx formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous montrer ce feu, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où
+l'on a surpris une réunion de parpaillots... Et tenez...
+voici encore un feu qui s'allume... là, sur votre
+gauche!</p>
+
+<p>Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de
+Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne
+leur vienne pas de brûler le Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de
+charger les incendiaires.</p>
+
+<p>Et, se retournant, le roi cria:</p>
+
+<p>&mdash;Holà, Cosseins!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant
+la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer
+des émotions et des émeutes dans Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques
+et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même,
+car je voyais l'abîme où vous couriez. Ne voyez-vous
+pas les visages menaçants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé
+et Coligny sont ici! Aveugle!</p>
+
+<p>Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe
+de flammes rouges qui ondulait dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de
+ce soir! reprit Catherine.</p>
+
+<p>Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX
+regardait. Par moment, un frisson le secouait.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez
+avec quelle joie j'ai poussé à la paix; vous savez que
+moi-même je me suis humiliée devant l'orgueilleuse
+Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à imaginer
+le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est
+que, moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la
+paix était possible entre les huguenots et les catholiques.
+La paix avec les huguenots? Délire! Rêve insensé! Il
+faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou meure!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible
+que les choses en soient là parce que j'ai eu
+horreur de tout le sang qui se versait!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que
+les ambassadeurs de tous les États apportent? Que
+nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prépare une armée
+pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai la guerre à l'Espagnol!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent
+Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de
+l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous nous
+menacent!</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda
+Catherine. Vous relèverez-vous de l'excommunication
+dont il vous menace?</p>
+
+<p>&mdash;Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et,
+moi, je suis le roi de France!...</p>
+
+<p>Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de
+moi! J'ai décidé la paix, et la paix se fera dans mon
+royaume! S'il faut faire la guerre à l'Espagne, à l'Empire,
+au pape lui-même, je ferai la guerre!</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.</p>
+
+<p>&mdash;Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon
+peuple!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre
+ce qu'il veut!</p>
+
+<p>En même temps la reine saisit la main de son fils
+avec un geste d'irrésistible autorité et, l''entraînant,
+elle lui fit traverser plusieurs pièces.</p>
+
+<p>Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait
+sur le côté du Louvre opposé à la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur
+qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je
+ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui
+s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux
+rebelles?</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre,
+nous ont insultés, vous et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que Montmorency leur donne
+asile?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce
+point de révolte ouverte... Quant au peuple, écoutez...</p>
+
+<p>Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une
+fenêtre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-delà
+des fossés, du Louvre, la foule énorme qui se pressait
+et hurlait:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»</p>
+
+<p>Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts
+par une clameur plus forte, plus volontaire, comme
+organisée:</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»</p>
+
+<p>Charles choqua violemment ses mains l'une contre
+l'autre et, se tournant vers la reine mère:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?... Qui est capitaine général?</p>
+
+<p>&mdash;Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de
+Guise!</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi est-il capitaine général?</p>
+
+<p>&mdash;Des troupes catholiques, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc
+sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituées?...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce
+sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'hérétique
+soit traité sur le même pied que le loyal serviteur!
+Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin,
+qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a
+sauvé le monde... Et c'est cela qui fait une armée,
+sire!</p>
+
+<p>Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit
+à arpenter la salle d'un pas agité.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? Que faire? balbutiait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils
+aîné de l'Eglise!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui
+pleure de joie quand je l'appelle mon père! Contre
+ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure
+de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez!
+Je ne veux pas m'en mêler.»</p>
+
+<p>Tout Charles IX était dans ce mot.</p>
+
+<p>Catherine réprima le tressaillement de joie qui
+l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son
+regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux
+enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup
+dans Paris? Tu parles de l'amitié d'Henri de Béarn!
+Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois!
+Interroge là-dessus ton grand prévôt...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot
+et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait
+ta mort pour s'emparer de ta couronne!»</p>
+
+<p>Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux
+hagards...</p>
+
+<p>Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre
+aux damnés huguenots que vous savez l'horrible
+vérité! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous
+perdus!...»</p>
+
+<p>Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et
+parvint à son oratoire.</p>
+
+<p>&mdash;Paola! appela-t-elle.</p>
+
+<p>Sa suivante florentine apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils là? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!</p>
+
+<p>La suivante sortit et reparut quelques instants après,
+suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec
+son plus gracieux sourire. Je vois que vous êtes toujours
+de nos amis, toujours empressé lorsque nous
+avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se
+redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis
+de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur
+la tête de mon fils!...</p>
+
+<p>«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle
+vent de quelque chose?»</p>
+
+<p>Et, tout haut, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider
+cette couronne. Votre Majesté n'a qu'à parler: je
+suis tout prêt... à tout!</p>
+
+<p>Au fond, Maurevert tremblait.</p>
+
+<p>Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil
+pour s'assurer qu'il était bien seul avec la reine.</p>
+
+<p>Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en
+quelques traits. Il paraissait une trentaine d'années;
+svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent,
+presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier,
+la figure régulière, la tournure élégante, il avait la
+démarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne
+manquait pas d'une sorte de beauté. Rompu à tous les
+exercices vigoureux, il passait pour très dangereux
+l'épée à la main et, en outre, avait une réputation
+établie de tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.</p>
+
+<p>Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait
+d'où il venait et quelle était sa famille. Mais il avait
+été d'abord très protégé par le duc d'Anjou, frère du
+roi, à qui il avait rendu de ces inavouables services
+qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense
+Henri l'avait présenté à la reine Catherine, en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son
+père si je lui en donnais l'ordre.</p>
+
+<p>Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les
+uns, redouté par les autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait
+et ne haïssait personne; mais il était capable de
+tuer froidement quiconque le gênait.</p>
+
+<p>Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent.
+Et puis un titre qui lui permît de faire bonne figure
+parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa
+société.</p>
+
+<p>Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc
+de Guise, tout prêt à trahir le duc de Guise pour le
+roi Charles. Il savait que le frère du roi attendait avec
+impatience la mort de Charles IX, et peut-être Maurevert
+eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être
+ensuite abandonné par Anjou.</p>
+
+<p>Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle
+craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que
+la reine avait peut-être des soupçons sur la conspiration
+de Guise.</p>
+
+<p>«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille
+faire arrêter, je saute sur elle, je l'étrangle, et je
+prouve au roi que la reine mère voulait le tuer pour
+mettre Anjou sur le trône.»</p>
+
+<p>C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace
+que Catherine ne pouvait comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt... à tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi,
+dans les circonstances difficiles que nous traversons,
+j'ai songé à vous. J'ai des ennemis, ou plutôt mon
+fils a beaucoup d'ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?</p>
+
+<p>«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila
+un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!»</p>
+
+<p>Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon
+du roi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur
+de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance à m'imaginer
+que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi,
+madame, j'oubliais le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également
+mes enfants... Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à
+lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir
+qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que
+vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc
+d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est
+pour faire comprendre à Votre Majesté que j'appartiens
+corps et âme à Mgr d'Anjou...</p>
+
+<p>Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert
+surprit cette joie et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes
+faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon
+devoir de fidèle sujet.</p>
+
+<p>Il y avait une telle différence entre le ton que le
+bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour
+parler du roi que Catherine, transportée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme
+et, si vous voulez m'obéir, je me charge de votre
+fortune!</p>
+
+<p>Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle
+dès qu'on la flattait dans son amour pour Henri
+d'Anjou.</p>
+
+<p>Elle reprit après une minute de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous
+donner une preuve de mon amitié en vous disant quels
+sont ses ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans
+mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets
+qu'elle daignera me confier.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un
+secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels
+ennemis je veux vous parler?</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce de M. le duc de Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de
+Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Damville, à qui nous avons donné le gouvernement
+de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle
+le chef des <i>Politiques</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien
+un ennemi que vous désignez. Mais nous en reparlerons
+plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria
+le bravo avec une surprise parfaitement jouée. Mais
+le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé la grande réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances,
+malgré la sincérité de nos offres, les huguenots conspirent.
+Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble
+pour mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter
+l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter
+l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une
+telle besogne?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, fit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès
+ce soir, en pleine fête, j'arrête Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!...
+Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le
+Ciel pouvait donc une fois exaucer ma prière! Une
+bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et
+il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas!
+nous en serons réduits à subir la loi des hérétiques et
+à entendre la messe en français! car, d'espérer que le
+Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui nous sauverait tous,
+et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert,
+d'espérer cela, il n'y faut pas songer...</p>
+
+<p>La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais
+il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Un accident! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas
+tomber sur la tête de l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un
+dévouement...</p>
+
+<p>&mdash;Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans
+crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il
+pour donner de l'intelligence et du dévouement à cette
+tuile?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile,
+je connais quelque part une bonne arquebuse...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout ce qu'il faut!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre.
+Je n'ai qu'un mot à dire à un ami qui se chargerait...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse...
+Il attendrait au détour de quelque rue
+M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre à la
+même heure et suit le même chemin pour se rendre
+à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit...
+Votre Majesté connaît-elle le révérend Villemur?</p>
+
+<p>&mdash;Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des
+amis les plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans
+le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral
+traverse tous les jours pour gagner la rue de Béthisy.
+Il loge dans une fort belle maison, cet excellent
+Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis
+sont grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis,
+en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce
+qui se passe à l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Très bien...</p>
+
+<p>&mdash;Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité
+au chanoine, et qu'il se place près de la fenêtre,
+son arquebuse à la main. Il joue avec cette arquebuse.
+Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral
+qui passe juste à ce moment. Je crois bien, madame,
+que ceci vaut la tuile ou la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami
+serait royalement récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus
+belle récompense serait la satisfaction d'avoir servi
+ma reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc
+que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse
+extraordinaire à l'arquebuse pourrait bien se montrer
+maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète
+pas: je possède une cinquantaine de mille livres, et
+avec cette faible somme...</p>
+
+<p>Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant
+aussitôt elle attira à elle une feuille de papier et y
+traça quelques mots.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai
+pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres.
+Quant à votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq
+mille livres sur le trésor.</p>
+
+<p>Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous
+voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de
+récompenser vos amis, mais j'espère qu'il m'en sera
+tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni
+du roi ni de l'Eglise. Il s'agit...»</p>
+
+<p>Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité
+dont elle s'était couverte pour parler des affaires
+de l'État, laissa la haine éclater sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui
+m'ont mortellement offensée. Sans eux, ou du moins
+sans l'un d'eux, nous n'en serions pas où nous sommes.
+Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant
+Jeanne d'Albret, il nous a menacés, mes fils et
+moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront à
+peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce misérable
+se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie,
+un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois
+il m'a bafouée. Lui et son père, je les hais, Maurevert,
+et je vous donne, en vous révélant cette haine, la plus
+grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à per
+sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée
+comte...»</p>
+
+<p>Maurevert tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en
+attendant, pour chacune de ces têtes, il y a cent mille
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont donc de bien puissants personnages,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde,
+ces deux hommes sont de fer. On croit les
+avoir tués: ils reparaissent. On les brûle dans une
+maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret,
+vous étiez au siège de la rue Montmartre, vous étiez
+ici même lorsque j'ai été insultée, bafouée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez des Pardaillan, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh
+bien, madame, je vais vous étonner: pour la vie de
+ces deux hommes, je ne veux ni de votre comté, ni de vos
+deux cent mille livres... et je donnerais moi-même jusqu'à
+la dernière goutte de mon sang pour les tenir un
+jour à ma merci et les étrangler de mes mains...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que
+vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert.</p>
+
+<p>Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.</p>
+
+<p>Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait,
+livide, sous les couches de pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible
+tranquillité. Vous en serez marqué toute la vie.</p>
+
+<p>Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque
+aussitôt, il s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;La reine me donne-t-elle congé?</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien
+servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez
+sans craindre de trop demander.</p>
+
+<p>Maurevert s'éloigna.</p>
+
+<p>«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan.
+Voyons maintenant où en est notre bonne Jeanne
+d'Albret.»</p>
+
+<p>Elle s'assit dans un vaste fauteuil.</p>
+
+<p>Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent.
+Une expression de mélancolie rêveuse remplaça
+l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour
+s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle
+fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui
+couvrait sa tête et s'en fit ainsi une sorte de cadre
+qui seyait merveilleusement à cette attitude et à cette
+mélancolie.</p>
+
+<p>Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un
+signe. Paola pénétra dans une pièce voisine, et, de
+même qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit
+cette fois un nouveau personnage, et s'éclipsa sans
+bruit.</p>
+
+<p>Quant à Maurevert il avait regagné les immenses
+salles où évoluaient dix mille invités. Sans que la fête
+battît encore son plein, il commençait déjà à régner
+dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la
+froideur première est passée.</p>
+
+<p>Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs
+qui paraissaient faire leur cour à un personnage qui,
+d'après l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait
+être que le roi lui-même.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.</p>
+
+<p>Il portait avec une grâce hautaine un costume qui
+était une merveille de magnificence et de bon goût:
+la garde de son épée de parade étincelait de diamants;
+chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait
+les plumes blanches de sa toque.</p>
+
+<p>Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant,
+resplendissant de jeunesse, réellement magnifique, pouvait
+en cette soirée passer pour le cavalier le plus
+accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus
+sévères.</p>
+
+<p>Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa
+sans doute son esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement
+que jamais: Téligny, gendre de l'amiral, venait
+d'apparaître, donnant la main à sa femme, Louise de
+Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.</p>
+
+<p>Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit
+légèrement. Puis, éclatant de rire, comme nous avons
+dit, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je
+vais vous expliquer cela.</p>
+
+<p>Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment,
+quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se
+retourna et vit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant,
+et nous allons combiner ensemble une petite mascarade
+dont il sera parié!</p>
+
+<p>Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert,
+et se réfugia dans l'embrasure d'une large fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-il, que voulait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.</p>
+
+<p>Le duc tressaillit et murmura sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe!
+Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny!
+Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait
+pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?</p>
+
+<p>&mdash;De tirer sur l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le
+bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras
+pour blesser grièvement le bonhomme, tu entends...
+mais non pour le tuer sur le coup.</p>
+
+<p>Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il
+commença à expliquer son idée, qui devait être des
+plus bouffonnes à en juger par les rires et les bravos
+qui l'accueillaient.</p>
+
+<p>Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna
+lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre
+et disparut dans les rues noires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>L'ORAGE GRONDE (suite)</h3>
+
+<p>«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la
+reine Catherine à sa suivante Paola.</p>
+
+<p>Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu
+avec Maurevert. La suivante florentine introduisit
+alors le personnage que la reine avait simplement
+appelé «lui».</p>
+
+<p>Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint
+immobile devant elle dans une attitude de raideur
+où il y avait autre chose que de la fierté. Il était très
+pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur d'un
+feu étrange.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine;
+merci, comte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté
+de l'intérêt qu'elle daigne me témoigner, de la promesse
+qu'elle a bien voulu me faire...</p>
+
+<p>La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude,
+de la mélancolie, des sentiments réprimés, quelque
+chose comme une affection profonde qui n'ose
+éclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée
+si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie
+de ne pas vous étonner de cet intérêt que vous avez
+pu remarquer...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles,
+est-ce bien la reine qui me parle ainsi?</p>
+
+<p>Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que
+Catherine allait lui répondre:</p>
+
+<p>«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»</p>
+
+<p>Cette réponse ne vint pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux
+que j'aie rencontré... C'est à cette générosité que je fais
+appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet
+de cet intérêt... de cette affection que je vous porte.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté,
+et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je être
+foudroyé par le feu du ciel avant que de mon coeur il
+soit monté à ma langue!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez...
+ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour...
+bientôt...</p>
+
+<p>Le jeune homme laissa échapper un faible cri.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre
+dans la voix, vous saurez pourquoi je m'intéresse tant
+à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre dernière entrevue,
+feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin...
+et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! cria Marillac, comme il eût
+crié: Ma mère!...</p>
+
+<p>Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un
+mot définitif fût prononcé. Elle dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes
+bien accepter?...</p>
+
+<p>Marillac répondit par un sourire au sourire de la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement
+comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous!</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le gardez... chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine
+de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes...
+Le coffret est un bijou de femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même
+sourire. Je m'en servais pour renfermer tantôt mes
+gants, tantôt mes écharpes. Il me fut jadis donné par
+le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de
+France...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte.
+Car Sa Majesté ma reine s'en sert pour mettre ses
+gants.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût
+paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse à quiconque
+eût pu voir la joie sauvage qui éclata soudain dans ce
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine,
+j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame,
+j'allais dire: comme si elle était ma mère... Alors, je l'ai
+priée de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au
+jour...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, mon enfant!</p>
+
+<p>Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait
+pour la première fois dans la bouche de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle
+que vous savez, dit le comte en retombant dans ce
+même désespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci
+m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans cette
+entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret,
+daigna me promettre...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...</p>
+
+<p>Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai
+connu votre passion pour Alice de Lux?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien
+ne me touche ni m'étonne... J'ai simplement supposé
+que Votre Majesté avait daigné s'informer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que
+le génie et l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous
+suivre pas à pas, savoir ce que vous pensiez, vous
+protéger au besoin...</p>
+
+<p>Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements
+impulsifs comme Catherine en avait provoqué
+deux ou trois depuis le début de cet entretien. Mais,
+cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour
+ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir
+s'abandonner à l'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire.
+J'ai d'abord voulu voir de près, et Dieu sait ce qu'il
+m'en a coûté pour demeurer si froide devant vous,
+alors que...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, madame, je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas
+venue, et vous avez juré de ne pas m'arracher mon
+secret.</p>
+
+<p>Le comte joignit les mains et s'inclina comme
+devant une sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Après notre première entrevue, continua la reine,
+je ne tardai pas à connaître votre amour pour Alice
+de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes arrêté près
+de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La
+reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez
+Alice. Et vous, vous attendîtes... Alors, je voulus savoir
+ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais
+quelque peu malmenée jadis parce qu'elle abandonnait
+notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain
+matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'était
+passé entre elle et la bonne reine Jeanne...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte
+frémissant, qu'eut lieu notre deuxième entrevue...
+c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... que vous
+voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de
+votre affection... royale... c'est ce jour-là enfin que
+vous me fîtes une promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice
+de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit
+Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien
+dit depuis ce jour?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien!... En quittant la maison
+d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai
+ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon enfant,
+j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon
+âme, voici ce que je pense: je verrai avec effroi
+que cette demoiselle devienne la femme d'un homme
+que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire
+des miracles... et je crois vraiment que l'amour
+d'Alice pour vous est de ceux qui font des miraclés...
+Devant cet amour si grand, je vous dis, mon
+enfant: suivez votre destinée».</p>
+
+<p>Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il
+eût encore répété en lui-même ces paroles. Puis il
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot.
+Elle me pria même de ne plus lui parler de ces choses
+jusqu'au jour où je serais décidé à épouser Alice... Que
+signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée qu'Alice
+peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé
+qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour
+faire oublier à Jeanne d'Albret?... Il me semble, à force
+de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour
+moi, peut-être, elle ait résolu de taire ce crime...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son
+premier mot, à son premier geste, je découvrirai son
+crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant
+la tête, prenez garde de ne pas aller trop loin dans
+des soupçons que rien ne justifie... Écoutez-moi, comte...
+Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois pour
+savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête
+a abouti plus rapidement que je n'eusse espéré... cette
+vérité, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice
+de Lux est pure, Alice de Lux a mené l'existence la plus
+innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme
+tel que vous... mais...»</p>
+
+<p>Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas.
+A cette certitude que lui donnait Catherine de la
+pureté, de l'innocence d'Alice, le malheureux était tombé
+sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et
+ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:</p>
+
+<p>«Ma mère!... ma mère!...»</p>
+
+<p>Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un
+regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire
+avec une inexprimable épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Au même instant, Marillac fut debout...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me
+donner une émotion bien cruelle, pour si douce qu'elle
+soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mère
+du roi de France était déshonorée...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire,
+Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer
+non pas même de l'affection, mais cette pitié naturelle
+que tout homme accorde à la femme qui a longuement
+et atrocement souffert, silence! Silence sur
+tout ceci...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, pas une allusion à personne au
+monde!</p>
+
+<p>&mdash;A personne, madame, à personne!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à Alice! Pas même à cette reine de
+bonté qui est votre reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes
+nos entrevues...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure encore!...</p>
+
+<p>La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à
+cette mélancolie qui donnait un charme sévère à son
+visage, quand elle voulait.</p>
+
+<p>«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de
+joie? Ai-je donc réellement douté d'Alice? Jamais!
+Jamais!»</p>
+
+<p>Après quelques instants, pendant lesquels Catherine
+calcula la confiance qu'elle avait pu acquérir dans le
+coeur de Marillac, elle reprit:</p>
+
+<p>«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute
+la vérité, il faut que vous sachiez pourquoi la reine
+de Navarre a hésité, pourquoi vous avez pu concevoir
+des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystère
+sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité
+n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible
+en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune
+façon responsable...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, supplia le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille.
+Adoptée par les de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer
+de sa naissance; voilà la vérité, comte!</p>
+
+<p>Cette étrange accusation proférée devant Déodat&mdash;l'enfant
+trouvé lui-même&mdash;était une de ces audaces comme
+les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'être
+pas «née» était alors pour une fille un terrible malheur.</p>
+
+<p>Le comte, radieux, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle
+me pardonner d'avoir osé la soupçonner!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, comte, vous passez outre?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse
+et ardente, comment cela pourrait-il m'arrêter, alors
+que moi-même...</p>
+
+<p>Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse
+qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant
+devant elle, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous bénis pour la joie immense que
+vous venez de me donner... c'est à vous que je dois
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez
+que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans
+éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, madame, comment se fera cette
+union, pourvu qu'elle se fasse!</p>
+
+<p>&mdash;Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda
+la reine avec un charmant sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans
+l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour...
+Voyons, vous n'êtes pas assez huguenot pour me refuser
+cette joie?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe
+le prêtre...</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé...
+un saint homme... c'est le révérend Panigarola qui vous
+unira... L'église?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>&mdash;Le jour? demanda le comte réellement enivré.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de
+ma fille Marguerite...</p>
+
+<p>&mdash;L'heure?</p>
+
+<p>&mdash;La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être
+heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis au-delà de toute expression, dit le
+comte en couvrant de baisers la main que lui avait
+tendue la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie
+d'annoncer à Alice son mariage; je dois une répara
+tion à cette pauvre enfant que j'ai rudoyée jadis plus
+qu'il ne convenait...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, madame.</p>
+
+<p>Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte
+les vrais amoureux, le comte s'éloigna, l'âme
+ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur
+à la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander
+pardon à Alice.</p>
+
+<p>A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire,
+traversa son cabinet de travail et parvint à une pièce
+éloignée. Là, une jeune femme attendait dans la demi-obscurité
+de la pièce où brûlait un seul flambeau.</p>
+
+<p>Cette femme, c'était Alice de Lux.</p>
+
+<p>La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant
+jusqu'au fond de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Majesté! dit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus
+toi-même!... Eh bien, écoute: il sort de mon oratoire;
+il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous
+marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure,
+ni le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en
+temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille
+du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a
+recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère.
+C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret
+et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit faiblement Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus
+de contrainte. Plus rien qui te gêne, puisque je suis
+seule à savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Et la reine de Navarre! murmura sourdement
+Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une
+voix étrange. Donc, tu vas l'épouser, et vous partirez
+loin, où vous voudrez, et tu seras heureuse à jamais...
+tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au bout...
+A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je
+le tue!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, madame, dit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur
+et le tien...</p>
+
+<p>Alice demeura immobile.</p>
+
+<p>Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, tu as quelque chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je songeais...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu
+n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame!</p>
+
+<p>La reine connaissait Alice: les moindres intonations
+de sa voix lui étaient familières. A l'accent de la jeune
+femme, elle comprit sa sincérité. Du reste, Alice se
+remettait maintenant; elle fit la révérence et sortit.</p>
+
+<p>Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne
+évita les salles de fête, gagna une porte du Louvre,
+sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la
+Hache.</p>
+
+<p>Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans
+les deux mains, et elle réfléchit:</p>
+
+<p>«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je
+le lui dire à lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah!
+heureusement que je me suis retenue à temps, tout à
+l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... Je n'ai pas
+écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à
+Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassée,
+elle a bien eu une entrevue avec Déodat... j'ai bien
+entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles...
+il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai
+appris que ma mère était l'implacable Médicis!»
+Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle
+que Déodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui
+sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!...»</p>
+
+<p>Elle songea longuement, tournant et retournant le
+problème sous toutes ses faces.</p>
+
+<p>«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je
+révèle à Catherine que le comte est son fils, elle le ferait
+peut-être tuer!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PREMIER COUP DE FOUDRE</h3>
+
+
+<p>Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui,
+après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre
+dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.</p>
+
+<p>Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se
+fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une
+mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à
+ses yeux, l'implacable ennemie.</p>
+
+<p>Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour
+lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux&mdash;sans
+dire le motif de ce bonheur imprévu,
+puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas
+trop tard, il irait chez Alice.</p>
+
+<p>A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa
+d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus
+joyeux était le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le
+duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire
+où parut toute l'affection qui débordait de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser!
+reprenait Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je
+n'ai eu joie pareille.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner.
+Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques,
+qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre
+ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en
+quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit
+en riant.</p>
+
+<p>Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange
+tournure.</p>
+
+<p>Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites
+bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait
+un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et
+d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.</p>
+
+<p>Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la
+bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes
+catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet,
+le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.</p>
+
+<p>Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête
+à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que
+son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour
+bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.</p>
+
+<p>Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à
+mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante,
+qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes
+catholiques.</p>
+
+<p>Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par
+la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient
+en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes
+aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à
+travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un
+ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un
+rôle.</p>
+
+<p>&mdash;L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous
+allons rire.</p>
+
+<p>Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles.
+Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour
+un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une
+des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses
+épaules.</p>
+
+<p>En un instant, une rumeur de folie secoua la fête,
+chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque
+seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique,
+tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots;
+en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée
+à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée,
+hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et
+le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait
+faire.</p>
+
+<p>Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en
+bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques
+qui l'entraînèrent.</p>
+
+<p>Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval
+sur des épaules huguenotes; le tout forma une
+longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les
+cris, les rires, commença à cavalcader.</p>
+
+<p>En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise,
+qui criait:</p>
+
+<p>«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes
+et des religions!»</p>
+
+<p>Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes
+belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant
+leur jambes nues, comme pour donner des coups
+d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les
+centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...</p>
+
+<p>Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire
+les demoiselles que Catherine avaient asservies
+et dressées aux besoins de sa politique et de sa police,
+pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots,
+en même temps, une scène identique se produisait,
+les seigneurs catholiques s'emparaient des dames
+huguenotes et les obligeaient à participer à une
+sorte de sarabande affolée.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce moment que le roi parut</p>
+
+<p>Les rires s'éteignirent d'un coup.</p>
+
+<p>Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques
+se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.</p>
+
+<p>Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils
+froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que
+nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément
+le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui,
+le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour
+ont des façons que je n'oublierai de ma vie...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre
+amusement, comme, par exemple, de courir au roi,
+comme on courre le cerf...</p>
+
+<p>Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre;
+pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre
+Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mort-Dieu! commença le roi.</p>
+
+<p>Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double
+éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur,
+peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère
+venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de
+Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez
+à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à
+courre le roi d'Espagne!</p>
+
+<p>Un soupir de soulagement échappa aux huguenots,
+tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre
+parmi les catholiques.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en
+effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux
+Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des
+plus magnifiques...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp
+plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous
+les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi.
+Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux
+qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»</p>
+
+<p>En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant
+la main à Marguerite, et paraissant très occupé à
+lui conter fleurette.</p>
+
+<p>Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de
+plus belle, quoique avec un peu plus de modération
+apparente.</p>
+
+<p>En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition
+aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se
+fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a
+fait occire dix-huit mille huguenots?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce
+à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant
+peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...</p>
+
+<p>&mdash;Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait
+que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.</p>
+
+<p>Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait
+élevé dans le salon central. En route, il rencontra le
+poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena
+aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir
+la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur
+extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements
+d'enthousiasme.</p>
+
+<p>En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait
+place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait
+en salutations.</p>
+
+<p>&mdash;Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos
+gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la
+guerre, faisons des vers, veux-tu?</p>
+
+<p>Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.</p>
+
+<p>Il répondit donc le plus naturellement du monde en
+faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont
+je me souviendrai toute la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le
+dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Toucher, aimer, c'est ma devise...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de
+son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande
+salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le
+grand ballet des nymphes et des dryades.</p>
+
+<p>&mdash;La reine se meurt!...</p>
+
+<p>Voici ce qui se passait:</p>
+
+<p>Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la
+recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver
+à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur
+son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était
+celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une
+escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le
+sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.</p>
+
+<p>Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette
+fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois
+reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui,
+autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir;
+puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait
+remplacé cette pâleur.</p>
+
+<p>Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention
+à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.</p>
+
+<p>Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et,
+quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.</p>
+
+<p>Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup
+le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer
+le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.</p>
+
+<p>Elle sourit et tendit la main.</p>
+
+<p>Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant
+de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement
+pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.</p>
+
+<p>Mais, au même instant, la reine retira cette main et
+la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps,
+elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de
+sueur.</p>
+
+<p>&mdash;De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La
+reine se trouve mal...</p>
+
+<p>Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante
+d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...</p>
+
+<p>Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment,
+se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous
+les signes d'un violent chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître
+Paré...</p>
+
+<p>Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du
+roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer
+Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et
+balbutiait:</p>
+
+<p>«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous,
+mon cher enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée.
+Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la
+vôtre!...</p>
+
+<p>A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine
+et l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils!
+Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...</p>
+
+<p>Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait
+chercher Henri de Béarn.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance.
+Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant.
+Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante.
+Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la
+vérité!...</p>
+
+<p>Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura
+imprudemment:</p>
+
+<p>&mdash;Elle va mourir!</p>
+
+<p>Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna
+à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si
+jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur
+de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait
+à une colonne pour ne pas chanceler.</p>
+
+<p>Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! Quel affreux malheur!...</p>
+
+<p>Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant
+les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur
+parmi les huguenots:</p>
+
+<p>&mdash;La reine se meurt!...</p>
+
+<p>Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les
+principaux huguenots se plaçaient autour de la reine
+de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement
+que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.</p>
+
+<p>Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la
+nouvelle.</p>
+
+<p>Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à
+l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.</p>
+
+<p>Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le
+silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que
+Charles IX comprit sans doute!
+Il baissa la tête et dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, la fête est finie!</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient
+éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.</p>
+
+<p>Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux
+et suant le crime, causaient à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Que disait-elle? demandait l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...</p>
+
+<p>Ruggieri hocha la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La chose s'est faite par les gants...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...</p>
+
+<p>&mdash;La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait
+accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses
+soupçons.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris
+que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant,
+d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui
+s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement
+qu'après tout, cela faisait une hérétique de
+moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se
+régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le
+mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>GILLOT</h3>
+
+
+<p>Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec
+l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui
+ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura
+étendu sans connaissance sur le sol humide des caves
+de l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé
+à Damville:</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?</p>
+
+<p>Et que le maréchal avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, car il peut nous servir.</p>
+
+<p>Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir
+à lui.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de porter les deux mains
+à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir
+d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les
+compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle
+lui avait mises autour de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel
+oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un
+monstre. Cependant, il me semble que je perçois le
+bruit de mes propres paroles...</p>
+
+<p>Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente
+douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête,
+il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune
+fâcheuse mutilation.</p>
+
+<p>Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par
+la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier,
+lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.</p>
+
+<p>C'était l'oncle Gilles.</p>
+
+<p>«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans
+doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»</p>
+
+<p>A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de
+lui, avec un sourire des plus gracieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Heu!... Bien mal, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu
+guériras.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te
+fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie,
+mais encore il veut faire ta fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune? balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour
+lui faire oublier ta honteuse trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe
+de devenir un homme riche.</p>
+
+<p>On se souvient sans doute que l'avarice était le vice
+favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice
+qui l'avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante
+d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, de te guérir!</p>
+
+<p>Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le
+conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son
+propre lit et commença à lui donner les soins les plus
+dévoués.</p>
+
+<p>A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se
+déclara.</p>
+
+<p>Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire
+qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui
+rendre ses oreilles.</p>
+
+<p>Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon.
+Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au
+bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et
+Gillot pouvait se lever.</p>
+
+<p>Le quinzième jour, Gillot put sortir.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de courir acheter un certain
+nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement
+la tête, du front à la nuque.</p>
+
+<p>Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.</p>
+
+<p>En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait
+encore faire assez bonne figure.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue
+conversation.</p>
+
+<p>A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses
+habits du dimanche, et Gilles lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit
+Gillot.</p>
+
+<p>Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.</p>
+
+<p>&mdash;Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un
+air offensant pour les capacités intellectuelles de son
+neveu.</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Mes oreilles!</p>
+
+<p>Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette
+réponse, le matois Gillot s'éloigna.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à
+l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan
+dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené
+dans la chambre qu'il occupait.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier
+s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein,
+allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de
+la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne,
+ferme et modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, monsieur;</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut
+tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise
+une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité
+de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te coupe la langue.»</p>
+
+<p>Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette
+perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous
+de me vouloir ainsi découper vif?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît
+que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir
+à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que
+tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh
+bien, je te la couperai!</p>
+
+<p>Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se
+demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller.
+Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible.
+D'autre part, la récompense promise n'avait pas
+été sans lui inspirer quelque courage.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus,
+un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.</p>
+
+<p>Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si,
+après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra
+bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être
+la tête...»</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire
+pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai
+encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous
+jurer obéissance et fidélité...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous
+rendre?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir
+qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur
+de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire
+ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis
+vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon
+ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous
+balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu
+au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville.
+Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as
+l'air!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que
+veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux
+plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine
+de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré
+que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur
+présence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? Comment feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce
+que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une
+femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes.
+Elle s'appelle Jeannette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le
+chevalier lui avait raconté.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons
+nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je
+voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura,
+si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans
+l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon plan vous convient donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon
+oncle, qui m'a coupé les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan
+pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras.
+Voyons, que lui feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je lui rendrai la pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en
+campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Dès le plus tôt...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content
+de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare
+d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir
+que faire.</p>
+
+<p>Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de
+persuader entièrement le vieux routier.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se
+laisser prendre.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme
+son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi
+qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency,
+qui abrita dès lors un traître.</p>
+
+<p>Gillot ne perdit pas son temps.</p>
+
+<p>Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain
+à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan
+qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle.
+Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant
+tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»</p>
+
+<p>Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration.
+Puis il alla chercher une feuille de papier, une
+plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Explique...</p>
+
+<p>Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par
+tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier
+qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand
+bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Continue...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière
+de la loge du suisse... en face la loge, ce carré
+que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à
+celui des gens d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que contient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes
+dévoués au maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela
+n'est rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il y aurait donc une autre garnison?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de
+langues! dit Gillot en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire, imbécile?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan
+valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens
+d'armes et les dix gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment
+aux gentilshommes est occupé par les laquais, au
+nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez
+que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment
+des gentilshommes sont séparés par ce carré qui
+représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se
+dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal.
+Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement
+isolé. En arrière, il y a un jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est
+là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que
+logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés
+les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel
+de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc
+pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient
+disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être
+précieux.</p>
+
+<p>L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son
+neveu, mais il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant
+de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu
+trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi cela!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour
+vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!</p>
+
+<p>Gilles répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile!
+Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux
+coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant
+ébloui.</p>
+
+<p>Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu
+que sa fortune était faite.</p>
+
+<p>&mdash;Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il,
+chemin faisant.</p>
+
+<p>Il eut soudain un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir
+un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency,
+pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant
+ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?</p>
+
+<p>Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux
+mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan,
+comme il trahissait Pardaillan auprès de son
+oncle.</p>
+
+<p>Gillot résolut de faire double fortune.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency,
+s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter.
+Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais
+vous intéresser.</p>
+
+<p>«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une
+précieuse acquisition!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>PANIGAROLA</h3>
+
+<p>Pendant toute cette période, le révérend Panigarola,
+qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques
+contre les huguenots, ne parut pas en chaire.</p>
+
+<p>Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de
+«crieur des morts».</p>
+
+<p>A quoi songeait-il? Que méditait-il?...</p>
+
+<p>Deux jours après les funérailles royales qui furent
+faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une
+litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent
+des Barrés.</p>
+
+<p>Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le
+parloir. Elles étaient voilées de noir.</p>
+
+<p>Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient,
+la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler
+à l'abbé lui-même.</p>
+
+<p>Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel,
+qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du
+couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait
+telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.</p>
+
+<p>&mdash;Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si
+vous ne voulez être châtié.</p>
+
+<p>Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le
+moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse
+était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il
+parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa
+de courir au parloir.</p>
+
+<p>Que devint la stupéfaction du digne frère portier
+lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la
+femme voilée de noir!</p>
+
+<p>Et cette stupéfaction elle-même devint presque du
+scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés
+à voix basse, introduisit la femme dans le couvent
+et la guida à travers les longs couloirs déserts.</p>
+
+<p>La plus jeune était demeurée au parloir.</p>
+
+<p>L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant
+une cellule.</p>
+
+<p>Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola.
+Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.</p>
+
+<p>La femme entra.</p>
+
+<p>Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.</p>
+
+<p>La femme laissa alors tomber son voile.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! murmura le moine.</p>
+
+<p>En effet, c'était Catherine de Médicis!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant.
+Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous
+trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter
+que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à
+votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la
+communauté saura que la mère du roi est ici...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable
+abbé est incapable de trahir un incognito de cette
+importance. Mais il y avait un moyen bien simple de
+vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je
+me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola
+qui n'en faisait qu'à sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme dont vous parlez est mort, madame.</p>
+
+<p>Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut
+blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur;
+dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia
+comme une statue.</p>
+
+<p>Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher
+un siège.</p>
+
+<p>Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de
+la cellule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je
+n'ai pas encore fait de voeux, moi!</p>
+
+<p>Et elle s'assit au bord du lit du moine.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant
+à son tour l'escabeau.</p>
+
+<p>Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son
+respect des hiérarchies et de l'étiquette.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose,
+C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais
+seulement une amie... une véritable et sincère amie...
+Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?...
+Peut-être y a-t-il des remèdes au mal
+qui vous ronge...</p>
+
+<p>Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une
+sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur
+de son maintien.</p>
+
+<p>Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait
+presque sur les yeux.</p>
+
+<p>En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas
+de son visage émacié, une bouche sans sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez
+de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé
+à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais
+un émissaire des républiques italiennes et que je venais
+conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez
+supposé que j'étais porteur de redoutables secrets.
+Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur
+moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé
+à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer.
+Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna
+même, alors, me faire des offres que je fus obligé de
+décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un
+homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes
+ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté
+voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être
+espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque
+grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais
+entre vos mains un instrument de politique plus complaisant...
+Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la
+violence de ma franchise...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine
+en accentuant son sourire. Je me demande seulement
+comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous
+un espion des princes italiens?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus naturelle, madame: la femme
+que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.</p>
+
+<p>&mdash;Des suites de ses couches, je le sais... car vous
+êtes père, mon cher marquis.</p>
+
+<p>Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère...
+Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les
+remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de
+vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut
+malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis
+écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir
+tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage
+que vous en feriez, je vous remis cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger
+Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; je vous avais observée, je vous
+connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable
+d'un acte aussi peu profitable que de tuer une
+femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette
+lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre
+esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait;
+je pensais que vous n'auriez pas la générosité de
+couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait
+ce que j'avais souffert, et que je serais vengé...
+Vous m'avez demandé de la franchise, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en
+veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur,
+marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre
+accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour
+vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau!
+Car, je serais alors délivré de cette existence que je
+n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de
+moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine...
+J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter
+mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne croyez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous plains, dit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses
+contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre
+le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je
+suis retombé dans mon néant...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda vivement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que
+l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent
+que jadis!...</p>
+
+<p>Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.</p>
+
+<p>«Je le tiens!» songea-t-elle.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes de long silence, pendant
+lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.</p>
+
+<p>Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la
+reine un regard interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici?
+demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le
+droit de l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez
+interrogée et vais répondre à la question que je lis dans
+vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander
+d'être mon confesseur...</p>
+
+<p>Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne
+paraissait frémir ou vivre en lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un cas de conscience que je veux vous exposer.
+Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa
+solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que
+vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?</p>
+
+<p>Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent
+lentement et son regard se fixa sur la reine, avec
+épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette
+lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous
+m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre,
+je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que
+c'est assez. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola
+d'une voix morne.</p>
+
+<p>«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?...
+Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»</p>
+
+<p>Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la
+lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.</p>
+
+<p>Panigarola dit d'une voix paisible&mdash;trop paisible
+pour l'oreille exercée de Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée
+de vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et de vous, mon révérend père.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais menacée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il
+vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession
+d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que
+vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu,
+sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par
+des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que
+vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre
+noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés
+pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter
+autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.</p>
+
+<p>Et cette fois la statue parut s'animer.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse
+à dire tout haut ce que je me répète tout bas
+dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée
+a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque,
+éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas
+l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu,
+espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En
+moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre,
+moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois,
+dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine
+d'un sentiment nouveau...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais
+que je vous parle en ce moment une langue ignorée de
+vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant
+il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un
+esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.</p>
+
+<p>Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je
+sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder
+autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans
+cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur
+vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui
+souffre plus que moi peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit
+Catherine en se levant.</p>
+
+<p>Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus
+rien à dire.</p>
+
+<p>La reine fit deux pas vers la porte.</p>
+
+<p>Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.</p>
+
+<p>Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans
+une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme
+que de respect pour la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice
+sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous,
+délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur
+avec l'homme qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle
+du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice
+dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera
+là-bas dans son pays et, comme la paix régnera
+dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait
+bonheur des jeunes époux.</p>
+
+<p>Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul
+eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul
+mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie.
+Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser
+dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce
+qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...</p>
+
+<p>Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.</p>
+
+<p>Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès
+d'Alice le petit Jacques Clément?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez
+votre enfant!</p>
+
+<p>Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche
+de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.</p>
+
+<p>Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit
+du moine.</p>
+
+<p>La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait
+à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival
+heureux!</p>
+
+<p>Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il
+aimait Alice.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je
+vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»</p>
+
+<p>Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer
+Marillac.</p>
+
+<p>Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice
+ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!</p>
+
+<p>&mdash;Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix,
+autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!...
+ah! l'homme! C'est autre chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous
+pouvez tout, vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac
+épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent,
+qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut
+me faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous
+êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté!
+Les instructions que j'ai reçues de Rome vous
+indiquent comme la maîtresse absolue des destinées
+catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef
+des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni
+croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter
+en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux
+hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?...
+Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir
+une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux
+projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine.
+Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous
+trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais
+sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour
+Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette
+jalousie, et prenez mon âme!</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.</p>
+
+<p>Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et
+ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.</p>
+
+<p>Il était seulement l'homme qui hait.</p>
+
+<p>Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine,
+reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître
+plus terrible que les cris d'angoisse du moine:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas
+la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous
+voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice
+ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est
+facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis
+venue vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage,
+vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris.
+Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est
+votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez
+dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez,
+parlez encore comme vous parliez...</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importent les prédications, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?</p>
+
+<p>Panigarola poussa un effroyable soupir.</p>
+
+<p>&mdash;La paix est faite, reprit Catherine avec un livide
+sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a
+parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes
+que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit
+de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est
+impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal
+de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour
+de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une
+tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je
+les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or,
+que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve,
+lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible
+éloquence!...</p>
+
+<p>Le moine ne répondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il
+se voyait décrétant la mort des huguenots.</p>
+
+<p>Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que
+de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore
+dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies,
+de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver
+enfin à Alice en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac,
+j'ai égorgé Paris!...»</p>
+
+<p>Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé,
+effroyable à voir, saisit la main de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement.
+Et même, tenez, marquis... je vous réponds que
+des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces
+miracles, c'est que vous serez aimé!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise
+vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous
+lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons
+prêts...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Les maisons des cent condamnés seront marquées
+une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez où il habite, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première
+brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué!
+Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais
+méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement
+une impression de hideur et de force qui se déchaîne.
+Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile
+de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots
+à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir
+la femme qui l'avait accompagnée et monta avec
+elle dans sa litière.</p>
+
+<p>La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans
+cette expédition demeurait silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de
+gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes
+pas ce qu'il a dit?</p>
+
+<p>La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle
+figure d'Alice de Lux apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger
+Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh
+bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il
+te pardonne!</p>
+
+<p>Alice de Lux eut un frémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh
+bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même...
+Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse,
+jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et
+tu pourras l'emmener.</p>
+
+<p>Alice pâlit affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais
+plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de
+cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas
+l'emmener...</p>
+
+<p>Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût,
+continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et
+les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.</p>
+
+<p>Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y
+avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une
+de ses mains.</p>
+
+<p>A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit
+tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un,
+c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage
+considérable, jouissant d'une haute influence et considéré
+comme un saint.</p>
+
+<p>&mdash;Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez
+assis... Ne vous levez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste
+bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare
+un sermon...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez,
+mon digne frère... moi je vais prévenir les curés
+et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain
+à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps,
+j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi
+vous faire une recommandation, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez
+pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera
+remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence
+de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement
+leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez
+que vous leur portez un mot d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola.
+Je ferai de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...</p>
+
+<p>Panigarola se courba sous le geste.</p>
+
+<p>Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.</p>
+
+<p>Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se
+trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques,
+et qui était séparée du monastère proprement dit par un
+mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte,
+traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra
+enfin dans une chambrette où dormait un enfant.</p>
+
+<p>Panigarola n'alluma pas de flambeau.</p>
+
+<p>Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla
+l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.</p>
+
+<p>Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer
+dans un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu
+pouvais me faire reconquérir ta mère!...</p>
+
+<p>Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques
+Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire
+du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son
+église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses
+près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef.
+Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent
+seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines
+des milices bourgeoises, des centainiers, et même
+quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur,
+près des portes, et purent entendre le sermon.</p>
+
+<p>Le discours du révérend fut entendu dans le plus
+grand silence.</p>
+
+<p>Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible
+parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.</p>
+
+<p>Puis, tout ce monde s'écoula.</p>
+
+<p>Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait
+tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la
+porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent
+sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.</p>
+
+<p>En effet, c'était Catherine.</p>
+
+<p>Et Catherine, au moment où le sermon se finissait,
+s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide,
+s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:</p>
+
+<p>«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!...
+Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques
+bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me
+débarrassent de vous en même temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le
+tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»</p>
+
+<p>Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses
+prédications éclatèrent à la fois dans toutes les
+églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches,
+le peuple se répandait dans les rues avec des menaces
+et des imprécations contre les réformés.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>OÙ TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX</h3>
+
+<p>Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte
+une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous
+devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous
+et d'examiner de haut l'ensemble de la position.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un
+gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre,
+se trouve à la veille d'un double événement qui doit,
+d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet,
+l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du
+même coup, la mort de son fils Déodat?</p>
+
+<p>Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables
+de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de
+Béarn.</p>
+
+<p>Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus
+d'un amour sans borne pour la puissance royale.</p>
+
+<p>Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute
+qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la
+cour.</p>
+
+<p>Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les
+Guise par les huguenots, assurer la disparition du
+comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.</p>
+
+<p>Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou
+sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et
+de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de
+son fils préféré.</p>
+
+<p>Toute cette laborieuse combinaison était sur le point
+d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac;
+Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les
+huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument
+docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris,
+le fer et la torche à la main.</p>
+
+<p>Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que
+nous ne l'avons jamais vue.</p>
+
+<p>Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de
+la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir
+le double coup d'un bonheur imprévu.</p>
+
+<p>Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché
+le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie
+de sa maternité à demi avouée.</p>
+
+<p>De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour
+pour Alice.</p>
+
+<p>Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir,
+se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas
+cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant,
+il est sûr d'elle...</p>
+
+<p>L'époque de son mariage approche.</p>
+
+<p>Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité:
+Jeanne d'Albret est morte!...</p>
+
+<p>C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là!
+Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat
+songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...</p>
+
+<p>Encore un qui est heureux!...</p>
+
+<p>Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui
+a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre
+eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle
+pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a
+respiré.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense
+de ses services.</p>
+
+<p>Elle épousera le comte de Marillac!...</p>
+
+<p>Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages,
+elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement
+conquis!...</p>
+
+<p>Charles IX attend sans impatience le grand événement
+que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui
+doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus
+d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser
+le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va
+pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le
+cor; enfin, vivre à sa guise.</p>
+
+<p>Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la
+moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux,
+tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront
+plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera
+aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de génie, de science et
+d'art.</p>
+
+<p>Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa
+bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette,
+et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il
+aime sans passion, mais avec une tendresse profonde.
+Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste,
+il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son
+royaume.</p>
+
+<p>Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide,
+comme à son ordinaire, il est simplement pâle.</p>
+
+<p>Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans
+ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète
+Guise, et fait rêver Catherine.</p>
+
+<p>C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour
+ignore:</p>
+
+<p>Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé,
+solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un
+nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel
+titre il pourra bien lui conférer.</p>
+
+<p>Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que
+l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.</p>
+
+<p>Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie
+Touchet.</p>
+
+<p>Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses
+exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous
+la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis
+quelques jours, elle est relevée de ses couches, et
+désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.</p>
+
+<p>Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle
+modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas
+sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles
+de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort
+le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait
+de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son
+cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard
+se lève de l'enfant jusqu'au père.</p>
+
+<p>Passons maintenant à des personnages plus actifs.</p>
+
+<p>Panigarola, dans son couvent, médite la destruction
+des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange
+physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à
+la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!</p>
+
+<p>Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête.
+Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît
+résister au mouvement de foi apostolique et romaine
+qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation.
+Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante
+dans les rues de Paris.</p>
+
+<p>Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX
+de connivence avec les huguenots; il se fera nommer
+capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le
+massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque
+les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves
+de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera
+sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots
+sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville
+lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route,
+quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la
+Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer
+Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre,
+lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son
+propre capitaine, qui l'arrêtera!...</p>
+
+<p>Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même
+coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et
+des huguenots qu'il aura sauvés.</p>
+
+<p>Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme
+son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la
+généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri
+de Guise sera roi!...</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.</p>
+
+<p>Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes
+nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts
+à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par
+un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que
+ces troupes se sont mises en route.</p>
+
+<p>Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement
+à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout
+sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles
+et de la poser sur sa tête!...</p>
+
+<p>Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera
+d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.</p>
+
+<p>Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement
+de son frère.</p>
+
+<p>La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne
+de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme.
+Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville
+donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le
+secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère.
+L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé
+l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut
+prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu!
+Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera
+de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Montmorency est donc compris dans les massacres.
+Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est
+suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère
+comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il
+vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?</p>
+
+<p>Damville. donc, en cette période où nous essayons
+d'indiquer la position générale de la mise en scène historique,
+attendait avec la certitude que sa haine et son
+amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction.
+Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son
+frère, et il prend ses mesures en conséquence.</p>
+
+<p>Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une
+chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles,
+pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être
+bouleverserait de fond en comble les plans de Damville,
+c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...</p>
+
+<p>Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency</p>
+
+<p>Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent.
+D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de
+Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.</p>
+
+<p>Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à
+peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une
+pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un
+battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier.
+Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui
+fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le
+chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la
+confiance même.</p>
+
+<p>Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît
+n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant,
+il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse.
+Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est
+destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan
+ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au
+monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera
+sa fiancée.</p>
+
+<p>Il recherche activement deux choses. La première,
+c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire
+de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui
+est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour
+fiancé à Loïse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût.
+Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan
+que nous ne tarderons pas à voir se développer sous
+nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait
+trop quel immense danger...</p>
+
+<p>La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est
+peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a
+ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle
+se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa
+santé physique est entièrement rétablie.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les
+chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise
+d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas
+déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on
+l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un
+homme influent.</p>
+
+<p>Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime
+et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison
+bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu
+trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu
+trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de
+férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de
+son manoir...</p>
+
+<p>Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous
+nos personnages principaux.</p>
+
+<p>Il plane sur cette situation un calme d'orage.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent
+la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles;
+pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur
+n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se
+couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.</p>
+
+<p>Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme
+balaie les airs, la tempête bat les horizons...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de
+Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours
+d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux
+Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant
+une fanfare de chasse.</p>
+
+<p>C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait
+sa longue rapière, non sans s'être assuré que la
+pointe n'en était pas émoussée. En outre, il se munissait
+d'une courte dague, présent de Montmorency, portant
+la marque des fabriques de Milan.</p>
+
+<p>«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse;
+mais j'espère que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»</p>
+
+<p>Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd
+crépuscule d'été commençait à voiler Paris.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil
+les jambes croisées, la rapière en travers des genoux,
+et se mit à réfléchir.</p>
+
+<p>«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu.
+Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'à sa tête.
+Or, je veux être seul à traiter cette petite affaire. En
+effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maître se
+trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot,
+et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans
+un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tué
+en même temps que moi... Oui, mais si je suis tué!...
+Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»</p>
+
+<p>Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il
+entendit sonner dix heures.</p>
+
+<p>Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du
+suisse et sortit de l'hôtel en prévenant le digne gardien
+qu'il rentrerait peut-être fort tard dans la nuit; que, s'il
+ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage.</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans
+hâte jusqu'à la Seine et, comme le passeur était couché,
+s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte
+aujourd'hui le nom de Pont au Change.</p>
+
+<p>Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea
+vers le Temple, et il était à peu près onze heures lorsqu'il
+atteignit l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.</p>
+
+<p>Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu,
+se trouvait un jardin clôturé d'un mur.</p>
+
+<p>Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui
+était telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.</p>
+
+<p>Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin,
+il commença à manoeuvrer pour forcer les verrous
+au moyen de sa dague. Il était minuit lorsque Pardaillan,
+à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.</p>
+
+<p>L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel.
+Pendant le séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez
+étudié la localité, selon son expression, pour être sûr de
+s'y conduire les yeux fermés. Il traversa donc le vestibule
+de l'office, enfila le couloir où se trouvait la fameuse
+entrée des caves et sourit en se rappelant la
+grande bataille qu'il avait soutenue là.</p>
+
+<p>Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença
+à monter un large escalier et arriva au premier étage;
+puis, ayant longé un corridor, il s'arrêta devant une
+porte: c'est là que commençait l'appartement particulier
+du duc de Damville.</p>
+
+<p>«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»</p>
+
+<p>Le vieux routier se posa ces questions.</p>
+
+<p>«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»</p>
+
+<p>Et il allongea la main pour voir si la porte était
+fermée.</p>
+
+<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et
+le maréchal de Damville parut, un flambeau dans une
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est
+ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je
+crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi,
+je voulais justement vous voir et vous parler...</p>
+
+<p>Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à
+émouvoir que soit un homme, il n'est pas sans éprouver
+quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris
+par un ennemi mortel au moment même où il
+croyait surprendre cet ennemi.</p>
+
+<p>Cependant, par un énergique effort de volonté, le
+vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne
+grâce, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car
+j'ai des choses urgentes à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville,
+je vous eusse évité la peine de crocheter mes
+portes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On
+crochète ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres
+des coeurs humains...</p>
+
+<p>&mdash;Mais entrez donc, je vous en supplie!</p>
+
+<p>Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma
+la porte.</p>
+
+<p>Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre
+sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait
+sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville
+fit entrer Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez
+donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous
+attendre. On attend toujours un homme comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu
+de ma visite, dit Pardaillan qui songea à Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, répondit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous
+me dire qui vous a prévenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous
+cacher ce détail. Un de mes officiers que vous connaissez
+bien, pour qui vous professez la plus vive amitié...
+ce brave Orthès...</p>
+
+<p>&mdash;Le vicomte d'Aspremont!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a
+pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les
+occasions de vous apercevoir, ne fût-ce qu'un instant. Je
+crois qu'il a quelque chose d'intéressant à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en
+effet une conversation engagée entre ce digne gentilhomme
+et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste
+à l'un ou à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent
+ami Orthès, dans l'espoir de vous serrer dans
+ses bras, ne cesse de rôder autour de l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader
+le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office,
+il est entré par la grande porte et m'a prévenu de
+votre visite. J'étais sur le point de me coucher. Mais,
+pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de veiller.
+Bien m'en a pris, puisque vous voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur,
+puisque vous poussez la condescendance à ce point, vous
+me permettrez bien de vous poser une petite question,
+une seule?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Dix questions, question ordinaire
+et question extraordinaire, vous avez droit à toutes
+les questions!</p>
+
+<p>Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de
+pâlir!</p>
+
+<p>Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?</p>
+
+<p>Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire
+la torture!...</p>
+
+<p>Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et
+décharger votre coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais
+trop de braves officiers autour de moi pour faire
+honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez!</p>
+
+<p>A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient
+sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan était
+entré; la deuxième qui donnait sur la chambre à coucher;
+la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.</p>
+
+<p>Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut
+douze gardes sur deux rangs, armés de hallebardes.</p>
+
+<p>Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.</p>
+
+<p>Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de
+gentilshommes apparurent à Pardaillan: ils avaient tous
+l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.</p>
+
+<p>Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal
+ayant refermé la porte. Il alla alors ouvrir la troisième,
+et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prêts à faire
+feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, prêt à donner
+le signal d'une décharge.</p>
+
+<p>«Je suis pris!» se dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant
+les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer,
+il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je
+comptais vous trouver seul. J'avais même prévu le cas
+où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse
+réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous
+eusse dit ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement
+quelques braves gens qui ne demandent qu'à vivre heureux
+et tranquilles et que vous avez résolu d'occire.
+Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est
+vous rendre un signalé service que de vous empêcher
+d'en faire encore. Voici votre épée, voici la mienne.
+Défendez-vous bien, car j'ai la prétention de ne pas
+sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous
+eusse dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire.
+Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux
+témoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency,
+maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné,
+mais bien tué légalement par la grâce de Dieu et de
+ma rapière.</p>
+
+<p>Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il
+avait le culte du courage.</p>
+
+<p>L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire
+qui hérissait sa moustache, sa tranquillité parfaite
+dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui
+une profonde impression.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu
+le cas où c'est moi qui vous eusse tué....</p>
+
+<p>&mdash;C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les
+avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est
+mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au
+métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse
+pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre
+rencontre des Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous
+avoir prouvé que mon épée vaut la vôtre.</p>
+
+<p>Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans
+la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains
+de son adversaire.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son
+fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut
+au maréchal comme un excès d'intrépidité. Il s'accota
+à la haute cheminée et dit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous
+la plus haute estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le
+prouve encore en ce moment par ma modération. Si je
+faisais un signe, vous tomberiez mort à l'instant. Je
+pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un
+de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait
+aussi sûrement que pourraient le faire ces hallebardes
+et ces arquebuses, avec cette seule différence que
+vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait
+durer plusieurs heures et même plusieurs jours...
+En effet, qui êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous
+m'avez trahi à Margency autrefois; aux Ponts-de-Cé,
+nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous
+étiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la façon
+que vous savez. Par miracle, vous avez échappé à
+ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp
+ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé
+à me faire votre second loyal dans une entreprise
+grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans
+une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le Louvre
+et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me
+l'aviez ordonné de me saisir de la couronne et de vous
+l'apporter, capable de tenir tête en rase campagne à l'armée
+royale si vous m'aviez confié la poignée d'hommes
+dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire le
+bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que
+je pouvais vous donner, monseigneur! Mon épée, mon
+sang, mon énergie; vous avez voulu faire de moi l'espion
+de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. Vous avez
+fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai
+pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune
+du coup, si j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon
+et gagner dans cette ignominie vos propres richesses,
+je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire que
+vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise.
+Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur,
+que vous vous êtes séparé par votre faute d'un homme
+capable de garder un important secret, ce qui est rare,
+croyez-moi.</p>
+
+<p>Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait
+le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante
+qu'il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?</p>
+
+<p>Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer,
+chose abominable et monstrueuse dont votre
+fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au
+moins... confier...</p>
+
+<p>«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa
+modération, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai
+point parlé!</p>
+
+<p>Et, tout haut, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A quelles personnes, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être
+pas votre générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez
+de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi?
+N'ai-je pas le droit de donner cette arme à votre
+frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous séquestrez
+la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle
+pas de l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement
+les choses où elles en sont: vous faites fermer les
+portes de Paris au maréchal; vous le tenez prisonnier,
+lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que
+vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser
+tous!... Je vous le déclare, monseigneur, je n'aurais pas
+le courage de me faire votre dénonciateur, j'ai du moins
+pensé que je devais tout dire au maréchal votre frère,
+afin qu'il puisse au moins se défendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent
+de rage et de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne
+me remerciez pas. J'enrage d'avoir gardé le silence:
+c'est mon fils qui m'a empêché de parler. Savez-vous ce
+qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret confié
+à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître,
+je me tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il
+l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous
+mourrons du moins sans que nul au monde, pas même
+un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!...
+Voilà ce que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me
+suis tu, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency
+ne sait rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monseigneur; ni lui ni personne!</p>
+
+<p>Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur
+avait été telle qu'il ne songeait même pas à relever ce
+terme de félon dont Pardaillan venait de le souffleter.</p>
+
+<p>En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.</p>
+
+<p>Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des
+portes derrière laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.</p>
+
+<p>Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la
+paix?</p>
+
+<p>Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vos conditions, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement de ne pas me gêner dans ce que je
+vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de
+l'hôtel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au
+diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux
+bons chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun
+des chevaux, il y aura deux mille écus.</p>
+
+<p>Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé
+par votre fidélité à garder un secret que bien d'autres
+eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites
+trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je
+veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas
+me souvenir que vous vous êtes introduit dans cet hôtel
+pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis,
+ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon prisonnier
+de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne
+pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et
+ces bonnes épées qui vous cernent; il n'y a pas de fuite
+possible: vous êtes pris, mon cher. Eh bien, acceptez
+ce que je vous propose, et vous êtes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment
+vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous
+sais défiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez
+pas les portes de votre hôtel.</p>
+
+<p>Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les
+yeux du maréchal, qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prendrai que les précautions indispensables;
+vous allez écrire une lettre au chevalier, assez pressante
+pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes
+portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera
+ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole
+de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai
+moi-même avec quelques amis jusqu'à telle
+porte de Paris que vous me désignerez, et je vous souhaiterai
+bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se
+précipitant vers un meuble, en tira une écritoire et du
+papier.</p>
+
+<p>Pardaillan ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je
+ne puis accepter que pour moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le
+chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils.
+Vous n'avez pas idée de sa méfiance. Il se méfie de moi.
+Il se méfie de lui-même. Il se méfie de l'ombre qui suit
+ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de
+le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans
+bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie? gronda le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre,
+mon fils s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier
+du maréchal de Damville et il veut que je l'aille
+rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix avec monseigneur!
+Allons donc! Vous êtes fou, mon père!
+Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un
+fourbe, un félon&mdash;c'est mon fils qui parle!&mdash;un
+être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les
+deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par
+trop grossière. Je suis jeune et veux vivre. Quant à
+vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout seul,
+puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer
+dans la gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier
+en recevant ma lettre; il me semble l'entendre
+éclater de rire...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez,
+admettons que, par impossible, mon fils se décide à me
+rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus
+méfiant de la terre, il est têtu, monseigneur, à tel point
+qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est logé dans la
+tête d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa
+fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera démordre.
+Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance
+votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous
+ce qu'il nous dirait?...»</p>
+
+<p>Pardaillan se campa devant Damville, la main à la
+garde de sa rapière, le buste droit.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon
+père, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer
+cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille
+écus et deux chevaux tout harnachés d'or, eussiez-vous
+à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun
+quatre mille écus, que l'insulte n'en serait que plus
+forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui
+ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant
+deux malheureuses femmes qu'il a juré de sauver, se
+mettre soi-même au rang des lâches? Ah! mon père,
+je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce
+que vous vous devez à vous-même et laissez la honte
+de ces propositions à M. le duc de Damville qui, lui,
+a l'habitude de la félonie et de la trahison.»</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! rugit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les
+défauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore
+celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il
+ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter
+au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte
+à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de dénonciateur!</p>
+
+<p>Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé
+de la foudre, blême, écumant, terrible. Pardaillan
+sourit dans sa moustache et murmura:</p>
+
+<p>«Pare celle-là, si tu peux!...</p>
+
+<p>Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles
+du vieux routier comme le taureau peut l'être par les
+banderilles, la fureur et la haine l'emportèrent sur
+l'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»</p>
+
+<p>Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et
+bondit sur le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.</p>
+
+<p>Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le
+poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur
+le tapis! Pardaillan, emporté par l'élan, trébucha; au
+même instant, la pièce se remplissait de monde, se hérissait
+de hallebardes et d'épées.</p>
+
+<p>Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière
+pour mourir au moins en se défendant: vaine tentative!
+Saisi de tous les côtés à la fois, maintenu par vingt
+bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, ligoté.</p>
+
+<p>Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité
+farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce
+truand?</p>
+
+<p>&mdash;Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait
+encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possède des
+secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'intérêt de
+Sa Majesté notre roi...</p>
+
+<p>&mdash;On va donc lui appliquer la question? reprit
+Orthès.</p>
+
+<p>Pardaillan frissonna longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré
+sera prévenu par mes soins, et je veux assister moi-même
+à la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il le conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple, dit le maréchal.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT</h3>
+
+<p>Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir
+son ami Marillac, comme il faisait presque tous les
+jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquiétudes,
+leurs joies, leurs espérances; Marillac parlait
+d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller
+trouver la reine mère et de lui demander un sauf-conduit
+pour le maréchal de Montmorency et les siens,
+Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.</p>
+
+<p>Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de
+sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le
+silence.</p>
+
+<p>«Tout est possible! se disait en effet le chevalier.
+Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée
+au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise à aimer ce
+fils retrouvé!... Mais qui sait aussi quels pièges peut
+cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant à la
+malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que
+de dire l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure
+de délire...</p>
+
+<p>Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la
+reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de répéter
+à son ami:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment de redoubler de prudence, mon
+cher...</p>
+
+<p>Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance
+absolue qui est comme un profond sommeil de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort
+de Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas
+vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de
+Montmorency! s'écria le comte en saisissant les mains
+de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez
+sombre... préoccupé...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce
+que je vois... vous essayez un costume?...</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un
+costume qu'on lui avait apporté et qu'il avait essayé...
+C'était un habillement de grand seigneur, et tel que la
+magnificence de ces époques pouvait le concevoir. Mais
+ce costume si riche était entièrement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant.
+C'est demain que notre roi Henri épouse Mme Marguerite.
+Avez-vous vu les préparatifs que l'on a faits à Notre-Dame?
+Ce sera magique. L'église tout entière est tendue
+de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des
+merveilles...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends
+votre joie.</p>
+
+<p>Marillac saisit sa main et la pressa.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là...
+Écoutez... j'avais juré de ne le dire à personne au
+monde... mais vous, mon ami, vous êtes mon autre moi-même...
+Demain, il y aura un mariage à Notre-Dame...
+et, demain soir, il y en aura un autre à Saint-Germain-l'Auxerrois...
+et je veux que vous soyez là!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel mariage? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de
+frémir. Et pourquoi le soir?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre...
+la reine veut être là pour me bénir... elle se charge
+de tous les détails de la cérémonie... des amis à elle, des
+amis sûrs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon
+frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, comprenez-vous?
+Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait
+savoir pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse
+tant à un pauvre gentilhomme huguenot...</p>
+
+<p>Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua
+pas: cette cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit
+qui devait être tenu secret et auquel Catherine devait
+assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.</p>
+
+<p>«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.</p>
+
+<p>Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi,
+il désigna le costume étalé sur un fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave.
+C'est dans ce costume que je veux assister au mariage
+de notre roi, et c'est dans ce même costume que, le soir,
+à minuit, je me rendrai à Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Tout de noir vêtu?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage
+se voila de mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que
+je me demande parfois si je rêve. Vous savez combien
+j'ai souffert d'être obligé de maudire ma mère... eh bien,
+cette mère se révèle à moi comme la femme la plus aimante.
+Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien,
+demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que
+ces deux bonheurs inouïs accablent mon âme!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir?
+Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance...
+Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme
+voilé d'un crêpe.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut quelquefois écouter les pressentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois,
+je ne crains rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille
+de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de
+tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a été ma
+vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir
+déjà oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait
+tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique...
+il a bien vite recommencé à papillonner autour des
+femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on
+d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle,
+sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute
+cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne,
+cela me révolte. Et moi qui l'ai vénérée, moi qui l'ai vue
+mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant
+ma mère aussi... et devant ma femme!</p>
+
+<p>Marillac demeura quelques minutes tout songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré
+la singulière destinée qui vous a fait retrouver une
+mère juste au moment où vous avez perdu celle que
+vous considériez comme telle?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a
+vécu, Catherine de Médicis vous est apparue comme un
+monstre capable de toutes les atrocités. Or, c'est justement
+dans la nuit où est morte l'infortunée Jeanne d'Albret
+que madame votre mère a commencé de se révéler
+à vous dans toute sa maternelle mansuétude...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence,
+dit Marillac en passant une main sur son front.
+Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir
+là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes
+espérances?»</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.</p>
+
+<p>Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir,
+et qu'il faisait un violent effort pour se persuader à soi-même
+qu'il était heureux.</p>
+
+<p>Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable
+qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-être,
+à force de creuser le problème, en était-il arrivé à
+pressentir vaguement vers quels abîmes il était entraîné!...
+Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans
+fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait
+le tuer, le désespoir de deviner que sa fiancée était complice
+de sa mère!...</p>
+
+<p>Peut-être, disons-nous!</p>
+
+<p>Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives,
+Marillac ne pouvait que le soupçonner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine
+de Navarre! reprit tout à coup le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez
+là, chevalier, dit le comte avec une sombre expression.
+Ce fut foudroyant. La reine était arrivée à neuf heures
+au Louvre, où on célébrait les fiançailles de son fils
+et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage
+des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil
+de ce salon, où le roi de France vint, en personne,
+lui témoigner son affectueuse admiration. Moi, j'étais
+où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles
+de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à
+l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs,
+et je n'oublierai jamais la douleur qui éclata
+sur le visage de... la reine mère...</p>
+
+<p>&mdash;De Catherine de Médicis? insista le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut
+examiné la reine de Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée
+jusqu'à sa litière, malgré Ambroise Paré, qui lui
+voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel médicament...
+Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et
+moi, nous montâmes à cheval pour escorter la litière;
+quelques gentilshommes nous accompagnèrent. La litière,
+ainsi entourée de notre groupe et précédée de
+laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la
+foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri,
+cette foule se mit à pousser des clameurs comme si
+nous eussions été des ennemis; cependant, lorsqu'on
+sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante,
+un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être,
+s'écartèrent, mais, dans leur silence même, ce n'était
+pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier,
+quelle nuit!... Quand je songe à cette fête monstrueuse,
+à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré
+que leurs femmes fussent insultées, puis ces cris
+funèbres, cette litière qui passe à travers un peuple
+retenant à peine ses grondements, je me prends à songer
+à quelque énorme et fantastique traquenard... mais
+c'est de la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère...
+je connais ses sentiments...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! répéta le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise
+nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise
+humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre
+roi entrer à Notre-Dame...</p>
+
+<p>Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons
+qu'évoquait l'attitude du chevalier, le comte se hâta de
+continuer son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle
+reprit connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise
+Paré, arriva à ce moment. Mais la reine, le regardant
+fixement, lui dit: «Je vous remercie, maître,
+Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!»
+Sans insister davantage, maître Paré s'inclina, en
+poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vîmes
+que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion
+reformée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des
+soins à la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait
+l'air épouvanté?</p>
+
+<p>&mdash;En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...</p>
+
+<p>&mdash;Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique.
+S'il n'a pas insisté, s'il a été épouvanté, s'il a
+reculé, enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac
+avec agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne
+de cette attitude, voilà tout. Mais continuez, cher
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... laissons de côté les soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous
+soupçonnez...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? balbutia le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime!...</p>
+
+<p>Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La
+reine de Navarre avait des ennemis acharnés; plus
+d'une fois, elle a failli succomber. Peut-être, un de ces
+ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant
+le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître,
+celui-là...</p>
+
+<p>Marillac passa la main sur son front. Et, comme le
+chevalier gardait le silence, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon
+sans valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le
+médecin du roi se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement
+fébrile. Le roi Henri demeura seul près de
+sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes
+dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans
+cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées,
+et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment
+que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère...
+Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination
+qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?...
+Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla,
+un moment, saisir quelques lambeaux de la parole
+royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la
+voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne
+de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle...
+ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais
+prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...»
+Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute
+une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri
+reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.</p>
+
+<p>Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne
+songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis
+cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné
+nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable
+qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à
+son dernier diamant, pour payer les soldats de son
+fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché
+à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que
+j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide,
+dans un anéantissement de mes forces et de ma
+pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas,
+mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...»
+Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes
+d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.</p>
+
+<p>Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:</p>
+
+<p>«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du
+roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos
+forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles,
+mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres
+du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement
+suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au
+prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils...
+je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de
+lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs,
+je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot,
+et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers
+gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera
+assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause
+est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité
+sans la liberté?... Adieu à tous...»</p>
+
+<p>&mdash;A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout
+était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me
+fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près
+du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle
+de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier
+soupir...</p>
+
+<p>Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une
+agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse
+de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan
+et continua d'une voix plus sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier
+soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma
+douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une
+horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais
+surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi...
+En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret
+tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura
+distinctement: «Prends sarde, mon enfant,
+prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...»
+Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper
+de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier!
+car, à ce moment, la reine entra en agonie...
+Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement,
+tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante
+expression sur la cheminée... puis, une légère secousse
+l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte...
+et son regard semblait encore s'attacher à cet objet
+que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des
+yeux...</p>
+
+<p>Marillac se tut.</p>
+
+<p>A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes
+s'échappèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi
+d'avoir ramené vos pensées vers ces pénibles scènes...
+Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel était cet
+objet que la reine regardait en mourant?</p>
+
+<p>Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef
+sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa
+sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne
+auguste. Je l'avais à mon tour offert à la reine
+de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants...
+Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu
+me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la
+cheminée de sa chambre et de le garder comme un
+double souvenir... le souvenir de mes deux mères.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine
+Catherine qui vous a donné ce coffret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent.</p>
+
+<p>Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la
+pensée terrible qui l'agitait, car tous les deux pâlirent
+et détournèrent les yeux.</p>
+
+<p>Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur
+le coffret d'or. Il baissa la tête. Et, soudain, le mystère
+de sa pensée monta jusqu'à ses lèvres, comme s'il n'eût
+pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière
+goutte... pour savoir la vérité... oh! chevalier... cette
+vérité... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible
+que ce coffret ait été l'instrument de mort... que Catherine,
+ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que
+moi... moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le
+poison que lui envoyait l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez
+raison... ce serait trop horrible...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de
+continuer à porter de tels soupçons dans mon esprit!...
+Catherine ne peut avoir conçu de pareilles horreurs...
+Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma mère...
+ma mère!...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret
+avec une sorte de rage désespérée.</p>
+
+<p>Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs
+ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.</p>
+
+<p>Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.</p>
+
+<p>Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige,
+lui arracha les gants, les remit à leur place, funèbre
+relique, et, lui-même, alla renfermer, avec un effroi
+visible, le mystérieux coffret d'or dans l'armoire.</p>
+
+<p>Il y eut alors entre les deux hommes un long silence
+lourd d'angoisse.</p>
+
+<p>L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans
+l'esprit de Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer
+à lui-même.</p>
+
+<p>Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même,
+la vague épouvante que recouvraient ce bonheur
+et cette joie, son incertitude, ses doutes, son désespoir
+latent, en un éclair aveuglant, il comprit tout,
+il se comprit soi-même.</p>
+
+<p>Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame
+qui se déroulait dans sa pensée.</p>
+
+<p>La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux
+avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait
+eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer
+le soupçon dans l'esprit du comte.</p>
+
+<p>Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne
+d'Albret.</p>
+
+<p>Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!</p>
+
+<p>S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme
+soupçon, s'il admettait sa mère meurtrière, c'est donc
+que sa mère se jouait de lui!</p>
+
+<p>C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité
+d'Alice! C'est donc qu'Alice était une créature de
+Catherine!</p>
+
+<p>Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son
+amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il
+fallait, de toute son énergie, repousser le soupçon.</p>
+
+<p>Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte
+de Marillac.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation.
+Voilà pourquoi, éclatant de rire, il alla ramasser
+la clef que le chevalier avait jetée, la remit tranquillement
+à la serrure de l'armoire et s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes
+fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé
+de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est
+ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui,
+mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le
+deuil de la grande amie que je pleurerai toujours...
+Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la
+sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot,
+toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien décidément demain que doit avoir lieu
+votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois...
+Mais vous êtes seul à le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous désirez que j'y assiste?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans
+l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui
+donne sur le cloître... mais soyez seul.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon cher comte!...</p>
+
+<p>Et le chevalier songea:</p>
+
+<p>«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais.
+Car, je veux donner mon âme au diable, si la douce
+Catherine ne cherche pas à faire assassiner son fils!...»</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer
+avec vous cette fin de journée. Nous entrerons en
+quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons
+bouteille...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne
+serais pas fâché de voir un peu ce qui se passe dans
+Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, comme
+Paris a l'air fiévreux...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous?
+le bonheur est égoïste... mais, une chose que je
+remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces
+jours-ci, vous êtes triste...</p>
+
+<p>&mdash;Triste? Non pas... mais inquiet.»</p>
+
+<p>Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil,
+et, comme le gros de la chaleur était passé, la rue était
+pleine de gens endimanchés...</p>
+
+<p>&mdash;Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac
+en prenant le bras du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je
+crains qu'il ne se soit jeté en quelque périlleuse aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de
+Montmorency en disant au suisse que, s'il n'était pas rentré
+au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel
+peut être ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun
+doute, vous avez tort de vous inquiéter.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour
+lui. Et, d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût
+prévenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son
+côté, je travaillais du mien et son absence peut compromettre
+la réussite de mon plan.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons votre plan, fit Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de
+garde à la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a
+promis de ne défendre que mollement le passage, pourvu
+que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai...
+Je compte sur vous, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mardi, quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une
+voiture dans laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que
+le maréchal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrât
+pas. Nous serons une vingtaine...</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Je vous promets de vous en amener autant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si mon père était là!...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que
+veut tout ce monde?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à
+genoux!... Avançons.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui
+fit tressaillir le chevalier.</p>
+
+<p>Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient
+heurtés à une foule qui entourait quelque chose, devant
+la porte d'un couvent. Et cette foule criait:</p>
+
+<p>«Miracle! Noël!...»</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au
+moment où ils se trouvèrent devant la porte du
+couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des
+cantiques, dont les autres, comme en délire, s'embrassaient
+sans se connaître, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à
+genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient
+debout.</p>
+
+<p>La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le
+cri qu'elle croyait être le plus agréable à tous les saints
+du paradis:</p>
+
+<p>«Mort aux huguenots!...»</p>
+
+<p>C'est à ce moment que la voix en question cria:</p>
+
+<p>«En voilà deux!...»</p>
+
+<p>Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait
+spécialement. Maurevert était entouré d'une quinzaine de
+gentilshommes, qui semblaient le considérer comme leur
+chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent sur le chevalier,
+l'épée à la main.</p>
+
+<p>Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux
+amis qui, serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas
+tirer leurs épées.</p>
+
+<p>«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en
+essayant d'arriver jusqu'à leurs deux victimes.</p>
+
+<p>Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.</p>
+
+<p>C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-même les deux huguenots qui, la dague à la
+main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les
+enragés qui les entouraient.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils
+semblaient se dire:</p>
+
+<p>«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous
+en découdrons bien quelques-uns?»</p>
+
+<p>&mdash;Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à
+la hart!...»</p>
+
+<p>Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule;
+des milliers de poings se levèrent...</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût
+abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en
+criant:</p>
+
+<p>«Miracle!... Voici le saint!...»</p>
+
+<p>Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du
+couvent où son supérieur l'avait rappelé, la mission
+laïque du frère étant terminée, le moine Lubin, donc,
+apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et,
+apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a
+l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille
+dont Pardaillan l'avait gratifié à la Devinière.</p>
+
+<p>«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le
+moine qui passait à travers la foule prosternée.</p>
+
+<p>Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe.
+Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré
+pour rengainer leurs dagues et mettre l'épée à
+la main.</p>
+
+<p>Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se
+trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle
+besogne il était escorté de gentilshommes, dont il en
+reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine
+Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous,
+à votre gauche, cette encoignure sous l'auvent?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son
+épée, menaçait déjà un de ses assaillants.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête...
+Attention! Vous y êtes?</p>
+
+<p>Les deux amis se fendirent ensemble: un double
+hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.</p>
+
+<p>Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée,
+se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la
+foule s'écarta avec des clameurs et se referma sur lui.
+Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'aperçut
+qu'il était seul.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! rugit-il.</p>
+
+<p>Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.</p>
+
+<p>A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans
+l'impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné,
+emporté dans l'intérieur du couvent.</p>
+
+<p>Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:</p>
+
+<p>Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des
+gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un
+coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit à fond et
+par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire.
+A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers
+l'encoignure qu'il avait montrée à Marillac, le moine
+fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en bégayant:</p>
+
+<p>«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez
+boire...»</p>
+
+<p>D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du
+moine, qui alla rouler à terre en murmurant:</p>
+
+<p>«L'ingrat!...»</p>
+
+<p>A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier;
+son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en
+lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert
+l'enleva.</p>
+
+<p>Alors, on vit un spectacle inouï.</p>
+
+<p>Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une
+masse humaine qui s'efforçait de l'écraser.</p>
+
+<p>Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait
+d'un formidable roulis des épaules; elle se reformait,
+l'accablait; il l'entraînait, roulait avec elle, se
+relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme
+de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour
+de lui; des hurlements effroyables, tout autour,
+éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique
+attaché à lui luttait dans un silence farouche.</p>
+
+<p>Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche,
+Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine,
+comme le sanglier, enfin coiffé, peut secouer
+la meute.</p>
+
+<p>Il soufflait d'un souffle rauque et bref.</p>
+
+<p>Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait
+plus à rien... à rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix
+pas, commandait la manoeuvre, à le saisir, à l'étrangler
+avant de mourir.</p>
+
+<p>Une clameur plus terrible retentit soudain:</p>
+
+<p>Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne
+se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun
+de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre,
+toute une foule pesait.</p>
+
+<p>«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.</p>
+
+<p>Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement
+lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée,
+une dizaine de blessés étanchaient leur sang.</p>
+
+<p>Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait
+en triomphe et l'acclamait. C'était le saint qui avait
+arrêté l'hérétique! C'était le saint qui, rien qu'en l'enlaçant
+de ses bras, lui avait ôté sa force!</p>
+
+<p>Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une
+assez longue conférence avec le prieur. A la suite de
+cette conférence, il s'était fait conduire dans la cellule
+où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait
+sous son bras l'épée du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici
+votre épée.</p>
+
+<p>Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement
+la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous
+nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-à-dire
+à un moment où vous n'aurez pas pris la précaution
+de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer
+deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand
+il vous plaira, dit Maurevert en grondant.</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain matin, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les prés du passeur?</p>
+
+<p>&mdash;Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi
+vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas
+la querellé que vous me faites, au moment où je vous
+sauve la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec
+un dédain qui fit pâlir Maurevert.</p>
+
+<p>Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais
+il se contint et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais
+cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l'instant
+même où la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se
+ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté
+ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le
+comte.»</p>
+
+<p>Marillac avait écouté ces explications avec une surprise
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je
+ne puis qu'être surpris. Je ne suis pas de vos amis, je
+crois...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour
+essayer de vous tirer des mains de ces enragés! Qui
+n'en eût fait autant à ma place?... Et puis, je dois vous
+l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à votre
+secours...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette raison, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère,
+dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outré.</p>
+
+<p>Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte,
+si nous nous sommes même un peu regardés de travers
+à la dernière fête du Louvre, je n'en ai pas moins
+l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et
+à quelques autres de ses fidèles? Elle a dit, en propres
+termes, qu'elle vous considérait comme un parfait
+cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable affection
+et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en
+toutes mauvaises occasions où vous pourriez vous
+trouver...</p>
+
+<p>&mdash;La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix
+altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur
+de vous répéter, monsieur le comte. Aussi, tout en
+acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur
+de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très
+dévoué.</p>
+
+<p>Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, monsieur! dit Marillac.</p>
+
+<p>Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous
+ses efforts, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté
+ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me
+jurez-vous que la reine s'est bien exprimée ainsi, en
+parlant de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente
+sincérité. Je dois même ajouter que, si les paroles de la
+reine étaient affectueuses, le ton l'était plus encore.
+Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte,
+que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté,
+et qu'elle vous destine un haut commandement
+dans l'armée que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas.»</p>
+
+<p>Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla
+la poitrine de Marillac.</p>
+
+<p>«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même.
+Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompé?...»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette
+de vous avoir mal accueilli.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me
+conduire à M. de Pardaillan, afin que nous partions
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes
+libre. Mais, quant à M. de Pardaillan, c'est autre chose,
+vu que M. de Pardaillan est rebelle, accusé de lèse-majesté
+et que c'est mon devoir de l'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'arrêtez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre
+d'avoir à me saisir de la personne de M. de Pardaillan,
+et j'étais justement à sa recherche, quand j'ai eu
+l'honneur de vous rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre! gronda Marillac. De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De la reine mère!</p>
+
+<p>Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le
+comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura
+un moment tout étourdi. Mais bientôt, se frappant
+le front, il murmura:</p>
+
+<p>«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection
+de la reine pour moi!...»</p>
+
+<p>Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un
+couloir en présence d'un moine, qui le salua et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire
+sortir du couvent par une porte de derrière.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas par la grande porte?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.</p>
+
+<p>Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une
+rumeur furieuse.</p>
+
+<p>«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui
+réclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous
+savons trop quelle serait la douleur de notre grande
+reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur.»</p>
+
+<p>Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine,
+qui le conduisit jusqu'à une petite porte donnant sur
+une ruelle solitaire.</p>
+
+<p>Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE TEMPLE</h3>
+
+<p>Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre,
+Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont
+encore plus rapides que celles de l'amitié.</p>
+
+<p>Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience
+dans cette partie du Louvre, où se trouvaient les appartements
+de la reine mère. Car, à peine le capitaine des
+gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit signe de le
+suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit
+dans une antichambre où se trouvait la suivante
+florentine Paola, laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt
+dans le fameux oratoire.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement;
+elle avait devant elle un monceau de lettres déjà terminées.
+Car la reine écrivait toujours elle-même. Soit
+défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa dévorante
+activité, elle n'eut jamais de secrétaire.</p>
+
+<p>A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe
+bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase
+commencée.</p>
+
+<p>Maurevert avait bon oeil.</p>
+
+<p>Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les
+lettres déjà cachetées, que la reine avait rejetées sur
+la table, au hasard. Et il put constater que presque
+toutes ces lettres étaient adressées aux gouverneurs
+des provinces.</p>
+
+<p>A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête,
+surprit le regard de Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle.
+J'aime les gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence.
+Allez à cette fenêtre...</p>
+
+<p>&mdash;Je supplie Votre Majesté de croire...</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez donc...»</p>
+
+<p>Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant
+quelque terrible surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté,
+à cheval, prêts à partir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine
+qui, en même temps, frappa un timbre d'un coup de
+son petit marteau d'argent.</p>
+
+<p>Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les
+lettres cachetées et sortit en toute hâte, sans avoir dit
+un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa
+raître dans la cour le même homme. Il remit une lettre
+à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à
+fond de train; puis il passa au deuxième, qui partit à
+son tour, puis au troisième... Au bout de cinq minutes,
+tous les courriers étaient partis.</p>
+
+<p>&mdash;La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc
+de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz
+que vous avez vu partir mes courriers porteurs de dépêches
+pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez
+que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos
+gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher
+sur Paris, pour y arrêter les insensés qui ne craignent
+pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours,
+monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront
+sur Paris, pour protéger le roi!</p>
+
+<p>Maurevert sentit un long frisson lui courir le long
+des reins, comme si la hache du bourreau se fût levée
+sur son cou.</p>
+
+<p>«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.</p>
+
+<p>Catherine le regarda un instant avec une sombre
+expression de doute, de mépris et de triomphe.</p>
+
+<p>Elle avait d'ailleurs menti.</p>
+
+<p>Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter
+tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit,
+tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir
+tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.</p>
+
+<p>«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.</p>
+
+<p>Maurevert obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous
+donne vie sauve.</p>
+
+<p>Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert.
+La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait
+encore avec lui. Donc, il était sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda
+froidement Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un
+effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le
+Christ que je n'ai pas conspiré.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc,
+pour conspirer, il faut être quelqu'un! Seulement, vous
+n'êtes pas sans avoir écouté autour de vous. Que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi
+ne voudra pas prendre contre les hérétiques les mesures
+nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation,
+on en profitera pour se faire désigner par la
+noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le
+capitaine général des catholiques...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, monsieur de Maurevert!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais
+dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple
+supposition...</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que, maître de Paris, capitaine général
+des forces catholiques, on en profiterait peut-être, si
+les circonstances étaient favorables... pour mener directement
+Sa Majesté le roi...</p>
+
+<p>«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la
+reine.</p>
+
+<p>Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était
+redevenu impénétrable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu
+plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans
+doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en
+dispose!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de
+Guise, s'il veut être capitaine général, il le sera.
+J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'à
+le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés.
+Je pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le
+roi, je fais venir à Paris une armée complète. Alors
+nous verrons. Quant à vous...</p>
+
+<p>Elle le fixa de son regard aigu.</p>
+
+<p>Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême
+du désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques
+mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire
+pour vous.</p>
+
+<p>Maurevert essayait ardemment de lire de loin.</p>
+
+<p>«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.</p>
+
+<p>La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante
+mille livres sur la cassette de la reine mère.</p>
+
+<p>Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina
+avec respect, mais sans exagération.</p>
+
+<p>«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui
+avait suivi attentivement l'effet de sa générosité...
+L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher
+monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur,
+avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà
+payé, déjà à son poste. Et les cinquante mille livres
+que Votre Majesté veut bien m'octroyer...</p>
+
+<p>&mdash;Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon,
+fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi
+pour vous récompenser des nouvelles que vous m'apportez.
+Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre intervention;
+oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de
+ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...</p>
+
+<p>Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit
+sur le visage de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert,
+celui que je crois bien avoir sauvé des mains
+de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance...
+Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.</p>
+
+<p>La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura
+souriante, presque indifférente. Mais Maurevert eût
+frémi d'épouvanté s'il avait pu entendre le rugissement
+du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion,
+elle dit très simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il
+est de mes amis... Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre
+de lui rappeler une promesse qu'elle a bien
+voulu me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? dit la reine étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je porte au visage une marque ineffaçable.
+Tant que je n'aurai pas vengé d'effroyable manière
+l'insulte...</p>
+
+<p>&mdash;Ce coup de fouet? dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents.
+On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien,
+madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est
+celui qui m'a marqué!</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté...</p>
+
+<p>«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant
+de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!»</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que
+vous m'avez donné cet homme pour en faire ce que
+bon me semblerait...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfermé dans une cellule de couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous le mettre?</p>
+
+<p>&mdash;A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous faire de ces deux hommes?
+reprit-elle tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a dit: ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris
+chez M. le maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir:
+il est au Temple. M. le maréchal, pour des
+raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir à
+questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal
+veut assister lui-même à la question. Mais tout cela est
+assez grave, en somme. Aucun jugement n'a été pris...
+J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc
+de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait
+des secrets précieux?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je
+saurai bien lui arracher ces secrets!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine
+contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein
+Louvre...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de
+m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un
+grand service au roi en sauvant un jour sa cousine
+d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas!
+pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée
+de mourir... c'est un grand malheur...</p>
+
+<p>Maurevert eût vainement entrepris de suivre la
+pensée tortueuse de la reine.</p>
+
+<p>Elle reprit avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en
+dédirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre
+ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple,
+c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?</p>
+
+<p>En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe,
+pourvu que je les tienne... surtout le chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que vous vous chargeriez de les
+questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre
+d'arrestation.</p>
+
+<p>Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me donne-t-elle congé?</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer
+la question à vos deux ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire
+transférer le chevalier au Temple et de faire prévenir
+le tourmenteur juré.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des
+juges!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit Maurevert atterré.</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la
+reine.</p>
+
+<p>Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un
+papier qu'elle tendit à Maurevert.</p>
+
+<p>C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire
+et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la
+prison du Temple, le samedi 23 août, à dix heures du
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que
+vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes
+à dimanche soir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot. Je ne veux personne dans la
+chambre des questions; personne que vous et le
+maître bourreau. Est-ce entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté peut se rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de
+ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur.
+C'est que je vous donne la vie de ces deux
+hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain matin, madame, mon ami prendra
+position dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois...»</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche,
+avec une joie effroyable dans le coeur.</p>
+
+<p>«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis...
+Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si
+toutefois vous savez vos prières... Quant à ces deux
+spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur
+arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir où je serai à merveille
+pour tout entendre.»</p>
+
+<p>A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, M. le comte de Marillac est dans votre
+antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey.</p>
+
+<p>Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veut-il, ce cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour
+lui une audience immédiate à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.</p>
+
+<p>Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible,
+d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si
+simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience,
+patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant,
+d'ailleurs, cette pécore d'Alice serait capable... Allons
+donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous
+désirez m'entretenir...</p>
+
+<p>Marillac venait d'entrer.</p>
+
+<p>La reine écarta de la main les lettres qui étaient
+devant elle.</p>
+
+<p>Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha
+sur un signe qu'elle lui adressa.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?...
+Si tout est prêt pour la cérémonie de
+demain soir?</p>
+
+<p>Marillac fléchit le genou.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me
+comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat
+de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit. Je suis venu demander grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce? fit la reine avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être
+saisi. Un ami, madame! Un frère!</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit
+que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille
+tout le bien que je vous veux à vous-même. Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire
+à deux reprises différentes: une première fois,
+dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois,
+dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet
+de Sa Majesté le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant
+de gens m'ont déplu... je tâche à les oublier...</p>
+
+<p>Marillac jeta un regard ardent sur la reine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.</p>
+
+<p>La reine parut chercher un instant dans sa mémoire,
+puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce
+jeune homme à qui je me souviens maintenant d'avoir
+offert d'entrer à mon service. Et vous dites qu'il est
+arrêté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre
+la liberté. Je me porte garant que le chevalier n'a rien
+pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes apparut bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant
+de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier
+de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première
+fois, s'est évadé de la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le
+Sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme
+est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a
+résisté par deux fois aux soldats du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire
+en quelles circonstances...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.</p>
+
+<p>Le capitaine se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais
+vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle
+que mes fils Henri et François pourraient seuls en
+attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.</p>
+
+<p>Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un
+bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction
+entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine
+avait pour lui une affection profonde, une affection
+de mère.</p>
+
+<p>Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui
+le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait
+avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!</p>
+
+<p>Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de
+la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se
+gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse
+Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.</p>
+
+<p>En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui,
+se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État
+sans aucun doute!</p>
+
+<p>Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter
+un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur
+l'heure.</p>
+
+<p>Catherine demeura absente une demi-heure pendant
+laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte
+de Marillac.</p>
+
+<p>Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du
+comte.</p>
+
+<p>Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était
+arrêté par ordre de la reine mère.</p>
+
+<p>Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du
+chevalier!</p>
+
+<p>Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.</p>
+
+<p>Simples contradictions, après tout!</p>
+
+<p>Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que
+l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier
+de Pardaillan... il est libre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui
+ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami
+conspire avec M. le maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion
+s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et
+puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au
+sujet du maréchal, il me le dira lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac
+avec une expression de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert,
+et la douleur, mon cher comte, est la bonne école
+de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami
+conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est
+votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me
+demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le
+recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le
+roi aura achevé de l'interroger...</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à
+toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un
+juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses
+sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure
+renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra
+quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire
+du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue
+Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication
+est des plus simples! Pardaillan et le maréchal
+ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il
+n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever
+du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir
+déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance...
+Quant à moi, ma vie vous appartient.</p>
+
+<p>Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais
+Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché
+qu'il était devant la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord...
+dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain
+matin...»</p>
+
+<p>Le comte sortit enivré.</p>
+
+<p>Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y
+arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait
+dans la direction du Louvre. Le comte demanda
+à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au
+moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut
+au parloir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la
+grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à
+ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan
+est encore dans votre couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore
+ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens
+de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le
+garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que
+je pouvais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac
+palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté,
+en lui disant simplement que le roi veut lui parler à
+son lever et qu'une auguste personne compte sur son
+honneur de gentilhomme pour...</p>
+
+<p>&mdash;Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac
+transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques
+instants?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle.
+Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas.
+Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai
+ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec
+bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.</p>
+
+<p>Le comte salua et se retira, l'âme ravie...</p>
+
+<p>Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable
+angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout
+mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi
+Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre.
+Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée
+en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui,
+ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel,
+et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie...
+Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma
+mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux...
+Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan,
+je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et
+sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous
+partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»</p>
+
+<p>Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y
+avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des
+rumeurs inaccoutumées...</p>
+
+<p>«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui
+commenceront demain!» songea Marillac.</p>
+
+
+<p>Le prieur avait menti en disant que le chevalier se
+trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une
+heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée
+par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté,
+avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture
+s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta devant la prison du Temple.</p>
+
+<p>Le vaste enclos conservait encore, à cette époque,
+le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats
+qu'on appelait les Templiers l'avaient habité.
+Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût
+été une ville dans la ville.</p>
+
+<p>Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers
+avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui
+les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.</p>
+
+<p>La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès
+cette époque.</p>
+
+<p>Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour
+où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait
+être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.</p>
+
+<p>En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison.
+Et déjà même François Ier l'avait employée à cet
+usage.</p>
+
+<p>Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le
+fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les
+huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher
+royaliste.</p>
+
+<p>Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un
+geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux
+roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri
+par les vices, regard sanglant&mdash;une belle brute qui
+ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant
+une fille.</p>
+
+<p>Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable
+de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal
+de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé
+son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette
+fonction de gouverneur du Temple.</p>
+
+<p>Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan,
+il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait
+de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que
+de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.</p>
+
+<p>Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine,
+et s'en prévalut naturellement comme d'un grand
+service.</p>
+
+<p>Le maréchal se réservait de questionner lui-même le
+vieux routier.</p>
+
+<p>Son plan devait être renversé par Maurevert qui,
+ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé,
+par Catherine, de procéder à l'opération de la question.
+On a vu que la reine avait l'intention d'assister,
+cachée, à cette opération.</p>
+
+<p>On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi
+23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Et cette torture, qui devait être la vengeance de
+Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la
+récompense de l'assassinat de Coligny.</p>
+
+<p>Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine
+lui en donnait deux. C'était royalement payé.</p>
+
+<p>Depuis l'instant où il avait été transporté dans le
+couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il
+songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin
+des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait
+pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert
+m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé
+rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai;
+il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait
+tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi?
+Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami!
+Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse
+épousera le comte de Margency, voilà tout!»</p>
+
+<p>Il fit un violent effort pour briser ses liens en se
+raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds.
+Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant
+fortement.</p>
+
+<p>Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans
+son triste monologue, le même effort le tordit dans
+un spasme impuissant.</p>
+
+<p>Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan
+rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses
+assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert,
+et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il
+fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit
+que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il
+entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme.
+Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut
+qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert
+qui causait avec un homme de haute taille, fort comme
+un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient
+alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux,
+car il faisait nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes
+responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.</p>
+
+<p>«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi
+jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur
+en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront
+jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à
+samedi. Et alors, samedi?...</p>
+
+<p>&mdash;Lisez ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et extraordinaire, monsieur de Montluc.</p>
+
+<p>Le chevalier frissonna longuement.</p>
+
+<p>«Pour samedi, à dix heures, bon!»</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit
+Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc
+avec son rire épais d'ivrogne.</p>
+
+<p>Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la
+face rouge du gouverneur, les torches, les gardes...
+Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné
+dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta
+un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut
+rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot;
+la porte se referma.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier
+reconnut pour celle de Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un
+qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité.
+Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant
+force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:</p>
+
+<p>«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde
+de joie intense.</p>
+
+<p>Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier
+dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan
+père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi,
+mon pauvre chevalier!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Vous saviez bien que notre destinée était
+de mourir ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la
+porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs,
+que vous êtes ici dans la même chambre; c'est
+grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est
+grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre
+coup de cravache payé!...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! hurla le vieux routier en se jetant
+sur la porte.</p>
+
+<p>Le chevalier n'avait pas bronché.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par
+la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...</p>
+
+<p>Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis
+quelques jours, il conduisit le chevalier dans un
+coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège
+et couchette des habitants de ce lieu sinistre.</p>
+
+<p>Le chevalier allongea sur la paille ses membres
+endoloris par la pression des cordes. Le premier moment
+de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une
+douleur plus accablante qu'au moment où il avait été
+arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur
+son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait
+encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en
+sûreté.</p>
+
+<p>Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier
+comme lui.</p>
+
+<p>Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la
+gorge...</p>
+
+<p>Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses
+yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux
+qu'il avait tant aimé!</p>
+
+<p>Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras
+la tête vénérée du vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...</p>
+
+<p>Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre
+pleurer son fils.</p>
+
+<p>C'était la première fois!...</p>
+
+<p>Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il
+n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant,
+il lui était arrivé de le corriger d'une taloche&mdash;bien
+rare du reste&mdash;le petit lui tournait le dos après l'avoir
+fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, après de longues années passées ensemble sur les
+routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes
+périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait
+bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme
+une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement
+pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour
+avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais
+à lui, il n'avait pas pleuré encore!</p>
+
+<p>Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux
+blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement
+douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean,
+mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles
+de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre
+enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais
+mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables...
+mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont
+pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon
+petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de
+n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême
+moment... pleure ta jeune existence brisée...</p>
+
+<p>&mdash;Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai
+sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir
+avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le
+paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de
+ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons
+toutes nos forces pour l'instant... où...</p>
+
+<p>Le chevalier ne put achever et se mordit violemment
+les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et,
+habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le
+cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je
+n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la
+gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant
+le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!</p>
+
+<p>Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de
+Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer
+à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta
+la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le
+jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.</p>
+
+<p>Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de
+faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.</p>
+
+<p>Sa première idée fut d'examiner soigneusement la
+porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière.
+Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque
+le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna
+vers son père.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant
+la première journée de mon emprisonnement. Et
+voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à
+ouvrir la porte&mdash;et il nous faudrait pour cela dix à
+quinze jours de travail&mdash;nous tomberions dans un couloir
+qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine
+d'arquebusiers...</p>
+
+<p>&mdash;Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de
+ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et
+alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine
+de gardes...</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et,
+quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne
+pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une
+trop vilaine grimace.</p>
+
+<p>Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques
+instants à cette violente figure de Montluc que nous
+n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son
+nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple
+était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert
+l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment
+verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner
+où il l'avait laissé.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.</p>
+
+<p>La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de
+cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de
+venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions.
+Trois couverts étaient mis: celui de Marc de
+Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le
+voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne
+veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet,
+vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.</p>
+
+<p>Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins
+nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient
+les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient
+jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient
+deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique
+chevelure d'Espagnole.</p>
+
+<p>La rousse se nommait tout simplement la Roussette,
+et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.</p>
+
+<p>La brune s'appelait Pâquette.</p>
+
+<p>Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes,
+même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs
+chairs, dociles et passives.</p>
+
+<p>Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond
+gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil
+riposta Pâquette déjà jalouse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage
+de soif et d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les
+deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se
+mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.</p>
+
+<p>Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être
+Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était
+arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force
+de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les
+couvraient encore; elles étaient entièrement nues et
+Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme
+gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la
+Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à
+cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer
+au plafond comme des balles et à les recevoir
+dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes
+contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette
+saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du
+délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés,
+il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une
+récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en
+serait jalouse!</p>
+
+<p>La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent
+le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en
+des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique
+dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente
+impudeur.</p>
+
+<p>Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de
+morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du
+tonnerre de son rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette
+et Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par le diable, c'est mieux que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture
+toute en soie bleue passementée d'or?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler
+ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes
+brebis...</p>
+
+<p>&mdash;Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant
+des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non... voir torturer!...</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes,
+dégrisées, un peu pâles.</p>
+
+<p>Montluc assena sur la table un coup de poing qui
+renversa un flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question...
+vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les
+coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y
+aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants.
+A boire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune...
+monsieur de Pardaillan... le père et le fils...</p>
+
+<p>Les deux ribaudes firent le signe de croix.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...</p>
+
+<p>Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de
+l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences
+que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui
+venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place,
+un procès peut-être!...</p>
+
+<p>Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question
+devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:</p>
+
+<p>&mdash;Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LA REINE MARGOT</h3>
+
+<p>Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les
+cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée,
+les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre,
+en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de
+la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.</p>
+
+<p>Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du
+peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes
+traînant après elles des gamins qui trottinaient; des
+marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes
+bonnes choses qui se débitaient rapidement.</p>
+
+<p>Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans
+ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fête.</p>
+
+<p>Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces
+rires, de menaçant dans ces physionomies.</p>
+
+<p>Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la
+plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint
+de drap des dimanches, portaient la cuirasse de
+buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes.</p>
+
+<p>Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame
+le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de
+France que, dans le Louvre, Charles IX appelait déjà
+la reine Margot.</p>
+
+<p>Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position
+sur le parvis et empêchaient la foule d'approcher
+des marches qui montaient au grand porche central de
+l'église. La double haie de soldats, hérissée d'arquebuses
+et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le
+parvis, jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant
+au parvis, le trouvaient déjà occupé par une foule entassée.
+Les nouveaux arrivés poussaient pour avoir une
+place. Ceux qui étaient déjà installés résistaient: de
+là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.</p>
+
+<p>Par moments, il y avait des silences subits, d'une
+inquiétante lourdeur; puis des clameurs éclataient, on
+ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait
+de choses menaçantes; il se trouvait bien par-ci
+par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui était, disait-on, un
+miracle de richesses ou encore, de la somptuosité des
+carrosses de cérémonie... mais vite, on revenait partout
+au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.</p>
+
+<p>Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force
+jurons et signes de croix, c'était la question de savoir
+si le roi de Béarn et ses damnés acolytes, les huguenots,
+entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient
+bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que
+le maudit n'oserait pénétrer dans le lieu saint.</p>
+
+<p>On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner
+de force dans Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende
+honorable.</p>
+
+<p>Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les
+canons du Louvre se mirent à tonner.</p>
+
+<p>Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine,
+une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux
+rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes
+à demi étouffées retentirent, mais furent couverts par
+une clameur énorme, d'une sauvage expression:</p>
+
+<p>«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»</p>
+
+<p>Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers
+et d'arquebusiers renforcèrent la haie des gens d'armes
+qui avait maintenant un quadruple rang de chaque
+côté.</p>
+
+<p>Les bourgeois vociféraient.</p>
+
+<p>Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots
+ainsi protégés. Mais il fut évident aussi que cette
+foule, savamment portée au suprême degré de l'exaspération,
+deviendrait terrible si par malheur on la laissait
+se déchaîner!</p>
+
+<p>La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait
+les huguenots hors d'atteinte, exaspéra la multitude.</p>
+
+<p>Et cette exaspération éclata en violents murmures
+contre le roi, qu'on accusait tout haut de protéger les
+hérétiques.</p>
+
+<p>«Il nous faut un capitaine général!...»</p>
+
+<p>Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois
+armés, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.</p>
+
+<p>«Guise! Guise! Guise, capitaine général!</p>
+
+<p>«A la messe les huguenots!»</p>
+
+<p>Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre
+hérauts à cheval, magnifiquement vêtus de drap
+d'or, les armoiries royales brodées en bleu sur la poitrine,
+les chevaux caparaçonnés de longues housses
+flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la
+trompette à bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient
+une fanfare bruyante.</p>
+
+<p>«Les voilà! Les voilà!...»</p>
+
+<p>Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs,
+et les haines éparses se résorbèrent en curiosité.</p>
+
+<p>Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante,
+et des applaudissements éclatèrent même.</p>
+
+<p>Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut
+une compagnie des gardes à cheval, commandés par
+M de Cosseins: c'était tous des cavaliers de haute
+taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants
+d'acier et de broderies.</p>
+
+<p>Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval
+était tenu en bride par deux valets, et qui précédait
+une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi
+de France.</p>
+
+<p>Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis
+que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse
+du roi venait d'apparaître. Charles IX, sous son
+grand manteau royal, grelottait de fièvre; il avait été
+pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous
+ses sourcils froncés, avaient un regard de fou. Ce fut
+une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson
+de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, très, pale aussi
+et pourtant souriant, considérait le peuple avec inquiétude,
+ne voyant autour de lui que des visages hostiles
+et des yeux menaçants.</p>
+
+<p>Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par
+huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Médicis
+et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de
+diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine
+et, semblait-il, attristée par la cérémonie qui se préparait;
+sa fille Margot, radieuse de beauté, indifférente
+à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des lèvres.</p>
+
+<p>La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent
+des hurlements forcenés de:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»</p>
+
+<p>Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du
+carrosse, ce furent des ricanements qui éclatèrent.
+«Bonjour, madame, cria une femme; votre mari
+a-t-il été à confesse, au moins?»</p>
+
+<p>Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt
+après les vingt-quatre voitures qui contenaient les
+princes du sang, c'est-à-dire Henri, duc d'Anjou, et
+François, duc d'Alençon, et la duchesse de Lorraine,
+deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que
+la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc
+de Guise, le maréchal de Tavannes, le maréchal de
+Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le chancelier de
+Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse
+tous vêtus de costumes d'une réelle splendeur.</p>
+
+<p>Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:</p>
+
+<p>«A la messe! A la messe!»</p>
+
+<p>Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes
+non moins riches, mais plus sévères que les
+catholiques.</p>
+
+<p>On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du
+cortège. Mais cette séparation très nette entre les gentilshommes
+catholiques et protestants, le soin qu'on
+avait eu de placer les huguenots à la fin, à part quelques-uns
+comme Coligny et Condé qui occupaient leur
+rang naturel, permirent à la multitude mille suppositions,
+dont la plus essentielle était qu'on avait voulu
+mortifier les hérétiques.</p>
+
+<p>Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux
+quolibets, aux plaisanteries, aux insultes.</p>
+
+<p>Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages
+de chaque carrosse pénétraient sous le grand
+porche, où l'archevêque et son chapitre se trouvaient
+réunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancée.</p>
+
+<p>Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient
+Crucé, Pezou et Kervier, toujours inséparables.</p>
+
+<p>Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval
+avaient formé un demi-cercle autour du porche, de façon
+à dessiner une nouvelle barrière renforçant la barrière
+de hallebardiers et d'arquebusiers.</p>
+
+<p>Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître
+des cérémonies, de ses acolytes et de douze hérauts
+à pied sonnant de la trompette, entrèrent les
+premiers dans Notre-Dame.</p>
+
+<p>Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à
+la rencontre du roi et, fléchissant à demi le genou, lui
+offrit l'eau bénite dans une aiguière d'or, en lui disant
+que cette eau avait été apportée par lui de Rome et
+prise au bénitier de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se
+signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri.</p>
+
+<p>Le chef des huguenots comprit que tous les yeux
+étaient fixés sur lui, et qu'on attendait qu'il fît le signe
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc
+une superbe assemblée d'évêques. Béni par un aussi
+grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer
+d'être heureux.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec
+sa main, de façon qu'on pût à la rigueur admettre qu'il
+s'était signé. Charles IX sourit faiblement et se dirigea
+vers son trône.</p>
+
+<p>Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef
+qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans
+le cadre immense des tentures brodées qui tombaient
+du haut des voûtes, dans la clameur des cloches, des
+chants solennels et des trompettes, présenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouïe.</p>
+
+<p>Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment
+plus menaçantes, et le bruit du peuple, semblable au
+bruit de l'Océan par les heures de tempête, faisait frissonner
+Charles IX qui, livide, écoutait;</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»</p>
+
+<p>Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes,
+venaient de mettre pied à terre devant le
+grand porche.</p>
+
+<p>Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés,
+silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre
+eux à voix basse, sans paraître entendre les hurlements.</p>
+
+<p>&mdash;A la messe! à la messe! vociféra Pezou.</p>
+
+<p>&mdash;Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.</p>
+
+<p>Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme
+dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au
+loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en
+criant:</p>
+
+<p>«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la
+messe!...»</p>
+
+<p>Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le
+premier, c'était l'amiral Coligny, qui avait dit tout
+haut:</p>
+
+<p>«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un
+autre...»</p>
+
+<p>Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se
+penchant vers l'oreille du Béarnais, avait murmuré:</p>
+
+<p>«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous
+quitter jamais, ni au camp, ni à la ville, ni à la cour.»</p>
+
+<p>Le troisième; c'était Marillac.</p>
+
+<p>Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis
+deux jours, en témoignage de son affection et pour
+avoir le droit de la protéger, la reine mère avait reçu
+Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.</p>
+
+<p>Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra.
+Il fût entré en enfer. Il la vit en effet. Elle était tout
+près de la reine, habillée de blanc. Elle était toute pâle.
+Ses yeux étaient baissés.</p>
+
+<p>«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des
+yeux.</p>
+
+<p>Alice, à ce moment, songeait ceci:</p>
+
+<p>«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale
+lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce
+soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain,
+et le bonheur, enfin, commencera pour moi.»</p>
+
+<p>Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la
+liberté, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait
+pas une pensée pour le pauvre petit être abandonné,
+pour son fils, pour Jacques Clément!</p>
+
+<p>La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel,
+sur un trône un peu plus bas que celui du roi,
+placé sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur préférées
+sur des sièges en velours bleu, parsemé de fleurs
+de lis.</p>
+
+<p>Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine
+qui se tenait debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du
+pape, Salviati. Il était à demi penché vers la reine, qui
+semblait très attentive à lire dans son livre d'heures.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine
+du bout des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous
+faites la paix avec les hérétiques? Dites, madame, est-ce
+cela que je dois rapporter?</p>
+
+<p>Catherine répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny
+est mort!</p>
+
+<p>Salviati tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous,
+plus hautain que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.</p>
+
+<p>&mdash;La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit
+Catherine sans émotion.</p>
+
+<p>Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put
+s'empêcher de frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est
+plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina
+Catherine d'une voix funèbre.</p>
+
+<p>En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu
+et se prosternait. Salviati, pâle comme un mort, avait
+lentement reculé.</p>
+
+<p>Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne
+qui paraissait plongée dans la plus évangélique
+méditation, mais qui, manoeuvrant son regard à droite
+et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se passait
+autour d'elle.</p>
+
+<p>Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la
+soeur de Charles IX, la fille aînée de Catherine.</p>
+
+<p>Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable
+de soutenir une conversation suivie en latin et même en
+grec, éprise de littérature, de moeurs faciles, Marguerite
+était l'antithèse vivante de sa mère. Elle avait horreur
+des violences, horreur du sang versé, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré
+la vertu domestique comme un préjugé. Mais nous
+voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses
+débauches, conserva une élégance d'attitude et d'esprit
+qui lui font pardonner bien des choses.</p>
+
+<p>Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au
+Louvre pour prendre sa place dans le cortège, il avait
+dit au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour
+le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma
+religion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en
+donnant Margot à mon cousin Henri, je la donne à tous
+les huguenots du royaume.</p>
+
+<p>Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime
+qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportée
+aussitôt à Marguerite qui, avec son plus charmant sourire,
+repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en
+accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre
+heureux tous les huguenots de France.</p>
+
+<p>Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit
+l'entretien de sa mère et de l'envoyé du pape. A ce
+moment, elle était agenouillée près d'Henri de Béarn,
+qu'elle poussa légèrement du coude.</p>
+
+<p>Henri, un peu pâle et souriant quand même de son
+sourire narquois, étudiait, lui aussi, avec une ardeur
+parfaitement dissimulée, les gens qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis
+que l'archevêque psalmodiait, avez-vous vu ma mère
+causer avec le révérend Salviati?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant
+écouter religieusement l'officiant. Mais, comme
+vous avez de bons yeux, j'ose espérer que vous me ferez
+part de ce que vous avez vu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien
+de bon autour de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le
+Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous
+rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Je sens l'encens...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je sens la poudre.</p>
+
+<p>Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la
+première fois, peut-être, il la comprit bien. Car, baissant
+la tête comme pour une prière, il murmura d'une voix
+où, cette fois, il n'y avait plus d'ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?...
+Puis-je réellement compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un
+accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant
+tout le temps que nous serons à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne
+vais plus avoir peur que d'une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, sire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me mettre à vous aimer.</p>
+
+<p>Margot eut un sourire plein de coquetterie.</p>
+
+<p>Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité
+pour tout le temps que vous logerez au Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec
+une émotion contenue.</p>
+
+<p>Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux
+époux, pendant que se déroulait la cérémonie
+nuptiale:</p>
+
+<p>Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en
+grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le
+cortège se reforma: cardinaux, évêques, archevêques
+rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent
+jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi
+de Navarre donnait la main à la nouvelle reine; Catherine
+de Médicis, Charles IX, les princes, passèrent dans
+la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent
+de joyeuses fanfares; les cloches recommencèrent
+leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se
+mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle énorme,
+dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le
+chemin du Louvre.</p>
+
+<p>Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt.
+Mais, dès que Marguerite eut reçu les salutations et
+les voeux de la multitude des seigneurs, dès qu'on se fut
+répandu dans les salles, elle entraîna son mari jusque
+dans son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez,
+j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le
+vôtre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je réponds de
+vous, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais
+rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul
+n'oserait pénétrer, pas même le roi.»</p>
+
+<p>Henri baissa la tête, pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas
+que notre absence soit remarquée. On pourrait soupçonner
+que nous parlons d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais
+avec un frisson.</p>
+
+<p>Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient
+et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent
+silencieusement le chemin des salles de fête.</p>
+
+<p>«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de
+la messe... et je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant
+ses inquiétudes sous une apparence de joviale galanterie...
+Car ma première messe me vaut la femme de
+France qui a le plus d'esprit et de beauté.</p>
+
+<p>Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième
+messe?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant
+regard pour regard.</p>
+
+<p>Et, en elle-même, elle pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le
+trône de France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE</h3>
+
+<p>Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de
+bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave
+s'était répandue avec des hurlements si féroces que les
+postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.</p>
+
+<p>On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le
+temps ne se fût soudainement couvert et si une forte
+pluie d'orage n'eût engagé les Parisiens à rentrer chez
+eux.</p>
+
+<p>Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés
+reçurent stoïquement les averses en criant de plus
+belle:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Vive la messe!»</p>
+
+<p>Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient
+sans inquiétude: ils étaient les hôtes du roi
+de France, et il leur semblait impossible que le plus
+grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs d'hospitalité
+en les faisant malmener.</p>
+
+<p>Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre,
+et à défendre le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux
+soupçonnaient la main de Guise dans toute cette effervescence
+populaire. Si les choses allaient plus loin, si
+Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX,
+ils défendraient le roi et le maintiendraient sur le
+trône.</p>
+
+<p>Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine
+écoutait avec un sourire aigu.</p>
+
+<p>A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un
+balcon en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple
+qui vous acclame.</p>
+
+<p>Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors
+une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur
+éclata:</p>
+
+<p>«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux
+huguenots!»</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du
+roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que
+Guise agisse à votre place!</p>
+
+<p>Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur.
+Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il
+recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'intérieur
+de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny
+qui paraissaient au mieux ensemble.</p>
+
+<p>Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de
+fou. Et, soudain, il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre,
+terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur
+son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine,
+elle passa.</p>
+
+<p>Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était
+une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arrêter devant
+une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber
+quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla
+à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être
+donnait-elle un mot d'ordre.</p>
+
+<p>Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par
+quatre de ses filles qui l'avaient escortée dans toutes
+ses évolutions.</p>
+
+<p>Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.</p>
+
+<p>Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet.
+Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son
+grand fauteuil, tandis qu'Alice avançait un coussin de
+velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez
+pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne me quitterez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez
+attendre le comte de Marillac ce soir à huit heures...</p>
+
+<p>Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine
+haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie.
+Mais, puisque nous allons nous séparer sans doute,
+je veux vous parler avec entière franchise: c'est Laura
+qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui vous
+avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait
+tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez...
+A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de
+vos amies et de vos confidentes.</p>
+
+<p>Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante
+insurmontable que lui inspirait Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Cette Laura est une laide créature, continua la
+reine; chassez-la dès demain... Mais, pour en revenir à
+ce que je disais, je sais donc que vous avez donné
+rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit
+heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu
+bien du mal à garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je
+vais vous le dire: le comte devait vous conduire à minuit
+dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, balbutia Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh
+bien, apprenez donc que j'ai tout fait préparer pour que
+votre union avec le comte soit couronnée ce soir...</p>
+
+<p>L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se
+dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mais la lettre, madame...</p>
+
+<p>&mdash;La lettre? ah! oui... eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice
+tremblante d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous
+dire? Puisque je la lui ai remise à lui-même! Puisqu'il
+vous pardonne!... Eh bien... à onze heures, vous verrez
+le marquis, et à minuit, le comte de Marillac arrivera,
+je me charge de le prévenir...</p>
+
+<p>Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le
+vertige.</p>
+
+<p>Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la
+reine dans le même lieu, presque à la même heure, cela
+lui semblait une redoutable conjoncture.</p>
+
+<p>Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du
+mariage qui se préparait? Aurait-il donc cette grandeur
+d'âme de disparaître, la laissant libre, heureuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours
+souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée
+de bonheur et de crainte...</p>
+
+<p>&mdash;De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux
+rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola
+peut tout apprendre à Marillac... Rassurez-vous:
+j'ai pris mes précautions... ils ne se verront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de
+joie sincère, que ne puis-je mourir pour Votre Majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien
+plutôt!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle
+avec la plus entière franchise... j'espère que vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez-moi, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous
+faire? J'entends non pas seulement demain, mais dès
+cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en allez-vous?...</p>
+
+<p>Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète
+pensée de la reine.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, c'était son fils!</p>
+
+<p>L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain,
+dans la soirée même où la reine de Navarre
+l'avait chassée. Ce terrible secret, elle l'avait enfermé au
+plus profond de son coeur.</p>
+
+<p>En effet, elle avait cette conviction profonde que la
+reine tuerait Marillac du jour où le mystère de sa naissance
+menacerait de s'éclairer.</p>
+
+<p>Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac
+est son fils. Elle sait que je ne puis vivre à Paris
+sans risquer d'être démasquée à chaque instant. Elle
+sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin possible
+de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se
+fait la nuit, en plein mystère...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que
+je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai
+les ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre
+tête. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, pour être franche comme me
+l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent désir que
+de quitter Paris. Votre Majesté me pardonnera, j'ose
+l'espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et
+peut-être sincère, vous partirez... mais quand?</p>
+
+<p>&mdash;Dès cette nuit, si je puis, madame!</p>
+
+<p>Catherine demeura pensive pendant quelques instants.</p>
+
+<p>Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière
+fois dans son esprit la nécessité du meurtre de son fils.</p>
+
+<p>Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être
+inutile!</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture
+vous attendra à la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+J'aurai donné les ordres nécessaires pour qu'elle puisse
+franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous
+quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter.
+De là, vous passerez en Italie. Vous vous arrêterez à
+Florence et vous y attendrez mes dernières instructions.
+Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous
+le dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un
+jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous
+de l'en détourner? Et s'il persiste, de m'en aviser?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais nous ne reviendrons en France, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture,
+vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous
+ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de
+ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez
+fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...</p>
+
+<p>Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée
+du peu que je possède, dussé-je marcher à pied,
+je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi,
+madame, j'y ai trop souffert!...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore
+des choses graves à vous dire... Je vais, mon enfant,
+vous donner une preuve de confiance illimitée.</p>
+
+<p>&mdash;Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...</p>
+
+<p>Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et
+dit nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une faute dans ma vie...</p>
+
+<p>Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie
+de femme... Quant à ma vie de reine, elle est au-dessus
+de la faute même... Pour vous parler plus clairement,
+Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François
+ne sont pas mes seuls fils...</p>
+
+<p>Alice n'eut pas un tressaillement.</p>
+
+<p>Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur
+de sa part. Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse
+surprise.</p>
+
+<p>La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches
+du trône.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des
+fils de Votre Majesté aurait donc été écarté dès sa
+naissance...</p>
+
+<p>Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque
+à convaincre Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je
+vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi
+défunt...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que
+Votre Majesté fait une si terrible confidence....</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine...
+Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il
+y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s'il
+y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un
+jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance,
+à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible
+pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment
+oserais-je me permettre une pareille pensée!</p>
+
+<p>Catherine se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette
+affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine!
+Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considère Marillac
+comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu
+le surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses
+pas...</p>
+
+<p>Alice frissonnait.</p>
+
+<p>Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide,
+cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait
+ce qu'il y avait d'obscur dans la pensée d'Alice...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a
+un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet
+homme, mon fils... Marillac le connaît...</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, rugit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais
+donc quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait
+rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...</p>
+
+<p>La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la
+reine reprit lentement sa place et murmura:</p>
+
+<p>«Me suis-je trompée?...»</p>
+
+<p>Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine
+de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité,
+cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea
+sur l'instant même son plan d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais
+le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne
+crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné...
+Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait
+aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a
+enseveli en lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui
+me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener
+loin de Paris...</p>
+
+<p>L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.</p>
+
+<p>«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine
+sait que son fils est vivant! Elle croit que Déodat connaît
+son fils. Elle me charge de l'entraîner loin de Paris.
+C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que
+ce fils... c'est Déodat lui-même!»</p>
+
+<p>Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux
+femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune
+faute. Alice en commit une terrible en oubliant
+de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles
+confidences.</p>
+
+<p>Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait
+appeler un mouvement tournant de la pensée; sans
+grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le
+coeur d'une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi,
+ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche à écarter de
+ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais tout au
+monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne
+peux comprendre cela, toi.</p>
+
+<p>Alice demeura écrasée.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne
+puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant
+mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des
+années et des années, c'est de cela que l'on me voit
+triste à la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur
+insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement
+je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière...
+Comme je l'ai cherché... Comme je le cherche
+encore!...</p>
+
+<p>Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la
+reine semblait oublier la présence d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer
+sa vie à chercher l'enfant que l'on aime en secret
+sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son
+amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est
+sur toi que je compte...</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi, madame, balbutia l'espionne.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît
+mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t'a
+jamais entretenu de ce mystère... mais à quelques mots
+qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît
+mon fils!... Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame? fit Alice toute palpitante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras
+ce secret... c'est le dernier service que je te
+demande, Alice!</p>
+
+<p>Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme
+un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée
+lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine
+et la vit livide.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant
+les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras
+jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en
+vain...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant
+dans son rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous jure que je vous ferai connaître
+votre fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! en es-tu bien sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi sûre que je vois Votre Majesté!</p>
+
+<p>Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.</p>
+
+<p>La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la
+lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction
+du triomphe, avec la haine furieuse qui s'était
+accumulée en elle, avec l'épouvante que le secret n'eût
+déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura
+en elle-même:</p>
+
+<p>«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils
+étaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne
+d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!...»</p>
+
+<p>Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui
+me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir...
+D'ici là, vous êtes ma prisonnière... quelqu'un viendra
+vous prendre ici...</p>
+
+<p>Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par
+l'émotion plus encore que par le respect.</p>
+
+<p>«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut
+seule, enfin, nous touchons au bonheur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)</h3>
+
+<p>Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la
+première journée des fêtes données en l'honneur du
+grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et
+de Marguerite de France, cette première journée s'achevait
+dans une joie sans mélange.</p>
+
+<p>Au-dehors, tout était silence et ténèbres.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois
+était plongée dans une profonde obscurité.</p>
+
+<p>Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement,
+grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur
+l'autel.</p>
+
+<p>Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût
+frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois
+quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les
+portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors,
+dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.</p>
+
+<p>Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon
+convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait
+à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs
+avaient mission de se saisir de toute autre personne qui
+se serait approchée.</p>
+
+<p>Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient
+ces personnes inconnues qui devaient venir.</p>
+
+<p>Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler,
+se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.</p>
+
+<p>Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle,
+sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix
+basse; il en résultait un murmure confus qui n'était
+pas un murmure de prières.</p>
+
+<p>Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.</p>
+
+<p>Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les
+conversations.</p>
+
+<p>Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la
+plus vieille n'avait pas vingt ans.</p>
+
+<p>Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles;
+elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.</p>
+
+<p>Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces
+femmes était souverainement belle, de cette beauté qui
+inspire de tragiques amours.</p>
+
+<p>Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une
+dague.</p>
+
+<p>Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même
+armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux
+de velours noirs.</p>
+
+<p>Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait
+une croix.</p>
+
+<p>Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de
+ces croix, portait pour unique ornement un beau
+rubis.</p>
+
+<p>Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix
+de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes,
+jetaient de rouges lueurs.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent...</p>
+
+<p>Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.</p>
+
+<p>Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre,
+les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...</p>
+
+<p>«La reine! Voici la reine!»</p>
+
+<p>Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses,
+courbées, frissonnantes.</p>
+
+<p>Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de
+l'église, probablement de la sacristie.</p>
+
+<p>Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des
+veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête,
+une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.</p>
+
+<p>Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Toutes s'agenouillèrent.</p>
+
+<p>Puis le fantôme se releva et monta les trois marches
+de l'autel.</p>
+
+<p>Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui
+couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes
+qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées,
+la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.</p>
+
+<p>La reine jeta un long regard sur ces filles.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.</p>
+
+<p>Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers
+elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise
+en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait
+palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle
+avait dû produire.</p>
+
+<p>Oui, la reine était émue!</p>
+
+<p>Un souvenir traversa son esprit.</p>
+
+<p>Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant,
+dansant au son des violes sur le champ de bataille
+avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit
+les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait
+de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le
+bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa
+tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant
+qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en
+déroute.</p>
+
+<p>Du sang et des danses!</p>
+
+<p>Des cadavres et des jeunes filles qui rient!</p>
+
+<p>De la mort et de l'amour!</p>
+
+<p>L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes,
+de ces formidables contrastes.</p>
+
+<p>Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie
+de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet:
+sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle
+surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres
+en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont
+elle était très sûre.</p>
+
+<p>Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps
+et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse
+tenait de l'adoration.</p>
+
+<p>Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les
+passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance
+et de superstition, dans un couvent elles eussent
+été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de
+Catherine les brûlait...</p>
+
+<p>Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer
+autour d'elles d'effroyables passions...</p>
+
+<p>Tel était l'escadron volant de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous
+allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire
+de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques:
+Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que
+j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes
+mes véritables filles selon mon coeur.</p>
+
+<p>Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment
+de terreur que l'accent, plus encore que les paroles
+de la reine, semblait distiller. Elle continua:
+«Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation,
+toute ma force, parce que vous m'aidez dans la
+terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les
+plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques,
+parce que vous êtes enfin les guerrières de
+Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous
+devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible
+hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait
+la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante
+gentilshommes, cinquante monstres, cinquante
+huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche,
+assassiner les cinquante fidèles de la reine
+dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.</p>
+
+<p>Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent
+leurs dagues.</p>
+
+<p>Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.</p>
+
+<p>Un geste de la reine calma cet orage.</p>
+
+<p>Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie
+d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais
+donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en
+était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi
+vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est
+celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui
+a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me
+laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez
+toutes égorgées!»</p>
+
+<p>La reine parlait sans colère.</p>
+
+<p>Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées
+d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua
+la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée!
+Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les
+plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous
+toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle
+Alice de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations,
+de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés,
+mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que
+Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide,
+dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements
+s'apaisèrent.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a
+combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui
+avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de
+Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez
+d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et
+vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici
+là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement
+frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous
+verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est
+pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.</p>
+
+<p>Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine
+sourit.</p>
+
+<p>Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi
+d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au
+courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux
+traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main
+de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu
+le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur,
+va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées
+contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas.
+Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa
+main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez...
+et vous feriez le reste. Ce signal...</p>
+
+<p>Catherine dégaina sa dague et la leva comme une
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba
+pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai:
+Dieu le veut!</p>
+
+<p>Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage
+que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable
+rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient
+leurs bras, leurs poignards en croix et un seul
+hurlement gronda, funèbre et sourd:</p>
+
+<p>«Dieu le veut!...»</p>
+
+<p>Un grand souffle de superstition courba toutes les
+êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges
+de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se
+redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les
+flambeaux, descendait les marches de l'autel.</p>
+
+<p>Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance,
+l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient,
+les cinquante se glissèrent à la place qui leur
+avait été désignée.</p>
+
+<p>Et, le poignard à la main, elles attendirent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LE MOINE</h3>
+
+<p>Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient
+autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient
+plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car
+la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait
+alors sur le point d'éclater.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Puis la demie.</p>
+
+<p>A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel
+et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux
+à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était
+blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la
+reine prosternée dans une attitude de recueillement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Catherine!...</p>
+
+<p>La reine releva la tête; cette tête était effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il
+prêt?</p>
+
+<p>Ruggieri joignit les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve
+atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma
+reine! Pitié pour mon fils!</p>
+
+<p>La reine s'était mise debout.</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute,
+je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé
+Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible,
+cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon
+fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.</p>
+
+<p>Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait
+ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je
+les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible.
+Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu
+pas vu mort, le sein percé?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri,
+dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez...
+je partirai avec eux... je les surveillerai...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est le tonnerre qui gronde!</p>
+
+<p>&mdash;Va ouvrir, te dis-je!...</p>
+
+<p>&mdash;Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La
+chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...</p>
+
+<p>La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et,
+comme dans ce moment ses forces étaient décuplées,
+d'un mouvement irrésistible, elle le releva.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie
+honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne?
+Prends garde toi-même!</p>
+
+<p>Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.</p>
+
+<p>&mdash;Va ouvrir! commanda la reine.</p>
+
+<p>Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités
+des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un
+homme, un moine, lui apparut.</p>
+
+<p>Son capuchon était rabattu sur ses yeux.</p>
+
+<p>Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard,
+les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.</p>
+
+<p>&mdash;Où dois-je aller? demanda lentement le moine.</p>
+
+<p>Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une
+voix rauque, sans expression humaine, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...</p>
+
+<p>Le moine tressaillit longuement.</p>
+
+<p>Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras
+tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une
+plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup
+de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui
+s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings
+dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.</p>
+
+<p>Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber
+son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.</p>
+
+<p>Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous.
+Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le
+bienvenu.</p>
+
+<p>Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de
+fermer et songea:</p>
+
+<p>«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce
+à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses
+sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que
+l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci
+mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son
+être.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la
+donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le
+tuer!....»</p>
+
+<p>La reine tendit au moine un papier plié en quatre</p>
+
+<p>&mdash;La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le
+papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!...
+Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le
+tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la
+lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la
+consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée,
+marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas!
+Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre,
+il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte
+d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si
+son amour survit à cette révélation, comme votre amour
+à vous a survécu à ses trahisons?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! Madame! râla le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix
+effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...</p>
+
+<p>D'un geste violent, le moine écarta sa robe.</p>
+
+<p>Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un
+costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il
+était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la
+collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au
+cou, une forte dague à la ceinture.</p>
+
+<p>Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et,
+d'une voix sifflante, haleta:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui décidera!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LES FIANCÉS</h3>
+
+<p>Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et
+s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un
+sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle
+était entré le moine.</p>
+
+<p>Il était à ce moment près de minuit.</p>
+
+<p>Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même
+Le carrosse s'arrêta. Trois femmes en descendirent.
+L'une d'elles était Alice de Lux, pâle, vêtue de
+blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. Les
+deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse
+qui s'éloigna aussitôt.</p>
+
+<p>L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un
+instant palpitante, interrogeant les ténèbres que les quatre
+flambeaux du maître-autel, là-bas, tout au loin
+trouaient de leurs lumières blafardes.</p>
+
+<p>Mais une main saisit sa main; une voix murmura à
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous voilà donc?...</p>
+
+<p>Alice reconnut alors la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine.
+Patience... il va venir...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bonne, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois
+pas... le prêtre... Quoi! personne dans cette église?...</p>
+
+<p>&mdash;Patience! te dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Voici minuit qui sonne, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.</p>
+
+<p>En effet, comme le premier coup de minuit résonnait,
+le signal fut frappé à la porte, du dehors.
+Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir.
+La reine retint ce bras, d'un geste rude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange
+que la reine fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle
+n'eût pas commis le soin d'ouvrir à quelque domestique;
+qu'elle-même, de ses mains royales, s'occupât de
+cette besogne.</p>
+
+<p>Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible
+araignée embusquée au centre de la toile qu'elle
+avait tendue.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.</p>
+
+<p>Elle se trompait: c'était bien Marillac!</p>
+
+<p>La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église
+pour s'assurer que le comte était venu seul.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec
+vous deux ou trois amis?</p>
+
+<p>Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement.
+Il s'inclina avec une profonde émotion. Ah cette
+reine qui attendait à la porte, qui lui ouvrait elle-même!
+Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle
+preuve d'excessive bienveillance!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a
+ordonné de venir seul... Cependant, je dois l'avouer
+j'avais résolu de me faire accompagner de celui qui est
+pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera
+libre que demain matin...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, interrompit vivement Catherine.</p>
+
+<p>Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible
+s'exhala de sa poitrine.</p>
+
+<p>Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent
+plutôt qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains
+s'enlacèrent et ils oublièrent l'univers...</p>
+
+<p>D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés
+par les quatre étoiles qui brillaient faiblement.</p>
+
+<p>La reine marchait derrière eux, les couvant de son
+regard funèbre.</p>
+
+<p>Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Alice murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il
+en retard?</p>
+
+<p>Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha
+à l'épaule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici celui qui va vous unir...</p>
+
+<p>Le moine se releva lentement, découvrit son visage et
+se tourna vers les fiancés...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LES RIBAUDES</h3>
+
+<p>En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura
+était seule dans la petite maison de la rue de la Hache.</p>
+
+<p>A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice
+Marillac était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Alice? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée
+de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur
+Jésus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse.</p>
+
+<p>Marillac sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que
+je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chère
+entant, comme elle est heureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier
+coup de minuit, pas avant, pas après, où vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez donc? reprit Laura en joignant les
+mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi!</p>
+
+<p>Vous saurez demain matin, je vous le promets...
+Allons, adieu, ma bonne dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous conduise, monsieur le comte!</p>
+
+<p>Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette
+pièce paisible où si souvent il avait vu celle qu'il aimait,
+fit un geste d'adieu et disparut.</p>
+
+<p>La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte
+du jardin en le comblant de bénédictions émues. Puis
+elle était rentrée, s'était enfermée soigneusement et,
+s'étant assise, elle se mit à attendre.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Alors, elle grommela:</p>
+
+<p>«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant
+à elle... elle est en bonnes mains.»</p>
+
+<p>Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura
+en souriant:</p>
+
+<p>«<i>E finita la commedia</i>. Je commençais à m'ennuyer.
+Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire?
+Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris
+quelque bonne petit auberge où je puisse passer trois
+au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je
+suis riche!»</p>
+
+<p>Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça
+la serrure en deux coups de marteau.</p>
+
+<p>Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé
+tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un
+coffret.</p>
+
+<p>Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de
+Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle
+ouvrit la sacoche. Ses yeux jetèrent un double éclair, sa
+bouche édentée grimaça un sourire.</p>
+
+<p>La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine
+de rouleaux d'écus d'or&mdash;toute sa fortune!</p>
+
+<p>«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux
+et d'or, murmura la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a
+remis la reine...</p>
+
+<p>Un coup violent retentit au-dehors.</p>
+
+<p>Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait
+et, dégainant un poignard, elle se posta derrière
+la porte.</p>
+
+<p>«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en
+ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette
+nuit!»</p>
+
+<p>Le même coup violent se renouvela et un long gémissement
+traversa la maison.</p>
+
+<p>Laura, alors, respira:</p>
+
+<p>«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se
+rabattre...»</p>
+
+<p>Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux
+et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut
+à sa proche chambre, revint avec un petit sac.</p>
+
+<p>«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue
+de dédain. Voilà ce que me donne la grande Catherine
+pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement,
+je me rattrape!»</p>
+
+<p>Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche
+qu'elle referma solidement.</p>
+
+<p>Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma
+la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et
+s'éloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids
+de sa sacoche.</p>
+
+<p>Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se
+mit à la suivre.</p>
+
+<p>Il était alors neuf heures et demie.</p>
+
+<p>Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas
+passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu
+avait sonné; les auberges et hôtelleries étaient
+fermées...</p>
+
+<p>Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.</p>
+
+<p>Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris,
+d'ailleurs: depuis l'époque où elle était venue, elle
+n'avait guère quitté la rue de la Hache. Enfin, elle se
+trouva complètement égarée.</p>
+
+<p>Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient
+autour d'elle. Elle entendait des chuchotements.
+Peut-être l'homme qui la suivait parlait-il à ces gens...
+Peut-être... car, à diverses reprises, les ombres, qui
+avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.</p>
+
+<p>Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...</p>
+
+<p>«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la
+maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!...
+Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle
+était revenue!...»</p>
+
+<p>Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.</p>
+
+<p>A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait
+dans une rue étroite et venait d'apercevoir un peu de
+lumière filtrant entre les jointures d'une porte.</p>
+
+<p>Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une
+lumière livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne
+qui se balançait au-dessus de la porte en grinçant
+au vent.</p>
+
+<p>L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant
+et causant.</p>
+
+<p>«C'est une auberge!» gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle s'élança vers la porte.</p>
+
+<p>A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux
+et renversée sur la chaussée, tandis qu'une
+main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empêcher
+de crier.</p>
+
+<p>Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir
+furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait
+la méchante! A bas les pattes! En voilà une enragée!...</p>
+
+<p>La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche;
+cette main se retira; Laura se mit à hurler:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! Au guet! Au meurtre!</p>
+
+<p>Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui
+s'était retirée de sa bouche venait de s'incruster sur son
+cou, les doigts s'y enfonçaient... et cette tenaille serrait
+d'un mouvement lent, d'une pression savante...</p>
+
+<p>Laura se débattit quelques instants encore.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile,
+sa tête roula sur son épaule, ses ongles s'implantèrent
+dans la boue de la chaussée.</p>
+
+<p>Elle était morte.</p>
+
+<p>Le truand la palpa, la retourna en grommelant.</p>
+
+<p>Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa,
+et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme
+les éclairs balafraient le ciel noir.</p>
+
+<p>Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long
+d'un mur.</p>
+
+<p>«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà
+une qui ne parlera plus jamais!»</p>
+
+<p>Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper
+à cette rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.</p>
+
+<p>Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre
+contre le mur de façon qu'il ne pût être mouillé par
+le ruisseau du milieu de la ruelle.</p>
+
+<p>«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre
+comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois
+j'ai souhaité la richesse! Par les tripes du diable, il
+y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en suis pas
+plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième
+cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de
+tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on
+me paie, et tout est dit...»</p>
+
+<p>Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit
+dans cette conscience obscure.</p>
+
+<p>Il continua son monologue, attendant un nouvel
+éclair pour voir une dernière fois la vieille, peut-être
+par cette terrible curiosité du criminel, ou peut-être
+simplement pour s'assurer qu'elle était bien morte.</p>
+
+<p>Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il
+songeait:</p>
+
+<p>«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma
+cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais
+tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue
+ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni
+connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon
+métier. L'homme me dit: combien pour une vieille
+femme?&mdash;Cinq écus de six livres, ce n'est pas trop.
+Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin
+de la rue Traversine, tu attendras devant la maison;
+il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en
+ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras
+qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris,
+n'est-ce pas?&mdash;Compris, par les boyaux du diable!&mdash;Bon,
+qu'il me dit encore. Maintenant, écoute bien. Si
+tu n'exécutes pas bien la chose, si tu frappes mal, si
+la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît,
+mon brave, et on a l'oeil sur toi.&mdash;Paix, monseigneur!
+La besogne sera faite et bien faite!&mdash;Alors,
+écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu
+auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante
+mille livres; c'est pour toi!...»</p>
+
+<p>Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.</p>
+
+<p>«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle
+journée! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!...
+Il est venu pourtant! Et la vieille est bien
+sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai suivie!
+Et la voilà morte!... A moi les quarante mille
+livres!»</p>
+
+<p>Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée
+du cadavre.</p>
+
+<p>Le truand se releva.</p>
+
+<p>«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!...
+Entrons là, j'ai soif...»</p>
+
+<p>Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit.
+Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur,
+la sacoche sur ses genoux, sous la table.</p>
+
+<p>Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main,
+tâta les rouleaux d'écus, sentit les pierres sous ses
+doigts.</p>
+
+<p>«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes
+d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?...»</p>
+
+<p>Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune
+que renfermait la sacoche?...</p>
+
+<p>Peu nous importe, au fond.</p>
+
+<p>Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît
+de notre récit sans que nous sachions si nous la
+retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe;
+nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.</p>
+
+<p>Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en
+alla sans bruit.</p>
+
+<p>Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret
+des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.</p>
+
+<p>Il y avait nombreuse société, surtout composée de
+femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle.</p>
+
+<p>Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En
+vente, cette «grande salle» était assez étroite. Elle
+contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois
+ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies
+féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui composaient
+la clientèle nocturne du cabaret.</p>
+
+<p>En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée
+le jour par des bourgeois et des soldats, devenait,
+la nuit, un véritable repaire. Catho ne s'était
+jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses
+anciennes connaissances.</p>
+
+<p>Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect
+du plus honnête cabaret qui fût dans le quartier, et,
+la nuit, l'apparence d'une véritable caverne où se réfugiaient
+des gens poursuivis par le guet, des ribaudes
+qui attendaient la bonne fortune.</p>
+
+<p>A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée
+encore. Elle était attablée dans un étroit cabinet, attenant
+à la salle publique, et causait avec deux jeunes
+femmes.</p>
+
+<p>Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures
+dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaîne étroitement
+à divers incidents de l'histoire que nous racontons,
+il est intéressant que nous reprenions du début
+la conversation qu'elles eurent avec Catho.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança
+à leur rencontre en disant:</p>
+
+<p>«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois
+qu'on ne vous a vues... Sûrement, vous avez quelque
+chose à me demander...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque
+chose à te demander, fit l'une des deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est grave, ajouta l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant
+vers le cabinet. Vous êtes toujours à court, et vous ne
+me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon
+beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour
+faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette,
+tu me dois Je ne sais plus combien d'écus... Vous êtes
+deux paniers percés...</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, comme nous t'aimons!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre
+un sol de côté... S'il vous arrivait pourtant ce qui
+m'est arrivé à moi! Si vous perdiez votre beauté du
+diable!</p>
+
+<p>Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse
+du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la
+digne Catho vint rejoindre ses préférées avec un flacon
+de vieux vin et quelques tartelettes.</p>
+
+<p>Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à
+cause des défauts qu'elle leur reprochait.</p>
+
+<p>La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole,
+sur un coup de coude que lui donna Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées
+à une fête...</p>
+
+<p>&mdash;Pour quand? fit Catho souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps
+de nous préparer... surtout si tu nous aides.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous
+faut quelque collier, quelque ceinture?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous
+soyons décemment vêtues, comme des bourgeoises, si
+j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des juges, des
+prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette
+et moi, nous avons passé la journée à examiner nos
+robes... Toutes bonnes pour notre métier... corsages
+ouverts... ceintures éclatantes: non, il n'est pas possible
+que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et pourtant
+nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que
+d'ici à dimanche, et même samedi soir, tu nous aies
+habillées...</p>
+
+<p>Catho leva les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette
+fête où doivent paraître des juges et des prêtres et
+où vous ne pouvez paraître avec ces robes, qui pourtant
+vous vont à merveille?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir
+questionner.</p>
+
+<p>Catho demeura stupéfaite.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent
+que c'était bien vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière
+Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci...
+Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en frémis encore lorsque
+j'y songe.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais
+pas. Mais Pâquette veut voir. Et puis si nous n'y allions
+pas, M. de Montluc, qui est fort généreux, mais aussi
+fort brutal, nous en voudrait...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir
+torturer? Le gouverneur du Temple?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Et où devez-vous voir la question?</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple même. Nous serons cachées dans un
+cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne
+faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit,
+nous devons passer pour des parentes du patient
+venues pour l'assister.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire
+un gros chagrin? fit Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous attirer sa colère!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai
+tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Pour samedi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour samedi soir, c'est entendu!</p>
+
+<p>Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent
+la digne aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux
+qu'on va questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont deux, fit Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et
+le fils.</p>
+
+<p>Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains,
+en tremblant, s'occupaient à déchiqueter une tartelette.</p>
+
+<p>Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte
+de rude affection.</p>
+
+<p>Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan
+quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus.</p>
+
+<p>Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût
+pu ressentir une telle angoisse, une si profonde révolte
+de son coeur et de sa chair à l'idée que cet homme
+devait mourir.</p>
+
+<p>Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct
+tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne?
+méchante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait
+pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se voir
+marquée au visage et enlaidie après sa maladie.</p>
+
+<p>Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme
+ne lui avait jamais inspiré qu'une sorte d'admiration.
+Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable à lui. Sa
+fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, l'ironie
+de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en
+faisait un être à part.</p>
+
+<p>Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se
+regardant au miroir. Mais la pensée ne lui fût jamais
+venue qu'elle pouvait aimer le chevalier.</p>
+
+<p>Ils devaient mourir!</p>
+
+<p>On devait les torturer!...</p>
+
+<p>Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita
+de mourir sur l'heure, elle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit
+la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Non..., murmura Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... c'est entendu? nos robes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez,
+allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est
+pour dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Dimanche matin... mais nous devons aller au
+Temple samedi soir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... samedi soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à
+souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.</p>
+
+<p>Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et
+se retirèrent.</p>
+
+<p>Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa
+tête dans ses mains, et murmura:</p>
+
+<p>«Dimanche! Dimanche matin!...»</p>
+
+<p>Et, alors, elle se prit à sangloter.</p>
+
+<p>Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture
+devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche,
+comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais
+bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir
+promis aux deux ribaudes de les faire assister à la
+hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il
+tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que
+la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa
+promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en
+serait quitte pour leur dire que la question avait été
+avancée d'un jour.</p>
+
+<p>Ceci établi, revenons à Catho.</p>
+
+<p>Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.</p>
+
+<p>L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après
+les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table
+en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions
+inébranlables:</p>
+
+<p>«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à
+dimanche, j'entre au Temple!»</p>
+
+<p>Au moment où elle prit cette résolution, des cris
+retentirent dans la grande salle.</p>
+
+<p>Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son
+tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans
+le cabaret en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille
+femme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la Roussette et Pâquette!</p>
+
+<p>Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation:
+c'étaient des ennemies acharnées des deux filles,
+jalouses de leur succès et de leur beauté.</p>
+
+<p>Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui,
+en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement
+indifférentes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais
+regard! criait une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient
+de leur innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, toutes et tous! commanda Catho.</p>
+
+<p>Le silence se rétablit à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela
+fait pitié, j'en ferai une maladie...</p>
+
+<p>Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille
+à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des
+regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies,
+épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur
+elles.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.</p>
+
+<p>La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se
+balança un instant et commença:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes,
+moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde,
+Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques
+le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»</p>
+
+<p>&mdash;Faut voir, que dit Fifine.&mdash;Allons-y, que je dis.
+Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes
+voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et
+Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde
+et Fifine-aux-soldats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà
+morte.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait
+encore!</p>
+
+<p>Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et
+jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce
+cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y
+avait rien de bon à emporter.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux.
+Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!</p>
+
+<p>Catho saisit la fille par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour
+une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la
+première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté,
+ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu
+ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot,
+j'en sais long sur ton compte... et vous toutes
+hein?</p>
+
+<p>Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle
+du cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première
+fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne
+donc, et elle en entendra de belles!...</p>
+
+<p>&mdash;Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!</p>
+
+<p>La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle
+avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette
+et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se
+chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter
+tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent.
+Puis la société se dispersa.</p>
+
+<p>Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner
+à leur tour, Catho les retint:</p>
+
+<p>&mdash;Restez, je veux vous parler! dit-elle.</p>
+
+<p>L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.</p>
+
+<p>Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre
+et, là, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?</p>
+
+<p>&mdash;Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne
+criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est
+vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout
+vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous
+avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous
+entendre... écoutez-moi!</p>
+
+<p>Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la
+tête. Elles tremblaient de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne
+dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce.
+Choisissez.</p>
+
+<p>&mdash;Commande! dirent-elles en claquant des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas
+une heure de plus; c'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le
+moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne
+sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez
+qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.</p>
+
+<p>&mdash;On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de
+vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand
+prévôt.</p>
+
+<p>&mdash;Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je
+vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout
+simplement vous vous rendez au Temple.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES</h3>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre
+se déroulait à l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit
+le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette
+nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons
+signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité,
+sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une
+fête dont les annales du temps parlent comme d'un
+événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency
+où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan
+avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans
+parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres
+préparant on ne sait quel cataclysme...</p>
+
+<p>Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous
+venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où
+nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin,
+l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la
+maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre.
+Il y avait à cela un double motif. Le premier,
+le plus important peut-être, c'est qu'Henri de
+Montmorency redoutait une attaque de son frère; la
+visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette
+crainte.</p>
+
+<p>«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre
+cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui
+sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra
+pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?</p>
+
+<p>Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu
+la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait
+profité pour placer des hommes à lui à la porte Montmartre.
+Qu'une catastrophe se produisît, que Catherine
+de Médicis fût informée de la conspiration de Guise,
+comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi
+par les troupes des provinces en marche, et il
+n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la porte Montmartre.</p>
+
+<p>L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.</p>
+
+<p>Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits,
+et vers neuf heures, ils achevaient de souper
+dans l'office, en devisant entre eux: c'étaient Gilles
+et son neveu Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles
+au moment où nous pénétrons auprès des deux compères.</p>
+
+<p>Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva
+vide à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix
+pâteuse.</p>
+
+<p>Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là,
+dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du
+meilleur.</p>
+
+<p>Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.</p>
+
+<p>«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.</p>
+
+<p>Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel
+Montmorency?</p>
+
+<p>&mdash;Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras
+au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous
+que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition
+du vieux coupeur de langues?</p>
+
+<p>&mdash;Coupeur de langues? interrogea Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... le damné Pardaillan!...</p>
+
+<p>Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit
+à rire aux éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à
+lui, grinçait comme une vieille girouette et eût donné
+le frisson au neveu, si le neveu n'eût pas été occupé
+à ses agréables pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait
+de moi. On devait soupçonner que j'étais pour quelque
+chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle,
+il était temps que je m'en allasse... j'y eusse laissé ma
+tête... et je tiens à ma tête, moi...</p>
+
+<p>Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot
+porta les deux mains à sa tête, soit pour s'assurer que
+cette tête était bien toujours à sa place, soit en signe
+d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna et parut se
+dégriser.</p>
+
+<p>L'oncle se hâta de remplir son gobelet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est
+une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance!
+Et quand je lui ai assuré qu'il trouverait monseigneur
+tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre
+diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! L'infâme!...</p>
+
+<p>&mdash;Et la langue!</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...</p>
+
+<p>Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il
+retomba pesamment assis et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, reprit Gilles, que tu es content?</p>
+
+<p>&mdash;Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble
+que je rêve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre
+bon seigneur, vous m'avez octroyé mille écus!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas?
+dit Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, fou, mon oncle!...</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la
+langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille écus,
+moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour
+boire sans langue?</p>
+
+<p>Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir
+un peu...</p>
+
+<p>Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent;
+les yeux de Gilles brillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un
+étrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient
+les écus et commençaient à les empiler...</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez
+encore... me donner... Ça, mon oncle, c'est pour
+boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez...
+me donner le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Quel reste? haleta Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...</p>
+
+<p>&mdash;Bois donc, imbécile!</p>
+
+<p>Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.</p>
+
+<p>L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles
+d'écus lui donnait le vertige.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi?
+Tu es ivre, je pense!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!...
+Payez... ou je me plains... au maréchal...</p>
+
+<p>&mdash;Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas,
+moi!... Misérable! tu veux donc me ruiner?...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement
+de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...</p>
+
+<p>Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La
+pensée d'avoir à livrer trois mille écus d'or l'affolait.
+Et la pensée que Gillot pourrait le dénoncer au maréchal,
+s'il ne s'exécutait pas, lui paraissait non moins
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner
+de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu
+fou...</p>
+
+<p>Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité
+sur lui et, d'un tour de main, l'avait bâillonné. Puis,
+saisissant une corde que sans doute il avait préparée
+d'avance, il le lia sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé
+par l'épouvante, se vit dans l'impossibilité de faire un
+mouvement en même temps qu'il voulut essayer de se
+défendre.</p>
+
+<p>Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite,
+allant et venant comme un lutin, plaçant dans une
+armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf
+un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand
+il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son
+neveu et le débaillonna.</p>
+
+<p>Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit
+patiemment. Quand son neveu eut compris que ses
+lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles
+lui dit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas?
+C'est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi.</p>
+
+<p>Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune
+ailleurs, et tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans
+ça, cette fois, plus de pitié: je t'occis.</p>
+
+<p>La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus
+grande résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en
+irai...</p>
+
+<p>&mdash;Et où iras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... je quitterai Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu
+iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?...
+Si fait! Je te connais.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela,
+je vais te couper la langue!</p>
+
+<p>Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais
+déjà donné l'idée de te couper les oreilles. Bonnes idées,
+mon garçon, fameuses idées!</p>
+
+<p>Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent
+telles qu'il renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse
+et s'évanouit.</p>
+
+<p>Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas
+de cuisine.</p>
+
+<p>Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il
+s'approcha de l'infortuné.</p>
+
+<p>Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher
+une langue que de couper des oreilles. Il demeura
+un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas
+de l'autre.</p>
+
+<p>«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le
+pauvre Gillot, tout de même!»</p>
+
+<p>Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son
+neveu.</p>
+
+<p>Il était sinistre.</p>
+
+<p>Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par
+moment, s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.</p>
+
+<p>Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même.
+Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri
+de terreur et de supplication que déjà l'horrible vieux
+lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt il
+cherchait à la lui enfoncer.</p>
+
+<p>Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front
+gonflées par l'effort, serrait les dents, en une crise de
+désespoir.</p>
+
+<p>Cette lutte muette était effroyable.</p>
+
+<p>Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis
+une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique;
+la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de
+couper cette langue!</p>
+
+<p>«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu,
+j'eusse coupé proprement la chose avec mon couteau!»</p>
+
+<p>Et comme il commençait son ricanement de démon,
+comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre
+et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui
+aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. Gillot venait
+de le saisir à la gorge!</p>
+
+<p>Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi
+d'un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait
+son bras, Gillot, à demi mort, mais rendu fou furieux
+par l'atroce douleur, s'était levé et, se laissant lourdement
+retomber sur son oncle, Gillot épouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts
+s'incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur
+le carreau...</p>
+
+<p>Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la
+fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont
+l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre à la
+gorge.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>DIEU LE VEUT!</h3>
+
+
+
+
+<p>Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches
+du maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait,
+c'est-à-dire qu'il discutait avec lui-même, dans un tragique
+et silencieux corps à corps. Il semblait de pierre.</p>
+
+<p>Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité:
+il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.</p>
+
+<p>Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du
+moine, dans la silencieuse église, que la tempête extérieure
+battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine
+de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l'arrivée
+d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, tandis
+que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard à la main.</p>
+
+<p>«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je
+fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un
+homme, j'ai fait passer ma haine dans l'âme des multitudes
+à qui j'ai parlé au nom de Dieu, c'est-à-dire au
+nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il
+fallait être injuste envers une foule de malheureux, au
+nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux
+qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de
+la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir
+un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre
+horizons du monde!... Or, où en suis-je maintenant?
+Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine m'est venue
+dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Samt-Germain-l'Auxerrois:
+Alice vous attend.» Oui, voila bien
+ce qui m'a été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac,
+lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore
+à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour
+me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O
+sombre génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu
+de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je
+mette dans l'âme de cet homme autant de douleur, autant
+de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans
+ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à
+quoi aboutit ma vengeance!... à cette chose ignoble et
+basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola,
+moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier,
+le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer
+un homme, non pas en combat singulier comme jadis,
+non pas au soleil, mais dans l'ombre, après l'avoir attiré
+au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main,
+mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que
+je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime
+pas soit à moi!</p>
+
+<p>Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.</p>
+
+<p>Il frissonna.</p>
+
+<p>«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le
+comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées,
+l'âme ravie, s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au
+pied de l'autel.</p>
+
+<p>Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop,
+concentrée dans l'attente, dit d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voici celui qui va vous unir...</p>
+
+<p>Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement
+se redressait, rabattait son capuchon sur ses
+épaules et se tournait vers eux...</p>
+
+<p>L'angoisse de cet instant fut inexprimable.</p>
+
+<p>Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un
+tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux
+du moine exprimèrent une surhumaine horreur.</p>
+
+<p>Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux
+guet-apens.</p>
+
+<p>Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur
+Catherine avec une telle intensité d'épouvante que la
+reine recula d'un pas, puis sur son fiancé, et, cette fois,
+avec une si profonde pitié que Marillac chancela, puis,
+enfin, à nouveau sur le moine.</p>
+
+<p>Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas
+d'un monument qui tombe.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il
+devinait, il voyait avec une aveuglante clarté que ce devait
+être quelque chose de monstrueux, d'impossible et
+pourtant de certain, quelque chose d'énorme et de fabuleusement
+hideux...</p>
+
+<p>Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!</p>
+
+<p>Cela ne dura pas en tout deux secondes...</p>
+
+<p>Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola
+une éternité de désespoir. Il y avait dans l'attitude
+d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans
+l'ombre, elle en paraissait illuminée...</p>
+
+<p>Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine!
+Comme ils parlèrent! Quelle ineffable et sublime supplication
+jaillit de leur double rayon de lumière!</p>
+
+<p>«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures
+qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas
+plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de
+mal!...»</p>
+
+<p>Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce
+douleur, cette intense supplication, pénétraient dans
+l'âme du moine.</p>
+
+<p>Il était debout par un miracle de volonté.</p>
+
+<p>Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il
+put jeter en lui-même un regard d'étonnement, il
+n'y découvrit plus qu'une immense pitié...</p>
+
+<p>Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût
+voulu prendre à témoin de son sacrifice d'invisibles
+puissances, puis ses yeux, avec une expression de miséricorde
+où il sembla que son âme entière fût passée; l'instant
+d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur
+de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa,
+évanoui.</p>
+
+<p>Le sacrifice avait brisé ses forces.</p>
+
+<p>Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et
+fit deux pas vers Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il?
+Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez,
+voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui
+apparaît!...</p>
+
+<p>La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume
+de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispée,
+le moine tenait encore un papier chiffonné.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...</p>
+
+<p>Catherine répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira
+peut-être...</p>
+
+<p>Au même moment la reine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola!
+Que fait-il ici à la place du prêtre qui m'attendait?...</p>
+
+<p>Marillac s'était penché; de la main crispée du moine,
+il avait arraché le papier, ou du moins une partie du
+papier, et, d'un geste fébrile, de ses doigts qui tremblaient,
+il le dépliait, le défripait...</p>
+
+<p>Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme
+dans deux étaux par deux mains frêles, glacées, douées,
+satinées, mais convulsivement serrées. Le visage d'Alice
+lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs regards
+échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Ne lis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, tu sais ce qu'il y a là?</p>
+
+<p>&mdash;Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour!
+Regarde-moi! Je t'aime, tu ne peux savoir combien je
+t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux! Ne lis pas
+le papier de cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Alice! Tu connais cet homme!</p>
+
+<p>Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations.
+Ils ne les reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute
+l'épouvante était dans la voix d'Alice, tandis que celle
+de Marillac rugissait le soupçon.</p>
+
+<p>La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de
+prendre le papier.</p>
+
+<p>Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se
+défit de l'étreinte et monta jusqu'à l'autel, posa près du
+tabernacle la lettre que ses doigts ne pouvaient plus
+tenir.</p>
+
+<p>Alice se mit à genoux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne
+sauras jamais... comme tu as été adoré... adieu...</p>
+
+<p>Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne
+quittait pas son index, elle le mordit.</p>
+
+<p>Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une
+passion surhumaine et attendit la mort.</p>
+
+<p>A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac
+lut ces mots:</p>
+
+<p>«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que
+j ai eu du marquis de Pani-Garola, mon amant est
+mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on retrouvait le
+cadavre de mon enfant, il ne...»</p>
+
+<p>Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans
+la main du moine.</p>
+
+<p>Le comte se retourna: décomposé à ce point que
+Catherine ne le reconnut pas,&mdash;Catherine qui, à deux
+pas, ramassée sur elle-même, son poignard à la main
+contemplait cette scène.</p>
+
+<p>Alice tendit vers lui ses bras, et d'une voix redevenue
+étrangement pure, dans une extase d'amour, transfigurée,
+purifiée par la mort qui la gagnait, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime!...</p>
+
+<p>Marillac ne la vit ni ne l'entendit.</p>
+
+<p>Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge
+de douleur appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas
+écrasé, une singulière lucidité dans son esprit éclairait
+violemment un seul point,&mdash;une question qu'il se posait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vais-je mourir?</p>
+
+<p>Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il
+n'y avait plus en lui que l'horreur de la vie. Vivre encore
+une heure, une minute, cela lui semblait une impossibilité.</p>
+
+<p>Son regard vitreux tourna autour de lui.</p>
+
+<p>Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les
+bras tendus, les yeux rivés à lui, ne voyant que lui,
+répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.</p>
+
+<p>A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était
+appuyé, et, d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un
+geste. Elle était sous le charme de l'horreur. Confusément,
+elle se disait qu'elle avait outrepassé les limites.</p>
+
+<p>Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.</p>
+
+<p>Quel sourire!...</p>
+
+<p>Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi
+me tuez-vous... de cette manière?...</p>
+
+<p>Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité
+tout entière. Cette conviction rompit le charme. Effroyable,
+elle se redressa; d'un geste brusque, elle leva quelque
+chose qui paraissait être une croix et qui était un
+poignard, et elle gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette
+croix... c'est pour le service de Dieu! Dieu le veut!</p>
+
+<p>Et, d'une voix tonnante, elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut!</p>
+
+<p>Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église.
+On eut dit que la tempête qui mugissait au-dehors avait
+défonce les portes et que les rafales accouraient vers le
+maître-autel. Un bruissement de robes qui se froissent et
+se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits de
+chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de
+voix, puis le tumulte de ces voix éclatant en imprécations
+sauvages...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut! Dieu le veut!</p>
+
+<p>Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar,
+vit la foule des têtes féminines convulsées par la
+haine et la peur, il vit l'ombre se hérisser de lueurs de
+poignards...</p>
+
+<p>Puis son regard tomba sur Alice.</p>
+
+<p>Et il ne vit plus qu'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Et il n'entendit plus que ce mot.</p>
+
+<p>Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à
+grand tracas; il lui sembla une seconde que des hurlements
+emplissaient sa tête, que ses muscles hurlaient
+que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu
+s'éloigna, l'apaisement infini se fit en lui; son sourire
+devint radieux. Il était fou!</p>
+
+<p>Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à
+marcher vers Alice.</p>
+
+<p>Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Et il répondit de sa voix d'amour:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime... Attends-moi... partons...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...</p>
+
+<p>Au même instant le corps de son amant s'abattit près
+d'elle; plus de dix coups de poignard l'avaient frappé
+en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?...
+Ecoute!</p>
+
+<p>Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...</p>
+
+<p>Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent
+sur elle, la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante,
+hagarde, presque nue, Alice s'attachait désespérément
+au corps et haletait:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!</p>
+
+<p>Un hurlement énorme emplit ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!</p>
+
+<p>De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.</p>
+
+<p>A travers les larmes de sang qui inondaient son visage,
+Alice aperçut alors, dans une suprême vision, la reine
+qui, debout, appuyée à l'autel, son poignard levé au ciel,
+son pied posé sur la poitrine de Marillac, hideuse et
+flamboyante, rugissait:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de
+frapper ainsi les ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le
+veut!</p>
+
+<p>Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la
+tête livide de son amant comme pour le montrer à Catherine.
+D'une main elle s'accrocha violemment à la robe
+de la reine.</p>
+
+<p>Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis
+que les poignards s'agitaient, que les bouches écumaient,
+que les yeux étincelaient, dans la tempête des serments,
+la malheureuse, comme dans une dernière lueur d'espoir,
+jeta cette clameur:</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre!
+Tu cherchais ton fils! Regarde! Le voilà...</p>
+
+<p>A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et
+elle mourut en murmurant:</p>
+
+<p>-Je t'aime!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS</h3>
+
+<p>Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis
+prononça quelques mots, et les cinquante, une à une,
+quittèrent l'église. Seulement, l'une d'elles, en sortant
+dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou cinq
+hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.</p>
+
+<p>Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent
+jusqu'au maître-autel où ils virent une femme agenouillée,
+complètement enveloppée dans ses voiles noirs.</p>
+
+<p>La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.</p>
+
+<p>«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.</p>
+
+<p>La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac
+et l'emportèrent hors de l'église.</p>
+
+<p>Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient
+à droite et à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité
+que trouait seule maintenant la faible lueur de la veilleuse
+suspendue aux voûtes, elle se baissa, se pencha
+sur une ombre étendue au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Cette ombre, c'était le moine Panigarola.</p>
+
+<p>La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et
+constata que le coeur battait sourdement. Alors, elle tira
+un flacon de son aumônière, et, l'ayant débouché, le fit
+respirer à l'homme évanoui.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...</p>
+
+<p>«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt
+il entrouvrit les yeux.</p>
+
+<p>«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»</p>
+
+<p>Panigarola se remit debout.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée
+indécise, affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions
+de la mort.</p>
+
+<p>Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au
+cadavre d'Alice, et lui dit:</p>
+
+<p>«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez,
+il l'a tuée... J'ai assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il
+a vu le papier que vous teniez dans vos mains
+raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais je ne vis
+fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée
+sous ses coups... Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes
+qui m'avaient escortée... l'ont vu sortir sanglant,
+hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper moi-même,
+et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de
+cette pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié
+de son âme...</p>
+
+<p>Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui
+rentre dans les ténèbres d'où il est sorti un instant pour
+quelque maléfice; quelques instants plus tard, seule, à
+pied, sans escorte, son poignard à la main, vaillante
+comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et
+forte, elle se glissait par les rues et rentrait en son
+hôtel.</p>
+
+<p>Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre
+d'Alice.</p>
+
+<p>Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait
+plus sous ce sein de neige, Alice était bien morte.</p>
+
+<p>Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme
+pour chercher quelque chose. Ayant trouvé, sans doute,
+il se dirigea vers le bénitier, y trempa son mouchoir de
+fine batiste, et revenant au cadavre se mit à laver doucement
+les taches de sang.</p>
+
+<p>Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous
+de la pâle veilleuse, il semblait y voir parfaitement et,
+dans ses allées et venues, marchait sans hésitation,
+sans bruit.</p>
+
+<p>Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son
+mouchoir.</p>
+
+<p>Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.</p>
+
+<p>Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune
+plaie au visage, et le sang qu'elle y portait provenait
+des blessures qui avaient labouré ses épaules, sa gorge
+et sa poitrine.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le
+moine contempla un instant le cadavre: le visage pâle
+d'Alice apparaissait dans l'indécise clarté de la veilleuse,
+avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire
+idéalisée.</p>
+
+<p>Panigarola, cependant, avait examiné les blessures,
+l'une après l'autre.</p>
+
+<p>Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures
+à fleur de peau, aucune n'avait pénétré aux sources
+de la vie.</p>
+
+<p>Le moine secoua la tête et murmura:</p>
+
+<p>«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»</p>
+
+<p>Continuant son funèbre examen, il remarqua à
+l'index de la main droite une bague dont le large
+chaton était comme crevé. A grand-peine il retira la
+bague du doigt qui se raidissait déjà.</p>
+
+<p>Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de
+curiosité morbide, il étudia la bague.</p>
+
+<p>Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains
+d'une poudre blanche; il rajusta les bords du chaton,
+de façon que le reste de poudre ne pût s'en échapper,
+et plaça la bague à son petit doigt.</p>
+
+<p>«L'anneau des fiançailles», dit-il.</p>
+
+<p>Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien
+que mal; mais, comme il ne pouvait arriver à rejoindre
+les lambeaux lacérés du corsage, il se dépouilla
+de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le
+cadavre.</p>
+
+<p>Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche
+gentilhomme.</p>
+
+<p>D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva
+dans ses bras le cadavre habillé de sa robe de moine,
+et l'emporta vers la porte que Ruggieri lui avait
+ouverte au moment où il était entré dans l'église.</p>
+
+<p>Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était
+celui que la reine avait fait venir.</p>
+
+<p>Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis
+de Pani-Garola et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voici la chaise de route...</p>
+
+<p>&mdash;Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans
+s'étonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons
+la route de Lyon et de l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.</p>
+
+<p>Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture,
+l'allongea sur la banquette, de façon qu'elle ne
+pût tomber; puis, refermant la portière, il alla se
+placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la bride.</p>
+
+<p>Et il se mit en marche.</p>
+
+<p>Le postillon, étonné, suivit et songeait:</p>
+
+<p>«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est
+dans la voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»</p>
+
+<p>Il était, à ce moment, deux heures du matin.</p>
+
+<p>Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux,
+la tête dans le vent, les jambes arquées dans une résistance.</p>
+
+<p>Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce
+gentilhomme silencieux qui avait une allure de spectre
+que par la bataille qui hurlait dans les airs, s'abritait
+derrière la voiture, s'accrochait aux rayons des roues.</p>
+
+<p>Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée
+vers le ciel en feu.</p>
+
+<p>Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche,
+dans le bruit de la ferraille de la voiture funéraire,
+dans le tumulte et les clameurs des éléments déchaînés.</p>
+
+<p>«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu
+Pour un voyage de noces... c'est drôle... j'ai peur!»</p>
+
+<p>Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant
+regarde autour de lui, se signa rapidement et bégaya:</p>
+
+<p>«Le cimetière des Saints-Innocents!...»</p>
+
+<p>Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que
+s'il n'eut pas été là, monta dans la voiture; l'instant
+d'après, il en redescendait, tenant dans ses bras le
+cadavre d'Alice.</p>
+
+<p>Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté
+clôturait le cimetière.</p>
+
+<p>Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de
+cabane qui se dressait là.</p>
+
+<p>Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait
+celle qu'il avait appelée l'épousée. Un coup de
+vent écarta la robe de gros drap: la figure livide du
+cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde imprécation,
+il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça
+ses éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée
+par une rafale d'épouvante, la lourde voiture
+s'enfuit dans la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que
+Panigarola frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme</p>
+
+<p>La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut
+qui tenait à la main une lampe fumeuse. Cet homme
+examina un instant l'étrange visiteur qui venait le réveiller
+à pareille heure.</p>
+
+<p>&mdash;Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il
+t'en coûterait pour me désobéir? Prends ta pioche tes
+instruments...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.</p>
+
+<p>&mdash;De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une
+voix qui glaça le fossoyeur.</p>
+
+<p>Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent
+d'une sueur froide. Cette voix, qu'il entendait, ne lui
+parvenait pas comme une voix humaine. Elle paraissait
+monter du fond d'une tombe.</p>
+
+<p>Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.</p>
+
+<p>Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte
+et pénétra dans le cimetière.</p>
+
+<p>Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre
+d'Alice et l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont
+aucune parole ne pourrait rendre l'infinie douceur.</p>
+
+<p>Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut
+serrer dans ses bras la vierge qui lui avoue son amour.</p>
+
+<p>Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut
+étreindre le cadavre de l'enfant bien-aimé qu'elle essaie
+de faire revivre.</p>
+
+<p>Le fossoyeur s'était arrêté.</p>
+
+<p>Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.</p>
+
+<p>Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse
+fut assez profonde.</p>
+
+<p>Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola,
+le premier amant d'Alice de Lux, se tint debout au bord
+de la fosse qui se creusait, tenant dans ses bras le cadavre
+de son amante. Ses yeux de pitié demeurèrent
+rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement
+des cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur
+piochait, tandis que les éclairs l'enveloppaient de leurs
+nappes livides, tandis que les croix de bois tombaient
+autour de lui avec des bruits secs de branches qui se
+brisent, il fut une statue du désespoir et de la
+pitié.</p>
+
+<p>Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit
+dans la fosse et y coucha son amante.</p>
+
+<p>Il couvrit soigneusement son visage et ses mains,
+l'enveloppa tout entière dans la robe de moine.</p>
+
+<p>Alors, il remonta sur les bords de la fosse.</p>
+
+<p>Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit
+son doigt pour désigner le cadavre, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... Sans cercueil?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! à peine couverte!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera mieux couverte tout à l'heure.</p>
+
+<p>Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.</p>
+
+<p>Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la
+première pelletée de terre.</p>
+
+<p>Panigarola l'empoigna par le bras et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore!</p>
+
+<p>Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il manque quelqu'un dans la fosse...</p>
+
+<p>&mdash;Qui? hurla le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté
+dans les régions de l'horreur... Il ne cherchait pas à
+comprendre. Il ne vivait plus, il rêvait.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une
+heure. Et, alors, écoute...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, dit le vieillard en claquant des dents</p>
+
+<p>&mdash;Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura
+deux cadavres, le mien et le sien... tu recouvriras tout.
+Prends ceci.</p>
+
+<p>Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une
+fortune. Le vieillard s'en saisit. Dès lors, il se rassura
+quelque peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec
+un sourire où luttaient l'avarice et l'effroi.</p>
+
+<p>Panigarola secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour me payer ma besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit
+tu serais pendu. Quant à ta besogne, je n'ai pas à la
+payer puisque tu es le fossoyeur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cet or?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois
+je ne sais pas quand, un enfant viendra... un petit garçon,
+cheveux noirs, yeux noirs, figure triste, pâle et
+chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le prendras
+par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras:
+«Si c'est la tombe de ta mère que tu cherches,
+«mon enfant, la voici.» Le feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant s'appelle Jacques-Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer
+tant qu'il voudra. C'est sacré.</p>
+
+<p>Panigarola eut un geste de satisfaction.</p>
+
+<p>Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.</p>
+
+<p>Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers
+cet homme qui, debout sur le bord de la fosse, immobile,
+paraissait un spectre se préparant à rentrer dans
+la tombe d'où il était sorti.</p>
+
+<p>Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui.
+Il sentit qu'il allait tomber et s'appuya à quelque chose
+qui était une croix de bois. Il s'y cramponna. Et, de là,
+il continua à regarder. Un large éclair lui montra
+l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...</p>
+
+<p>Puis l'obscurité se fit profonde.</p>
+
+<p>Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur,
+à bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois,
+il n'y avait plus personne au bord de la fosse!...</p>
+
+<p>Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son
+visage tourné vers le visage de la morte. Il avait dégainé
+sa dague, pour se frapper sans doute au cas où
+la mort ne viendrait pas assez vite.</p>
+
+<p>Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait
+mordu et il le mordit à la même place, absorba le reste
+de la poudre blanche.</p>
+
+<p>C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea
+sous le cou de la morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient
+à la voir. Et, dans ces yeux, il n'y avait ni haine
+ni amour, seulement une pitié infime.</p>
+
+<p>A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la
+croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse,
+attendait. L'heure convenue s'écoula. Puis une autre.
+La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut seulement
+au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par
+les grands souffles, monta la lumière du soleil levant,
+ce fut alors seulement que le vieillard se traîna jusqu'au
+bord de la fosse et y jeta un regard empreint de
+cet étonnement indicible que causent les visions des
+rêves tragiques.</p>
+
+<p>Les deux cadavres tournés visage contre visage les
+yeux ouverts, la bouche crispée, semblaient se regarder,
+se sourire, et se dire des choses mystérieuses et
+douées.</p>
+
+<p>Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton
+qui couvrait ses épaules et le plaça sur les deux
+visages.</p>
+
+<p>Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées
+rapides.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LES AMOURS DE PIPEAU</h3>
+
+<p>Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des
+personnages les plus affairés, les plus occupés, les plus
+actifs de Paris, c'était certainement maître Pipeau.</p>
+
+<p>Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui
+était voleur comme six tire-laine, avait d'abord trouvé
+dans l'hôtel Montmorency le paradis que peut rêver un
+chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au
+mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé
+à ce cuisinier, un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il
+avait pour lui une amitié sans borne. Pur mensonge!
+Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait
+sa cuisine.</p>
+
+<p>«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours
+dans mes Jambes! Il ne me quitte plus!»</p>
+
+<p>Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de
+Pipeau?</p>
+
+<p>Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait
+frénétiquement! Mensonge, le bon regard où il eût été
+impossible de démêler la moindre ironie! Mensonge,
+cette langue qui léchait avec componction les mains
+du brave homme et la sauce qui y restait souvent!
+Mensonge ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui
+secouaient de rire la panse du maître queux!</p>
+
+<p>Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie
+et le mensonge du chien?</p>
+
+<p>Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il,
+des mains du cuisinier: il y avait à cela une raison
+toute simple, mais qui fut toujours ignorée de cet
+homme. Pipeau se servait lui-même.</p>
+
+<p>En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui
+convenait. Et c'était ainsi bien meilleur.</p>
+
+<p>«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il
+m'aime pour moi-même.»</p>
+
+<p>Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font
+les réputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout
+ce qu'il pouvait. Pipeau mettait l'office au pillage. Pipeau,
+fidèle à ses instincts, passait son temps à voler.
+Il devenait gras. Il devenait insolent.</p>
+
+<p>Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un
+effronté, un menteur, comme nous croyons l'avoir
+prouvé en diverses circonstances. Lorsque nous présentâmes
+ce personnage au lecteur, il nous souvient d'avoir
+affirmé que c'était un chien paillard.</p>
+
+<p>Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les
+amours de Pipeau, si le récit de ces amours n'était lié
+à des scènes importantes de notre récit.</p>
+
+<p>Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien
+le plus heureux de la création.</p>
+
+<p>Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au
+jour où disparut le chevalier de Pardaillan. Le
+chien avait pour son maître&mdash;ou plutôt son ami&mdash;une
+adoration qui, de son côté, était sincère.</p>
+
+<p>Un soir&mdash;soir d'inquiétude et de douleur&mdash;l'ami
+ne reparut pas!</p>
+
+<p>De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla
+et vint par l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits
+gémissements, le tout en pure perte. Le matin, il s'installa
+dans la rue devant la grande porte de l'hôtel.</p>
+
+<p>Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même.
+Et le cuisinier l'appela en vain. Même le digne
+homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien
+gronda de façon à lui faire comprendre qu'il eût à le
+laisser tranquille.</p>
+
+<p>Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra
+pas dans l'hôtel. Il continua d'attendre devant la
+porte.</p>
+
+<p>Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé
+que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un
+trait.</p>
+
+<p>Où pensez-vous qu'il alla?</p>
+
+<p>Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir,
+s'écrie quelque part La Fontaine, ce maître des
+poètes, qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, que
+les bêtes n'ont point d'esprit!»</p>
+
+<p>Pipeau en avait certainement. Il venait de passer
+de longues heures à ruminer sur l'absence de son
+maître.</p>
+
+<p>«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage
+ou peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé
+ou il s'est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien
+faire là-dedans?»</p>
+
+<p>C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la
+direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau
+ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il était pressé,
+le galop qui était sa marche habituelle devenait une
+frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine
+d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des
+pots à lait et des paniers d'oeufs à des devantures, fonça
+tête baissée dans des groupes, souleva sur son passage
+force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout haletant
+devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan
+avait été entraîné dans la Bastille.</p>
+
+<p>Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était
+montré à lui. Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée:
+la précaution, chez les administratifs, est toujours
+rétrospective, et, pourrait-on dire, vindicative.
+M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer
+avec son chien!</p>
+
+<p>Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le
+tour de la Bastille.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta
+toute meurtrière semblable à la sienne.</p>
+
+<p>Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques
+minutes plus tard, faisait irruption à l'auberge de
+la Devinière. Il monta jusqu'à la chambre jadis habitée
+par son maître, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'à
+ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, le
+pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.</p>
+
+<p>Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître
+n'était pas là: sans quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.</p>
+
+<p>Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut
+Paris en tous sens, et toujours à la même allure
+désordonnée. Il visita tous les endroits où il était passé
+avec son maître et finit, sur le soir, par aboutir à l'auberge
+des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé,
+éreinté, haletant.</p>
+
+<p>Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et
+Pipeau trouvant le gîte à son gré y passa la nuit.</p>
+
+<p>Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de
+sommeil, restauré, et ayant eu soin de faire un tour à
+la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une servante ouvrit la
+porte.</p>
+
+<p>Cette fois, il ne courait plus.</p>
+
+<p>Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les
+oreilles basses.</p>
+
+<p>«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné,
+je ne le verrai plus!»</p>
+
+<p>Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant
+la porte et attendit. Tout le jour, il demeura là,
+sourd à toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment
+magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le
+soir un succulent repas composé d'une carcasse de
+poulet.</p>
+
+<p>Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date
+qui n'avait aucune importance pour le chien en a une
+pour nous.</p>
+
+<p>La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure
+cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres
+réflexions, lorsque, tout à coup, il se remit sur ses quatre
+pattes; son nez se mit à remuer et à renifler sa
+queue s'agita doucement.</p>
+
+<p>Pipeau avait-il flairé de loin son maître!...
+D'où lui venait cet émoi? D'où cette joie?
+Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne!
+Pipeau donc, s'était redressé, les yeux fixes, le nez
+interrogateur. Il ne tarda pas à apercevoir quatre ombres
+qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.</p>
+
+<p>Ce groupe de quatre ombres se composait de deux
+hommes et de deux chiens.</p>
+
+<p>Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un
+des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda:</p>
+
+<p>&mdash;La paix, Pluton! La paix, Proserpine!</p>
+
+<p>Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement
+dressés car ils se turent à l'instant. C'étaient deux
+chiens de forte taille, deux sortes de molosses à poil
+rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires formidables.
+L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la
+chienne Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux
+étaient de même race.</p>
+
+<p>Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent
+en observation devant l'hôtel. Ils allaient et venaient
+avec précaution et paraissaient chercher à voir
+ce qui pouvait se passer à l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il
+faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison.
+Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en.</p>
+
+<p>L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement:
+Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche.</p>
+
+<p>Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!</p>
+
+<p>Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son
+langage, lui avait fait compliment. Il lui avait présenté
+ses civilités en excellents termes, sans doute, car Proserpine
+avait doucement remué la queue, sur quoi Pipeau
+s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration
+en règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner
+autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien
+croit devoir flairer.</p>
+
+<p>Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres
+épaisses, montra une double rangée de crocs formidables.</p>
+
+<p>Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil
+se hérissa. Sa lèvre tremblotante découvrit, chez lui
+aussi, des engins d'attaque et de défense d'un calibre
+raisonnable.</p>
+
+<p>Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.</p>
+
+<p>La bataille était imminente.</p>
+
+<p>Proserpine, assise commodément sur son derrière,
+s'apprêta à juger ce combat dont, comme Chimène, elle
+était le prix.</p>
+
+<p>Tout à coup. Pipeau recula.</p>
+
+<p>Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui
+avait apportée et à laquelle il n'avait pas touché, soit
+par tristesse, soit qu'il voulût ménager ses provisions.
+Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... à
+qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!</p>
+
+<p>Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita
+sur la carcasse et la dévora incontinent. Après quoi il
+jeta sur Pipeau un regard d'étonnement et de reconnaissance;
+et, en signe de paix, agita sa queue, puis se
+coucha tranquillement.</p>
+
+<p>Pipeau comprit que dès lors il était admis dans,
+l'amitié du gros chien.</p>
+
+<p>Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute
+sécurité, recommença ses salamalecs.</p>
+
+<p>Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine
+suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit.</p>
+
+<p>Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse.
+Il oublia son maître disparu. Il eût suivi Proserpine au
+bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait
+des grâces, jouait avec lui, et paraissait disposée à lui
+accorder ses faveurs.</p>
+
+<p>Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il
+qu'après tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses
+de poulet méritait bien un petit sacrifice de
+sa part.</p>
+
+<p>La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue
+des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et
+Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton,
+entra dans la maison!...</p>
+
+<p>La porte se referma.</p>
+
+<p>Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes,
+vicomte d'Aspremont!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>L'AMIRAL COLIGNY</h3>
+
+<p>Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous
+laisserons Catho, l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent,
+s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Pâquette,
+d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle se démenait
+fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans
+la prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur
+sera appliquée la question, nous conduirons nos lecteurs
+au Louvre.</p>
+
+<p>Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes.
+Les huguenots sont radieux.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.</p>
+
+<p>Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener
+dans toute cette joie une incurable mélancolie.</p>
+
+<p>Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny
+quitta son hôtel de la rue de Béthisy et se rendit au
+Louvre.</p>
+
+<p>Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes
+huguenots et portait sous son bras une
+liasse de papiers.</p>
+
+<p>C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait
+entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait
+avoir le commandement suprême.</p>
+
+<p>Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner
+la dernière approbation.</p>
+
+<p>Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva
+aux appartements du roi déjà envahis par la foule des
+courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et, lorsqu'il
+aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa
+tendrement dans ses bras et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me
+battiez!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous-même.</p>
+
+<p>Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots
+présents, tandis que les catholiques ricanaient.
+Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces
+terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.</p>
+
+<p>Mais le roi, éclatant de rire, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi,
+le premier joueur de France!</p>
+
+<p>&mdash;Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de
+Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable
+à la paume.</p>
+
+<p>Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon
+rêve. Venez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas
+que je n'ai jamais tenu une raquette...</p>
+
+<p>&mdash;Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet,
+je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que
+j'ai bien le droit d'appeler mon père, et je relèverai en
+son nom le défi.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme
+et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons
+ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables
+papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez
+faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas,
+mon bon père?</p>
+
+<p>Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au
+jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps
+furent formés et la partie commença aussitôt par un
+coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet
+exercice.</p>
+
+<p>Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes
+et le vieux général des galères La Garde, qu'on appelait
+familièrement le capitaine Paulin.</p>
+
+<p>Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était
+un soldat d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il
+s'était élevé de grade en grade jusqu'au titre de général
+des galères, qui correspond à peu près à ce que nous
+appelons un contre-amiral.</p>
+
+<p>C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la
+bataille, catholique enragé par politique plutôt que par
+dévotion: mais il avait conçu pour Coligny une sorte
+d'admiration et d'estime; il s'intéressait fort à la campagne
+projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle
+faveur.</p>
+
+<p>Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux
+qui devaient servir, car on comptait attaquer le
+duc d'Aïbe par terre et par mer, et le vieux La Garde
+s'était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle:
+la flotte était prête.</p>
+
+<p>Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison?
+Avait-il flairé les projets de Catherine?</p>
+
+<p>C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier
+sans peur, il gardait pour lui ses impressions.</p>
+
+<p>Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux
+heures.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en
+une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un
+fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé
+ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux
+tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus
+près une carte que l'amiral avait étalée.</p>
+
+<p>Et ils étaient si profondément plongés dans leur
+étude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis
+sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre,
+saluée au passage par les gentilshommes présents, et
+s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme
+un spectre sous ses vêtements noirs.</p>
+
+<p>Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+Catherine paraissait troublée.</p>
+
+<p>Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades
+solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui
+se fût trouvé près d'elle l'eût entendue murmurer alors:</p>
+
+<p>«C'était mon fils...»</p>
+
+<p>Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes
+de cet esprit jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?</p>
+
+<p>Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce
+sentiment étrange qu'on appelle le remords, si son esprit
+sondait avec effroi les abîmes qu'elle avait creusés,
+ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par
+exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.</p>
+
+<p>En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si
+une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait
+chercher à l'étouffer sous des clameurs plus terribles.</p>
+
+<p>Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait
+à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brulante.</p>
+
+<p>Catherine songeait:</p>
+
+<p>«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»</p>
+
+<p>Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se
+trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant
+la, cour disparut de ses lèvres, elle passa, comme nous
+avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.</p>
+
+<p>Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son
+oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'était Maurevert.
+Il s'inclina comme pour la saluer et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends votre dernier ordre, madame.</p>
+
+<p>Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout
+de la galerie, jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny
+qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement
+avec La Garde.</p>
+
+<p>Et elle laissa tomber ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Allez!</p>
+
+<p>Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque
+chose a dire.. Maurevert songeait à la recommandation
+que lui avait faite le duc de Guise par une nuit
+de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert
+voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en
+obéissant à la reine. Et, laissant de côté la fiction que
+c'était un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je le manquais, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez
+quitte pour recommencer!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne
+meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du
+Temple sont bien à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... à condition que j'assiste à la question.»</p>
+
+<p>La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques
+minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre.</p>
+
+<p>Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le
+vieux La Garde disait à ce moment:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez
+les derniers préparatifs... J'ai bataillé contre vous...
+Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit à un chef illustre...
+permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un
+mois au plus tard, vous soyez en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix
+jours et vous serez dans la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit
+au jeu de paume pour faire sa cour au roi.</p>
+
+<p>Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son
+bras et, faisant signe à ses gentilshommes, descendit à
+son tour et sortit du Louvre, répondant d'un sourire
+aux saluts respectueux.</p>
+
+<p>Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison
+basse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées:
+c'est là que demeurait le chanoine Villemur. Mais,
+depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement
+quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une parente
+qui habitait la Picardie. La maison passait donc
+pour inhabitée. Maurevert se glissa dans l'intérieur par
+une petite porte qu'une main mystérieuse lui entrouvrit
+du dedans, et il parvint bientôt dans la salle à manger
+au rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui
+avait ouvert et qui l'avait accompagné.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le chanoine Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, répondit simplement le chanoine.
+Venez.</p>
+
+<p>Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois
+pièces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait
+sur le derrière de la maison. La cour était clôturée
+de murs assez élevés. Une porte permettait d'en sortir.
+Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une sente déserte
+qui aboutissait à la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.</p>
+
+<p>Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé,
+attaché par le bridon à un anneau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui
+s'est ainsi occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses
+écuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer.
+Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant à
+droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous attendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois.
+Croyez-vous vraiment à la nécessité de ma fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il y va de votre tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu
+à n'en rien faire.</p>
+
+<p>Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger.
+Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargée
+et la présenta à Maurevert, qui l'examina attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque
+émotion, Villemur, qui s'était posté à la fenêtre
+grillée.</p>
+
+<p>Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre
+de ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse
+contre le treillis de la fenêtre.</p>
+
+<p>Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou
+six gentilshommes. En avant d'eux, à trois pas, marchait
+Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont
+comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de
+Navarre.</p>
+
+<p>Maurevert, à ce moment, fit feu.</p>
+
+<p>Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une
+seconde de stupéfaction. Coligny agitait sa main droite
+vers la fenêtre. Cette main était ensanglantée: la balle
+avait emporté l'index.</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.</p>
+
+<p>Au même instant, un deuxième coup de feu retentit
+et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.</p>
+
+<p>Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris
+une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral
+Coligny venait d'être frappé, cette foule se recula aussitôt,
+avec de sourdes imprécations contre les huguenots.</p>
+
+<p>Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé
+son arme, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maladroit! je l'ai manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Recommencez! gronda Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? fit Maurevert goguenard.</p>
+
+<p>Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième
+arquebuse à la main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation
+apparente, s'en saisit, et fit feu.</p>
+
+<p>L'amiral tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! dit Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez!...</p>
+
+<p>Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des
+coups violents ébranlassent la porte.</p>
+
+<p>Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en
+selle et enfila la sente, au trot.</p>
+
+<p>Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves
+de sa maison, leva une trappe, s'enfonça dans un
+boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un
+escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Dans le cloître, une scène de confusion terrible se
+passait. Les gentilshommes huguenots s'étaient rués vers
+la fenêtre; mais le treillis était solide; alors, tandis
+que les uns cherchaient à défoncer la porte, d'autres,
+l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire
+face à une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.</p>
+
+<p>L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança
+en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux
+et hostiles.</p>
+
+<p>Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était
+relevé; mais il ne put se tenir debout et parut prêt à
+défaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise! cria Clermont de Piles.</p>
+
+<p>Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea.
+Les huguenots se regardèrent épouvantés, tout pâles.</p>
+
+<p>Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées,
+formant ainsi une sorte de siège sur lequel le
+blessé fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes.</p>
+
+<p>Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à
+la main. Ceux qui avaient essayé vainement de défoncer
+la porte, vinrent s'unir au cortège, qui se mit en
+route.</p>
+
+<p>Coligny n'avait pas perdu connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore
+forte.</p>
+
+<p>Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles
+pleurait&mdash;de colère autant que de douleur. Les autres
+criaient:</p>
+
+<p>&mdash;On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!</p>
+
+<p>A chaque instant, ils rencontraient des huguenots,
+qui, se réunissant au cortège et voyant l'amiral grièvement
+blessé, tiraient leur épées et criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance!</p>
+
+<p>En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents,
+agitant leurs épées, pleurant, menaçant, et les groupes
+du peuple qui les regardaient passer gardaient le
+silence.</p>
+
+<p>Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité
+inouïe; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire
+enfiévra Paris; les bourgeois sortirent en armes
+a tous les carrefours, des danses s'organisèrent; en d'autres
+endroits, des prêtres, montés sur des bornes, expliquèrent
+au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi
+de l'Eglise.</p>
+
+<p>A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille
+huguenots s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant
+pas qu'on voulût tuer l'amiral et décidés à le défendre
+en bataille rangée.</p>
+
+<p>Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait
+la cour de l'hôtel et, refluant par les portes grandes ouvertes,
+occupait toute la rue.</p>
+
+<p>Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées
+rentrèrent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu
+que le meurtrier de l'amiral était un vulgaire
+coquin et non un stipendié du chanoine Villemur, comme
+on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on
+sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.</p>
+
+<p>Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre
+de huguenots s'enquirent, sur l'heure même, des logements
+qui étaient à louer dans la rue de Béthisy, voulant
+être prêts, jour et nuit. à courir au secours de leur
+chef.</p>
+
+<p>Vers deux heures, il y eut un remous dans cette
+foule qui continuait à stationner dans la rue.</p>
+
+<p>Une litière venait d'apparaître au bout de la rue;
+elle était précédée et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.</p>
+
+<p>«Le roi! Le roi!...»</p>
+
+<p>Toutes les têtes se découvrirent.</p>
+
+<p>Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le
+respect, on cria: «Vengeance!»</p>
+
+<p>La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment.
+Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi,
+Catherine et le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le
+groupe de gentilshommes le plus rapproché de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance;
+plus que vous, j'y suis engagé, car l'amiral est
+mon hôte; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera
+saisi et livré à un châtiment mémorable...</p>
+
+<p>Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.</p>
+
+<p>Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie
+contre le camp opposé, à la tête duquel se trouvait
+M. de Téligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de
+Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des larmes
+plein les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, on vient de tuer M. l'amiral!</p>
+
+<p>Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura
+un instant immobile, comme frappé de stupeur.</p>
+
+<p>Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques
+autres huguenots, qui avaient entendu, s'étaient précipités
+au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de
+Béthisy.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là,
+monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, sire! La triste vérité!...</p>
+
+<p>Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Charles jeta furieusement sa raquette.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour
+qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez
+faire qu'à votre tête? Et moi, qui suis le roi, je n'en
+ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes chefs
+d'armée à présent!</p>
+
+<p>Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand
+prévôt.</p>
+
+<p>Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta
+aussitôt dans le cabinet du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous
+donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon
+digne père, l'amiral Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours
+vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai
+que vous êtes complice et je ferai votre procès!</p>
+
+<p>Le grand prévôt se retira dans une inexprimable
+épouvante.</p>
+
+<p>Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure
+pendant laquelle Charles IX se promena fébrilement
+dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous
+édictées contre les bourgeois porteurs d'armes?</p>
+
+<p>&mdash;L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à
+la richesse du coupable; puis, la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous
+fassiez créer un nouvel édit, que veuillez faire enregistrer.</p>
+
+<p>Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:</p>
+
+<p>«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées
+dagues, pistolets, arbalètes, hallebardes ou piques sera
+saisi sans autre procès et embastillé pour dix ans; ses
+biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur d'armes cachées
+sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, après douze heures
+pour tout délai, afin qu'il puisse faire pénitence et se
+réconcilier avec Dieu, s'il est en état de péché mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais
+Votre Majesté veut-elle me permettre une observation?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à
+Votre Majesté que, depuis quelque temps, il n'est pas
+un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui prouve combien nos commandements
+royaux sont respectés. Que voulez-vous dire? Qu'il sera
+difficile d'arrêter tous les Parisiens armés? On les
+arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur
+le chancelier; quelques exemples suffiront, deux
+bonnes douzaines de pendus, accrochés à nos fourches,
+inspireront de salutaires réflexions. Allez, mon
+sieur.</p>
+
+<p>Birague s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans,
+je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et,
+si l'on tire l'épée, que ce soit pour notre service et le
+bien du royaume, et non pour continuer des guerres
+intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis,
+je veux qu'on le sache!</p>
+
+<p>Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans
+s'empressa de sortir.</p>
+
+<p>Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se
+mit à songer:</p>
+
+<p>«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât
+le truand qui a tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne
+retardée... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre
+qui entraînera hors du royaume tous les huguenots, à
+la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux
+Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la
+reine le prétend? C'est possible! Mais la meilleure
+manière de me débarrasser de lui et de tous ses acolytes,
+n'était-ce pas de lui donner une armée pour l'envoyer
+loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en
+laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise
+devant moi, et j'en eusse fait bon marché... Voilà
+ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma
+mère!...»</p>
+
+<p>Charles IX demeura enfermé deux heures dans son
+cabinet, montrant par là la douleur que lui causait
+l'événement.</p>
+
+<p>Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et
+à son frère, le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer
+pour l'accompagner chez l'amiral.</p>
+
+<p>Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une
+compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine
+des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou
+et Catherine affectèrent de parler continuellement d'un
+miracle qu'on avait constaté, à Saint-Germain-l'Auxerrois:</p>
+
+<p>Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le
+sacristain, étant entré dans l'église, avait vu le bénitier
+tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il était
+rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang
+avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portées à Notre-Dame.</p>
+
+<p>A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la
+volonté divine: Dieu voulait du sang!</p>
+
+<p>Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et
+silencieux, se demandant peut-être s'il n'était pas dans
+l'erreur, et si le temps n'était pas venu de donner satisfaction
+à Dieu.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de
+Coligny, le roi, secouant la tête, parut se reprendre, et,
+se penchant, prononça les paroles que nous avons signalées
+et qui furent accueillies par des cris frénétiques de:
+«Vive le roi!».</p>
+
+<p>Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou
+et Catherine entrèrent dans sa chambre. La pâle
+figure du blessé rayonna de joie. Le roi courut à lui
+et l'embrassa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que ce misérable se balancera bientôt au
+bout d'une corde. J'espère que votre précieuse vie n'est
+pas en danger.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit,
+je réponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours,
+il sera sur pied...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause
+la marque d'intérêt qui m'est donnée par mon roi fera
+beaucoup pour ma guérison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me
+voyez tout morfondu du mal qui vous arrive...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur,
+en qui nous avons mis toute notre confiance!
+fit Catherine, qui essuyait ses larmes.</p>
+
+<p>A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes,
+un grand murmure de satisfaction.</p>
+
+<p>Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on
+cria:</p>
+
+<p>«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»</p>
+
+<p>Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit
+demeurèrent seuls les trois augustes visiteurs, Henri
+de Navarre, Téligny et sa femme, Louise de Coligny.</p>
+
+<p>La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle
+le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain,
+dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour
+que tout le monde pût l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avez-vous avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une compagnie, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel
+en cas d'attaque?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois
+mille assaillants bien organisés.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets
+à la garde de cet hôtel, vous me répondez de la vie de
+l'amiral sur la vôtre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au
+Louvre?</p>
+
+<p>Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots
+qui remplissaient la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une
+fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu
+de plus belle.</p>
+
+<p>Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel
+enthousiasme, qu'il sembla que l'hôtel allait crouler...</p>
+
+<p>Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un
+rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie
+terrible qui la faisait palpiter.</p>
+
+<p>En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de
+huguenots et occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de
+faire obéir au premier signe.</p>
+
+<p>Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt
+pour faire escorte au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent
+en rangs, comme des soldats à la parade.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots,
+parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre.</p>
+
+<p>Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse
+issue de l'événement, qui avait failli être mortel.
+La campagne projetée s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait
+partir, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Il
+voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux
+cents écus, en riant de tout son coeur.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec
+une grimace de satisfaction et dit à la jeune reine, sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons
+riches, et cela me changera un peu.</p>
+
+<p>Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai
+vue aussi souriante... Prenez garde, sire!</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la
+joie.</p>
+
+<p>A dix heures, elle se retira dans son appartement, en
+disant à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier
+pour vous...</p>
+
+<p>A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LA NUIT TERRIBLE</h3>
+
+<p>Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas
+encore... Il méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux
+à l'excès, la méditation prenait tout naturellement sa
+forme la plus poétique et peut-être la plus féconde
+c'est-a-dire la forme imaginative.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient
+à son esprit, mais des images.</p>
+
+<p>Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces
+visages bouleversés de fureur, ces épées qui s'agitaient
+dans la rue de Béthisy, puis l'apaisement, dès qu'il
+avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la
+journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait
+autant de reconnaissance que de fierté.</p>
+
+<p>Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un
+roi. Double raison pour excuser en lui l'égoïste vanité
+d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce
+mot: «Vive moi!...»</p>
+
+<p>Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il
+repoussait l'idée que cette physionomie sévère, mais
+loyale, put être une figure de traître. Presque aussitôt
+une image en appelant une autre, c'était sa mère qui
+passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par
+l'image de Coligny, il frémissait devant celle de sa
+mère... Et il évitait de se demander pourquoi.</p>
+
+<p>Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant
+de beauté, magnifique, souriant et vigoureux, autant
+que lui, pauvre petit roi, était chétif, triste et
+maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus royal
+que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.</p>
+
+<p>Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de
+l'armée partant pour la guerre, la multitude des hommes
+d'armes défilant devant lui, Coligny, les huguenots,
+et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-même
+ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à
+son frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains
+d'où, peut-être, ils ne reviendraient pas...</p>
+
+<p>C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.</p>
+
+<p>Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour
+de Marie Touchet.</p>
+
+<p>Charles ferma les yeux et sourit doucement.</p>
+
+<p>Alors, le sommeil le gagna.</p>
+
+<p>C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent
+le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent
+fatalement au point central de ses inquiétudes
+du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie
+aboutissait toujours à Marie Touchet.</p>
+
+<p>Charles était donc dans cet état où la vie réelle se
+fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, à
+une porte, le ramena violemment à la conscience des
+choses qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Il se souleva sur un coude et écouta.</p>
+
+<p>Il y avait trois portes à sa chambre: une grande,
+qu'on ouvrait à deux battants, pour laisser entrer les
+courtisans au moment de son lever, et deux petites.
+L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier
+par où le roi pouvait passer dans sa salle à manger.
+L'autre donnait sur un long et étroit couloir dérobé,
+dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire
+usage: sa mère et lui.</p>
+
+<p>C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.</p>
+
+<p>Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.</p>
+
+<p>Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine
+de Médicis qui venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui
+puis s'habilla en hâte, plaça un poignard à sa ceinture,
+et ouvrit.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague,
+M. Gondi, le duc de Nevers, le maréchal de Tavannes
+et votre frère, Henri d'Anjou, sont réunis dans mon
+oratoire pour y prendre des décisions propres à vous
+sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui
+soumettre le résultat de leur délibération.</p>
+
+<p>Charles IX demeura un instant stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre
+fermeté d'esprit, je me demanderais si une vision
+n'a pas troublé votre bon sens. Quoi, madame! vous me
+venez éveiller une heure après minuit pour me dire
+que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils?
+Qui les a convoqués? Quel danger me menace et
+menace l'État? Eh bien, qu'ils délibèrent donc et me
+laissent dormir en paix!...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez
+pas. Ou bien, ce sera peut-être pour la dernière
+fois.</p>
+
+<p>Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient
+pris cette expression de terreur, ses joues, cette pâleur
+plombée qu'il avait au moment de ses crises.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Il se passe que vous avez heureusement des amis
+qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit
+heures au plus tard, le Louvre doit être envahi, le roi
+massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants serviteurs
+que je viens de vous nommer sont venus m'avertir,
+et qu'à mon tour je vous avertis. Maintenant, sire,
+recouchez-vous, si vous voulez: je vais prévenir ces
+amis dévoués que leur délibération est inutile et que
+le roi veut dormir en paix...</p>
+
+<p>&mdash;Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles
+en passant ses mains sur son front jaune. Quelle
+folie!</p>
+
+<p>Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez
+de votre mère, de votre frère, de ceux qui vous
+aiment et dont l'intérêt même, à défaut de leur affection,
+vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits
+hérétiques, qui ont horreur de notre religion, et qui,
+pour en arriver à leurs fins, sont obligés de commencer
+par tuer le fils aîné de l'Eglise... Qu'avez-vous fait,
+Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de
+votre affection, au point que la chrétienté catholique du
+royaume est réduite au désespoir, au point que trois
+mille seigneurs catholiques. Guise en tête, ont pris la
+résolution de sauver la France et l'Eglise malgré vous!...
+Vous voilà donc pris entre ces deux forces également
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus
+à nous imposer la réforme; les catholiques, désespérés,
+furieux, acculés à la révolte suprême. L'instant
+est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne
+ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en
+prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis
+le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine
+rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a
+effleuré le cher amiral, vous avez soulevé le peuple
+entier. En faisant crier l'édit qui désarme les bourgeois,
+vous avez accrédité le bruit que vous voulez faire
+massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous
+faisant escorter par les hérétiques, vous avez signifié
+aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous étaient
+plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait céder le pas
+aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! O mon
+Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras,
+éclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa
+mère, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de
+tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Coligny!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa
+mère lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur
+s'était emparée de lui. Il jetait autour de lui des regards
+de fou, et sa main s'incrustait au manche de son
+poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il
+faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de
+cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable
+horreur.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère;
+il avait admis que l'amiral conspirait contre lui.
+Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'étaient
+accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit,
+qu'il avait dû se rendre à cette évidence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves
+de la trahison de Coligny et des huguenots. Où
+sont-elles, ces preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez des preuves? Vous en aurez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis
+parvenue à faire saisir deux aventuriers qui ont surpris
+bien des secrets et qui en savent long à la fois sur
+Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est
+ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint
+au Louvre en compagnie du maréchal, et qui eut une
+si étrange attitude. L'autre est son père. Je tiens ces
+deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés
+au Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai
+le procès-verbal de l'interrogatoire et vous verrez
+que Coligny n'est venu à Paris que pour vous
+frapper!</p>
+
+<p>La reine parlait avec une telle force de conviction
+que Charles, déjà terrorisé, se sentit cette fois
+convaincu.</p>
+
+<p>Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit
+avec une fermeté apparente:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même
+l'interrogatoire de ces Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec
+plus d'énergie encore. Je vous ai dit que Tavannes se
+trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que
+vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi aussi, je
+m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer,
+moi. Je vais droit au but et je cherche à savoir la
+vérité: je la sais!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc une vérité sur Tavannes!</p>
+
+<p>&mdash;Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal
+de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise
+qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui commande aux
+trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste,
+peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre,
+cet homme appartient à Guise! Et que vient-il faire en
+notre conseil? S'assurer que vous êtes vraiment le roi,
+que vous allez prendre les mesures propres à sauver
+votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est
+Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne
+sauvera que l'Eglise... Quant à votre trône et à votre
+vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles...
+mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du
+Christ! Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême
+entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous
+un moment de défaillance pour se faire élire capitaine
+général et marcher sur vous... sur le roi, ami
+des hérétiques!...</p>
+
+<p>&mdash;Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah!
+pour ceux-là, pas d'hésitation! Je n'ai que trop bien
+compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure même,
+on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête
+Tavannes dans votre oratoire...</p>
+
+<p>&mdash;Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant
+sa main sur la bouche du roi, pour l'empêcher
+d'appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit
+Charles en se débarrassant de l'étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes
+pour arrêter Guise? Sachez que Paris tout entier se
+lèvera pour le défendre. Ce n'est pas seulement du courage
+et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de la prudence!
+Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le
+rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne
+puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela,
+il faut qu'il sache par Tavannes que vous êtes décidé
+à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils...
+allons jouer ensemble la partie suprême qui doit raffermir
+sur votre tête cette couronne chancelante!</p>
+
+<p>Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec
+un visage enflammé, des yeux où roulaient des pensées
+tragiques.</p>
+
+<p>Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre,
+il se sentit près d'elle comme un petit enfant.</p>
+
+<p>Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une
+irrésistible vigueur.</p>
+
+<p>La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la
+porte et s'effaça devant Charles IX, qui entra le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! dit Tavannes.</p>
+
+<p>Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent
+courbés.</p>
+
+<p>Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même
+pour paraître calme.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus
+à mon appel...»</p>
+
+<p>Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et
+Catherine regarda son fils avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons
+sur les affaires présentes. Parlez le premier,
+monsieur le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit
+qui défend aux Parisiens de sortir armés dans les rues.
+Or, à mesure que cet édit se criait, les rues de Paris se
+sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier
+ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il est,
+il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper
+les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible
+de résister à une pareille force. Si M. de Coligny est
+encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera
+plus pierre sur pierre dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Votre avis est donc que nous devons arrêter
+M. l'amiral et instruire son procès?</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny
+séance tenante et sans autre forme de procès.</p>
+
+<p>Le roi ne montra aucune surprise.</p>
+
+<p>Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux
+parurent encore plus vitreux que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur de Nevers?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes
+de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majesté
+de jouer double jeu. J'ai vu ces mêmes huguenots
+tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que
+l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre
+la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents
+que jamais, ils ont décidé qu'il fallait exterminer
+les catholiques, de crainte d'être exterminés par eux;
+qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.</p>
+
+<p>Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency,
+à la tête des politiques, allait se réunir aux huguenots,
+pour accabler le roi et Paris.</p>
+
+<p>Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il
+était prêt à étrangler l'amiral de ses propres mains.</p>
+
+<p>Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.</p>
+
+<p>Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit
+Charles IX si pâle qu'on eût dit un spectre, ses lèvres
+blanches agitées d'un tremblement convulsif, elle se
+tourna vers lui et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme
+nous, attendons le mot qui doit nous sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya
+Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.</p>
+
+<p>Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas
+précipités dans l'oratoire, essuyant, à grands revers de
+main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage.</p>
+
+<p>Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa
+main, cette main de femme encore fine et belle, s'était
+crispée au manche de la dague qu'elle portait toujours
+à sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre
+jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient
+contractés; toute sa personne se raidissait dans une
+tension de volonté portée au paroxysme.</p>
+
+<p>Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans
+suite.</p>
+
+<p>La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent
+massif sur sa croix d'ébène. Catherine fit trois
+pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix
+rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté
+dans mes flancs un fils qui méprise ta loi, résiste à tes
+ordres et, sous ton divin regard, songe à jeter bas ton
+temple!...</p>
+
+<p>Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous blasphémez, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée
+par l'excès de l'effort, maudis-moi de ne pas
+trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de
+France!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;La mort de l'Antéchrist.</p>
+
+<p>&mdash;La mort de Coligny! murmura Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez
+bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez
+comme nous tous, l'Antéchrist, c'est l'hypocrite qui nous
+a tué plus de six mille braves en tant de batailles, qui
+nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même,
+exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction
+de la sainte Eglise!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit
+Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de
+mon âme avant tout!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre
+Majesté me permettre de me retirer sur mes terres...</p>
+
+<p>&mdash;Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais
+offrir mon épée au duc d'Albe!</p>
+
+<p>&mdash;Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que
+l'exode des fils de France commence donc! Malheur!
+Malheur sur nous! Charles, ta mère demeurera seule
+avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les hérétiques ne te frappent!...</p>
+
+<p>Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de
+France, pour avoir arraché le royaume aux huguenots!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez
+tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte!
+Tuez celui que j'appelle mon père! Mais, par l'enfer,
+tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en
+reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez!
+Tuez tout! Tuez!... Ah!...»</p>
+
+<p>Son visage se convulsa.</p>
+
+<p>Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois,
+éclatait sûr ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de
+joie furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une
+sorte de contrariété.</p>
+
+<p>D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet
+proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait
+dans un fauteuil, luttant désespérément contre la crise
+qui se déchaînait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant
+Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de
+Guise que le roi est décidé à sauver l'Eglise et le
+royaume. Nous comptons sur lui...</p>
+
+<p>Tavannes s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures
+qui sonnent; soyez ici demain matin, à huit heures;
+amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier
+et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt Le
+Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.</p>
+
+<p>Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement
+avec une profonde tendresse et, d'une voix très
+douce, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai
+grand besoin, madame.</p>
+
+<p>Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère
+Cette indifférence du fils préféré, adoré... c'était le tourment,
+la plaie secrète de ce coeur de granit... c'était
+peut-être le châtiment.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla
+ouvrir une porte.</p>
+
+<p>Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de
+dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier
+Pezou...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal.
+A trois heures après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras
+quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri,
+le glas de mon fils n'a pas été sonné... Je le sonnerai!...</p>
+
+<p>&mdash;Son fils! songea la reine. Mon fils!...</p>
+
+<p>Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes
+pensées et reprit:</p>
+
+<p>A propos, qu'as-tu fait de Laura?</p>
+
+<p>&mdash;Morte, dit Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Et Panigarola?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...</p>
+
+<p>Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un
+fantôme.</p>
+
+<p>La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois
+heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa
+plume et fébrilement commença à écrire...</p>
+
+<p>Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses
+mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, à
+peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui
+gonfla son sein, elle murmura:</p>
+
+<p>«C'était mon fils!»</p>
+
+<p>Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné
+hors de l'oratoire et avait regagné sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y
+demeura que quelques minutes.</p>
+
+<p>Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait
+les rideaux de sa fenêtre pour voir si le jour
+ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers favoris, Nysus et
+Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses évolutions.</p>
+
+<p>«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il
+en claquant des dents.</p>
+
+<p>Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la
+chambre et, allant à un petit meuble vitré, en tira un
+manuscrit.</p>
+
+<p>«Si je travaillais un peu à mon livre?...»</p>
+
+<p>Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il
+portait ce titre: <i>La Chasse royale</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Le roi le feuilleta
+machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements
+et arriva jusqu'aux dernières lignes, jusqu'à la
+dernière phrase. Elle commençait par ces mots:</p>
+
+<p>«Lorsque l'animal est hallali...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en 1625.</blockquote>
+
+<p>«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre
+hallali qui se prépare!...»</p>
+
+<p>Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit
+meuble. Un gémissement se fit entendre.</p>
+
+<p>«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.</p>
+
+<p>C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait
+une caresse. Ils étaient là, tous les deux, le museau
+pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant.</p>
+
+<p>«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que
+voulez-vous?... Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la
+curée que vous réclamez?... Arrière! Arrière! C'est trop
+de sang!...»</p>
+
+<p>Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une
+plainte.</p>
+
+<p>Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent
+pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent
+sur le tapis; ses yeux se convulsèrent jusqu'à
+paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...</p>
+
+<p>«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!...
+Qui vient derrière lui?... Coligny! Les huguenots!...
+A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan
+au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... Cosseins!...
+Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»</p>
+
+<p>Il demeura pantelant pendant dix minutes.</p>
+
+<p>Puis, se redressant sur ses mains:</p>
+
+<p>«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je
+sue du sang, à présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!...
+Horreur! c'est du sang! J'étouffe! A moi! Oh!
+ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie,
+fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...</p>
+
+<p>Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise,
+dans l'effroyable cauchemar de sa vision.</p>
+
+<p>Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et
+tomba d'un morne et profond sommeil...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LA CHAMBRE DE TORTURE</h3>
+
+<p>Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques
+incidents de ce formidable et suprême conciliabule que
+nous avons essayé d'esquisser, les deux Pardaillan, dans
+leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient
+côte à côte.</p>
+
+<p>Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient
+tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire.</p>
+
+<p>Et cela équivalait à une condamnation à mort.</p>
+
+<p>Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par
+des tenailles chauffées à blanc, les jambes serrées dans
+l'étau mortel, au point que les veines éclatent et que le
+sang jaillit et gicle!...</p>
+
+<p>La chose devait se faire à dix heures du matin.</p>
+
+<p>Ils dormaient.</p>
+
+<p>Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son
+père dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu
+aucune nouvelle du dehors. Montluc n'était pas venu les
+voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils ne
+voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à
+boire et à manger par une sorte de chatière ménagée
+au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi
+que son père lui en eût dit, le chevalier avait activement
+cherché un moyen d'évasion.</p>
+
+<p>Il avait sondé les murs: leur épaisseur&mdash;peut-être
+cinq ou six pieds&mdash;défiait toute tentative; il eût fallu
+un an pour arriver à les percer sans le secours des instruments
+nécessaires&mdash;et pour aboutir où? Sans doute
+dans quelque cachot voisin.</p>
+
+<p>Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare
+de ses rayons, il n'y avait même pas moyen d'atteindre
+les barreaux.</p>
+
+<p>La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée
+de clous énormes.</p>
+
+<p>L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea
+à la ruse. Un soir, il se mit à plat ventre, la tête contre
+la chatière, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents
+écus d'or s'il voulait l'aider à sortir, ne doutant pas que
+le duc de Montmorency ne payât la dette. La sentinelle
+répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait
+une telle défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des
+cachots où se trouvaient les prisonniers les plus importants;
+que, même eût-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait
+pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait
+à sa tête plus encore qu'à la richesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous
+n'avons plus que deux ou trois jours à vivre, tâchons
+de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais écouté, chevalier!
+Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, qu'as-tu
+à soupirer? Regretterais-tu de mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la
+simplicité de son âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et
+puis, il me semble que j'avais un rôle à jouer et que
+j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. J'eusse
+voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la
+lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en
+allaient par le monde, afin de terroriser les méchants et
+de réconforter les faibles!</p>
+
+<p>C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan&mdash;évitant
+avec soin de parler de Loïse, l'un pour ne
+pas éveiller une suprême douleur chez son fils, l'autre
+pour ne pas pleurer,&mdash;atteignirent la nuit du vendredi,
+la dernière nuit.</p>
+
+<p>Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.</p>
+
+<p>Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla
+le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se
+jouait sur le visage du chevalier; il souriait, rêvant sans
+doute de Loïse.</p>
+
+<p>Le routier le contempla avec une inexprimable expression
+de tendresse et de douleur. L'heure terrible était
+arrivée. Un léger mouvement qu'il fit réveilla le jeune
+homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur
+lui.</p>
+
+<p>Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de
+l'être, et chacun s'efforça de garder un visage serein.
+Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit à ce moment
+suprême?</p>
+
+<p>Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes,
+ils entendirent dans le couloir un bruit de pas
+nombreux.</p>
+
+<p>Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte
+d'adieu.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte
+de vingt arquebusiers.</p>
+
+<p>Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux
+Pardaillan, qui eurent un dernier éclair de joie sombre
+en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble.</p>
+
+<p>On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au
+bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient;
+toute la garnison du Temple&mdash;soixante soldats&mdash;était sur pied.</p>
+
+<p>On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans
+les entrailles de la vieille prison.</p>
+
+<p>Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.</p>
+
+<p>C'était la chambre de torture.</p>
+
+<p>Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un
+homme qu'à la lueur des torches le chevalier reconnut
+aussitôt&mdash;: c'était Maurevert. Le chevalier tourna la tête
+vers son père et sourit. Maurevert était livide et tremblant
+de haine impatiente.</p>
+
+<p>Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle
+aux voûtes surbaissées. De six en six hommes, il y avait
+une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup
+d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses
+cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une
+dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des
+tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions
+à deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui
+causait avec Maurevert...</p>
+
+<p>&mdash;Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.</p>
+
+<p>Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme
+si on eût craint quelque tentative désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? grommela Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix
+d'un effort terrible. Faites que je sois questionné le
+premier.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes
+là est injuste. Honneur, à la vieillesse, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea
+Maurevert du regard.</p>
+
+<p>Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le
+jeune homme avait tourné vers son père un suprême
+regard d'adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent
+de haine implacable.</p>
+
+<p>Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir
+en voyant torturer son père. En même temps, il recula
+vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de
+cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. Là, dans
+l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un
+long voile, attendait, semblable au génie familier de
+cet enfer.</p>
+
+<p>Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bourreau, commence ton office.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le
+bourreau d'une voix indifférente.</p>
+
+<p>Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent
+le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! rugit le chevalier.</p>
+
+<p>Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique,
+il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et
+trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir.
+Il y eut une minute de tumulte et de désordre. Montluc
+tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes!
+Les chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre
+des questions s'ouvrit et une voix haletante, une
+voix de femme, éclatante, domina les bruits de l'affreuse
+lutte:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»</p>
+
+<p>A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles,
+jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chaînettes
+dont il commençait à lier les jambes du chevalier,
+jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour
+étouffer un hurlement de rage, jusqu'à Catherine de
+Médicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment.</p>
+
+<p>Et tous virent alors une femme, une jeune femme à
+tournure élégante, modestement vêtue, qui jetait un regard
+de compassion émue et de joie profonde sur les
+deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:</p>
+
+<p>«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne,
+j'arrive à temps!</p>
+
+<p>&mdash;Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina
+d'un air de grâce, d'une simplicité prodigieuse en un
+tel moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en
+s'avançant vers la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une messagère du roi de France, voilà
+tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous parvenue ici?</p>
+
+<p>Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla
+lire à la lueur d'une torche. Il contenait ces mots:</p>
+
+<p><i>Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du<br>
+Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à<br>
+la chambre des questions.&mdash;Signé: Charles, Roi.</i></p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.</p>
+
+<p>Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier
+sur lequel le roi avait, de sa main, tracé cette ligne:</p>
+
+<p><i>Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de<BR>
+Pardaillan père et fils.&mdash;Signé: Charles, Roi.</i></p>
+
+<p>Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait
+les gardes et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau,
+tu reviendras quand il plaira au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas
+dit...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.</p>
+
+<p>Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques
+instants, avaient tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet
+et l'éloquence de leurs regards la remerciait. Ils
+sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus respectueux.</p>
+
+<p>Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à
+un de ces anges de la légende descendu un instant dans
+la demeure des démons.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert
+et Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera
+sans doute heureux de votre promptitude à obéir; mais,
+enfin, s'ils n'étaient pas de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils
+soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un
+cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes
+du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.</p>
+
+<p>Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un
+coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui
+est venue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert.
+Que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose
+Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez
+ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous à mon
+hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. Vous
+avez commis une première maladresse en manquant
+l'amiral. Si vous en commettiez une deuxième en vous
+laissant arrêter&mdash;car on cherche le meurtrier&mdash;vous
+seriez, cette fois, perdu sans recours.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je crois que mon intérêt exige que je
+demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura
+autant d'intérêt que maintenant à trouver l'auteur de
+l'arquebusade du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.</p>
+
+<p>Et saisissant le bras de Maurevert:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute
+n'est pas d'avoir tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué.
+Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre
+maladresse est peut-être un coup d'adresse extraordinaire.
+Obéissez, partez, revenez dans huit jours et
+vous saurez alors ma pensée. Et, quant à ces deux
+hommes ne craignez rien: je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, madame, dit Maurevert</p>
+
+<p>Il sortit en se disant:</p>
+
+<p>«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge
+pas de huit jours; je veux voir, moi!...»</p>
+
+<p>«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle
+à ces deux aventuriers? se demandait Catherine.
+Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de
+sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons
+à la grande besogne!»</p>
+
+<p>Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est
+ce que nous devons expliquer rapidement.</p>
+
+<p>Le valet du roi était entré à sept heures du matin
+dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouvé qui
+se déshabillait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement
+le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze
+heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras
+à mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin
+et que je les attends à mon jeu de paume après
+midi.</p>
+
+<p>Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais
+pour revêtir aussitôt un costume de drap, d'apparence
+bourgeoise. Bientôt, par des couloirs et des escaliers dérobés,
+il gagna une cour déserte, atteignit une petite
+porte située non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois.
+C'est par là qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait
+dans sa bonne ville, comme un écolier heureux d'échapper
+pour quelques heures à la dure contrainte.</p>
+
+<p>Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons
+l'air vif de la Seine. Sa poitrine étroite se dilata.</p>
+
+<p>Un peu de couleur anima ses joues.</p>
+
+<p>Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et
+heureux l'homme qui venait de se débattre dans une
+crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui
+venait de décréter l'hécatombe des huguenots...</p>
+
+<p>Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche,
+atteignit la rue des Barrés et pénétra dans la maison
+de Marie Touchet.</p>
+
+<p>C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de
+lui tantôt une misérable loque humaine, tantôt un fou
+furieux, c'est là qu'il venait chercher le repos réparateur;
+c'est là qu'il venait trouver l'apaisement et la
+douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux
+prises avec sa mère.</p>
+
+<p>Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement
+de Marie Touchet, il s'arrêta dans l'encadrement de la
+porte, émerveillé par le spectacle qu'il avait sous les
+yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont
+les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière,
+était en déshabillé du matin. Son sein était nu.
+Et a ce sein se suspendait l'enfant rosé, joufflu ses
+deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il
+tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en
+souriant.</p>
+
+<p>Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à
+coup, une goutte de lait au coin des lèvres.</p>
+
+<p>Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement
+dans le berceau.</p>
+
+<p>Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.</p>
+
+<p>A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit
+par-derrière dans ses bras et lui mit ses deux mains
+sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une
+bonne farce.</p>
+
+<p>Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu
+de son amant, elle s'écria dans un joli rire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur
+mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai
+au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains.
+Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses lèvres
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et
+maintenant, monsieur votre fils.</p>
+
+<p>Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de
+lui, penchée aussi. Les deux têtes se touchaient. Toutes
+les deux exprimaient la même admiration naïve qui
+chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce petit
+être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit
+sans l'éveiller et finalement, n'osant pas, chercha les
+lèvres de Marie en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire
+mal, moi!</p>
+
+<p>Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le
+front de l'enfant.</p>
+
+<p>Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe
+des pieds la salle à manger où le roi se jeta dans un
+fauteuil en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je tombe de sommeil et de fatigue...</p>
+
+<p>Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait
+doucement les cheveux de Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es
+pâle!... Qui t'a encore tourmenté?... J'espère que tu
+n'as pas eu de crise, au moins?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle
+a été terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il
+y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je
+sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre
+en moi comme un souffle de haine furieuse contre
+l'humanité... Dans ces minutes-là, je voudrais détruire
+tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris
+comme je t'ai dit que cet empereur fît de Rome,
+frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les
+rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils
+tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le
+sang...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu
+de repos...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver
+hormis ici? Je suis entouré de conspirateurs.</p>
+
+<p>&mdash;N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins,
+le peu de repos qui calme ta pauvre chère tête... plains-toi,
+dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas
+ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher...»</p>
+
+<p>Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant,
+le consolant...</p>
+
+<p>Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé.
+Trop de choses et des choses trop terribles se préparaient
+autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il
+se mit à raconter que le parti des Guises travaillait à
+sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner
+deux dangereux acolytes de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces
+maudits Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la
+vérité.</p>
+
+<p>Marie Touchet jeta un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui
+s'appellent Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce
+pour ces deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça! perds-tu la tête?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que
+j'ai été sauvée par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler
+Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux!
+Ramus a su leurs vrais noms...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent
+leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois
+tué?...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent
+être coupables! Oh! tu les cherchais pour les
+combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!...
+Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont
+sauvée! Si je suis vivante, c'est à eux que je le dois.</p>
+
+<p>&mdash;Marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais
+livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui
+ont risqué leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir
+au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils
+diront tout! Je m'en fais la caution!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je
+pas moi-même?...</p>
+
+<p>Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.</p>
+
+<p>Charles écrivit l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple. Je vais envoyer...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet
+en jetant à la hâte une capeline sur sa tête et un
+manteau sur ses épaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit...</p>
+
+<p>Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet
+sur les deux papiers et les remit à Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Charles, comme tu es bon... comme je
+t'aime!...</p>
+
+<p>Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré,
+mais charmé. On sait le reste. Le roi demeura quelques
+minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son
+fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'âme
+purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION</h3>
+
+<p>La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement
+au Louvre où l'attendaient quelques seigneurs à
+qui elle avait donné rendez-vous pour huit heures. L'ordre
+de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était
+pour elle une grosse déception.</p>
+
+<p>En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve
+de la trahison de Guise.</p>
+
+<p>Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui
+devait mettre Henri de Guise à sa discrétion...</p>
+
+<p>Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.</p>
+
+<p>Sa suivante florentine l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise
+le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le maréchal
+de Tavannes et le maréchal de Damville, M. le duc de
+Nevers et M. le duc de Montpensier.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Nancey?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure;
+mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort.</p>
+
+<p>Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey,
+son capitaine, l'épée nue à la main. Elle eut un geste
+de satisfaction et, venant s'asseoir près d'une petite
+table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que
+son poignard était bien en place à portée de sa main,
+et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu
+comme à son ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait
+devant la reine.</p>
+
+<p>La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna
+un siège au duc qui, sans se faire prier davantage,
+s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement
+la souveraine, comme d'égal à égal.</p>
+
+<p>&mdash;Il se croit déjà roi! songea-t-elle.</p>
+
+<p>Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable
+Catherine?</p>
+
+<p>Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé
+de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Il était très beau.</p>
+
+<p>C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse
+de Nemours. Il avait donc cette beauté mâle et
+régulière de la superbe Italienne qui avait peut-être
+dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.</p>
+
+<p>Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en
+dédain.</p>
+
+<p>Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison
+plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un
+triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la
+garde de son épée était constellée de diamants; les
+soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tête
+en arrière et fermait à demi les yeux pour parler aux
+gens, comme s'il eût voulu laisser tomber sa parole de
+plus haut. Sa certitude de monter sur le trône de
+France était, à cette époque, absolue.</p>
+
+<p>D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait
+cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet
+orgueil intraitable? Nous l'allons dire.</p>
+
+<p>Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui
+éclipsait jusqu'au duc d'Anjou en élégance, que ce type
+achevé de la beauté, connut toute sa vie la singulière
+destinée d'être outrageusement trompé par sa femme:
+les amants se succédaient dans son lit, et toujours le
+duc de Guise montrait la morgue d'un être à demi divin
+que le ridicule ne saurait atteindre.</p>
+
+<p>Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du
+visage et la noblesse outrée des attitudes, il tenait de
+son père la froide cruauté.</p>
+
+<p>François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale,
+prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tué
+quelquefois pour le seul plaisir de tuer,&mdash;comme à
+Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait
+été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise,
+que les écrivains se sont toujours efforcés de présenter
+comme un modèle de vertu civique et guerrière.</p>
+
+<p>La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son
+redoutable interlocuteur, résolut d'abattre au moins
+pour un temps ses espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous
+a sans doute appris que le roi votre maître s'est décidé
+à débarrasser le royaume des hérétiques qui l'encombrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout
+heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que
+les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice
+pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trône.</p>
+
+<p>Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur
+votre concours?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, madame! Mon père et moi
+nous avons assez fait pour le salut de la religion pour
+que je puisse reculer au dernier moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous
+vous charger?</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends
+envoyer sa tête à mon frère le cardinal.</p>
+
+<p>Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis
+de l'envoyer aux inquisiteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le
+tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, madame?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous
+êtes le rempart du trône, je prétends vous montrer les
+précautions que j'ai prises pour le cas où le Louvre
+serait attaqué par les parpaillots. Nancey!</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey, demanda la reine, combien avons-nous
+d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;Douze cents, madame.</p>
+
+<p>Guise sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille
+Suisses, quatre cents arbalétriers et mille cavaliers logés
+comme nous avons pu.»</p>
+
+<p>Cette fois, le front de Guise devint soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant
+M. le duc, qui est un fidèle serviteur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, enfin, nous avons douze canons...</p>
+
+<p>&mdash;Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont
+entrés secrètement au Louvre la nuit dernière.</p>
+
+<p>Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva
+et prit une attitude où commençait à paraître une
+nuance de respect.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que
+nous ont annoncé les messagers qui nous arrivent de
+puis trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers
+annoncent simplement que les ordres du roi s'exécutent
+et que chaque gouverneur a mis des troupes en
+marche sur Paris...</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que?...</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés
+ce matin et seront dans la journée à Paris; en
+sorte que huit à dix mille fantassins doivent arriver ce
+soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de
+Paris une armée de vingt-cinq mille combattants aux
+ordres du roi.»</p>
+
+<p>Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était
+atterré.</p>
+
+<p>&mdash;La partie est perdue! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne
+lui avait jamais témoigné: il était vaincu.</p>
+
+<p>Mais déjà Nancey reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous
+me dire qui doit prendre le commandement des
+troupes du Louvre? Est-ce M. de Cosseins?</p>
+
+<p>Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était
+à lui, on le sait. Mais cet espoir fut de courte durée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi
+la garde de l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous
+commanderez. Je sais à quel point vous êtes dévoué.</p>
+
+<p>Nancey mit un genou à terre et dit:</p>
+
+<p>Jusqu'à la mort. Majesté!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger
+les arquebuses. Placez vos hommes en les distribuant
+à chaque porte. Que les canons soient chargés et
+pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers se
+tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez
+quatre cents Suisses autour du roi, et, si on tente de
+marcher sur le Louvre, feu, Nancey! feu de vos arquebuses!
+feu de vos canons! feu partout et contre qui
+que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes
+huguenots ou catholiques... tuez tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais,
+madame, autour de Votre Majesté... qui dois-je placer?</p>
+
+<p>Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent
+et, d'une voix qui eut des sonorités étranges, elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey
+fut sorti. Votre Majesté sait qu'elle peut faire état
+de moi pour le service du roi aussi bien que pour la
+défense de la religion...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que,
+si vous n'aviez vous-même choisi votre besogne dans le
+grand oeuvre qui se prépare, c'est à vous que j'eusse
+demandé de prendre le commandement du Louvre.</p>
+
+<p>Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était
+enferré lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous
+demander la faveur de vouloir bien recevoir l'homme
+à qui j'ai donné des ordres pour la nuit prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne!» dit Catherine.</p>
+
+<p>Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe.
+Une sorte de colosse à figure niaise et poupine, aux
+mains énormes, aux yeux ronds à fleui; de tête, bleu
+faïence, au front bas et têtu, entra en se dandinant.</p>
+
+<p>Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il
+était d'origine bohémienne, le duc de Guise, selon
+l'usage qui faisait nommer les domestiques du nom de
+leur province, l'appelait Bohême et, par abréviation,
+simplement Bême.</p>
+
+<p>La reine regarda le géant avec une admiration exagérée.
+Le géant sourit et caressa sa moustache.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit?
+demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je
+lui coupe la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.</p>
+
+<p>Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura
+sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec
+deux ou trois bons compagnons qui m'escortent jusqu'à
+Rome... Vous savez que toutes les portes sont fermées...»</p>
+
+<p>Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes
+sur un papier qu'elle signa et sur lequel elle apposa le
+sceau royal.</p>
+
+<p>Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:</p>
+
+<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce
+jourd'hui 23 août et jusque dans trois jours&mdash;Laissez
+passer le porteur des présentes et les personnes qui
+l'accompagnent.&mdash;Service du Roi.</p>
+
+<p>Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies ceci, dit Catherine.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.</p>
+
+<p>Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il
+avait produit sur la reine une impression extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite,
+monsieur le duc, d'être capable d'avoir près de
+vous de pareils serviteurs... Et, maintenant, allons conférer
+avec nos amis.</p>
+
+
+<p>La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.</p>
+
+<p>Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées
+et venues mystérieuses.</p>
+
+<p>A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi;
+mais le roi jouait à la paume avec les huguenots et
+refusa constamment de se rendre à la prière de sa
+mère.</p>
+
+<p>Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre
+les décisions suprêmes. Peut-être voulait-il simplement
+s'étourdir.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de
+Guise une réunion de tous ceux qui avaient placé en
+lui toutes leurs espérances et déjà le considéraient
+comme le roi de France&mdash;depuis Damville jusqu'à
+Cosseins, depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion
+de la Messe. Vous savez tous ce que vous avez
+à faire...</p>
+
+<p>Un profond silence accueillit ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis
+à plus tard. La reine est sur ses gardes, messieurs, montrons
+ce soir que nous sommes des sujets fidèles&mdash;et,
+pour le reste, nous attendrons. Allez, messieurs.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux
+conjurés. Il paraissait troublé, inquiet, furieux.</p>
+
+<p>A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc
+reçut les curés des diverses paroisses et les capitaines
+de quartier, qu'on alla chercher par groupes de huit
+à dix.</p>
+
+<p>A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix
+saccadée, le même langage:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, la bête est prise au piège!</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.</p>
+
+<p>Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui
+donnait les dernières instructions; le signal devait être
+donné par le tocsin de toutes les églises; les fidèles
+serviteurs de la religion porteraient un brassard blanc,
+ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un
+brassard mettraient un mouchoir autour du bras.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<h3>ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS<br>
+DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE CATHO</h3>
+
+<p>Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais
+également étranges, se déroulèrent sur les points les
+plus divers de Paris.</p>
+
+<p>La première, au Temple.</p>
+
+<p>La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.</p>
+
+<p>La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands
+manteaux furent mystérieusement introduites dans la
+prison du Temple et conduites à l'appartement du gouverneur:
+c'était Pâquette et la Roussette.</p>
+
+<p>Montluc les attendait devant une table chargée de
+mets et de vins. Et, pour avoir liberté complète dans
+l'orgie, il avait donné congé à ses trois valets et à sa
+servante, lesquels, heureux de cette aubaine, s'étaient
+empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que
+celui de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc
+en éclatant de rire. Venez ça, que je vous embrasse!</p>
+
+<p>Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent
+leurs manteaux et les laissèrent tomber.</p>
+
+<p>Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche
+bée. Les deux ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le
+cou enfoncé dans de vastes collerettes, la taille pincée
+et amincie sur le devant, en pointe; des costumes, non
+de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux
+doigts; elles étaient fardées comme des grandes dames.</p>
+
+<p>Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les
+choses en grand et avait visé à la magnificence. Où
+s'était-elle procuré ces nippes? Au fond de quelque friperie
+de la Cour des Miracles? Peu importe.</p>
+
+<p>Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes
+en princesses: seulement, il y avait des détails
+qui révélaient la parfaite ignorance de Catho en matière
+de costumes de cour. En outre, si les robes étaient
+de satin authentique, elles étaient fripées et tachées.
+Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux
+ribaudes s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.</p>
+
+<p>Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement,
+et à peine leurs manteaux furent-ils tombés que, s'avançant
+vers Montluc ébahi, elles exécutèrent les trois révérences
+que Catho leur avait apprises.</p>
+
+<p>Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième
+bouteille en les attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué,
+se demandant s'il était en proie à un cauchemar
+et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, il ne
+recevait pas la visite de deux reines.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées
+pour la fête de demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;La fête! bégaya Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands
+qu'on va questionner, tenailler et mettre au chevalet...</p>
+
+<p>Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb,
+son rire fit trembler les vitraux.</p>
+
+<p>&mdash;La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous</p>
+
+<p>êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes
+du diable! Tripes et ventre! Voilà une idée!
+J'étouffe de rire! Ah! les dignes gueuses! Et moi qui ne
+les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, j'étrangle!...
+Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir!
+Tais-toi, la Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et
+toi, Pâquette, à ma droite! Par les boyaux du dernier
+parpaillot que j'ai occis! Il faut que j'écrive la chose
+à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son mémoire
+qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi!
+Et je serai roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras...
+tu seras Mme Margot en personne! Et toi, Pâquette,
+que seras-tu? Tu seras Elisabeth d'Espagne... Silence!
+Que tout se taise dans Paris, en cette nuit mémorable!
+Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi,
+la reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...</p>
+
+<p>Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur
+par le récit de l'orgie qui suivit: nous voulions
+simplement indiquer l'entrée des deux ribaudes au Temple.</p>
+
+<p>A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse.
+Et pourtant il luttait encore.</p>
+
+<p>A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre
+lui, dans une étreinte furieuse, les deux reines dont
+les robes étaient en lambeaux, dont les coiffures s'étaient
+déroulées, dont les fards s'étaient liquéfiés et se
+mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.</p>
+
+<p>Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes
+du soudard.</p>
+
+<p>Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent
+l'oreille.</p>
+
+<p>Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons
+les secouaient.</p>
+
+<p>***</p>
+
+<p>Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre.
+Il est onze heures du soir. Le maréchal de
+Damville vient de rentrer. Il est sombre: ordre du
+chef de la conjuration de ne rien tenter contre le Louvre!
+Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais,
+en même temps, une joie funeste jaillit de ses yeux
+en flammes de cruauté: on lui livre son frère! Il est
+chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; c'est lui
+qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.</p>
+
+<p>Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de
+Piennes qu'il va enfin reconquérir!...</p>
+
+<p>Son frère mort, Jeanne est à lui!</p>
+
+<p>Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison.
+Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs
+dagues sur des pierres; d'autres visitent leurs pistolets;
+d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela se
+fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes
+cruches de vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse
+un grand gobelet.</p>
+
+<p>Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes
+qui l'attendent. Et il va s'enfermer avec eux pour
+donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne.
+Mais, avant de disparaître, il demande où est son favori,
+le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés
+est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve
+dans une cour qu'éclairent deux torches.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas
+tes armes, toi?</p>
+
+<p>Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses
+deux molosses. Damville sourit.</p>
+
+<p>Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches
+teintaient de rouge, le vicomte d'Aspremont se
+livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement,
+les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet
+à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux
+chiens, la gueule entrouverte, les yeux sanglants, les
+épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!</p>
+
+<p>Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux
+ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!</p>
+
+<p>Pipeau était le commensal de Proserpine...</p>
+
+<p>Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui
+avait montré les dents.</p>
+
+<p>Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par
+indifférence philosophique, soit en reconnaissance de
+la carcasse de poulet.</p>
+
+<p>Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur
+maître.</p>
+
+<p>Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme,
+debout, attendait, tout raide, sans un geste, sans un
+mouvement.</p>
+
+<p>Alors, Orthès se retournait brusquement vers les
+deux molosses et faisait claquer son fouet. A ce signal,
+les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l'homme immobile
+et, d'un seul coup, avec un grondement terrible,
+lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...</p>
+
+<p>Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec
+étonnement.</p>
+
+<p>Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le
+remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque:
+l'homme était un mannequin...</p>
+
+<p>Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son
+fouet au dos, les deux chiens sur ses talons. Pipeau
+courtisant Proserpine.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse
+leçon était répétée.</p>
+
+<p>Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal
+qui examinait cette scène effrayante et, avec un
+calme plus effrayant, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voilà mes armes!</p>
+
+<p>***</p>
+
+<p>Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit.
+Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires
+clients nocturnes. Et même elle avait condamné sa
+porte au moment où le couvre-feu avait sonné.</p>
+
+<p>Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.</p>
+
+<p>Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement
+vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières
+à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre
+sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.</p>
+
+<p>Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant
+assise, délia quelques cordes et retrouva son bras.
+Puis cinq ou six béquillardes qui se traînaient péniblement
+et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles furent
+dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée,
+toutes ses salles occupées, toutes ses tables prises:
+et là grouillait un monde fantastique, rien que des femmes,
+toute la Cour des Miracles femelle, truandes, diseuses
+de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses,
+toutes vêtues de pièces et morceaux.</p>
+
+<p>A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait
+à manger, versait à boire; elle causait vivement à
+quelques-unes, glissant à celle-ci un ducat, à celle-là un
+écu d'or...</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques
+mots, cette vision s'évanouit; les béquillardes reprirent
+leurs béquilles, les bossues leur bosse, les borgnes
+leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.</p>
+
+<p>Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans
+l'ombre sereine de la nuit d'été.</p>
+
+<p>Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs
+d'écus d'argent et d'or.</p>
+
+<p>«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.</p>
+
+<p>Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença
+à se remplir de nouveau; cette fois encore, il ne vint
+que des femmes. Et leur misère, à celles-ci, était plus
+décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait de très
+jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture;
+beaucoup de ces ceintures étaient brodées d'or...</p>
+
+<p>Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient
+métier de leur corps, et que Catho, l'une après l'autre,
+avait depuis trois jours décidées. Elles riaient, chantaient,
+les unes d'une voix douce et dolente, les autres
+d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!</p>
+
+<p>Catho recommença la distribution des écus. Ses trois
+sacs se vidèrent.</p>
+
+<p>Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent
+dans la nuit silencieuse, et l'auberge demeura vide.</p>
+
+<p>Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle
+vit qu'il ne lui restait plus une bouteille de vin, plus un
+flacon de liqueur! Elle remonta dans le cabaret, pénétra
+dans l'office et vit qu'il ne lui restait plus un jambon,
+plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires
+et vit que, depuis deux jours, elle avait vendu
+ce qu'elle possédait pour en faire de l'argent... Elle ouvrit
+l'armoire où elle avait placé son argent, vit qu'il ne
+lui restait plus un sou...</p>
+
+<p>«Bah!» dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture,
+sortit, ferma la porte du cabaret dévasté, plaça
+les clefs sous la porte et s'éloigna à son tour.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE</h3>
+
+<p>La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé
+du zénith jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette
+pâleur indécise et tendre de la toute première aube
+Pourtant l'aube était loin encore.</p>
+
+<p>Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité;
+bien que son âme inculte et farouche fût peu apte
+à regarder face à face les beautés insondables, elle levait
+parfois la tête vers le zénith diamanté; puis peut-être
+parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait
+de ces harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.</p>
+
+<p>Seulement, elle pensait:</p>
+
+<p>«Comme la nuit est belle!»</p>
+
+<p>Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.</p>
+
+<p>Où étaient les amoureux? Où étaient les truands?
+Pourquoi tout le monde se cachait-il?</p>
+
+<p>Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une
+belle maison, la maison de quelque homme noble ou
+tout au moins bourgeois. Une quinzaine de personnages
+en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses, de pistolets,
+de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait
+une lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous
+avaient un brassard blanc, quelques-uns une croix blanche
+sur le pourpoint.</p>
+
+<p>Cette troupe se mit en marche.</p>
+
+<p>L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près
+de l'homme a la lanterne.</p>
+
+<p>«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en
+poursuivant sa route.</p>
+
+<p>La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête
+consulta son papier et, s'approchant d'une maison, traça
+sur la porte un signe.</p>
+
+<p>Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée
+devant la porte, vit que le signe tracé était une croix
+blanche marquée à la craie.</p>
+
+<p>La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons,
+et le même homme les marqua d'une croix blanche.</p>
+
+<p>Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue,
+et Catho poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième
+troupe lui apparut; puis, à gauche, à droite, dans toutes
+les rues qu'elle longeait ou qu'elle traversait, elle
+aperçut des troupes pareilles. Et toutes escortaient un
+homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de
+temps à autre, examinait son papier et marquait une
+maison d'une croix blanche...</p>
+
+<p>Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes
+qui se promenaient de place en place; elle compta aussi
+les portes que, sur sa route, elle vit marquées d'une
+croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait trop.</p>
+
+<p>Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel
+silence, elle tressaillit et hâta le pas en disant:</p>
+
+<p>«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»</p>
+
+<p>Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute
+la ville comme une vaste et sourde rumeur, pareille à
+un coup de vent qui bruisse tout à coup à travers une
+forêt.</p>
+
+<p>Puis le silence se fit plus profond...</p>
+
+<p>Henri de Guise était à cheval dans la cour de son
+hôtel, remplie de gens d'armes.</p>
+
+<p>Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel
+Coligny, sous un hangar, avec cent arquebusiers.</p>
+
+<p>Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, à voix basse, donnait des ordres
+à un capitaine de quartier qui commandait cinquante
+hommes.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville attendait hors sa maison
+frissonnant d'impatience. Il était à cheval; autour de lui,
+trois cents cavaliers pareils à des statues équestres!</p>
+
+<p>Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La
+Force, vieux huguenot qui, depuis la mort de sa femme
+vivait retiré, se consacrant à l'éducation de son jeune
+fils. Crucé avait avec lui une vingtaine d'hommes
+Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à
+la main, entouraient Pezou.</p>
+
+<p>Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait
+à une bande de truands, déjà ivres de vin, en
+attendant qu'ils fussent ivres de sang. Ce Charpentier
+était un docteur plus ou moins savant, mais rival haineux
+du vieux Ramus.</p>
+
+<p>Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont
+écoutait, penché sur l'encolure de son cheval. Deux
+cents fantassins, la pique au poing, avaient l'oeil fixé sur
+sa haute silhouette noire.</p>
+
+<p>A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins.
+les chaînes étaient d'ailleurs tendues du côté de
+l'Université, pour que ces troupes ne pussent être assaillies
+par-derrière.</p>
+
+<p>A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine
+de quartier et cinquante bourgeois en armes.</p>
+
+<p>Derrière les portes fermées de toutes les maisons
+catholiques, des gens, prêts à se ruer au-dehors la figure
+livide, écoutaient le silence.</p>
+
+<p>Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<h3>LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION</h3>
+
+
+<p>Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures
+du matin, à cet instant solennel où des souffles d'angoisse
+faisaient frissonner la nuit, une scène effroyable
+se déroulait au Temple, avec, pour uniques personnages,
+le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles
+dégagent, dépassent l'imagination et devant lesquelles
+la plume du romancier hésite et tremble. Mais, pour la
+présenter au lecteur, nous devons, pour quelques moments,
+nous attacher aux faits et gestes d'un personnage
+sur lequel nous concentrons toute notre attention.</p>
+
+<p>Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.</p>
+
+<p>Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu
+de la cour de France. Il avait la foi. Il croyait, d'une
+croyance profonde et sincère, à la possibilité de l'Absolu.
+Était-ce un fou? C'est possible, sans que ce soit
+certain.</p>
+
+<p>L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age
+agonisant. Né à Florence, il était peut-être le fils de
+quelque magicienne syriaque ou égyptienne, qui lui avait
+transmis l'amour des études ésotériques.</p>
+
+<p>L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante
+préoccupation de cet homme. En cherchant la
+pierre philosophale, en manipulant et en combinant des
+corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons redoutables.</p>
+
+<p>Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale
+et la connaissance de l'avenir par les astres n'étaient
+que deux formes de l'Absolu. Ses études ésotériques
+comprenaient une troisième forme, qui était la
+recherche de l'immortalité de l'homme.</p>
+
+<p>Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie,
+la science absolue par la connaissance de l'avenir; la
+parfaite jouissance de la vie par l'immortalité, voilà le
+rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.</p>
+
+<p>Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait
+à la chimie; quand il était fatigué de se pencher
+sur ses creusets, il se colletait avec la mort...</p>
+
+<p>Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il
+avait acheté au bourreau, il cherchait, oui, il cherchait
+le moyen de faire revivre ce cadavre!...</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier.
+Qu'est-ce que le sang? Le charroi de la vie. Voici un
+corps. Le sang y est toujours, c'est-à-dire le moyen de
+véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, c'est-à-dire le
+régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il
+est maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde
+l'ait serré au cou pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant,
+il est tel qu'il était avant la pendaison. Que manque-t-il
+à ce corps de matière? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait
+de la vie à travers les veines. De quoi s'agit-il donc,
+en somme? D'obliger ce corps astral à se réincarner en
+ce corps matériel. Voilà tout!</p>
+
+<p>Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une
+statuette de cire qui représentait à ses yeux le corps
+astral du cadavre. Et, sur ce simulacre, il essayait ses
+incantations...</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir
+comme prêt à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait
+bientôt.</p>
+
+<p>A force de triturer le problème sous toutes ses faces,
+un jour, il se frappa le front:</p>
+
+<p>«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est
+dans le cadavre. Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état
+liquide. Il est coagulé. Il ne peut plus charrier la vie. Il
+faudra donc au prochain cadavre que j'achèterai, il faudra
+qu'avant toute incantation je lui transfuse un sang
+vivant!...»</p>
+
+<p>Or, maintenant que nous avons complété le portrait
+de Ruggieri, maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire,
+a été projetée sur cette monstrueuse silhouette,
+nous prierons le lecteur de se transporter cinq
+jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes,
+que nous avons signalé en temps et lieu, pénétra
+dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre
+de Marillac.</p>
+
+<p>Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola,
+elle laissait le cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait
+celui de son fils. Ruggieri attendait, en effet, hors
+l'église. Quand il vit les hommes qui emportaient Marillac
+mort, il s'approcha et prononça quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.</p>
+
+<p>Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent
+à le suivre.</p>
+
+<p>Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de
+la maison qu'avait habitée Alice de Lux et, ayant fait
+déposer le cadavre à terre, il renvoya les porteurs.</p>
+
+<p>A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou
+plutôt le traîna jusque dans les jardins. Et il referma
+la petite porte. Puis, à nouveau, il chargea sur ses épaules
+le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à la maison
+si coquette où se trouvaient ses laboratoires.</p>
+
+<p>Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table
+de marbre, lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement
+lavé, sa première besogne fut de lui injecter
+des aromates destinés à empêcher toute décomposition
+pendant quelques jours au moins; et ceci n'était
+qu'un jeu pour ce redoutable créateur de poisons.</p>
+
+<p>Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il
+s'accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré
+de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré
+jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les épaules,
+le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes.
+La tête avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment,
+Marillac ne s'était pas aperçu qu'on le tuait.
+Le premier coup, qui lui avait été porté au moment où
+il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières
+étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en
+vain de les fermer et, n'y parvenant pas, il jeta sur le
+visage un mouchoir de fine batiste parfumée qu'il avait
+trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d'Alice.</p>
+
+<p>Ruggieri n'était nullement ému.</p>
+
+<p>La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral
+du savant.</p>
+
+<p>Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs
+heures, le mage demeura pétrifié dans une immobilité
+telle qu'on l'eût pris pour un autre cadavre,
+si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses
+mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il
+étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme
+ardente.</p>
+
+<p>A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla
+quelques mots:</p>
+
+<p>«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle
+pas simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf
+une... celle-ci... qui a ouvert la carotide... c'est par là
+que je dois faire la transfusion...»</p>
+
+<p>A un autre moment de la journée, il murmura:</p>
+
+<p>«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait
+obligé le corps astral d'un de ses enfants à demeurer
+près de lui pendant plus d'un mois?... Et, moi-même,
+n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres
+que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était
+pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure
+charnelle?»</p>
+
+<p>A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri
+se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine
+de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.</p>
+
+<p>Il tremblait convulsivement et répétait:</p>
+
+<p>«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de
+papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main
+sur ce qu'il cherchait: c'était un livre qui ne contenait
+guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages étaient
+moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.</p>
+
+<p>Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux,
+d'un seul trait, parcouraient chaque page.</p>
+
+<p>A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement,
+et son doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.</p>
+
+<p>«La formule d'incantation!» gronda-t-il.</p>
+
+<p>Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence
+était profond au-dehors.</p>
+
+<p>Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq
+nouveaux flambeaux, ce qui faisait sept avec ceux qui
+l'éclairaient déjà.</p>
+
+<p>Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire
+tourné à l'est. Les flambeaux étaient placés en fer à
+cheval dont l'ouverture se trouvait donc tournée vers
+l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un
+demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière,
+Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur
+du laboratoire, c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le
+lieu de ténèbres, par rapport à l'est d'où vient la lumière.</p>
+
+<p>De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour
+s'enfermer.</p>
+
+<p>Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches
+du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il
+enfonça profondément son poignard dont la garde formait
+une croix.</p>
+
+<p>Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha
+douze grains qu'il plaça en cercle autour du poignard
+dressé comme une croix.</p>
+
+<p>Minuit commença à sonner ses douze coups lents et
+sonores, voilés de tristesse...</p>
+
+<p>Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une
+voix calme, forte et grave.</p>
+
+<p>Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient
+encore sourdement dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre
+extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d'abord
+indécise, se précisa rapidement jusqu'à dessiner une
+silhouette humaine.</p>
+
+<p>Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche
+apparut dans le laboratoire. Nous disons que Ruggieri
+la vit.</p>
+
+<p>Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par
+les flambeaux et la croix, et s'avança vers la forme blanche
+qu'il voyait.</p>
+
+<p>Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun
+de ces pas s'accomplissait avec la raideur lente et sans
+arrêt d'un mécanisme.</p>
+
+<p>Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, mon enfant?...</p>
+
+<p>Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun
+son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même,
+et très distinctement, la réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?</p>
+
+<p>Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait,
+il vit l'apparition reculer; le corps astral essayait
+de le fuir; mais lui le poursuivait.</p>
+
+<p>Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur
+le cercle.</p>
+
+<p>L'apparition se trouvait près du poignard, entre les
+deux branches du fer à cheval lumineux.</p>
+
+<p>Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, il faut entrer.</p>
+
+<p>Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme
+tout à l'heure, en lui-même, il entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?</p>
+
+<p>&mdash;Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi,
+mon fils, de t'emprisonner ici. Entre, je le veux.</p>
+
+<p>Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son
+élan, et se placer enfin au centre des lumières, à la
+place même qu'il avait occupée.</p>
+
+<p>Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés
+de Ruggieri.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, son visage se détendit,
+ses yeux reprirent leur position naturelle, son bras
+droit retomba pesamment, le livre s'échappa de sa main
+gauche et roula sur le parquet.</p>
+
+<p>Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit
+plus rien: la forme blanche avait disparu.</p>
+
+<p>Mais il sourit et murmura:</p>
+
+<p>«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois
+pas; mais il est là; le corps astral de mon fils est là;
+et il ne sortira que lorsque je le voudrai!»</p>
+
+<p>Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction
+de l'état morbide où il s'était placé par suite d'un
+phénomène de volonté connu et décrit par tous les
+anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que la
+médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom
+tout battant neuf d'autosuggestion.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant,
+agité de frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se
+remit, et, courant aux volumes qu'il avait jetés sur le
+parquet, il saisit l'un d'eux et sortit rapidement de son
+laboratoire.</p>
+
+<p>Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis
+que les sept flambeaux continuaient à brûler.</p>
+
+<p>Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et,
+ayant allumé une lampe, se mit à parcourir le volume
+qui portait ce titre: <i>Traité des fardements</i>.</p>
+
+<p>C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon
+en l'an 1552.</p>
+
+<p>«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en
+mourant mon bon maître Nostredame. Que de fois
+j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa main quelques
+heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur ces
+pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse
+tenter sa réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois,
+j'entrai dans son tombeau, là-bas, dans l'église de Salon...
+mais je n'avais pas de sang à lui transfuser... Lisons
+encore... essayons!...»</p>
+
+<p>Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes.
+écrit à la hâte, et dont beaucoup de phrases étaient
+simplement commencées.</p>
+
+<p>La première partie commençait par ces mots:</p>
+
+<p>«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel
+du corps astral.»</p>
+
+<p>La deuxième partie portait une sorte de titre qui
+était:</p>
+
+<p>«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral
+et le corps matériel après leur séparation.»</p>
+
+<p>Enfin, la troisième partie était également résumée
+par quelques mots placés en tête de la page:</p>
+
+<p>«Quel sang il faut infuser au cadavre.»</p>
+
+<p>Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à
+lire et à relire longuement, la tête entre les deux mains.
+Enfin il se leva, alla à une armoire de fer encastrée
+dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. L'ayant
+ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un
+rouleau de parchemin qu'il déroula, sur la table et sur
+lequel il s'accouda.</p>
+
+<p>C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces
+des signes géométriques, avec renvois explicatifs sur
+les côtés. En haut de la feuille, ces mots étaient écrits:</p>
+
+<p>«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac,
+et diverses constellations en conjonction avec la
+sienne.»</p>
+
+<p>Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de
+calculs géométriques dont chacun était suivi de calculs
+chiffrés.</p>
+
+<p>Cela dura des heures.</p>
+
+<p>Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante.
+Une joie intense resplendissait sur son visage.</p>
+
+<p>«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation
+de l'homme qu'il me faut!... quel est cet homme?...
+Oh! je le trouverai!»</p>
+
+<p>Il s'évanouit soudain.</p>
+
+<p>Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.</p>
+
+<p>Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes,
+il se dit:</p>
+
+<p>«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant...
+Eh bien, j'attendrai à ce soir!...»</p>
+
+<p>Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire
+de fer, et en tira une boîte qu'il ouvrit; elle contenait
+un certain nombre de pilules; il en prit une et, l'ayant
+avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à l'énorme
+fatigue qu'il éprouvait.</p>
+
+<p>Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.</p>
+
+<p>«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»</p>
+
+<p>Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée
+à étudier l'horoscope, après toute la nuit passée à
+évoquer le corps astral de son fils. On était au mercredi
+soir... Il y avait donc à tout le moins quarante-deux
+heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il
+n'avait pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...</p>
+
+<p>Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber
+une et qu'il avait composées lui-même, devaient
+contenir une substance fortifiante d'une extrême énergie,
+car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se contenta
+de boire un grand verre d'eau.</p>
+
+<p>Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet
+de la tour, l'oeil fixé à une puissante lunette qu'il avait
+perfectionnée pour son usage personnel.</p>
+
+<p>Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail
+forcené auquel il se livrait par un envoyé de la reine,
+qui l'appelait. Lorsqu'il revint du Louvre, il se remit a
+étudier la constellation de l'homme dont le sang était
+nécessaire à la réincarnation de son fils.</p>
+
+<p>Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et
+qu'il allait remettre à la nuit suivante la suite de ses
+recherches, il poussa un cri terrible:</p>
+
+<p>«J'ai trouvé! C'est lui!»</p>
+
+<p>Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une
+feuille de parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope
+de son fils. Et c'était en effet un autre horoscope.</p>
+
+<p>Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec
+difficulté. Une flamme étrange jaillissait de ses yeux.
+Et il murmurait, après chaque calcul:</p>
+
+<p>«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»</p>
+
+<p>A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil
+à un rugissement, et s'évanouit de nouveau en prononçant
+un nom:</p>
+
+<p>«Pardaillan!...»</p>
+
+<p>Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de
+l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation
+de son fils!...</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter
+la hideuse, l'effroyable expérience!...</p>
+
+<p>Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à
+cette conclusion?</p>
+
+<p>Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de
+délire à froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné
+Marillac, il est probable que, dans le détraquement
+filial de cette cervelle qui avait reçu tant de secousses,
+il est probable, disons-nous, que la figure de Pardaillan
+se présenta d'elle-même à lui.</p>
+
+<p>Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge
+de la Devinière pour lui faire les propositions au
+nom de la reine, avait rencontré dans l'escalier, et sans
+doute reconnu du premier coup son fils Déodat.</p>
+
+<p>Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.</p>
+
+<p>Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir
+Pardaillan, était née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé
+de conjonctions, la certitude que le comte de Marillac
+et le chevalier de Pardaillan étaient unis par d'invisibles
+liens et que leurs destinées faisaient corps.</p>
+
+<p>Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit,
+s'était réveillée sans qu'il en eût conscience, au moment
+où il cherchait dans le ciel la constellation de l'homme
+dont le sang lui était nécessaire.</p>
+
+<p>En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé
+par l'énergie du chevalier, et, comme il arrive à tous ceux
+qui poursuivent un problème insoluble, il avait amoncelé
+d'instinct les preuves autour de la solution ardemment
+souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution lui
+venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant
+de commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.</p>
+
+<p>Ruggieri revint rapidement à lui.</p>
+
+<p>En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre
+papiers.</p>
+
+<p>Ces papiers étaient blancs.</p>
+
+<p>Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de
+Charles IX et le sceau royal.</p>
+
+<p>Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en
+blanc? Les avait-il obtenus de Catherine? Étaient-ce
+de parfaites imitations? Peu importe.</p>
+
+<p>Il en remplit deux.</p>
+
+<p>Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des
+flambeaux du cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre,
+opération qu'il avait soigneusement recommencée
+plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les lumières ne
+devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était
+une porte par où le corps astral pouvait fuir.</p>
+
+<p>«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je
+verserai dans ton corps matériel le sang nécessaire, et,
+pour chasser les esprits jaloux, je sonnerai le glas, le
+glas terrible qui sera le signal des milliers de morts,
+afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprima le fou...</p>
+
+<p>Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire,
+Ruggieri sortit du laboratoire sans regarder le cadavre
+tout raide et livide sur sa table de marbre. Et, ayant
+enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.</p>
+
+<p>Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il
+avait remplis.</p>
+
+<p>Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard
+de stupeur et presque d'épouvanté.</p>
+
+<p>«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne
+sais pas si la mécanique fonctionne encore... il y a longtemps
+qu'elle n'a servi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en
+relation avec l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Venez donc.</p>
+
+<p>Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour
+étroite au Fond de laquelle s'élevait une cahute en planches.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper
+de faire descendre vos deux gaillards.</p>
+
+<p>Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait
+peut-être un sentiment d'horreur, ou peut-être simplement
+le désir de courir à son appartement où il devait
+attendre les deux ribaudes qui lui avaient promis leur
+visite pour ce soir-là.</p>
+
+<p>Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui
+s'occupait à raccommoder une paire de sandales.</p>
+
+<p>Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête
+monstrueuse, des épaules énormes, et devait être d'une
+force herculéenne. C'était un ancien condamné aux galères,
+qu'on avait gracié à condition qu'il remplît, au
+Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.</p>
+
+<p>Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit
+signe qu'il obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques
+ordres à voix basse. L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'astrologue, pas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand-?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures
+et demie. Je veux recueillir moi-même la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à
+tourner la manivelle vers trois heures.</p>
+
+<p>Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple,
+il s'arrêta soudain et murmura:</p>
+
+<p>«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans
+sa main...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<h3>LA MÉCANIQUE</h3>
+
+<p>Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans
+la chambre de torture, les deux Pardaillan avaient été
+réintégrés dans leur cellule. Un flot d'espoir montait de
+leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces deux hommes
+d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un
+à l'autre la joie qu'ils éprouvaient.</p>
+
+<p>Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent
+été enfermés:</p>
+
+<p>&mdash;Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu
+n'as pas eu tort de sauver cette aimable personne. Par
+Pilate, j'aurai donc connu une femme qui aura montré
+quelque gratitude?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir
+dans ce cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà
+avoir mis le feu à Paris et fait sauter le Temple pour
+nous en tirer!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en
+ce cas, répondit le chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de
+Ramus que je voulais parler. Ce digne savant ne nous
+a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue Montmartre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables
+devrai-je donc me réconcilier avec l'humanité?</p>
+
+<p>Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient
+paisiblement à l'heure où ils venaient d'échapper
+à une mort affreuse.</p>
+
+<p>Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette
+charmante et vaillante jeune femme qui leur était apparue
+comme un ange sauveur. Ils finirent par convenir
+que leur situation s'était infiniment améliorée et que,
+sûrement. Marie Touchet les délivrerait.</p>
+
+<p>La journée se passa ainsi.</p>
+
+<p>Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que
+dehors il faisait jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la
+liberté?...</p>
+
+<p>C'était Ruggieri!...</p>
+
+<p>Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les
+arquebusiers qui l'avaient accompagné se rangeaient
+dans le couloir, prêts à faire feu à la moindre tentative
+d'évasion.</p>
+
+<p>Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le chevalier examina un instant l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort
+changé. C'est vous qui vîntes me voir en mon taudis qui
+se trouva fort honoré de votre visite. C'est vous qui me
+posâtes de ces questions étranges, comme de me demander
+en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est
+vous qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents
+beaux écus de six livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes
+la porte de la maison du Pont de Bois où vous
+m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet homme:
+c'est un des plus hideux coquins dont puisse se
+glorifier une truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena
+à l'illustre et généreuse Catherine, reine de par le diable?
+C'était pour me prier d'assassiner mon ami, le comte de
+Marillac!</p>
+
+<p>Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.</p>
+
+<p>Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.</p>
+
+<p>Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et
+grinça:</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah!
+si Déodat n'était mort, si je n'avais enfermé son corps
+astral dans le cercle magique...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas.</p>
+
+<p>Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment
+ce bras.</p>
+
+<p>Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie
+dans les yeux. Mort!... heureusement, je tiens les deux
+corps, le corps matériel et l'astral... jeune homme, c'est
+pour cela que je suis ici... votre main, je vous prie...</p>
+
+<p>Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était
+inclinée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si
+bon!... Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon
+père, mon père, vous avez trop raison... il y a trop de
+loups et de louves de par le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité
+autour de Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier!
+Des loups, certes, il y en a à foison. Et des hiboux...
+tiens, comme monsieur que voici... fi! la vilaine bête...
+vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me
+donner votre main?...</p>
+
+<p>Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange
+douceur, elle implorait avec tant de tristesse, que le chevalier,
+lentement, décroisa les bras et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous
+pleurez, mon pauvre ami... voici ma main.</p>
+
+<p>Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier,
+croyant qu'il voulait simplement la serrer par communauté
+d'affliction, lui avait tendue. Cette main, il
+l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la lumière
+de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.</p>
+
+<p>Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur
+paternelle qui s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie,
+à l'affreuse pensée qui le guidait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie
+qui va se perdre dans la ligne que j'ai retrouvée dans la
+main de Déodat! Voici, tenez...</p>
+
+<p>Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse
+espérance de réincarnation, mais le vieux Pardaillan,
+exaspéré par l'accent funèbre de cette voix, avait saisi
+Ruggieri au col; il le secoua un instant et, finalement,
+d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.</p>
+
+<p>Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un
+dernier regard si étrange que celui-ci en frissonna;
+puis, ouvrant la porte, il disparut.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.</p>
+
+<p>Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle
+qu'il venait d'apprendre, allait et venait dans le cachot
+avec une agitation croissante. Une furieuse colère montait
+en lui. Jamais le vieux Pardaillan n'avait vu son
+fils dans cet état. Et, sans doute, cette colère, allait
+finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la
+porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui
+avaient conduit Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et
+le sergent qui les commandait dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, veuillez me suivre.</p>
+
+<p>Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet
+incident la suite de l'intervention de Marie Touchet. Si
+on ne les mettait pas en liberté, on allait les transférer
+dans quelque chambre plus aérée. Il saisit le bras du
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami
+quand nous serons hors d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!...
+Je sais d'où est parti le coup qui l'a frappé.</p>
+
+<p>Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous
+nous conduisez dans une autre cellule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au
+bout du couloir et on commença à descendre un escalier
+tournant, pareil à celui qu'ils avaient descendu le
+matin pour arriver à la chambre de torture, mais non
+le même.</p>
+
+<p>Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air
+devenait méphitique. Les murailles suintaient. Par plaques,
+des touffes de champignons verdâtres se renflaient
+sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre
+qui sortait.</p>
+
+<p>On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une
+vingtaine de pas.</p>
+
+<p>«Diable!» songea Pardaillan père.</p>
+
+<p>Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du
+boyau, un étroit escalier qui remontait. Et, comme il n'y
+avait de couloir ni à droite ni à gauche, il en conclut
+qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui les ramènerait
+à l'air.</p>
+
+<p>C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet
+escalier qui tournait rapidement sur lui-même et dont
+ils n'apercevaient que les deux ou trois premières marches.</p>
+
+<p>Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le
+boyau, et les deux prisonniers furent invités à monter
+les premiers. Ils montèrent; derrière eux, le sergent;
+derrière le sergent, les arquebusiers.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en
+tête, compta huit marches tournantes. A la neuvième
+marche, il n'y avait plus d'escalier, mais une sorte de
+porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il franchit
+le pas; le chevalier passa derrière lui; au même
+instant, ils entendirent derrière eux un bruit sonore et
+métallique, comme celui d'une porte de fer qui se
+referme...</p>
+
+<p>L'obscurité était opaque.</p>
+
+<p>Le silence était aussi absolu que les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une
+poignante angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis là! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement
+qui est le premier signe de la terreur: en effet,
+leurs voix résonnaient d'étrange façon, avec cette
+même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.</p>
+
+<p>Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les
+bras devant eux; leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se
+rapprocher l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation
+d'étonnement les immobilisa; en voulant marcher, ils
+avaient senti que le plancher n'était pas sur un plan
+horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente assez
+raide.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce
+plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Du fer! gronda-t-il en se redressant.</p>
+
+<p>Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de
+cet étrange plancher de fer.</p>
+
+<p>Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille
+et, l'ayant touchée, ils constatèrent qu'elle était en
+fer!</p>
+
+<p>Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une
+chambre de fer!</p>
+
+<p>Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient
+d'aplomb. La déclivité ne commençait qu'à un demi-pas
+du mur de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne
+sais dans quel traquenard nous sommes tombés. Mais
+ce doit être effroyable. Je veux pourtant me rendre
+compte...</p>
+
+<p>Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses
+pas à haute voix, afin de rester en communication avec
+le chevalier.</p>
+
+<p>Il marchait le long de cette bordure horizontale
+sorte de sentier qui côtoyait le pied des murs.</p>
+
+<p>Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit
+son fils, il avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque
+côté dans le sens de la longueur et quatre dans le
+sens de la largeur.</p>
+
+<p>La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc
+ni siège d'aucune sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent
+un cachot: partout la muraille était unie.</p>
+
+<p>Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage
+pour les y laisser mourir de faim et de soif.</p>
+
+<p>Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.</p>
+
+<p>Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait
+pas augmenter les souffrances de l'autre par sa propre
+faiblesse, ils raffermirent leurs coeurs, et se prenant par
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de
+notre carrière.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore.
+Mais j'enrage de ne pas savoir où je suis, et pourquoi ce
+plancher s'en va de tous côtés en pente vers le centre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids
+Attendons, monsieur. Qu'avons-nous à redouter au bout
+du compte? De mourir par la faim. Je conviens que c'est
+un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y échapper
+quand il nous sera bien démontré que nous devons
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Y échapper! Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;En nous tuant, dit simplement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni
+dague, ni épée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et
+constituent au pis aller des poignards assez présentables.</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!</p>
+
+<p>Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés
+dans la situation la plus effroyable.</p>
+
+<p>Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon
+un usage encore très répandu, consistaient simplement
+en une tige d'acier assez longue et aiguë. Il en donna
+un au vieux routier et garda l'autre pour lui...</p>
+
+<p>Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans
+sa main droite en nouant autour du poignet les courroies
+d'éperon.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.</p>
+
+<p>Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant
+à entendre et n'entendant que silence.</p>
+
+<p>Quel espace de temps s'écoula ainsi?</p>
+
+<p>Soudain, le vieux Pardaillan murmura:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...</p>
+
+<p>Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine
+qui va se mettre en mouvement, venait de frapper
+leurs oreilles.</p>
+
+<p>Ce bruit de déclic venait du plafond.</p>
+
+<p>A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage
+de fer... puis cette lumière se renforça comme si une
+deuxième lampe mystérieuse eût été allumée... puis elle
+se renforça deux fois encore, en sorte que la clarté était
+maintenant suffisante pour montrer tous les détails de
+l'épouvantable lieu.</p>
+
+<p>D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes.
+Ils se virent hagards, hérissés, avec des visages terribles:</p>
+
+<p>&mdash;On va nous attaquer, gronda le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tenons-nous bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer...
+C'est donc la bataille!...</p>
+
+<p>&mdash;La bataille! La vie!...</p>
+
+<p>Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide
+regard, ils inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement
+que nous avons signalé plus haut, cet étonnement
+avant-coureur des plus atroces sensations d'horreur entra
+de nouveau dans leurs esprits avec une violence
+d'écluse qui s'ouvre...</p>
+
+<p>Voici en effet ce qu'ils virent:</p>
+
+<p>Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où
+ils étaient entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette
+porte devait sans doute se fermer hermétiquement au
+moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune ligne
+indiquant la solution de continuité, plus de porte!</p>
+
+<p>Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la
+nuit, leur avait paru s'en aller en pente.</p>
+
+<p>Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau
+bordant la muraille, régnait un sentier horizontal de
+deux pieds de large; et à partir de l'arête de ce sentier
+commençait la déclivité assez raide; le plancher était
+ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers
+le centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée
+parfaitement régulier. Les quatre pans inclinés, au
+lieu d'aboutir à une pointe centrale, étaient coupés de
+façon à former au fond de cette cuvette quadrangulaire
+un rectangle très régulier.</p>
+
+<p>Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni
+une dalle de pierre, ni rien!</p>
+
+<p>C'était du vide!...</p>
+
+<p>Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une
+des quatre pentes, ils eussent abouti à ce trou!</p>
+
+<p>Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?</p>
+
+<p>A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant
+l'un à l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils
+descendirent et arrivèrent au bord du trou de la cheminée.</p>
+
+<p>Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent
+livides. Et le vieux Pardaillan prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur... Et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la
+terrible question.</p>
+
+<p>Ils revinrent sur le sentier.</p>
+
+<p>Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un
+puits sans fond? Était-ce le vertige d'une chute qui ne
+s'arrêterait jamais?</p>
+
+<p>Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette
+simplicité dégageait de l'horreur.</p>
+
+<p>Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.</p>
+
+<p>Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités.
+D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une
+rigole. Et cette rigole aboutissait à un orifice de tuyau
+qui se perdait on ne savait où...</p>
+
+<p>Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler,
+à attirer, à absorber?...</p>
+
+<p>Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer,
+regardaient la fosse qui béait au centre de la cuvette
+quadrangulaire formée par le plancher de fer.</p>
+
+<p>Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.</p>
+
+<p>La lumière venait de quatre lampes.</p>
+
+<p>Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au
+bas de la muraille, au ras du sentier, étaient mises hors
+d'atteinte par un treillis de fer.</p>
+
+<p>Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient
+évidemment avec un couloir qui faisait le tour
+du caveau puisque c'était du dehors qu'on avait allumé
+les quatre lampes.</p>
+
+<p>Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées
+pourtant de manière à envoyer leurs reflets vers le plafond
+en même temps que vers la fosse.</p>
+
+<p>Ce plafond lui-même était de fer.</p>
+
+<p>Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et
+ï'étonnement les saisit dans ses rafales plus puissantes...</p>
+
+<p>Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que
+le plancher ressemblait à un plancher...</p>
+
+<p>Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide,
+chacun de ses pans étant parfaitement dans le
+plan de la pyramide d'en bas!</p>
+
+<p>En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement
+adapté au plancher.</p>
+
+<p>Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse,
+une masse de fer parfaitement rectangulaire surplombait.
+Cette masse, épaisse de cinq pieds, toujours dans
+l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait exactement
+emboîtée dans la fosse!...</p>
+
+<p>Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait
+l'épouvante, cela distillait de l'horreur...</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant
+confronté avec ce qu'il voyait le souvenir des choses
+qu'on se racontait à voix basse sans y croire, le chevalier
+de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres qui
+remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et
+XVIe siècles, dans le mystère des geôles profondes!</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui
+ne savait pas, lui!</p>
+
+<p>Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.</p>
+
+<p>Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu
+avant que les lumières ne s'allumassent, se reproduisit
+dans le silence absolu.</p>
+
+<p>Presque en même temps, ils entendirent sur le côté
+droit de la cage de fer, au-dehors, une rumeur grinçante
+et continue de roue mal graissée qui se met en mouvement,
+ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...</p>
+
+<p>La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la
+rumeur était assourdissante.</p>
+
+<p>Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu
+qui venait d'en haut leur fit lever les yeux
+vers le plafond.</p>
+
+<p>Leurs cheveux se hérissèrent...</p>
+
+<p>Le plafond s'était mis à descendre!...</p>
+
+<p>Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très
+lent, mais continu. Il s'abaissait...</p>
+
+<p>La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait
+vers la pyramide de fer en creux...</p>
+
+<p>Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer
+dans la fosse de fer...</p>
+
+<p>Et eux?...</p>
+
+<p>Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes
+la masse formidable!</p>
+
+<p>Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute
+de vie!</p>
+
+<p>Comment?... En descendant vers la fosse.</p>
+
+<p>Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait
+dans cette fosse...</p>
+
+<p>Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!</p>
+
+<p>Et la rigole était là pour recueillir leur sang!</p>
+
+<p>La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement!
+Elle les fascinait. Elle les appelait. Elle les
+attirait comme le Maëlstrom de l'Océan attire le vaisseau
+qui se débat en vain pour échapper à ses mortelles
+étreintes!</p>
+
+<p>Le grondement de la mécanique continuait.</p>
+
+<p>Le plafond descendait.</p>
+
+<p>Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan,
+plus grand que le chevalier.</p>
+
+<p>Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un
+pouce!...</p>
+
+<p>Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...</p>
+
+<p>Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux
+routier baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses
+épaules... il fallait descendre... descendre vers l'horreur...
+descendre vers la fosse de fer!...</p>
+
+<p>Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées
+à éclater, le vieux incrusta ses pieds sur le sentier
+de fer, s'arc-bouta des deux coudes à la muraille de fer,
+et, se raidissant dans un effort titanesque, il voulut, oui,
+il voulut, de ses épaules, arrêter la descente du plafond
+de fer!...</p>
+
+<p>Et l'impossible se réalisa!</p>
+
+<p>Le plafond s'arrêta!...</p>
+
+<p>Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son
+visage se convulsa... le plafond se remit à descendre...</p>
+
+<p>Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier,
+il s'arc-bouta à son tour... il refit le prodige...</p>
+
+<p>Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant
+l'épouvantable masse, sa parole, étrange, comme
+lointaine, descendit vers le vieux routier...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, nous avons nos poignards... Quand je
+tomberai près de vous, il sera temps... mourons ensemble...</p>
+
+<p>La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le
+courba...</p>
+
+<p>Il s'abattit près de son père.</p>
+
+<p>L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent
+leurs mains armées pour se frapper...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT</h3>
+
+<p>Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri
+sorti du nouvel hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille,
+prit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où il
+ne tarda pas à arriver. Il se dirigea vers la petite porte
+par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient entrés dans
+la nuit du lundi précédent.</p>
+
+<p>Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait.
+C était le sonneur de cloches. Cet homme remit à
+l'astrologue la clef du clocher, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide?
+C'est que la Guisarde est lourde à manoeuvrer. Moi-même
+j'ai du mal à la mettre en mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;La Guisarde? fit Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom
+que j'ai donné à la grosse cloche.</p>
+
+<p>Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt
+il commençait l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à
+une sorte de chambre ouverte à tous les vents et dont
+le plafond était percé de trous par où descendaient des
+cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches
+situées au-dessus du plafond.</p>
+
+<p>L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde
+du gros bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur,
+pourtant vigoureux était obligé de se faire aider pour
+le mettre en branle.</p>
+
+<p>Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.</p>
+
+<p>Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir
+à grands pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous
+les âmes de Chilpéric et d'Ultrogothe dont j'ai vu les
+statues aux portails de cette église? Est-ce toi, roi franc,
+toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? Venez-vous
+m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs
+soient remplis d'esprits!</p>
+
+<p>Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante.
+Voici l'heure où je vais sonner le grand rappel des esprits
+épars... le glas du comte de Marillac!...</p>
+
+<p>Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha
+vers la grosse corde, la corde du tocsin...</p>
+
+<p>&mdash;Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la
+Vierge, de par les saints!... Sonne, bronze énorme, sonne
+la vie, sonne la réincarnation du fils de la reine!...</p>
+
+<p>En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde
+du tocsin et s'y suspendit de tout son poids...</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla,
+se balança, tressaillit, grinça...</p>
+
+<p>Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit,
+jetant dans le même silence un mugissement
+prolongé.</p>
+
+
+
+<p>Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon était ouvert&mdash;le balcon d'une
+vaste salle plongée dans l'obscurité. Près du balcon,
+deux ombres à demi penchées en avant, sans oser se
+montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.</p>
+
+<p>C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.</p>
+
+<p>C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc
+d'Anjou tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils
+regardaient. Leurs yeux étaient fixés sur l'église</p>
+
+<p>Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on
+éprouve lorsqu'on attend le bruit d'une explosion alors
+que les mineurs ont mis le feu à la mèche, tordait Catherine
+et lui laissait à peine la faculté de respirer...</p>
+
+<p>Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et
+mugissante du bronze donna son premier coup de
+gueule.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de
+sa mère, et recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière
+lui un fauteuil, il tomba en se bouchant les oreilles.</p>
+
+<p>Catherine, comme poussée par une force invincible,
+s'était redressée avec un soupir terrible.</p>
+
+<p>Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire
+funèbre les ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange
+de la Mort.</p>
+
+<p>La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois
+hurlait, gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...</p>
+
+<p>Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent
+du fond de l'ombre...</p>
+
+<p>Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler,
+puis, plus loin, une autre, puis d'autres, toutes les
+cloches tous les tocsins de Paris secouant sur la ville
+les rafales monstrueuses de leurs sonorités éperdues!</p>
+
+<p>En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se
+heurtaient, vociféraient, et des éclairs jaillissaient des
+épées; des torches, des centaines de torches, des milliers
+de torches s'allumaient, et la ville paraissait toute rouge
+tout embrasée comme par les feux de l'enfer soudain
+ramenés sur la terre...</p>
+
+<p>Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet
+retentit, puis un autre, puis d'autres.</p>
+
+<p>Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine
+venait de commencer!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<h3>LE ROI QUI RIT</h3>
+
+<p>Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il
+ne s'était pas déshabillé. Mais il était assis dans un vaste
+et profond fauteuil où il paraissait plus petit encore
+plus malingre et chétif. Ses deux lévriers favoris Nysus
+et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient
+d'un sommeil inquiet.</p>
+
+<p>Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.</p>
+
+<p>Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors
+à gronder et à mugir, comme une bête fauve encagée
+bondit a tort et à travers.</p>
+
+<p>Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un
+long grognement de colère et de peur. Charles IX les
+appela; ils sautèrent sur le fauteuil, chacun d'un côté;
+il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les pressa
+contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant
+et d'ami.</p>
+
+<p>Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient
+mis a répondre au tocsin enragé de Ruggieri.</p>
+
+<p>Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut
+enfoncer sa tête sous les oreillers du lit; mais le
+hurlement était plus fort; les vitraux tremblaient; les
+flambeaux grelottaient; les meubles trépidaient... Alors
+il se redressa, leva la tête, voulut braver les hurlements;
+sa bouche crispée laissa échapper des malédictions
+sourdes; puis il cria plus fort; puis il se mît à
+vociférer, il hurla à l'unisson des cloches, et ses deux
+chiens hurlèrent. Le roi vociférait:</p>
+
+<p>&mdash;Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses!
+cloches d'enfer! Je veux qu'on les fasse taire! Oh! les
+cloches! Elles crient plus fort, je ne veux pas! Ne tuez
+pas!</p>
+
+<p>Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique
+hurlement répercutait les échos prolongés de ses
+clameurs. L'affreuse tempête des tocsins déployait sur
+Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles ne se tairaient
+pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre
+nuits, elles devaient ainsi rugir sans arrêt.</p>
+
+<p>Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva
+un châssis.</p>
+
+<p>Il recula en claquant des dents.</p>
+
+<p>Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait.
+Mais, malgré le jour, les torches continuaient à courir.</p>
+
+<p>Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient.
+D'autres, rouges de sang, les poursuivaient.</p>
+
+<p>Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula
+jusqu'au milieu de la chambre. Il bégaya:</p>
+
+<p>«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon
+ordre que cela se fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne
+veux pas entendre!... Où fuir? Où fuir?...»</p>
+
+<p>Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa,
+pareil à un fantôme, le long d'un couloir, et entra dans
+une galerie. Et ses cheveux se hérissèrent.</p>
+
+<p>Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le
+nez, tout ramassés, les autres sur le dos, les bras en
+croix. Dans un angle de la galerie, un jeune homme se
+défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la
+galerie, deux femmes à genoux levaient les mains; elles
+tombèrent, la gorge ouverte de coups de poignards. Et
+là, les hurlements des hommes retentissaient, plus féroces
+que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans
+la galène et il bégaya:</p>
+
+<p>«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi
+qui assassine ces hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...</p>
+
+<p>Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et
+voulut descendre un escalier... mais là, au tournant, sur
+le palier, une quinzaine de cadavres entassés, les poings
+crispés, les yeux convulsés!... Il remonta, chercha un
+autre couloir... Là, des coups d'arquebuse éclataient et
+des coups de pistolet.</p>
+
+<p>Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée
+acre Charles eut la vision d'une quinzaine de forcenés
+sanglants, mourant, vociférant: Arrête! Taïaut!
+Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et l'instant
+après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons
+disparurent, coururent au bout du couloir où deux
+huguenots, presque nus, essayaient de fuir... La bande
+disparut... le couloir était libre... Charles s'avança et arriva
+au cadavre de l'homme qu'on venait de tuer...
+C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné
+une partie a la paume... Charles fit un effort, bondit
+comme pour traverser un large fossé, et franchit ainsi
+le cadavre... Mais il demeura pétrifié: ses deux pieds
+venaient de se poser dans une flaque de sang et il
+rugit:</p>
+
+<p>«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les
+cloches plus fort, mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne
+font pas de bruit! Plus fort! Je ne veux plus entendre
+ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où
+fuir?...»</p>
+
+<p>Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres
+d hommes a peine vêtus, des cadavres de femmes entièrement
+nus, des cadavres tordus, avec des bouches
+convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables
+étonnements... des cadavres, encore des cadavres...</p>
+
+<p>Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris
+résonnaient dans sa cervelle avec des hurlements prolongés...</p>
+
+<p>Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée,
+sang, hurlements, plaintes, détonations... Où fuir?</p>
+
+<p>Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres,
+il les reconnaissait! Il les nommait au passage!
+Maintenant il marchait dans le sang et n'y faisait plus
+attention. Il piétinait des chairs déchiquetées. Il avait
+pris sa tête à deux mains et courait, courait, montait,
+descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:</p>
+
+<p>«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez!
+assez!»</p>
+
+<p>Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute,
+l'horreur centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé,
+dans la cour. La fenêtre était au premier. Charles, haletant,
+essaya de respirer. Il se pencha:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Pitié! crièrent des voix.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! nous sommes vos hôtes!</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! nous étions vos amis!</p>
+
+<p>Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots
+qui tendaient leurs bras vers lui. Sans armes, à
+peine vêtus, ils avaient été acculés dans un coin de la
+cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, cent
+arquebuses. Charles, penché, entendit encore:</p>
+
+<p>«Sire! Sire! Sire!»</p>
+
+<p>Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait
+lorsqu'on l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses
+lèvres. La tête renversée en arrière, les mains crispées
+à la fenêtre, il riait sans pouvoir s'arrêter de rire...</p>
+
+<p>Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte...
+Il s'y engouffra... alla tomber dans un fauteuil...</p>
+
+<p>Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet
+familier, celui où il aimait à entasser les instruments
+de chasse, les trompes, les ferronneries, celui où
+Crucé lui avait remis une arquebuse perfectionnée,
+d'invention toute récente.</p>
+
+<p>L'arquebuse était là, dans son coin.</p>
+
+<p>Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées
+aux murs, un peu partout, car le roi s'intéressait
+fort aux ouvrages de mécanique, aux armes à feu.</p>
+
+<p>Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au
+rez-de-chaussée. On se rappelle sans doute que le chevalier
+de Pardaillan y avait été amené par le maréchal
+de Montmorency et la manière dont il en était sorti en
+sautant le fossé.</p>
+
+<p>Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.</p>
+
+<p>Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux
+peupliers dressaient dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.</p>
+
+<p>Au-delà de la berge, la Seine.</p>
+
+<p>En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit
+comme rassuré. Il respira un instant. Au-delà de la
+porte, l'effroyable tumulte de la tuerie continuait dans
+le Louvre.</p>
+
+<p>Soudain, derrière cette porte une galopade de pas
+nombreux.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit violemment.</p>
+
+<p>Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus
+de cinquante forcenés, firent irruption dans le cabinet.</p>
+
+<p>Charles se redressa tout d'une pièce.</p>
+
+<p>Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux
+grands chefs des huguenots.</p>
+
+<p>C'était le roi Henri de Navarre.</p>
+
+<p>C'était le jeune prince de Condé!...</p>
+
+<p>&mdash;Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.</p>
+
+<p>D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants
+et les poursuivis.</p>
+
+<p>La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante
+hérissée, des visages noirs de poudre, des yeux sanglants...</p>
+
+<p>&mdash;Arrière! dit Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à
+protéger les hérétiques!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant
+moi?</p>
+
+<p>Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui
+manqua toujours. La meute recula.</p>
+
+<p>Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de
+fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur
+une table, il y a donc une autorité, dans le royaume,
+aussi forte bientôt que l'autorité du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le
+Béarnais pâle comme la mort.</p>
+
+<p>Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le
+roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi
+de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France
+pour que vous lui demandiez compte du sang de nos
+frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire.
+Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!</p>
+
+<p>Condé lui tourna le dos.</p>
+
+<p>Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il
+tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il
+essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui
+l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau
+de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle
+affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses
+Yeux.</p>
+
+<p>Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes,
+les imprécations horribles retentissaient plus
+violentes.</p>
+
+<p>Au-dehors de Paris montait une rumeur immense,
+faite des hurlements des cloches, des hurlements des
+assassins, des hurlements des victimes...</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras,
+vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette
+monstrueuse tuerie!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents.
+On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute
+fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de
+nos pères, détruire la tradition française! C'est la
+messe qui nous sauve, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il
+blasphème! Attends! Attends!...</p>
+
+<p>Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait
+hommage. Elle était chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa
+à un meuble pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.</p>
+
+<p>Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui
+tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur
+Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en
+même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.</p>
+
+<p>&mdash;Renonce! hurla-t-il de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant
+cet accent gascon qui, la veille encore, mettait
+Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois
+renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse
+une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons
+plus!...</p>
+
+<p>&mdash;A la messe! fit Henri de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Choisis! La messe ou la mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où
+dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire, je choisis la mort!</p>
+
+<p>Le roi fit feu.</p>
+
+<p>Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.</p>
+
+<p>Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme
+et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel
+point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus
+de la tête du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se
+convertira sous trois jours!</p>
+
+<p>Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il
+plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans
+Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait,
+folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience
+qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient
+sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation
+et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de
+crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent
+en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut
+dans un brouillard sanglant!...</p>
+
+<p>Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la
+fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à
+l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme
+sur tous les points de Paris.</p>
+
+<p>Des hommes, des enfants passaient en bondissant
+comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt
+l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux,
+les mains levées vers les bourreaux. Mais des
+prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>On tuait.</p>
+
+<p>«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi
+tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»</p>
+
+<p>Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa
+tête.</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»</p>
+
+<p>Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se
+balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il
+sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait
+un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de
+la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond
+des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en
+râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse.
+Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees...
+Qui les avait chargées?...</p>
+
+<p>Et il tira.</p>
+
+<p>Puis il saisit une autre arquebuse</p>
+
+<p>Et il tira...</p>
+
+<p>Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout
+ce qu'il voyait passer, il tirait.</p>
+
+<p>Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se
+pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine
+de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés
+et, longuement, il se mit à hurler:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit
+sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés
+au tapis.</p>
+
+<p>Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un
+spectacle hideux et tragique...</p>
+
+<p>Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques
+se roulait, se cognait la tête, se labourait la
+poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de
+ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte
+rauque, un cri bref:</p>
+
+<p>«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»</p>
+
+<p>Et cette loque, c'était le roi de France!</p>
+
+<p>Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme
+pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit
+du cabinet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<h3>ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE</h3>
+
+<p>Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du
+Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho
+comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient
+de lueurs falotes les lanternes des marqueurs
+de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout
+simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!</p>
+
+<p>Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac
+plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes,
+elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner
+une complainte.</p>
+
+<p>Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure
+confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres
+se mettant en mouvement. Catho se remit en marche
+Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe
+étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes
+celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous.
+Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses,
+bancales, boiteuses, hideuses mégères de la
+Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient
+en troupeau serré, Catho en tête, étrange général
+de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon
+pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets
+les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient
+que leurs griffes.</p>
+
+<p>Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles
+entreprenaient!</p>
+
+<p>A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait
+derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes
+qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une
+d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin.
+Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si
+menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs,
+que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans
+la grande tragédie.</p>
+
+<p>Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.</p>
+
+<p>Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires
+étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille
+gagnait les guerrières, il y avait une petite fille
+de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une
+arquebuse et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman
+était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec
+du bon vieux vin, du poulet et trois écus...</p>
+
+<p>&mdash;Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit
+une voix éraillée.</p>
+
+<p>&mdash;Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant
+une rapière.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire? dit Catho.</p>
+
+<p>Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient.
+Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient
+ses hauts faits.</p>
+
+<p>Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes
+celles qui avaient pu se procurer une arme à feu;
+puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton
+enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.</p>
+
+<p>Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!</p>
+
+<p>Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple
+se dressait, terrible et sombre.</p>
+
+
+
+
+
+<p>Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à
+rugir. Puis une autre cloche...</p>
+
+<p>&mdash;Le tocsin! dit une vieille mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour
+nous?</p>
+
+<p>Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient
+en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de
+pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique
+armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique,
+un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement
+de terreur se changea en fureur. Aux hurlements
+des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations,
+elles se mirent à répondre par des insultes;
+les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.</p>
+
+<p>Soudain, une porte basse fut ouverte.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette apparurent.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! hurla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici!» cria la Roussette.</p>
+
+<p>Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que
+les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les clefs! glapissait Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta
+la Roussette.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où
+est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Par là!</p>
+
+<p>Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent
+de leur tumulte.</p>
+
+<p>Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous,
+sorcières?... Arrière!...</p>
+
+<p>&mdash;En avant! vociféra Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! Feu! hurla la voix...</p>
+
+<p>Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de
+Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette
+cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables.
+Douze soldats rangés en bataille et commandés par un
+officier venaient de faire feu...</p>
+
+<p>Voici ce qui s'était passé:</p>
+
+<p>Il y avait dans le Temple une garnison de soixante
+soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient
+deux postes. La Roussette et Pâquette, après
+avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en
+toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait
+la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante
+soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de
+la porte massive et la ferma à double tour: les soldats
+ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!</p>
+
+<p>Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho
+devait entrer.</p>
+
+<p>Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre
+ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.</p>
+
+<p>Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une
+cour à l'armée des ribaudes.</p>
+
+<p>Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait,
+les soldats du deuxième poste, qui n'étaient
+pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en
+hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le
+champ de bataille... En voyant le Temple envahi par
+cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils
+crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les
+coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient
+et leurs coups portaient...</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un
+vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur
+Paris.</p>
+
+<p>Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le
+sol. Mais autant de soldats étaient tombés.</p>
+
+<p>Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants,
+rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire:
+enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes;
+les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait
+plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe
+éclata.</p>
+
+<p>Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient
+précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte
+affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères
+endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat
+demeurèrent dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! rugit Catho.</p>
+
+<p>Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait
+elle était comme une panthère blessée qui cherche sur
+quel ennemi elle va fondre.</p>
+
+<p>Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles
+venaient de tomber, blessées&mdash;mortellement peut-être.</p>
+
+<p>Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit
+les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée
+et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des
+trois prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle
+au soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas! dit le soldat.</p>
+
+<p>Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat
+tomba comme une masse.</p>
+
+<p>&mdash;Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un
+coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;A toi, dit-elle au sergent.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort</p>
+
+<p>Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant
+ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère
+prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans
+la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.</p>
+
+<p>Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.</p>
+
+<p>Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.</p>
+
+<p>Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une
+petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.</p>
+
+<p>Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me trompes, tu es mort.</p>
+
+<p>&mdash;Des lumières! cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique? gronda Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.</p>
+
+<p>Le sergent commença à descendre l'escalier tournant.
+Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:</p>
+
+<p>&mdash;Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les
+retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!</p>
+
+<p>La bande cheminait le long de l'étroit boyau.</p>
+
+<p>Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient
+plus que comme un bourdonnement lointain,
+Catho entrevit un étrange spectacle.</p>
+
+<p>Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un
+escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome
+court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.</p>
+
+<p>Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une
+manivelle de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique! dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.</p>
+
+<p>Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva,
+siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui
+étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez
+sur les dalles.</p>
+
+<p>Il était mort.</p>
+
+<p>Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante,
+échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout
+à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.</p>
+
+<p>Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque
+du gnome qu'elle arracha de la manivelle.</p>
+
+<p>Le grincement s'arrêta net.</p>
+
+<p>Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho,
+après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait
+collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient
+dans la gorge du gnome. Un silence profond régna
+dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui
+du monstre et celui de Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant
+tous ces visages de femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? râla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit le gnome.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!</p>
+
+<p>Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre.
+Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton
+de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle,
+bosselait le mur.</p>
+
+<p>Catho lâcha le gnome et bondit.</p>
+
+<p>Son poing fermé se mit à marteler à grands coups
+le bouton de fer.</p>
+
+<p>Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti,
+La porte de fer s'ouvrit.</p>
+
+<p>Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les
+yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées
+par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire
+effrayant.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés!...</p>
+
+<p>&mdash;Catho!...</p>
+
+<p>Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux
+hommes.</p>
+
+<p>Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant
+le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient
+des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.</p>
+
+<p>Alors, ils comprirent!</p>
+
+<p>Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée:
+Catho soulevant les ribaudes et les
+truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la
+ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu
+de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était
+arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi
+ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar
+de la mécanique de fer!...</p>
+
+<p>D'un bond, ils furent près de Catho.</p>
+
+<p>D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux
+et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa
+un long baiser.</p>
+
+<p>Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle
+eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes,
+était la suite toute naturelle du rêve de son âme
+simple, violente et douce.</p>
+
+<p>Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes
+torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.</p>
+
+<p>Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on
+entendait seulement la sourde rumeur qui venait du
+monde des vivants en train d'accomplir la grande
+hécatombe.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase
+qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.</p>
+
+<p>Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée
+et, de sa voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Partons! Malheur à eux!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons!
+Nous avons quelque chose à faire!</p>
+
+<p>Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible
+d'y découvrir une émotion.</p>
+
+<p>Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura
+entre ses dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!...
+Allons, viens, Catho!</p>
+
+<p>Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.</p>
+
+<p>Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté.
+D'un geste rapide, le vieux routier acheva de
+déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.</p>
+
+<p>Une plaie large et profonde laissait échapper du sang
+qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Partez!, râla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Sans toi! Jamais!...»</p>
+
+<p>De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle
+s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés,
+ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Catho! ma pauvre Catho!</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient,
+dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête
+de la blessée.</p>
+
+<p>Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que
+tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés
+sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère
+secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant
+le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le
+suprême effort de la vie qui quitte le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! gronda le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée
+du couloir une voix féroce, délirante et tremblante
+à la fois.</p>
+
+<p>Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à
+voir... suivi d'une vingtaine de soldats.</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa
+proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire
+à la réincarnation&mdash;à son rêve de magicien fou
+furieux!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<h3>LIONS DÉCHAÎNÉS</h3>
+
+<p>Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée
+du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur
+a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès
+qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir
+de leurs cris assourdissants.</p>
+
+<p>&mdash;Catho est morte!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeons-la!</p>
+
+<p>&mdash;Mort au guet!</p>
+
+<p>En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au
+groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers
+tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme
+bizarre et courte qu'ils portaient&mdash;des poinçons, paraissait-il.</p>
+
+<p>Devant cette attaque furieuse, devant les visages des
+tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les
+deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux
+routier et son fils avaient ramassé les piques des
+deux soldats tombés.</p>
+
+<p>Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de
+front.</p>
+
+<p>Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre
+les deux plus avancés.</p>
+
+<p>En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses
+armes, poussait des cris terribles; en désordre, les
+soldats remontèrent précipitamment l'escalier.</p>
+
+<p>Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent
+par bonds furieux; à chaque bond, un coup de
+pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque
+juron, un homme qui tombait.</p>
+
+<p>Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans
+une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même
+mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour
+se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient
+bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple,
+et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par
+l'approche de l'aube.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! tonna la voix d'un officier.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge
+passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un
+bond...</p>
+
+<p>L'officier avait rangé ses hommes au fond de la
+cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il
+hurla:</p>
+
+<p>&mdash;En avant!...</p>
+
+<p>Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières
+lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse,
+comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons
+d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que
+les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de
+furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier
+s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient
+des hommes d'armes, et, autour des hommes
+d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient
+les femmes.</p>
+
+<p>Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant
+les cheveux et vociférant des malédictions.</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!</p>
+
+<p>Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne
+sachant plus ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir
+blanc au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!</p>
+
+<p>Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...</p>
+
+<p>On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins
+pillards était occupé à quelque sinistre besogne.</p>
+
+<p>Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux
+murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il
+rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie
+en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux
+des deux fenêtres.</p>
+
+<p>Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver
+la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à
+démolir les grilles des fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel! cria un sergent, que se
+passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!</p>
+
+<p>A ce moment, une grande clameur le fit se retourner.
+Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui
+hurlaient:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! Victoire!...</p>
+
+<p>Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande
+porte.</p>
+
+<p>Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à
+démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin!
+A cet instant, les dernières combattantes passèrent
+échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous
+une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas
+souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs
+forêts.</p>
+
+<p>Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction,
+voulut se jeter au-devant d'eux.</p>
+
+<p>Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent
+Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla
+rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba
+tout d'une masse.</p>
+
+<p>Les Pardaillan passèrent!...</p>
+
+<p>Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée,
+sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux
+fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable,
+avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent,
+reculèrent et mirent en joue.</p>
+
+<p>Deux coups de feu éclatèrent.</p>
+
+<p>Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les
+Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante
+soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble,
+ils les virent franchir la grande porte que
+Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée,
+dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle
+insensé que présentait la rue entrevue, ne songea
+qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du
+gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la
+table de sa salle à manger...</p>
+
+<p>A ce moment, il était trois heures et demie.</p>
+
+<p>Le jour grandissait.</p>
+
+<p>Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient
+les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles
+servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une
+croix blanche.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient
+pris au hasard la première rue. Elle était pleine de
+fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des
+incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...</p>
+
+<p>&mdash;Libres! gronda le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...</p>
+
+<p>Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une
+forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières
+étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Pas blessé? demanda le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ou presque. Et vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il
+dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...</p>
+
+<p>&mdash;Mais où?... Chez Montmorency?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer
+le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Où aller, alors?</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots...
+Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a
+dit!</p>
+
+<p>&mdash;Il a menti, peut-être... Allons!</p>
+
+<p>Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant
+ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une
+foule en train de brûler une maison; ils allaient,
+remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable
+tumulte des cloches et des détonations; ils
+allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux,
+sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut
+ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures
+du matin.</p>
+
+<p>Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.</p>
+
+<p>Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les
+prit-on pour deux catholiques forcenés.</p>
+
+<p>La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour
+encombrée de gens d'armes qui hurlaient:</p>
+
+<p>&mdash;A sac! A sac!</p>
+
+<p>Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui
+affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour,
+horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants
+de colère, une voix dominant le tumulte cria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...</p>
+
+<p>Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête
+vers une des fenêtres de l'hôtel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>ICI L'ON TUE</h3>
+
+<p>Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de
+son hôtel, il venait d'arriver seulement chez Coligny
+Il avait fait plusieurs détours et, de temps à autre, il
+s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin faisant
+pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer
+au hasard de la rencontre, tout ce qui ne criait pas
+«Vive la messe!» et n'avait pas une croix blanche
+au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? Peut-être
+pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il
+venait de s'arrêter encore, un homme accourut au
+galop de son cheval, vint se placer près de lui et lui dit
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel
+de ville avec des forces imposantes et les troupes de la
+reine sont en route!</p>
+
+<p>Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses
+cavaliers, il passa comme un tonnerre, tandis qu'autour
+de lui retentissaient les vociférations de:</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»</p>
+
+<p>Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient
+l'hôtel étaient remplies de huguenots. Mais, là, la besogne
+était déjà faite; trois de ces maisons flambaient;
+deux cents cadavres jonchaient la chaussée; Guise
+et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant
+ces cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots
+à la craie:</p>
+
+<p>«Ici, l'on tue!»</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui
+était près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois! répondit le colosse.</p>
+
+<p>C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation,
+Bême.</p>
+
+<p>A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous,
+gouverneur du Havre, et de cent cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va se faire! dit Guise.</p>
+
+<p>Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du
+pommeau de son épée, frappa rudement à la porte
+Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, entouré de ses
+gardes&mdash;ces gardes que Charles IX avait laissés pour
+protéger Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?</p>
+
+<p>&mdash;Commencez! répondit Guise.</p>
+
+<p>Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise
+s'élancèrent dans l'hôtel, des torches à la main l'épée
+nue. Bême, suivi d'une dizaine de gardes, monta droit
+à l'appartement de l'amiral.</p>
+
+<p>Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on
+égorgeait. Pendant quelques minutes, l'hôtel fut plein
+de ces étranges clameurs d'agonie qui ressemblent aux
+cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. Bême
+et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la
+maison d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de
+l'amiral. Derrière eux, en soutien, marchait Cosseins
+le capitaine des gardes de Charles IX. La bande s'arreta
+un instant; devant la porte, un homme, l'épée
+nue a la main, les attendait. C'était Téligny, gendre de
+Coligny.</p>
+
+<p>«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme</p>
+
+<p>&mdash;L'Antéchrist! répondit Bême.</p>
+
+<p>Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire
+deux pas, il tomba, percé de dix coups de poignard
+Cosseins se pencha sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, dit-il froidement.</p>
+
+<p>Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux
+effrayants s'ouvrirent et se fixèrent sur ce visage penché
+sur lui. Il fit un suprême effort.</p>
+
+<p>&mdash;Face de traître! râla-t-il.</p>
+
+<p>Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine
+et expira. Cosseins se releva et recula vivement
+tout pâle, en essuyant sa face souillée.</p>
+
+<p>Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé
+la porte.</p>
+
+<p>Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée
+par deux grands flambeaux.</p>
+
+<p>A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si
+calme, si majestueux, que les forcenés eurent une hésitation.
+Près de lui, le pasteur Merlin lisait dans un
+livre de prières. Coligny qui, depuis une heure, écoutait
+l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la hideuse
+vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.</p>
+
+<p>Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les
+premiers instants, Cosseins avait placé partout des
+gardes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement
+vers le pasteur et lui dit d'une voix étrangement paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est temps de réciter la prière des
+morts.</p>
+
+<p>&mdash;Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques
+feuillets de son livre.</p>
+
+<p>Au même moment, Attin lui enfonça son poignard
+dans la gorge; le pasteur s'affaissa, sans une plainte
+tué raide.</p>
+
+<p>Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral
+Il tenait une dague dans sa main gauche et un épieu
+de chasse dans sa main droite.</p>
+
+<p>&mdash;Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit
+gravement Coligny en regardant Attin qui venait de
+foudroyer le pasteur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée
+que tu seras meurtri!</p>
+
+<p>Et il jeta son poignard.</p>
+
+<p>Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.</p>
+
+<p>Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard,
+si calme, si imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient
+Bême.</p>
+
+<p>Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément
+la gorge. Un flot de sang jaillit. Alors le misérable,
+ivre de sang, se mit à frapper à coups redoublés
+le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors de la
+tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait,
+pillait, brisait et hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut! Taïaut!</p>
+
+<p>&mdash;Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu
+fini?...</p>
+
+<p>Bême s'acharnait.</p>
+
+<p>&mdash;Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce
+fait?...</p>
+
+<p>Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse
+figure s'apaisa par degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina
+d'une sorte d'orgueil bestial. Il examina le cadavre
+hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.</p>
+
+<p>Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit
+et l'apporta près de la fenêtre dont le châssis venait
+de voler en éclats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait! hurla Bême en se penchant.</p>
+
+<p>Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour
+naissant, dans ce mélange informe de jour, de lumière
+rouge et de fumée, il apparut, le cadavre rouge dans
+ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui
+durent jadis épouvanter les rêves de Dante!</p>
+
+<p>Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua
+l'atroce apparition.</p>
+
+<p>Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans
+les cauchemars, le chevalier de Pardaillan et le vieux
+routier, parmi ces abois féroces, distinguèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la messe!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le pilier de l'Eglise!</p>
+
+<p>Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les
+volcans se taisent après un instant, on entendit alors
+une voix, la voix du noble Henri de Lorraine, duc de
+Guise, qui criait à Bême:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...</p>
+
+<p>Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur
+les pavés de la cour.</p>
+
+<p>Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se
+penchèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon!
+Je savais bien qu'un jour ou l'autre ma race mettrait
+son pied sur ta tête! Tiens! Tiens!...</p>
+
+<p>Le talon se leva et se posa violemment sur le front
+du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent
+les bons catholiques!</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme
+un coup de cravache.</p>
+
+<p>Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de
+stupéfaction qui suivit ce cri, Pardaillan marcha au
+duc, l'atteignit et sa voix continua à cravacher;</p>
+
+<p>&mdash;Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras
+le Souffleté!...</p>
+
+<p>Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face
+de Guise, le soufflet retentit dans le silence comme un
+coup de tonnerre. Guise chancela et roula à trois pas
+dans les bras de ses soudards...</p>
+
+<p>Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines
+de poignards, des centaines d'épées se levèrent,
+se choquèrent, des centaines de voix heurtèrent dans
+le tumulte leurs cris de mort.</p>
+
+<p>Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup,
+les bras levés n'eurent pas le temps de s'abattre sur
+lui... Le chevalier, à l'instant précis où retentissait
+le soufflet, se sentit saisi par une force d'ouragan, enlevé,
+porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.</p>
+
+<p>Ce trou, c'était une porte ouverte.</p>
+
+<p>Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la
+rafale peut saisir une feuille, c'était le vieux routier
+qui empoignait son fils et l'emportait.</p>
+
+<p>Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion
+venait de pousser du pied, à l'instant où des centaines
+de furieux, se gênant d'ailleurs et se bousculant
+l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...</p>
+
+<p>Des coups énormes ébranlèrent cette porte.</p>
+
+<p>Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le
+vieux routier en escaladant les marches qui se trouvaient
+devant lui et en entraînant son fils.</p>
+
+<p>Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents
+serrées.</p>
+
+<p>Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval
+et criait:</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie
+la tête de ces deux parpaillots dans une heure! Les
+autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<h3>LA MARCHE AU GIBET</h3>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.</p>
+
+<p>Guise se pencha, féroce, le poignard levé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que
+veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez pendre l'Antéchrist?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Que veux-tu? Dépêche!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous
+le savez! Elle vaut mille écus d'or!»</p>
+
+<p>Guise éclata d'un rire terrible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist
+parles pieds, voilà tout!...</p>
+
+<p>Bême se baissa. En quelques coups de poignard il
+acheva de séparer la tête du tronc. Le corps fut saisi
+par les pieds. Deux hommes le traînaient, marchant
+en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse sanglant
+traînant dans la boue.</p>
+
+<p>Et tous suivirent. Guise en tête!...</p>
+
+<p>La marche au gibet, la marche macabre du corps
+traîné dans la boue gluante de sang, commença à travers
+les rues de Paris, parmi d'autres cadavres, dans
+le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre
+des détonations d'arquebuses, sous le hurlement des
+cloches inlassables...</p>
+
+<p>Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession
+que conduisait Guise.</p>
+
+<p>Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait...
+Le cadavre de Coligny sautait sur les cailloux, tantôt
+sur le ventre, tantôt sur le dos... Ce fut ainsi qu'on
+atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde.
+Et alors s'éleva dans les airs une clameur immense
+qu'on entendit de tout Paris et qui frissonna longuement,
+lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+déchaîné.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>PAROLE MÉMORABLE DE BÊME</h3>
+
+<p>Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny,
+avec les gens d'armes laissés par Guise pour retrouver
+les audacieux, les fous qui l'avaient insulté en un tel
+moment. En quelques minutes, la porte fut défoncée
+et la bande se rua dans un escalier, celui-là même
+qu'avaient monté les Pardaillan. Bême entendit les cris
+éclater d'étage en étage.</p>
+
+<p>«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards
+dont la peau ne vaut pas un ducaton à l'heure
+qu'il est... tandis que cette tête vaut mille écus d'or.
+Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la débarbouille...</p>
+
+<p>Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait
+dû servir de corps de garde, et il en ressortit bientôt
+avec un baquet plein d'eau. Tranquillement, il se mit
+à sa hideuse besogne.</p>
+
+<p>En haut, dans les combles, il entendait les voix
+furieuses des limiers lancés aux trousses des Pardaillan.</p>
+
+<p>Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme
+qui, d'un air anxieux, se mit à inspecter l'hôtel, le nez
+en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait
+que vous cherchez un trésor!</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les
+yeux sanglants, je cherche deux de ces parpaillots,
+justement! Je les ai vus partir du Temple. J'ai perdu
+leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et
+rude, oeil gris?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage,
+en plus fort, en plus hérissé? Ils sont là... on
+leur fait la chasse, allez-y!</p>
+
+<p>Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait
+Bême et disparut en poussant un rugissement de joie.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient dans la cour,
+les deux Pardaillan avaient monté l'escalier. Le bâtiment
+dans lequel ils se trouvaient formait le flanc
+gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont
+l'ensemble traçait le rectangle de la cour.</p>
+
+<p>D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait
+pour eux aucune issue possible.</p>
+
+<p>Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de
+céder et la bande faisait irruption dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons
+être pris comme des renards?</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention, monsieur, répondit le chevalier,
+que nous étions, il y a moins de deux heures, dans
+une cage de fer où nous allions être broyés; nous sommes
+au paradis en comparaison.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre
+du grenier, donnant sur une cour étroite.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant
+la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Une planche! Vite, une planche!</p>
+
+<p>Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le
+grenier, pas même une corde qu'on eût pu, peut-être,
+utiliser...</p>
+
+<p>Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient,
+fouillant chaque étage.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, tout pâles...</p>
+
+<p>Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins
+de six pieds d'une fenêtre à l'autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui
+parut étrange à son fils.</p>
+
+<p>En effet, sauter était impossible: tout point d'appui
+pour prendre de l'élan manquait; la fenêtre d'en face
+était étroite; c'eût été un prodige que de pouvoir se
+lancer dans le vide et arriver juste à passer dans cet
+espace resserré.</p>
+
+<p>Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que
+de tomber aux mains des cinquante fous furieux qui
+montaient, ivres de rage!</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je
+passe le premier!...</p>
+
+<p>Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par
+l'angoisse, la sueur au front, vit son père se laisser
+tomber en avant!</p>
+
+<p>Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait
+tomber!...</p>
+
+<p>La tentative était prodigieuse, inouïe&mdash;une de ces
+idées folles qui germent dans la folie du désespoir!...</p>
+
+<p>Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux
+tendus dans un formidable effort, les pieds
+rivés à l'appui de la fenêtre, le vieux Pardaillan se
+laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans fléchissement
+ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit
+un arc de cercle dans le vide...</p>
+
+<p>Le chevalier jeta un cri...</p>
+
+<p>Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la planche, passe, chevalier!...»</p>
+
+<p>La folle tentative avait réussi!</p>
+
+<p>Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras
+tendus, avaient saisi le rebord de la fenêtre d'en face,
+tandis que ses pieds s'arc-boutaient à la fenêtre du
+grenier!...</p>
+
+<p>Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant
+jeté d'une fenêtre à l'autre!</p>
+
+<p>Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce
+qu'ils entreprenaient: prompt comme l'éclair, léger
+comme un chat sauvage, le chevalier bondit, posa son
+pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan,
+alla rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de
+tomber!...</p>
+
+<p>Au même instant, le vieux routier, solidement harponné
+des mains, laissa tomber ses pieds, se hissa à
+la force des poignets et rejoignit son fils...</p>
+
+<p>Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils
+demeurèrent prostrés, haletants, sans voix...</p>
+
+<p>Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de
+cris de fureur.</p>
+
+<p>Puis il y eut un silence relatif.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le
+plancher, écoutaient, prêts à bondir.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine,
+ils ont dû sauter dans le passage par la fenêtre
+du premier étage, pendant que nous montions.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix
+qui devait être celle de l'officier.</p>
+
+<p>Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre
+en brisant quelques vitres par acquit de
+conscience. Le chevalier s'approcha alors d'une fenêtre
+qui donnait sur la cour.</p>
+
+<p>Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre
+besogne.</p>
+
+<p>Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.</p>
+
+<p>Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de
+l'eau pour se laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre
+la tête et la porter chez un embaumeur qui était
+prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou six
+compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à
+franc étrier sur l'Italie et Rome...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande
+porte est fermée? Par qui? Pourquoi?</p>
+
+<p>Comme il se posait ces questions avec une vague
+inquiétude, il aperçut tout à coup les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps
+de M. de Coligny?</p>
+
+<p>La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.</p>
+
+<p>Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son
+haut:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi qui as tué l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi l'as-tu assassiné?</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu
+rouge.</p>
+
+<p>Et il éclata de rire en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a autant à votre service, faillis chiens
+d'hérétiques! Holà! A moi! Au parpaillot!...</p>
+
+<p>En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte
+de l'hôtel pour l'ouvrir et appeler une bande qu'on
+entendait dans la rue, occupée à saccager une maison.</p>
+
+<p>Mais il demeura cloué sur place.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un
+petit compte...</p>
+
+<p>Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante
+ne lâchait pas prise. A demi suffoqué, râlant, le
+colosse fit signe qu'il se tiendrait tranquille. Le vieux
+routier le lâcha.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un
+commencement de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement
+débarrasser la terre d'un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me voulez assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main
+droite et sa dague de la main gauche. Il tomba en
+garde.</p>
+
+<p>Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'arme qui convient ici, dit-il.</p>
+
+<p>Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa
+main et marcha sur le colosse.</p>
+
+<p>Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue
+que l'épieu; il était sûr d'embrocher ce jeune fou et
+après, il ferait son affaire au vieux.</p>
+
+<p>Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême
+pâlit.</p>
+
+<p>Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé
+les bras.</p>
+
+<p>Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie
+était méconnaissable, avec ses yeux effrayants de
+fixité.</p>
+
+<p>Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes:
+elles furent parées par l'épieu qui, soudain, se trouva
+à un pouce de sa poitrine. Le colosse recula, d'abord
+lentement, puis plus vite; il rugissait, bondissait, multipliait
+les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun ne
+portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à
+chacun de ses arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.</p>
+
+<p>Devant lui, le visage effrayant du chevalier.</p>
+
+<p>Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que
+par hasard Dieu...</p>
+
+<p>Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard
+dans un dernier effort désespéré, le chevalier
+lui porta le coup&mdash;le seul qu'il lui eût porté&mdash;un
+seul coup.</p>
+
+<p>L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la
+poitrine, passa à travers et s'enfonça dans le bois de
+la porte...</p>
+
+<p>Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny,
+tout debout, mort sans un soupir...</p>
+
+<p>Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son
+ceinturon et, prenant le bras de son père, qui avait
+assisté sans un mot, sans un geste, à cette exécution,
+tous d°ux sortirent par la petite porte bâtarde...</p>
+
+<p>Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert
+parut dans la cour.</p>
+
+<p>Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage
+en étage, cherchant et fouillant avec une ardeur
+passionnée. Lorsque les soldats s'éloignèrent, il eut un
+moment de désespoir. Par où avaient donc fui les
+Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage,
+recommença les recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»</p>
+
+<p>Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et
+jetait autour de lui des regards sanglants.</p>
+
+<p>Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...</p>
+
+<p>Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers
+du corps, était cloué à la grande porte fermée!...</p>
+
+<p>Le cadavre de Bême!...</p>
+
+<p>Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur
+et se mit à tourner dans la cour comme un insensé en
+vociférant:</p>
+
+<p>«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»</p>
+
+<p>Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y
+avait plus personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus
+rien, que des cadavres!</p>
+
+<p>Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit
+comme peut réfléchir un limier et chercha à reprendre
+la piste.</p>
+
+<p>Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.</p>
+
+<p>Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la
+saisit par les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents.
+A qui la porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah!
+Guise est battu pour cette fois, je la porterai à la
+reine!</p>
+
+<p>Il s'élança.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux
+Pardaillan à son fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité
+de catholique, ne court aucun danger...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait? Allons toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec
+humeur. Il te tarde de revoir la petite Loïson...</p>
+
+<p>Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de
+Loïse: il y pensait trop pour en parler. Il se contenta
+de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency
+est attaqué, je crois que nous ne lui serons
+pas inutiles...</p>
+
+<p>Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient
+peut-être Loïse, il frémit et hâta le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec
+les massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?</p>
+
+<p>Le chevalier s'arrêta, livide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en
+assurer, mon père! Je veux voir si Loïse est la fille
+d'un de ceux qui tuent au nom de Dieu!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572<br>
+FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY</h3>
+
+<p>Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan
+purent se rendre compte que chacun de leurs
+pas les jetterait dans un nouveau péril Paris était
+comme un vaste champ de bataille, qu'il était impossible
+de traverser sans se heurter à des ennemis
+furieux, sans risquer la mort à chaque seconde Pourtant,
+il n'y avait pas bataille: il y avait tuerie, carnage.</p>
+
+<p>Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne
+suspecte, qui avait témoigné quelque sympathie
+à la réforme, ceux-là, protestants ou non. étaient traqués;
+la même hideuse scène se reproduisait sur tous
+les points de Paris.</p>
+
+<p>Au jour venu, le massacre avait pris des proportions
+fantastiques. Cela devait durer ainsi pendant six jours
+En province, dans les grandes villes, les mêmes scènes
+d'horreur se reproduisaient...</p>
+
+<p>A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse,
+l'humanité se transforma. Les hommes devinrent
+des carnassiers. On vit des femmes boire du sang
+des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu,
+de la fumée, et, dans ces tourbillons de fumée, des
+visages hideux, des ombres qui couraient, l'éclair rouge
+d'un poignard au poing.</p>
+
+<p>Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des
+murs, en larges éclaboussures, sur les chaussées en
+flaques gluantes, dans les ruisseaux épaissis qui roulaient
+lourdement. Et, par un singulier phénomène il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des
+rues ou, pendant plusieurs heures, on ne se douta pas
+que Paris était à feu et à sang.</p>
+
+<p>Dans un petit marché en plein air qui se tenait
+derrière Samt-Merry, dans une cour, marchandes et
+ménagères causaient gaiement, étonnées seulement de
+ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...</p>
+
+<p>A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des
+vieillards jouaient aux boules ou se chauffaient au
+soleil...</p>
+
+<p>En dehors de ces rares endroits qui échappaient à
+l'horreur, tout dans Paris offrait l'image d'une ville
+dévastée par quelque grand cataclysme; des centaines
+de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.</p>
+
+<p>Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée
+de dimanche, fête de saint Barthélémy:</p>
+
+<p>Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur
+l'hôtel Montmorency; ils reculaient jusqu'aux confins
+de Paris, revenaient à la charge, entraînés, poussés en
+avant, ramenés en arrière, ballottés par le cyclone qui
+ravageait la cité, l'université et la ville.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<h3>PROFILS DE GARGOUILLES</h3>
+
+<p>Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils?
+Ils ne savaient pas. Ils étaient quelque part
+accrochés à la borne cavalière qui se dressait sous un
+auvent où les avait entraînés un violent reflux de
+peuple.</p>
+
+<p>A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel</p>
+
+<p>Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles
+les sièges de l'hôtel s'entassaient.</p>
+
+<p>Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.</p>
+
+<p>Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.</p>
+
+<p>«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.</p>
+
+<p>Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld.
+L homme, c'était Pezou. Le chevalier de Pardaillan
+le distingua nettement dans les tourbillons de
+fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les
+mêmes faces crispées; les mêmes yeux flamboyants
+les mêmes bouches aux lèvres retroussées... des tigres!
+Il n'y avait là que des tigres...</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo
+Pezou!</p>
+
+<p>Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans
+les bras.</p>
+
+<p>Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la
+gorge ouverte par une large plaie d'où le sang continuait
+à couler.</p>
+
+<p>Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà
+flambait.</p>
+
+<p>Pezou monta sur une table.</p>
+
+<p>Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet
+de l'entassement.</p>
+
+<p>Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit
+l'expression du fauve. Sa bouche, dans un geste de
+délire, se colla un instant à la plaie rouge... puis il
+jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut sanglante
+et il sauta de la table en grognant:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais soif!...</p>
+
+<p>Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de
+tigres qui s'élançait, disparaissait au coin de la rue,
+cherchant, quêtant, reniflant; Pezou grognait;</p>
+
+<p>&mdash;Au quarante et unième à présent! M'en faut cent
+d'ici ce soir à moi tout seul...</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide
+d'horreur.</p>
+
+<p>Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher
+de se ruer sur Pezou.</p>
+
+<p>Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant
+droit sur l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils
+se rapprochaient de la Seine, ils furent saisis dans un
+autre tourbillon, se trouvèrent soudain au milieu d'une
+foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, entraînés,
+refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une
+belle maison; à l'intérieur, on entendait des cris
+d'agonie, la foule battait des mains et vociférait...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La
+Force!...</p>
+
+<p>C'était en effet la maison du vieux huguenot La
+Force.</p>
+
+<p>Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit
+plus de cris d'agonie; tout avait été massacre,
+serviteurs, servantes, maîtres...</p>
+
+<p>La foule partit, entraînée par les lieutenants de
+Crucé, allant plus loin chercher de nouvelles autres
+victimes... la cour se trouva libre.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! dit le chevalier.</p>
+
+<p>S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent
+dans une grande belle salle ravagée en partie. Au milieu
+de ce salon, il y avait cinq cadavres en tas, les uns
+sur les autres.</p>
+
+<p>Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité
+à fracturer une armoire. C'était Crucé et l'un de
+ses fidèles.</p>
+
+<p>Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir
+leurs poches.</p>
+
+<p>Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force
+ayant encore au cou un collier de grand prix.</p>
+
+<p>Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon
+arrachait les oreilles d'une femme pour avoir
+les diamants des boucles.</p>
+
+<p>&mdash;En route, maintenant, dit Crucé...</p>
+
+<p>Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux
+en même temps, la face sur les cadavres.</p>
+
+<p>Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing
+à la tempe; le vieux Pardaillan avait fracassé le rrâne
+de l'autre d'un coup de crosse de pistolet.</p>
+
+<p>Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent
+un instant dans les spasmes de l'agonie...</p>
+
+<p>Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue,
+reprirent leur course, rasant les maisons, tâchant d'éviter
+les feux de joie et les bandes de carnassiers.</p>
+
+<p>Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.</p>
+
+<p>Quelle heure? Ils ne savaient pas.</p>
+
+<p>Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant
+d'un éclat paisible au-dessus des tourbillons de
+fumée.</p>
+
+<p>Et, toujours, les cloches mugissaient.</p>
+
+<p>A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.</p>
+
+<p>Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.</p>
+
+<p>Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître.
+Elle se composait d'une cinquantaine de carnassiers
+marchant en rangs serrés; derrière eux venait
+une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles épées,
+de piques rouges.</p>
+
+<p>Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement
+armés de poignards. Toutes ces lames étaient
+rouges de sang.</p>
+
+<p>Tous portaient la croix blanche.</p>
+
+<p>Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.</p>
+
+<p>Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes.
+Ces trois hommes portaient des piques. Au bout de
+chacune de ces piques, il y avait une tête!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule
+frénétique.</p>
+
+<p>Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier!
+Il brandissait sa pique au haut de laquelle la tête blafarde
+se balançait...</p>
+
+<p>Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble
+et un même frémissement d'horreur les secoua.</p>
+
+<p>&mdash;Ramus!</p>
+
+<p>Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un
+instant les yeux...</p>
+
+<p>C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...</p>
+
+<p>Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette
+tête. Puis ces yeux s'abaissèrent sur celui qui portait
+la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression
+d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit
+place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.</p>
+
+<p>Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il
+y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement
+et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan;
+dans la même seconde, il tomba, roula sur la
+chaussée qu'il talonna. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction!</p>
+
+<p>Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper
+en plein front, et ce coup de pistolet c'était le chevalier
+qui l'avait tiré. Rudement, un grand gaillard à
+croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait
+un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan
+l'avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait
+fait feu!</p>
+
+<p>Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan
+une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des
+coups d'arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux
+aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux
+hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la
+fois, mais, plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier,
+un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans
+doute à la maison de Damville, car il en portait les armes
+sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en
+avant, et pointa sa rapière...</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.</p>
+
+<p>Et tandis que le chevalier se demandait comment, le
+vieux Pardaillan, d'un bond terrible, se jeta à la bride
+du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l'entrée
+de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, l'entraîna,
+le fit entrer tout entier dans l'allée!..</p>
+
+<p>Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...</p>
+
+<p>Le routier éclata d'un rire homérique.</p>
+
+<p>Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les
+loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval
+ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manoeuvre,
+essayait par violentes saccades de ramener la
+bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle,
+il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et
+une ruade l'envoya rouler sur les assaillants au moment
+où il touchait le sol...</p>
+
+<p>Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé
+les jambes de devant du cheval, magnifique rouan... le
+vieux routier s'apprêtait à frapper la bête au poitrail,
+de son poignard, afin que l'obstacle demeurât plus longtemps...
+le chevalier l'arrêta soudain et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Galaor!...</p>
+
+<p>Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Galaor!... C'est bien lui!...</p>
+
+<p>Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de
+tonnerre.</p>
+
+<p>Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus
+de fureur; chacun de ses flancs touchait l'une et l'autre
+paroi; l'allée était bouchée par une barricade vivante.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de
+l'allée, certains qu'elle ne serait pas dégagée avant dix
+bonnes minutes; mais, avant de partir, le chevalier
+avait embrassé le naseau fumant du cheval en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans
+une souricière... pas d'issue! Mais du diable si je ne
+connais pas ce boyau... il me semble que j'ai dû passer par là...</p>
+
+<p>Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une
+femme parut...</p>
+
+<p>&mdash;Huguette!</p>
+
+<p>Ce cri échappa aux deux hommes.</p>
+
+<p>C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans
+l'allée de l'auberge de la Devinière. Comment ne
+l'avaient-ils pas reconnue?</p>
+
+<p>Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis
+au moment où ils essayaient de se diriger sur la
+Seine.</p>
+
+<p>Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur
+offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie
+par la bande hurlante des loups de Kervier...</p>
+
+<p>Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans
+la salle voisine; trois hommes s'y trouvaient: Landry
+Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en
+pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient:
+c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.</p>
+
+<p>&mdash;Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur
+montrant un escalier. En haut vous pourrez communiquer
+avec la maison voisine, redescendre et sortir
+par-derrière... fuyez!</p>
+
+<p>&mdash;Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur
+de la destruction des hérétiques une ode qui
+portera mon nom à la postérité! j'appellerai mon
+poème: les Matines de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit
+Pontus.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant
+le geste de s'arracher les cheveux, opération impossible
+puisqu'il était entièrement chauve. Malheur!
+mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui
+par là!</p>
+
+<p>&mdash;Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous
+mettrez l'auberge, la casse et l'incendie sur ma
+note!...</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante,
+la baisa doucement sur les yeux, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Huguette, jamais je ne t'oublierai...</p>
+
+<p>Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur
+de celle-ci en fut bouleversé...</p>
+
+<p>Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.</p>
+
+<p>Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le
+bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux
+de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi
+l'allée...</p>
+
+<p>Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous
+êtes une mauvaise catholique et je vais vous dénoncer!</p>
+
+<p>Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si
+cette vipère s'avise de siffler, je la pourfends sur
+l'heure!..</p>
+
+<p>Dorât s'effondra.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait
+par la porte de l'allée défoncée, et, ne trouvant
+plus personne, mettait l'auberge à sac et à feu...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<h3>VISIONS TRAGIQUES</h3>
+
+<p>Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait
+indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle
+déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la
+rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est
+en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans
+cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement
+de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux,
+parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des
+cloches et des arquebusades...</p>
+
+<p>Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés
+où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête
+perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient
+leurs coeurs...</p>
+
+<p>Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers
+d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain
+ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au
+bras droit...</p>
+
+<p>C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère
+sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du
+talisman de protection.</p>
+
+<p>Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère;
+il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité
+il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le
+brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit
+dans sa poche en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir
+de la bonne Huguette!</p>
+
+<p>Le chevalier haussa les épaules.</p>
+
+<p>En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche,
+le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... je me rappelle... marchons.</p>
+
+<p>Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait
+le routier; au moment où ils avaient quitté la cour
+de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce
+papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte,
+l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il
+avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.</p>
+
+<p>Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les
+portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour
+marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure
+du pont, ils durent s'arrêter devant une foule
+de huit à dix mille forcenés.</p>
+
+<p>Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et
+fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants,
+hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un
+enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris
+leur apparut paisible, souriant, tranquille...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>L'OASIS</h3>
+
+<p>Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure
+était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent
+la sueur qui inondait leurs visages livides.</p>
+
+<p>A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse.
+Près de la porte s'élevait une construction
+basse, une sorte de cabane.</p>
+
+<p>L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour
+d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus
+de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent
+l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.</p>
+
+<p>L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis
+du fossoyeur.</p>
+
+<p>Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.</p>
+
+<p>Il pouvait être un peu plus de midi.</p>
+
+<p>Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin
+ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait
+à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi
+<i>port des Barrés</i>, et qui se trouvait derrière Saint-Paul
+La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non
+loin de l'hôtel du maréchal.</p>
+
+<p>Comme ils allaient se mettre en route, ils virent
+venir à eux un petit enfant.</p>
+
+<p>L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux
+paquet enveloppé d'une serge.</p>
+
+<p>&mdash;Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.</p>
+
+<p>Et comme le porteur arrivait près d'eux:</p>
+
+<p>Où vas-tu, petit?...»</p>
+
+<p>L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna
+le cimetière et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est
+vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais
+près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines
+étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...</p>
+
+<p>&mdash;Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil,
+montra son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu
+te nommes?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me
+faire ouvrir la porte du cimetière.</p>
+
+<p>Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le
+fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait
+se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué
+de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de
+ta mère...</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance.
+Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il
+reprit son paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à
+passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!</p>
+
+<p>Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit
+le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et
+entra dans le cimetière.</p>
+
+<p>Au moment où le groupe disparaissait parmi les
+tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin
+qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de
+la porte d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons
+à nos hommes le temps de nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit
+l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut!
+Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas
+mieux répandre du vin, bonum vinum?...</p>
+
+<p>&mdash;Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais
+mieux être à la Devinière, sans compter qu'une
+balle égarée...»</p>
+
+<p>Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent,
+devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan,
+le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait
+près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!» dit le fossoyeur.</p>
+
+<p>Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas
+connue?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais elle va être contente.</p>
+
+<p>Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes
+d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...</p>
+
+<p>Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme
+si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir
+en plein mois d'août.</p>
+
+<p>Quelque chose comme une larme roula sur les joues
+du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la
+mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux
+et de Panigarola!...</p>
+
+<p>L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura
+tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du
+chevalier, il dit gravement:</p>
+
+<p>«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai...
+voulez-vous me dire votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester
+ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement
+Jacques Clément.</p>
+
+<p>Le vieux routier prit le chevalier par le bras et
+l'entraîna.</p>
+
+<p>Les deux moines, cependant, attendaient non loin de
+la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils
+virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut
+donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans
+la bagarre!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je
+rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...</p>
+
+<p>Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses
+joues trembla.</p>
+
+<p>Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il
+s'éloigna en disant:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, voici du renfort... <i>fratres ad succurrendum</i>!...
+allons, frère Lubin, c'est le moment!</p>
+
+<p>Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire
+s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux,
+Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement,
+entraînant le petit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller
+vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût
+pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence,
+tandis qu'il va se mettre à l'abri...</p>
+
+<p>Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air
+d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et
+le suivit.</p>
+
+<p>Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice
+de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine
+qui vient de fleurir?...</p>
+
+<p>Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses
+probablement inconscients de la comédie qui se
+jouait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui manifeste sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux hérétiques!</p>
+
+<p>Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes.
+Fuis frère Lubin entonna le <i>Te Deum</i>, repris en choeur
+par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des
+clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle,
+rapidement colporté, se répandait dans tout le
+quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi
+les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme
+emplissait le cimetière, et chacun put se rendre
+compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait
+fleuri en plein mois d'août!...</p>
+
+<p>Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut
+soin de ne pas laisser une seule branche.</p>
+
+<p>Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le
+placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement
+entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut
+avait appelés des <i>fratres ad succurrendum</i> (frères de
+renfort).</p>
+
+<p>Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des
+moines en quantité affluèrent.</p>
+
+<p>Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans
+ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut
+promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur
+se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande
+tuerie devenait plus furieuse.</p>
+
+<p>Tel fut le miracle de l'aubépine...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<h3>«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS<br>
+SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....»</h3>
+
+<p>Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution
+leur projet de gagner le port aux Barrés pour
+descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses
+barques attachées à quai.</p>
+
+<p>Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis
+que formait la tranquillité du cimetière et des environs
+qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées:
+ils voulaient remonter le fleuve, un coup
+d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.</p>
+
+<p>Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent
+à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis
+sur la rive gauche...</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.</p>
+
+<p>Le torrent tournait vers la gauche</p>
+
+<p>Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les
+conduirait à l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches,
+les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur
+la rive droite dans les airs embrasés.</p>
+
+<p>La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une
+sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique
+ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes,
+tragiques, effrayants.</p>
+
+<p>Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit
+son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque
+chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut
+saisi d'un frisson convulsif.</p>
+
+<p>Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:</p>
+
+<p>&mdash;Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par
+ici!</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! râla le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville!
+son âme damnée!</p>
+
+<p>A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison
+voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements
+en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante:
+Grâce!</p>
+
+<p>Une douzaine de forcenés la poursuivaient.</p>
+
+<p>La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba
+à genoux et pantela, les mains tendues:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!</p>
+
+<p>Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès.
+Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands
+coups, il fit claquer son fouet en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille!
+Pille!...»</p>
+
+<p>Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule
+rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une
+horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse,
+les deux chiens sur elle.</p>
+
+<p>Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la
+gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins,
+pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par
+l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes
+d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les
+grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible
+besogne.</p>
+
+<p>Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée
+par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines
+minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante
+marcha sur Orthès.</p>
+
+<p>Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et
+poussa un hurlement de joie infernale... il commença
+un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait
+de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet
+le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier
+lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme
+par le poignet.</p>
+
+<p>Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit
+sur Orthès...</p>
+
+<p>Une large zébrure rouge balafra la face du tigre
+humain.</p>
+
+<p>Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des
+chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et
+encore!...</p>
+
+<p>D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte
+et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:</p>
+
+<p>&mdash;Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine,
+taïaut! taïaut!...</p>
+
+<p>Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la
+femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées,
+l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...</p>
+
+<p>Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!</p>
+
+<p>Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible
+imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de
+berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur
+lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine,
+qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.</p>
+
+<p>D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer
+de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.</p>
+
+<p>Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net
+près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan
+n'avaient rien vu de cette scène...</p>
+
+<p>Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Proserpine, devant le chevalier...</p>
+
+<p>Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable,
+puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent,
+cherchant la gorge...</p>
+
+<p>Dans le même instant, Pluton retomba en arrière,
+éventré par le coup de dague du vieux routier...</p>
+
+<p>Proserpine avait sauté sur le chevalier...</p>
+
+<p>Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains»
+l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de
+ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla,
+sa voix s'éteignit...</p>
+
+<p>Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant
+où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur
+la huguenote.</p>
+
+<p>Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants,
+ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour
+d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des
+compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait
+autour d'eux, aboyant à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;En route! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Et sa voix avait une prodigieuse intonation.</p>
+
+<p>Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.</p>
+
+<p>Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques,
+souples, grandis, paraissait-il, plus grands que
+ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui
+talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent
+foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...</p>
+
+<p>Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des
+tumultes déchaînés.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière,
+chiens!...</p>
+
+<p>A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...</p>
+
+<p>Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait,
+sifflait...</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!</p>
+
+<p>Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:</p>
+
+
+<p>&mdash;Pardon, ami! je t'ai insulté...</p>
+
+<p>Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse,
+la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les
+carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent
+a droite et à gauche sur la petite place.</p>
+
+<p>Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il
+s'y engouffra.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<h3>ENTRE LE CIEL ET LA TERRE</h3>
+
+<p>Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le
+conduirait...</p>
+
+<p>Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains
+armées, pareilles à deux griffes de lion.</p>
+
+<p>Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!</p>
+
+<p>Ils firent face à la foule.</p>
+
+<p>Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi
+l'étroit passage, massée, tassée, ondulante; et cela formait
+un mascaret humain qui s'avançait, roulait se
+heurtait, avec des clameurs d'océan.</p>
+
+<p>Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux
+haussés en cette minute aux grandissements surhumains
+pas à pas, les deux Pardaillan reculaient.</p>
+
+<p>La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des
+faces d'où jaillissait un hurlement: les deux dagues
+les deux griffes du vieux routier, du vieux lion labouraient
+des poitrines; Pipeau à reculons, l'oeil en feu, le
+poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des
+jambes...</p>
+
+<p>Les Pardaillan reculaient...</p>
+
+<p>Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.</p>
+
+<p>Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde
+et puissante détonation suivie d'un fracas de maison
+qui s'écroule. Le vieux routier jeta un rapide regard
+vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que la ruelle
+débouchait sur une rue plus large; que, dans cette
+rue, une deuxième foule tourbillonnait autour de
+quelque chose qui ressemblait à une forteresse assiégée,
+et qu'un coup de mine venait de faire sauter une
+partie de cette forteresse...</p>
+
+<p>Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle
+ils reculaient pas à pas...</p>
+
+<p>Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient
+être jetés...</p>
+
+<p>Un étau dans lequel ils allaient être broyés...</p>
+
+<p>Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se
+rejoignirent. Refoulés par une vague plus puissante
+du mascaret, les deux Pardaillan furent jetés sur la
+horde qui assiégeait la forteresse; la rue était pleine
+de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations
+d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de
+cavalerie et de piétons, un remous vertigineux où les
+Pardaillan furent ballottés, poussés, repoussés brusquement,
+une sorte d'ouverture béa devant eux
+ils se retrouvèrent dans un large escalier éventré
+rampes démolies, marches déchaussées... Ils se retrouvèrent
+là... ils se retrouvèrent bondissant le
+long des marches de cet escalier qui ne tenait plus
+que par miracle... ils montaient, montaient: comme
+dans les rêves du délire, ils montaient, sans savoir où
+ils étaient, où ils allaient, sans que nul, parmi la foule
+osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de
+fumée!...</p>
+
+<p>Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme
+en plein air, qui avait dû être son dernier palier.</p>
+
+<p>Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à
+laquelle s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond
+les deux Pardaillan atteignirent le faîte de cette muraille.
+Ils s'y cramponnèrent, s'y installèrent solidement
+et, au même instant, derrière eux, il y eut un effroyable
+fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et
+de plâtras les enveloppait: c'était l'escalier qui venait
+de s'écrouler!...</p>
+
+<p>Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se
+trouvèrent alors isolés entre le ciel, où roulaient de
+lourdes volutes de fumée, où passait la rafale des hurlements
+de cloches, et la terre d'où montait l'immense
+clameur de mort...</p>
+
+<p>Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du
+cote de l'escalier écroulé, mais sur l'autre versant de la
+muraille.</p>
+
+<p>Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate
+qui montait, chercha à distinguer ce qu'il y avait dans
+le tumulte effrayant qui se déchaînait au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres
+tremblèrent. Ses yeux jetèrent une lueur farouche de
+desespoir!</p>
+
+<p>Qu'avait-il donc vu?...</p>
+
+<p>La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue.
+Une cour pleine de décombres et de cadavres! Parmi
+ces décombres, une foule de gens d'armes qui se
+ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur
+les marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois
+hommes, l'épée à la main, se défendant encore!...</p>
+
+<p>Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux
+plus ardent que tous!</p>
+
+<p>Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui
+levait au ciel un dernier regard chargé d'imprécations!</p>
+
+<p>Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!</p>
+
+<p>C'était Henri de Damville qui attaquait! François de
+Montmorency qui allait succomber!</p>
+
+<p>Les deux frères enfin face à face!</p>
+
+<p>Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>COMME A THÉROUANNE</h3>
+
+<p>Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était
+mis en route au premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+Son armée marchait en bon ordre et
+sans hâte.</p>
+
+<p>Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au
+nombre de vingt-cinq; puis trois cents soudards à
+cheval; derrière les cavaliers, roulaient trois tombereaux
+chargés de tonneaux de poudre; derrière la poudre,
+deux cents reîtres armés d'arquebuses.</p>
+
+<p>A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que
+le maréchal en confia le commandement à l'un de ses
+gentilshommes et s'éloigna avec trente cavaliers seulement.</p>
+
+<p>La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son
+hôtel et cria:</p>
+
+<p>&mdash;François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté
+ce gant?</p>
+
+<p>En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.</p>
+
+<p>Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches
+passaient, des cris retentissaient. Les trente cavaliers,
+immobiles comme des statues, ne tournaient pas la
+tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.</p>
+
+<p>Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus
+sauvage, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu
+pas ici quand je relève ton gant?</p>
+
+<p>Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon
+de sa selle.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi,
+c'est donc moi qui vais te retrouver!</p>
+
+<p>A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop,
+rejoignit son armée au moment où elle venait de franchir
+le Grand-Pont.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme
+nous avons vu, suspect à Guise, haï de la vieille reine,
+ignorait ce qui devait se passer. L'eût-il su même, il
+lui eût été impossible de supposer qu'on oserait s'attaquer
+à un Montmorency.</p>
+
+<p>François de Montmorency, donc, se savait suspect,
+mais non désigné aux coups des massacreurs.</p>
+
+<p>A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.</p>
+
+<p>Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques,
+les autres huguenots, et bons serviteurs de la monarchie,
+mais comme lui ayant horreur de tant de guerres
+sauvages, vivaient dans l'hôtel et composaient sa maison,
+ou, si l'on veut, sa cour.</p>
+
+<p>Le maréchal porta à quarante le nombre des gens
+d'armes qu'il entretenait.</p>
+
+<p>De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts
+combattants. L'hôtel fut abondamment pourvu de poudre,
+de balles, de mousquets, de pistolets et d'armes
+de toute nature, des provisions de bouche pour un mois
+y furent entassées.</p>
+
+<p>La successive disparition du vieux Pardaillan et du
+chevalier raviva les inquiétudes du maréchal. Dès lors
+tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès
+de sa mère La douce folie de Jeanne de Piennes demeurait
+invariable dans ses manifestations; toujours elle
+se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble...
+Et, si François apparaissait alors, le coeur serré les
+bras vaguement tendus vers celle qui l'avait tant aimé,
+la folle le regardait d'un air étonné, sans le reconnaître:</p>
+
+<p>Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition
+du chevalier il fut impossible de le deviner; son
+pur et fier profil de vierge ne s'altéra pas. Seulement
+l'inquiétude faisait de terrible ravages dans
+cette âme.</p>
+
+<p>Le samedi soir, comme elle s'était assise près de
+Jeanne de Piennes, s'occupant à un travail de broderie
+ses yeux rêveurs parurent fixer un point dans l'espace;
+la folle, qui semblait sommeiller, redressa soudain,
+se pencha, et, la figure extasiée, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?</p>
+
+<p>Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si
+douce et triste d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère
+et la fille dans ses bras et les serra convulsivement
+contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel,
+en cette nuit du samedi, hormis les gens d'armes du
+corps de garde. Le silence était profond. Jeanne de
+Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.</p>
+
+<p>Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son
+appartement.</p>
+
+<p>Les premiers mugissements des cloches réveillèrent
+François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son
+épée de bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une
+fenêtre.</p>
+
+<p>Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait
+gagner les rues de proche en proche. Au loin, de
+sourdes détonations éclataient. Les cloches sonnaient
+le tocsin.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette
+énorme rumeur. Son visage s'assombrit.</p>
+
+<p>Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de
+Piennes et Loïse.</p>
+
+<p>Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée,
+et, maintenant, elle aidait sa mère à se vêtir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route,
+mon enfant, et tiens-toi prête. à tout!</p>
+
+<p>Dans la cour, François trouva ses gentilshommes,
+armés, écoutant l'horrible tumulte dont les rafales allaient
+grandissant de minute en minute. Les gens d'armes
+étaient à leur poste.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune
+La Trémoille, que le vieux duc de La Trémoille avait
+placé auprès de Montmorency pour y apprendre, avait-il
+dit, l'honneur, le courage et la vertu,&mdash;monseigneur, je
+suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! Il faut
+courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat
+au Louvre!...»</p>
+
+
+<p>Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude
+l'envahissait. Non! il ne s'agissait pas d'un coup
+de force tenté par Guise!... Guise eût procédé plus
+vite!</p>
+
+<p>&mdash;La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez
+une pointe jusqu'à la Seine...</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.</p>
+
+<p>Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent.
+Et, sans doute, ce qu'ils avaient vu devait être
+horrible, car ils étaient livides, hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots
+en masse!...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes
+frères! Partout! Dans les maisons! Dans les rues!
+Au Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit
+courir un long frisson parmi les hommes d'armes.</p>
+
+<p>Il commanda, comme jadis quand il partait pour
+Thérouanne:</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...</p>
+
+<p>Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible:
+atteindre le Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui
+demander d'arrêter le carnage... et s'il refuse...
+bataille!</p>
+
+<p>&mdash;Bataille! rugirent les gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte! commanda le maréchal.</p>
+
+<p>Le suisse se précipita vers la grande porte.</p>
+
+<p>A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue
+tumulte de reîtres arrivant au pas de course, de lourds
+chevaux martelant le pavé, d'épées entrechoquées et
+tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix éclatante,
+terrible, sauvage, hurla:</p>
+
+<p>&mdash;A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! gronda François de Montmorency.</p>
+
+<p>Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales
+de la tempête de mort, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!</p>
+
+<p>Un formidable coup de madrier ébranla la grande
+porte massive.</p>
+
+<p>&mdash;Pied à terre! commanda Montmorency</p>
+
+<p>La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés
+aux écuries.</p>
+
+<p>François en quelques secondes, prit son dispositif
+de bataille: devant la porte fermée, les quarante hommes
+d'armes sur un front de dix arquebuses, et sur
+quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, les
+trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un
+groupe de gentilshommes armés de longues piques;
+à droite, un autre groupe. Montmorency, sur le perron
+de l'hôtel, dominant cet ensemble, l'estramaçon au
+poing.</p>
+
+<p>Un deuxième coup de madrier retentit sourdement
+sur la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève
+ton défi! Me voici! Où es-tu, que je te soufflette de ton
+gant!...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte! tonna Montmorency.</p>
+
+<p>De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes
+se précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures,
+attirèrent à eux les deux énormes vantaux de
+chêne massif, la porte se trouva grande ouverte!...</p>
+
+<p>Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!</p>
+
+<p>Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette
+porte qui s'ouvrait.</p>
+
+<p>Puissante et calme, la voix de François tomba du
+haut du perron:</p>
+
+<p>&mdash;Premier rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs
+retentirent; les dix hommes, déjà, avaient dégagé le
+deuxième rang et rechargeaient leurs armes.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! En avant! vociféra Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Deuxième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire,
+un coup de tonnerre, cris, vociférations, insultes, tourbillon
+de recul dans la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Troisième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>&mdash;Quatrième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan,
+les troupes de Damville fuyaient; trente cadavres
+jonchaient la rue, à droite et à gauche de la porte, une
+foule énorme, et Damville mettant pied à terre, livide
+de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse,
+geste impuissant!...</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte! commanda Montmorency.</p>
+
+<p>Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement
+le sang-froid nécessaire pour organiser un deuxième
+assaut.</p>
+
+<p>Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers
+auxquels il fit mettre pied à terre; les chevaux
+furent conduits au bord de la Seine, à l'endroit où
+aboutissait le bac du passeur.</p>
+
+<p>Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel
+la foule hurlante.</p>
+
+<p>Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns
+de ses gentilshommes. Tout cela dura une heure.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville
+acheva son dispositif pour une nouvelle attaque. Les
+lèvres blanches, la moustache tremblante, la voix brève
+et rauque, il donnait ses ordres.</p>
+
+<p>Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!</p>
+
+<p>Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de
+catapulte devant la porte de l'hôtel. A cette machine fut
+accrochée une masse de fer composée de trois énormes
+enclumes attachées ensemble au bout d'une chaîne.</p>
+
+<p>En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait
+mur mitoyen avec le bâtiment de droite: ce mur,
+on le perça à coups de pioche et, dans l'excavation, un
+tonneau de poudre fut placé.</p>
+
+<p>A ce moment, il était plus de midi. L'installation de
+la machine avait demandé plusieurs heures. Un silence
+relatif s'établit dans la rue. D'un coup d'oeil, Damville
+vit que chacun était à son poste. Il donna le signal
+en levant le bras.</p>
+
+<p>Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue
+à la chaîne qui pendait du haut de quatre immenses
+madriers placés debout l'un contre l'autre, les quatre
+sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant de
+dix coudées l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque
+dans la ruelle, et, soudain, la lâchèrent.</p>
+
+<p>La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus
+en plus foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres
+firent un mouvement pour s'élancer... un craquement
+sinistre se fit entendre...</p>
+
+<p>Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur
+de malédiction: la porte avait résisté!...</p>
+
+<p>Damville se mordait les poings, il comprit que, de
+l'intérieur, on avait élevé une barricade; tout le temps
+qu'il avait passé à préparer l'assaut, Montmorency
+l'avait passé à organiser une défense acharnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois
+devant cette masure!...</p>
+
+<p>Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure
+qu'avait habitée son père le connétable!</p>
+
+<p>&mdash;Orthès! appela-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Sauval! appela-t-il alors.</p>
+
+<p>L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui
+était préposé à la garde de la manipulation des poudres.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau,
+Est-ce compris?</p>
+
+<p>La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés,
+la mèche amorcée.</p>
+
+<p>Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.</p>
+
+<p>Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double
+jet de flammes s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula,
+les barricades qui la maintenaient se disloquèrent,
+le passage était libre!...</p>
+
+<p>Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande
+de loups. Des décharges d'arquebuses les accueillirent,
+mais, cette fois, ils étaient lancés, rien ne pouvait les
+arrêter.</p>
+
+<p>La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets
+déchargés se turent; on commença à se battre à coups
+de piques, de dagues et de rapières.</p>
+
+<p>Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé,
+les gens de Montmorency tenaient tête à la meute;
+ils gardaient le silence farouche du désespoir; les assaillants
+hurlaient, vociféraient; dans la rue, la foule accourue
+de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin
+de tuer était dans ces esprits affolés.</p>
+
+<p>Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne
+le voyait pas.</p>
+
+<p>Damville attendait la minute propice.</p>
+
+<p>L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se
+levait et s'abattait.</p>
+
+<p>Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés,
+morts ou blessés, lui faisaient un rempart.</p>
+
+<p>Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au
+pied du perron central de l'hôtel.</p>
+
+<p>Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour
+de cette poignée d'hommes, Damville avait rassemblé
+cent de ses cavaliers démontés sur la gauche de la cour.</p>
+
+<p>Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe
+de défenseurs et d'assaillants. Leur masse se rua d'un
+bloc.</p>
+
+<p>Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens
+de Montmorency furent précipités sur le bâtiment de
+droite.</p>
+
+<p>Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de
+combattants autour de lui.</p>
+
+<p>Il monta sur le perron avec ces quelques derniers
+défenseurs. Quelques secondes se passèrent; une clameur
+immense s'éleva tout à coup... et Montmorency vit qu'il
+n'y avait plus autour de lui que sept ou huit hommes;
+la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.</p>
+
+<p>A ce moment même, une détonation formidable
+retentissait: le bâtiment de droite s'écroulait presque
+tout entier, ensevelissant ses défenseurs sous des décombres
+fumants!</p>
+
+<p>Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le
+bâtiment!...</p>
+
+<p>Il ne restait plus debout que la muraille bordant
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme
+du désespoir.</p>
+
+<p>Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard,
+par la porte de la salle d'honneur il vit sa fille Loïse
+qui accourait, bondissait, une dague à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait
+mourir une Montmorency!</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère! hurla François en assenant un terrible
+coup d'estramaçon qui fit reculer le flot des assaillants.</p>
+
+<p>Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle
+vécût pour sa mère.</p>
+
+<p>A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant,
+déchiré, effrayant, eut un rugissement de joie
+terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Toi! Toi! Enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait Damville devant lui!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<h3>LES TITANS</h3>
+
+<p>Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que
+dure un éclair, voici ce que vit François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux
+mains. Derrière lui, sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil,
+Jeanne de Piennes, souriante devant ces horreurs...</p>
+
+<p>Près de lui, deux hommes encore vivants.</p>
+
+<p>Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant
+vers lui une face convulsée de haine, montant, une
+lourde rapière au poing.</p>
+
+<p>Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule
+de gens d'armes pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées,
+de dagues, qui emplissait la cour tout entière, quatre
+cents tigres entassés là, des flamboiements d'acier, une
+clameur sauvage;</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!</p>
+
+<p>Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de
+poudre qu'on venait de faire entrer.</p>
+
+<p>Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas,
+béante...</p>
+
+<p>Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de
+foule, un océan de peuple, d'où montait la même clameur
+obstinée, rauque, sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!</p>
+
+<p>Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable
+temps de récit pendant lequel Damville, refoulant
+ses hommes d'armes pour atteindre son frère, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Place! Il est à moi!...</p>
+
+<p>Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un
+devant l'autre.</p>
+
+<p>Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable
+carnage et qui se trouvaient près de Montmorency, tombèrent.</p>
+
+<p>Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de
+dagues levées sur François, et il hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Vivant! Il me le faut vivant!...</p>
+
+<p>François avait levé son estramaçon qui jeta dans
+l'air un flamboiement rouge. L'estramaçon décrivit sa
+courbe et s'abattit avec une violence capable de fendre
+un homme...</p>
+
+<p>Damville fit un bond en arrière.</p>
+
+<p>L'estramaçon de François heurta la marche de marbre
+et se brisa.</p>
+
+<p>Malédiction! rugit Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma
+main! Adieu, mon frère! Rappelle-toi que tu m'as
+confié Jeanne de Piennes! Sois tranquille, j'aurai soin
+d'elle!</p>
+
+<p>En même temps, il se rua sur François, désarmé.</p>
+
+<p>François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le
+coup formidable qui lui était destiné. Au même instant,
+d'un bond, il entra dans la salle d'honneur et, d'un geste
+frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, il tonna:</p>
+
+<p>&mdash;Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne
+sera à toi!</p>
+
+<p>Il arracha la dague des mains de la jeune fille et,
+entraînant Loïse près de sa mère assise au fond de la
+salle, il leva l'arme sur Jeanne de Piennes!...</p>
+
+<p>Mourons! Mourons ensemble! adieu!...</p>
+
+<p>A ce moment, une clameur énorme, une clameur
+d'imprécations, de malédictions, de plaintes déchirantes,
+jaillit, fusa de la cour, mêlée au grondement sourd de
+quelque chose qui s'écroule!...</p>
+
+<p>Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri
+de malédiction!</p>
+
+<p>Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus,
+se frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!</p>
+
+<p>Que se passe-t-il?...</p>
+
+<p>En quelques bondissements, haletant, la tête perdue,
+délirant d'un espoir insensé. Montmorency regagna le
+perron...</p>
+
+<p>Ce qui se passait!... Voici:</p>
+
+<p>Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout
+le bâtiment qui avait sauté, du haut de cette muraille,
+disons-nous, un bloc de pierre avait roulé, s'était abattu
+au milieu de la cour, écrasant trois ou quatre hommes...</p>
+
+<p>Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons
+de fumée deux hommes, debout, deux êtres étranges
+qui marchaient sur l'arête de la muraille branlante...</p>
+
+<p>Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba,
+roula, écrasa, traça un large sillon sanglant, puis un autre,
+et un autre encore, sans arrêt!... Cela pleuvait!</p>
+
+<p>Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!</p>
+
+<p>Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y
+avait plus dans la cour de l'hôtel que des cadavres et
+des blessés aux membres fracassés!...</p>
+
+<p>Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres
+fabuleux, entourés de fumée et de poussière, noirs,
+étincelants, rouges, déchirés, flamboyants, les deux Pardaillan
+éclataient d'un rire terrible!...</p>
+
+<p>La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de
+Pardaillan et le vieux routier dominait l'hôtel central,
+c'est-à-dire que les deux épiques travailleurs étaient plus
+haut placés que le toit.</p>
+
+<p>Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la
+première lucarne et de descendre par le grenier.</p>
+
+<p>C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son
+fils sur le premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant
+penchés, ils reconnurent qu'ils avaient abouti à l'hôtel
+Montmorency.</p>
+
+<p>Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra
+le maréchal debout entre ses deux derniers compagnons,
+et, derrière lui, Loïse. Et il gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout
+entier! Et venir te tuer ici!...</p>
+
+<p>Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du
+talon.</p>
+
+<p>Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha,
+tomba dans le vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction,
+de rage et de terreur monta jusqu'à eux...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais
+ça écrase, ça!...</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre! rugit le chevalier.</p>
+
+<p>Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent
+un bloc, firent levier, une poussée précipita le
+bloc dans le vide et, en bas, une large trouée se fit dans
+la foule des reîtres.</p>
+
+<p>Dès lors, ils ne regardèrent plus.</p>
+
+<p>Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit
+à pleuvoir; pièce par pièce, ils démantelaient la muraille.
+Ils étaient aussi fermes sur l'étroite corniche que sur la
+terre; un geste de trop, un mouvement à faux, et ils
+étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il
+n'y avait plus personne dans la cour!...</p>
+
+<p>Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière;
+leurs yeux flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées;
+leurs habits étaient en lambeaux; ils riaient
+comme des fous!</p>
+
+<p>Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le
+chapeau du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.</p>
+
+<p>Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient
+autour d'eux; de la rue, deux ou trois cents reîtres les
+visaient, tandis que la foule poussait ses hurlements de
+mort...</p>
+
+<p>Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber
+la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Rangez vos crânes! vociféra-t-il.</p>
+
+<p>On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il
+lança à toute volée.</p>
+
+<p>&mdash;Place, monsieur! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait
+sur la crête pour le laisser passer.</p>
+
+<p>Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace,
+tomba, rebondit parmi les hurlements d'épouvanté.</p>
+
+<p>Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit;
+à coups de moellons, les deux titans déblayaient
+la rue comme ils avaient déblayé la cour; la muraille
+baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, finalement,
+les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait
+plus personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux
+mains et, tandis que, là-haut, retentissait le rire des titans,
+ceux qui environnaient le maréchal virent qu'il pleurait à
+chaudes larmes, de rage, de honte et de fureur!...</p>
+
+<p>La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de
+moellons...</p>
+
+<p>Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement
+dégagé, dirent ensemble: «Partons!»</p>
+
+<p>Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit,
+ils sautèrent dans la cour; là, ils se regardèrent un instant
+et ne se reconnurent pas, tant leurs faces noires et
+sanglantes flamboyaient d'audace et d'orgueil!...</p>
+
+<p>Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent
+la cour en quelques bonds, escaladèrent le perron
+et se jetèrent dans la grande salle d'honneur de
+l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi
+par deux bras puissants, enlevé, pressé sur une large
+poitrine; et le maréchal de Montmorency, l'embrassant
+sur les deux joues, murmura en frémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! Mon fils!...</p>
+
+<p>Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré:
+il vit Jeanne de Piennes, qui, indifférente, souriait à son
+rêve; il vit François de Montmorency qui pleurait; il vit
+Loïse toute droite, toute pâle, qui l'examinait d'un air de
+suprême gravité.</p>
+
+<p>Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard
+ébloui. Et le titan se sentit faible comme un enfant...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe
+sur le sens de ce mot!... Vous m'appelez votre fils...
+moi!...»</p>
+
+<p>Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce
+coeur de lion.</p>
+
+<p>Il se tourna vers sa fille et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Réponds, Loïse!...</p>
+
+<p>Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de
+mes pères... ta maison, ô mon époux!...»</p>
+
+<p>Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son
+front s'inclina sur les deux mains de Loïse et il se prit
+à pleurer...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien
+qu'elle ne pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à
+la main!</p>
+
+<p>Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite
+fenêtre du grenier... c'est là qu'il m'a conquise...</p>
+
+<p>Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions
+en de tels moments!... Dans l'intense émotion
+qui les faisait palpiter, cette scène n'avait duré que
+quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, une
+explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de
+l'hôtel fumant, parmi les ruines, dans la vaste et funèbre
+rumeur de mort qui emplissait Paris, ce fut, dans
+cette minute épique, l'enlacement suprême de deux âmes
+qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...</p>
+
+<p>Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui
+mit ses bras autour du cou et, comme le maréchal avait
+dit: «Mon fils» au chevalier, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!...</p>
+
+<p>La rude moustache du routier trembla.</p>
+
+<p>Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...</p>
+
+<p>Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.</p>
+
+<p>Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.</p>
+
+<p>Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres
+de Damville se montraient.</p>
+
+<p>Le chevalier courut au maréchal.</p>
+
+<p>Le routier s'avança sur le perron.</p>
+
+<p>Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal, qu'y a-t-il, par là?</p>
+
+<p>&mdash;Les jardins, les communs, mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Au-delà des jardins?</p>
+
+<p>&mdash;Des ruelles aboutissant à la Seine...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise de voyage...</p>
+
+<p>&mdash;En route! hurla le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rejoins! cria le vieux routier.</p>
+
+<p>Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le
+chevalier enleva Loïse comme une plume; elle laissa
+tomber sa tête sur son épaule; il fut secoué d'un frisson
+convulsif et s'élança.</p>
+
+<p>L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer
+dans la grande remise, traîner dehors une voiture fermée
+qui s'y trouvait, atteler deux chevaux à la voiture
+furent pour les deux hommes l'affaire de deux minutes.
+Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées,
+pourrait-on dire, sur les banquettes.</p>
+
+<p>&mdash;En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.</p>
+
+<p>Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.</p>
+
+<p>Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval
+qu'il ne sella même pas, lui jetant simplement un bridon
+à la bouche. Il remit le bridon au maréchal:</p>
+
+<p>&mdash;Où est la porte, mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;Là!... Voyez, mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...</p>
+
+<p>Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres.
+François de Montmorency, maréchal de France,
+obéissait.</p>
+
+<p>Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines
+choses exorbitantes deviennent naturelles dans les
+rêves!...</p>
+
+<p>La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte
+que le maréchal ouvrait.</p>
+
+<p>Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.</p>
+
+<p>Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs...
+Damville revenait à la charge!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la
+salle qu'il lui fallait traverser pour rejoindre la cour
+antérieure de l'hôtel, une explosion terrible fit entendre
+son tonnerre qui, pour une seconde, étouffa l'immense
+rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...</p>
+
+<p>Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis
+s'affaissa, se replia sur elle-même comme un rideau qui
+tombe...</p>
+
+<p>L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula
+dans un fracas de cataclysme.</p>
+
+<p>La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le
+chevalier.</p>
+
+<p>Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!</p>
+
+<p>Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.</p>
+
+<p>La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit
+pas.</p>
+
+<p>Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé,
+il lutta contre l'ouragan déchaîné par l'explosion,
+où, quand même, il demeura debout, une sorte de passage
+s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... Passage
+hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de
+plâtras. Et cela brûlait!...</p>
+
+<p>L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...</p>
+
+<p>Où était le vieux routier? Que faisait-il?</p>
+
+<p>Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne
+de Piennes et Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan
+s'était avancé vers la cour. Par un étrange revirement de
+son esprit, le routier avait reconquis tout son calme.</p>
+
+<p>Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute
+exaltation, et, très calme, grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!...
+Il faut que j'en aie le coeur net!</p>
+
+<p>De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il
+avait voulu y regarder. Toujours quelque nouvel incident
+l'en avait empêché: il n'y tenait plus. Il le prit, l'ouvrit,
+le parcourut rapidement.</p>
+
+<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui,
+23 d'août, et jusque dans trois jours.&mdash;Laissez
+passer le porteur des présentes et les personnes qui
+l'accompagneront.&mdash;Service du Roi.</p>
+
+<p>C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de
+France, faisait une tache rouge dans un coin.</p>
+
+<p>Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement.
+Il savait enfin!</p>
+
+<p>Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency
+avait tenu tête à la meute.</p>
+
+<p>Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à
+un, s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?...
+S'il les voyait, il ne s'en préoccupa point. Il alla droit
+au tombereau de poudre laissé dans la cour, au milieu
+de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt barils de
+poudre.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.</p>
+
+<p>A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des
+reîtres venait de tirer sur lui et l'avait manqué.</p>
+
+<p>Le routier grommela:</p>
+
+<p>&mdash;C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus
+tôt. Comment le faire parvenir au chevalier, maintenant?</p>
+
+<p>Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans
+déploiement de force visible, mais, en réalité, avec le
+prodigieux effort de tous ses muscles tendus, avec la
+rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.</p>
+
+<p>L'un après l'autre, il transportait les barils dans la
+salle d'honneur.</p>
+
+<p>D'instant en instant, le nombre de ces figures louches
+qu'il avait remarquées augmentait; les reîtres n'osaient
+pas encore pénétrer dans la cour.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.</p>
+
+<p>Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés,
+livide de son titanesque effort sous la couche de
+poussière qui lui noircissait le visage, il reparut sur le
+perron pour aller chercher le dix-septième baril...</p>
+
+<p>Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le
+perron...</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses
+reîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le
+vieux Pardaillan. Tant pis! Avec seize, nous ferons
+l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, Loïson!</p>
+
+<p>Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment
+où la horde envahissait la salle d'honneur, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier
+je vais dresser une barricade un peu soignée!</p>
+
+<p>Il fit feu sur la poudre!...</p>
+
+<p>La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...</p>
+
+<p>Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la
+traînée de poudre qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant
+des imprécations sauvages, des râles d'épouvanté.
+Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+dégagement... Trop tard!...</p>
+
+<p>La formidable explosion retentit.</p>
+
+<p>L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant
+deux cents des assaillants sous ses décombres fumants.</p>
+
+<p>Damville avait pu fuir à temps, lui!</p>
+
+<p>Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard,
+hébété, il contemplait la destruction des derniers restes
+de son armée de cinq cents reîtres, gentilshommes et
+gens d'armes!...</p>
+
+<p>Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux
+hommes!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!</p>
+
+<p>Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces
+ruines avec le désespoir de la vengeance inassouvie. Et
+pourtant une flamme de sombre joie jaillissait de ses
+yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, tous
+avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan...
+Jeanne de Piennes aussi! Sa passion en saignait.
+Mais mieux encore il aimait Jeanne morte que Jeanne
+au bras de François.</p>
+
+<p>Soudain, voici ce que la foule put voir:</p>
+
+<p>Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons
+de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines
+fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement
+de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise,
+apparut un homme!</p>
+
+<p>Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements
+en lambeaux, noir dans l'auréole écarlate des
+flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la
+foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement
+des yeux...</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Ici, par les cornes du diable!</p>
+
+<p>Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres
+et de moellons, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses
+genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules
+la charge effroyable des pierres écroulées sur lui.
+Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait
+plus qu'un râle. Il souriait à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage...
+encore cette pierre... oh! vos pauvres cheveux
+blancs sont brûlés... plus que cette poutre... votre
+jambe. Seigneur!»</p>
+
+<p>Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude,
+le chevalier travaillait...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je
+t'avais ordonné... de fuir...»</p>
+
+<p>Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...</p>
+
+<p>&mdash;Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?...
+Oui, oui... pas d'autres blessures...</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.</p>
+
+<p>Le vieux routier avait la poitrine fracassée.</p>
+
+<p>Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot
+terrible convulsa la gorge du chevalier...</p>
+
+<p>Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en
+marche...</p>
+
+<p>La foule se rua avec un long hurlement de mort et
+envahit les décombres de ce qui avait été la cour d'honneur.</p>
+
+<p>L'instant d'après, le chevalier, emportant son père
+chargé sur ses épaules, achevait de franchir les ruines,
+se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier
+effort jusqu'à la voiture où il déposa le vieux routier
+agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre la
+mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il
+avait ramenée!...</p>
+
+<p>Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans
+selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête et
+piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!...</p>
+
+<p>Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots,
+revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un
+papier qu'il serra convulsivement dans sa main et qu'il
+tendit tout froissé à Loise...</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<h3>LA BONNE ÉTAPE</h3>
+
+<p>Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait
+vers l'horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre
+les fumées qui roulaient lourdement sur Paris.
+Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons,
+on tuait toujours.</p>
+
+<p>Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing,
+passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien.
+Il n'entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée
+fixe: gagner l'une des portes de Paris! Sortir de cet
+enfer! Comment? Il ne savait pas...</p>
+
+<p>Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient,
+ces feux de bûchers et d'incendies, ces houles
+humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient
+dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie géante...</p>
+
+<p>Soudain, la halte!...</p>
+
+<p>Où est-il? Devant une porte.</p>
+
+<p>En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses.
+Un officier.</p>
+
+<p>D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un
+cri rauque, bref:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez!...</p>
+
+<p>&mdash;On ne sort pas!...</p>
+
+<p>De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente
+un papier tout ouvert, et elle se rejette dans la voiture...</p>
+
+<p>L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et
+crie:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...</p>
+
+<p>&mdash;Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans
+le fond de la voiture, s'est soulevé un instant et retombe
+pantelant, un sourire étrange au coin de sa moustache
+hérissée...</p>
+
+<p>&mdash;Messagers du roi! murmure Pardaillan.</p>
+
+<p>Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est
+la suite du rêve fabuleux qui se poursuit depuis le
+matin, partant de l'apparition de Catho dans la mécanique
+infernale du Temple, pour aboutir à la catastrophe
+de l'hôtel Montmorency!...</p>
+
+<p>Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!</p>
+
+<p>Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà
+du pont-levis qui déjà se relève. Ils sont hors
+Paris!...</p>
+
+<p>Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme
+la porte, déjà, s'est refermée, voici qu'arrivent une
+quinzaine de cavaliers, chevaux blancs d'écume, flancs
+éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par
+la haine, la rage, la fureur...</p>
+
+<p>C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants.
+Le cheval de Damville s'abat, fourbu. Ensemble,
+ils vocifèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des messagers du roi! répond l'officier.
+Voici l'ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du
+Christ...</p>
+
+<p>&mdash;Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...</p>
+
+<p>Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!</p>
+
+<p>&mdash;Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...</p>
+
+<p>Maurevert franchit la porte.</p>
+
+<p>Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une
+affreuse imprécation et tombe comme une masse...</p>
+
+
+<p>Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de
+Catherine de Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan
+partout où il pense les trouver, il s'est rendu au Louvre,
+il a été introduit aussitôt dans l'oratoire, où il
+a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ
+massif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie
+pour l'âme de tous ceux qui meurent en ce jour...</p>
+
+<p>&mdash;Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?</p>
+
+<p>Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table.
+Catherine n'a pas eu un frisson. Dans un souffle, elle
+a interrogé:</p>
+
+<p>&mdash;Bême?...</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez
+là-bas ce que nous faisons ici!</p>
+
+<p>&mdash;Je pars!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez.
+Pas un instant à perdre... Ah! prenez encore ceci!...</p>
+
+<p>«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert.
+Celui-ci secoue la tête en montrant sa forte
+dague:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis armé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...</p>
+
+<p>Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre...
+et qui, sans doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri,
+le savant manipulateur de poisons!...</p>
+
+<p>Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon
+de sa selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune
+à Rome, puis de revenir en France frapper Pardaillan
+avec le petit poignard qui jamais ne pardonne...
+Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes
+passent près de lui, dans le tumulte de la tuerie... des
+hommes qui fuient! Il les a reconnus. Ce sont des gens
+de Damville!...</p>
+
+<p>Damville! Montmorency! Pardaillan!</p>
+
+<p>Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers
+l'hôtel Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste
+à l'explosion, à la retraite épique de Pardaillan jetant
+son père sur ses épaules comme Enée autrefois Anchise,
+et l'emportant à travers la fournaise...</p>
+
+<p>Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué
+Damville, tous ont fait le tour de la forteresse embrasée,
+se sont lancés sur les traces de la voiture qui vole
+devant eux, parmi les cadavres.</p>
+
+<p>Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...</p>
+
+<p>En même temps que Maurevert, un être s'est glissé,
+s'est précipité, que nul n'a songé à retenir: ce n'est
+qu'un chien!</p>
+
+<p>Pipeau!...</p>
+
+<p>Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant,
+s'élance.</p>
+
+<p>Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où
+sont-ils passés? Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera!
+Il les suivra jusqu'en enfer!...</p>
+
+<p>Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le
+chien de Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle...
+Il a trouvé la piste!...</p>
+
+<p>Pipeau est parti comme un trait...</p>
+
+<p>Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre
+de son cheval, a bondi sur les traces de Pipeau!...</p>
+
+<p>Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval
+droit devant lui. La voiture le suit. Ils traversent une
+plaine. Ils montent une côte. Une colline boisée par
+places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, de
+larges champs couverts d'épis dorés.</p>
+
+<p>En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté
+à bas de son cheval.</p>
+
+<p>Montmorency, de son côté, met pied à terre.</p>
+
+<p>Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre
+Quelle heure? Le soleil, à l'horizon, plonge dans un
+océan de nuées écarlates... A leurs pieds, Paris!...</p>
+
+<p>A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté
+qu'on ne le poursuit pas, s'est élancé, a ouvert
+la voiture; Loïse en est descendue; Jeanne de Piennes
+demeure à sa place, indifférente.</p>
+
+<p>Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des
+précautions infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le
+gazon... Il est encore persuadé que le vieux routier
+est seulement blessé aux jambes. Il se penche sur lui...
+sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré
+d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...</p>
+
+<p>M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.</p>
+
+<p>Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux
+soupir, il a fermé les yeux...</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau! De l'eau!</p>
+
+<p>De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier
+s'est redressé. Il aperçoit la source. Il va s'élancer.</p>
+
+<p>A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un
+homme...</p>
+
+<p>Maurevert!...</p>
+
+<p>Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se
+roule sur le gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse
+de son âme par les exorbitantes gambades qui
+sont sa façon de parler.</p>
+
+<p>Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a
+aperçue, est descendu de cheval, a attaché sa bête sous
+le couvert d'un bouquet de hêtres et s'est avancé en
+rampant parmi les buissons...</p>
+
+<p>Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...</p>
+
+<p>Il l'a vu se baisser...</p>
+
+<p>C'est le moment!...</p>
+
+<p>Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...</p>
+
+<p>Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque
+face à face... le chevalier désarmé, Maurevert, son poignard
+à la main... le poignard que lui a donné la reine!</p>
+
+<p>L'élan emporte Maurevert...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage!
+Voici ma réponse à ton coup de cravache!...</p>
+
+<p>Un cri terrible, un cri de femme retentit...</p>
+
+<p>Le poignard s'est levé!...</p>
+
+<p>Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en
+avant... Elle a reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!...
+Elle tombe dans les bras du chevalier!...</p>
+
+<p>Toute cette scène a duré moins d'une seconde.</p>
+
+<p>Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole
+vers son cheval...</p>
+
+<p>Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible,
+convulsé, rugissant de douleur, il a fait un saut effrayant
+sur la pente raide de la colline.</p>
+
+<p>Vain effort...</p>
+
+<p>Maurevert a atteint son cheval!</p>
+
+<p>Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et
+vocifère:</p>
+
+<p>Au revoir! Bientôt ton tour!»</p>
+
+<p>Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas
+jusqu'à Pardaillan.</p>
+
+<p>Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant
+de terreur, Pardaillan se retourne vers le groupe
+de Loïse et Montmorency; il n'ose faire un pas; il
+râle:</p>
+
+<p>&mdash;Morte! Morte peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans
+une clameur de joie folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce
+n'est qu'une piqûre au sein!</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever
+et lui sourire.</p>
+
+<p>Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse
+qu'il vient d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend
+les deux mains. Près de la gorge, il voit la blessure:
+une légère éraflure... Sans aucun doute, le mouvement
+violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...</p>
+
+<p>Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se
+retourna vers son père. Et, à ce moment, il oublia
+qu'il existât une Loïse au monde; les effroyables dangers
+qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes,
+son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé
+par une douleur qu'il ne connaissait pas. Que se
+passait-il?...</p>
+
+<p>Le sire de Pardaillan se mourait!...</p>
+
+<p>En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler,
+un terrible bouleversement s'était accompli sur le visage
+du vieux lutteur abattu, du titan écrasé, du sire
+de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline de
+Montmartre.</p>
+
+<p>Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de
+routes, ce masque si vivant, si narquois, déjà se détournait,
+les joues tirées, le nez aminci; ce profil si fin et
+si hardi semblait se pétrifier...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au
+fond de lui-même, mon père agonise!...</p>
+
+<p>Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots
+et parvint, oui, il parvint à sourire; doucement,
+sans une secousse, il souleva le blessé dans ses bras, le
+porta au bord de la source...</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes,
+n'est-ce pas?... mais nous allons nous installer dans
+une maison de ce village... et je vous guérirai, moi...</p>
+
+<p>Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne
+tremblaient tandis qu'il mouillait son mouchoir dans la
+source et lavait le visage noir de poudre.</p>
+
+<p>Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure
+qu'il le lavait, apparaissait d'une lividité de cadavre!</p>
+
+<p>Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement,
+remuant son moignon de queue, et il léchait
+les mains du blessé, les pauvres mains à demi brûlées,
+toutes tailladées de longues plaies...</p>
+
+<p>Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut
+que la terre allait s'effondrer sous lui...</p>
+
+<p>Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de
+caresse pour le chien, qui le regarda de ses yeux noirs
+et profonds, humides de douleur humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris,
+toi? Et tu me dis adieu, hein? Chevalier, où est
+donc... le maréchal? Et Loïse, Loison?...</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monsieur, dit François de Montmorency
+en se penchant.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.</p>
+
+<p>Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa
+gorge, et, de ses ongles, laboura sa poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier...
+nos enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure! dit gravement Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre...
+Mais, dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain
+comte de Margency...</p>
+
+<p>A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais
+personne de plus digne d'elle... monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier.
+Le comté de Margency m'appartient: je le donne
+au chevalier de Pardaillan... c'est la dot de Loïse...</p>
+
+<p>Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:</p>
+
+<p>Ta main, chevalier!...</p>
+
+<p>Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit
+la main de son père, y colla ses lèvres et s'abandonna
+aux sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de
+Margency... Va, mon fils, tu seras heureux.. Et vous
+aussi, ma chère enfant... Vos deux visages... près du
+mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi belle....
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon
+père!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne
+étape... de l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne
+meure pas?... Adieu, maréchal... adieu, Loïse... Loïsette...
+Loïson... je vous bénis, chère petite... adieu, chevalier...</p>
+
+<p>Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le
+sire de Pardaillan ferma un instant les yeux.</p>
+
+<p>Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant...
+près de cette source... sous ce grand hêtre... Moi
+qui ai couru... tant d'auberges... ce sera là ma dernière
+auberge...</p>
+
+<p>Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier</p>
+
+<p>Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa
+sur ses lèvres blanches. Il eut quelque chose comme un
+éclat de rire de suprême ironie et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de
+payer.... notre dette... à Huguette!...</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du
+ciel ou les premières étoiles du soir s'allumaient une à
+une, pales et douces.</p>
+
+<p>Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de
+son fils et celle de Loïse.</p>
+
+<p>Il eut encore un murmure, presque un souffle les
+yeux fixes sur une étoile qui souriait au fond de l'immensité
+bleuâtre.</p>
+
+<p>Une légère secousse l'agita.</p>
+
+<p>Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres
+les yeux ouverts sur l'immensité du ciel crépusculaire
+au fond duquel les douces et pâles constellations s'éveillaient...</p>
+
+<p>Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien
+national Henri Martin, si réservé dans ses admirations
+a appelé L'HÉROÏQUE PARDAILLAN... le vieux routier était
+mort...</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit
+dans les bras du maréchal de Montmorency, Loïse soutenait
+sa tête et pleurait; Pipeau se lamentait à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au
+bout... songez que votre fiancée n'est pas en sûreté tant
+que nous n'aurons pas gagné Montmorency...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur
+de moi-même.»</p>
+
+<p>Il retomba à genoux près du corps de son père et,
+la tête dans les mains, se prit à pleurer... Une heure se
+passa... Lorsque le chevalier regarda autour de lui, il
+vit que quelques paysans du village s'étaient approchés,
+avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal
+les avait appelés pendant sa longue défaillance.</p>
+
+<p>Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier
+et murmura un adieu suprême...</p>
+
+<p>Alors il se releva et, comme les paysans commençaient
+à creuser une fosse sous le grand hêtre, près de
+la source, le chevalier les écarta doucement, saisit lui-même
+la bêche, et, tandis que de grosses larmes traçaient
+leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses
+mains, à creuser la tombe de son père... la dernière auberge
+du vieux coureur de routes!...</p>
+
+<p>Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets
+rouges.</p>
+
+<p>Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence...
+Au-dessus de cette scène tragique, le ciel déroulait
+ses splendeurs paisibles et là-bas, au-delà des
+plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris rougeoyait
+comme une fournaise immense, et il semblait
+que toutes les cloches sonnaient le glas de l'héroïque
+Pardaillan...</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une
+pâleur terrible avait envahi son visage; il prit son
+père dans ses bras et le coucha au fond de la fosse.</p>
+
+<p>A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait
+pas quitté le vieux lutteur.</p>
+
+<p>Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement,
+commença à ramener du gazon, des feuillages,
+puis de la terre; alors, il sortit de la fosse qu'il commença
+à combler... Au bout d'une demi-heure, tout était
+fini!...</p>
+
+<p>Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette
+tombe et s'inclinèrent profondément.</p>
+
+<p>Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...</p>
+
+<p>Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve
+croyance, elle pourrait dire qui fût bien venu du vieux
+père couché sous la terre, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que
+tu aimais tant!...</p>
+
+<p>Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées
+par un paysan, fit une croix et la planta dans la
+terre fraîchement remuée...</p>
+
+<p>Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se
+remit en selle, le chevalier sauta sur son cheval et ils
+prirent le chemin de Montmorency.</p>
+
+<p>Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique
+château féodal...</p>
+
+<p>Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui
+arriva: la croix plantée par Loïse fut remplacée, par
+les paysans qui avaient assisté à la scène, par une
+grande croix mieux faite.</p>
+
+<p>Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un
+crucifix immense, qu'on appela le Calvaire.</p>
+
+<p>Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos
+temps, et aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux
+routier rendit le dernier soupir, il y a une petite place
+qu'on appelle la place du Calvaire de Montmartre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<h3>SUÉE SANGLANTE</h3>
+
+
+<p>Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner
+satisfaction aux curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains
+de nos personnages.</p>
+
+<p>Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne
+de Piennes, Loïse, le chevalier de Pardaillan et François
+de Montmorency lorsqu'ils eurent enfin gagné le
+vieux manoir où s'est déroulée la première scène de
+cette histoire.</p>
+
+<p>Mais, avant de revenir au château de Montmorency,
+jetons un dernier coup d'oeil sur quelques autres acteurs
+du drame.</p>
+
+<p>Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la
+destruction des hérétiques. En traversant la France, il
+put se rendre compte que la tache de sang s'élargissait
+jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert demeura
+un an à Rome.</p>
+
+<p>Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara
+sa fortune; probablement il s'aboucha avec certains
+personnages.</p>
+
+<p>Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route
+de Paris, ce qui arriva le Ier septembre de l'an 1573, une
+sombre satisfaction brillait dans ses yeux, et il murmura,
+en se touchant la joue que le chevalier avait
+cinglée:</p>
+
+<p>«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»</p>
+
+<p>Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu
+demeurer cachés dans une cave chez une de leurs parentes;
+lorsque le calme se rétablit, Huguette voulut
+retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui
+fit observer que Paris était un séjour encore bien dangereux,
+que tous les jours il y avait des processions ou
+les cris de mort retentissaient encore; que lui, Landry
+Grégoire, était, Dieu merci! excellent catholique, mais,
+enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le pendre
+ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite
+de Pardaillan. Huguette se rendit à ses raisonnements.
+Ils allèrent donc à Provins, pays natal d'Huguette, et y
+demeurèrent environ trois ans, au bout desquels maître
+Grégoire commença à se persuader que peut-être on l'avait
+oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il
+fit, non d'ailleurs sans répugnances.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée
+jadis par Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée
+que par le passé.</p>
+
+<p>Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés
+jusqu'à l'âge de treize ans, époque de sa vie à laquelle
+il passa au couvent des Cordeliers.</p>
+
+<p>Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage,
+demeura enfermé dans son laboratoire, en tête-à-tête
+avec le cadavre embaumé du malheureux comte de
+Marillac.</p>
+
+<p>Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre
+qui fut taillé en forme de pierre tombale très simple.</p>
+
+<p>Sur la pierre, il fit graver un seul mot,&mdash;le nom de
+l'infortuné jeune homme:</p>
+
+<p>DÉODAT</p>
+
+<p>Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la
+recherche de l'insoluble problème, passant des nuits
+entières en observation sur sa tour, et des jours en
+rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond d'un
+fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un
+point dans l'espace.</p>
+
+<p>Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment
+donné, car elle le fit impliquer dans le procès en sorcellerie
+intenté à La Môle et au comte de Coconasso.
+Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors encore plus
+peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car,
+après lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud,
+elle le sauva et le garda près d'elle, et, sans doute,
+il lui rendit encore plus d'un mystérieux service.</p>
+
+<p>Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc
+de Guise rejoignît son gouvernement de Champagne, et
+le duc de Damville, son gouvernement de Guyenne.
+Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis,
+chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait
+pour l'heure. Mais, sans doute, il ne renonçait pas
+à ses projets car, en s'éloignant de Paris, il montra le
+poing au Louvre et gronda entre ses dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas fini!...</p>
+
+<p>Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne
+de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba
+dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie...
+Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance
+furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!</p>
+
+<p>Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter
+au château de Vincennes, résidence et prison royales.
+C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes
+au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un
+mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy
+où le roi Charles IX avait laissé massacrer
+ses hôtes.</p>
+
+<p>Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable
+forfait.</p>
+
+<p>Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vécut retiré, laissant
+le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de
+lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient
+qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois
+ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au
+château de Vincennes Charles s'écria amèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent
+attendu ma mort!...</p>
+
+<p>A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva
+quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles.
+Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de
+spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait
+à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près
+de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie,
+comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.</p>
+
+<p>Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs
+qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels
+il discutait fiévreusement pendant des heures.
+Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter
+tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres.
+Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très
+près l'entendaient murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi
+et fais-moi miséricorde!...</p>
+
+<p>Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait
+alors une crise qui le laissait abattu, mortellement
+triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait
+le voir secrètement.</p>
+
+<p>Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante,
+suivie d'une nuit de délire pendant laquelle, malgré les
+soins de sa nourrice, il se débattit contre d'affreuses
+visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et ne
+retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.</p>
+
+<p>C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur
+dans la chambre du roi.</p>
+
+<p>Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les
+joues creuses, les yeux caves, brûlants de fièvre; ce
+jeune homme paraissait un vieillard brisé par l'âge...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait
+le rideau et balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient
+pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à
+peine huit heures et demie... elle va venir...</p>
+
+<p>&mdash;Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...</p>
+
+<p>François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme
+profondément dévoué à Charles qui, deux
+jours avant cette scène, l'avait nommé gouverneur
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Orléans! le pays natal de Marie Touchet!</p>
+
+<p>Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.</p>
+
+<p>A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie
+Touchet parut. Elle portait son enfant dans ses bras.
+Une joie intense brilla dans les yeux du roi. Marie déposa
+l'enfant dans les bras de la vieille nourrice de
+Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri.
+Elle était bien pâlie. Mais elle était toujours belle de
+cette beauté douce et comme effacée qui était son
+grand charme.</p>
+
+<p>En voyant les ravages que le mal avait faits sur la
+figure du roi depuis sa dernière visite, elle ne put retenir
+ses larmes. S'asseyant, elle prit son amant sur ses
+genoux comme elle faisait dans leur maison de la rue
+des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler
+Marie. Il semblait avoir repris une dernière lueur d'énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir,
+demain, dans quelques jours, aujourd'hui peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce
+sont les regrets qui te donnent ces tristes idées!... Ah!
+maudits soient ceux qui t'ont conseillé, et que ce sang
+versé retombe sur leur tête...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à
+ta prochaine visite ne me trouveras-tu pas. Ne pleure
+pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois heureuse encore
+et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet
+enfant à ne pas exécrer ma mémoire...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! Tu me déchires le coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant.
+Je t'ai appelée ce matin pour te donner mes dernières
+instructions, mes ordres... Oui, s'il le faut, ce
+seront les ordres de ton roi!...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est
+sacrée!...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours,
+pour toi, ma chère Marie, et aussi pour ce pauvre innocent,
+tu vas me jurer de m'obéir par-delà ma mort...</p>
+
+<p>Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure, mon bon sire.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole,
+même quand tu sauras ce que je vais te demander.
+Écoute, Marie. Quand je serai mort, si tu es seule,
+tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par
+ce qu'elle prévoyait. J'aime mieux souffrir, pourvu que
+je sois seule. Et puis, pourquoi songerait-on à persécuter
+une pauvre femme qui ne demande que d'élever
+son enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on
+grâce, à toi... Mais l'enfant!... On redoutera les
+prétentions de ce pauvre petit qui est de sang royal,
+on voudra l'écarter... et la meilleure manière d'écarter
+les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»</p>
+
+<p>Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura
+toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que
+tu te caches, on l'empoisonnera... on l'égorgera.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! oh! tais-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;La seule manière de le sauver, c'est de placer près
+de toi et de lui un homme fidèle, brave et bon qui
+veillera sur vous deux parce qu'il en aura le droit,
+parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que
+tu estimes à sa valeur: c'est Entraigues... ce sera ton
+époux...</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... Charles!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon désir suprême, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma volonté royale!...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant,
+pour ton fils... J'obéirai!...</p>
+
+<p>Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.</p>
+
+<p>François d'Entraigues parut.</p>
+
+<p>&mdash;Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander
+si tu es disposé à tenir le serment que tu me
+fis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui
+jurent par deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais,
+d'adopter son enfant comme la chair de ta
+propre chair...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris
+que vous me demandiez de veiller sur la vie de votre
+fils en devenant aux yeux du monde, sinon en fait,
+l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai
+mon nom à celle que vous avez aimée; je la couvrirai
+du blason de ma famille; la force de mon bras et les
+ressources de mon esprit je les emploierai à la protéger
+envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui
+m'est confié...</p>
+
+<p>Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir
+et pleurait.</p>
+
+<p>Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai
+de mon titre d'époux, qui ne me donnera qu'un
+seul droit: celui de vous rendre la vie douce et de vous
+faire un rempart contre les desseins des méchants...</p>
+
+<p>C'était un redoutable engagement que prenait là ce
+jeune homme&mdash;en toute sincérité.</p>
+
+<p>Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment
+des complications dramatiques...</p>
+
+<p>Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit
+la main de Marie Touchet et la plaça dans celle
+d'Entraigues.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, dit-il,&mdash;et ce mot, dans la bouche de
+ce mourant, n'était pas déplacé&mdash;mes enfants, soyez
+bénis tous deux!</p>
+
+<p>Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être
+autour duquel déjà se tramaient peut-être dans l'ombre
+des projets de mort; il le serra sur sa maigre poitrine,
+l'embrassa, et le rendit enfin à Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont
+comptés; mon enfant, fais-moi la grâce de revenir ici
+tous les matins à partir d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer
+en ce château... te soigner, te veiller... ah! je te guérirais!</p>
+
+<p>Le roi secoua la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure
+où madame ma mère me vient voir.</p>
+
+<p>Marie se jeta dans les bras du roi.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, répondit Marie Touchet.</p>
+
+<p>Après un dernier baiser, un dernier regard à son
+amant, elle sortit, accompagnée d'Entraigues.</p>
+
+<p>Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture
+fermée, et comme Entraigues se mettait en selle, il vit
+venir au loin un groupe de cavaliers au galop.</p>
+
+<p>La voiture de Marie Touchet s'ébranla.</p>
+
+<p>Entraigues demeura un moment sur place pour
+voir quels étaient ces cavaliers si pressés qui accouraient
+dans un nuage de poussière. En tête de ce groupe,
+en avant de plus de cinquante pas, galopait un
+homme qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.</p>
+
+<p>Il pâlit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de Pologne ici<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>!... Ah! maintenant je vois
+bien que Charles va mourir, puisque les corbeaux accourent!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles,
+était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de
+Pologne. On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis,
+de la fin prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la
+cour de Pologne et arriva à Vincennes juste à temps pour voir
+mourir son frère, et recueillir sa couronne sous le nom de
+Henri III.</blockquote>
+
+<p>Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture
+de Marie Touchet et rentra avec elle dans Paris.</p>
+
+<p>Charles IX était demeuré avec sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre
+dans la paix des champs, n'être plus roi, n'être plus le
+misérable que je suis, ne plus deviner les poignards
+dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le pain
+que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre
+encore!... Seigneur! un peu de paix, par pitié!...</p>
+
+<p>Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là!
+Sans doute, elle devait être fort occupée, depuis que le
+cavalier aperçu par Entraigues était entré au château.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un
+moment.</p>
+
+<p>La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé
+dans son grand lit. Elle le borda maternellement. Il
+ferma les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux, songea la nourrice.</p>
+
+<p>Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le
+silence, l'abandon! plus de courtisans, plus de gardes!
+On sait que je vais mourir...</p>
+
+<p>La solitude, en effet, était profonde autour du roi.
+C'était bien le silence de l'abandon. Seule, la vieille
+nourrice venait de temps à autre se pencher sur lui...</p>
+
+<p>Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles
+qu'il entendait dans le château des bruits inaccoutumés,
+un mouvement de va-et-vient de gens empressés, une
+rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule de
+courtisans qui s'empresse autour d'un roi...</p>
+
+<p>Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi,
+tandis que lui demeurait seul, tout seul en présence de
+la mort?...</p>
+
+<p>Les heures s'écoulèrent.</p>
+
+<p>La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être
+l'avait-on écartée afin qu'elle ne pût renseigner le roi.</p>
+
+<p>Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un
+timbre. Il appela. Personne ne vint.</p>
+
+<p>Alors il voulut se lever seul, sans aide.</p>
+
+<p>Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante
+que ses forces, depuis le matin, s'en étaient allées.</p>
+
+<p>Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris
+d'une angoisse terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne
+rendirent qu'un son rauque, à peine intelligible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais
+mourir?</p>
+
+<p>Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer...
+la crise, la redoutable crise qui l'avait si souvent
+terrassé, s'abattait sur lui...</p>
+
+<p>Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.</p>
+
+<p>Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un
+geste d'horreur, repoussait de la main droite les spectres
+qui, peu à peu, envahissaient la chambre, tandis
+que, de la main gauche, il cherchait à remonter la couverture
+jusqu'à son cou, comme pour se cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?...
+Grâce! Qui donc crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous?
+Est-ce toi, Coligny? Et toi, Clermont, que veux-tu? Et
+toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et toi, La
+Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut?
+Et toi, La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi,
+Rohan? Que me voulez-vous? Et, vous tous, pourquoi
+entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... il y en
+a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie,
+dans le château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent
+tous! Qui êtes-vous? Que voulez-vous? A moi!
+A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez tuer?...
+Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie!
+Que sont ces mugissements par les airs? Les cloches!
+Les cloches! Cela hurle dans ma tête! Cela rugit! Assez!
+Arrêtez! Grâce!...</p>
+
+<p>Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu,
+s'était enflée, se termina par une plainte affreuse.</p>
+
+<p>Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette
+foule de fantômes qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur
+moi!</p>
+
+<p>La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre
+s'était éclairée de flambeaux.</p>
+
+<p>En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit
+où hoquetait l'épouvantable agonie.. non pas des
+fantômes, mais des vivants... des courtisans... le duc
+d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, Catherine
+de Médicis!...</p>
+
+<p>La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils...</p>
+
+<p>De sa main glacée, elle toucha le roi au front.</p>
+
+<p>Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante,
+chercha à repousser cette main, se souleva, les yeux
+hagards, fou de terreur, fou de remords, il rejeta les
+couvertures...</p>
+
+<p>Il eut un râle, un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!...</p>
+
+<p>Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...</p>
+
+<p>Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps
+étaient piqués de petites taches rouges! Et c'était du
+sang! Une affreuse transpiration d'agonie et de délire
+coulait sur le corps du mourant. Et c'était du sang!
+Charles IX suait du sang<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Sa poitrine était à nu. De
+ses ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient,
+tordus par la crise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Historique.</blockquote>
+
+<p>Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des
+yeux d'épouvanté et d'horreur!</p>
+
+<p>Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges!
+Rouges de sang!...</p>
+
+<p>Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.</p>
+
+<p>D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles
+répéta son cri:</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se
+crispèrent, et son rire, le rire terrible, le rire funèbre
+qui jetait l'épouvante dans les âmes, ce rire semblable
+à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, toujours
+plus fort, toujours plus sinistre...</p>
+
+<p>Soudain, Charles se renversa... Mort!...</p>
+
+<p>La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de
+Charles. Et cette main devint toute rouge.</p>
+
+<p>Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc
+d'Anjou, livide, et, d'une étreinte farouche de sa main
+sanglante, elle empoigna la main de son fils bien-aimé,
+la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix éclatante, d'une
+clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs!... Vive le roi!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+<h3>LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY</h3>
+
+<p>Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons
+nos héros au point où nous les avons laissés, c'est-à-dire
+entrant au château de Montmorency, à l'aube du
+25 août 1572.</p>
+
+<p>On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à
+Margency, enquête qui établissait d'une manière éclatante
+l'innocence de Jeanne de Piennes, le maréchal
+avait commandé à son intendant d'aménager toute une
+aile du château pour deux princesses qu'il comptait
+héberger. C'est dans cette partie du château que furent
+installées Loïse et Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison
+de celle qu'il avait adorée, qu'il adorait encore, et il
+imaginait de frapper vivement l'esprit de la pauvre folle
+en la conduisant un jour à Margency...</p>
+
+<p>Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et
+son dévouement. A peine Jeanne et sa fille furent-elles
+installées qu'il fit sonner le tocsin du manoir. Il ordonna
+à son capitaine d'armes de fermer les portes, de
+lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les
+eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de
+faire charger les vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer
+en guerre les quatre cents hommes de la garnison,
+enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin un long
+siège.</p>
+
+<p>En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs
+directions.</p>
+
+<p>François de Montmorency eut un entretien avec le
+chevalier de Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.</p>
+
+<p>Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du
+château deux mille quatre cents cavaliers bien montes,
+bien armés. Ce corps de cavalerie fut divisé en deux
+brigades, fortes chacune de douze cents hommes.</p>
+
+<p>Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan
+fut mis à la tête de l'autre.</p>
+
+<p>Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente;
+et ces deux hommes, qui laissaient derrière eux
+tout ce qu'ils aimaient au monde, partirent sans regrets
+apparents pour remplir un devoir d'humanité.</p>
+
+<p>Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le
+pays jusqu'à Magny, puis poussa droit au nord et arriva
+jusqu'à Beauvais. Partout où il passait, il rassemblait
+ceux qui étaient en état de porter les armes, leur parlait
+fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et
+enfin les décidait à s'opposer, les armes à la main, à
+toute tentative de massacre.</p>
+
+<p>Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là
+où on commençait à tuer, il fondait tout à coup sur les
+massacreurs, faisait jeter en prison les plus enragés et
+décrétait que tout homme pris à violenter, molester ou
+piller, serait pendu haut et court, sans procès.</p>
+
+<p>Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout
+une terreur salutaire aux trop fervents catholiques.</p>
+
+<p>Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de
+fougue encore et de rapidité. Pendant deux mois, il ne
+laissa pas un point inexploré dans les pays qu'il traversa.</p>
+
+<p>De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan
+bondit jusqu'à Luzarches; de là, il remonta à Senlis,
+traversa Crépy, allant, revenant, courant à l'est, à l'ouest,
+entra en coup de foudre à Compiègne et poussa jusqu'à
+Noyon dans une course audacieuse.</p>
+
+<p>Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier,
+et, par Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le
+maréchal avait établi ses quartiers.</p>
+
+<p>Cette campagne, faite de marches et de contre-marches,
+avait duré trois mois.</p>
+
+<p>Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier
+de Pardaillan, toute cette province fut exempte
+des horreurs qui s'abattirent sur presque tout le reste
+du royaume.</p>
+
+<p>Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement
+rétabli. Mais le maréchal, pendant un mois encore,
+promena sa petite armée pour achever d'intimider les
+forcenés.</p>
+
+<p>Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps
+de neige, que le maréchal rentra dans son manoir. Le
+6 janvier, il licencia son armée.</p>
+
+<p>L'hiver s'écoula paisiblement.</p>
+
+<p>Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au
+mois d'avril, sur la prière de François.</p>
+
+<p>Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la
+santé de Jeanne de Piennes avait achevé de se rétablir.
+Sa beauté était redevenue éclatante; toute pâleur avait
+disparu; cette ombre de mélancolie, qui couvrait son
+visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en
+noir, s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses
+lèvres un soupir de bonheur.</p>
+
+<p>Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!</p>
+
+<p>C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...</p>
+
+<p>Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert
+sur la colline de Montmartre s'était cicatrisée
+moins promptement qu'on n'aurait pu s'y attendre, il
+est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal et le chevalier
+étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une
+légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée
+là.</p>
+
+<p>Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même
+pris une bonne mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat
+de ses lèvres, l'animation extraordinaire de son
+teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que, parfois,
+elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait
+à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait
+paraître alarmant.</p>
+
+<p>En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.</p>
+
+<p>Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle
+devint d'une gaieté dont les éclats, par moments, amenèrent
+de soudaines épouvantes dans l'âme du chevalier.</p>
+
+<p>Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois
+ses mains sur sa poitrine, et murmurait:</p>
+
+<p>«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me
+consume...»</p>
+
+<p>Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province,
+tandis que les cloches de Montmorency sonnaient, et
+que les canons faisaient entendre des salves joyeuses,
+le contrat de mariage fut signé dans la grande salle
+d'honneur du château.</p>
+
+<p>La veille, le maréchal dit à Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, voici les lettres et documents qui
+vous font maître et seigneur du comté de Margency...
+Prenez-les comme un gage de mon affection et de ma
+gratitude...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et
+d'admiration que je veux offrir à celui qui fut mon
+maître, et me légua le nom de Pardaillan. Pauvre, sans
+sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout bien au
+monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange
+que vous me donnez, m'appeler seulement le chevalier
+de Pardaillan... Plus tard, monseigneur, il conviendra
+peut-être que je m'appelle le comte de Margency.</p>
+
+<p>Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le
+maréchal comprit. Il serra le chevalier dans ses bras,
+et, sans insister, referma les parchemins dans un
+coffre.</p>
+
+<p>Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la
+foule des seigneurs accourus, le chevalier fut donc purement
+et simplement: le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux
+comme seul un Montmorency pouvait en offrir à de
+tels hôtes.</p>
+
+<p>Le soir, les invités repartirent.</p>
+
+<p>En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la
+plus stricte intimité, vu le deuil du jeune époux.</p>
+
+<p>Le matin du 26 avril se leva enfin.</p>
+
+<p>Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers
+étaient en fleur; les haies embaumaient; les bois
+d'alentour se couvraient d'une verdure tendre; la campagne
+parsemée de bouquets&mdash;pommiers blancs, poudrés à
+frimas&mdash;saturés de parfums&mdash;lilas, violettes,
+muguet&mdash;la campagne si douce et si plaisante à l'oeil,
+en ces jours où le monde renaît, offrait le spectacle
+et le charme d'un jardin comme timide et frileux encore.
+Cette journée passa comme un doux songe
+d'amour.</p>
+
+<p>Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres
+souvenirs... C'est que cette date du 26 avril était à jamais
+gravée dans son coeur. Vingt ans avant, la nuit du
+26 avril, en la chapelle de Margency, s'était consommée
+son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même
+nuit, il était parti pour Thérouanne... pour la guerre...
+pour l'inconnu... pour le malheur!...</p>
+
+<p>Le soir vint. Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à
+celui qu'il portait le 26 avril de l'an 1553. Il donna le
+signal du départ: en effet, ce n'est pas dans la chapelle
+du château que devait s'accomplir la cérémonie... Loïse
+et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal
+et Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit
+la route sous un clair de lune d'une douceur infinie,
+et, enfin, on s'arrêta devant une pauvre petite église:</p>
+
+<p>La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!</p>
+
+<p>Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!</p>
+
+<p>Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans...
+et près de l'autel, une vieille, très vieille femme qui
+pleurait, nourrice de Jeanne! Le prêtre commença
+son office.</p>
+
+<p>Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient
+par la main; leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans
+ce double regard qui se croisait, il y avait comme de
+l'extase.</p>
+
+<p>Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur
+le visage Jeanne l'effet de cette scène. La mémoire
+allait-elle se réveiller? La raison allait-elle revenir?
+La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de bonheur?...</p>
+
+<p>Les anneaux furent échanges.</p>
+
+<p>Le prêtre prononça les formules sacramentelles.</p>
+
+<p>Loïse et Pardaillan étaient unis!...</p>
+
+<p>Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient
+à cette minute même tournés vers le sire de Piennes
+Pour demander sa bénédiction suprême, d'un même
+mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se
+tournèrent vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de
+leur bonheur infini, s'inclinèrent doucement, ployèrent
+le genoux...</p>
+
+<p>Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne
+de Piennes était demeurée indifférente, loin de ce monde,
+aux prises avec les pensées obscures qui évoluaient
+dans les ténèbres de son esprit.</p>
+
+<p>Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt
+sur le prêtre, tantôt sur cette vieille femme qui
+pleurait non loin d'elle. A un moment, elle passa ses
+mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un prodigieux
+travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout
+à coup, elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient
+devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle
+son beau regard noyé de larmes.</p>
+
+<p>La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes
+qui furent longues comme des heures, dans le
+silence plein d'angoisse qui régnait dans l'église, elle
+contempla tout ce qui l'entourait.</p>
+
+<p>Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte,
+plus affermie:</p>
+
+<p>&mdash;L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma
+fille?... oh!... est-ce bien toi, François?... Est-ce que je
+rêve?... Non... je suis morte et je vois ces choses du
+fond de la tombe!...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!...</p>
+
+<p>Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible,
+épouvanté.</p>
+
+<p>Jeanne avait répété:</p>
+
+<p>«Morte!»</p>
+
+<p>Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle
+était tombée à la renverse dans le fauteuil, comme jadis
+le sire de Piennes, son père. Un instant, ses bras
+essayèrent de se soulever comme pour bénir les êtres
+qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent
+et s'attachèrent à François... un céleste rayonnement
+d'amour intense et de bonheur surhumain jaillit
+de ces yeux... et ce fut tout!...</p>
+
+<p>François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit
+dans ses bras... la tête de Jeanne retomba mollement
+sur son épaule... C'était fini!...</p>
+
+<p>Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier
+l'union de Loïse et Pardaillan s'éleva, solennelle te
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient
+à vous.</p>
+
+<p>Un mois après cette scène, par un beau soir de mai,
+comme le soleil se couchait dans une gloire pourpre
+François de Montmorency, en grand deuil, l'âme noyée
+de regrets, se promenant dans le jardin du château. Il
+s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme
+buisson de chèvrefeuille.</p>
+
+<p>Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui
+marchait lentement parmi les fleurs, parmi les parfums
+du soir, dans l'auguste sérénité de ce beau crépuscule.</p>
+
+<p>Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent
+un long baiser, et leur amour paraissait infini,
+suave, parfumé comme la radieuse et sereine nature
+qui les enveloppait de ses caresses.</p>
+
+<p>Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa
+tomber sa tête dans ses deux mains, et murmura:</p>
+
+<p>«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme
+Loïse est fiévreuse depuis quelques jours!... comme
+ses yeux brillent d'un éclat funeste!... Est-ce que je
+n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants,
+chers enfants, pour tant d'infortune et de tristesse,
+soyez heureux!...</p>
+
+<p>Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable
+des deux amoureux qui s'étaient remis en marche, lents,
+onduleux, enlacés... Dans l'ombre ils semblèrent ne former
+qu'un seul être... Puis ils disparurent au détour
+d'un massif de roses.</p>
+
+<p>Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de
+François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot
+qui résume tout le doute et toute l'espérance des hommes:</p>
+
+<p>«Qui sait?... Peut-être!...»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère.</p>
+<p>II.&mdash;Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles.</p>
+<p>III.&mdash;L'astrologue.</p>
+<p>IV.&mdash;Ordre du roi.</p>
+<p>V.&mdash;L'orage gronde.</p>
+<p>VI.&mdash;L'orage gronde (suite).</p>
+<p>VII.&mdash;Premier coup de foudre.</p>
+<p>VIII.&mdash;Gillot.</p>
+<p>IX,&mdash;Panigarola.</p>
+<p>X.&mdash;Où tout le monde se trouve heureux.</p>
+<p>XI.&mdash;Entrevue de Damville et de Pardaillan.</p>
+<p>XII.&mdash;Où Maurevert joue un rôle important.</p>
+<p>XIII.&mdash;Le Temple.</p>
+<p>XIV.&mdash;La reine Margot.</p>
+<p>XV.&mdash;L'escadron volant de la reine.</p>
+<p>XVI.&mdash;L'escadron volant de la reine (suite).</p>
+<p>XVII.&mdash;Le moine.</p>
+<p>XVIII.&mdash;Les fiancés.</p>
+<p>XIX.&mdash;Les ribaudes.</p>
+<p>XX.&mdash;La dernière farce de l'oncle Gilles.</p>
+<p>XXI.&mdash;Dieu le veut!</p>
+<p>XXII.&mdash;Le cimetière des SS Innocents.</p>
+<p>XXIII.&mdash;Les amours de Pipeau.</p>
+<p>XXIV.&mdash;L'amiral Coligny.</p>
+<p>XXV.&mdash;La nuit terrible.</p>
+<p>XXVI.&mdash;La chambre de torture.</p>
+<p>XXVII.&mdash;Le messie de la Sainte-Inquisition.</p>
+<p>XXVIII.&mdash;Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et</p>
+<p>nouvelle ruine de Catho.</p>
+<p>XXIX.&mdash;Ce qu'il y avait dans le silence.</p>
+<p>XXX.&mdash;Les mystères de la réincarnation.</p>
+<p>XXXI.&mdash;La mécanique.</p>
+<p>XXXII.&mdash;Des visages penches sur la nuit.</p>
+<p>XXXIII.&mdash;Le roi qui rit.</p>
+<p>XXXIV.&mdash;Entrée de Catho dans la gloire.</p>
+<p>XXXV.&mdash;Lions déchaînés.</p>
+<p>XXXVI.&mdash;Ici l'on tue.</p>
+<p>XXXVII.&mdash;La marche au gibet.</p>
+<p>XXXVIII.&mdash;Parole mémorable de Bême.</p>
+<p>XXXIX.&mdash;Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy.</p>
+<p>XL.&mdash;Profils de gargouilles.</p>
+<p>XLI.&mdash;Visions tragiques.</p>
+<p>XLII.&mdash;L'oasis.</p>
+<p>XLIII.&mdash;«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...»</p>
+<p>XLIV.&mdash;Entre le ciel et la terre.</p>
+<p>XLV.&mdash;Comme à Thérouanne.</p>
+<p>XLVI.&mdash;Les Titans.</p>
+<p>XLVII.&mdash;La bonne étape.</p>
+<p>XLVIII.&mdash;Suée sanglante.</p>
+<p>XLIX.&mdash;Le printemps de Montmorency.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+***** This file should be named 13339-h.htm or 13339-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Renald Levesque
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>