diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:55 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:55 -0700 |
| commit | af43989d3f7234033be30ba7cfd9e8ac88ddee1e (patch) | |
| tree | 978cbadf0c68cb7c99f78fdc4a0ec9a8b3c2c527 /old/13339-h | |
Diffstat (limited to 'old/13339-h')
| -rw-r--r-- | old/13339-h/13339-h.htm | 22784 |
1 files changed, 22784 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13339-h/13339-h.htm b/old/13339-h/13339-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a634663 --- /dev/null +++ b/old/13339-h/13339-h.htm @@ -0,0 +1,22784 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Les Pardaillan 2 - Epopée d'amour</title> + <meta name="author" content="Michel Zévaco"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour, by Michel Zévaco + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour + +Author: Michel Zévaco + +Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + + +</pre> + + + +<h3>MICHEL ZÉVACO</h3> + + +<h2>LES PARDAILLAN-2</h2> + +<br><br><br> + +<h1>L'épopée d'amour</h1> + +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<h3>OU UNE MINUTE DE JOIE +FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE</h3> + +<p>Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout +de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa +femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal +de Damville, l'avait séparé.</p> + +<p>Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville +feignait de lui avouer qu'il avait été l'amant de +Jeanne... son duel avec lui où il avait cru le laisser +mort sur place... et la disparition de la comtesse de +Piennes, duchesse de Montmorency.</p> + +<p>Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre +femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image +de la première demeurant tout entière en son coeur.</p> + +<p>Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, +un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait +une lettre de celle qu'il croyait à jamais disparue +de sa vie.</p> + +<p>Jeanne de Piennes était vivante!</p> + +<p>Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur +et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle +demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui, +duc de Montmorency.</p> + +<p>Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans +l'âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en +appeler de son frère à la justice du roi, en vain il +l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir +Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour +les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de +deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan +était venu à lui.</p> + +<p>Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être +il devinait confusément le secret, l'avait conduit +par la main à la demeure mystérieuse où se cachait +tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis en présence de +Jeanne de Piennes, la première duchesse de +Montmorency.</p> + +<p>L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes +et de deuil, était enfin sonnée.</p> + +<p>Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui +avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os, +l'essence même de son être; en un mot, celle qu'il +avait aimée.</p> + +<p>Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer +le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau +de celle qui avait été sienne.</p> + +<p>Comment la retrouvait-il?</p> + +<p>Folle?...</p> + +<p>Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son +martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte, +ne vivait plus qu'avec une pensée:</p> + +<p>«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré +le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y +avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas +sous l'égide de son père!... Oui! retrouver François, +même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant +dans ses bras... et mourir alors!...»</p> + +<p>Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque +celui-ci lui dit que c'était à un autre que lui de +dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal, +Jeanne eut dès lors la conviction intime que +François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. +Et elle attendit.</p> + +<p>Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal +était là, elle ne parut pas surprise.</p> + +<p>Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:</p> + +<p>«Voici l'heure où je vais mourir!...»</p> + +<p>La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la +désirait ni ne la craignait.</p> + +<p>Au vrai, elle se sentait mourir.</p> + +<p>Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du +bien-aimé n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte +de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.</p> + +<p>Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. +Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du +repos!...</p> + +<p>Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras +et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent +sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car +elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile +pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée +défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était +la morbide fixité de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas +de l'évanouissement de Loïse.</p> + +<p>Elle se mit en marche en songeant:</p> + +<p>«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir +réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!...»</p> + +<p>Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan +et elle vit François de Montmorency.</p> + +<p>Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.</p> + +<p>Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait +son bonheur.</p> + +<p>Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement +à cette parole qu'elle crut prononcer:</p> + +<p>«Adieu... je meurs...»</p> + +<p>Puis il n'y eut plus rien en elle.</p> + +<p>Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...</p> + +<p>Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette +femme qui avait supporté tant de douleurs, qui avait +tenu tête à de si effroyables catastrophes, cette admirable +mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire +que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette +malheureuse enfin s'abandonna, cessa de résister dès +l'instant où elle crut sa fille sauvée, en sûreté! la +folie qui, sans doute, la guettait depuis des années, +fondit sur elle.</p> + +<p>Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.</p> + +<p>Une seconde de joie la tua.</p> + +<p>Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité +qui s'était acharnée sur elle,—si toutefois il est des +consolations dans ces drames atroces de la pensée +humaine!—par une sorte de pitié du sort, disons-nous, +la folie de Jeanne la ramenait aux premières années +de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces +chers paysages de Margency, où elle avait tant aimé...</p> + +<p>Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!</p> + +<p>L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots +arides. Pour le rêveur qui aime à pénétrer d'un pas +hésitant dans les sombres annales du passé, qui cherche +en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble +fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un +pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui +venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir +ému ta douce et noble figure.</p> + +<p>Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui +il se souleva sur un genou et, jetant à travers la salle +le regard étonné de l'homme qui croit sortir d'un +rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la +physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.</p> + +<p>Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée +dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit.</p> + +<p>François se releva et s'approcha, en titubant, de ce +groupe si gracieux et si mélancolique.</p> + +<p>Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement +à l'épaule.</p> + +<p>Loïse leva la tête.</p> + +<p>Le maréchal la prit par les deux mains, la mit +debout sans que sa mère essayât de la retenir et il +la contempla avec avidité.</p> + +<p>Il la reconnut à l'instant.</p> + +<p>Loïse était le vivant portrait de sa mère.</p> + +<p>Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle +qu'il l'avait vue et aimée à Margency.</p> + +<p>«Ma fille!» balbutia-t-il.</p> + +<p>Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller +dans les bras du maréchal et, pour la première fois +de sa vie, avec un inexprimable ravissement mêlé d'une +infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses lèvres +n'étaient pas accoutumées...</p> + +<p>«Mon père!...»</p> + +<p>Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal +s'assit près de Jeanne dont il garda une main dans sa +main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si +elle eût été toute petite, il dit gravement:</p> + +<p>«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le +moment même où ce grand malheur te frappe, tu +retrouves un père...»</p> + +<p>Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.</p> + +<p>Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu +de calme à force de se répéter qu'à eux deux ils arriveraient +à sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs +larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre +les questions sans fin.</p> + +<p>Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit +souvent interrompu, quelle avait été l'existence de +celle qui avait porté son nom...</p> + +<p>A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de +Margency.</p> + +<p>Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front +pâle de Jeanne leur double baiser, il était près de +minuit.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<h3>OÙ LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE<br> +EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES</h3> + +<p>Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement +de la maison de la rue Montmartre, s'était +empressé de regagner l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne +pas les laisser échapper.</p> + +<p>En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait +lui garantir sa propre sécurité. Ils étaient tous les +deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer à +t'échafaud.</p> + +<p>Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait +suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal +s'était décidé à rompre avec lui, il avait en même +temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.</p> + +<p>Il se privait ainsi d'un aide précieux.</p> + +<p>Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui +concernait ses prisonnières.</p> + +<p>Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise +uniquement en haine de son frère: pour acquérir +Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency. +François mort, assassiné par quelque bon procès, +Henri devenait le chef de la maison, l'unique +héritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-être +plus riche que le roi; on lui donnait l'épée de +connétable qu'avait illustrée son père; il était presque +le deuxième personnage du royaume!</p> + +<p>Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées +dans la conscience du rude maréchal, et dont la +pensée initiale avait été le désir effréné de se débarrasser +de son frère.</p> + +<p>Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans +l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il +s'était atrocement vengé.</p> + +<p>Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne +et s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa passion mal +éteinte se réveillait plus ardente que jadis.</p> + +<p>La conspiration qui devait faire Guise roi de France +conduisait Damville à la puissance; du même coup, +son frère disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus +de raison de demeurer fidèle à François; et cette +puissance acquise conduisait Henri à la conquête de +Jeanne.</p> + +<p>On s'explique maintenant que Damville s'empressât de +se saisir de Jeanne et de sa fille pour que François +ne pût jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa +modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.</p> + +<p>Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui +dire:</p> + +<p>«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant +du royaume après le roi; je serai peut-être un +jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir +appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager +cette puissance et cette richesse, en attendant que je +place une couronne sur votre tête?»</p> + +<p>Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!</p> + +<p>On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville +à ce que le chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, +croyait-il, ignorât toujours où se trouvaient +Jeanne et Loïse.</p> + +<p>De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux +Pardaillan qui n'hésiterait pas à avertir son fils! De +là, la fureur du maréchal lorsque d'Aspremont lui eut +persuadé que le vieux routier avait suivi la voiture! +De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite +le fils!</p> + +<p>Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au +moment où il quitta Paris pour se rendre à Blois +à la suite du roi.</p> + +<p>Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, +et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant, +Pardaillan avec son fils!</p> + +<p>Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit +Jeanne elle-même!...</p> + +<p>C'était l'écroulement de tout son plan.</p> + +<p>Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François +reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et +lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel de Mesmes, il +était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir +lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa +main les deux Pardaillan.</p> + +<p>Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, +qu'il avait laissé pour mort au fond de sa cave, +se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles +avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez +Alice.</p> + +<p>Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui +disant: «Ces deux hommes sont à vous, prenez-les!» +Mais, en cédant, il s'était dit simplement qu'ainsi il +les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un +seul coup de filet.</p> + +<p>Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, +il se sentait dévoré d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit +l'hôtel de Mesmes, il écumait de rage.</p> + +<p>Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.</p> + +<p>«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles +doit se trouver lui aussi aux Fossés-Montmartre!... à +moins qu'il n'ait fui!...»</p> + +<p>Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut +l'idée de pousser jusqu'à l'office.</p> + +<p>Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait +la porte de la fameuse cave et où avait eu lieu +la grande bataille de Pardaillan.</p> + +<p>Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la +porte ouverte.</p> + +<p>Il se pencha et aperçut une faible lueur.</p> + +<p>«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. +Cette cave qui eût dû être la tombe de Pardaillan +deviendrait celle de Gilles, voilà tout. Il n'y aurait que +le cadavre de changé!</p> + +<p>Il descendit avec précaution.</p> + +<p>A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui +apparaissait plus nettement.</p> + +<p>Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à +sa vue.</p> + +<p>Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur +pour ne rien perdre du spectacle en question.</p> + +<p>La scène que nous allons retracer et qui se déroula +sous les yeux du maréchal, était éclairée par une torche +de résine qui traçait un cercle de lumière, tandis que +le restant de la vaste cave demeurait plongé dans les +ténèbres.</p> + +<p>Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs +fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes.</p> + +<p>L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à +une espèce de poteau de torture.</p> + +<p>L'autre était assis sur un billot de bois, en face du +patient.</p> + +<p>Celui qui était attaché au poteau était assez jeune +encore; il avait une figure blême de terreur et poussait +des gémissements à fendre l'âme la plus dure.</p> + +<p>L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; +une espèce de rictus balafrait ce visage couturé de rides.</p> + +<p>Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il +s'occupait très consciencieusement à aiguiser son +couteau.</p> + +<p>Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque +besogne de bourreau, c'était Gilles.</p> + +<p>Le jeune, c'était Gillot.</p> + +<p>Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se +trouvait dans cette cave alors que la plus élémentaire +notion de la prudence eût dû lui conseiller de mettre le +plus d'espace possible entre lui et son digne oncle.</p> + +<p>Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en +partage. Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou +plutôt goinfre, paresseux, fainéant, méchant quand il +pouvait, lâche par conséquent, en somme un répugnant +personnage.</p> + +<p>Mais par-dessus tout, Gillot était avare.</p> + +<p>Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.</p> + +<p>Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de +même que l'amour perdit Troie.</p> + +<p>En effet, au moment où, après l'héroïque résistance +de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'était obstinément +refusé à révéler le secret du maréchal, Gillot, pour +sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan en +quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; +à ce moment-là, disons-nous, profitant de la prostration +de son oncle et de l'émotion des deux Pardaillan, Gillot +s'était éclipsé sans bruit.</p> + +<p>Il venait de sauver ses oreilles—ces larges oreilles +auxquelles, d'après les dires du vieux Pardaillan, qui +avait des idées spéciales en esthétique, il avait si grand +tort de tenir.</p> + +<p>Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en +somme qu'un ornement de sa figure.</p> + +<p>Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.</p> + +<p>Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore +prétendait-il ainsi embellir la face rougeaude de +Gillot.</p> + +<p>Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait +à sa vie même! Gillot s'attendait pour le moins +à être pendu si jamais il se trouvait nez à nez avec le +terrible vieillard qui n'avait pas hésité à offrir sa vie et +sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son +maître!</p> + +<p>Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...</p> + +<p>Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses +talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la vélocité +de l'épouvante la plus justifiée. Gillot en quelques +secondes, se trouva dans l'office, et là. il se dit:</p> + +<p>«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais +de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y +mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je +m'en aille!»</p> + +<p>Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.</p> + +<p>Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour +aller loin, il faut beaucoup d'argent.</p> + +<p>Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle +matoise et sa figure prit à l'instant une expression +d'hilarité qui eût pu faire croire qu'il devenait fou.</p> + +<p>Non, Gillot n'était pas fou!</p> + +<p>Simplement, il venait de se rappeler que s'il était +pauvre, son oncle était fort riche! A force de musarder +et de fouiller dans l'hôtel, Gillot avait découvert depuis +longtemps le vénérable coffre où Gilles entassait les +écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il +avait volés.</p> + +<p>Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers +l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet où se +trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le +rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.</p> + +<p>Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un +bon quart d'heure avec les Pardaillan.</p> + +<p>Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle +du coffre pour voir où il faudrait frapper.</p> + +<p>Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de +joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait +fait, il avait soulevé le couvercle! Le coffre n'était pas +fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié sans +doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot +leva le couvercle sans plus de réflexions et poussa un +rugissement de joie, tomba à genoux, et plongea ses +deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'écus.</p> + +<p>A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia +Pardaillan. Il oublia son oncle. Après un temps d'extase +et de contemplation, Gillot en vint pourtant à se dire +qu'il était là pour emplir ses poches, opération qu'il +commença aussitôt.</p> + +<p>«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il +avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare.</p> + +<p>Gillot était tout entier dans ce mot.</p> + +<p>Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses +poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans +songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans +résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer +de semer de l'or sur la route.</p> + +<p>Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet +argent et cet or, Gillot, les jambes écartées, les bras +raides, tout pesant et tout embarrassé, se recula en +murmurant:</p> + +<p>«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, +fuyons!»</p> + +<p>Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.</p> + +<p>Son oncle était là!</p> + +<p>Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait +faire, avec un sourire blafard.</p> + +<p>Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, +deux ou trois écus roulèrent sur le carreau.</p> + +<p>Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent +ses chausses qui crevèrent, la danse des écus recommença, +une course d'or que le vieillard suivait du coin +de l'oeil en continuant à sourire le plus hideusement du +Monde.</p> + +<p>Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le +choc de deux grimaces extraordinaires.</p> + +<p>—Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.</p> + +<p>—Que fais-tu là? demanda le vieillard.</p> + +<p>—Je... vous voyez... je... range votre coffre...</p> + +<p>Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, +mon garçon.</p> + +<p>Gillot demeura interloqué.</p> + +<p>—Que... je continue?</p> + +<p>—Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille +trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante +mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais +compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize +livres. Compte, mon garçon, compte devant moi, +écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; +l'or à droite, comme étant plus noble; l'argent +à gauche; allons... qu'attends-tu?</p> + +<p>—Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! +fit Gillot.</p> + +<p>Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son +pourpoint.</p> + +<p>Le rangement commença avec ordre et méthode +sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles.</p> + +<p>A mesure que chaque pile reprenait sa place dans +le coffre, un nouveau soupir s'étranglait dans la gorge +de Gillot, tandis que l'oncle comptait:</p> + +<p>«Encore quinze mille... encore douze mille...»</p> + +<p>Le total baissait de plus en plus, à mesure que les +écus étaient réintégrés.</p> + +<p>L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. +Commencée vers deux heures, elle s'acheva à cinq +heures du soir.</p> + +<p>Or, cette opération s'accomplissait en même temps que +le roi Charles IX faisait sa rentrée dans Paris, en même +temps que les deux Pardaillan se battaient rue +Montmartre contre les mignons de Damville.</p> + +<p>Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que +les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le +coffre.</p> + +<p>«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que +quatre mille... plus que trois mille...»</p> + +<p>Gillot qui venait de placer délicatement le dernier</p> + + +<p>écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda +autour de lui et ne vit plus rien.</p> + +<p>Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait +plus un seul écu.</p> + +<p>«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.</p> + +<p>—Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»</p> + +<p>Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols +et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle. +Héroïquement, il les tendit au vieillard qui s'en +saisit, les fit disparaître, et dit:</p> + +<p>—Après!...</p> + +<p>—Après, mon oncle?</p> + +<p>—Oui, les trois mille livres!</p> + +<p>—Mais je n'ai plus rien, mon oncle!</p> + +<p>—Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.</p> + +<p>—Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!</p> + +<p>Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses +mains tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur +froide pointa sur son crâne. Gillot ne mentait pas!...</p> + +<p>—Déshabille-toi!</p> + +<p>Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina +chaque vêtement, sonda les coutures, retourna les +poches, déchira les doublures... Il dut se rendre enfin +à l'horrible vérité:</p> + +<p>Trois mille livres manquaient au trésor!...</p> + +<p>Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante +retentirent dans le cabinet; l'imprécation venait +de Gilles, qui en même temps rugissait:</p> + +<p>—Rends-les-moi, misérable!</p> + +<p>Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait +de saisir à la gorge.</p> + +<p>—Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, +qui donc me les a pris, mes pauvres écus? Mes pauvres +écus, où êtes-vous?...</p> + +<p>Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette +question.</p> + +<p>Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer +en grâce et insinua:</p> + +<p>—Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!</p> + +<p>—Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, +toi, misérable! Toi qui venais pour me voler! Toi! +attends! Tu vas voir ce qu'il en coûte de se faire larronneur +et traître! Habille-toi! vite!</p> + +<p>En même temps, il secouait son neveu avec une +force qu'on n'eût pu lui soupçonner. Enfin, il le lâcha, +et Gillot se revêtit rapidement.</p> + +<p>Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.</p> + +<p>Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses +doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement +refermé le cabinet, il l'entraîna.</p> + +<p>—Miséricorde! gémit Gillot.</p> + +<p>Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et +tirant une dague acérée, lui dit:</p> + +<p>—Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je +t'égorge!</p> + +<p>Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait +donc pas le tuer, puisqu'il n'était menacé de mort que +s'il tentait de fuir!</p> + +<p>—Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.</p> + +<p>Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa +dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier.</p> + +<p>—Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant +un assez long poteau pointu par un bout.</p> + +<p>Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.</p> + +<p>—Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta +l'oncle.</p> + +<p>Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui +désigner. Ainsi chargé des instruments de supplice que +le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire +porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il pénétra +dans le couloir de la cave.</p> + +<p>Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche +et un couteau.</p> + +<p>Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent +descendus, il l'entraîna au fond et lui dit:</p> + +<p>—Creuse ici!</p> + +<p>Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la +terreur, hébété, se mit à creuser avec la bêche.</p> + +<p>Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça +profondément à coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, +ayant constaté qu'il tenait solidement, criât: Assez!</p> + +<p>Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau +et l'y attacha avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer +ni les bras, ni les jambes, ni la tête.</p> + +<p>Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital +ne lui suggérait pas une révolte.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Tu vas le savoir, dit l'oncle.</p> + +<p>Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot +de bois, s'y assit et se mit à aiguiser sur la lame de +sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporté.</p> + +<p>A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser +des gémissements ininterrompus.</p> + +<p>Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville +pénétra dans la cave.</p> + +<p>«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon +qu'on égorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai forcé +de te tuer.</p> + +<p>Gillot observa instantanément un silence absolu.</p> + +<p>«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, +que veut-il?...»</p> + +<p>—Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te +juger en mon âme et conscience. C'est te dire que je +serai indulgent, autant que tes crimes peuvent mériter +l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.</p> + +<p>—Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit +Gillot commençant à se rassurer.</p> + +<p>Cependant, il louchait fortement sur le couteau que +le vieillard continuait à affûter paisiblement. Celui-ci +reprit:</p> + +<p>—Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait +caché ses prisonnières?</p> + +<p>—Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.</p> + +<p>—Quelqu'un t'a-t-il vu?</p> + +<p>—Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. +Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu.</p> + +<p>—Et quelle était ton idée en suivant la voiture?</p> + +<p>—Rien. Je voulais voir, voilà tout.</p> + +<p>—Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon +garçon!</p> + +<p>—Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!</p> + +<p>—Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, +quel démon t'a poussé à raconter ce que tu n'aurais +jamais dû voir aux deux damnés Pardaillan?</p> + +<p>—Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes +oreilles, mon oncle.</p> + +<p>—Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, +alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais +toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin +si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels malheurs +ta trahison va attirer sur mon illustre maître?</p> + +<p>—Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!</p> + +<p>—Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre +à ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander +des comptes?</p> + +<p>Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa +tête dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait +pas mieux mourir plutôt que d'avoir à essuyer la colère +du maréchal.</p> + +<p>Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de +sa parfaite innocence. Ce témoin n'était autre que +Gillot lui-même. Gillot était donc précieux à conserver.</p> + +<p>—Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne +pas à mort. Monseigneur prendra à ton égard +telle décision qui lui conviendra. Mais il faut que je +punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même +au pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. +Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui +manquent à mon coffre...</p> + +<p>—Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.</p> + +<p>—Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible +du vol énorme que tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu +eu l'idée de me poignarder plutôt que de toucher à mes +pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te +dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, +et peut-être te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses +telles qu'elles se sont passés. Me le jures-tu?</p> + +<p>—Sur ma part de paradis, je le jure!</p> + +<p>—Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le +tort que tu me causes à moi-même en me faisant +courir le risque d'être pour le moins chassé par monseigneur. +Et je vais te punir par où tu as péché...</p> + +<p>—Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot +en verdissant de terreur.</p> + +<p>—Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour +sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les +oreilles!</p> + +<p>—Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.</p> + +<p>Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant +de son couteau sur l'ongle de son pouce.</p> + +<p>Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, +eut encore la force de se dégager.</p> + +<p>—Au moins, n'en coupez qu'une!...</p> + +<p>Il avait à peine terminé cette singulière objurgation +qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible +vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la +tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul coup de +couteau.</p> + +<p>L'oreille tomba sur le sol de la cave.</p> + +<p>—Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. +ivre d'épouvante et de douleur. Grâce! pitié...</p> + +<p>Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il +s'évanouit.</p> + +<p>Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à +gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de +Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglanté.</p> + +<p>Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il +paraît que celle du malheureux Gillot était d'être tôt ou +tard privé de ces deux vastes et larges ornements que +la nature avait prodigalement octroyés à chaque face +de son visage.</p> + +<p>Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se +mit à sourire.</p> + +<p>Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il +le vit sans connaissance, il frémit et grommela:</p> + +<p>«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout +de suite. Il est mon témoin devant le maréchal!»</p> + +<p>Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta +de l'eau, du vin sucré, un cordial, des compresses.</p> + +<p>Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les +eut cautérisées au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées +convenablement, il introduisit une gorgée de cordial +entre les lèvres du patient et aspergea son visage d'eau +fraîche.</p> + +<p>Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant +avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter +les deux mains à ses oreilles. Elles n'y étaient plus!...</p> + +<p>Gillot poussa un lamentable gémissement.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette +intonation narquoise qu'on prête à Satan dans les +vieilles légendes.</p> + +<p>—Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour +entendre, à présent?</p> + +<p>—Imbécile! dit Gilles.</p> + +<p>Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre +mutilé! Seulement, il le prit par un bras, l'aida à se +soulever, le remit debout, et tous deux se dirigèrent +vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche mourante.</p> + +<p>Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que +l'autre.</p> + +<p>Un homme était devant eux!</p> + +<p>Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!</p> + +<p>—Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.</p> + +<p>—Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se +passe-t-il?</p> + +<p>—Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis +innocent, je vous le jure! J'ai veillé, surveillé, comme +vous m'en aviez donné l'ordre en partant. La fatalité +et ce misérable imbécile ont tout fait.</p> + +<p>—Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville +avec sévérité.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné +Pardaillan sait où elles se trouvent...</p> + +<p>—Et tu n'es pour rien dans cette trahison?</p> + +<p>—Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger +ce misérable à qui je viens de couper les +oreilles...</p> + +<p>—C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.</p> + +<p>—Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me +croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de +dire est pour moi une récompense plus magnifique que +le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un +seul coup!</p> + +<p>—Ainsi, tu me restes dévoué?</p> + +<p>—Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à +vous!</p> + +<p>—Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, +si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te +demander sera plus difficile à coup sûr que de mourir +pour moi.</p> + +<p>—Je suis prêt, monseigneur!</p> + +<p>Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit +qu'il avait foi en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût +été gentilhomme!... de puissance à puissance!</p> + +<p>Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla +de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette +lutte, une victoire éclatante, et, au bout de cette victoire, +la fortune.</p> + +<p>Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.</p> + +<p>«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en +désignant Gillot, toujours évanoui. Faut-il l'achever?</p> + +<p>—Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. +Viens!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<h3>L'ASTROLOGUE</h3> + +<p>Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec +sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper +à mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne. +Nous laisserons également François de Montmorency, +la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant +Ramus, où les nécessités de notre récit nous rappelleront +bientôt.</p> + +<p>Trois jours après les événements qui se sont déroulés, +trois jours après la rentrée triomphale du roi dans sa +ville, comme dix heures, du soir sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, +deux ombres marchaient lentement, +dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel +de la reine.</p> + +<p>Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse +de commerce), s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non +loin de l'hôtel de Nesle.</p> + +<p>Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, +avait acheté les vastes jardins et les terrains +vagues, autour de l'hôtel de Soissons, en ruine. Elle avait +fait jeter bas les pierres branlantes; des régiments de +maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, comme +sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante +magnificence, et une armée de jardiniers avaient, +autour de l'Hôtel de la Reine, fait jaillir les plantes, +les arbustes et les fleurs.</p> + +<p>Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta +l'Italie, avait fait transplanter à grands frais des orangers +et des citronniers.</p> + +<p>Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, +tous les parfums, le sang et les fleurs.</p> + +<p>Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une +sorte de cour qui s'avançait dans la direction du Louvre +que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'était +élevée la colonne d'ordre dorique, encore debout—dernier +vestige de tout cet harmonieux ensemble de +constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement +construite pour l'astrologue de la reine.</p> + +<p>C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres +que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri +et Catherine—c'étaient eux—s'avançaient en +silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent au +pied de la colonne.</p> + +<p>L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit +une porte basse.</p> + +<p>Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, +qui montait en spirale jusqu'à la plate-forme de +la tour.</p> + +<p>Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où +Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes, +compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table +chargée de livres et deux fauteuils.</p> + +<p>Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la +Hache, laissait pénétrer l'air dans ce réduit.</p> + +<p>C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne +d'une espionne, communiquait avec Ruggieri.</p> + +<p>C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les +rapports qu'elle voulait faire parvenir à la reine.</p> + +<p>Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un +billet contenant ces quelques mots:</p> + +<p>«Ce soir, vers dix heures, <i>elle</i> recevra une visite +importante, dont je rendrai compte demain.»</p> + +<p>—Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? +demanda Ruggieri.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la +main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui +recommander le silence.</p> + +<p>En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, +dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de +Médicis, qui eût été un policier de premier ordre, se +disait d'instinct que ces pas étaient sans doute ceux de +la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante +visite.</p> + +<p>La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les +ténèbres étaient profondes, comme elle ne voyait rien, +elle se plaça de façon à entendre.</p> + +<p>Les pas se rapprochaient.</p> + +<p>—Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. +Croyez-moi. Majesté.</p> + +<p>Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, +eût-on dit, des gens qui venaient.</p> + +<p>—Silence! murmura Catherine d'un ton de menace +qui fit pâlir l'astrologue.</p> + +<p>Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles +qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune façon, se +douter qu'elles étaient ainsi épiées. Elles s'arrêtèrent +près de la tour, non loin de la meurtrière, et la reine +entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit +voilée d'une indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement +tressaillir.</p> + +<p>La voix disait:</p> + +<p>«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai +à la fois la rue Traversine et la rue de la +Hache. Nul ne saurait arriver à la porte verte sans que +je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en +parfaite sûreté...</p> + +<p>—Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre +voix—voix de femme, cette fois.</p> + +<p>—Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.</p> + +<p>—Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Voici la porte, madame, reprit la voix du comte +de Marillac. Voyez, à travers le jardin, apparaît une +lumière. Sans aucun doute, elle a reçu votre messager. +Elle vous attend...</p> + +<p>—Tu trembles, mon pauvre enfant?</p> + +<p>—Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma +vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent +ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majesté, que +ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne, +je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez +me témoigner...</p> + +<p>—Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.</p> + +<p>—Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui +devrait être où vous êtes... Tenez, madame, quand je +songe que ma mère m'a certainement reconnu dans +cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle +a vu mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur +et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection +ne lui est échappé, qu'elle est demeurée glaciale, +impénétrable, formidable de rigidité...»</p> + +<p>Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, +et le bruit étouffé d'une sorte de sanglot parvint +jusqu'à Catherine, qui demeura impassible.</p> + +<p>—Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les +cours des pensées du jeune homme. Dans une heure, +je l'espère, je vous apporterai un peu de joie, mon +enfant...</p> + +<p>A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement +la rue et alla frapper à la porte verte.</p> + +<p>L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret +pénétrait dans la maison d'Alice de Lux.</p> + +<p>Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la +tour et attendit. Sa tête touchait presque à la meurtrière.</p> + +<p>Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant +les longues minutes qui, une à une, tombèrent dans le +silence de la nuit? L'astrologue: le père!... la reine: +la mère!... Déodat: l'enfant!...</p> + +<p>Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri +s'était placé de manière à empêcher Catherine de passer +son bras par la meurtrière. Quel horrible soupçon traversa +donc son esprit?</p> + +<p>Catherine était toujours armée d'un court poignard +acéré, arme florentine dont la lame portait d'admirables +arabesques, bijou terrible dans les mains de la +reine.</p> + +<p>Et Ruggieri frémissait d'épouvante.</p> + +<p>Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même +de subtils poisons, et une seule piqûre de ce +précieux objet d'art était mortelle.</p> + +<p>Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger +subitement son bras et de frapper?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent, puis la demie.</p> + +<p>Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait +lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la +maison d'Alice de Lux.</p> + +<p>Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir +sans pouvoir faire un pas.</p> + +<p>Catherine s'apprêta à écouter.</p> + +<p>Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de +Marillac, lui dit simplement:</p> + +<p>—Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans +retard...</p> + +<p>Et tous deux s'éloignèrent alors...</p> + +<p>Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:</p> + +<p>—Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.</p> + +<p>L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique +sa main n'eût pas un tremblement et que son regard +fût calme. Catherine, l'ayant considéré attentivement, +eut un haussement d'épaules et dit:</p> + +<p>—Tu as pensé que j'allais le tuer?</p> + +<p>—Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? +Qu'il peut m'être utile? Tu vois que je ne songe pas +à le frapper, puisqu'il vit encore après ce que nous +venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je +suis sa mère!</p> + +<p>L'astrologue garda le silence.</p> + +<p>—Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. +Lui-même a parlé. Il sait, René!...</p> + +<p>Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine +n'eussent porté l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue +la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui +apparut si formidable qu'il tint les yeux baissés, n'osant +regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement.</p> + +<p>Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la +nuit vers le point où le comte avait disparu, la reine +reprit:</p> + +<p>—Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon +René; ton affection paternelle ne sera soumise à aucune +épreuve.</p> + +<p>—Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je +sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne +peut le sauver.</p> + +<p>Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.</p> + +<p>—Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un +fauteuil.</p> + +<p>Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de +beauté, ni même d'une certaine majesté naturelle. Ruggieri +était loin d'être un charlatan. Nature complexe, faible +au point d'accepter sans révolte les plus effroyables +besognes, implacable dans l'exécution des crimes que +seul il n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il +était livré à lui-même, terrible quand il redevenait l'instrument +de la reine, il eût sans doute passé sa vie en études +et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était trouvé +sur le chemin de Catherine.</p> + +<p>L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri +qu'un art intermédiaire: il cherchait plus haut et +plus loin. Connaître l'avenir, se disait-il, c'est le diriger! +Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra +à savoir aujourd'hui ce que demain doit être! +Et que deviendra cette puissance si cet homme peut +faire de l'or à sa guise?</p> + +<p>Ruggieri croyait donc fermement.</p> + +<p>Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il +avait passé des nuits, il laissait tomber sa plume avec +découragement. Mais bientôt une force nouvelle le poussait, +et avec une froide fureur, il s'enfonçait dans la solution +de l'insoluble.</p> + +<p>Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait +été hanté de visions?</p> + +<p>—Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils +va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais +vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette +auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai d'abord songé +qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis +que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, +peu à peu, la pitié est entrée en moi. Et avec la pitié, +d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir, +pas assez pour me pousser à me dresser devant vous +pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et +lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me +suis contenté de pleurer en moi-même. Car vous avez +pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. Je ne vous +étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser +de moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté +les astres, et ne recevant que des réponses douteuses, +je m'étais repris à espérer. C'est vous dire que j'avais +pris la résolution de me placer entre vous et lui, et d'empêcher +le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, +madame, si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y +eussiez point réussi: car je croyais alors qu'il devait +vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir.</p> + +<p>Catherine hocha la tête, très calme en apparence.</p> + +<p>—Superstition! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je +vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. +Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral.</p> + +<p>—Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.</p> + +<p>Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement +l'astrologue, était à son tour dominée par lui dès +que Ruggieri abordait les problèmes d'occultisme.</p> + +<p>Un changement étrange s'était fait dans la physionomie +de l'astrologue. Ses yeux, légèrement convulsés, +avaient ce regard en dedans qui transforme si complètement +la figure humaine.</p> + +<p>—Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à +me répondre, lorsque les problèmes que je pose d'après +les données sidérales aboutissent à l'insoluble, parfois +la question que j'ai posée aux invisibles puissances me +parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver. +Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la +meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention +se portait sur vos bras. La bague que vous avez à +l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais +pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre +main, et si votre main se fût portée à votre poignard, +je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. +A la même seconde, j'ai reçu comme une légère secousse +dans le crâne, et ma tête, d'elle-même, s'est tournée vers +la meurtrière. A ces signes, il m'était impossible de ne +pas reconnaître que j'étais en communication avec l'Invisible. +Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de +la place où j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. +Il était à une vingtaine de pas en avant de la meurtrière, +et se trouvait à sept ou huit pieds en l'air; il flottait, +pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; lui-même +brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties +de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. +Cette main, lentement, retomba. Et à la place où elle +était, je vis une large blessure par laquelle s'échappait à +flots un sang pareil à du cristal en fusion, et non pas +rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi +devant mes yeux pendant près de deux minutes. Puis, +peu à peu, ses contours sont devenus moins précis; la +forme s'est confondue jusqu'à ne plus être qu'une vapeur +légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie, +puis, rien...</p> + +<p>La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant +ces derniers mots, et n'était plus qu'un murmure indistinct.</p> + +<p>La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile +fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de défi +dardèrent leur regard d'une étrange clarté sur le point +que fixait l'astrologue.</p> + +<p>—Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que +je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me +plaît de sentir la mort! Il me plaît d'être celle qui passe +en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer, +il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de +me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: +qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... +Anges et démons, vous m'aiderez à placer sur le +trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé Henri...</p> + +<p>Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha +l'astrologue au front, du bout de son doigt glacé.</p> + +<p>Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.</p> + +<p>—René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne +cet homme...</p> + +<p>—Notre fils...</p> + +<p>—Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous +mêlons pas de discuter les arrêts prononcés par les puissances; +il sait que je suis sa mère, et c'est pour cela +qu'on le condamne.</p> + +<p>Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au +juste si elle devait dire Dieu ou Satan.</p> + +<p>—On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir +royal. N'en parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette +femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret +connaît ce secret... Et celle-là, René, c'est moi qui +la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un seul +coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de +rétablir l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de +mon Henri. J'ai sondé Coligny; j'ai sondé le Béarnais, +j'ai étudié tous ces seigneurs qui encombrent la cour et +la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, depuis +leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le +germe de la révolte. Ce n'est pas seulement contre +l'Eglise qu'ils s'élèvent comme une menaçante barrière; +l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, dans leurs +montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et +plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. +René, si je ne détruis pas la réforme, c'est la monarchie +elle-même qui sera quelque jour réformée. Commençons +donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret, +c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît +mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve +l'Eglise et l'État.</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri +hors de la tour.</p> + +<p>—Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.</p> + +<p>—Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais +savoir.</p> + +<p>Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient +et parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, +placé à une centaine de pas de la tour. Il se composait +d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Catherine +l'avait fait construire pour servir de logement à son +astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre +blanche, avec balcon ventru en fer forgé. Une belle porte +cintrée, en chêne orné de gros clous à tête, des fenêtres +à vitraux délicats, une façade contre laquelle grimpaient +des rosiers touffus, achevaient de donner à cette +demeure une apparence de coquetterie.</p> + +<p>Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent +dans une pièce très vaste qui occupait toute +l'aile gauche du rez-de-chaussée. Sur une grande table +étaient déployées des cartes célestes dressées par Ruggieri +lui-même; les murs disparaissaient derrière les +rayons de chêne qui supportaient des volumes.</p> + +<p>La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques +instants dans le cabinet de travail poussiéreux.</p> + +<p>—Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.</p> + +<p>Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.</p> + +<p>Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, +faisant manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par +ouvrir, après dix minutes de travail, une lourde porte +renforcée de barres de fer.</p> + +<p>Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci +était toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine +elle-même ayant appuyé fortement sur un imperceptible +bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt s'écarta, +laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage +d'un homme.</p> + +<p>La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite +du rez-de-chaussée.</p> + +<p>L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux +en cuir, soigneusement tirés, protégeaient contre +tout regard qui fût parvenu à percer les vitraux.</p> + +<p>Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle +apparut alors.</p> + +<p>Tout le panneau du fond était occupé par le manteau +d'une cheminée assez vaste pour former à elle seule comme +une pièce distincte. Sous ce manteau, deux larges +fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, aboutissait +le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de +creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables +placées ça et là supportaient des cornues de toutes tailles. +Sur une planche, une collection de masques en verre +ou en treillis d'acier.</p> + +<p>Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine +au moyen de la clef qu'il portait suspendue à son +cou, sous son pourpoint.</p> + +<p>Catherine se pencha, et murmura:</p> + +<p>—Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, +cette jolie aiguille d'or?...</p> + +<p>René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient +presque.</p> + +<p>Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce +qu'elle riait. Au repos, la tête de la reine présentait un +caractère de sombre mélancolie qui n'allait pas sans +grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à être gracieuse +comme au temps de sa jeunesse où son sourire +avait été chanté par tous les poètes. Mais quand elle +riait d'une certaine façon, elle devenait effrayante.</p> + +<p>Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude +sur son visage, où éclatait le sauvage orgueil du +savant qui contemple son oeuvre.</p> + +<p>—Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. +Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle +pêche bien mûre et dorée; enfoncez cette aiguille dans +sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il +sera impossible d'apercevoir la trace de son passage +dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, +Seulement, la personne qui aura mangé cette pêche sera +prise, dans la journée, de nausées et de vertiges; le soir, +elle sera morte.</p> + +<p>—Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce +liquide qui ressemble à de l'huile?</p> + +<p>—C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on +prépare la veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait +douze ou quinze gouttes de cette huile à l'huile de la +veilleuse. Votre Majesté s'endormirait comme d'habitude +sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, +elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et +elle ne se réveillerait plus.</p> + +<p>—Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?</p> + +<p>—Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. +Voici la rosé, voici l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, +l'essence de géranium; voici la violette; voici l'oranger. +Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et +vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par +exemple. Votre ami admire et demande à cueillir la rose. +Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la +veille, vous avez fait une légère incision sur l'arbuste et +si, dans l'incision, vous avez versé dix gouttes de cette +essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser +une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de +la fleur n'est pas modifié puisque chacune de ces essences +possède le parfum lui-même.</p> + +<p>—Très joli, René! Et ces cosmétiques?</p> + +<p>—Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici +le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les +lèvres; voici la pâte pour étendre sur le visage; voici +les crayons pour donner de la vivacité aux yeux. Seulement, +la femme qui aura employé cette pâte ou ces +crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de +violentes démangeaisons à la figure, et bientôt un ulcère +se produira, qui ravagera le plus beau visage.</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?</p> + +<p>—Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant +sa beauté.</p> + +<p>—Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y +a-t-il là? de l'eau?</p> + +<p>-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, +sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'altérera en rien +l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous +l'aurez mêlée dans la proportion infime de trente à quarante +gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre +de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.</p> + +<p>—L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.</p> + +<p>—Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non +sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. +Je comprends qu'il est des cas où il faut agir +avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme +du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le +corps de l'être quelconque, animal ou homme qui en +aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de dîner à votre +table et si son vin a été additionné de cette pure eau de +roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est +qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque +malaise, une angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera +impossible de manger; une faiblesse générale s'emparera +de lui et, trois mois après le dîner, on l'enterrera.</p> + +<p>—Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.</p> + +<p>—Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien +de temps voulez-vous que... la gêne soit supprimée?</p> + +<p>—Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou +trente jours, pas plus, pas moins.</p> + +<p>—La chose est possible, madame, et la victime va +nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon +d'ébène.</p> + +<p>—Ce livre?</p> + +<p>—Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle +utilité entre les mains d'une catholique, missel précieux +pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure +d'argent. Il suffit de le feuilleter.</p> + +<p>—Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit +Catherine. Cette broche?</p> + +<p>—Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile +à fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en +sert force le ressort pour fermer et, en forçant, elle se +pique au doigt, piqûre insignifiante qui fait se déclarer +en huit jours une bonne gangrène.</p> + +<p>—Non. Ce coffret. Qu'est-ce?</p> + +<p>—Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil +à tous les coffrets du monde, avec cette différence pourtant +qu'il a été ciselé par d'habiles artisans et qu'il est +en or massif, ce qui en fait un présent vraiment royal. +Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, madame.</p> + +<p>Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre +que Ruggieri eût tressailli devant une preuve d'aussi +absolue confiance. Mais il y était habitué.</p> + +<p>—Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce +coffret est doublé en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de +Cordoue, qui est à lui seul un objet d'art, gaufré selon +les méthodes secrètes de la tradition arabe, ce cuir est +légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.</p> + +<p>Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre +qui se dégageait légèrement de l'intérieur du coffret.</p> + +<p>—Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit +le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous +laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps +suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est +imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores +de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez +prise d'une fièvre qui vous emporterait en trois ou quatre +jours.</p> + +<p>—Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que +je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins +une heure?</p> + +<p>—A défaut de votre main allant trouver le cuir de +Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-même venir trouver +votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez +une destination quelconque... Il vous servira à renfermer +l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants +qui vont s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants +séjournent dans le coffret, leur vertu est dès lors aussi +efficace que la vertu même de ce cuir.</p> + +<p>—Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.</p> + +<p>Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait +dans ce mot la récompense de son patient labeur.</p> + +<p>—Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des +années à combiner les éléments subtils capables de +s'adapter à la peau comme à la tunique de Nessus; j'ai +veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner +moi-même pour trouver cette essence qui se +communique par le toucher, et non par l'odorat ou par +le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enfermé la +mort que j'ai ainsi réduite à l'état de servante docile, +muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine. +Il est à vous.</p> + +<p>—Je le prends! dit Catherine.</p> + +<p>En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en +empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains +levées à hauteur de ses yeux, et murmura:</p> + +<p>—Dieu le veut!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>ORDRE DU ROI</h3> + +<p>Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva +sa fille et celle qui avait été sa femme, fut une +journée paisible pour tous les habitants de la maison +de la rue Montmartre.</p> + +<p>Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en +extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister +au monde rien d'aussi gracieux. Quant à Jeanne, la conviction +se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagère +et que le bonheur lui rendrait à la fois la raison +et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre +dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. +Il voulait croire à la guérison.</p> + +<p>Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, +et se disait alors:</p> + +<p>«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je +mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas dû demeurer +fidèle, même la croyant infidèle?»</p> + +<p>Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine +changée, presque aussi idéale qu'au temps où il l'attendait +dans le bois de Margency.</p> + +<p>Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout +de suite associer sa mère à sa félicité, elle était en plein +ravissement. Elle aussi était convaincue qu'un mois de +soins attentifs rendrait la raison à la martyre. Et elle +s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici +d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait +un homme exceptionnel par la force, la gravité +sereine. C'était de plus l'un des puissants du royaume.</p> + +<p>Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable +malgré la folie de Jeanne.</p> + +<p>Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la +considéraient tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils +pas qu'un heureux changement se manifestait +dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses +joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue +ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait +non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent +bonheur.</p> + +<p>En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec +le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une +étreinte loyale et le souvenir de l'enlèvement de Loïse +s'éteignit.</p> + +<p>La nuit qui suivit fut également très calme.</p> + +<p>Cependant, vers le commencement de cette nuit, un +incident se produisit dans la rue. Le maréchal de Damville +vint visiter le poste qui veillait devant la maison. +Il était accompagné de quarante gardes du roi qui relevèrent +les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale +les commandait et le capitaine qui avait accepté la caution +de Jeanne de Piennes dut se retirer.</p> + +<p>Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un +mouvement se produisit parmi les soldats.</p> + +<p>Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se +tinrent prêts à faire feu.</p> + +<p>On se préparait évidemment à enfoncer la porte.</p> + +<p>La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour +nulle et non avenue? C'est là la réflexion que se fit le +vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez à la lucarne, il +vit ces préparatifs. Il appela aussitôt le maréchal et le +chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux +routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:</p> + +<p>—S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison +de tenir notre parole; nous étions ici prisonniers +sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous délivre et +nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte: +fuyons!</p> + +<p>—C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils +attaqueraient. Parole faussée, parole rendue!</p> + +<p>—Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, +chevalier?</p> + +<p>—Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement +avec les deux femmes, mais que nous devons rester, +nous, et tenir tête.</p> + +<p>—Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux +Pardaillan, qui comprit aussitôt ce qui se passait dans +le coeur de son fils.</p> + +<p>Et le prenant à part:</p> + +<p>—Tu veux mourir, hein?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien +entendre une observation de ton vieux père?</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>—Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, +puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loïson que le +diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi. +Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette t'échappe!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant +d'espoir.</p> + +<p>—Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?</p> + +<p>—Folie!</p> + +<p>—D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?</p> + +<p>—Vous savez bien que non!</p> + +<p>—Eh bien, il faut la demander!</p> + +<p>—Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...</p> + +<p>—Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de +de deux choses l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency +l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de +tous les diables! ton épée vaut la leur, et ton nom est +sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors seulement +il sera temps de graisser nos bottes pour le grand +voyage d'où on ne revient pas. Voyons, consens à vivre +jusqu'à ce que le père de Loise m'ait formellement dit: +Non!</p> + +<p>—Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un +moyen de mourir seul et de ne pas entraîner son père +à la mort.</p> + +<p>—Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant +le maréchal, nous venons, le chevalier et moi, de +tenir conseil de guerre. Voici ce qui est décidé: Vous +allez partir à l'instant. Nous demeurons ici jusqu'à ce +que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre +tour.</p> + +<p>—Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal +d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez +pas à me suivre, dès la première attaque, vous +exposez à une mort terrible ces deux innocentes créatures.</p> + +<p>Le chevalier tressaillit.</p> + +<p>—Nous partirons donc, dit-il.</p> + +<p>—Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.</p> + +<p>L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, +le vieux routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, +vit un cavalier faire un signe à l'officier. Ce cavalier, +bien qu'il fît chaud, était enveloppé d'un manteau +qui le couvrait entièrement. En sorte que Pardaillan +ne put le reconnaître.</p> + +<p>L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu +de noir, lequel, tirant un papier d'un étui, se mit à lire +à haute et distincte voix:</p> + +<p>«Au nom du roi:</p> + +<p>«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan +père et fils réfugiés en cette maison sous la caution +de noble dame de Piennes; est déclarée non avenue ladite +caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes +précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;</p> + +<p>«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion +pour être menés au Temple et de là être jugés pour +crime de félonie et de lèse-majesté; plus incendie volontaire +d'une maison; plus rébellion à main armée;</p> + +<p>«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre +morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs +cadavres soient pendus.</p> + +<p>«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir +ainsi parlé à haute voix auxdits rebelles, et déclarons +leur avoir, par dernière indulgence, accordé une heure +de réflexion.</p> + +<p>«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes +réquisitions à gentilhomme Guillaume Mercier, +baron du Teil, lieutenant à la compagnie des arquebusiers +du roi.»</p> + +<p>L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira +près du cavalier au manteau, qui demeura immobile.</p> + +<p>L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.</p> + +<p>La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient +sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait +les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts.</p> + +<p>L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte +et frappa rudement en criant:</p> + +<p>«Au nom du roi!»</p> + +<p>Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison +et une fenêtre du premier étage s'ouvrit. Le vieux +Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva dans la rue:</p> + +<p>«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»</p> + +<p>Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:</p> + +<p>—Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?</p> + +<p>—A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous +rendez.</p> + +<p>—Faites bien attention que vous violez vous-même la +caution accordée.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à +discrétion.</p> + +<p>—Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement +vous faire dire que vous faussez la parole donnée. +Maintenant, attaquez si bon vous semble.</p> + +<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement +sa fenêtre, tandis que l'officier criait encore une fois:</p> + +<p>«Au nom du roi!»</p> + +<p>Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit +un signe et un madrier disposé en façon de catapulte +commença à fonctionner. Au cinquième coup, la porte +tomba.</p> + +<p>Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte +et se tinrent prêts.</p> + +<p>Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre +à entrer dans la maison. Là, on constata que l'escalier +était hérissé de barricades diverses.</p> + +<p>—C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda +l'officier.</p> + +<p>Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.</p> + +<p>Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe +monta avec précaution, suivie par le cavalier, qui avait +mis pied à terre, mais qui continuait à se cacher le visage +dans son manteau.</p> + +<p>A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes +ouvertes en haut.</p> + +<p>On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après +l'autre, avec toutes les précautions nécessaires.</p> + +<p>Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident +que les assiégés s'étaient retirés dans le grenier.</p> + +<p>Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations +réitérées, on se décida enfin à pénétrer dans ce +grenier, on n'y trouva que du foin.</p> + +<p>Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant +la porte de communication par laquelle on entrait dans +la maison voisine, l'enfonça d'un violent coup de pied.</p> + +<p>—Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!</p> + +<p>Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les +soldats étonnés reconnurent l'illustre maréchal de Damville.</p> + +<p>—Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.</p> + +<p>—Fouillez cette maison!» grinça Damville.</p> + +<p>La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.</p> + +<p>Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. +Il était pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval +et s'élança dans la direction du Louvre.</p> + +<p>Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès +du roi.</p> + +<p>Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de +Montmorency, et, les deux femmes installées, tinrent +conseil de guerre.</p> + +<p>—Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en +sûreté.</p> + +<p>Le chevalier hocha la tête.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez +fuir. Si vous étiez seul, je ne vous donnerais pas ce +conseil...</p> + +<p>—Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi +bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et +sa mère. Dès ce soir, je partirai avec elles pour le château +de Montmorency. Je compte sur vous pour nous +escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas +même le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une +armée pour prendre le manoir.</p> + +<p>Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, +on quitterait Paris.</p> + +<p>Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal +une mémorable conversation. Le chevalier s'était +retiré dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel. Loïse +venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux Pardaillan +demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir +Loïse, entama héroïquement la question qui lui tenait +au coeur:</p> + +<p>—Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien +heureux d'avoir retrouvée, monseigneur.</p> + +<p>—Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.</p> + +<p>—Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari +digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne +de posséder une beauté aussi accomplie...</p> + +<p>—Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. +Je connais un personnage étrange qui apparaît +comme un type achevé de bravoure et de finesse. Ce +qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même +fait que je me le représente comme un de ces anciens +paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est +à cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je +destine ma fille.</p> + +<p>—Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait +que vous venez de tracer est si beau que j'éprouve +un impérieux désir de connaître un tel homme. Serais-je +très indiscret si je vous demandais son nom?</p> + +<p>—Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de +telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de +mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur, +car j'espère bien que vous assisterez au mariage de +Loïse...</p> + +<p>—Et il s'appelle? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Le comte de Margency, répondit le maréchal en +fixant son regard sur le vieux routier.</p> + +<p>Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.</p> + +<p>Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit +congé du maréchal et rejoignit son fils.</p> + +<p>—Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.</p> + +<p>—Ah!... Et vous lui avez dit?</p> + +<p>—Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse +en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans +une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la +petite. Elle est destinée à un certain comte de Margency.</p> + +<p>—Ah! Et connaissez-vous cet homme?</p> + +<p>—Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est +un beau comté. Enclavé dans les domaines de Montmorency, +il avait été pour ainsi dire dépecé, et il n'en restait +plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la famille +de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est +emparé. Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; +quelque hobereau l'aura acheté pour avoir le titre de +comte.</p> + +<p>—Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.</p> + +<p>—J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! +c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...</p> + +<p>—Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois +traité? Le maréchal pour quelques pauvres services que +je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalité.</p> + +<p>—Chevalier, nous allons partir d'ici.</p> + +<p>—Non, mon père.</p> + +<p>—Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?</p> + +<p>—Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à +Montmorency. Nous l'escorterons, mon père. Et, une +fois qu'il sera en parfaite sûreté dans son castel, alors +nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise.</p> + +<p>—De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal +n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter?</p> + +<p>—Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit +le chevalier toujours souriant. Mais, lors même qu'il +serait ici, je ne lui céderais pas le droit que j'ai conquis +de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi qu'elle fit appel, +à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'étais à +mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me +faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous +de l'argent, mon père?</p> + +<p>—Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a +fait M. de Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu +disais donc que tu voulais payer maître Landry?</p> + +<p>—Et dame Huguette.</p> + +<p>—Tu dois à tous les deux?</p> + +<p>—Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. +Et c'est de la reconnaissance que je dois à Huguette. +Je paierai l'un avec des écus, et l'autre... ma foi, ce sera +plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une parole sortie +du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.</p> + +<p>—Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris +dès ce soir. L'escorte du maréchal, s'il survient quelque +obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant. +Nous avons besoin de force et nous avons besoin +de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter +que nous avons à nos trousses une foule de roquets de +moindre importance.</p> + +<p>—Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons +qui pourront ce soir nous être utiles. Il faudrait que +j'aille faire un tour du côté de la Truanderie.</p> + +<p>—Allez donc, mon père, et soyez prudent.</p> + +<p>Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha +la tête et s'éloigna.</p> + +<p>Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours +dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on +appelait dans l'hôtel le fauteuil du roi, parce que +Henri Il s'y était assis.</p> + +<p>Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de +jouer vis-à-vis de son père la comédie du jeune amoureux +qui parle avec détachement de sa peine, en laissant +sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire +amer.</p> + +<p>Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même +pas la comédie avec lui-même, ce qui est encore plus +difficile que de ne pas la jouer avec les autres.</p> + +<p>Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne +disparut pas de ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira +pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans.</p> + +<p>Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus +lui serrait le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses +pour étancher des larmes partout où il passerait. A +défaut de richesses, il rêvait de parcourir le monde en +aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne +s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement +qu'il était exceptionnel et digne d'admiration. +Il en résultait que parfois des bouffées d'ambition montaient +à son cerveau. L'ambition de quelque magnifique +et glorieuse destinée.</p> + +<p>Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu +devant le roi, c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, +tout voisin de la divinité, calme, paisible, railleur +à son habitude, comme devant un égal. Et, au fond de +lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé devant +la majesté royale.</p> + +<p>Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin +de modifier son attitude. Il avait simplement dit +à son père qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, parce +qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait +pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, +il eût sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.</p> + +<p>Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis +si difficile à étonner, qui avait conquis l'admiration +de Jeanne d'Albret, qui avait souffleté de son rire +le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de France, qui +avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville, +et que le maréchal de Montmorency traitait en +hôte royal.</p> + +<p>Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés +par son père, il allait se trouver sans un sol du jour où +il sortirait de cet hôtel.</p> + +<p>Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, +fort comme Samson, élégant comme Guise, il passait +dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire.</p> + +<p>Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva +que les choses étaient comme elles devaient être, puisque, +selon les idées de son temps,—de tous les temps!—un +gueux ne pouvait épouser une héritière d'immenses +richesses.</p> + +<p>Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer +avec une adorable naïveté:</p> + +<p>«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il +jamais l'aimer comme je l'eusse aimée?... Pauvre +Loïse!...»</p> + +<p>Et après quelques instants de réflexion:</p> + +<p>«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus +que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je +deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette +nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre à +Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: +rude épée. Ce d'Aspremont dont m'a parlé mon père. +Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les +provoque tous les six à la fois. C'est le diable si à eux +tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de +jolies funérailles!</p> + +<p>A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.</p> + +<p>Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché +de lui, avait commodément installé sa tête et le regardait +de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une +belle humanité.</p> + +<p>—Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.</p> + +<p>Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:</p> + +<p>—Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais +l'air de m'oublier, de ne pas plus penser à moi que si je +n'étais pas ton ami le plus fidèle... fidèle jusqu'à la +mort!</p> + +<p>Voilà ce que dit Pipeau.</p> + +<p>Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:</p> + +<p>—Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est +un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grâce +à toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que +j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles? Et +puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que +deviendras-tu sans moi?...</p> + +<p>Le chien avait écouté gravement.</p> + +<p>Et sans doute, bien que le discours de son maître fût +terminé, il continua à écouter ce que le chevalier pouvait +se dire à lui-même, car ses yeux ne quittèrent pas +les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser +une plainte sourde.</p> + +<p>—Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui +entrebâilla la porte.</p> + +<p>Le chien interrogea le chevalier, qui dit:</p> + +<p>—Va.</p> + +<p>—Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules +en ce qui regarde maître Landry, reprit le routier.</p> + +<p>—Je vous accompagne, mon père.</p> + +<p>—Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas +d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais +toi, ne bouge pas d'ici.»</p> + +<p>Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan +père s'éloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre +seul la besogne d'exploration qu'il avait méditée. +Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les dettes +de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel +n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, +enfin, que le chevalier était en sûreté parfaite.</p> + +<p>«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai +à me suivre, et du diable si je n'arrive pas à lui faire +oublier toutes les Loïse du monde. A son âge, j'eusse +enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si ma +ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour +de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»</p> + +<p>Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec +un aboi sonore.</p> + +<p>A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?</p> + +<p>Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. +Il parcourut les rues avoisinantes et ayant +constaté que tout paraissait parfaitement tranquille, +n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour +traverser la Seine.</p> + +<p>Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière +en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret +de Catho par la même occasion.</p> + +<p>Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain +étonnement mélangé de crainte et d'espérance.</p> + +<p>«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» +murmura le digne aubergiste.</p> + +<p>—Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes +dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter +Paris.</p> + +<p>—Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous +nous retirons après fortune faite.</p> + +<p>L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.</p> + +<p>—Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. +J'ai une commission à lui faire de la part de mon +fils.</p> + +<p>—Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur +me fera bien l'honneur de déjeuner une fois encore +dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter +Paris?</p> + +<p>—Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis +que je déjeunerai, vous établirez notre compte.</p> + +<p>—Oh! monsieur, la chose ne presse pas.</p> + +<p>—Si fait!</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai +que votre compte est tout préparé. Vous m'en aviez +vous-même donné l'ordre, et par deux fois vous fûtes +sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en +fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...</p> + +<p>—Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.</p> + +<p>—Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, +qui se mit à rire aussi par politesse. En effet, la première +fois, vous eûtes ce terrible duel avec ce monsieur Orthès... +Et la deuxième fois... au moment où je tendais +déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...</p> + +<p>—-Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais +serrer dans mes bras.</p> + +<p>—En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry +d'un air si piteux que le vieux routier eut un +deuxième accès d'hilarité.</p> + +<p>Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, +tandis que Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles +habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et +détaché des biens de ce monde qui inspirait tant de +confiance à ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise +et l'astuce de ce chien.</p> + +<p>Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable +des flacons que Landry lui-même déposa sur la nappe +éblouissante, il comprit qu'il était devenu aux yeux de +l'aubergiste un personnage d'importance.</p> + +<p>«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une +bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achète +à crédit le respect et l'admiration de ce digne homme. +Que serait-ce si j'étais réellement riche!»</p> + +<p>A ce moment, Huguette entra dans la salle.</p> + +<p>—Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune +radis qui croque à la dent, dit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette +comparaison, sourit et soupira:</p> + +<p>—Il paraît donc que vous nous abandonnez?</p> + +<p>—Oui, ma chère madame Huguette, nous partons +pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous +avons songé, mon fils et moi, que nous avions un +vieux compte à régler, ici...</p> + +<p>—Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. +Et il ajouta: je vais chercher la note.</p> + +<p>—Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, +je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter +ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annoncé son +intention de passer à, la Devinière.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement +Huguette.</p> + +<p>—Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes +que je vais vous citer ses propres paroles: «Quant à +la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent +que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance +des attentions qu'elle a eues pour moi. Et +je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je +ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours +une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs +de mes souvenirs.»</p> + +<p>—Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.</p> + +<p>—Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié +de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.</p> + +<p>Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette +deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne +mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit +gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»</p> + +<p>—Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai +jamais la bonne pensée qu'a eue pour moi +monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je +veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un +avis...</p> + +<p>—Parlez, ma chère...</p> + +<p>—Eh bien! dites-lui bien qu'<i>elle l'aime</i>! fit Huguette +avec un soupir.</p> + +<p>—Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.</p> + +<p>—Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle +l'aime, continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce +pauvre jeune homme si malheureux...</p> + +<p>—Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...</p> + +<p>—Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le +lui dire à lui-même. Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le +mari de Loïse, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui +ai annoncé son bonheur.</p> + +<p>—Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma +bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui +change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je +vous embrasse encore!...</p> + +<p>Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux +Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction.</p> + +<p>Tout a une fin, même les bons déjeuners.</p> + +<p>Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le +dernier flacon vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux +routier, l'oeil conquérant, reboucla son épée et, mettant +la main à sa ceinture de cuir qui contenait les trois +mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maître +Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, +léger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite. +Landry, en arrivant à la table, déploya son papier. +Il était long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de +cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de +dire:</p> + +<p>—Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, +n'ai-je pas marqué les extras.</p> + +<p>—Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.</p> + +<p>—En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres +juste.</p> + +<p>Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença +à entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de +Landry, qui était radieux, devint incandescent, tant +l'émotion le fit flamboyer.</p> + +<p>«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.</p> + +<p>«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix +furieuse.</p> + +<p>En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer +à l'instant même dans la salle, dégainèrent et se +précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de +cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse +ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.</p> + +<p>Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante... +Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table +ont toute la vaisselle s'était écroulée.</p> + +<p>Huguette s'était enfuie dans la cuisine.</p> + +<p>Les trois enragés portaient coup sur coup.</p> + +<p>—Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.</p> + +<p>—Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.</p> + +<p>Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.</p> + +<p>Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait +avec une rage froide, c'était Maurevert.</p> + +<p>Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant +que la Devinière avait été longtemps le quartier +général des Pardaillan.</p> + +<p>A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans +plus de réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, +ils le chargèrent.</p> + +<p>Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues +rue Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.</p> + +<p>Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.</p> + +<p>A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, +ou reculait d'un bond.</p> + +<p>La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois +étaient résolus à tuer le père en attendant le fils, et ils +gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid, +jouant serré, cherchant le coup mortel.</p> + +<p>Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois +adversaires étaient placés en bataille entre lui et la +porte de la rue. Il était donc repoussé peu à peu vers +le fond de la salle, où la porte se trouvait ouverte. Il la +franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début +de ce récit, nous avons montré le banquet des +poètes de la Pléiade.</p> + +<p>Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et +parvint enfin dans la dernière pièce.</p> + +<p>—Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents +serrées.</p> + +<p>«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous +ne mourrons pas ensemble!»</p> + +<p>A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, +se précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: +c'était un sombre cabinet où se trouvait l'entrée +de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entrée du +long corridor qui aboutissait à la rue.</p> + +<p>Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de +Pardaillan dans ce réduit. Mais la porte se ferma à +leur nez.</p> + +<p>Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la +porte: c'était Huguette!...</p> + +<p>Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, +elle avait rapidement fait le tour par la rue et le +corridor et avait ouvert, puis refermé à clef la porte du +réduit.</p> + +<p>—Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.</p> + +<p>—Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.</p> + +<p>—Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; +routier qui, rengainant sa rapière, saisit Huguette par +la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi! +Un pour le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant +d'après, il détalait le long de la rue Saint-Denis.</p> + +<p>—Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient +Maugiron et Quélus, tandis que Maurevert courait chercher +un marteau pour défoncer la serrure.</p> + +<p>Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.</p> + +<p>—Un marteau! commanda Maurevert.</p> + +<p>—Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.</p> + +<p>—Vous serez récompensée, ma brave femme.</p> + +<p>La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir +et comprirent que le vieux renard avait fui.</p> + +<p>Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan +était déjà loin, courant vers la Truanderie, non pour y +chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons +dont il avait besoin pour assurer le départ du maréchal.</p> + +<p>Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses +habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur +les tables de la Devinière.</p> + +<p>Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, +où elle trouva son mari cramoisi de fureur.</p> + +<p>—Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan +n'aura plus la pensée de me payer!</p> + +<p>—Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra +pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches +pour abandonner une note pareille!</p> + +<p>—Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient +payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre +auberge!</p> + +<p>—Bah! marquez toujours...</p> + +<p>Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une +table, commanda qu'on lui apportât de l'encre et une +plume, et il fit à la fameuse note la rallonge suivante:</p> + +<p>«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: +deux écus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux +Beaugency: trois écus. Item, deux flacons de Saumur: +deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres. Item, un +saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze +sols et quatre deniers.</p> + +<p>—Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui +avait lu par-dessus l'épaule de son mari.</p> + +<p>Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en +proie à la plus sombre mélancolie.</p> + +<p>Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:</p> + +<p>«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, +un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze +cents livres chacun.»</p> + +<p>Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.</p> + +<p>Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à +l'hôtel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise +rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie +et avait eu un entretien mystérieux avec un certain +nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce +lieu.</p> + +<p>Il souriait dans sa moustache et murmurait:</p> + +<p>«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai +si habilement préparée!»</p> + +<p>A quelle rencontre faisait-il allusion?</p> + +<p>On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté +son fils en lui disant qu'il allait à la Truanderie, +puis, qu'il était revenu sous prétexte de lui emprunter +Pipeau.</p> + +<p>Or, du premier coup où il sortit de la chambre du +chevalier, Pardaillan père se mit à errer par l'hôtel, +jusqu'au moment où il se rencontra avec Loïse.</p> + +<p>«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à +vous faire mes adieux.</p> + +<p>—Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne +put s'empêcher de pâlir.</p> + +<p>—Oui, nous partons, mon fils et moi.</p> + +<p>En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité +que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable, +le vieux renard marchait dans la direction de la chambre +du chevalier.</p> + +<p>Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la +nouvelle de ce brusque départ, le coeur serré par une +angoisse inconnue.</p> + +<p>Pardaillan ouvrit doucement la porte.</p> + +<p>Loïse entendit le discours que le chevalier adressait +à Pipeau.</p> + +<p>Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et +partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte, +Loïse tout interdite... Que se passa-t-il en elle à ce moment? +A quelle impulsion obéit-elle? Toujours est-il +qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier +stupéfait et bouleversé, demanda:</p> + +<p>—Vous voulez partir?... Pourquoi?</p> + +<p>Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant +que la jeune fille, murmura:</p> + +<p>—Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?</p> + +<p>—Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, +monsieur... J'ai entendu bien malgré moi... Vous avez dit +que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et +que vous ne pouviez emmener votre chien là où vous +allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... +Oh! monsieur quel est ce pays d'où vous ne +reviendrez jamais?...</p> + +<p>—Mademoiselle...</p> + +<p>—Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? +Et pourquoi vous ennuyez-vous?</p> + +<p>Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de +sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux +larmes au bord de ses longs cils.</p> + +<p>Le chevalier la contemplait avec un inexprimable +ravissement et une douleur aiguë.</p> + +<p>—De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une +façon de parler...</p> + +<p>—Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible +mouvement du coeur, est-ce parce que vous êtes ici?...</p> + +<p>Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, +d'une voix ardente:</p> + +<p>—Ici... oh! ici... c'est le paradis!...</p> + +<p>Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, +en de certaines circonstances, jette sa flamme dans +l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement, +et, très pâle, blanche comme un lis, elle +dit:</p> + +<p>—Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je vous aime.</p> + +<p>—Vous m'aimez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous voulez mourir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous voulez donc que je meure?</p> + + +<p>Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, +fiévreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix +basse. Emportés qu'ils étaient par leur rêve, ils se rendaient +à peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais +tout était amour entre eux.</p> + +<p>Entre eux, il ne put être question de dissimulation. +Loïse, qui parlait au chevalier pour la deuxième ou troisième +fois, avoua son amour spontanément. La pensée +qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura +même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris +la timidité en ce moment.</p> + +<p>Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, +ce cri de sincérité superbe était l'expression la plus +complète, la plus absolue, de ce qu'elle pensait.</p> + +<p>Si le chevalier mourait, elle mourrait.</p> + +<p>C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien +autour de cela: pas de réflexion, pas de contestation +possible. Était-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle +ne savait qu'une chose:</p> + +<p>C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du +chevalier; c'est que son âme s'incorporait à l'âme de +cet homme.</p> + +<p>Et maintenant, s'il partait, elle partait.</p> + +<p>S'il mourait, elle mourait.</p> + +<p>Plus rien au monde ne pouvait les séparer.</p> + +<p>—Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.</p> + +<p>En même temps, ses yeux bleus, limpides comme +l'azur du ciel, se fixèrent sur les yeux du chevalier de +Pardaillan.</p> + +<p>Il chancela.</p> + +<p>Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de +Margency, à cet inconnu qui allait la lui prendre, et, +extasié, bouleversé par un étonnement infini, murmura:</p> + +<p>«Je rêve.»</p> + +<p>Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis +s'étendit sur son visage, et elle dit:</p> + +<p>—Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...</p> + +<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils +ne se touchaient pas. Le jeune homme éprouvait cette +sensation très nette que l'ange s'évanouirait si seulement +il lui prenait les mains.</p> + +<p>Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus +souveraine expression du pathétique, il murmura:</p> + +<p>—Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de +vous, cela me semblait une hérésie... Que votre regard +se fût abaissé sur moi, c'était une folie... et pourtant, +cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux ou malheureux, +je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, +la plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...</p> + +<p>—Je vous aime...</p> + +<p>—Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait +que j'étais venu dans ce monde pour vous, pour vous +seule!</p> + +<p>Il se tut subitement.</p> + +<p>Il était comme dans une épouvante et dans une extase.</p> + +<p>Et tous les deux comprirent que toute parole eût +été vaine.</p> + +<p>Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, +Loïse recula jusqu'à la porte, s'éloigna, s'évapora pour +ainsi dire, et lui demeura longtemps à la même place, +comme foudroyé.</p> + +<p>Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en +apparence, et si réellement violente.</p> + +<p>Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.</p> + +<p>Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna +sur Paris.</p> + +<p>Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne +laissaient échapper aucun son:</p> + +<p>«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, +Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma +gloire et ma puissance vous égalent! O Loïse! Loïse!...»</p> + +<p>Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de +Montmorency. Il retrouva son fils armé en guerre, en +conciliabule avec le maréchal de Montmorency. Dans +la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds carrosses +qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.</p> + +<p>Le vieux routier examina curieusement le chevalier +qui parut calme et froid, comme à son habitude.</p> + +<p>«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement +que j'apporte les bonnes paroles de cette chère +Huguette!»</p> + +<p>Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine +de truands se trouvaient aux abords de l'hôtel, +prêts à escorter le maréchal, sans même qu'il s'en +doutât.</p> + +<p>Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. +On devait, pour dépister les curieux ou les sbires, +sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet +à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.</p> + +<p>Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui +fut soigneusement fermé.</p> + +<p>Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier +à celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la +tête; derrière, venaient douze cavaliers de la maison du +maréchal.</p> + +<p>Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil +formidable, n'étaient alors nullement rares; nul ne fit +donc attention à celle-ci, et la voiture arriva vers sept +heures à la porte Saint-Antoine.</p> + +<p>—On ne passe pas! dit à ce moment une voix...</p> + +<p>Et l'officier qui commandait le poste s'avança.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.</p> + +<p>L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:</p> + +<p>—Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé +de vous empêcher de passer.</p> + +<p>—Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette +heure!</p> + +<p>—Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le +pont est levé.</p> + +<p>Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, +en effet, que le pont était levé!</p> + +<p>—Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans +doute...</p> + +<p>—Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.</p> + +<p>—Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?</p> + +<p>—Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; +ni demain, ni les autres jours...</p> + +<p>—Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude +encore que de colère, c'est une tyrannie cela!</p> + +<p>—Ordre du roi, monseigneur!...</p> + +<p>—Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y +entrer?...</p> + +<p>—Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et +d'en sortir. On n'empêche personne d'entrer. Et, quant +à sortir, il n'y a qu'à se procurer un laissez-passer de +M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas de la Bastille. +Et, si monseigneur le désire...</p> + +<p>—Inutile, dit le maréchal.</p> + +<p>Et il donna l'ordre du retour.</p> + +<p>«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet +ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»</p> + +<p>Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots +venus à Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de +Navarre et l'amiral Coligny.</p> + +<p>François de Montmorency demeura persuadé qu'il +s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention +contre les huguenots.</p> + +<p>Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel +de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis +pied à terre et donné son cheval à conduire en main, +à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le +coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ +du maréchal, et il réfléchissait à la fable qu'il +inventerait pour forcer l'officier à parler, lorsqu'il vit +l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte en +prenant la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui +serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat. +Il l'aborda donc et se mit à marcher de conserve +avec lui.</p> + +<p>—Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une +bouteille de vin frais serait la bienvenue?</p> + +<p>—La bienvenue, mon gentilhomme.</p> + +<p>—Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du +roi?</p> + +<p>—Je veux bien, par ma foi.</p> + +<p>—Entrons donc dans ce bouchon...</p> + +<p>—Pas maintenant.</p> + +<p>—Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant +que nous avons soif?</p> + +<p>—Parce que j'ai une commission à faire.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>Du coup, le soldat commença à regarder de travers +l'acharné questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan +s'accrocha à un papier que le soldat avait placé +dans son justaucorps et dont un bout dépassait.</p> + +<p>—Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut +bien vous faire? reprit le soldat.</p> + +<p>—Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène +trop loin, vous comprenez...</p> + +<p>—C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques +pas en ruminant une idée qui venait de lui traverser la +cervelle.</p> + +<p>—Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je +vous dise?... Vous portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>—Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.</p> + +<p>—Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre +justaucorps; elle va tomber, prenez garde.</p> + +<p>En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et +l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta +un coup d'oeil sur la suscription. Elle était ainsi libellée:</p> + +<p>A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.</p> + +<p>Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se +trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants. +A vingt pas, arrivait une patrouille du guet à cheval. +Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la +lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu +remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par +une personne qui eût été très pressée.</p> + +<p>Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne +plus lâcher son homme d'une semelle, le soldat devenu +très méfiant.</p> + +<p>—Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup +ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tôt possible.</p> + +<p>Là-dessus, le soldat prit le pas de course.</p> + +<p>Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan +se mit aussi à courir.</p> + +<p>—Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?</p> + +<p>—Non! fit le soldat, en précipitant sa course.</p> + +<p>—Cinq cents! reprit Pardaillan.</p> + +<p>—Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!</p> + +<p>—Mille!...</p> + +<p>Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.</p> + +<p>—Vous donner mille livres en or, si vous me laissez +lire la lettre que vous portez.</p> + +<p>—Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!</p> + +<p>—Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?</p> + +<p>En ce cas, je vous offre deux mille livres.»</p> + +<p>Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:</p> + +<p>—Nous entrons au premier cabaret et, tandis que +vous videz une bonne bouteille, je décacheté la lettre, +je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne +saura.</p> + +<p>—Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon +officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'égarit!...</p> + +<p>—Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille +livres! dit Pardaillan.</p> + +<p>Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond +d'un cabaret voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.</p> + +<p>Il pâlissait, il rougissait.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent +installés devant une bouteille.</p> + +<p>Pardaillan vida sa ceinture et dit:</p> + +<p>—Compte!</p> + +<p>Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il +n'avait vu tant d'or. C'était une fortune qu'il avait là +devant lui. Haletant, il remit la lettre à Pardaillan et, +sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans +un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. +Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta +la lettre dont il était dès lors le maître.</p> + +<p>Elle contenait ces mots:</p> + +<p>«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée +à la porte Saint-Antoine, escortée par une douzaine +de cavaliers. Le maréchal de Montmorency était +là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je +crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous +m'avez signalés. Je fais suivre la voiture qui, je suppose, +regagne l'hôtel de Montmorency. J'ose espérer, +monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu +et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet +avis.»</p> + +<p>«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que +signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes +de Paris!...»</p> + +<p>Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner +l'hôtel de Montmorency.</p> + +<p>Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant +de billets qu'il y avait de portes à Paris. Tous contenaient +la même indication en peu de mots: «Rien de nouveau» ou bien: +«Le maréchal ne s'est pas présenté pour sortir», ou bien +encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»</p> + +<p>Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun +rapport.</p> + + +<p>Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de +Piennes et les deux Pardaillan étaient prisonniers dans +Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner +Charles IX, usait et abusait du crédit dont il jouissait +auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une +durée de trois mois la charge d'inspecter les portes de +Paris. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que, dans +les circonstances présentes, il fallait exercer une étroite +surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.</p> + +<p>Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le +faisait quelque chose comme gouverneur militaire de +Paris.</p> + +<p>A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans +incident. Il avait été convenu qu'on resterait enfermé +sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient +demeurer longtemps fermées et, à la première occasion, +le départ se ferait tout naturellement.</p> + +<p>Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.</p> + + +<p>Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque +tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant +toutes les précautions nécessaires pour ne pas être +reconnus.</p> + +<p>Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à +l'hôtel lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un +qu'il reconnut immédiatement: c'était Gillot, +le digne neveu de l'intendant de Damville.</p> + +<p>—Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.</p> + +<p>—Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...</p> + +<p>—Tu viens m'espionner, misérable!...</p> + +<p>—Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.</p> + +<p>—Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.</p> + +<p>Gillot se redressa et, très digne, prononça:</p> + +<p>—Je vous en défie bien, par exemple!</p> + +<p>En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa +tête jusqu'à la nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:</p> + +<p>Gillot n'avait plus d'oreilles!...</p> + +<p>—Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me +couper ce que je n'ai plus.</p> + +<p>—Mais qui t'a ainsi arrangé?</p> + +<p>—Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque +Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce +que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles, +il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...» +Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable +d'un tel crime, a exécuté la cruelle sentence, et, tout +évanoui que j'étais, m'a ensuite fait porter hors de +l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri les +deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me +venger, je viens me mettre à votre disposition.»</p> + +<p>—Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de +vous en repentir. Je vous aiderai peut-être mieux que +vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous +demande qu'une chose.</p> + +<p>—Laquelle? Voyons.</p> + +<p>—C'est de m'aider à votre tour à me venger de +Mgr de Damville qui a donné l'ordre de me couper les +oreilles, et de mon oncle qui a exécuté cet ordre.»</p> + +<p>«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes +intentions et qui pourra nous être utile», songea Pardaillan +qui ajouta:</p> + +<p>—Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.</p> + +<p>Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût +inquiété Pardaillan s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe +à Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfonçait déjà +dans l'hôtel.</p> + +<p>Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:</p> + +<p>«J'espère que mon oncle Gilles sera content de +moi!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>L'ORAGE GRONDE</h3> + +<p>Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans +Paris eurent lieu les fiançailles d'Henri de Béarn et +de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion, +une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et +telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes +mises en scènes auxquelles se complurent François Ier +et Henri II.</p> + +<p>Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut +que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure.</p> + +<p>Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement +de rires s'élevait de cette fournaise, et chacune +des salles où se déployaient ces magnificences contenait +un drame...</p> + +<p>Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue +par les archers de service soutenus par des compagnies +d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une +mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant +rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par +la curiosité. Malgré les édits criés à diverses reprises, +la plupart des bourgeois étaient armés de pertuisanes +et avaient endossé la cuirasse.</p> + +<p>Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait +sur Paris, Catherine de Médicis et son fils Charles IX +se trouvaient seuls dans une pièce dont le balcon +dominait la Seine et la rive gauche.</p> + +<p>Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle +que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustées sur +la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une +grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière, +Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, +sphinx formidable.</p> + +<p>—Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda +le roi.</p> + +<p>—Pour vous montrer ce feu, sire.</p> + +<p>—Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.</p> + +<p>—Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où +l'on a surpris une réunion de parpaillots... Et tenez... +voici encore un feu qui s'allume... là, sur votre +gauche!</p> + +<p>Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de +Charles IX.</p> + +<p>—Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne +leur vienne pas de brûler le Louvre!</p> + +<p>—Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de +charger les incendiaires.</p> + +<p>Et, se retournant, le roi cria:</p> + +<p>—Holà, Cosseins!</p> + +<p>—Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant +la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer +des émotions et des émeutes dans Paris?</p> + +<p>—Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.</p> + +<p>—La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques +et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, +car je voyais l'abîme où vous couriez. Ne voyez-vous +pas les visages menaçants qui vous entourent +depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé +et Coligny sont ici! Aveugle!</p> + +<p>Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe +de flammes rouges qui ondulait dans la nuit.</p> + +<p>—Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de +ce soir! reprit Catherine.</p> + +<p>Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX +regardait. Par moment, un frisson le secouait.</p> + +<p>—Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez +avec quelle joie j'ai poussé à la paix; vous savez que +moi-même je me suis humiliée devant l'orgueilleuse +Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à imaginer +le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est +que, moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la +paix était possible entre les huguenots et les catholiques. +La paix avec les huguenots? Délire! Rêve insensé! Il +faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou meure!</p> + +<p>—Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible +que les choses en soient là parce que j'ai eu +horreur de tout le sang qui se versait!</p> + +<p>—Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que +les ambassadeurs de tous les États apportent? Que +nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prépare une armée +pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre +faiblesse.</p> + +<p>—Je ferai la guerre à l'Espagnol!</p> + +<p>—Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent +Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de +l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous nous +menacent!</p> + +<p>—Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...</p> + +<p>—Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda +Catherine. Vous relèverez-vous de l'excommunication +dont il vous menace?</p> + +<p>—Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, +moi, je suis le roi de France!...</p> + +<p>Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit +davantage.</p> + +<p>—Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de +moi! J'ai décidé la paix, et la paix se fera dans mon +royaume! S'il faut faire la guerre à l'Espagne, à l'Empire, +au pape lui-même, je ferai la guerre!</p> + +<p>—Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.</p> + +<p>—Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon +peuple!...</p> + +<p>—Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre +ce qu'il veut!</p> + +<p>En même temps la reine saisit la main de son fils +avec un geste d'irrésistible autorité et, l''entraînant, +elle lui fit traverser plusieurs pièces.</p> + +<p>Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait +sur le côté du Louvre opposé à la Seine.</p> + +<p>—Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur +qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je +ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui +s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux +rebelles?</p> + +<p>—Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?</p> + +<p>—De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, +nous ont insultés, vous et moi!</p> + +<p>—Et vous dites que Montmorency leur donne +asile?</p> + +<p>—Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce +point de révolte ouverte... Quant au peuple, écoutez...</p> + +<p>Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une +fenêtre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-delà +des fossés, du Louvre, la foule énorme qui se pressait +et hurlait:</p> + +<p>«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»</p> + +<p>Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts +par une clameur plus forte, plus volontaire, comme +organisée:</p> + +<p>«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»</p> + +<p>Charles choqua violemment ses mains l'une contre +l'autre et, se tournant vers la reine mère:</p> + +<p>—Que signifie?... Qui est capitaine général?</p> + +<p>—Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de +Guise!</p> + +<p>—Et de quoi est-il capitaine général?</p> + +<p>—Des troupes catholiques, sire!</p> + +<p>—Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc +sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituées?...</p> + +<p>—Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce +sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'hérétique +soit traité sur le même pied que le loyal serviteur! +Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la +pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, +qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a +sauvé le monde... Et c'est cela qui fait une armée, +sire!</p> + +<p>Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit +à arpenter la salle d'un pas agité.</p> + +<p>—Que faire? Que faire? balbutiait-il.</p> + +<p>—Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils +aîné de l'Eglise!</p> + +<p>—Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui +pleure de joie quand je l'appelle mon père! Contre +ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure +de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! +Je ne veux pas m'en mêler.»</p> + +<p>Tout Charles IX était dans ce mot.</p> + +<p>Catherine réprima le tressaillement de joie qui +l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son +regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde, +elle murmura:</p> + +<p>—Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux +enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup +dans Paris? Tu parles de l'amitié d'Henri de Béarn! +Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au +camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! +Interroge là-dessus ton grand prévôt...</p> + +<p>—Parlez, madame!...</p> + +<p>—Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot +et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait +ta mort pour s'emparer de ta couronne!»</p> + +<p>Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux +hagards...</p> + +<p>Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:</p> + +<p>—Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre +aux damnés huguenots que vous savez l'horrible +vérité! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous +perdus!...»</p> + +<p>Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et +parvint à son oratoire.</p> + +<p>—Paola! appela-t-elle.</p> + +<p>Sa suivante florentine apparut.</p> + +<p>—Sont-ils là? demanda la reine.</p> + +<p>—Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!</p> + +<p>—Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!</p> + +<p>La suivante sortit et reparut quelques instants après, +suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'à terre.</p> + +<p>—Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec +son plus gracieux sourire. Je vois que vous êtes toujours +de nos amis, toujours empressé lorsque nous +avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se +redressant.</p> + +<p>—Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis +de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur +la tête de mon fils!...</p> + +<p>«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle +vent de quelque chose?»</p> + +<p>Et, tout haut, il dit:</p> + +<p>—S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider +cette couronne. Votre Majesté n'a qu'à parler: je +suis tout prêt... à tout!</p> + +<p>Au fond, Maurevert tremblait.</p> + +<p>Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil +pour s'assurer qu'il était bien seul avec la reine.</p> + +<p>Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en +quelques traits. Il paraissait une trentaine d'années; +svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, +presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier, +la figure régulière, la tournure élégante, il avait la +démarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne +manquait pas d'une sorte de beauté. Rompu à tous les +exercices vigoureux, il passait pour très dangereux +l'épée à la main et, en outre, avait une réputation +établie de tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.</p> + +<p>Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait +d'où il venait et quelle était sa famille. Mais il avait +été d'abord très protégé par le duc d'Anjou, frère du +roi, à qui il avait rendu de ces inavouables services +qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense +Henri l'avait présenté à la reine Catherine, en lui +disant:</p> + +<p>—Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son +père si je lui en donnais l'ordre.</p> + +<p>Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les +uns, redouté par les autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait +et ne haïssait personne; mais il était capable de +tuer froidement quiconque le gênait.</p> + +<p>Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. +Et puis un titre qui lui permît de faire bonne figure +parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa +société.</p> + +<p>Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc +de Guise, tout prêt à trahir le duc de Guise pour le +roi Charles. Il savait que le frère du roi attendait avec +impatience la mort de Charles IX, et peut-être Maurevert +eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être +ensuite abandonné par Anjou.</p> + +<p>Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle +craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que +la reine avait peut-être des soupçons sur la conspiration +de Guise.</p> + +<p>«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille +faire arrêter, je saute sur elle, je l'étrangle, et je +prouve au roi que la reine mère voulait le tuer pour +mettre Anjou sur le trône.»</p> + +<p>C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace +que Catherine ne pouvait comprendre:</p> + +<p>—Je suis prêt... à tout!</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, +dans les circonstances difficiles que nous traversons, +j'ai songé à vous. J'ai des ennemis, ou plutôt mon +fils a beaucoup d'ennemis...</p> + +<p>—De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?</p> + +<p>«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila +un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!»</p> + +<p>Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:</p> + +<p>—Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon +du roi...</p> + +<p>—C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur +de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance à m'imaginer +que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi, +madame, j'oubliais le roi!</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également +mes enfants... Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à +lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir +qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que +vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc +d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?</p> + +<p>—Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est +pour faire comprendre à Votre Majesté que j'appartiens +corps et âme à Mgr d'Anjou...</p> + +<p>Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert +surprit cette joie et continua:</p> + +<p>—Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes +faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon +devoir de fidèle sujet.</p> + +<p>Il y avait une telle différence entre le ton que le +bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour +parler du roi que Catherine, transportée, s'écria:</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme +et, si vous voulez m'obéir, je me charge de votre +fortune!</p> + +<p>Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle +dès qu'on la flattait dans son amour pour Henri +d'Anjou.</p> + +<p>Elle reprit après une minute de réflexion:</p> + +<p>—Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous +donner une preuve de mon amitié en vous disant quels +sont ses ennemis...</p> + +<p>—J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans +mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets +qu'elle daignera me confier.</p> + +<p>—Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un +secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels +ennemis je veux vous parler?</p> + +<p>—Serait-ce de M. le duc de Guise?</p> + +<p>—Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...</p> + +<p>—Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de +Damville.</p> + +<p>—Damville, à qui nous avons donné le gouvernement +de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis...</p> + +<p>—Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle +le chef des <i>Politiques</i>.</p> + +<p>—Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien +un ennemi que vous désignez. Mais nous en reparlerons +plus tard.</p> + +<p>—Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois +pas...</p> + +<p>—Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.</p> + +<p>—Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria +le bravo avec une surprise parfaitement jouée. Mais +le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé la grande réconciliation?</p> + +<p>—Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, +malgré la sincérité de nos offres, les huguenots conspirent. +Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble +pour mon fils!</p> + +<p>—Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter +l'amiral?</p> + +<p>—Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter +l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une +telle besogne?...</p> + +<p>—Moi, fit Maurevert.</p> + +<p>—Vous!...</p> + +<p>—Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès +ce soir, en pleine fête, j'arrête Coligny.</p> + +<p>—Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... +Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le +Ciel pouvait donc une fois exaucer ma prière! Une +bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et +il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! +nous en serons réduits à subir la loi des hérétiques et +à entendre la messe en français! car, d'espérer que le +Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui nous sauverait tous, +et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert, +d'espérer cela, il n'y faut pas songer...</p> + +<p>La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais +il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris +depuis longtemps.</p> + +<p>—Un accident! fit-il.</p> + +<p>—Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas +tomber sur la tête de l'amiral?</p> + +<p>—Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un +dévouement...</p> + +<p>—Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans +crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il +pour donner de l'intelligence et du dévouement à cette +tuile?</p> + +<p>—Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, +je connais quelque part une bonne arquebuse...</p> + +<p>—Mais c'est tout ce qu'il faut!</p> + +<p>—En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. +Je n'ai qu'un mot à dire à un ami qui se chargerait...</p> + +<p>—Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?</p> + +<p>—Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... +Il attendrait au détour de quelque rue +M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre à la +même heure et suit le même chemin pour se rendre +à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... +Votre Majesté connaît-elle le révérend Villemur?</p> + +<p>—Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?</p> + +<p>—C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des +amis les plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans +le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral +traverse tous les jours pour gagner la rue de Béthisy. +Il loge dans une fort belle maison, cet excellent +Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis +sont grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, +en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce +qui se passe à l'intérieur de la maison.</p> + +<p>—Très bien! Très bien...</p> + +<p>—Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité +au chanoine, et qu'il se place près de la fenêtre, +son arquebuse à la main. Il joue avec cette arquebuse. +Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral +qui passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, +que ceci vaut la tuile ou la fièvre.</p> + +<p>—Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami +serait royalement récompensé.</p> + +<p>—S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus +belle récompense serait la satisfaction d'avoir servi +ma reine.</p> + +<p>—Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.</p> + +<p>—Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc +que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse +extraordinaire à l'arquebuse pourrait bien se montrer +maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement +raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète +pas: je possède une cinquantaine de mille livres, et +avec cette faible somme...</p> + +<p>Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant +aussitôt elle attira à elle une feuille de papier et y +traça quelques mots.</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai +pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. +Quant à votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq +mille livres sur le trésor.</p> + +<p>Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.</p> + +<p>—Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous +voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de +récompenser vos amis, mais j'espère qu'il m'en sera +tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai +besoin de lui...</p> + +<p>—Contre qui, madame?...</p> + +<p>—Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni +du roi ni de l'Eglise. Il s'agit...»</p> + +<p>Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité +dont elle s'était couverte pour parler des affaires +de l'État, laissa la haine éclater sur son visage.</p> + +<p>—Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui +m'ont mortellement offensée. Sans eux, ou du moins +sans l'un d'eux, nous n'en serions pas où nous sommes. +Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait +pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant +Jeanne d'Albret, il nous a menacés, mes fils et +moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront à +peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce misérable +se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, +un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois +il m'a bafouée. Lui et son père, je les hais, Maurevert, +et je vous donne, en vous révélant cette haine, la plus +grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à per +sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée +comte...»</p> + +<p>Maurevert tressaillit.</p> + +<p>—Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en +attendant, pour chacune de ces têtes, il y a cent mille +livres.</p> + +<p>—Ce sont donc de bien puissants personnages, +madame?</p> + +<p>—Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, +ces deux hommes sont de fer. On croit les +avoir tués: ils reparaissent. On les brûle dans une +maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y +étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, +vous étiez au siège de la rue Montmartre, vous étiez +ici même lorsque j'ai été insultée, bafouée.</p> + +<p>—Vous parlez des Pardaillan, madame!</p> + +<p>—Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...</p> + +<p>—A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh +bien, madame, je vais vous étonner: pour la vie de +ces deux hommes, je ne veux ni de votre comté, ni de vos +deux cent mille livres... et je donnerais moi-même jusqu'à +la dernière goutte de mon sang pour les tenir un +jour à ma merci et les étrangler de mes mains...</p> + +<p>—Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que +vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert.</p> + +<p>Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.</p> + +<p>Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, +livide, sous les couches de pâte.</p> + +<p>—Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible +tranquillité. Vous en serez marqué toute la vie.</p> + +<p>Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque +aussitôt, il s'inclina:</p> + +<p>—La reine me donne-t-elle congé?</p> + +<p>—Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien +servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez +sans craindre de trop demander.</p> + +<p>Maurevert s'éloigna.</p> + +<p>«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. +Voyons maintenant où en est notre bonne Jeanne +d'Albret.»</p> + +<p>Elle s'assit dans un vaste fauteuil.</p> + +<p>Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. +Une expression de mélancolie rêveuse remplaça +l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour +s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle +fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose +affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui +couvrait sa tête et s'en fit ainsi une sorte de cadre +qui seyait merveilleusement à cette attitude et à cette +mélancolie.</p> + +<p>Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un +signe. Paola pénétra dans une pièce voisine, et, de +même qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit +cette fois un nouveau personnage, et s'éclipsa sans +bruit.</p> + +<p>Quant à Maurevert il avait regagné les immenses +salles où évoluaient dix mille invités. Sans que la fête +battît encore son plein, il commençait déjà à régner +dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la +froideur première est passée.</p> + +<p>Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant +quelqu'un.</p> + +<p>Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs +qui paraissaient faire leur cour à un personnage qui, +d'après l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait +être que le roi lui-même.</p> + +<p>Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.</p> + +<p>Il portait avec une grâce hautaine un costume qui +était une merveille de magnificence et de bon goût: +la garde de son épée de parade étincelait de diamants; +chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une +grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait +les plumes blanches de sa toque.</p> + +<p>Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, +resplendissant de jeunesse, réellement magnifique, pouvait +en cette soirée passer pour le cavalier le plus +accompli de la cour de France. Il riait avec les siens +des huguenots qui passaient en leurs costumes plus +sévères.</p> + +<p>Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa +sans doute son esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement +que jamais: Téligny, gendre de l'amiral, venait +d'apparaître, donnant la main à sa femme, Louise de +Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.</p> + +<p>Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit +légèrement. Puis, éclatant de rire, comme nous avons +dit, il s'écria:</p> + +<p>—Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je +vais vous expliquer cela.</p> + +<p>Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, +quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se +retourna et vit Maurevert.</p> + +<p>—Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, +et nous allons combiner ensemble une petite mascarade +dont il sera parié!</p> + +<p>Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, +et se réfugia dans l'embrasure d'une large fenêtre.</p> + +<p>—Eh bien, fit-il, que voulait-elle?</p> + +<p>—Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.</p> + +<p>Le duc tressaillit et murmura sourdement:</p> + +<p>—Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! +Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny! +Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait +pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?</p> + +<p>—De tirer sur l'amiral.</p> + +<p>—Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le +bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon +ordre.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras +pour blesser grièvement le bonhomme, tu entends... +mais non pour le tuer sur le coup.</p> + +<p>Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il +commença à expliquer son idée, qui devait être des +plus bouffonnes à en juger par les rires et les bravos +qui l'accueillaient.</p> + +<p>Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna +lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre +et disparut dans les rues noires.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<h3>L'ORAGE GRONDE (suite)</h3> + +<p>«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la +reine Catherine à sa suivante Paola.</p> + +<p>Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu +avec Maurevert. La suivante florentine introduisit +alors le personnage que la reine avait simplement +appelé «lui».</p> + +<p>Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint +immobile devant elle dans une attitude de raideur +où il y avait autre chose que de la fierté. Il était très +pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur d'un +feu étrange.</p> + +<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac.</p> + +<p>—Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; +merci, comte.</p> + +<p>—C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté +de l'intérêt qu'elle daigne me témoigner, de la promesse +qu'elle a bien voulu me faire...</p> + +<p>La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, +de la mélancolie, des sentiments réprimés, quelque +chose comme une affection profonde qui n'ose +éclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire.</p> + +<p>—Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée +si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie +de ne pas vous étonner de cet intérêt que vous avez +pu remarquer...</p> + +<p>—Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, +est-ce bien la reine qui me parle ainsi?</p> + +<p>Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que +Catherine allait lui répondre:</p> + +<p>«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»</p> + +<p>Cette réponse ne vint pas.</p> + +<p>—Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux +que j'aie rencontré... C'est à cette générosité que je fais +appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet +de cet intérêt... de cette affection que je vous porte.</p> + +<p>—S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, +et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je être +foudroyé par le feu du ciel avant que de mon coeur il +soit monté à ma langue!</p> + +<p>—Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... +ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour... +bientôt...</p> + +<p>Le jeune homme laissa échapper un faible cri.</p> + +<p>—Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre +dans la voix, vous saurez pourquoi je m'intéresse tant +à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre dernière entrevue, +feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous +offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... +et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!...</p> + +<p>—Madame! madame! cria Marillac, comme il eût +crié: Ma mère!...</p> + +<p>Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un +mot définitif fût prononcé. Elle dit en souriant:</p> + +<p>—Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes +bien accepter?...</p> + +<p>Marillac répondit par un sourire au sourire de la +reine.</p> + +<p>—Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement +comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous!</p> + +<p>Un nuage passa sur le front de Catherine.</p> + +<p>—Vous le gardez... chez vous?</p> + +<p>—Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine +de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes... +Le coffret est un bijou de femme.</p> + +<p>—C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même +sourire. Je m'en servais pour renfermer tantôt mes +gants, tantôt mes écharpes. Il me fut jadis donné par +le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de +France...</p> + +<p>—Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. +Car Sa Majesté ma reine s'en sert pour mettre ses +gants.</p> + +<p>—Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût +paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse à quiconque +eût pu voir la joie sauvage qui éclata soudain dans ce +coeur.</p> + +<p>—Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, +j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame, +j'allais dire: comme si elle était ma mère... Alors, je l'ai +priée de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au +jour...</p> + +<p>—Vous avez bien fait, mon enfant!</p> + +<p>Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait +pour la première fois dans la bouche de Catherine.</p> + +<p>—Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.</p> + +<p>—Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle +que vous savez, dit le comte en retombant dans ce +même désespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci +m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans cette +entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, +daigna me promettre...</p> + +<p>—Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...</p> + +<p>Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai +connu votre passion pour Alice de Lux?...</p> + +<p>—Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien +ne me touche ni m'étonne... J'ai simplement supposé +que Votre Majesté avait daigné s'informer de moi...</p> + +<p>—C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que +le génie et l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous +suivre pas à pas, savoir ce que vous pensiez, vous +protéger au besoin...</p> + +<p>Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements +impulsifs comme Catherine en avait provoqué +deux ou trois depuis le début de cet entretien. Mais, +cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour +ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir +s'abandonner à l'émotion.</p> + +<p>—Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. +J'ai d'abord voulu voir de près, et Dieu sait ce qu'il +m'en a coûté pour demeurer si froide devant vous, +alors que...</p> + +<p>—Achevez, madame, je vous en supplie!</p> + +<p>—Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas +venue, et vous avez juré de ne pas m'arracher mon +secret.</p> + +<p>Le comte joignit les mains et s'inclina comme +devant une sainte.</p> + +<p>—Après notre première entrevue, continua la reine, +je ne tardai pas à connaître votre amour pour Alice +de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes arrêté près +de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La +reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez +Alice. Et vous, vous attendîtes... Alors, je voulus savoir +ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais +quelque peu malmenée jadis parce qu'elle abandonnait +notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait +toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain +matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'était +passé entre elle et la bonne reine Jeanne...</p> + +<p>—C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte +frémissant, qu'eut lieu notre deuxième entrevue... +c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... que vous +voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de +votre affection... royale... c'est ce jour-là enfin que +vous me fîtes une promesse...</p> + +<p>—Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice +de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit +Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien +dit depuis ce jour?</p> + +<p>—Rien, madame, rien!... En quittant la maison +d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai +ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon enfant, +j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon +âme, voici ce que je pense: je verrai avec effroi +que cette demoiselle devienne la femme d'un homme +que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire +des miracles... et je crois vraiment que l'amour +d'Alice pour vous est de ceux qui font des miraclés... +Devant cet amour si grand, je vous dis, mon +enfant: suivez votre destinée».</p> + +<p>Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il +eût encore répété en lui-même ces paroles. Puis il +reprit:</p> + +<p>—Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. +Elle me pria même de ne plus lui parler de ces choses +jusqu'au jour où je serais décidé à épouser Alice... Que +signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée qu'Alice +peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé +qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour +faire oublier à Jeanne d'Albret?... Il me semble, à force +de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a +surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour +moi, peut-être, elle ait résolu de taire ce crime...</p> + +<p>—Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.</p> + +<p>—Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son +premier mot, à son premier geste, je découvrirai son +crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle!</p> + +<p>—Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant +la tête, prenez garde de ne pas aller trop loin dans +des soupçons que rien ne justifie... Écoutez-moi, comte... +Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois pour +savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête +a abouti plus rapidement que je n'eusse espéré... cette +vérité, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice +de Lux est pure, Alice de Lux a mené l'existence la plus +innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme +tel que vous... mais...»</p> + +<p>Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. +A cette certitude que lui donnait Catherine de la +pureté, de l'innocence d'Alice, le malheureux était tombé +sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et +ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:</p> + +<p>«Ma mère!... ma mère!...»</p> + +<p>Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un +regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire +avec une inexprimable épouvante.</p> + +<p>—Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.</p> + +<p>Au même instant, Marillac fut debout...</p> + +<p>—Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me +donner une émotion bien cruelle, pour si douce qu'elle +soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mère +du roi de France était déshonorée...</p> + +<p>—Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, +Majesté...</p> + +<p>—Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer +non pas même de l'affection, mais cette pitié naturelle +que tout homme accorde à la femme qui a longuement +et atrocement souffert, silence! Silence sur +tout ceci...</p> + +<p>—Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.</p> + +<p>—Pas un mot, pas une allusion à personne au +monde!</p> + +<p>—A personne, madame, à personne!...</p> + +<p>—Pas même à Alice! Pas même à cette reine de +bonté qui est votre reine.</p> + +<p>—Je le jure!...</p> + +<p>—Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes +nos entrevues...</p> + +<p>—Je le jure encore!...</p> + +<p>La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à +cette mélancolie qui donnait un charme sévère à son +visage, quand elle voulait.</p> + +<p>«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de +joie? Ai-je donc réellement douté d'Alice? Jamais! +Jamais!»</p> + +<p>Après quelques instants, pendant lesquels Catherine +calcula la confiance qu'elle avait pu acquérir dans le +coeur de Marillac, elle reprit:</p> + +<p>«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute +la vérité, il faut que vous sachiez pourquoi la reine +de Navarre a hésité, pourquoi vous avez pu concevoir +des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystère +sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité +n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible +en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune +façon responsable...</p> + +<p>—Parlez, madame, supplia le comte...</p> + +<p>—Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. +Adoptée par les de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer +de sa naissance; voilà la vérité, comte!</p> + +<p>Cette étrange accusation proférée devant Déodat—l'enfant +trouvé lui-même—était une de ces audaces comme +les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'être +pas «née» était alors pour une fille un terrible malheur.</p> + +<p>Le comte, radieux, s'écria:</p> + +<p>—Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle +me pardonner d'avoir osé la soupçonner!</p> + +<p>—Ainsi, comte, vous passez outre?...</p> + +<p>—Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse +et ardente, comment cela pourrait-il m'arrêter, alors +que moi-même...</p> + +<p>Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse +qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant +devant elle, ajouta:</p> + +<p>—Madame, je vous bénis pour la joie immense que +vous venez de me donner... c'est à vous que je dois +la vie...</p> + +<p>—Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez +que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans +éclat.</p> + +<p>—Peu importe, madame, comment se fera cette +union, pourvu qu'elle se fasse!</p> + +<p>—Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda +la reine avec un charmant sourire.</p> + +<p>—Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans +l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant.</p> + +<p>—Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... +Voyons, vous n'êtes pas assez huguenot pour me refuser +cette joie?...</p> + +<p>—Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe +le prêtre...</p> + +<p>—Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... +un saint homme... c'est le révérend Panigarola qui vous +unira... L'église?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois...</p> + +<p>—Le jour? demanda le comte réellement enivré.</p> + +<p>—Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de +ma fille Marguerite...</p> + +<p>—L'heure?</p> + +<p>—La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être +heureux!</p> + +<p>—Je le suis au-delà de toute expression, dit le +comte en couvrant de baisers la main que lui avait +tendue la reine.</p> + +<p>—Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie +d'annoncer à Alice son mariage; je dois une répara +tion à cette pauvre enfant que j'ai rudoyée jadis plus +qu'il ne convenait...</p> + +<p>—Je vous obéirai, madame.</p> + +<p>Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte +les vrais amoureux, le comte s'éloigna, l'âme +ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur +à la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander +pardon à Alice.</p> + +<p>A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, +traversa son cabinet de travail et parvint à une pièce +éloignée. Là, une jeune femme attendait dans la demi-obscurité +de la pièce où brûlait un seul flambeau.</p> + +<p>Cette femme, c'était Alice de Lux.</p> + +<p>La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant +jusqu'au fond de l'âme:</p> + +<p>—Tu as entendu?</p> + +<p>—Non, Majesté! dit Alice.</p> + +<p>—Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus +toi-même!... Eh bien, écoute: il sort de mon oratoire; +il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous +marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, +ni le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en +temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille +du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a +recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère. +C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret +et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?</p> + +<p>—Oui, madame, dit faiblement Alice.</p> + +<p>—Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus +de contrainte. Plus rien qui te gêne, puisque je suis +seule à savoir...</p> + +<p>—Et la reine de Navarre! murmura sourdement +Alice.</p> + +<p>—Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une +voix étrange. Donc, tu vas l'épouser, et vous partirez +loin, où vous voudrez, et tu seras heureuse à jamais... +tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au bout... +A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je +le tue!</p> + +<p>—J'obéirai, madame, dit Alice.</p> + +<p>—Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur +et le tien...</p> + +<p>Alice demeura immobile.</p> + +<p>Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.</p> + +<p>—Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous +donc?</p> + +<p>—Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...</p> + +<p>—Voyons, tu as quelque chose à me dire?</p> + +<p>—Non... je songeais...</p> + +<p>—Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu +n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir?</p> + +<p>—Je vous le jure, madame!</p> + +<p>La reine connaissait Alice: les moindres intonations +de sa voix lui étaient familières. A l'accent de la jeune +femme, elle comprit sa sincérité. Du reste, Alice se +remettait maintenant; elle fit la révérence et sortit.</p> + +<p>Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne +évita les salles de fête, gagna une porte du Louvre, +sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la +Hache.</p> + +<p>Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans +les deux mains, et elle réfléchit:</p> + +<p>«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je +le lui dire à lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! +heureusement que je me suis retenue à temps, tout à +l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... Je n'ai pas +écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je +ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à +Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassée, +elle a bien eu une entrevue avec Déodat... j'ai bien +entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles... +il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai +appris que ma mère était l'implacable Médicis!» +Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle +que Déodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui +sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!...»</p> + +<p>Elle songea longuement, tournant et retournant le +problème sous toutes ses faces.</p> + +<p>«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je +révèle à Catherine que le comte est son fils, elle le ferait +peut-être tuer!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>PREMIER COUP DE FOUDRE</h3> + + +<p>Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, +après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre +dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.</p> + +<p>Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se +fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une +mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à +ses yeux, l'implacable ennemie.</p> + +<p>Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour +lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux—sans +dire le motif de ce bonheur imprévu, +puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas +trop tard, il irait chez Alice.</p> + +<p>A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa +d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus +joyeux était le duc d'Anjou.</p> + +<p>—Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le +duc d'Anjou.</p> + +<p>—Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire +où parut toute l'affection qui débordait de son âme.</p> + +<p>—Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! +reprenait Anjou.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je +n'ai eu joie pareille.</p> + +<p>—A la bonne heure!</p> + +<p>Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. +Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques, +qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre +ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en +quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit +en riant.</p> + +<p>Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange +tournure.</p> + +<p>Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites +bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait +un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et +d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de +moqueries.</p> + +<p>Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la +bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes +catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet, +le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.</p> + +<p>Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête +à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que +son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour +bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.</p> + +<p>Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à +mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante, +qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes +catholiques.</p> + +<p>Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par +la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient +en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes +aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à +travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un +ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un +rôle.</p> + +<p>—L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous +allons rire.</p> + +<p>Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. +Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour +un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une +des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses +épaules.</p> + +<p>En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, +chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque +seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique, +tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots; +en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée +à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, +hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et +le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait +faire.</p> + +<p>Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en +bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques +qui l'entraînèrent.</p> + +<p>Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval +sur des épaules huguenotes; le tout forma une +longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les +cris, les rires, commença à cavalcader.</p> + +<p>En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, +qui criait:</p> + +<p>«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes +et des religions!»</p> + +<p>Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes +belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant +leur jambes nues, comme pour donner des coups +d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les +centauresses proclamaient la grande victoire de la +messe...</p> + +<p>Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire +les demoiselles que Catherine avaient asservies +et dressées aux besoins de sa politique et de sa police, +pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots, +en même temps, une scène identique se produisait, +les seigneurs catholiques s'emparaient des dames +huguenotes et les obligeaient à participer à une +sorte de sarabande affolée.</p> + +<p>Ce fut dans ce moment que le roi parut</p> + +<p>Les rires s'éteignirent d'un coup.</p> + +<p>Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques +se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.</p> + +<p>Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils +froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que +nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément +le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui, +le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui +dit:</p> + +<p>—Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?</p> + +<p>—Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour +ont des façons que je n'oublierai de ma vie...</p> + +<p>—Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre +amusement, comme, par exemple, de courir au roi, +comme on courre le cerf...</p> + +<p>Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; +pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.</p> + +<p>—Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre +Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...</p> + +<p>—Eh! mort-Dieu! commença le roi.</p> + +<p>Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double +éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, +peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère +venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de +Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine +s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:</p> + +<p>—Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez +à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à +courre le roi d'Espagne!</p> + +<p>Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, +tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre +parmi les catholiques.</p> + +<p>—Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en +effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux +Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des +plus magnifiques...</p> + +<p>—Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp +plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous +les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi. +Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...</p> + +<p>—Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux +qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»</p> + +<p>En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant +la main à Marguerite, et paraissant très occupé à +lui conter fleurette.</p> + +<p>Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de +plus belle, quoique avec un peu plus de modération +apparente.</p> + +<p>En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena +en disant:</p> + +<p>—Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition +aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se +fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a +fait occire dix-huit mille huguenots?</p> + +<p>—Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce +à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant +peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...</p> + +<p>—Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait +que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.</p> + +<p>Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait +élevé dans le salon central. En route, il rencontra le +poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena +aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir +la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur +extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements +d'enthousiasme.</p> + +<p>En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait +place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait +en salutations.</p> + +<p>—Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos +gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la +guerre, faisons des vers, veux-tu?</p> + +<p>Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.</p> + +<p>Il répondit donc le plus naturellement du monde en +faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:</p> + +<p>—Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont +je me souviendrai toute la vie.</p> + +<p>—Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le +dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Toucher, aimer, c'est ma devise...</p> + </div> </div> + +<p>Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de +son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande +salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le +grand ballet des nymphes et des dryades.</p> + +<p>—La reine se meurt!...</p> + +<p>Voici ce qui se passait:</p> + +<p>Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la +recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver +à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur +son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était +celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une +escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le +sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.</p> + +<p>Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette +fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois +reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui, +autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir; +puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait +remplacé cette pâleur.</p> + +<p>Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention +à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.</p> + +<p>Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, +quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.</p> + +<p>Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup +le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer +le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.</p> + +<p>Elle sourit et tendit la main.</p> + +<p>Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant +de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement +pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.</p> + +<p>Mais, au même instant, la reine retira cette main et +la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps, +elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de +sueur.</p> + +<p>—De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La +reine se trouve mal...</p> + +<p>Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante +d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...</p> + +<p>Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, +se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous +les signes d'un violent chagrin.</p> + +<p>—Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître +Paré...</p> + +<p>Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du +roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer +Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et +balbutiait:</p> + +<p>«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, +mon cher enfant?...</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. +Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la +vôtre!...</p> + +<p>A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine +et l'examinait attentivement.</p> + +<p>—A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! +Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...</p> + +<p>Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait +chercher Henri de Béarn.</p> + +<p>Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. +Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant. +Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante. +Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin +par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:</p> + +<p>—La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la +vérité!...</p> + +<p>Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura +imprudemment:</p> + +<p>—Elle va mourir!</p> + +<p>Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna +à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si +jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur +de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait +à une colonne pour ne pas chanceler.</p> + +<p>Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:</p> + +<p>—O mon Dieu! Quel affreux malheur!...</p> + +<p>Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant +les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur +parmi les huguenots:</p> + +<p>—La reine se meurt!...</p> + +<p>Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les +principaux huguenots se plaçaient autour de la reine +de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement +que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux +avertissement de mort pour chacun d'eux.</p> + +<p>Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la +nouvelle.</p> + +<p>Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à +l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.</p> + +<p>Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le +silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que +Charles IX comprit sans doute! +Il baissa la tête et dit tout haut:</p> + +<p>—Allons, la fête est finie!</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient +éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.</p> + +<p>Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux +et suant le crime, causaient à voix basse.</p> + +<p>—Que disait-elle? demandait l'astrologue.</p> + +<p>—Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...</p> + +<p>Ruggieri hocha la tête et dit:</p> + +<p>—La chose s'est faite par les gants...</p> + +<p>—Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...</p> + +<p>—La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait +accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses +soupçons.</p> + +<p>Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris +que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant, +d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui +s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement +qu'après tout, cela faisait une hérétique de +moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se +régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le +mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>GILLOT</h3> + + +<p>Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec +l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui +ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura +étendu sans connaissance sur le sol humide des caves +de l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé +à Damville:</p> + +<p>—Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?</p> + +<p>Et que le maréchal avait répondu:</p> + +<p>—Non pas, car il peut nous servir.</p> + +<p>Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir +à lui.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de porter les deux mains +à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir +d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les +compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle +lui avait mises autour de la tête.</p> + +<p>—Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel +oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un +monstre. Cependant, il me semble que je perçois le +bruit de mes propres paroles...</p> + +<p>Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente +douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête, +il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune +fâcheuse mutilation.</p> + +<p>Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par +la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, +lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.</p> + +<p>C'était l'oncle Gilles.</p> + +<p>«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans +doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»</p> + +<p>A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de +lui, avec un sourire des plus gracieux.</p> + +<p>—Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?</p> + +<p>—Heu!... Bien mal, mon oncle.</p> + +<p>—Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu +guériras.</p> + +<p>—Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?</p> + +<p>—Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te +fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie, +mais encore il veut faire ta fortune.</p> + +<p>—Ma fortune? balbutia Gillot.</p> + +<p>—Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour +lui faire oublier ta honteuse trahison.</p> + +<p>—Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous +jure.</p> + +<p>—Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe +de devenir un homme riche.</p> + +<p>On se souvient sans doute que l'avarice était le vice +favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice +qui l'avait perdu.</p> + +<p>—Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante +d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne +monseigneur?</p> + +<p>—D'abord, de te guérir!</p> + +<p>Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le +conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son +propre lit et commença à lui donner les soins les plus +dévoués.</p> + +<p>A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se +déclara.</p> + +<p>Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire +qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui +rendre ses oreilles.</p> + +<p>Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. +Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au +bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et +Gillot pouvait se lever.</p> + +<p>Le quinzième jour, Gillot put sortir.</p> + +<p>Son premier soin fut de courir acheter un certain +nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement +la tête, du front à la nuque.</p> + +<p>Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.</p> + +<p>En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait +encore faire assez bonne figure.</p> + +<p>Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue +conversation.</p> + +<p>A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses +habits du dimanche, et Gilles lui dit:</p> + +<p>—Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...</p> + +<p>—J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit +Gillot.</p> + +<p>Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.</p> + +<p>—Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un +air offensant pour les capacités intellectuelles de son +neveu.</p> + +<p>—J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Mes oreilles!</p> + +<p>Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette +réponse, le matois Gillot s'éloigna.</p> + +<p>Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à +l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan +dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené +dans la chambre qu'il occupait.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier +s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein, +allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de +la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne, +ferme et modeste.</p> + +<p>—Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?</p> + +<p>—Je le crois, monsieur;</p> + +<p>—Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut +tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise +une chose.</p> + +<p>—Laquelle, monsieur?</p> + +<p>—Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité +de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...</p> + +<p>—Eh bien, monsieur?</p> + +<p>—Eh bien, je te coupe la langue.»</p> + +<p>Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette +perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous +de me vouloir ainsi découper vif?</p> + +<p>—Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît +que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir +à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que +tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh +bien, je te la couperai!</p> + +<p>Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se +demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. +Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible. +D'autre part, la récompense promise n'avait pas +été sans lui inspirer quelque courage.</p> + +<p>—Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, +un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.</p> + +<p>Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, +après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra +bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être +la tête...»</p> + +<p>—Que penses-tu? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire +pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai +encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous +jurer obéissance et fidélité...</p> + +<p>—Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous +rendre?</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir +qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur +de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire +ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis +vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon +ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous +balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.</p> + +<p>—Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?</p> + +<p>—Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu +au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville. +Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?</p> + +<p>—Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as +l'air!</p> + +<p>—C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?</p> + +<p>—Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que +veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux +plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?</p> + +<p>—C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine +de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré +que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur +présence.</p> + +<p>—Alors? Comment feras-tu?</p> + +<p>—Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce +que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une +femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes. +Elle s'appelle Jeannette.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le +chevalier lui avait raconté.</p> + +<p>—Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons +nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je +voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura, +si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans +l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>—Admirable!...</p> + +<p>—Mon plan vous convient donc?</p> + +<p>—Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir +ainsi?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon +oncle, qui m'a coupé les oreilles.</p> + +<p>—Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan +pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras. +Voyons, que lui feras-tu?</p> + +<p>—Monsieur, je lui rendrai la pareille!</p> + +<p>—Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en +campagne?</p> + +<p>—Dès le plus tôt...</p> + +<p>—C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content +de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare +d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir +que faire.</p> + +<p>Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de +persuader entièrement le vieux routier.</p> + +<p>C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se +laisser prendre.</p> + +<p>Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme +son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi +qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency, +qui abrita dès lors un traître.</p> + +<p>Gillot ne perdit pas son temps.</p> + +<p>Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain +à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan +qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle. +Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant +tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.</p> + +<p>—Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»</p> + +<p>Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. +Puis il alla chercher une feuille de papier, une +plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui +dit:</p> + +<p>—Explique...</p> + +<p>Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par +tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier +qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.</p> + +<p>—Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand +bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.</p> + +<p>—Combien d'hommes?</p> + +<p>—Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.</p> + +<p>—Bon. Continue...</p> + +<p>—Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière +de la loge du suisse... en face la loge, ce carré +que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à +celui des gens d'armes.</p> + +<p>—Et que contient-il?</p> + +<p>—Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes +dévoués au maréchal.</p> + +<p>—Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.</p> + +<p>—Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela +n'est rien...</p> + +<p>—Comment, il y aurait donc une autre garnison?</p> + +<p>—Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de +langues! dit Gillot en frémissant.</p> + +<p>—Que veux-tu dire, imbécile?</p> + +<p>—Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan +valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens +d'armes et les dix gentilshommes.</p> + +<p>—C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?</p> + +<p>—Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment +aux gentilshommes est occupé par les laquais, au +nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez +que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment +des gentilshommes sont séparés par ce carré qui +représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se +dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal. +Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux +autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement +isolé. En arrière, il y a un jardin.</p> + +<p>—Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.</p> + +<p>—C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est +là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que +logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés +les deux Pardaillan.</p> + +<p>Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel +de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc +pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient +disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être +précieux.</p> + +<p>L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son +neveu, mais il ajouta:</p> + +<p>—Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant +de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu +trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois +jours...</p> + +<p>—Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.</p> + +<p>—Explique-moi cela!</p> + +<p>—Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour +vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!</p> + +<p>Gilles répondit:</p> + +<p>—Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! +Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux +coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant +ébloui.</p> + +<p>Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu +que sa fortune était faite.</p> + +<p>—Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, +chemin faisant.</p> + +<p>Il eut soudain un tressaillement.</p> + +<p>—Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir +un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, +pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant +ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?</p> + +<p>Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux +mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan, +comme il trahissait Pardaillan auprès de son +oncle.</p> + +<p>Gillot résolut de faire double fortune.</p> + +<p>Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, +s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:</p> + +<p>—Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. +Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais +vous intéresser.</p> + +<p>«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une +précieuse acquisition!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>PANIGAROLA</h3> + +<p>Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, +qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques +contre les huguenots, ne parut pas en chaire.</p> + +<p>Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de +«crieur des morts».</p> + +<p>A quoi songeait-il? Que méditait-il?...</p> + +<p>Deux jours après les funérailles royales qui furent +faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une +litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent +des Barrés.</p> + +<p>Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le +parloir. Elles étaient voilées de noir.</p> + +<p>Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, +la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler +à l'abbé lui-même.</p> + +<p>Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, +qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du +couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait +telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.</p> + +<p>—Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si +vous ne voulez être châtié.</p> + +<p>Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le +moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse +était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il +parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa +de courir au parloir.</p> + +<p>Que devint la stupéfaction du digne frère portier +lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la +femme voilée de noir!</p> + +<p>Et cette stupéfaction elle-même devint presque du +scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés +à voix basse, introduisit la femme dans le couvent +et la guida à travers les longs couloirs déserts.</p> + +<p>La plus jeune était demeurée au parloir.</p> + +<p>L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant +une cellule.</p> + +<p>Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. +Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.</p> + +<p>—C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.</p> + +<p>La femme entra.</p> + +<p>Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.</p> + +<p>La femme laissa alors tomber son voile.</p> + +<p>—La reine! murmura le moine.</p> + +<p>En effet, c'était Catherine de Médicis!</p> + +<p>—Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. +Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous +trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter +que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à +votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la +communauté saura que la mère du roi est ici...</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable +abbé est incapable de trahir un incognito de cette +importance. Mais il y avait un moyen bien simple de +vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je +me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.</p> + +<p>—Est-ce bien sûr?</p> + +<p>—Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.</p> + +<p>—Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola +qui n'en faisait qu'à sa tête.</p> + +<p>—L'homme dont vous parlez est mort, madame.</p> + +<p>Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut +blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur; +dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia +comme une statue.</p> + +<p>Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher +un siège.</p> + +<p>Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de +la cellule.</p> + +<p>—Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je +n'ai pas encore fait de voeux, moi!</p> + +<p>Et elle s'assit au bord du lit du moine.</p> + +<p>—Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant +à son tour l'escabeau.</p> + +<p>Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son +respect des hiérarchies et de l'étiquette.</p> + +<p>—Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, +C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais +seulement une amie... une véritable et sincère amie... +Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani! +Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?... +Peut-être y a-t-il des remèdes au mal +qui vous ronge...</p> + +<p>Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une +sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur +de son maintien.</p> + +<p>Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait +presque sur les yeux.</p> + +<p>En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas +de son visage émacié, une bouche sans sourire.</p> + +<p>—Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez +de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé +à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais +un émissaire des républiques italiennes et que je venais +conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez +supposé que j'étais porteur de redoutables secrets. +Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur +moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé +à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. +Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna +même, alors, me faire des offres que je fus obligé de +décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un +homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et +de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes +ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté +voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être +espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque +grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais +entre vos mains un instrument de politique plus complaisant... +Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la +violence de ma franchise...</p> + +<p>—Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine +en accentuant son sourire. Je me demande seulement +comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous +un espion des princes italiens?</p> + +<p>—De la façon la plus naturelle, madame: la femme +que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.</p> + +<p>—Des suites de ses couches, je le sais... car vous +êtes père, mon cher marquis.</p> + +<p>Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.</p> + +<p>—C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... +Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les +remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de +vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut +malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous +aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis +écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir +tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage +que vous en feriez, je vous remis cette lettre.</p> + +<p>—Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger +Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...</p> + +<p>—Non, madame; je vous avais observée, je vous +connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable +d'un acte aussi peu profitable que de tuer une +femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette +lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre +esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait; +je pensais que vous n'auriez pas la générosité de +couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait +ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... +Vous m'avez demandé de la franchise, madame...</p> + +<p>—Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en +veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur, +marquis!</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre +accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour +vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau! +Car, je serais alors délivré de cette existence que je +n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de +moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine... +J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter +mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...</p> + +<p>—Et vous ne croyez pas?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Je vous plains, dit Catherine.</p> + +<p>—J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses +contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre +le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je +suis retombé dans mon néant...</p> + +<p>—Pourquoi? demanda vivement la reine.</p> + +<p>—Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que +l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent +que jadis!...</p> + +<p>Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.</p> + +<p>«Je le tiens!» songea-t-elle.</p> + +<p>Il y eut quelques minutes de long silence, pendant +lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.</p> + +<p>Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la +reine un regard interrogateur.</p> + +<p>—Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? +demanda Catherine.</p> + +<p>—J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le +droit de l'interroger.</p> + +<p>—Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez +interrogée et vais répondre à la question que je lis dans +vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander +d'être mon confesseur...</p> + +<p>Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne +paraissait frémir ou vivre en lui.</p> + +<p>—C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. +Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa +solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que +vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?</p> + +<p>Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent +lentement et son regard se fixa sur la reine, avec +épouvante.</p> + +<p>—Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette +lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous +m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre, +je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que +c'est assez. Et vous?</p> + +<p>—Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola +d'une voix morne.</p> + +<p>«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... +Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»</p> + +<p>Et elle ajouta:</p> + +<p>—Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la +lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.</p> + +<p>Panigarola dit d'une voix paisible—trop paisible +pour l'oreille exercée de Catherine:</p> + +<p>—En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée +de vous, madame.</p> + +<p>—Et de vous, mon révérend père.</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais menacée.</p> + +<p>—Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il +vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession +d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que +vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, +sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par +des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que +vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre +noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés +pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter +autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous +dis-je.</p> + +<p>—Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.</p> + +<p>Et cette fois la statue parut s'animer.</p> + +<p>—Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse +à dire tout haut ce que je me répète tout bas +dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée +a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque, +éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas +l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, +espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En +moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre, +moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans +les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, +dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine +d'un sentiment nouveau...</p> + +<p>—Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine +étonnée.</p> + +<p>—La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais +que je vous parle en ce moment une langue ignorée de +vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant +il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.</p> + +<p>—Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un +esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.</p> + +<p>Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:</p> + +<p>—Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je +sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder +autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans +cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur +vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui +souffre plus que moi peut-être...</p> + +<p>—Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit +Catherine en se levant.</p> + +<p>Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus +rien à dire.</p> + +<p>La reine fit deux pas vers la porte.</p> + +<p>Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.</p> + +<p>Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans +une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme +que de respect pour la reine.</p> + +<p>—Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice +sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, +délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur +avec l'homme qu'elle aime.</p> + +<p>—L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.</p> + +<p>—Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle +du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice +dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera +là-bas dans son pays et, comme la paix régnera +dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait +bonheur des jeunes époux.</p> + +<p>Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul +eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul +mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie. +Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser +dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce +qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...</p> + +<p>Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.</p> + +<p>Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès +d'Alice le petit Jacques Clément?</p> + +<p>—Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez +votre enfant!</p> + +<p>Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche +de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.</p> + +<p>Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit +du moine.</p> + +<p>La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait +à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival +heureux!</p> + +<p>Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il +aimait Alice.</p> + +<p>—L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.</p> + +<p>—Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je +vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»</p> + +<p>Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer +Marillac.</p> + +<p>Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice +ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!</p> + +<p>—Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, +autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... +ah! l'homme! C'est autre chose!...</p> + +<p>—Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre +lui?</p> + +<p>—Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous +pouvez tout, vous!</p> + +<p>—C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac +épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, +qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut +me faire?...</p> + +<p>—Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous +êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté! +Les instructions que j'ai reçues de Rome vous +indiquent comme la maîtresse absolue des destinées +catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef +des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni +croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter +en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux +hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?... +Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir +une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux +projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!</p> + +<p>—Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. +Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous +trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais +sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour +Marillac.</p> + +<p>—Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette +jalousie, et prenez mon âme!</p> + +<p>—Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.</p> + +<p>Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et +ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.</p> + +<p>Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.</p> + +<p>Il était seulement l'homme qui hait.</p> + +<p>Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, +reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître +plus terrible que les cris d'angoisse du moine:</p> + +<p>—En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas +la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous +voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice +ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, +car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est +facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis +venue vous demander.</p> + +<p>—Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.</p> + +<p>—Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, +vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. +Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est +votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez +dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, +parlez encore comme vous parliez...</p> + +<p>—Que m'importent les prédications, maintenant!</p> + +<p>—Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?</p> + +<p>Panigarola poussa un effroyable soupir.</p> + +<p>—La paix est faite, reprit Catherine avec un livide +sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a +parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes +que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit +de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est +impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal +de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour +de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une +tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je +les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or, +que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons +les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, +lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible +éloquence!...</p> + +<p>Le moine ne répondit pas tout de suite.</p> + +<p>Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il +se voyait décrétant la mort des huguenots.</p> + +<p>Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que +de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore +dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies, +de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver +enfin à Alice en lui disant:</p> + +<p>—Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, +j'ai égorgé Paris!...»</p> + +<p>Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, +effroyable à voir, saisit la main de Catherine.</p> + +<p>—Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. +Et même, tenez, marquis... je vous réponds que +des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces +miracles, c'est que vous serez aimé!</p> + +<p>—Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.</p> + +<p>—Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise +vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous +lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons +prêts...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Les maisons des cent condamnés seront marquées +une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...</p> + +<p>—Vous savez où il habite, lui?</p> + +<p>—Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première +brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué! +Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...</p> + +<p>—Quel jour?</p> + +<p>—Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.</p> + +<p>—Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais +méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!</p> + +<p>En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement +une impression de hideur et de force qui se déchaîne. +Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile +de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots +à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir +la femme qui l'avait accompagnée et monta avec +elle dans sa litière.</p> + +<p>La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans +cette expédition demeurait silencieuse.</p> + +<p>—Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de +gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes +pas ce qu'il a dit?</p> + +<p>La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle +figure d'Alice de Lux apparut.</p> + +<p>—Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger +Votre Majesté?</p> + +<p>—Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh +bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il +te pardonne!</p> + +<p>Alice de Lux eut un frémissement.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh +bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même... +Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, +jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et +tu pourras l'emmener.</p> + +<p>Alice pâlit affreusement.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais +plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de +cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas +l'emmener...</p> + +<p>Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, +continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et +les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.</p> + +<p>Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y +avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.</p> + +<p>Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une +de ses mains.</p> + +<p>A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit +tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, +c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage +considérable, jouissant d'une haute influence et considéré +comme un saint.</p> + +<p>—Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez +assis... Ne vous levez pas.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste +bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare +un sermon...</p> + +<p>—C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, +mon digne frère... moi je vais prévenir les curés +et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain +à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, +j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi +vous faire une recommandation, mon frère.</p> + +<p>—Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.</p> + +<p>—Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez +pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera +remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence +de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement +leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez +que vous leur portez un mot d'ordre.</p> + +<p>—Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. +Je ferai de mon mieux.</p> + +<p>—Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses +s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...</p> + +<p>Panigarola se courba sous le geste.</p> + +<p>Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.</p> + +<p>Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se +trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques, +et qui était séparée du monastère proprement dit par un +mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte, +traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra +enfin dans une chambrette où dormait un enfant.</p> + +<p>Panigarola n'alluma pas de flambeau.</p> + +<p>Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla +l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.</p> + +<p>Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer +dans un sanglot:</p> + +<p>—O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu +pouvais me faire reconquérir ta mère!...</p> + +<p>Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans +Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques +Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire +du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son +église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses +près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. +Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent +seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines +des milices bourgeoises, des centainiers, et même +quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur, +près des portes, et purent entendre le sermon.</p> + +<p>Le discours du révérend fut entendu dans le plus +grand silence.</p> + +<p>Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible +parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.</p> + +<p>Puis, tout ce monde s'écoula.</p> + +<p>Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait +tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la +porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent +sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.</p> + +<p>En effet, c'était Catherine.</p> + +<p>Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, +s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide, +s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:</p> + +<p>«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... +Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques +bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me +débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, +ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le +tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»</p> + +<p>Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses +prédications éclatèrent à la fois dans toutes les +églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches, +le peuple se répandait dans les rues avec des menaces +et des imprécations contre les réformés.</p> +<br><br><br> + +<h3>X</h3> + +<h3>OÙ TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX</h3> + +<p>Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte +une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous +devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous +et d'examiner de haut l'ensemble de la position.</p> + +<p>Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un +gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre, +se trouve à la veille d'un double événement qui doit, +d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet, +l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du +même coup, la mort de son fils Déodat?</p> + +<p>Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables +de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de +Béarn.</p> + +<p>Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus +d'un amour sans borne pour la puissance royale.</p> + +<p>Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute +qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la +cour.</p> + +<p>Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les +Guise par les huguenots, assurer la disparition du +comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.</p> + +<p>Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou +sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et +de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de +son fils préféré.</p> + +<p>Toute cette laborieuse combinaison était sur le point +d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; +Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les +huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument +docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, +le fer et la torche à la main.</p> + +<p>Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que +nous ne l'avons jamais vue.</p> + +<p>Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de +la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir +le double coup d'un bonheur imprévu.</p> + +<p>Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché +le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie +de sa maternité à demi avouée.</p> + +<p>De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour +pour Alice.</p> + +<p>Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, +se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas +cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant, +il est sûr d'elle...</p> + +<p>L'époque de son mariage approche.</p> + +<p>Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: +Jeanne d'Albret est morte!...</p> + +<p>C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! +Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat +songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...</p> + +<p>Encore un qui est heureux!...</p> + +<p>Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui +a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre +eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle +pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a +respiré.</p> + +<p>Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense +de ses services.</p> + +<p>Elle épousera le comte de Marillac!...</p> + +<p>Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, +elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement +conquis!...</p> + +<p>Charles IX attend sans impatience le grand événement +que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui +doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus +d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser +le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque +instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va +pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le +cor; enfin, vivre à sa guise.</p> + +<p>Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la +moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux, +tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront +plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera +aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier +peut produire de richesse, de génie, de science et +d'art.</p> + +<p>Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa +bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette, +et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il +aime sans passion, mais avec une tendresse profonde. +Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste, +il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses +ministres qui s'occuperont de l'administration de son +royaume.</p> + +<p>Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, +comme à son ordinaire, il est simplement pâle.</p> + +<p>Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans +ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète +Guise, et fait rêver Catherine.</p> + +<p>C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour +ignore:</p> + +<p>Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, +solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un +nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel +titre il pourra bien lui conférer.</p> + +<p>Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que +l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.</p> + +<p>Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie +Touchet.</p> + +<p>Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses +exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous +la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis +quelques jours, elle est relevée de ses couches, et +désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.</p> + +<p>Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle +modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas +sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles +de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort +le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait +de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son +cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard +se lève de l'enfant jusqu'au père.</p> + +<p>Passons maintenant à des personnages plus actifs.</p> + +<p>Panigarola, dans son couvent, médite la destruction +des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange +physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à +la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable +instrument que manie la sainte Inquisition!</p> + +<p>Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. +Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît +résister au mouvement de foi apostolique et romaine +qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation. +Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante +dans les rues de Paris.</p> + +<p>Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX +de connivence avec les huguenots; il se fera nommer +capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le +massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque +les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves +de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera +sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots +sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville +lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route, +quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la +Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer +Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre, +lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son +propre capitaine, qui l'arrêtera!...</p> + +<p>Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même +coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et +des huguenots qu'il aura sauvés.</p> + +<p>Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme +son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la +généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri +de Guise sera roi!...</p> + +<p>Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.</p> + +<p>Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes +nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts +à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par +un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que +ces troupes se sont mises en route.</p> + +<p>Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement +à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout +sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles +et de la poser sur sa tête!...</p> + +<p>Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera +d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.</p> + +<p>Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement +de son frère.</p> + +<p>La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne +de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme. +Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville +donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le +secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère. +L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé +l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut +prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu! +Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera +de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Montmorency est donc compris dans les massacres. +Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est +suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère +comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il +vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?</p> + +<p>Damville. donc, en cette période où nous essayons +d'indiquer la position générale de la mise en scène historique, +attendait avec la certitude que sa haine et son +amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction. +Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son +frère, et il prend ses mesures en conséquence.</p> + +<p>Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une +chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, +pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être +bouleverserait de fond en comble les plans de Damville, +c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est +folle...</p> + +<p>Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency</p> + +<p>Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. +D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de +Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.</p> + +<p>Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à +peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une +pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un +battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier. +Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce +moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui +fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le +chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la +confiance même.</p> + +<p>Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît +n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant, +il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse. +Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est +destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan +ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au +monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera +sa fiancée.</p> + +<p>Il recherche activement deux choses. La première, +c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire +de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui +est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour +fiancé à Loïse.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. +Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan +que nous ne tarderons pas à voir se développer sous +nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait +trop quel immense danger...</p> + +<p>La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est +peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a +ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle +se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa +santé physique est entièrement rétablie.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les +chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise +d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas +déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on +l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis +politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un +homme influent.</p> + +<p>Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime +et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison +bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu +trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu +trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de +férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de +son manoir...</p> + +<p>Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous +nos personnages principaux.</p> + +<p>Il plane sur cette situation un calme d'orage.</p> + +<p>C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent +la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles; +pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur +n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se +couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.</p> + +<p>Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme +balaie les airs, la tempête bat les horizons...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN</h3> + +<p>Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de +Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours +d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux +Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant +une fanfare de chasse.</p> + +<p>C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait +sa longue rapière, non sans s'être assuré que la +pointe n'en était pas émoussée. En outre, il se munissait +d'une courte dague, présent de Montmorency, portant +la marque des fabriques de Milan.</p> + +<p>«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; +mais j'espère que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»</p> + +<p>Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd +crépuscule d'été commençait à voiler Paris.</p> + +<p>Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil +les jambes croisées, la rapière en travers des genoux, +et se mit à réfléchir.</p> + +<p>«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. +Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. +Or, je veux être seul à traiter cette petite affaire. En +effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maître se +trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, +et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans +un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tué +en même temps que moi... Oui, mais si je suis tué!... +Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»</p> + +<p>Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il +entendit sonner dix heures.</p> + +<p>Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du +suisse et sortit de l'hôtel en prévenant le digne gardien +qu'il rentrerait peut-être fort tard dans la nuit; que, s'il +ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage.</p> + +<p>Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans +hâte jusqu'à la Seine et, comme le passeur était couché, +s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte +aujourd'hui le nom de Pont au Change.</p> + +<p>Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea +vers le Temple, et il était à peu près onze heures lorsqu'il +atteignit l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.</p> + +<p>Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, +se trouvait un jardin clôturé d'un mur.</p> + +<p>Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui +était telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.</p> + +<p>Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, +il commença à manoeuvrer pour forcer les verrous +au moyen de sa dague. Il était minuit lorsque Pardaillan, +à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.</p> + +<p>L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. +Pendant le séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez +étudié la localité, selon son expression, pour être sûr de +s'y conduire les yeux fermés. Il traversa donc le vestibule +de l'office, enfila le couloir où se trouvait la fameuse +entrée des caves et sourit en se rappelant la +grande bataille qu'il avait soutenue là.</p> + +<p>Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença +à monter un large escalier et arriva au premier étage; +puis, ayant longé un corridor, il s'arrêta devant une +porte: c'est là que commençait l'appartement particulier +du duc de Damville.</p> + +<p>«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»</p> + +<p>Le vieux routier se posa ces questions.</p> + +<p>«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»</p> + +<p>Et il allongea la main pour voir si la porte était +fermée.</p> + +<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et +le maréchal de Damville parut, un flambeau dans une +main.</p> + +<p>—Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est +ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je +crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi, +je voulais justement vous voir et vous parler...</p> + +<p>Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à +émouvoir que soit un homme, il n'est pas sans éprouver +quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris +par un ennemi mortel au moment même où il +croyait surprendre cet ennemi.</p> + +<p>Cependant, par un énergique effort de volonté, le +vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne +grâce, il répondit:</p> + +<p>—Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car +j'ai des choses urgentes à vous dire.</p> + +<p>—Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, +je vous eusse évité la peine de crocheter mes +portes.</p> + +<p>—Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On +crochète ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres +des coeurs humains...</p> + +<p>—Mais entrez donc, je vous en supplie!</p> + +<p>Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma +la porte.</p> + +<p>Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre +sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait +sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville +fit entrer Pardaillan.</p> + +<p>—Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez +donc, monseigneur?</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous +attendre. On attend toujours un homme comme vous.</p> + +<p>—Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu +de ma visite, dit Pardaillan qui songea à Gillot.</p> + +<p>—C'est la vérité, répondit Damville.</p> + +<p>—Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous +me dire qui vous a prévenu?</p> + +<p>—C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous +cacher ce détail. Un de mes officiers que vous connaissez +bien, pour qui vous professez la plus vive amitié... +ce brave Orthès...</p> + +<p>—Le vicomte d'Aspremont!</p> + +<p>—Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a +pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les +occasions de vous apercevoir, ne fût-ce qu'un instant. Je +crois qu'il a quelque chose d'intéressant à vous dire.</p> + +<p>—Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en +effet une conversation engagée entre ce digne gentilhomme +et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste +à l'un ou à l'autre.</p> + +<p>—Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent +ami Orthès, dans l'espoir de vous serrer dans +ses bras, ne cesse de rôder autour de l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»</p> + +<p>—Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader +le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office, +il est entré par la grande porte et m'a prévenu de +votre visite. J'étais sur le point de me coucher. Mais, +pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de veiller. +Bien m'en a pris, puisque vous voilà.</p> + +<p>—Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, +puisque vous poussez la condescendance à ce point, vous +me permettrez bien de vous poser une petite question, +une seule?</p> + +<p>—Comment donc! Dix questions, question ordinaire +et question extraordinaire, vous avez droit à toutes +les questions!</p> + +<p>Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de +pâlir!</p> + +<p>Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?</p> + +<p>Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire +la torture!...</p> + +<p>Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:</p> + +<p>—Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes +seul.</p> + +<p>—Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et +décharger votre coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais +trop de braves officiers autour de moi pour faire +honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez!</p> + +<p>A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient +sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan était +entré; la deuxième qui donnait sur la chambre à coucher; +la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.</p> + +<p>Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut +douze gardes sur deux rangs, armés de hallebardes.</p> + +<p>Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.</p> + +<p>Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de +gentilshommes apparurent à Pardaillan: ils avaient tous +l'épée à la main.</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.</p> + +<p>Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal +ayant refermé la porte. Il alla alors ouvrir la troisième, +et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prêts à faire +feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, prêt à donner +le signal d'une décharge.</p> + +<p>«Je suis pris!» se dit Pardaillan.</p> + +<p>—Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant +les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner.</p> + +<p>—Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, +il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je +comptais vous trouver seul. J'avais même prévu le cas +où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse +réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous +eusse dit ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement +quelques braves gens qui ne demandent qu'à vivre heureux +et tranquilles et que vous avez résolu d'occire. +Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est +vous rendre un signalé service que de vous empêcher +d'en faire encore. Voici votre épée, voici la mienne. +Défendez-vous bien, car j'ai la prétention de ne pas +sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous +eusse dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. +Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux +témoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency, +maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, +mais bien tué légalement par la grâce de Dieu et de +ma rapière.</p> + +<p>Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il +avait le culte du courage.</p> + +<p>L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire +qui hérissait sa moustache, sa tranquillité parfaite +dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui +une profonde impression.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu +le cas où c'est moi qui vous eusse tué....</p> + +<p>—C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les +avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est +mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au +métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, +et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.</p> + +<p>—Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse +pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec +vous.</p> + +<p>—Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre +rencontre des Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous +avoir prouvé que mon épée vaut la vôtre.</p> + +<p>Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans +la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains +de son adversaire.</p> + +<p>Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son +fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut +au maréchal comme un excès d'intrépidité. Il s'accota +à la haute cheminée et dit lentement:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous +la plus haute estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le +prouve encore en ce moment par ma modération. Si je +faisais un signe, vous tomberiez mort à l'instant. Je +pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter +à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un +de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait +aussi sûrement que pourraient le faire ces hallebardes +et ces arquebuses, avec cette seule différence que +vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait +durer plusieurs heures et même plusieurs jours... +En effet, qui êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous +m'avez trahi à Margency autrefois; aux Ponts-de-Cé, +nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné +votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous +étiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la façon +que vous savez. Par miracle, vous avez échappé à +ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp +ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?</p> + +<p>—Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé +à me faire votre second loyal dans une entreprise +grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans +une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le Louvre +et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me +l'aviez ordonné de me saisir de la couronne et de vous +l'apporter, capable de tenir tête en rase campagne à l'armée +royale si vous m'aviez confié la poignée d'hommes +dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire le +bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que +je pouvais vous donner, monseigneur! Mon épée, mon +sang, mon énergie; vous avez voulu faire de moi l'espion +de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. Vous avez +fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai +pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune +du coup, si j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon +et gagner dans cette ignominie vos propres richesses, +je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire que +vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. +Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur, +que vous vous êtes séparé par votre faute d'un homme +capable de garder un important secret, ce qui est rare, +croyez-moi.</p> + +<p>Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait +le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante +qu'il demanda:</p> + +<p>—Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?</p> + +<p>Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.</p> + +<p>—Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, +chose abominable et monstrueuse dont votre +fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au +moins... confier...</p> + +<p>«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa +modération, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai +point parlé!</p> + +<p>Et, tout haut, il ajouta:</p> + +<p>—A quelles personnes, monseigneur?</p> + +<p>—Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être +pas votre générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!</p> + +<p>—Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez +de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? +N'ai-je pas le droit de donner cette arme à votre +frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous séquestrez +la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle +pas de l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement +les choses où elles en sont: vous faites fermer les +portes de Paris au maréchal; vous le tenez prisonnier, +lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que +vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser +tous!... Je vous le déclare, monseigneur, je n'aurais pas +le courage de me faire votre dénonciateur, j'ai du moins +pensé que je devais tout dire au maréchal votre frère, +afin qu'il puisse au moins se défendre...</p> + +<p>—Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent +de rage et de désespoir.</p> + +<p>—Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne +me remerciez pas. J'enrage d'avoir gardé le silence: +c'est mon fils qui m'a empêché de parler. Savez-vous ce +qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret confié +à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, +je me tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il +l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous +mourrons du moins sans que nul au monde, pas même +un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... +Voilà ce que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me +suis tu, monseigneur!</p> + +<p>—Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency +ne sait rien?</p> + +<p>—Rien, monseigneur; ni lui ni personne!</p> + +<p>Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur +avait été telle qu'il ne songeait même pas à relever ce +terme de félon dont Pardaillan venait de le souffleter.</p> + +<p>En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.</p> + +<p>Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des +portes derrière laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.</p> + +<p>Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.</p> + +<p>—Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la +paix?</p> + +<p>Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:</p> + +<p>—Vos conditions, monseigneur?</p> + +<p>—Simplement de ne pas me gêner dans ce que je +vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de +l'hôtel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au +diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux +bons chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun +des chevaux, il y aura deux mille écus.</p> + +<p>Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.</p> + +<p>—Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé +par votre fidélité à garder un secret que bien d'autres +eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites +trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je +veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas +me souvenir que vous vous êtes introduit dans cet hôtel +pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis, +ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon prisonnier +de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne +pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et +ces bonnes épées qui vous cernent; il n'y a pas de fuite +possible: vous êtes pris, mon cher. Eh bien, acceptez +ce que je vous propose, et vous êtes libre.</p> + +<p>—Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment +vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous +sais défiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez +pas les portes de votre hôtel.</p> + +<p>Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les +yeux du maréchal, qui répondit:</p> + +<p>—Je ne prendrai que les précautions indispensables; +vous allez écrire une lettre au chevalier, assez pressante +pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes +portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera +ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole +de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai +moi-même avec quelques amis jusqu'à telle +porte de Paris que vous me désignerez, et je vous souhaiterai +bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit +Damville en frémissant.</p> + +<p>—Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!</p> + +<p>—Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se +précipitant vers un meuble, en tira une écritoire et du +papier.</p> + +<p>Pardaillan ne bougea pas.</p> + +<p>—Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je +ne puis accepter que pour moi seul.</p> + +<p>—Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le +chevalier!</p> + +<p>—Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. +Vous n'avez pas idée de sa méfiance. Il se méfie de moi. +Il se méfie de lui-même. Il se méfie de l'ombre qui suit +ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de +le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans +bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous.</p> + +<p>—Que signifie? gronda le maréchal.</p> + +<p>—Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, +mon fils s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier +du maréchal de Damville et il veut que je l'aille +rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix avec monseigneur! +Allons donc! Vous êtes fou, mon père! +Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un +fourbe, un félon—c'est mon fils qui parle!—un +être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les +deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par +trop grossière. Je suis jeune et veux vivre. Quant à +vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout seul, +puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer +dans la gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier +en recevant ma lettre; il me semble l'entendre +éclater de rire...</p> + +<p>—Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...</p> + +<p>—Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, +admettons que, par impossible, mon fils se décide à me +rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait?</p> + +<p>—Voyons!</p> + +<p>—Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus +méfiant de la terre, il est têtu, monseigneur, à tel point +qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est logé dans la +tête d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa +fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera démordre. +Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance +votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous +ce qu'il nous dirait?...»</p> + +<p>Pardaillan se campa devant Damville, la main à la +garde de sa rapière, le buste droit.</p> + +<p>—Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon +père, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer +cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille +écus et deux chevaux tout harnachés d'or, eussiez-vous +à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun +quatre mille écus, que l'insulte n'en serait que plus +forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui +ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait +vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant +deux malheureuses femmes qu'il a juré de sauver, se +mettre soi-même au rang des lâches? Ah! mon père, +je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites. +Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce +que vous vous devez à vous-même et laissez la honte +de ces propositions à M. le duc de Damville qui, lui, +a l'habitude de la félonie et de la trahison.»</p> + +<p>—Misérable! rugit Damville.</p> + +<p>—Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les +défauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore +celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il +ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter +au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte +à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de dénonciateur!</p> + +<p>Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé +de la foudre, blême, écumant, terrible. Pardaillan +sourit dans sa moustache et murmura:</p> + +<p>«Pare celle-là, si tu peux!...</p> + +<p>Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles +du vieux routier comme le taureau peut l'être par les +banderilles, la fureur et la haine l'emportèrent sur +l'épouvante.</p> + +<p>—Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»</p> + +<p>Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et +bondit sur le maréchal.</p> + +<p>—C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.</p> + +<p>Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le +poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur +le tapis! Pardaillan, emporté par l'élan, trébucha; au +même instant, la pièce se remplissait de monde, se hérissait +de hallebardes et d'épées.</p> + +<p>Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière +pour mourir au moins en se défendant: vaine tentative! +Saisi de tous les côtés à la fois, maintenu par vingt +bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, ligoté.</p> + +<p>Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité +farouche.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce +truand?</p> + +<p>—Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait +encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possède des +secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'intérêt de +Sa Majesté notre roi...</p> + +<p>—On va donc lui appliquer la question? reprit +Orthès.</p> + +<p>Pardaillan frissonna longuement.</p> + +<p>—Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré +sera prévenu par mes soins, et je veux assister moi-même +à la besogne.</p> + +<p>—Où faut-il le conduire?</p> + +<p>—Au Temple, dit le maréchal.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<h3>OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT</h3> + +<p>Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir +son ami Marillac, comme il faisait presque tous les +jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquiétudes, +leurs joies, leurs espérances; Marillac parlait +d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.</p> + +<p>Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller +trouver la reine mère et de lui demander un sauf-conduit +pour le maréchal de Montmorency et les siens, +Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.</p> + +<p>Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de +sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le +silence.</p> + +<p>«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. +Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée +au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise à aimer ce +fils retrouvé!... Mais qui sait aussi quels pièges peut +cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant à la +malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que +de dire l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure +de délire...</p> + +<p>Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la +reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de répéter +à son ami:</p> + +<p>—C'est le moment de redoubler de prudence, mon +cher...</p> + +<p>Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance +absolue qui est comme un profond sommeil de +l'esprit.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort +de Jeanne d'Albret.</p> + +<p>Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas +vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer.</p> + +<p>—J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de +Montmorency! s'écria le comte en saisissant les mains +de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez +sombre... préoccupé...</p> + +<p>—Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce +que je vois... vous essayez un costume?...</p> + +<p>Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un +costume qu'on lui avait apporté et qu'il avait essayé... +C'était un habillement de grand seigneur, et tel que la +magnificence de ces époques pouvait le concevoir. Mais +ce costume si riche était entièrement noir depuis la +plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.</p> + +<p>—C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. +C'est demain que notre roi Henri épouse Mme Marguerite. +Avez-vous vu les préparatifs que l'on a faits à Notre-Dame? +Ce sera magique. L'église tout entière est tendue +de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des +merveilles...</p> + +<p>—Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends +votre joie.</p> + +<p>Marillac saisit sa main et la pressa.</p> + +<p>—Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... +Écoutez... j'avais juré de ne le dire à personne au +monde... mais vous, mon ami, vous êtes mon autre moi-même... +Demain, il y aura un mariage à Notre-Dame... +et, demain soir, il y en aura un autre à Saint-Germain-l'Auxerrois... +et je veux que vous soyez là!...</p> + +<p>—Quel mariage? demanda le chevalier.</p> + +<p>—Le mien!...</p> + + +<p>—Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de +frémir. Et pourquoi le soir?</p> + +<p>—La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... +la reine veut être là pour me bénir... elle se charge +de tous les détails de la cérémonie... des amis à elle, des +amis sûrs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon +frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, comprenez-vous? +Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait +savoir pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse +tant à un pauvre gentilhomme huguenot...</p> + +<p>Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua +pas: cette cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit +qui devait être tenu secret et auquel Catherine devait +assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.</p> + +<p>«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.</p> + +<p>Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, +il désigna le costume étalé sur un fauteuil:</p> + +<p>—Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?</p> + +<p>—Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. +C'est dans ce costume que je veux assister au mariage +de notre roi, et c'est dans ce même costume que, le soir, +à minuit, je me rendrai à Saint-Germain-l'Auxerrois...</p> + +<p>—Eh quoi! Tout de noir vêtu?</p> + +<p>—Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage +se voila de mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que +je me demande parfois si je rêve. Vous savez combien +j'ai souffert d'être obligé de maudire ma mère... eh bien, +cette mère se révèle à moi comme la femme la plus aimante. +Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, +demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que +ces deux bonheurs inouïs accablent mon âme!...</p> + +<p>—Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?</p> + +<p>—Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? +Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance... +Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme +voilé d'un crêpe.</p> + +<p>—Il faut quelquefois écouter les pressentiments.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, +je ne crains rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille +de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de +tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a été ma +vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir +déjà oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait +tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique... +il a bien vite recommencé à papillonner autour des +femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on +d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, +sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute +cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne, +cela me révolte. Et moi qui l'ai vénérée, moi qui l'ai vue +mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant +ma mère aussi... et devant ma femme!</p> + +<p>Marillac demeura quelques minutes tout songeur.</p> + +<p>—Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré +la singulière destinée qui vous a fait retrouver une +mère juste au moment où vous avez perdu celle que +vous considériez comme telle?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.</p> + +<p>—Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a +vécu, Catherine de Médicis vous est apparue comme un +monstre capable de toutes les atrocités. Or, c'est justement +dans la nuit où est morte l'infortunée Jeanne d'Albret +que madame votre mère a commencé de se révéler +à vous dans toute sa maternelle mansuétude...</p> + +<p>—Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, +dit Marillac en passant une main sur son front. +Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir +là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes +espérances?»</p> + +<p>Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.</p> + +<p>Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, +et qu'il faisait un violent effort pour se persuader à soi-même +qu'il était heureux.</p> + +<p>Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable +qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-être, +à force de creuser le problème, en était-il arrivé à +pressentir vaguement vers quels abîmes il était entraîné!... +Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans +fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait +le tuer, le désespoir de deviner que sa fiancée était complice +de sa mère!...</p> + +<p>Peut-être, disons-nous!</p> + +<p>Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, +Marillac ne pouvait que le soupçonner.</p> + +<p>—Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine +de Navarre! reprit tout à coup le chevalier.</p> + +<p>—Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez +là, chevalier, dit le comte avec une sombre expression. +Ce fut foudroyant. La reine était arrivée à neuf heures +au Louvre, où on célébrait les fiançailles de son fils +et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage +des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil +de ce salon, où le roi de France vint, en personne, +lui témoigner son affectueuse admiration. Moi, j'étais +où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles +de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à +l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, +et je n'oublierai jamais la douleur qui éclata +sur le visage de... la reine mère...</p> + +<p>—De Catherine de Médicis? insista le chevalier.</p> + +<p>—Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut +examiné la reine de Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée +jusqu'à sa litière, malgré Ambroise Paré, qui lui +voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel médicament... +Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et +moi, nous montâmes à cheval pour escorter la litière; +quelques gentilshommes nous accompagnèrent. La litière, +ainsi entourée de notre groupe et précédée de +laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la +foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, +cette foule se mit à pousser des clameurs comme si +nous eussions été des ennemis; cependant, lorsqu'on +sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, +un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, +s'écartèrent, mais, dans leur silence même, ce n'était +pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier, +quelle nuit!... Quand je songe à cette fête monstrueuse, +à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré +que leurs femmes fussent insultées, puis ces cris +funèbres, cette litière qui passe à travers un peuple +retenant à peine ses grondements, je me prends à songer +à quelque énorme et fantastique traquenard... mais +c'est de la folie.</p> + +<p>—Hum! fit le chevalier.</p> + +<p>—Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... +je connais ses sentiments...</p> + +<p>—Hum! hum! répéta le chevalier.</p> + +<p>—Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise +nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise +humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre +roi entrer à Notre-Dame...</p> + +<p>Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons +qu'évoquait l'attitude du chevalier, le comte se hâta de +continuer son récit:</p> + +<p>—Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle +reprit connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise +Paré, arriva à ce moment. Mais la reine, le regardant +fixement, lui dit: «Je vous remercie, maître, +Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles +contre le mal. Je vais mourir... Allez!» +Sans insister davantage, maître Paré s'inclina, en +poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vîmes +que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.</p> + +<p>—Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion +reformée?</p> + +<p>—Oui, chevalier.</p> + +<p>—Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des +soins à la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait +l'air épouvanté?</p> + +<p>—En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...</p> + +<p>—Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. +S'il n'a pas insisté, s'il a été épouvanté, s'il a +reculé, enfin...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac +avec agitation.</p> + +<p>—Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne +de cette attitude, voilà tout. Mais continuez, cher +ami...</p> + +<p>—Oui... laissons de côté les soupçons.</p> + +<p>—Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous +soupçonnez...</p> + +<p>—Quoi? balbutia le comte.</p> + +<p>—Un crime!...</p> + +<p>Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La +reine de Navarre avait des ennemis acharnés; plus +d'une fois, elle a failli succomber. Peut-être, un de ces +ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant +le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, +celui-là...</p> + +<p>Marillac passa la main sur son front. Et, comme le +chevalier gardait le silence, il continua:</p> + +<p>—Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon +sans valeur.</p> + +<p>—Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le +médecin du roi se retira.</p> + +<p>—Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement +fébrile. Le roi Henri demeura seul près de +sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes +dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans +cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, +et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment +que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère... +Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes +confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination +qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?... +Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla, +un moment, saisir quelques lambeaux de la parole +royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la +voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne +de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle... +ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais +prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» +Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute +une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri +reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.</p> + +<p>Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne +songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.</p> + +<p>—Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis +cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné +nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable +qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour +se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à +son dernier diamant, pour payer les soldats de son +fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché +à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que +j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide, +dans un anéantissement de mes forces et de ma +pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas, +mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...» +Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots... +Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes +d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.</p> + +<p>Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:</p> + +<p>«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du +roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos +forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles, +mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres +du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement +suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au +prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils... +je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de +lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, +je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot, +et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers +gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices +prendront fin... le droit de vivre et de penser sera +assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause +est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité +sans la liberté?... Adieu à tous...»</p> + +<p>—A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout +était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me +fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près +du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle +de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier +soupir...</p> + +<p>Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une +agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse +de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan +et continua d'une voix plus sourde:</p> + +<p>—Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier +soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma +douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une +horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais +surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... +En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret +tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura +distinctement: «Prends sarde, mon enfant, +prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» +Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper +de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! +car, à ce moment, la reine entra en agonie... +Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais +aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, +tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante +expression sur la cheminée... puis, une légère secousse +l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte... +et son regard semblait encore s'attacher à cet objet +que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des +yeux...</p> + +<p>Marillac se tut.</p> + +<p>A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes +s'échappèrent.</p> + +<p>—Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi +d'avoir ramené vos pensées vers ces pénibles scènes... +Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel était cet +objet que la reine regardait en mourant?</p> + +<p>Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef +sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa +sur une table.</p> + +<p>—Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne +auguste. Je l'avais à mon tour offert à la reine +de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants... +Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu +me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la +cheminée de sa chambre et de le garder comme un +double souvenir... le souvenir de mes deux mères.</p> + +<p>—Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine +Catherine qui vous a donné ce coffret?</p> + +<p>—Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent.</p> + +<p>Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la +pensée terrible qui l'agitait, car tous les deux pâlirent +et détournèrent les yeux.</p> + +<p>Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur +le coffret d'or. Il baissa la tête. Et, soudain, le mystère +de sa pensée monta jusqu'à ses lèvres, comme s'il n'eût +pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura:</p> + +<p>—Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière +goutte... pour savoir la vérité... oh! chevalier... cette +vérité... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible +que ce coffret ait été l'instrument de mort... que Catherine, +ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que +moi... moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le +poison que lui envoyait l'autre!</p> + +<p>—Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez +raison... ce serait trop horrible...</p> + +<p>—Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de +continuer à porter de tels soupçons dans mon esprit!... +Catherine ne peut avoir conçu de pareilles horreurs... +Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma mère... +ma mère!...</p> + +<p>En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret +avec une sorte de rage désespérée.</p> + +<p>Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs +ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.</p> + +<p>Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.</p> + +<p>Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, +lui arracha les gants, les remit à leur place, funèbre +relique, et, lui-même, alla renfermer, avec un effroi +visible, le mystérieux coffret d'or dans l'armoire.</p> + +<p>Il y eut alors entre les deux hommes un long silence +lourd d'angoisse.</p> + +<p>L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans +l'esprit de Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer +à lui-même.</p> + +<p>Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, +la vague épouvante que recouvraient ce bonheur +et cette joie, son incertitude, ses doutes, son désespoir +latent, en un éclair aveuglant, il comprit tout, +il se comprit soi-même.</p> + +<p>Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame +qui se déroulait dans sa pensée.</p> + +<p>La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux +avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait +eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer +le soupçon dans l'esprit du comte.</p> + +<p>Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne +d'Albret.</p> + +<p>Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!</p> + +<p>S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme +soupçon, s'il admettait sa mère meurtrière, c'est donc +que sa mère se jouait de lui!</p> + +<p>C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité +d'Alice! C'est donc qu'Alice était une créature de +Catherine!</p> + +<p>Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son +amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il +fallait, de toute son énergie, repousser le soupçon.</p> + +<p>Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte +de Marillac.</p> + +<p>Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. +Voilà pourquoi, éclatant de rire, il alla ramasser +la clef que le chevalier avait jetée, la remit tranquillement +à la serrure de l'armoire et s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes +fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé +de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est +ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui, +mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le +deuil de la grande amie que je pleurerai toujours... +Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p> + +<p>—Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la +sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot, +toutefois.</p> + +<p>—Parlez, cher ami.</p> + +<p>—C'est bien décidément demain que doit avoir lieu +votre mariage?</p> + +<p>—Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... +Mais vous êtes seul à le savoir.</p> + +<p>—Et vous désirez que j'y assiste?</p> + +<p>—Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez +là.</p> + +<p>—Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans +l'église?</p> + +<p>—Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui +donne sur le cloître... mais soyez seul.</p> + +<p>—Très bien, mon cher comte!...</p> + +<p>Et le chevalier songea:</p> + +<p>«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. +Car, je veux donner mon âme au diable, si la douce +Catherine ne cherche pas à faire assassiner son fils!...»</p> + +<p>—Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer +avec vous cette fin de journée. Nous entrerons en +quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons +bouteille...</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne +serais pas fâché de voir un peu ce qui se passe dans +Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, comme +Paris a l'air fiévreux...</p> + +<p>—Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? +le bonheur est égoïste... mais, une chose que je +remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces +jours-ci, vous êtes triste...</p> + +<p>—Triste? Non pas... mais inquiet.»</p> + +<p>Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, +et, comme le gros de la chaleur était passé, la rue était +pleine de gens endimanchés...</p> + +<p>—Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac +en prenant le bras du chevalier.</p> + +<p>—Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je +crains qu'il ne se soit jeté en quelque périlleuse aventure.</p> + +<p>—Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?</p> + +<p>—Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de +Montmorency en disant au suisse que, s'il n'était pas rentré +au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel +peut être ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris?</p> + +<p>—C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun +doute, vous avez tort de vous inquiéter.</p> + +<p>—Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour +lui. Et, d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût +prévenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son +côté, je travaillais du mien et son absence peut compromettre +la réussite de mon plan.</p> + +<p>—Voyons votre plan, fit Marillac.</p> + +<p>—Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de +garde à la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a +promis de ne défendre que mollement le passage, pourvu +que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera +pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... +Je compte sur vous, mon cher ami.</p> + +<p>—Très bien. Mardi, quelle heure?</p> + +<p>—Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une +voiture dans laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que +le maréchal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrât +pas. Nous serons une vingtaine...</p> + +<p>—Bon. Je vous promets de vous en amener autant.</p> + +<p>—Ah! si mon père était là!...</p> + +<p>—Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que +veut tout ce monde?...</p> + +<p>—Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à +genoux!... Avançons.</p> + +<p>—En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui +fit tressaillir le chevalier.</p> + +<p>Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient +heurtés à une foule qui entourait quelque chose, devant +la porte d'un couvent. Et cette foule criait:</p> + +<p>«Miracle! Noël!...»</p> + +<p>Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au +moment où ils se trouvèrent devant la porte du +couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des +cantiques, dont les autres, comme en délire, s'embrassaient +sans se connaître, faisaient des signes de croix et se +frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à +genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient +debout.</p> + +<p>La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le +cri qu'elle croyait être le plus agréable à tous les saints +du paradis:</p> + +<p>«Mort aux huguenots!...»</p> + +<p>C'est à ce moment que la voix en question cria:</p> + +<p>«En voilà deux!...»</p> + +<p>Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait +spécialement. Maurevert était entouré d'une quinzaine de +gentilshommes, qui semblaient le considérer comme leur +chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent sur le chevalier, +l'épée à la main.</p> + +<p>Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux +amis qui, serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas +tirer leurs épées.</p> + +<p>«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en +essayant d'arriver jusqu'à leurs deux victimes.</p> + +<p>Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.</p> + +<p>C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer +elle-même les deux huguenots qui, la dague à la +main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les +enragés qui les entouraient.</p> + +<p>Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils +semblaient se dire:</p> + +<p>«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous +en découdrons bien quelques-uns?»</p> + +<p>—Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à +la hart!...»</p> + +<p>Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; +des milliers de poings se levèrent...</p> + +<p>Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût +abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en +criant:</p> + +<p>«Miracle!... Voici le saint!...»</p> + +<p>Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du +couvent où son supérieur l'avait rappelé, la mission +laïque du frère étant terminée, le moine Lubin, donc, +apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et, +apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a +l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille +dont Pardaillan l'avait gratifié à la Devinière.</p> + +<p>«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le +moine qui passait à travers la foule prosternée.</p> + +<p>Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. +Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré +pour rengainer leurs dagues et mettre l'épée à +la main.</p> + +<p>Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se +trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle +besogne il était escorté de gentilshommes, dont il en +reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine +Catherine.</p> + +<p>—Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, +à votre gauche, cette encoignure sous l'auvent?</p> + +<p>—Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son +épée, menaçait déjà un de ses assaillants.</p> + +<p>—Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... +Attention! Vous y êtes?</p> + +<p>Les deux amis se fendirent ensemble: un double +hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.</p> + +<p>Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, +se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la +foule s'écarta avec des clameurs et se referma sur lui. +Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'aperçut +qu'il était seul.</p> + +<p>—Pardaillan! rugit-il.</p> + +<p>Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.</p> + +<p>A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans +l'impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné, +emporté dans l'intérieur du couvent.</p> + +<p>Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:</p> + +<p>Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des +gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un +coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit à fond et +par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire. +A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers +l'encoignure qu'il avait montrée à Marillac, le moine +fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en bégayant:</p> + +<p>«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez +boire...»</p> + +<p>D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du +moine, qui alla rouler à terre en murmurant:</p> + +<p>«L'ingrat!...»</p> + +<p>A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; +son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en +lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert +l'enleva.</p> + +<p>Alors, on vit un spectacle inouï.</p> + +<p>Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une +masse humaine qui s'efforçait de l'écraser.</p> + +<p>Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait +d'un formidable roulis des épaules; elle se reformait, +l'accablait; il l'entraînait, roulait avec elle, se +relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme +de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour +de lui; des hurlements effroyables, tout autour, +éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique +attaché à lui luttait dans un silence farouche.</p> + +<p>Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, +Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine, +comme le sanglier, enfin coiffé, peut secouer +la meute.</p> + +<p>Il soufflait d'un souffle rauque et bref.</p> + +<p>Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait +plus à rien... à rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix +pas, commandait la manoeuvre, à le saisir, à l'étrangler +avant de mourir.</p> + +<p>Une clameur plus terrible retentit soudain:</p> + +<p>Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne +se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun +de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre, +toute une foule pesait.</p> + +<p>«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.</p> + +<p>Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement +lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée, +une dizaine de blessés étanchaient leur sang.</p> + +<p>Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait +en triomphe et l'acclamait. C'était le saint qui avait +arrêté l'hérétique! C'était le saint qui, rien qu'en l'enlaçant +de ses bras, lui avait ôté sa force!</p> + +<p>Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une +assez longue conférence avec le prieur. A la suite de +cette conférence, il s'était fait conduire dans la cellule +où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait +sous son bras l'épée du comte.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici +votre épée.</p> + +<p>Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement +la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau.</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous +nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-à-dire +à un moment où vous n'aurez pas pris la précaution +de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer +deux hommes.</p> + +<p>—Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand +il vous plaira, dit Maurevert en grondant.</p> + +<p>—Après-demain matin, voulez-vous?</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Dans les prés du passeur?</p> + +<p>—Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi +vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas +la querellé que vous me faites, au moment où je vous +sauve la vie.</p> + +<p>—Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec +un dédain qui fit pâlir Maurevert.</p> + +<p>Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais +il se contint et reprit:</p> + +<p>—C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais +cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l'instant +même où la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se +ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté +ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le +comte.»</p> + +<p>Marillac avait écouté ces explications avec une surprise +étonnée.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je +ne puis qu'être surpris. Je ne suis pas de vos amis, je +crois...</p> + +<p>—Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour +essayer de vous tirer des mains de ces enragés! Qui +n'en eût fait autant à ma place?... Et puis, je dois vous +l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à votre +secours...</p> + +<p>—Quelle est cette raison, monsieur?</p> + +<p>—Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, +dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outré.</p> + +<p>Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:</p> + +<p>—Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, +si nous nous sommes même un peu regardés de travers +à la dernière fête du Louvre, je n'en ai pas moins +l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous +ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et +à quelques autres de ses fidèles? Elle a dit, en propres +termes, qu'elle vous considérait comme un parfait +cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable affection +et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en +toutes mauvaises occasions où vous pourriez vous +trouver...</p> + +<p>—La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix +altérée.</p> + +<p>—Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur +de vous répéter, monsieur le comte. Aussi, tout en +acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur +de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très +dévoué.</p> + +<p>Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se +retirer.</p> + +<p>—Attendez, monsieur! dit Marillac.</p> + +<p>Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous +ses efforts, il reprit:</p> + +<p>—Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté +ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me +jurez-vous que la reine s'est bien exprimée ainsi, en +parlant de moi?</p> + +<p>—Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente +sincérité. Je dois même ajouter que, si les paroles de la +reine étaient affectueuses, le ton l'était plus encore. +Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte, +que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, +et qu'elle vous destine un haut commandement +dans l'armée que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas.»</p> + +<p>Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla +la poitrine de Marillac.</p> + +<p>«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. +Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompé?...»</p> + +<p>—Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette +de vous avoir mal accueilli.</p> + +<p>—Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!</p> + +<p>—Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me +conduire à M. de Pardaillan, afin que nous partions +ensemble.</p> + +<p>—Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes +libre. Mais, quant à M. de Pardaillan, c'est autre chose, +vu que M. de Pardaillan est rebelle, accusé de lèse-majesté +et que c'est mon devoir de l'arrêter.</p> + +<p>—Vous l'arrêtez?</p> + +<p>—C'est fait.</p> + +<p>—De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?</p> + +<p>—Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre +d'avoir à me saisir de la personne de M. de Pardaillan, +et j'étais justement à sa recherche, quand j'ai eu +l'honneur de vous rencontrer.</p> + +<p>—Un ordre! gronda Marillac. De qui?</p> + +<p>—De la reine mère!</p> + +<p>Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le +comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura +un moment tout étourdi. Mais bientôt, se frappant +le front, il murmura:</p> + +<p>«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection +de la reine pour moi!...»</p> + +<p>Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un +couloir en présence d'un moine, qui le salua et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire +sortir du couvent par une porte de derrière.</p> + +<p>—Pourquoi pas par la grande porte?</p> + +<p>—Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.</p> + +<p>Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une +rumeur furieuse.</p> + +<p>«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui +réclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous +savons trop quelle serait la douleur de notre grande +reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur.»</p> + +<p>Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, +qui le conduisit jusqu'à une petite porte donnant sur +une ruelle solitaire.</p> + +<p>Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>LE TEMPLE</h3> + +<p>Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, +Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont +encore plus rapides que celles de l'amitié.</p> + +<p>Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience +dans cette partie du Louvre, où se trouvaient les appartements +de la reine mère. Car, à peine le capitaine des +gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit signe de le +suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit +dans une antichambre où se trouvait la suivante +florentine Paola, laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt +dans le fameux oratoire.</p> + +<p>Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; +elle avait devant elle un monceau de lettres déjà terminées. +Car la reine écrivait toujours elle-même. Soit +défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa dévorante +activité, elle n'eut jamais de secrétaire.</p> + +<p>A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe +bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase +commencée.</p> + +<p>Maurevert avait bon oeil.</p> + +<p>Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les +lettres déjà cachetées, que la reine avait rejetées sur +la table, au hasard. Et il put constater que presque +toutes ces lettres étaient adressées aux gouverneurs +des provinces.</p> + +<p>A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, +surprit le regard de Maurevert.</p> + +<p>—Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. +J'aime les gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. +Allez à cette fenêtre...</p> + +<p>—Je supplie Votre Majesté de croire...</p> + +<p>—Obéissez donc...»</p> + +<p>Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant +quelque terrible surprise.</p> + +<p>—Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.</p> + +<p>—Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, +à cheval, prêts à partir.</p> + +<p>—C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine +qui, en même temps, frappa un timbre d'un coup de +son petit marteau d'argent.</p> + +<p>Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les +lettres cachetées et sortit en toute hâte, sans avoir dit +un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa +raître dans la cour le même homme. Il remit une lettre +à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à +fond de train; puis il passa au deuxième, qui partit à +son tour, puis au troisième... Au bout de cinq minutes, +tous les courriers étaient partis.</p> + +<p>—La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc +de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz +que vous avez vu partir mes courriers porteurs de dépêches +pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez +que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos +gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher +sur Paris, pour y arrêter les insensés qui ne craignent +pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours, +monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront +sur Paris, pour protéger le roi!</p> + +<p>Maurevert sentit un long frisson lui courir le long +des reins, comme si la hache du bourreau se fût levée +sur son cou.</p> + +<p>«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.</p> + +<p>Catherine le regarda un instant avec une sombre +expression de doute, de mépris et de triomphe.</p> + +<p>Elle avait d'ailleurs menti.</p> + +<p>Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter +tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, +tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir +tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.</p> + +<p>«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.</p> + +<p>Maurevert obéit.</p> + +<p>—Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous +donne vie sauve.</p> + +<p>Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. +La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait +encore avec lui. Donc, il était sauvé.</p> + +<p>—Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda +froidement Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un +effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le +Christ que je n'ai pas conspiré.</p> + +<p>—Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, +pour conspirer, il faut être quelqu'un! Seulement, vous +n'êtes pas sans avoir écouté autour de vous. Que savez-vous?</p> + +<p>—Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi +ne voudra pas prendre contre les hérétiques les mesures +nécessaires.</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, +on en profitera pour se faire désigner par la +noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le +capitaine général des catholiques...</p> + +<p>—Et alors?...</p> + +<p>—C'est tout, madame!</p> + +<p>—Vous mentez, monsieur de Maurevert!</p> + +<p>—Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais +dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple +supposition...</p> + +<p>—Dites toujours.</p> + +<p>—Je pense que, maître de Paris, capitaine général +des forces catholiques, on en profiterait peut-être, si +les circonstances étaient favorables... pour mener directement +Sa Majesté le roi...</p> + +<p>«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la +reine.</p> + +<p>Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était +redevenu impénétrable.</p> + +<p>—Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu +plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans +doute.</p> + +<p>—Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en +dispose!</p> + +<p>—Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de +Guise, s'il veut être capitaine général, il le sera. +J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'à +le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. +Je pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le +roi, je fais venir à Paris une armée complète. Alors +nous verrons. Quant à vous...</p> + +<p>Elle le fixa de son regard aigu.</p> + +<p>Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême +du désespoir.</p> + +<p>—Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques +mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire +pour vous.</p> + +<p>Maurevert essayait ardemment de lire de loin.</p> + +<p>«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.</p> + +<p>La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante +mille livres sur la cassette de la reine mère.</p> + +<p>Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina +avec respect, mais sans exagération.</p> + +<p>«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui +avait suivi attentivement l'effet de sa générosité... +L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher +monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur, +avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.</p> + +<p>—Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà +payé, déjà à son poste. Et les cinquante mille livres +que Votre Majesté veut bien m'octroyer...</p> + +<p>—Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, +fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi +pour vous récompenser des nouvelles que vous m'apportez. +Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre intervention; +oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de +ces deux hommes?</p> + +<p>—J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...</p> + +<p>Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit +sur le visage de la reine.</p> + +<p>—Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, +celui que je crois bien avoir sauvé des mains +de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance... +Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en +estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.</p> + +<p>La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura +souriante, presque indifférente. Mais Maurevert eût +frémi d'épouvanté s'il avait pu entendre le rugissement +du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion, +elle dit très simplement:</p> + +<p>—Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il +est de mes amis... Et l'autre?</p> + +<p>—L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre +de lui rappeler une promesse qu'elle a bien +voulu me faire?</p> + +<p>—Laquelle? dit la reine étonnée.</p> + +<p>—Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. +Tant que je n'aurai pas vengé d'effroyable manière +l'insulte...</p> + +<p>—Ce coup de fouet? dit la reine.</p> + +<p>—Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. +On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien, +madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est +celui qui m'a marqué!</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan?</p> + +<p>—Oui, Majesté...</p> + +<p>«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant +de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!»</p> + +<p>—Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que +vous m'avez donné cet homme pour en faire ce que +bon me semblerait...</p> + +<p>—Où est-il? demanda Catherine.</p> + +<p>—Enfermé dans une cellule de couvent.</p> + +<p>—Et où voulez-vous le mettre?</p> + +<p>—A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.</p> + +<p>—Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? +reprit-elle tout à coup.</p> + +<p>—Votre Majesté a dit: ces deux hommes?</p> + +<p>—Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris +chez M. le maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: +il est au Temple. M. le maréchal, pour des +raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir à +questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal +veut assister lui-même à la question. Mais tout cela est +assez grave, en somme. Aucun jugement n'a été pris... +J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc +de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas +le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait +des secrets précieux?</p> + +<p>—Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je +saurai bien lui arracher ces secrets!</p> + +<p>—Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine +contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant...</p> + +<p>—Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein +Louvre...</p> + +<p>—Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de +m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un +grand service au roi en sauvant un jour sa cousine +d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! +pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée +de mourir... c'est un grand malheur...</p> + +<p>Maurevert eût vainement entrepris de suivre la +pensée tortueuse de la reine.</p> + +<p>Elle reprit avec un soupir:</p> + +<p>—Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en +dédirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre +ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple, +c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?</p> + +<p>En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.</p> + +<p>—Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, +pourvu que je les tienne... surtout le chevalier!</p> + +<p>—Et vous dites que vous vous chargeriez de les +questionner?</p> + +<p>—Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.</p> + +<p>—Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre +d'arrestation.</p> + +<p>Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:</p> + +<p>—Votre Majesté me donne-t-elle congé?</p> + +<p>—Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer +la question à vos deux ennemis?</p> + +<p>—Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire +transférer le chevalier au Temple et de faire prévenir +le tourmenteur juré.</p> + +<p>—Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des +juges!</p> + +<p>—C'est vrai! fit Maurevert atterré.</p> + +<p>—A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la +reine.</p> + +<p>Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un +papier qu'elle tendit à Maurevert.</p> + +<p>C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire +et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la +prison du Temple, le samedi 23 août, à dix heures du +matin.</p> + +<p>—Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.</p> + +<p>—Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que +vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes +à dimanche soir...</p> + +<p>—C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!</p> + +<p>—Un dernier mot. Je ne veux personne dans la +chambre des questions; personne que vous et le +maître bourreau. Est-ce entendu?</p> + +<p>—Votre Majesté peut se rassurer.</p> + +<p>—Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de +ces deux hommes?</p> + +<p>—Je vous le jure, madame!</p> + +<p>—C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. +C'est que je vous donne la vie de ces deux +hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami.</p> + +<p>—Dès demain matin, madame, mon ami prendra +position dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois...»</p> + +<p>—Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, +avec une joie effroyable dans le coeur.</p> + +<p>«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... +Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si +toutefois vous savez vos prières... Quant à ces deux +spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur +arracher... il y a justement dans la chambre des tortures +du Temple un cabinet noir où je serai à merveille +pour tout entendre.»</p> + +<p>A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et +dit:</p> + +<p>—Madame, M. le comte de Marillac est dans votre +antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey.</p> + +<p>Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.</p> + +<p>—Et que veut-il, ce cher comte?</p> + +<p>—Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour +lui une audience immédiate à Votre Majesté.</p> + +<p>—Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.</p> + +<p>Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, +d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait:</p> + +<p>—Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si +simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, +patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant, +d'ailleurs, cette pécore d'Alice serait capable... Allons +donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons rien!...</p> + +<p>—Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous +désirez m'entretenir...</p> + +<p>Marillac venait d'entrer.</p> + +<p>La reine écarta de la main les lettres qui étaient +devant elle.</p> + +<p>Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha +sur un signe qu'elle lui adressa.</p> + +<p>—Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... +Si tout est prêt pour la cérémonie de +demain soir?</p> + +<p>Marillac fléchit le genou.</p> + +<p>—Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me +comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat +de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il +s'agit. Je suis venu demander grâce.</p> + +<p>—Grâce? fit la reine avec étonnement.</p> + +<p>—Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être +saisi. Un ami, madame! Un frère!</p> + +<p>—Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit +que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille +tout le bien que je vous veux à vous-même. Son nom?</p> + +<p>—Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire +à deux reprises différentes: une première fois, +dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois, +dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous +connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet +de Sa Majesté le roi...</p> + +<p>—Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant +de gens m'ont déplu... je tâche à les oublier...</p> + +<p>Marillac jeta un regard ardent sur la reine.</p> + +<p>—C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.</p> + +<p>La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, +puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre:</p> + +<p>—Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce +jeune homme à qui je me souviens maintenant d'avoir +offert d'entrer à mon service. Et vous dites qu'il est +arrêté?</p> + +<p>—Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre +la liberté. Je me porte garant que le chevalier n'a rien +pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre +Majesté.</p> + +<p>—Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.</p> + +<p>Le capitaine des gardes apparut bientôt.</p> + +<p>—Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant +de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier +de Pardaillan?</p> + +<p>—Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première +fois, s'est évadé de la Bastille.</p> + +<p>—Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le +Sourcil.</p> + +<p>—Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme +est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a +résisté par deux fois aux soldats du roi.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire +en quelles circonstances...</p> + +<p>—Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.</p> + +<p>Le capitaine se retira.</p> + +<p>—Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais +vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle +que mes fils Henri et François pourraient seuls en +attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.</p> + +<p>Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un +bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction +entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine +avait pour lui une affection profonde, une affection +de mère.</p> + +<p>Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui +le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait +avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!</p> + +<p>Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de +la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se +gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse +Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.</p> + +<p>En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, +se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État +sans aucun doute!</p> + +<p>Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter +un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur +l'heure.</p> + +<p>Catherine demeura absente une demi-heure pendant +laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte +de Marillac.</p> + +<p>Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du +comte.</p> + +<p>Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était +arrêté par ordre de la reine mère.</p> + +<p>Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du +chevalier!</p> + +<p>Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.</p> + +<p>Simples contradictions, après tout!</p> + +<p>Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.</p> + +<p>—Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.</p> + +<p>—Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que +l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier +de Pardaillan... il est libre?</p> + +<p>—J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui +ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami +conspire avec M. le maréchal de Montmorency.</p> + +<p>—Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion +s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...</p> + +<p>—Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et +puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au +sujet du maréchal, il me le dira lui-même.</p> + +<p>—Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac +avec une expression de tendresse.</p> + +<p>—Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, +et la douleur, mon cher comte, est la bonne école +de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami +conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est +votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me +demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le +recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le +roi aura achevé de l'interroger...</p> + +<p>—Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?</p> + +<p>—Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à +toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un +juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses +sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure +renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra +quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire +du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue +Montmartre.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication +est des plus simples! Pardaillan et le maréchal +ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il +n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...</p> + +<p>—Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever +du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.</p> + +<p>—Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir +déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance... +Quant à moi, ma vie vous appartient.</p> + +<p>Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais +Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché +qu'il était devant la reine.</p> + +<p>—Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... +dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain +matin...»</p> + +<p>Le comte sortit enivré.</p> + +<p>Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y +arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait +dans la direction du Louvre. Le comte demanda +à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au +moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut +au parloir.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la +grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à +ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan +est encore dans votre couvent?</p> + +<p>—Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore +ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens +de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le +garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre +du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que +je pouvais faire.</p> + +<p>—Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac +palpitant.</p> + +<p>—J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, +en lui disant simplement que le roi veut lui parler à +son lever et qu'une auguste personne compte sur son +honneur de gentilhomme pour...</p> + +<p>—Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac +transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques +instants?</p> + +<p>—Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. +Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.</p> + +<p>—Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. +Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai +ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec +bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.</p> + +<p>Le comte salua et se retira, l'âme ravie...</p> + +<p>Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable +angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.</p> + +<p>—C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout +mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi +Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre. +Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée +en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, +ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel, +et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie... +Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma +mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... +Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, +je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et +sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous +partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a +quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»</p> + +<p>Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y +avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des +rumeurs inaccoutumées...</p> + +<p>«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui +commenceront demain!» songea Marillac.</p> + + +<p>Le prieur avait menti en disant que le chevalier se +trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une +heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée +par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté, +avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture +s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.</p> + +<p>Elle s'arrêta devant la prison du Temple.</p> + +<p>Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, +le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats +qu'on appelait les Templiers l'avaient habité. +Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût +été une ville dans la ville.</p> + +<p>Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers +avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui +les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.</p> + +<p>La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès +cette époque.</p> + +<p>Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour +où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait +être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.</p> + +<p>En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. +Et déjà même François Ier l'avait employée à cet +usage.</p> + +<p>Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le +fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les +huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher +royaliste.</p> + +<p>Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un +geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux +roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri +par les vices, regard sanglant—une belle brute qui +ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant +une fille.</p> + +<p>Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable +de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal +de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé +son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette +fonction de gouverneur du Temple.</p> + +<p>Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, +il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait +de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que +de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.</p> + +<p>Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, +et s'en prévalut naturellement comme d'un grand +service.</p> + +<p>Le maréchal se réservait de questionner lui-même le +vieux routier.</p> + +<p>Son plan devait être renversé par Maurevert qui, +ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé, +par Catherine, de procéder à l'opération de la question. +On a vu que la reine avait l'intention d'assister, +cachée, à cette opération.</p> + +<p>On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi +23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.</p> + +<p>Et cette torture, qui devait être la vengeance de +Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la +récompense de l'assassinat de Coligny.</p> + +<p>Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine +lui en donnait deux. C'était royalement payé.</p> + +<p>Depuis l'instant où il avait été transporté dans le +couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il +songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin +des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait +pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.</p> + +<p>«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert +m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé +rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai; +il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait +tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? +Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami! +Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse +épousera le comte de Margency, voilà tout!»</p> + +<p>Il fit un violent effort pour briser ses liens en se +raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds. +Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant +fortement.</p> + +<p>Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans +son triste monologue, le même effort le tordit dans +un spasme impuissant.</p> + +<p>Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan +rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses +assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert, +et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de +le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il +fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit +que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il +entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme. +Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut +qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert +qui causait avec un homme de haute taille, fort comme +un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient +alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, +car il faisait nuit.</p> + +<p>—Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes +responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.</p> + +<p>«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi +jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»</p> + +<p>—C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur +en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront +jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à +samedi. Et alors, samedi?...</p> + +<p>—Lisez ceci.</p> + +<p>—Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...</p> + +<p>—Et extraordinaire, monsieur de Montluc.</p> + +<p>Le chevalier frissonna longuement.</p> + +<p>«Pour samedi, à dix heures, bon!»</p> + +<p>—Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit +Maurevert.</p> + +<p>—Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc +avec son rire épais d'ivrogne.</p> + +<p>Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la +face rouge du gouverneur, les torches, les gardes... +Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné +dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta +un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut +rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot; +la porte se referma.</p> + +<p>—Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier +reconnut pour celle de Montluc.</p> + +<p>—Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.</p> + +<p>A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un +qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité. +Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant +force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de +douleur:</p> + +<p>«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!</p> + +<p>—Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde +de joie intense.</p> + +<p>Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier +dans ses bras.</p> + +<p>—Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan +père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi, +mon pauvre chevalier!...</p> + +<p>—Bon! Vous saviez bien que notre destinée était +de mourir ensemble!</p> + +<p>—Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la +porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, +que vous êtes ici dans la même chambre; c'est +grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est +grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre +coup de cravache payé!...</p> + +<p>—Misérable! hurla le vieux routier en se jetant +sur la porte.</p> + +<p>Le chevalier n'avait pas bronché.</p> + +<p>—Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par +la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...</p> + +<p>Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis +quelques jours, il conduisit le chevalier dans un +coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège +et couchette des habitants de ce lieu sinistre.</p> + +<p>Le chevalier allongea sur la paille ses membres +endoloris par la pression des cordes. Le premier moment +de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une +douleur plus accablante qu'au moment où il avait été +arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur +son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait +encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en +sûreté.</p> + +<p>Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier +comme lui.</p> + +<p>Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la +gorge...</p> + +<p>Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses +yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux +qu'il avait tant aimé!</p> + +<p>Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras +la tête vénérée du vieux routier.</p> + +<p>—O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...</p> + +<p>Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre +pleurer son fils.</p> + +<p>C'était la première fois!...</p> + +<p>Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il +n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant, +il lui était arrivé de le corriger d'une taloche—bien +rare du reste—le petit lui tournait le dos après l'avoir +fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, +lorsque, après de longues années passées ensemble sur les +routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes +périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait +bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme +une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement +pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour +avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais +à lui, il n'avait pas pleuré encore!</p> + +<p>Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux +blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement +douloureux.</p> + +<p>—Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, +mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles +de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre +enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais +mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables... +mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont +pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon +petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de +n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême +moment... pleure ta jeune existence brisée...</p> + +<p>—Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai +sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.</p> + +<p>—C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?</p> + +<p>—Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir +avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le +paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de +ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons +toutes nos forces pour l'instant... où...</p> + +<p>Le chevalier ne put achever et se mordit violemment +les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et, +habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le +cachot.</p> + +<p>—Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je +n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la +gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant +le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!</p> + +<p>Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de +Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer +à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta +la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le +jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques +heures.</p> + +<p>Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de +faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.</p> + +<p>Sa première idée fut d'examiner soigneusement la +porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière. +Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque +le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna +vers son père.</p> + +<p>—Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant +la première journée de mon emprisonnement. Et +voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à +ouvrir la porte—et il nous faudrait pour cela dix à +quinze jours de travail—nous tomberions dans un couloir +qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine +d'arquebusiers...</p> + +<p>—Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.</p> + +<p>—Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de +ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et +alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine +de gardes...</p> + +<p>—N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...</p> + +<p>—Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, +quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne +pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une +trop vilaine grimace.</p> + +<p>Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques +instants à cette violente figure de Montluc que nous +n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son +nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple +était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert +l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment +verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner +où il l'avait laissé.</p> + +<p>—A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.</p> + +<p>La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de +cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de +venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions. +Trois couverts étaient mis: celui de Marc de +Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le +voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne +veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet, +vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.</p> + +<p>Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins +nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient +les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient +jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient +deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent +comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique +chevelure d'Espagnole.</p> + +<p>La rousse se nommait tout simplement la Roussette, +et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.</p> + +<p>La brune s'appelait Pâquette.</p> + +<p>Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, +même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs +chairs, dociles et passives.</p> + +<p>Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond +gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:</p> + +<p>—A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.</p> + +<p>—Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.</p> + +<p>—Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil +riposta Pâquette déjà jalouse.</p> + +<p>—Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage +de soif et d'amour.</p> + +<p>—Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les +deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se +mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.</p> + +<p>Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être +Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était +arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force +de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles +avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les +couvraient encore; elles étaient entièrement nues et +Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme +gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la +Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à +cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer +au plafond comme des balles et à les recevoir +dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes +contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette +saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du +délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, +il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.</p> + +<p>—Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une +récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en +serait jalouse!</p> + +<p>La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent +le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en +des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique +dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente +impudeur.</p> + +<p>Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de +morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du +tonnerre de son rire.</p> + +<p>—Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette +et Pâquette.</p> + +<p>—La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...</p> + +<p>—Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?</p> + +<p>—Non, par le diable, c'est mieux que cela!</p> + +<p>—Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture +toute en soie bleue passementée d'or?</p> + +<p>—Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler +ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes +brebis...</p> + +<p>—Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant +des mains.</p> + +<p>—Non... voir torturer!...</p> + +<p>La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, +dégrisées, un peu pâles.</p> + +<p>Montluc assena sur la table un coup de poing qui +renversa un flambeau.</p> + +<p>—A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... +vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les +coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y +aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants. +A boire!</p> + +<p>—Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.</p> + +<p>—Rien, dit Montluc.</p> + +<p>—Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?</p> + +<p>—Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... +monsieur de Pardaillan... le père et le fils...</p> + +<p>Les deux ribaudes firent le signe de croix.</p> + +<p>—Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?</p> + +<p>—Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...</p> + +<p>Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de +l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences +que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui +venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place, +un procès peut-être!...</p> + +<p>Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question +devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:</p> + +<p>—Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure... +n'oubliez pas... dimanche!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>LA REINE MARGOT</h3> + +<p>Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les +cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, +les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre, +en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de +la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des +voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.</p> + +<p>Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du +peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes +traînant après elles des gamins qui trottinaient; des +marchands allaient de groupe en groupe, offrant des +échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes +bonnes choses qui se débitaient rapidement.</p> + +<p>Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans +ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fête.</p> + +<p>Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces +rires, de menaçant dans ces physionomies.</p> + +<p>Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la +plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint +de drap des dimanches, portaient la cuirasse de +buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes.</p> + +<p>Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur +l'épaule.</p> + +<p>Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame +le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de +France que, dans le Louvre, Charles IX appelait déjà +la reine Margot.</p> + +<p>Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position +sur le parvis et empêchaient la foule d'approcher +des marches qui montaient au grand porche central de +l'église. La double haie de soldats, hérissée d'arquebuses +et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le +parvis, jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant +au parvis, le trouvaient déjà occupé par une foule entassée. +Les nouveaux arrivés poussaient pour avoir une +place. Ceux qui étaient déjà installés résistaient: de +là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.</p> + +<p>Par moments, il y avait des silences subits, d'une +inquiétante lourdeur; puis des clameurs éclataient, on +ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait +de choses menaçantes; il se trouvait bien par-ci +par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait +Madame Marguerite et qui était, disait-on, un +miracle de richesses ou encore, de la somptuosité des +carrosses de cérémonie... mais vite, on revenait partout +au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.</p> + +<p>Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force +jurons et signes de croix, c'était la question de savoir +si le roi de Béarn et ses damnés acolytes, les huguenots, +entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient +bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait +se marier, mais le plus grand nombre jurait que +le maudit n'oserait pénétrer dans le lieu saint.</p> + +<p>On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner +de force dans Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende +honorable.</p> + +<p>Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les +canons du Louvre se mirent à tonner.</p> + +<p>Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, +une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux +rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes +à demi étouffées retentirent, mais furent couverts par +une clameur énorme, d'une sauvage expression:</p> + +<p>«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»</p> + +<p>Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers +et d'arquebusiers renforcèrent la haie des gens d'armes +qui avait maintenant un quadruple rang de chaque +côté.</p> + +<p>Les bourgeois vociféraient.</p> + +<p>Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots +ainsi protégés. Mais il fut évident aussi que cette +foule, savamment portée au suprême degré de l'exaspération, +deviendrait terrible si par malheur on la laissait +se déchaîner!</p> + +<p>La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait +les huguenots hors d'atteinte, exaspéra la multitude.</p> + +<p>Et cette exaspération éclata en violents murmures +contre le roi, qu'on accusait tout haut de protéger les +hérétiques.</p> + +<p>«Il nous faut un capitaine général!...»</p> + +<p>Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois +armés, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.</p> + +<p>«Guise! Guise! Guise, capitaine général!</p> + +<p>«A la messe les huguenots!»</p> + +<p>Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre +hérauts à cheval, magnifiquement vêtus de drap +d'or, les armoiries royales brodées en bleu sur la poitrine, +les chevaux caparaçonnés de longues housses +flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la +trompette à bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient +une fanfare bruyante.</p> + +<p>«Les voilà! Les voilà!...»</p> + +<p>Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, +et les haines éparses se résorbèrent en curiosité.</p> + +<p>Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, +et des applaudissements éclatèrent même.</p> + +<p>Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut +une compagnie des gardes à cheval, commandés par +M de Cosseins: c'était tous des cavaliers de haute +taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants +d'acier et de broderies.</p> + +<p>Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval +était tenu en bride par deux valets, et qui précédait +une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi +de France.</p> + +<p>Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis +que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse +du roi venait d'apparaître. Charles IX, sous son +grand manteau royal, grelottait de fièvre; il avait été +pris par une de ses crises au moment de sortir du +Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous +ses sourcils froncés, avaient un regard de fou. Ce fut +une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson +de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, très, pale aussi +et pourtant souriant, considérait le peuple avec inquiétude, +ne voyant autour de lui que des visages hostiles +et des yeux menaçants.</p> + +<p>Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par +huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Médicis +et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de +diamants, toute raide dans une robe de lourde soie +qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine +et, semblait-il, attristée par la cérémonie qui se préparait; +sa fille Margot, radieuse de beauté, indifférente +à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des lèvres.</p> + +<p>La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent +des hurlements forcenés de:</p> + +<p>«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»</p> + +<p>Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du +carrosse, ce furent des ricanements qui éclatèrent. +«Bonjour, madame, cria une femme; votre mari +a-t-il été à confesse, au moins?»</p> + +<p>Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt +après les vingt-quatre voitures qui contenaient les +princes du sang, c'est-à-dire Henri, duc d'Anjou, et +François, duc d'Alençon, et la duchesse de Lorraine, +deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les +demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que +la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc +de Guise, le maréchal de Tavannes, le maréchal de +Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le chancelier de +Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, +tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse +tous vêtus de costumes d'une réelle splendeur.</p> + +<p>Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:</p> + +<p>«A la messe! A la messe!»</p> + +<p>Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes +non moins riches, mais plus sévères que les +catholiques.</p> + +<p>On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du +cortège. Mais cette séparation très nette entre les gentilshommes +catholiques et protestants, le soin qu'on +avait eu de placer les huguenots à la fin, à part quelques-uns +comme Coligny et Condé qui occupaient leur +rang naturel, permirent à la multitude mille suppositions, +dont la plus essentielle était qu'on avait voulu +mortifier les hérétiques.</p> + +<p>Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux +quolibets, aux plaisanteries, aux insultes.</p> + +<p>Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages +de chaque carrosse pénétraient sous le grand +porche, où l'archevêque et son chapitre se trouvaient +réunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancée.</p> + +<p>Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient +Crucé, Pezou et Kervier, toujours inséparables.</p> + +<p>Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval +avaient formé un demi-cercle autour du porche, de façon +à dessiner une nouvelle barrière renforçant la barrière +de hallebardiers et d'arquebusiers.</p> + +<p>Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître +des cérémonies, de ses acolytes et de douze hérauts +à pied sonnant de la trompette, entrèrent les +premiers dans Notre-Dame.</p> + +<p>Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à +la rencontre du roi et, fléchissant à demi le genou, lui +offrit l'eau bénite dans une aiguière d'or, en lui disant +que cette eau avait été apportée par lui de Rome et +prise au bénitier de Saint-Pierre.</p> + +<p>Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se +signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri.</p> + +<p>Le chef des huguenots comprit que tous les yeux +étaient fixés sur lui, et qu'on attendait qu'il fît le signe +croix.</p> + +<p>—Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc +une superbe assemblée d'évêques. Béni par un aussi +grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer +d'être heureux.</p> + +<p>En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec +sa main, de façon qu'on pût à la rigueur admettre qu'il +s'était signé. Charles IX sourit faiblement et se dirigea +vers son trône.</p> + +<p>Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef +qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans +le cadre immense des tentures brodées qui tombaient +du haut des voûtes, dans la clameur des cloches, des +chants solennels et des trompettes, présenta alors un +spectacle d'une magnificence inouïe.</p> + +<p>Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment +plus menaçantes, et le bruit du peuple, semblable au +bruit de l'Océan par les heures de tempête, faisait frissonner +Charles IX qui, livide, écoutait;</p> + +<p>«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»</p> + +<p>Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, +venaient de mettre pied à terre devant le +grand porche.</p> + +<p>Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, +silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre +eux à voix basse, sans paraître entendre les hurlements.</p> + +<p>—A la messe! à la messe! vociféra Pezou.</p> + +<p>—Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.</p> + +<p>—Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.</p> + +<p>Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme +dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au +loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en +criant:</p> + +<p>«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la +messe!...»</p> + +<p>Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le +premier, c'était l'amiral Coligny, qui avait dit tout +haut:</p> + +<p>«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un +autre...»</p> + +<p>Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se +penchant vers l'oreille du Béarnais, avait murmuré:</p> + +<p>«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous +quitter jamais, ni au camp, ni à la ville, ni à la cour.»</p> + +<p>Le troisième; c'était Marillac.</p> + +<p>Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis +deux jours, en témoignage de son affection et pour +avoir le droit de la protéger, la reine mère avait reçu +Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.</p> + +<p>Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. +Il fût entré en enfer. Il la vit en effet. Elle était tout +près de la reine, habillée de blanc. Elle était toute pâle. +Ses yeux étaient baissés.</p> + +<p>«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des +yeux.</p> + +<p>Alice, à ce moment, songeait ceci:</p> + +<p>«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale +lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce +soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain, +et le bonheur, enfin, commencera pour moi.»</p> + +<p>Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la +liberté, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait +pas une pensée pour le pauvre petit être abandonné, +pour son fils, pour Jacques Clément!</p> + +<p>La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, +sur un trône un peu plus bas que celui du roi, +placé sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur préférées +sur des sièges en velours bleu, parsemé de fleurs +de lis.</p> + +<p>Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine +qui se tenait debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du +pape, Salviati. Il était à demi penché vers la reine, qui +semblait très attentive à lire dans son livre d'heures.</p> + +<p>—Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine +du bout des lèvres.</p> + +<p>—Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous +faites la paix avec les hérétiques? Dites, madame, est-ce +cela que je dois rapporter?</p> + +<p>Catherine répondit:</p> + +<p>—Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny +est mort!</p> + +<p>Salviati tressaillit.</p> + +<p>—L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, +plus hautain que jamais.</p> + +<p>—Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?</p> + +<p>—Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...</p> + +<p>—Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.</p> + +<p>—Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.</p> + +<p>—La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit +Catherine sans émotion.</p> + +<p>Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put +s'empêcher de frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:</p> + +<p>—Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est +plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.</p> + +<p>—Madame!...</p> + +<p>—Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina +Catherine d'une voix funèbre.</p> + +<p>En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu +et se prosternait. Salviati, pâle comme un mort, avait +lentement reculé.</p> + +<p>Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne +qui paraissait plongée dans la plus évangélique +méditation, mais qui, manoeuvrant son regard à droite +et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se passait +autour d'elle.</p> + +<p>Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la +soeur de Charles IX, la fille aînée de Catherine.</p> + +<p>Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable +de soutenir une conversation suivie en latin et même en +grec, éprise de littérature, de moeurs faciles, Marguerite +était l'antithèse vivante de sa mère. Elle avait horreur +des violences, horreur du sang versé, horreur de la +guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré +la vertu domestique comme un préjugé. Mais nous +voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses +débauches, conserva une élégance d'attitude et d'esprit +qui lui font pardonner bien des choses.</p> + +<p>Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au +Louvre pour prendre sa place dans le cortège, il avait +dit au roi:</p> + +<p>—Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour +le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma +religion.</p> + +<p>—Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en +donnant Margot à mon cousin Henri, je la donne à tous +les huguenots du royaume.</p> + +<p>Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime +qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportée +aussitôt à Marguerite qui, avec son plus charmant sourire, +repartit:</p> + +<p>—Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en +accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre +heureux tous les huguenots de France.</p> + +<p>Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit +l'entretien de sa mère et de l'envoyé du pape. A ce +moment, elle était agenouillée près d'Henri de Béarn, +qu'elle poussa légèrement du coude.</p> + +<p>Henri, un peu pâle et souriant quand même de son +sourire narquois, étudiait, lui aussi, avec une ardeur +parfaitement dissimulée, les gens qui l'entouraient.</p> + +<p>—Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis +que l'archevêque psalmodiait, avez-vous vu ma mère +causer avec le révérend Salviati?</p> + +<p>—Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant +écouter religieusement l'officiant. Mais, comme +vous avez de bons yeux, j'ose espérer que vous me ferez +part de ce que vous avez vu.</p> + +<p>—Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien +de bon autour de nous.</p> + +<p>—Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le +Gascon.</p> + +<p>—Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous +rien?</p> + +<p>—Si fait. Je sens l'encens...</p> + +<p>—Et moi, je sens la poudre.</p> + +<p>Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la +première fois, peut-être, il la comprit bien. Car, baissant +la tête comme pour une prière, il murmura d'une voix +où, cette fois, il n'y avait plus d'ironie:</p> + +<p>—Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... +Puis-je réellement compter sur vous?</p> + +<p>—Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un +accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant +tout le temps que nous serons à Paris...</p> + +<p>—Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne +vais plus avoir peur que d'une chose?</p> + +<p>—Laquelle, sire?</p> + +<p>—C'est de me mettre à vous aimer.</p> + +<p>Margot eut un sourire plein de coquetterie.</p> + +<p>Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité +pour tout le temps que vous logerez au Louvre?</p> + +<p>—Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec +une émotion contenue.</p> + +<p>Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux +époux, pendant que se déroulait la cérémonie +nuptiale:</p> + +<p>Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en +grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le +cortège se reforma: cardinaux, évêques, archevêques +rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent +jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi +de Navarre donnait la main à la nouvelle reine; Catherine +de Médicis, Charles IX, les princes, passèrent dans +la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes +raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent +de joyeuses fanfares; les cloches recommencèrent +leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se +mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle énorme, +dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le +chemin du Louvre.</p> + +<p>Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. +Mais, dès que Marguerite eut reçu les salutations et +les voeux de la multitude des seigneurs, dès qu'on se fut +répandu dans les salles, elle entraîna son mari jusque +dans son appartement.</p> + +<p>—Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, +j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le +vôtre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je réponds de +vous, sire!</p> + +<p>—Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais +rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul +n'oserait pénétrer, pas même le roi.»</p> + +<p>Henri baissa la tête, pensif.</p> + +<p>—Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas +que notre absence soit remarquée. On pourrait soupçonner +que nous parlons d'amour...</p> + +<p>—Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais +avec un frisson.</p> + +<p>Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient +et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent +silencieusement le chemin des salles de fête.</p> + +<p>«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.</p> + +<p>—Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de +la messe... et je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant +ses inquiétudes sous une apparence de joviale galanterie... +Car ma première messe me vaut la femme de +France qui a le plus d'esprit et de beauté.</p> + +<p>Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.</p> + +<p>—Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième +messe?</p> + +<p>—Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant +regard pour regard.</p> + +<p>Et, en elle-même, elle pensa:</p> + +<p>—Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le +trône de France.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE</h3> + +<p>Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de +bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave +s'était répandue avec des hurlements si féroces que les +postes de chaque porte crurent prudent de relever les +ponts-levis.</p> + +<p>On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le +temps ne se fût soudainement couvert et si une forte +pluie d'orage n'eût engagé les Parisiens à rentrer chez +eux.</p> + +<p>Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés +reçurent stoïquement les averses en criant de plus +belle:</p> + +<p>«Vive la messe! Vive la messe!»</p> + +<p>Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient +sans inquiétude: ils étaient les hôtes du roi +de France, et il leur semblait impossible que le plus +grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs d'hospitalité +en les faisant malmener.</p> + +<p>Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, +et à défendre le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux +soupçonnaient la main de Guise dans toute cette effervescence +populaire. Si les choses allaient plus loin, si +Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, +ils défendraient le roi et le maintiendraient sur le +trône.</p> + +<p>Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine +écoutait avec un sourire aigu.</p> + +<p>A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un +balcon en lui disant:</p> + +<p>—Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple +qui vous acclame.</p> + +<p>Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors +une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur +éclata:</p> + +<p>«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux +huguenots!»</p> + +<p>—Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du +roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que +Guise agisse à votre place!</p> + +<p>Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. +Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il +recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'intérieur +de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny +qui paraissaient au mieux ensemble.</p> + +<p>Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de +fou. Et, soudain, il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, +terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle.</p> + +<p>Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur +son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine, +elle passa.</p> + +<p>Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était +une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arrêter devant +une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber +quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla +à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être +donnait-elle un mot d'ordre.</p> + +<p>Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par +quatre de ses filles qui l'avaient escortée dans toutes +ses évolutions.</p> + +<p>Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.</p> + +<p>Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. +Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son +grand fauteuil, tandis qu'Alice avançait un coussin de +velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez +pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne me quitterez pas...</p> + +<p>—Cependant, madame...</p> + +<p>—Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez +attendre le comte de Marillac ce soir à huit heures...</p> + +<p>Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine +haussa les épaules.</p> + +<p>—Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. +Mais, puisque nous allons nous séparer sans doute, +je veux vous parler avec entière franchise: c'est Laura +qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui vous +avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait +tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... +A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de +vos amies et de vos confidentes.</p> + +<p>Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante +insurmontable que lui inspirait Catherine.</p> + +<p>—Cette Laura est une laide créature, continua la +reine; chassez-la dès demain... Mais, pour en revenir à +ce que je disais, je sais donc que vous avez donné +rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit +heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu +bien du mal à garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je +vais vous le dire: le comte devait vous conduire à minuit +dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Non, madame, balbutia Alice.</p> + +<p>—Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh +bien, apprenez donc que j'ai tout fait préparer pour que +votre union avec le comte soit couronnée ce soir...</p> + +<p>L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se +dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia:</p> + +<p>—Mais la lettre, madame...</p> + +<p>—La lettre? ah! oui... eh bien?</p> + +<p>—C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice +tremblante d'espoir.</p> + +<p>—Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous +dire? Puisque je la lui ai remise à lui-même! Puisqu'il +vous pardonne!... Eh bien... à onze heures, vous verrez +le marquis, et à minuit, le comte de Marillac arrivera, +je me charge de le prévenir...</p> + +<p>Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le +vertige.</p> + +<p>Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la +reine dans le même lieu, presque à la même heure, cela +lui semblait une redoutable conjoncture.</p> + +<p>Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du +mariage qui se préparait? Aurait-il donc cette grandeur +d'âme de disparaître, la laissant libre, heureuse?...</p> + +<p>—Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours +souriante.</p> + +<p>—Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée +de bonheur et de crainte...</p> + +<p>—De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux +rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola +peut tout apprendre à Marillac... Rassurez-vous: +j'ai pris mes précautions... ils ne se verront pas.</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de +joie sincère, que ne puis-je mourir pour Votre Majesté!...</p> + +<p>—Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien +plutôt!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle +avec la plus entière franchise... j'espère que vous-même...</p> + +<p>—Interrogez-moi, madame!</p> + +<p>—Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous +faire? J'entends non pas seulement demain, mais dès +cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en allez-vous?...</p> + +<p>Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète +pensée de la reine.</p> + +<p>Le comte de Marillac, c'était son fils!</p> + +<p>L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, +dans la soirée même où la reine de Navarre +l'avait chassée. Ce terrible secret, elle l'avait enfermé au +plus profond de son coeur.</p> + +<p>En effet, elle avait cette conviction profonde que la +reine tuerait Marillac du jour où le mystère de sa naissance +menacerait de s'éclairer.</p> + +<p>Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac +est son fils. Elle sait que je ne puis vivre à Paris +sans risquer d'être démasquée à chaque instant. Elle +sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin possible +de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela +qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se +fait la nuit, en plein mystère...</p> + +<p>—Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que +je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai +les ordres de Votre Majesté.</p> + +<p>—Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre +tête. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte?</p> + +<p>—Eh bien, madame, pour être franche comme me +l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent désir que +de quitter Paris. Votre Majesté me pardonnera, j'ose +l'espérer.</p> + +<p>—Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et +peut-être sincère, vous partirez... mais quand?</p> + +<p>—Dès cette nuit, si je puis, madame!</p> + +<p>Catherine demeura pensive pendant quelques instants.</p> + +<p>Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière +fois dans son esprit la nécessité du meurtre de son fils.</p> + +<p>Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être +inutile!</p> + +<p>—Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture +vous attendra à la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. +J'aurai donné les ordres nécessaires pour qu'elle puisse +franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous +quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. +De là, vous passerez en Italie. Vous vous arrêterez à +Florence et vous y attendrez mes dernières instructions. +Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous +le dis?</p> + +<p>—Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à +genoux.</p> + +<p>—Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un +jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous +de l'en détourner? Et s'il persiste, de m'en aviser?</p> + +<p>—Jamais nous ne reviendrons en France, madame!</p> + +<p>—Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, +vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous +ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de +ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez +fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...</p> + +<p>Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.</p> + +<p>—Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée +du peu que je possède, dussé-je marcher à pied, +je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi, +madame, j'y ai trop souffert!...</p> + +<p>—Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore +des choses graves à vous dire... Je vais, mon enfant, +vous donner une preuve de confiance illimitée.</p> + +<p>—Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...</p> + +<p>Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et +dit nettement.</p> + +<p>—Il y a une faute dans ma vie...</p> + +<p>Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.</p> + +<p>—Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie +de femme... Quant à ma vie de reine, elle est au-dessus +de la faute même... Pour vous parler plus clairement, +Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où +va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François +ne sont pas mes seuls fils...</p> + +<p>Alice n'eut pas un tressaillement.</p> + +<p>Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur +de sa part. Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse +surprise.</p> + +<p>La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:</p> + +<p>—J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches +du trône.</p> + +<p>—Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des +fils de Votre Majesté aurait donc été écarté dès sa +naissance...</p> + +<p>Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque +à convaincre Catherine.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je +vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi +défunt...</p> + +<p>—Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que +Votre Majesté fait une si terrible confidence....</p> + +<p>—Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... +Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il +y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s'il +y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un +jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance, +à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible +pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce +pas?...</p> + +<p>—Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment +oserais-je me permettre une pareille pensée!</p> + +<p>Catherine se leva brusquement.</p> + +<p>—Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette +affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine! +Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considère Marillac +comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu +le surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses +pas...</p> + +<p>Alice frissonnait.</p> + +<p>Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, +cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait +ce qu'il y avait d'obscur dans la pensée d'Alice...</p> + +<p>—Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a +un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet +homme, mon fils... Marillac le connaît...</p> + +<p>—C'est faux, rugit Alice.</p> + +<p>—Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais +donc quelque chose?...</p> + +<p>—Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait +rien...</p> + +<p>—Comment le sais-tu?</p> + +<p>—Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...</p> + +<p>La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la +reine reprit lentement sa place et murmura:</p> + +<p>«Me suis-je trompée?...»</p> + +<p>Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine +de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité, +cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea +sur l'instant même son plan d'attaque.</p> + +<p>—Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais +le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne +crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné... +Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait +aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est +que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a +enseveli en lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui +me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener +loin de Paris...</p> + +<p>L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.</p> + +<p>«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine +sait que son fils est vivant! Elle croit que Déodat connaît +son fils. Elle me charge de l'entraîner loin de Paris. +C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que +ce fils... c'est Déodat lui-même!»</p> + +<p>Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux +femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune +faute. Alice en commit une terrible en oubliant +de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles +confidences.</p> + +<p>Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait +appeler un mouvement tournant de la pensée; sans +grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle +murmura:</p> + +<p>—Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le +coeur d'une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi, +ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche à écarter de +ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais tout au +monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne +peux comprendre cela, toi.</p> + +<p>Alice demeura écrasée.</p> + +<p>—En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne +puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant +mon enfant...</p> + +<p>—Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des +années et des années, c'est de cela que l'on me voit +triste à la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur +insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement +je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... +Comme je l'ai cherché... Comme je le cherche +encore!...</p> + +<p>Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la +reine semblait oublier la présence d'Alice.</p> + +<p>—Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer +sa vie à chercher l'enfant que l'on aime en secret +sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son +amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est +sur toi que je compte...</p> + +<p>—Sur moi, madame, balbutia l'espionne.</p> + +<p>—Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît +mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t'a +jamais entretenu de ce mystère... mais à quelques mots +qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît +mon fils!... Alors...</p> + +<p>—Alors, madame? fit Alice toute palpitante.</p> + +<p>—Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras +ce secret... c'est le dernier service que je te +demande, Alice!</p> + +<p>Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme +un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée +lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine +et la vit livide.</p> + +<p>—Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant +les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras +jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en +vain...</p> + +<p>—J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors +d'elle.</p> + +<p>—Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant +dans son rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..</p> + +<p>—Madame, je vous jure que je vous ferai connaître +votre fils!...</p> + +<p>—Hélas! en es-tu bien sûre?...</p> + +<p>—Aussi sûre que je vois Votre Majesté!</p> + +<p>Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.</p> + +<p>La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la +lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction +du triomphe, avec la haine furieuse qui s'était +accumulée en elle, avec l'épouvante que le secret n'eût +déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura +en elle-même:</p> + +<p>«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils +étaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne +d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!...»</p> + +<p>Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.</p> + +<p>—Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui +me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... +D'ici là, vous êtes ma prisonnière... quelqu'un viendra +vous prendre ici...</p> + +<p>Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par +l'émotion plus encore que par le respect.</p> + +<p>«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut +seule, enfin, nous touchons au bonheur.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)</h3> + +<p>Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la +première journée des fêtes données en l'honneur du +grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et +de Marguerite de France, cette première journée s'achevait +dans une joie sans mélange.</p> + +<p>Au-dehors, tout était silence et ténèbres.</p> + +<p>A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois +était plongée dans une profonde obscurité.</p> + +<p>Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, +grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur +l'autel.</p> + +<p>Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût +frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois +quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les +portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors, +dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes +montaient la garde.</p> + +<p>Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon +convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait +à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs +avaient mission de se saisir de toute autre personne qui +se serait approchée.</p> + +<p>Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient +ces personnes inconnues qui devaient venir.</p> + +<p>Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, +se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.</p> + +<p>Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, +sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix +basse; il en résultait un murmure confus qui n'était +pas un murmure de prières.</p> + +<p>Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.</p> + +<p>Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les +conversations.</p> + +<p>Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la +plus vieille n'avait pas vingt ans.</p> + +<p>Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; +elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.</p> + +<p>Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces +femmes était souverainement belle, de cette beauté qui +inspire de tragiques amours.</p> + +<p>Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une +dague.</p> + +<p>Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même +armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux +de velours noirs.</p> + +<p>Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait +une croix.</p> + +<p>Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de +ces croix, portait pour unique ornement un beau +rubis.</p> + +<p>Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix +de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes, +jetaient de rouges lueurs.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent...</p> + +<p>Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.</p> + +<p>Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, +les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...</p> + +<p>«La reine! Voici la reine!»</p> + +<p>Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, +courbées, frissonnantes.</p> + +<p>Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de +l'église, probablement de la sacristie.</p> + +<p>Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des +veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, +une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.</p> + +<p>Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.</p> + +<p>Toutes s'agenouillèrent.</p> + +<p>Puis le fantôme se releva et monta les trois marches +de l'autel.</p> + +<p>Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui +couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes +qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées, +la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.</p> + +<p>La reine jeta un long regard sur ces filles.</p> + +<p>Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.</p> + +<p>Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers +elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise +en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait +palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle +avait dû produire.</p> + +<p>Oui, la reine était émue!</p> + +<p>Un souvenir traversa son esprit.</p> + +<p>Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, +dansant au son des violes sur le champ de bataille +avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit +les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait +de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le +bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa +tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant +qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en +déroute.</p> + +<p>Du sang et des danses!</p> + +<p>Des cadavres et des jeunes filles qui rient!</p> + +<p>De la mort et de l'amour!</p> + +<p>L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, +de ces formidables contrastes.</p> + +<p>Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie +de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet: +sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle +surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres +en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont +elle était très sûre.</p> + +<p>Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps +et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse +tenait de l'adoration.</p> + +<p>Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les +passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance +et de superstition, dans un couvent elles eussent +été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de +Catherine les brûlait...</p> + +<p>Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer +autour d'elles d'effroyables passions...</p> + +<p>Tel était l'escadron volant de la reine.</p> + +<p>—Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous +allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire +de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques: +Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que +j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes +mes véritables filles selon mon coeur.</p> + +<p>Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment +de terreur que l'accent, plus encore que les paroles +de la reine, semblait distiller. Elle continua: +«Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation, +toute ma force, parce que vous m'aidez dans la +terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les +plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques, +parce que vous êtes enfin les guerrières de +Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous +devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible +hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait +la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante +gentilshommes, cinquante monstres, cinquante +huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche, +assassiner les cinquante fidèles de la reine +dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.</p> + +<p>Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent +leurs dagues.</p> + +<p>Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.</p> + +<p>Un geste de la reine calma cet orage.</p> + +<p>Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.</p> + +<p>—Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie +d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais +donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en +était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi +vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est +celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui +a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me +laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez +toutes égorgées!»</p> + +<p>La reine parlait sans colère.</p> + +<p>Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées +d'horreur.</p> + +<p>—Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua +la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! +Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les +plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous +toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle +Alice de Lux.</p> + +<p>—La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.</p> + +<p>Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, +de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés, +mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que +Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide, +dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements +s'apaisèrent.</p> + +<p>—L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a +combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui +avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de +Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez +d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et +vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici +là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement +frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous +verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est +pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et +Marillac seront ici.</p> + +<p>Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine +sourit.</p> + +<p>Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi +d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au +courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux +traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main +de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu +le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, +va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées +contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas. +Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa +main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient +trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... +et vous feriez le reste. Ce signal...</p> + +<p>Catherine dégaina sa dague et la leva comme une +croix.</p> + +<p>—Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba +pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai: +Dieu le veut!</p> + +<p>Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage +que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.</p> + +<p>Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable +rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient +leurs bras, leurs poignards en croix et un seul +hurlement gronda, funèbre et sourd:</p> + +<p>«Dieu le veut!...»</p> + +<p>Un grand souffle de superstition courba toutes les +êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges +de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se +redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les +flambeaux, descendait les marches de l'autel.</p> + +<p>Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance, +l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, +les cinquante se glissèrent à la place qui leur +avait été désignée.</p> + +<p>Et, le poignard à la main, elles attendirent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LE MOINE</h3> + +<p>Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient +autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient +plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car +la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait +alors sur le point d'éclater.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent.</p> + +<p>Puis la demie.</p> + +<p>A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel +et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux +à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était +blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la +reine prosternée dans une attitude de recueillement.</p> + +<p>—Madame..., balbutia-t-il.</p> + +<p>Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule +et murmura:</p> + +<p>—Catherine!...</p> + +<p>La reine releva la tête; cette tête était effrayante.</p> + +<p>—René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il +prêt?</p> + +<p>Ruggieri joignit les mains:</p> + +<p>—Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve +atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma +reine! Pitié pour mon fils!</p> + +<p>La reine s'était mise debout.</p> + +<p>—René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, +je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé +Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible, +cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon +fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.</p> + +<p>Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait +ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je +les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible. +Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu +pas vu mort, le sein percé?</p> + +<p>—Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, +dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez... +je partirai avec eux... je les surveillerai...</p> + +<p>—Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...</p> + +<p>—Non! c'est le tonnerre qui gronde!</p> + +<p>—Va ouvrir, te dis-je!...</p> + +<p>—Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La +chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...</p> + +<p>La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, +comme dans ce moment ses forces étaient décuplées, +d'un mouvement irrésistible, elle le releva.</p> + +<p>—Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie +honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? +Prends garde toi-même!</p> + +<p>Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.</p> + +<p>—Va ouvrir! commanda la reine.</p> + +<p>Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités +des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un +homme, un moine, lui apparut.</p> + +<p>Son capuchon était rabattu sur ses yeux.</p> + +<p>Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, +les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.</p> + +<p>—Où dois-je aller? demanda lentement le moine.</p> + +<p>Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une +voix rauque, sans expression humaine, gronda:</p> + +<p>—Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...</p> + +<p>Le moine tressaillit longuement.</p> + +<p>Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras +tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une +plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup +de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui +s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings +dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.</p> + +<p>Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber +son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.</p> + +<p>Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.</p> + +<p>—Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. +Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le +bienvenu.</p> + +<p>Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de +fermer et songea:</p> + +<p>«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»</p> + +<p>—Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce +à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses +sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que +l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci +mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un +instant, vous allez voir celle que vous aimez...</p> + +<p>—Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son +être.</p> + +<p>—Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la +donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le +tuer!....»</p> + +<p>La reine tendit au moine un papier plié en quatre</p> + +<p>—La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le +papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... +Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le +tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!</p> + +<p>—Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la +lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?</p> + +<p>—Oui, oui!...</p> + +<p>—Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la +consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, +marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas! +Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?</p> + +<p>—Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...</p> + +<p>—Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, +il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte +d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si +son amour survit à cette révélation, comme votre amour +à vous a survécu à ses trahisons?...</p> + +<p>—Madame! Madame! râla le moine.</p> + +<p>—Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix +effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...</p> + +<p>D'un geste violent, le moine écarta sa robe.</p> + +<p>Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un +costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il +était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la +collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au +cou, une forte dague à la ceinture.</p> + +<p>Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, +d'une voix sifflante, haleta:</p> + +<p>—Voilà qui décidera!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>LES FIANCÉS</h3> + +<p>Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et +s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un +sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle +était entré le moine.</p> + +<p>Il était à ce moment près de minuit.</p> + +<p>Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même +Le carrosse s'arrêta. Trois femmes en descendirent. +L'une d'elles était Alice de Lux, pâle, vêtue de +blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. Les +deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse +qui s'éloigna aussitôt.</p> + +<p>L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un +instant palpitante, interrogeant les ténèbres que les quatre +flambeaux du maître-autel, là-bas, tout au loin +trouaient de leurs lumières blafardes.</p> + +<p>Mais une main saisit sa main; une voix murmura à +son oreille:</p> + +<p>—Mon enfant, vous voilà donc?...</p> + +<p>Alice reconnut alors la reine.</p> + +<p>—Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. +Patience... il va venir...</p> + +<p>—Comme vous êtes bonne, madame!...</p> + +<p>—As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...</p> + +<p>—Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois +pas... le prêtre... Quoi! personne dans cette église?...</p> + +<p>—Patience! te dis-je...</p> + +<p>—Voici minuit qui sonne, madame.</p> + +<p>—Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.</p> + +<p>En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, +le signal fut frappé à la porte, du dehors. +Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir. +La reine retint ce bras, d'un geste rude.</p> + +<p>—C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.</p> + +<p>Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange +que la reine fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle +n'eût pas commis le soin d'ouvrir à quelque domestique; +qu'elle-même, de ses mains royales, s'occupât de +cette besogne.</p> + +<p>Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible +araignée embusquée au centre de la toile qu'elle +avait tendue.</p> + +<p>«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.</p> + +<p>Elle se trompait: c'était bien Marillac!</p> + +<p>La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église +pour s'assurer que le comte était venu seul.</p> + +<p>—Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec +vous deux ou trois amis?</p> + +<p>Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. +Il s'inclina avec une profonde émotion. Ah cette +reine qui attendait à la porte, qui lui ouvrait elle-même! +Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle +preuve d'excessive bienveillance!</p> + +<p>—Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a +ordonné de venir seul... Cependant, je dois l'avouer +j'avais résolu de me faire accompagner de celui qui est +pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera +libre que demain matin...</p> + +<p>—Oui, oui, interrompit vivement Catherine.</p> + +<p>Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible +s'exhala de sa poitrine.</p> + +<p>Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent +plutôt qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains +s'enlacèrent et ils oublièrent l'univers...</p> + +<p>D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés +par les quatre étoiles qui brillaient faiblement.</p> + +<p>La reine marchait derrière eux, les couvant de son +regard funèbre.</p> + +<p>Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.</p> + +<p>Alice murmura:</p> + +<p>—Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il +en retard?</p> + +<p>Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha +à l'épaule et dit:</p> + +<p>—Voici celui qui va vous unir...</p> + +<p>Le moine se releva lentement, découvrit son visage et +se tourna vers les fiancés...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LES RIBAUDES</h3> + +<p>En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura +était seule dans la petite maison de la rue de la Hache.</p> + +<p>A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice +Marillac était arrivé.</p> + +<p>—Alice? demanda-t-il.</p> + +<p>—Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée +de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur +Jésus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse.</p> + +<p>Marillac sourit.</p> + +<p>—Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que +je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chère +entant, comme elle est heureuse!...</p> + +<p>—Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous</p> + +<p>—J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier +coup de minuit, pas avant, pas après, où vous savez...</p> + +<p>—C'est bien...</p> + +<p>—Vous savez donc? reprit Laura en joignant les +mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi!</p> + +<p>Vous saurez demain matin, je vous le promets... +Allons, adieu, ma bonne dame!...</p> + +<p>—Dieu vous conduise, monsieur le comte!</p> + +<p>Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette +pièce paisible où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, +fit un geste d'adieu et disparut.</p> + +<p>La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte +du jardin en le comblant de bénédictions émues. Puis +elle était rentrée, s'était enfermée soigneusement et, +s'étant assise, elle se mit à attendre.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent.</p> + +<p>Alors, elle grommela:</p> + +<p>«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant +à elle... elle est en bonnes mains.»</p> + +<p>Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura +en souriant:</p> + +<p>«<i>E finita la commedia</i>. Je commençais à m'ennuyer. +Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire? +Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris +quelque bonne petit auberge où je puisse passer trois +au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner +l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je +suis riche!»</p> + +<p>Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça +la serrure en deux coups de marteau.</p> + +<p>Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé +tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un +coffret.</p> + +<p>Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de +Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle +ouvrit la sacoche. Ses yeux jetèrent un double éclair, sa +bouche édentée grimaça un sourire.</p> + +<p>La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine +de rouleaux d'écus d'or—toute sa fortune!</p> + +<p>«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux +et d'or, murmura la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a +remis la reine...</p> + +<p>Un coup violent retentit au-dehors.</p> + +<p>Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait +et, dégainant un poignard, elle se posta derrière +la porte.</p> + +<p>«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en +ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette +nuit!»</p> + +<p>Le même coup violent se renouvela et un long gémissement +traversa la maison.</p> + +<p>Laura, alors, respira:</p> + +<p>«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se +rabattre...»</p> + +<p>Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux +et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut +à sa proche chambre, revint avec un petit sac.</p> + +<p>«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue +de dédain. Voilà ce que me donne la grande Catherine +pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement, +je me rattrape!»</p> + +<p>Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche +qu'elle referma solidement.</p> + +<p>Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma +la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et +s'éloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids +de sa sacoche.</p> + +<p>Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se +mit à la suivre.</p> + +<p>Il était alors neuf heures et demie.</p> + +<p>Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas +passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu +avait sonné; les auberges et hôtelleries étaient +fermées...</p> + +<p>Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.</p> + +<p>Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, +d'ailleurs: depuis l'époque où elle était venue, elle +n'avait guère quitté la rue de la Hache. Enfin, elle se +trouva complètement égarée.</p> + +<p>Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient +autour d'elle. Elle entendait des chuchotements. +Peut-être l'homme qui la suivait parlait-il à ces gens... +Peut-être... car, à diverses reprises, les ombres, qui +avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.</p> + +<p>Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...</p> + +<p>«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la +maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... +Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle +était revenue!...»</p> + +<p>Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.</p> + +<p>A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait +dans une rue étroite et venait d'apercevoir un peu de +lumière filtrant entre les jointures d'une porte.</p> + +<p>Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une +lumière livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne +qui se balançait au-dessus de la porte en grinçant +au vent.</p> + +<p>L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant +et causant.</p> + +<p>«C'est une auberge!» gronda-t-elle.</p> + +<p>Et elle s'élança vers la porte.</p> + +<p>A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux +et renversée sur la chaussée, tandis qu'une +main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empêcher +de crier.</p> + +<p>Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir +furieux.</p> + +<p>—Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait +la méchante! A bas les pattes! En voilà une enragée!...</p> + +<p>La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; +cette main se retira; Laura se mit à hurler:</p> + +<p>—A moi! Au guet! Au meurtre!</p> + +<p>Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui +s'était retirée de sa bouche venait de s'incruster sur son +cou, les doigts s'y enfonçaient... et cette tenaille serrait +d'un mouvement lent, d'une pression savante...</p> + +<p>Laura se débattit quelques instants encore.</p> + +<p>Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, +sa tête roula sur son épaule, ses ongles s'implantèrent +dans la boue de la chaussée.</p> + +<p>Elle était morte.</p> + +<p>Le truand la palpa, la retourna en grommelant.</p> + +<p>Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, +et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme +les éclairs balafraient le ciel noir.</p> + +<p>Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long +d'un mur.</p> + +<p>«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà +une qui ne parlera plus jamais!»</p> + +<p>Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper +à cette rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.</p> + +<p>Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre +contre le mur de façon qu'il ne pût être mouillé par +le ruisseau du milieu de la ruelle.</p> + +<p>«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre +comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois +j'ai souhaité la richesse! Par les tripes du diable, il +y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en suis pas +plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille +livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième +cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de +tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on +me paie, et tout est dit...»</p> + +<p>Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit +dans cette conscience obscure.</p> + +<p>Il continua son monologue, attendant un nouvel +éclair pour voir une dernière fois la vieille, peut-être +par cette terrible curiosité du criminel, ou peut-être +simplement pour s'assurer qu'elle était bien morte.</p> + +<p>Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il +songeait:</p> + +<p>«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma +cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais +tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue +ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni +connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon +métier. L'homme me dit: combien pour une vieille +femme?—Cinq écus de six livres, ce n'est pas trop. +Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin +de la rue Traversine, tu attendras devant la maison; +il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en +ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras +qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, +n'est-ce pas?—Compris, par les boyaux du diable!—Bon, +qu'il me dit encore. Maintenant, écoute bien. Si +tu n'exécutes pas bien la chose, si tu frappes mal, si +la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, +mon brave, et on a l'oeil sur toi.—Paix, monseigneur! +La besogne sera faite et bien faite!—Alors, +écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu +auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante +mille livres; c'est pour toi!...»</p> + +<p>Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.</p> + +<p>«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle +journée! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!... +Il est venu pourtant! Et la vieille est bien +sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai suivie! +Et la voilà morte!... A moi les quarante mille +livres!»</p> + +<p>Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée +du cadavre.</p> + +<p>Le truand se releva.</p> + +<p>«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... +Entrons là, j'ai soif...»</p> + +<p>Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. +Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur, +la sacoche sur ses genoux, sous la table.</p> + +<p>Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, +tâta les rouleaux d'écus, sentit les pierres sous ses +doigts.</p> + +<p>«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes +d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?...»</p> + +<p>Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune +que renfermait la sacoche?...</p> + +<p>Peu nous importe, au fond.</p> + +<p>Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît +de notre récit sans que nous sachions si nous la +retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe; +nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par +Catherine, qui avait toutes les prudences.</p> + +<p>Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en +alla sans bruit.</p> + +<p>Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret +des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.</p> + +<p>Il y avait nombreuse société, surtout composée de +femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle.</p> + +<p>Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En +vente, cette «grande salle» était assez étroite. Elle +contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois +ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies +féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui composaient +la clientèle nocturne du cabaret.</p> + +<p>En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée +le jour par des bourgeois et des soldats, devenait, +la nuit, un véritable repaire. Catho ne s'était +jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses +anciennes connaissances.</p> + +<p>Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect +du plus honnête cabaret qui fût dans le quartier, et, +la nuit, l'apparence d'une véritable caverne où se réfugiaient +des gens poursuivis par le guet, des ribaudes +qui attendaient la bonne fortune.</p> + +<p>A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée +encore. Elle était attablée dans un étroit cabinet, attenant +à la salle publique, et causait avec deux jeunes +femmes.</p> + +<p>Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures +dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaîne étroitement +à divers incidents de l'histoire que nous racontons, +il est intéressant que nous reprenions du début +la conversation qu'elles eurent avec Catho.</p> + +<p>Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança +à leur rencontre en disant:</p> + +<p>«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois +qu'on ne vous a vues... Sûrement, vous avez quelque +chose à me demander...</p> + +<p>—C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque +chose à te demander, fit l'une des deux femmes.</p> + +<p>—Et c'est grave, ajouta l'autre.</p> + +<p>—Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant +vers le cabinet. Vous êtes toujours à court, et vous ne +me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon +beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour +faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, +tu me dois Je ne sais plus combien d'écus... Vous êtes +deux paniers percés...</p> + +<p>—Mais aussi, comme nous t'aimons!</p> + +<p>—Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre +un sol de côté... S'il vous arrivait pourtant ce qui +m'est arrivé à moi! Si vous perdiez votre beauté du +diable!</p> + +<p>Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse +du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la +digne Catho vint rejoindre ses préférées avec un flacon +de vieux vin et quelques tartelettes.</p> + +<p>Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à +cause des défauts qu'elle leur reprochait.</p> + +<p>La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, +sur un coup de coude que lui donna Pâquette.</p> + +<p>—Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées +à une fête...</p> + +<p>—Pour quand? fit Catho souriante.</p> + +<p>—Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps +de nous préparer... surtout si tu nous aides.</p> + +<p>—Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous +faut quelque collier, quelque ceinture?</p> + +<p>—Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous +soyons décemment vêtues, comme des bourgeoises, si +j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des juges, des +prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette +et moi, nous avons passé la journée à examiner nos +robes... Toutes bonnes pour notre métier... corsages +ouverts... ceintures éclatantes: non, il n'est pas possible +que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et pourtant +nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que +d'ici à dimanche, et même samedi soir, tu nous aies +habillées...</p> + +<p>Catho leva les bras au ciel:</p> + +<p>—Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette +fête où doivent paraître des juges et des prêtres et +où vous ne pouvez paraître avec ces robes, qui pourtant +vous vont à merveille?</p> + +<p>—Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.</p> + +<p>—Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!</p> + +<p>—Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir +questionner.</p> + +<p>Catho demeura stupéfaite.</p> + +<p>La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent +que c'était bien vrai.</p> + +<p>—Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière +Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci... +Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en frémis encore lorsque +j'y songe.</p> + +<p>—Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais +pas. Mais Pâquette veut voir. Et puis si nous n'y allions +pas, M. de Montluc, qui est fort généreux, mais aussi +fort brutal, nous en voudrait...</p> + +<p>—Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir +torturer? Le gouverneur du Temple?</p> + +<p>—Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.</p> + +<p>—Et où devez-vous voir la question?</p> + +<p>—Au Temple même. Nous serons cachées dans un +cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne +faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit, +nous devons passer pour des parentes du patient +venues pour l'assister.</p> + +<p>—Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...</p> + +<p>—Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire +un gros chagrin? fit Pâquette.</p> + +<p>—Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!</p> + +<p>—Et nous attirer sa colère!</p> + +<p>—Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai +tout ce qu'il faut.</p> + +<p>—Pour samedi?</p> + +<p>—Pour samedi soir, c'est entendu!</p> + +<p>Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent +la digne aubergiste.</p> + +<p>—Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux +qu'on va questionner?</p> + +<p>—Ils sont deux, fit Pâquette.</p> + +<p>—Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?</p> + +<p>—Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et +le fils.</p> + +<p>Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, +en tremblant, s'occupaient à déchiqueter une tartelette.</p> + +<p>Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte +de rude affection.</p> + +<p>Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan +quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus.</p> + +<p>Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût +pu ressentir une telle angoisse, une si profonde révolte +de son coeur et de sa chair à l'idée que cet homme +devait mourir.</p> + +<p>Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct +tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne? +méchante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait +pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se voir +marquée au visage et enlaidie après sa maladie.</p> + +<p>Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme +ne lui avait jamais inspiré qu'une sorte d'admiration. +Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable à lui. Sa +fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, l'ironie +de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine +qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en +faisait un être à part.</p> + +<p>Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se +regardant au miroir. Mais la pensée ne lui fût jamais +venue qu'elle pouvait aimer le chevalier.</p> + +<p>Ils devaient mourir!</p> + +<p>On devait les torturer!...</p> + +<p>Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita +de mourir sur l'heure, elle aussi.</p> + +<p>—On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit +la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes?</p> + +<p>—Moi? Non..., murmura Catho.</p> + +<p>—Alors... c'est entendu? nos robes...</p> + +<p>—Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, +allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est +pour dimanche?</p> + +<p>—Dimanche matin... mais nous devons aller au +Temple samedi soir...</p> + +<p>—Ah!... samedi soir...</p> + +<p>—Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à +souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?</p> + +<p>—Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.</p> + +<p>Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et +se retirèrent.</p> + +<p>Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa +tête dans ses mains, et murmura:</p> + +<p>«Dimanche! Dimanche matin!...»</p> + +<p>Et, alors, elle se prit à sangloter.</p> + +<p>Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture +devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, +comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais +bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir +promis aux deux ribaudes de les faire assister à la +hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il +tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que +la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa +promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en +serait quitte pour leur dire que la question avait été +avancée d'un jour.</p> + +<p>Ceci établi, revenons à Catho.</p> + +<p>Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.</p> + +<p>L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après +les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table +en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions +inébranlables:</p> + +<p>«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à +dimanche, j'entre au Temple!»</p> + +<p>Au moment où elle prit cette résolution, des cris +retentirent dans la grande salle.</p> + +<p>Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son +tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans +le cabaret en grondant:</p> + +<p>—Que se passe-t-il encore?</p> + +<p>—Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille +femme!</p> + +<p>—C'est la Roussette et Pâquette!</p> + +<p>Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: +c'étaient des ennemies acharnées des deux filles, +jalouses de leur succès et de leur beauté.</p> + +<p>Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, +en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement +indifférentes.</p> + +<p>—Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!</p> + +<p>—J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais +regard! criait une autre.</p> + +<p>—Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.</p> + +<p>La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient +de leur innocence.</p> + +<p>—Silence, toutes et tous! commanda Catho.</p> + +<p>Le silence se rétablit à l'instant.</p> + +<p>—Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.</p> + +<p>—Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela +fait pitié, j'en ferai une maladie...</p> + +<p>Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille +à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des +regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies, +épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur +elles.</p> + +<p>—Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.</p> + +<p>La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se +balança un instant et commença:</p> + +<p>—Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, +moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde, +Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques +le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»</p> + +<p>—Faut voir, que dit Fifine.—Allons-y, que je dis. +Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes +voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et +Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles +achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?</p> + +<p>—C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde +et Fifine-aux-soldats.</p> + +<p>—C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà +morte.</p> + +<p>—Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait +encore!</p> + +<p>Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et +jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce +cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y +avait rien de bon à emporter.</p> + +<p>—Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. +Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!</p> + +<p>Catho saisit la fille par le bras.</p> + +<p>—Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour +une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la +première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté, +ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu +ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, +j'en sais long sur ton compte... et vous toutes +hein?</p> + +<p>Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle +du cabaret.</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première +fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne +donc, et elle en entendra de belles!...</p> + +<p>—Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.</p> + +<p>—Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!</p> + +<p>La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle +avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette +et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se +chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter +tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. +Puis la société se dispersa.</p> + +<p>Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner +à leur tour, Catho les retint:</p> + +<p>—Restez, je veux vous parler! dit-elle.</p> + +<p>L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.</p> + +<p>Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre +et, là, elle leur dit:</p> + +<p>—Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?</p> + +<p>—Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...</p> + +<p>—Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne +criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est +vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout +vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous +avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, +donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous +entendre... écoutez-moi!</p> + +<p>Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la +tête. Elles tremblaient de terreur.</p> + +<p>—Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne +dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce. +Choisissez.</p> + +<p>—Commande! dirent-elles en claquant des dents.</p> + +<p>—Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas +une heure de plus; c'est facile.</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>—Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le +moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne +sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez +qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.</p> + +<p>—On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de +vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand +prévôt.</p> + +<p>—Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>—Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je +vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout +simplement vous vous rendez au Temple.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES</h3> + +<p>Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des +Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre +se déroulait à l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit +le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette +nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons +signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité, +sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une +fête dont les annales du temps parlent comme d'un +événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency +où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan +avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans +parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres +préparant on ne sait quel cataclysme...</p> + +<p>Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous +venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où +nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin, +l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la +maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. +Il y avait à cela un double motif. Le premier, +le plus important peut-être, c'est qu'Henri de +Montmorency redoutait une attaque de son frère; la +visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette +crainte.</p> + +<p>«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre +cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui +sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra +pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?</p> + +<p>Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu +la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait +profité pour placer des hommes à lui à la porte Montmartre. +Qu'une catastrophe se produisît, que Catherine +de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, +comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi +par les troupes des provinces en marche, et il +n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la porte Montmartre.</p> + +<p>L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.</p> + +<p>Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, +et vers neuf heures, ils achevaient de souper +dans l'office, en devisant entre eux: c'étaient Gilles +et son neveu Gillot.</p> + +<p>—Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles +au moment où nous pénétrons auprès des deux compères.</p> + +<p>Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva +vide à l'instant même.</p> + +<p>—Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix +pâteuse.</p> + +<p>Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.</p> + +<p>—Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, +dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du +meilleur.</p> + +<p>Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.</p> + +<p>«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.</p> + +<p>Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel +Montmorency?</p> + +<p>—Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras +au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous +que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition +du vieux coupeur de langues?</p> + +<p>—Coupeur de langues? interrogea Gilles.</p> + +<p>—Oui... le damné Pardaillan!...</p> + +<p>Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit +à rire aux éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à +lui, grinçait comme une vieille girouette et eût donné +le frisson au neveu, si le neveu n'eût pas été occupé +à ses agréables pensées.</p> + +<p>—Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait +de moi. On devait soupçonner que j'étais pour quelque +chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle, +il était temps que je m'en allasse... j'y eusse laissé ma +tête... et je tiens à ma tête, moi...</p> + +<p>Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot +porta les deux mains à sa tête, soit pour s'assurer que +cette tête était bien toujours à sa place, soit en signe +d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna et parut se +dégriser.</p> + +<p>L'oncle se hâta de remplir son gobelet.</p> + +<p>—Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est +une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance! +Et quand je lui ai assuré qu'il trouverait monseigneur +tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre +diable!</p> + +<p>—Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!</p> + +<p>—C'est vrai! L'infâme!...</p> + +<p>—Et la langue!</p> + +<p>—Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...</p> + +<p>Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il +retomba pesamment assis et se mit à rire.</p> + +<p>—En sorte, reprit Gilles, que tu es content?</p> + +<p>—Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble +que je rêve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre +bon seigneur, vous m'avez octroyé mille écus!</p> + +<p>—Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? +dit Gilles.</p> + +<p>—Vous êtes, fou, mon oncle!...</p> + +<p>—Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!</p> + +<p>—Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la +langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille écus, +moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour +boire sans langue?</p> + +<p>Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.</p> + +<p>—Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir +un peu...</p> + +<p>Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; +les yeux de Gilles brillèrent.</p> + +<p>—C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un +étrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient +les écus et commençaient à les empiler...</p> + +<p>—Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez +encore... me donner... Ça, mon oncle, c'est pour +boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez... +me donner le reste...</p> + +<p>—Quel reste? haleta Gilles.</p> + +<p>—Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...</p> + +<p>—Bois donc, imbécile!</p> + +<p>Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.</p> + +<p>L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles +d'écus lui donnait le vertige.</p> + +<p>—Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? +Tu es ivre, je pense!</p> + +<p>—Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... +Payez... ou je me plains... au maréchal...</p> + +<p>—Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, +moi!... Misérable! tu veux donc me ruiner?...</p> + +<p>—Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement +de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur...</p> + +<p>—Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.</p> + +<p>—Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...</p> + +<p>Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La +pensée d'avoir à livrer trois mille écus d'or l'affolait. +Et la pensée que Gillot pourrait le dénoncer au maréchal, +s'il ne s'exécutait pas, lui paraissait non moins +effrayante.</p> + +<p>—Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner +de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire?</p> + +<p>—Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu +fou...</p> + +<p>Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité +sur lui et, d'un tour de main, l'avait bâillonné. Puis, +saisissant une corde que sans doute il avait préparée +d'avance, il le lia sur son fauteuil.</p> + +<p>Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé +par l'épouvante, se vit dans l'impossibilité de faire un +mouvement en même temps qu'il voulut essayer de se +défendre.</p> + +<p>Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, +allant et venant comme un lutin, plaçant dans une +armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf +un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand +il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son +neveu et le débaillonna.</p> + +<p>Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit +patiemment. Quand son neveu eut compris que ses +lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles +lui dit paisiblement:</p> + +<p>—Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? +C'est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi.</p> + +<p>Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.</p> + +<p>—Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune +ailleurs, et tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans +ça, cette fois, plus de pitié: je t'occis.</p> + +<p>La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus +grande résignation:</p> + +<p>—Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en +irai...</p> + +<p>—Et où iras-tu?</p> + +<p>—Je ne sais pas... je quitterai Paris...</p> + +<p>—Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu +iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?... +Si fait! Je te connais.</p> + +<p>—Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!</p> + +<p>—Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, +je vais te couper la langue!</p> + +<p>Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:</p> + +<p>—C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais +déjà donné l'idée de te couper les oreilles. Bonnes idées, +mon garçon, fameuses idées!</p> + +<p>Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent +telles qu'il renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse +et s'évanouit.</p> + +<p>Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas +de cuisine.</p> + +<p>Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il +s'approcha de l'infortuné.</p> + +<p>Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher +une langue que de couper des oreilles. Il demeura +un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas +de l'autre.</p> + +<p>«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le +pauvre Gillot, tout de même!»</p> + +<p>Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son +neveu.</p> + +<p>Il était sinistre.</p> + +<p>Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par +moment, s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.</p> + +<p>Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.</p> + +<p>Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. +Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri +de terreur et de supplication que déjà l'horrible vieux +lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt il +cherchait à la lui enfoncer.</p> + +<p>Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front +gonflées par l'effort, serrait les dents, en une crise de +désespoir.</p> + +<p>Cette lutte muette était effroyable.</p> + +<p>Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis +une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique; +la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de +couper cette langue!</p> + +<p>«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, +j'eusse coupé proprement la chose avec mon couteau!»</p> + +<p>Et comme il commençait son ricanement de démon, +comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre +et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui +aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. Gillot venait +de le saisir à la gorge!</p> + +<p>Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi +d'un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait +son bras, Gillot, à demi mort, mais rendu fou furieux +par l'atroce douleur, s'était levé et, se laissant lourdement +retomber sur son oncle, Gillot épouvantable. +sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts +s'incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur +le carreau...</p> + +<p>Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la +fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont +l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre à la +gorge.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>DIEU LE VEUT!</h3> + + + + +<p>Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches +du maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, +c'est-à-dire qu'il discutait avec lui-même, dans un tragique +et silencieux corps à corps. Il semblait de pierre.</p> + +<p>Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: +il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.</p> + +<p>Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du +moine, dans la silencieuse église, que la tempête extérieure +battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine +de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l'arrivée +d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, tandis +que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles +demoiselles, attendaient, le poignard à la main.</p> + +<p>«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je +fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un +homme, j'ai fait passer ma haine dans l'âme des multitudes +à qui j'ai parlé au nom de Dieu, c'est-à-dire au +nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon, +la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il +fallait être injuste envers une foule de malheureux, au +nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux +qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de +la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac. +J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir +un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre +horizons du monde!... Or, où en suis-je maintenant? +Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine m'est venue +dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Samt-Germain-l'Auxerrois: +Alice vous attend.» Oui, voila bien +ce qui m'a été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, +lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore +à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour +me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O +sombre génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu +de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je +mette dans l'âme de cet homme autant de douleur, autant +de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela +que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans +ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à +quoi aboutit ma vengeance!... à cette chose ignoble et +basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola, +moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, +le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer +un homme, non pas en combat singulier comme jadis, +non pas au soleil, mais dans l'ombre, après l'avoir attiré +au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main, +mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que +je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime +pas soit à moi!</p> + +<p>Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.</p> + +<p>Il frissonna.</p> + +<p>«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.</p> + +<p>Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le +comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, +l'âme ravie, s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au +pied de l'autel.</p> + +<p>Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, +concentrée dans l'attente, dit d'une voix calme:</p> + +<p>—Voici celui qui va vous unir...</p> + +<p>Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement +se redressait, rabattait son capuchon sur ses +épaules et se tournait vers eux...</p> + +<p>L'angoisse de cet instant fut inexprimable.</p> + +<p>Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un +tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux +du moine exprimèrent une surhumaine horreur.</p> + +<p>Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux +guet-apens.</p> + +<p>Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur +Catherine avec une telle intensité d'épouvante que la +reine recula d'un pas, puis sur son fiancé, et, cette fois, +avec une si profonde pitié que Marillac chancela, puis, +enfin, à nouveau sur le moine.</p> + +<p>Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas +d'un monument qui tombe.</p> + +<p>Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il +devinait, il voyait avec une aveuglante clarté que ce devait +être quelque chose de monstrueux, d'impossible et +pourtant de certain, quelque chose d'énorme et de fabuleusement +hideux...</p> + +<p>Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!</p> + +<p>Cela ne dura pas en tout deux secondes...</p> + +<p>Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola +une éternité de désespoir. Il y avait dans l'attitude +d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans +l'ombre, elle en paraissait illuminée...</p> + +<p>Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! +Comme ils parlèrent! Quelle ineffable et sublime supplication +jaillit de leur double rayon de lumière!</p> + +<p>«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures +qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas +plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de +mal!...»</p> + +<p>Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce +douleur, cette intense supplication, pénétraient dans +l'âme du moine.</p> + +<p>Il était debout par un miracle de volonté.</p> + +<p>Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il +put jeter en lui-même un regard d'étonnement, il +n'y découvrit plus qu'une immense pitié...</p> + +<p>Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût +voulu prendre à témoin de son sacrifice d'invisibles +puissances, puis ses yeux, avec une expression de miséricorde +où il sembla que son âme entière fût passée; l'instant +d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur +de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, +évanoui.</p> + +<p>Le sacrifice avait brisé ses forces.</p> + +<p>Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et +fit deux pas vers Catherine.</p> + +<p>—Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? +Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, +voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui +apparaît!...</p> + +<p>La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume +de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispée, +le moine tenait encore un papier chiffonné.</p> + +<p>—Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...</p> + +<p>—Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...</p> + +<p>Catherine répondit:</p> + +<p>—Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira +peut-être...</p> + +<p>Au même moment la reine s'écria:</p> + +<p>—Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! +Que fait-il ici à la place du prêtre qui m'attendait?...</p> + +<p>Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, +il avait arraché le papier, ou du moins une partie du +papier, et, d'un geste fébrile, de ses doigts qui tremblaient, +il le dépliait, le défripait...</p> + +<p>Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme +dans deux étaux par deux mains frêles, glacées, douées, +satinées, mais convulsivement serrées. Le visage d'Alice +lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs regards +échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles, +terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:</p> + +<p>—Ne lis pas...</p> + +<p>—Alice, tu sais ce qu'il y a là?</p> + +<p>—Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! +Regarde-moi! Je t'aime, tu ne peux savoir combien je +t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux! Ne lis pas +le papier de cet homme!</p> + +<p>—Alice! Tu connais cet homme!</p> + +<p>Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. +Ils ne les reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute +l'épouvante était dans la voix d'Alice, tandis que celle +de Marillac rugissait le soupçon.</p> + +<p>La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de +prendre le papier.</p> + +<p>Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se +défit de l'étreinte et monta jusqu'à l'autel, posa près du +tabernacle la lettre que ses doigts ne pouvaient plus +tenir.</p> + +<p>Alice se mit à genoux et murmura:</p> + +<p>—Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne +sauras jamais... comme tu as été adoré... adieu...</p> + +<p>Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne +quittait pas son index, elle le mordit.</p> + +<p>Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une +passion surhumaine et attendit la mort.</p> + +<p>A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac +lut ces mots:</p> + +<p>«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que +j ai eu du marquis de Pani-Garola, mon amant est +mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on retrouvait le +cadavre de mon enfant, il ne...»</p> + +<p>Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans +la main du moine.</p> + +<p>Le comte se retourna: décomposé à ce point que +Catherine ne le reconnut pas,—Catherine qui, à deux +pas, ramassée sur elle-même, son poignard à la main +contemplait cette scène.</p> + +<p>Alice tendit vers lui ses bras, et d'une voix redevenue +étrangement pure, dans une extase d'amour, transfigurée, +purifiée par la mort qui la gagnait, elle dit:</p> + +<p>—Je t'aime!...</p> + +<p>Marillac ne la vit ni ne l'entendit.</p> + +<p>Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge +de douleur appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas +écrasé, une singulière lucidité dans son esprit éclairait +violemment un seul point,—une question qu'il se posait:</p> + +<p>—Comment vais-je mourir?</p> + +<p>Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il +n'y avait plus en lui que l'horreur de la vie. Vivre encore +une heure, une minute, cela lui semblait une impossibilité.</p> + +<p>Son regard vitreux tourna autour de lui.</p> + +<p>Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les +bras tendus, les yeux rivés à lui, ne voyant que lui, +répéta:</p> + +<p>—Je t'aime...</p> + +<p>Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.</p> + +<p>A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était +appuyé, et, d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.</p> + +<p>Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un +geste. Elle était sous le charme de l'horreur. Confusément, +elle se disait qu'elle avait outrepassé les limites.</p> + +<p>Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.</p> + +<p>Quel sourire!...</p> + +<p>Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:</p> + +<p>—Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi +me tuez-vous... de cette manière?...</p> + +<p>Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité +tout entière. Cette conviction rompit le charme. Effroyable, +elle se redressa; d'un geste brusque, elle leva quelque +chose qui paraissait être une croix et qui était un +poignard, et elle gronda:</p> + +<p>—Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette +croix... c'est pour le service de Dieu! Dieu le veut!</p> + +<p>Et, d'une voix tonnante, elle répéta:</p> + +<p>—Dieu le veut!</p> + +<p>Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. +On eut dit que la tempête qui mugissait au-dehors avait +défonce les portes et que les rafales accouraient vers le +maître-autel. Un bruissement de robes qui se froissent et +se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits de +chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de +voix, puis le tumulte de ces voix éclatant en imprécations +sauvages...</p> + +<p>—Dieu le veut! Dieu le veut!</p> + +<p>Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, +vit la foule des têtes féminines convulsées par la +haine et la peur, il vit l'ombre se hérisser de lueurs de +poignards...</p> + +<p>Puis son regard tomba sur Alice.</p> + +<p>Et il ne vit plus qu'elle!</p> + +<p>—Je t'aime...</p> + +<p>Et il n'entendit plus que ce mot.</p> + +<p>Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à +grand tracas; il lui sembla une seconde que des hurlements +emplissaient sa tête, que ses muscles hurlaient +que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis +brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu +s'éloigna, l'apaisement infini se fit en lui; son sourire +devint radieux. Il était fou!</p> + +<p>Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à +marcher vers Alice.</p> + +<p>Elle répéta:</p> + +<p>—Je t'aime...</p> + +<p>Et il répondit de sa voix d'amour:</p> + +<p>—Je t'aime... Attends-moi... partons...</p> + +<p>—Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...</p> + +<p>Au même instant le corps de son amant s'abattit près +d'elle; plus de dix coups de poignard l'avaient frappé +en même temps.</p> + +<p>—Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... +Ecoute!</p> + +<p>Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...</p> + +<p>Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent +sur elle, la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, +hagarde, presque nue, Alice s'attachait désespérément +au corps et haletait:</p> + +<p>—Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!</p> + +<p>Un hurlement énorme emplit ses oreilles.</p> + +<p>—A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!</p> + +<p>De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.</p> + +<p>A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, +Alice aperçut alors, dans une suprême vision, la reine +qui, debout, appuyée à l'autel, son poignard levé au ciel, +son pied posé sur la poitrine de Marillac, hideuse et +flamboyante, rugissait:</p> + +<p>—Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!</p> + +<p>—Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.</p> + +<p>—Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de +frapper ainsi les ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le +veut!</p> + +<p>Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la +tête livide de son amant comme pour le montrer à Catherine. +D'une main elle s'accrocha violemment à la robe +de la reine.</p> + +<p>Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis +que les poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, +que les yeux étincelaient, dans la tempête des serments, +la malheureuse, comme dans une dernière lueur d'espoir, +jeta cette clameur:</p> + +<p>—Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! +Tu cherchais ton fils! Regarde! Le voilà...</p> + +<p>A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et +elle mourut en murmurant:</p> + +<p>-Je t'aime!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS</h3> + +<p>Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis +prononça quelques mots, et les cinquante, une à une, +quittèrent l'église. Seulement, l'une d'elles, en sortant +dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou cinq +hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.</p> + +<p>Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent +jusqu'au maître-autel où ils virent une femme agenouillée, +complètement enveloppée dans ses voiles noirs.</p> + +<p>La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.</p> + +<p>«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.</p> + +<p>La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac +et l'emportèrent hors de l'église.</p> + +<p>Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient +à droite et à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité +que trouait seule maintenant la faible lueur de la veilleuse +suspendue aux voûtes, elle se baissa, se pencha +sur une ombre étendue au pied de l'autel.</p> + +<p>Cette ombre, c'était le moine Panigarola.</p> + +<p>La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et +constata que le coeur battait sourdement. Alors, elle tira +un flacon de son aumônière, et, l'ayant débouché, le fit +respirer à l'homme évanoui.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...</p> + +<p>«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.</p> + +<p>Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt +il entrouvrit les yeux.</p> + +<p>«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»</p> + +<p>Panigarola se remit debout.</p> + +<p>Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée +indécise, affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions +de la mort.</p> + +<p>Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au +cadavre d'Alice, et lui dit:</p> + +<p>«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, +il l'a tuée... J'ai assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il +a vu le papier que vous teniez dans vos mains +raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais je ne vis +fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse +enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée +sous ses coups... Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes +qui m'avaient escortée... l'ont vu sortir sanglant, +hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper moi-même, +et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les +flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de +cette pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié +de son âme...</p> + +<p>Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui +rentre dans les ténèbres d'où il est sorti un instant pour +quelque maléfice; quelques instants plus tard, seule, à +pied, sans escorte, son poignard à la main, vaillante +comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et +forte, elle se glissait par les rues et rentrait en son +hôtel.</p> + +<p>Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre +d'Alice.</p> + +<p>Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait +plus sous ce sein de neige, Alice était bien morte.</p> + +<p>Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme +pour chercher quelque chose. Ayant trouvé, sans doute, +il se dirigea vers le bénitier, y trempa son mouchoir de +fine batiste, et revenant au cadavre se mit à laver doucement +les taches de sang.</p> + +<p>Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous +de la pâle veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, +dans ses allées et venues, marchait sans hésitation, +sans bruit.</p> + +<p>Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son +mouchoir.</p> + +<p>Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.</p> + +<p>Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune +plaie au visage, et le sang qu'elle y portait provenait +des blessures qui avaient labouré ses épaules, sa gorge +et sa poitrine.</p> + +<p>Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le +moine contempla un instant le cadavre: le visage pâle +d'Alice apparaissait dans l'indécise clarté de la veilleuse, +avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire +idéalisée.</p> + +<p>Panigarola, cependant, avait examiné les blessures, +l'une après l'autre.</p> + +<p>Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures +à fleur de peau, aucune n'avait pénétré aux sources +de la vie.</p> + +<p>Le moine secoua la tête et murmura:</p> + +<p>«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»</p> + +<p>Continuant son funèbre examen, il remarqua à +l'index de la main droite une bague dont le large +chaton était comme crevé. A grand-peine il retira la +bague du doigt qui se raidissait déjà.</p> + +<p>Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de +curiosité morbide, il étudia la bague.</p> + +<p>Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains +d'une poudre blanche; il rajusta les bords du chaton, +de façon que le reste de poudre ne pût s'en échapper, +et plaça la bague à son petit doigt.</p> + +<p>«L'anneau des fiançailles», dit-il.</p> + +<p>Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien +que mal; mais, comme il ne pouvait arriver à rejoindre +les lambeaux lacérés du corsage, il se dépouilla +de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le +cadavre.</p> + +<p>Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche +gentilhomme.</p> + +<p>D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva +dans ses bras le cadavre habillé de sa robe de moine, +et l'emporta vers la porte que Ruggieri lui avait +ouverte au moment où il était entré dans l'église.</p> + +<p>Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était +celui que la reine avait fait venir.</p> + +<p>Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis +de Pani-Garola et lui dit:</p> + +<p>—Monseigneur, voici la chaise de route...</p> + +<p>—Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans +s'étonner.</p> + +<p>—Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons +la route de Lyon et de l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.</p> + +<p>Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture, +l'allongea sur la banquette, de façon qu'elle ne +pût tomber; puis, refermant la portière, il alla se +placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la bride.</p> + +<p>Et il se mit en marche.</p> + +<p>Le postillon, étonné, suivit et songeait:</p> + +<p>«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est +dans la voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»</p> + +<p>Il était, à ce moment, deux heures du matin.</p> + +<p>Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux, +la tête dans le vent, les jambes arquées dans une résistance.</p> + +<p>Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce +gentilhomme silencieux qui avait une allure de spectre +que par la bataille qui hurlait dans les airs, s'abritait +derrière la voiture, s'accrochait aux rayons des roues.</p> + +<p>Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée +vers le ciel en feu.</p> + +<p>Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche, +dans le bruit de la ferraille de la voiture funéraire, +dans le tumulte et les clameurs des éléments déchaînés.</p> + +<p>«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu +Pour un voyage de noces... c'est drôle... j'ai peur!»</p> + +<p>Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant +regarde autour de lui, se signa rapidement et bégaya:</p> + +<p>«Le cimetière des Saints-Innocents!...»</p> + +<p>Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que +s'il n'eut pas été là, monta dans la voiture; l'instant +d'après, il en redescendait, tenant dans ses bras le +cadavre d'Alice.</p> + +<p>Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté +clôturait le cimetière.</p> + +<p>Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de +cabane qui se dressait là.</p> + +<p>Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait +celle qu'il avait appelée l'épousée. Un coup de +vent écarta la robe de gros drap: la figure livide du +cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde imprécation, +il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça +ses éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée +par une rafale d'épouvante, la lourde voiture +s'enfuit dans la nuit...</p> + +<p>—Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que +Panigarola frappa.</p> + +<p>—Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme</p> + +<p>La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut +qui tenait à la main une lampe fumeuse. Cet homme +examina un instant l'étrange visiteur qui venait le réveiller +à pareille heure.</p> + +<p>—Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...</p> + +<p>—Vous me connaissez?</p> + +<p>—Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?</p> + +<p>—Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il +t'en coûterait pour me désobéir? Prends ta pioche tes +instruments...</p> + +<p>—Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.</p> + +<p>—De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une +voix qui glaça le fossoyeur.</p> + +<p>Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent +d'une sueur froide. Cette voix, qu'il entendait, ne lui +parvenait pas comme une voix humaine. Elle paraissait +monter du fond d'une tombe.</p> + +<p>Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.</p> + +<p>Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte +et pénétra dans le cimetière.</p> + +<p>Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre +d'Alice et l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont +aucune parole ne pourrait rendre l'infinie douceur.</p> + +<p>Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut +serrer dans ses bras la vierge qui lui avoue son amour.</p> + +<p>Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut +étreindre le cadavre de l'enfant bien-aimé qu'elle essaie +de faire revivre.</p> + +<p>Le fossoyeur s'était arrêté.</p> + +<p>Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.</p> + +<p>Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse +fut assez profonde.</p> + +<p>Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola, +le premier amant d'Alice de Lux, se tint debout au bord +de la fosse qui se creusait, tenant dans ses bras le cadavre +de son amante. Ses yeux de pitié demeurèrent +rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement +des cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur +piochait, tandis que les éclairs l'enveloppaient de leurs +nappes livides, tandis que les croix de bois tombaient +autour de lui avec des bruits secs de branches qui se +brisent, il fut une statue du désespoir et de la +pitié.</p> + +<p>Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit +dans la fosse et y coucha son amante.</p> + +<p>Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, +l'enveloppa tout entière dans la robe de moine.</p> + +<p>Alors, il remonta sur les bords de la fosse.</p> + +<p>Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit +son doigt pour désigner le cadavre, et demanda:</p> + +<p>—Quoi!... Sans cercueil?...</p> + +<p>—Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.</p> + +<p>—Quoi! à peine couverte!...</p> + +<p>—Elle sera mieux couverte tout à l'heure.</p> + +<p>Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.</p> + +<p>Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la +première pelletée de terre.</p> + +<p>Panigarola l'empoigna par le bras et dit:</p> + +<p>—Pas encore!</p> + +<p>Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola +continua:</p> + +<p>—Il manque quelqu'un dans la fosse...</p> + +<p>—Qui? hurla le vieillard.</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté +dans les régions de l'horreur... Il ne cherchait pas à +comprendre. Il ne vivait plus, il rêvait.</p> + +<p>—Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une +heure. Et, alors, écoute...</p> + +<p>—J'entends, dit le vieillard en claquant des dents</p> + +<p>—Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura +deux cadavres, le mien et le sien... tu recouvriras tout. +Prends ceci.</p> + +<p>Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une +fortune. Le vieillard s'en saisit. Dès lors, il se rassura +quelque peu.</p> + +<p>—C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec +un sourire où luttaient l'avarice et l'effroi.</p> + +<p>Panigarola secoua la tête.</p> + +<p>—C'est donc pour me payer ma besogne?</p> + +<p>—Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit +tu serais pendu. Quant à ta besogne, je n'ai pas à la +payer puisque tu es le fossoyeur...</p> + +<p>—Alors, pourquoi cet or?</p> + +<p>—Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois +je ne sais pas quand, un enfant viendra... un petit garçon, +cheveux noirs, yeux noirs, figure triste, pâle et +chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le prendras +par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: +«Si c'est la tombe de ta mère que tu cherches, +«mon enfant, la voici.» Le feras-tu?</p> + +<p>—C'est facile.</p> + +<p>—L'enfant s'appelle Jacques-Clément.</p> + +<p>—Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer +tant qu'il voudra. C'est sacré.</p> + +<p>Panigarola eut un geste de satisfaction.</p> + +<p>Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.</p> + +<p>Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers +cet homme qui, debout sur le bord de la fosse, immobile, +paraissait un spectre se préparant à rentrer dans +la tombe d'où il était sorti.</p> + +<p>Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui. +Il sentit qu'il allait tomber et s'appuya à quelque chose +qui était une croix de bois. Il s'y cramponna. Et, de là, +il continua à regarder. Un large éclair lui montra +l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...</p> + +<p>Puis l'obscurité se fit profonde.</p> + +<p>Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, +à bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois, +il n'y avait plus personne au bord de la fosse!...</p> + +<p>Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son +visage tourné vers le visage de la morte. Il avait dégainé +sa dague, pour se frapper sans doute au cas où +la mort ne viendrait pas assez vite.</p> + +<p>Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait +mordu et il le mordit à la même place, absorba le reste +de la poudre blanche.</p> + +<p>C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea +sous le cou de la morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient +à la voir. Et, dans ces yeux, il n'y avait ni haine +ni amour, seulement une pitié infime.</p> + +<p>A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la +croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, +attendait. L'heure convenue s'écoula. Puis une autre. +La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut seulement +au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par +les grands souffles, monta la lumière du soleil levant, +ce fut alors seulement que le vieillard se traîna jusqu'au +bord de la fosse et y jeta un regard empreint de +cet étonnement indicible que causent les visions des +rêves tragiques.</p> + +<p>Les deux cadavres tournés visage contre visage les +yeux ouverts, la bouche crispée, semblaient se regarder, +se sourire, et se dire des choses mystérieuses et +douées.</p> + +<p>Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton +qui couvrait ses épaules et le plaça sur les deux +visages.</p> + +<p>Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées +rapides.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>LES AMOURS DE PIPEAU</h3> + +<p>Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des +personnages les plus affairés, les plus occupés, les plus +actifs de Paris, c'était certainement maître Pipeau.</p> + +<p>Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui +était voleur comme six tire-laine, avait d'abord trouvé +dans l'hôtel Montmorency le paradis que peut rêver un +chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au +mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé +à ce cuisinier, un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il +avait pour lui une amitié sans borne. Pur mensonge! +Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait +sa cuisine.</p> + +<p>«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours +dans mes Jambes! Il ne me quitte plus!»</p> + +<p>Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de +Pipeau?</p> + +<p>Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait +frénétiquement! Mensonge, le bon regard où il eût été +impossible de démêler la moindre ironie! Mensonge, +cette langue qui léchait avec componction les mains +du brave homme et la sauce qui y restait souvent! +Mensonge ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui +secouaient de rire la panse du maître queux!</p> + +<p>Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie +et le mensonge du chien?</p> + +<p>Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, +des mains du cuisinier: il y avait à cela une raison +toute simple, mais qui fut toujours ignorée de cet +homme. Pipeau se servait lui-même.</p> + +<p>En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui +convenait. Et c'était ainsi bien meilleur.</p> + +<p>«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il +m'aime pour moi-même.»</p> + +<p>Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font +les réputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout +ce qu'il pouvait. Pipeau mettait l'office au pillage. Pipeau, +fidèle à ses instincts, passait son temps à voler. +Il devenait gras. Il devenait insolent.</p> + +<p>Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un +effronté, un menteur, comme nous croyons l'avoir +prouvé en diverses circonstances. Lorsque nous présentâmes +ce personnage au lecteur, il nous souvient d'avoir +affirmé que c'était un chien paillard.</p> + +<p>Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les +amours de Pipeau, si le récit de ces amours n'était lié +à des scènes importantes de notre récit.</p> + +<p>Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien +le plus heureux de la création.</p> + +<p>Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au +jour où disparut le chevalier de Pardaillan. Le +chien avait pour son maître—ou plutôt son ami—une +adoration qui, de son côté, était sincère.</p> + +<p>Un soir—soir d'inquiétude et de douleur—l'ami +ne reparut pas!</p> + +<p>De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla +et vint par l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits +gémissements, le tout en pure perte. Le matin, il s'installa +dans la rue devant la grande porte de l'hôtel.</p> + +<p>Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même. +Et le cuisinier l'appela en vain. Même le digne +homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien +gronda de façon à lui faire comprendre qu'il eût à le +laisser tranquille.</p> + +<p>Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra +pas dans l'hôtel. Il continua d'attendre devant la +porte.</p> + +<p>Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé +que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un +trait.</p> + +<p>Où pensez-vous qu'il alla?</p> + +<p>Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, +s'écrie quelque part La Fontaine, ce maître des +poètes, qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, que +les bêtes n'ont point d'esprit!»</p> + +<p>Pipeau en avait certainement. Il venait de passer +de longues heures à ruminer sur l'absence de son +maître.</p> + +<p>«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage +ou peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé +ou il s'est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien +faire là-dedans?»</p> + +<p>C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la +direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau +ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il était pressé, +le galop qui était sa marche habituelle devenait une +frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine +d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des +pots à lait et des paniers d'oeufs à des devantures, fonça +tête baissée dans des groupes, souleva sur son passage +force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout haletant +devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan +avait été entraîné dans la Bastille.</p> + +<p>Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était +montré à lui. Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: +la précaution, chez les administratifs, est toujours +rétrospective, et, pourrait-on dire, vindicative. +M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait +servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer +avec son chien!</p> + +<p>Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le +tour de la Bastille.</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta +toute meurtrière semblable à la sienne.</p> + +<p>Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques +minutes plus tard, faisait irruption à l'auberge de +la Devinière. Il monta jusqu'à la chambre jadis habitée +par son maître, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'à +ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, le +pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.</p> + +<p>Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître +n'était pas là: sans quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.</p> + +<p>Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut +Paris en tous sens, et toujours à la même allure +désordonnée. Il visita tous les endroits où il était passé +avec son maître et finit, sur le soir, par aboutir à l'auberge +des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé, +éreinté, haletant.</p> + +<p>Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et +Pipeau trouvant le gîte à son gré y passa la nuit.</p> + +<p>Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de +sommeil, restauré, et ayant eu soin de faire un tour à +la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une servante ouvrit la +porte.</p> + +<p>Cette fois, il ne courait plus.</p> + +<p>Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les +oreilles basses.</p> + +<p>«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, +je ne le verrai plus!»</p> + +<p>Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant +la porte et attendit. Tout le jour, il demeura là, +sourd à toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment +magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le +soir un succulent repas composé d'une carcasse de +poulet.</p> + +<p>Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date +qui n'avait aucune importance pour le chien en a une +pour nous.</p> + +<p>La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure +cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres +réflexions, lorsque, tout à coup, il se remit sur ses quatre +pattes; son nez se mit à remuer et à renifler sa +queue s'agita doucement.</p> + +<p>Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... +D'où lui venait cet émoi? D'où cette joie? +Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant +tout; Pipeau venait de flairer une chienne! +Pipeau donc, s'était redressé, les yeux fixes, le nez +interrogateur. Il ne tarda pas à apercevoir quatre ombres +qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.</p> + +<p>Ce groupe de quatre ombres se composait de deux +hommes et de deux chiens.</p> + +<p>Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un +des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda:</p> + +<p>—La paix, Pluton! La paix, Proserpine!</p> + +<p>Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement +dressés car ils se turent à l'instant. C'étaient deux +chiens de forte taille, deux sortes de molosses à poil +rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires formidables. +L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la +chienne Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux +étaient de même race.</p> + +<p>Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent +en observation devant l'hôtel. Ils allaient et venaient +avec précaution et paraissaient chercher à voir +ce qui pouvait se passer à l'intérieur.</p> + +<p>—Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il +faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur.</p> + +<p>—Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. +Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en.</p> + +<p>L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: +Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche.</p> + +<p>Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!</p> + +<p>Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son +langage, lui avait fait compliment. Il lui avait présenté +ses civilités en excellents termes, sans doute, car Proserpine +avait doucement remué la queue, sur quoi Pipeau +s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration +en règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner +autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien +croit devoir flairer.</p> + +<p>Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres +épaisses, montra une double rangée de crocs formidables.</p> + +<p>Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil +se hérissa. Sa lèvre tremblotante découvrit, chez lui +aussi, des engins d'attaque et de défense d'un calibre +raisonnable.</p> + +<p>Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.</p> + +<p>La bataille était imminente.</p> + +<p>Proserpine, assise commodément sur son derrière, +s'apprêta à juger ce combat dont, comme Chimène, elle +était le prix.</p> + +<p>Tout à coup. Pipeau recula.</p> + +<p>Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui +avait apportée et à laquelle il n'avait pas touché, soit +par tristesse, soit qu'il voulût ménager ses provisions. +Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... à +qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!</p> + +<p>Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita +sur la carcasse et la dévora incontinent. Après quoi il +jeta sur Pipeau un regard d'étonnement et de reconnaissance; +et, en signe de paix, agita sa queue, puis se +coucha tranquillement.</p> + +<p>Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, +l'amitié du gros chien.</p> + +<p>Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute +sécurité, recommença ses salamalecs.</p> + +<p>Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine +suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit.</p> + +<p>Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. +Il oublia son maître disparu. Il eût suivi Proserpine au +bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait +des grâces, jouait avec lui, et paraissait disposée à lui +accorder ses faveurs.</p> + +<p>Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il +qu'après tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses +de poulet méritait bien un petit sacrifice de +sa part.</p> + +<p>La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue +des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et +Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton, +entra dans la maison!...</p> + +<p>La porte se referma.</p> + +<p>Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, +vicomte d'Aspremont!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>L'AMIRAL COLIGNY</h3> + +<p>Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous +laisserons Catho, l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, +s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Pâquette, +d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle se démenait +fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans +la prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur +sera appliquée la question, nous conduirons nos lecteurs +au Louvre.</p> + +<p>Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. +Les huguenots sont radieux.</p> + +<p>Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.</p> + +<p>Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener +dans toute cette joie une incurable mélancolie.</p> + +<p>Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny +quitta son hôtel de la rue de Béthisy et se rendit au +Louvre.</p> + +<p>Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes +huguenots et portait sous son bras une +liasse de papiers.</p> + +<p>C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait +entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait +avoir le commandement suprême.</p> + +<p>Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner +la dernière approbation.</p> + +<p>Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva +aux appartements du roi déjà envahis par la foule des +courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et, lorsqu'il +aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa +tendrement dans ses bras et s'écria:</p> + +<p>—Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me +battiez!</p> + +<p>—Moi, sire!</p> + +<p>—Oui, oui, vous-même.</p> + +<p>Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots +présents, tandis que les catholiques ricanaient. +Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces +terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.</p> + +<p>Mais le roi, éclatant de rire, continua:</p> + +<p>—Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, +le premier joueur de France!</p> + +<p>—Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de +Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable +à la paume.</p> + +<p>Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et +reprit:</p> + +<p>—Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon +rêve. Venez.</p> + +<p>—Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas +que je n'ai jamais tenu une raquette...</p> + +<p>—Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!</p> + +<p>—Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, +je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que +j'ai bien le droit d'appeler mon père, et je relèverai en +son nom le défi.</p> + +<p>—Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme +et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons +ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables +papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez +faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, +mon bon père?</p> + +<p>Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au +jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps +furent formés et la partie commença aussitôt par un +coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet +exercice.</p> + +<p>Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes +et le vieux général des galères La Garde, qu'on appelait +familièrement le capitaine Paulin.</p> + +<p>Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était +un soldat d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il +s'était élevé de grade en grade jusqu'au titre de général +des galères, qui correspond à peu près à ce que nous +appelons un contre-amiral.</p> + +<p>C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la +bataille, catholique enragé par politique plutôt que par +dévotion: mais il avait conçu pour Coligny une sorte +d'admiration et d'estime; il s'intéressait fort à la campagne +projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle +faveur.</p> + +<p>Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux +qui devaient servir, car on comptait attaquer le +duc d'Aïbe par terre et par mer, et le vieux La Garde +s'était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle: +la flotte était prête.</p> + +<p>Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? +Avait-il flairé les projets de Catherine?</p> + +<p>C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier +sans peur, il gardait pour lui ses impressions.</p> + +<p>Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux +heures.</p> + +<p>Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en +une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un +fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé +ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux +tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus +près une carte que l'amiral avait étalée.</p> + +<p>Et ils étaient si profondément plongés dans leur +étude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis +sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre, +saluée au passage par les gentilshommes présents, et +s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme +un spectre sous ses vêtements noirs.</p> + +<p>Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, +Catherine paraissait troublée.</p> + +<p>Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades +solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui +se fût trouvé près d'elle l'eût entendue murmurer alors:</p> + +<p>«C'était mon fils...»</p> + +<p>Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes +de cet esprit jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?</p> + +<p>Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce +sentiment étrange qu'on appelle le remords, si son esprit +sondait avec effroi les abîmes qu'elle avait creusés, +ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par +exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.</p> + +<p>En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si +une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait +chercher à l'étouffer sous des clameurs plus terribles.</p> + +<p>Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait +à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brulante.</p> + +<p>Catherine songeait:</p> + +<p>«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»</p> + +<p>Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se +trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant +la, cour disparut de ses lèvres, elle passa, comme nous +avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.</p> + +<p>Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son +oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. +Il s'inclina comme pour la saluer et murmura:</p> + +<p>—J'attends votre dernier ordre, madame.</p> + +<p>Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout +de la galerie, jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny +qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement +avec La Garde.</p> + +<p>Et elle laissa tomber ce mot:</p> + +<p>—Allez!</p> + +<p>Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque +chose a dire.. Maurevert songeait à la recommandation +que lui avait faite le duc de Guise par une nuit +de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert +voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en +obéissant à la reine. Et, laissant de côté la fiction que +c'était un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit:</p> + +<p>—Et si je le manquais, madame?</p> + +<p>—Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez +quitte pour recommencer!</p> + +<p>—Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne +meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du +Temple sont bien à moi?...</p> + +<p>—Oui!... à condition que j'assiste à la question.»</p> + +<p>La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques +minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre.</p> + +<p>Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le +vieux La Garde disait à ce moment:</p> + +<p>—Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez +les derniers préparatifs... J'ai bataillé contre vous... +Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit à un chef illustre... +permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un +mois au plus tard, vous soyez en campagne.</p> + +<p>—Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix +jours et vous serez dans la vérité.</p> + +<p>—Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un +soupir de soulagement.</p> + +<p>Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit +au jeu de paume pour faire sa cour au roi.</p> + +<p>Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son +bras et, faisant signe à ses gentilshommes, descendit à +son tour et sortit du Louvre, répondant d'un sourire +aux saluts respectueux.</p> + +<p>Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître +Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison +basse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: +c'est là que demeurait le chanoine Villemur. Mais, +depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement +quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une parente +qui habitait la Picardie. La maison passait donc +pour inhabitée. Maurevert se glissa dans l'intérieur par +une petite porte qu'une main mystérieuse lui entrouvrit +du dedans, et il parvint bientôt dans la salle à manger +au rez-de-chaussée.</p> + +<p>—C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui +avait ouvert et qui l'avait accompagné.</p> + +<p>Cet homme, c'était le chanoine Villemur.</p> + +<p>—Je le savais, répondit simplement le chanoine. +Venez.</p> + +<p>Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois +pièces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait +sur le derrière de la maison. La cour était clôturée +de murs assez élevés. Une porte permettait d'en sortir. +Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une sente déserte +qui aboutissait à la Seine.</p> + +<p>—Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.</p> + +<p>Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, +attaché par le bridon à un anneau.</p> + +<p>—C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui +s'est ainsi occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses +écuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer. +Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant à +droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous attendrez.</p> + +<p>—Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. +Croyez-vous vraiment à la nécessité de ma fuite?</p> + +<p>—Je crois qu'il y va de votre tête.</p> + +<p>—Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu +à n'en rien faire.</p> + +<p>Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. +Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargée +et la présenta à Maurevert, qui l'examina attentivement.</p> + +<p>—Parfait, dit-il enfin.</p> + +<p>—Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque +émotion, Villemur, qui s'était posté à la fenêtre +grillée.</p> + +<p>Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre +de ce qui allait se passer.</p> + +<p>Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse +contre le treillis de la fenêtre.</p> + +<p>Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou +six gentilshommes. En avant d'eux, à trois pas, marchait +Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont +comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de +Navarre.</p> + +<p>Maurevert, à ce moment, fit feu.</p> + +<p>Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une +seconde de stupéfaction. Coligny agitait sa main droite +vers la fenêtre. Cette main était ensanglantée: la balle +avait emporté l'index.</p> + +<p>—Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.</p> + +<p>Au même instant, un deuxième coup de feu retentit +et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.</p> + +<p>Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris +une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral +Coligny venait d'être frappé, cette foule se recula aussitôt, +avec de sourdes imprécations contre les huguenots.</p> + +<p>Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé +son arme, en disant:</p> + +<p>—Maladroit! je l'ai manqué.</p> + +<p>—Recommencez! gronda Villemur.</p> + +<p>—Avec quoi? fit Maurevert goguenard.</p> + +<p>Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième +arquebuse à la main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation +apparente, s'en saisit, et fit feu.</p> + +<p>L'amiral tomba.</p> + +<p>—Il est mort! dit Villemur.</p> + +<p>—Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.</p> + +<p>—Fuyez!...</p> + +<p>Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des +coups violents ébranlassent la porte.</p> + +<p>Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en +selle et enfila la sente, au trot.</p> + +<p>Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves +de sa maison, leva une trappe, s'enfonça dans un +boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un +escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Dans le cloître, une scène de confusion terrible se +passait. Les gentilshommes huguenots s'étaient rués vers +la fenêtre; mais le treillis était solide; alors, tandis +que les uns cherchaient à défoncer la porte, d'autres, +l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire +face à une nouvelle attaque.</p> + +<p>—Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.</p> + +<p>L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança +en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux +et hostiles.</p> + +<p>Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était +relevé; mais il ne put se tenir debout et parut prêt à +défaillir.</p> + +<p>—Une chaise! cria Clermont de Piles.</p> + +<p>Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. +Les huguenots se regardèrent épouvantés, tout pâles.</p> + +<p>Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, +formant ainsi une sorte de siège sur lequel le +blessé fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes.</p> + +<p>Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à +la main. Ceux qui avaient essayé vainement de défoncer +la porte, vinrent s'unir au cortège, qui se mit en +route.</p> + +<p>Coligny n'avait pas perdu connaissance.</p> + +<p>—Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore +forte.</p> + +<p>Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles +pleurait—de colère autant que de douleur. Les autres +criaient:</p> + +<p>—On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!</p> + +<p>A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, +qui, se réunissant au cortège et voyant l'amiral grièvement +blessé, tiraient leur épées et criaient:</p> + +<p>—Vengeance!</p> + +<p>En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, +agitant leurs épées, pleurant, menaçant, et les groupes +du peuple qui les regardaient passer gardaient le +silence.</p> + +<p>Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité +inouïe; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire +enfiévra Paris; les bourgeois sortirent en armes +a tous les carrefours, des danses s'organisèrent; en d'autres +endroits, des prêtres, montés sur des bornes, expliquèrent +au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi +de l'Eglise.</p> + +<p>A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille +huguenots s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant +pas qu'on voulût tuer l'amiral et décidés à le défendre +en bataille rangée.</p> + +<p>Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait +la cour de l'hôtel et, refluant par les portes grandes ouvertes, +occupait toute la rue.</p> + +<p>Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées +rentrèrent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu +que le meurtrier de l'amiral était un vulgaire +coquin et non un stipendié du chanoine Villemur, comme +on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on +sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.</p> + +<p>Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre +de huguenots s'enquirent, sur l'heure même, des logements +qui étaient à louer dans la rue de Béthisy, voulant +être prêts, jour et nuit. à courir au secours de leur +chef.</p> + +<p>Vers deux heures, il y eut un remous dans cette +foule qui continuait à stationner dans la rue.</p> + +<p>Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; +elle était précédée et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.</p> + +<p>«Le roi! Le roi!...»</p> + +<p>Toutes les têtes se découvrirent.</p> + +<p>Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le +respect, on cria: «Vengeance!»</p> + +<p>La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. +Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi, +Catherine et le duc d'Anjou.</p> + +<p>Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le +groupe de gentilshommes le plus rapproché de lui.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; +plus que vous, j'y suis engagé, car l'amiral est +mon hôte; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera +saisi et livré à un châtiment mémorable...</p> + +<p>Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.</p> + +<p>Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie +contre le camp opposé, à la tête duquel se trouvait +M. de Téligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de +Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des larmes +plein les yeux.</p> + +<p>—Sire, on vient de tuer M. l'amiral!</p> + +<p>Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura +un instant immobile, comme frappé de stupeur.</p> + +<p>Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques +autres huguenots, qui avaient entendu, s'étaient précipités +au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de +Béthisy.</p> + +<p>—Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, +monsieur!</p> + +<p>—La vérité, sire! La triste vérité!...</p> + +<p>Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Charles jeta furieusement sa raquette.</p> + +<p>—C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour +qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez +faire qu'à votre tête? Et moi, qui suis le roi, je n'en +ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes chefs +d'armée à présent!</p> + +<p>Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:</p> + +<p>—Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand +prévôt.</p> + +<p>Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta +aussitôt dans le cabinet du roi.</p> + +<p>—Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous +donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon +digne père, l'amiral Coligny.</p> + +<p>—Mais, sire...</p> + +<p>—Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours +vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai +que vous êtes complice et je ferai votre procès!</p> + +<p>Le grand prévôt se retira dans une inexprimable +épouvante.</p> + +<p>Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure +pendant laquelle Charles IX se promena fébrilement +dans son cabinet.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous +édictées contre les bourgeois porteurs d'armes?</p> + +<p>—L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à +la richesse du coupable; puis, la prison.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous +fassiez créer un nouvel édit, que veuillez faire enregistrer.</p> + +<p>Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:</p> + +<p>«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées +dagues, pistolets, arbalètes, hallebardes ou piques sera +saisi sans autre procès et embastillé pour dix ans; ses +biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur d'armes cachées +sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires +de sa juridiction et pendu, après douze heures +pour tout délai, afin qu'il puisse faire pénitence et se +réconcilier avec Dieu, s'il est en état de péché mortel.</p> + +<p>—Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais +Votre Majesté veut-elle me permettre une observation?</p> + +<p>—Faites, monsieur.</p> + +<p>—L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?</p> + +<p>—Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.</p> + +<p>—Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à +Votre Majesté que, depuis quelque temps, il n'est pas +un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues.</p> + +<p>—Voilà qui prouve combien nos commandements +royaux sont respectés. Que voulez-vous dire? Qu'il sera +difficile d'arrêter tous les Parisiens armés? On les +arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur +le chancelier; quelques exemples suffiront, deux +bonnes douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, +inspireront de salutaires réflexions. Allez, mon +sieur.</p> + +<p>Birague s'inclina et sortit.</p> + +<p>—Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, +je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, +si l'on tire l'épée, que ce soit pour notre service et le +bien du royaume, et non pour continuer des guerres +intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, +je veux qu'on le sache!</p> + +<p>Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans +s'empressa de sortir.</p> + +<p>Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se +mit à songer:</p> + +<p>«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât +le truand qui a tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne +retardée... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre +qui entraînera hors du royaume tous les huguenots, à +la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux +Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en +reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la +reine le prétend? C'est possible! Mais la meilleure +manière de me débarrasser de lui et de tous ses acolytes, +n'était-ce pas de lui donner une armée pour l'envoyer +loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en +laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise +devant moi, et j'en eusse fait bon marché... Voilà +ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma +mère!...»</p> + +<p>Charles IX demeura enfermé deux heures dans son +cabinet, montrant par là la douleur que lui causait +l'événement.</p> + +<p>Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et +à son frère, le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer +pour l'accompagner chez l'amiral.</p> + +<p>Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une +compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine +des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou +et Catherine affectèrent de parler continuellement d'un +miracle qu'on avait constaté, à Saint-Germain-l'Auxerrois:</p> + +<p>Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le +sacristain, étant entré dans l'église, avait vu le bénitier +tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il était +rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang +avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on +avait portées à Notre-Dame.</p> + +<p>A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la +volonté divine: Dieu voulait du sang!</p> + +<p>Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et +silencieux, se demandant peut-être s'il n'était pas dans +l'erreur, et si le temps n'était pas venu de donner satisfaction +à Dieu.</p> + +<p>Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de +Coligny, le roi, secouant la tête, parut se reprendre, et, +se penchant, prononça les paroles que nous avons signalées +et qui furent accueillies par des cris frénétiques de: +«Vive le roi!».</p> + +<p>Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou +et Catherine entrèrent dans sa chambre. La pâle +figure du blessé rayonna de joie. Le roi courut à lui +et l'embrassa en disant:</p> + +<p>—J'espère que ce misérable se balancera bientôt au +bout d'une corde. J'espère que votre précieuse vie n'est +pas en danger.</p> + +<p>—Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, +je réponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, +il sera sur pied...</p> + +<p>—Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause +la marque d'intérêt qui m'est donnée par mon roi fera +beaucoup pour ma guérison.</p> + +<p>—Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me +voyez tout morfondu du mal qui vous arrive...</p> + +<p>—Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, +en qui nous avons mis toute notre confiance! +fit Catherine, qui essuyait ses larmes.</p> + +<p>A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, +un grand murmure de satisfaction.</p> + +<p>Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on +cria:</p> + +<p>«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»</p> + +<p>Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit +demeurèrent seuls les trois augustes visiteurs, Henri +de Navarre, Téligny et sa femme, Louise de Coligny.</p> + +<p>La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle +le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain, +dimanche.</p> + +<p>—Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour +que tout le monde pût l'entendre.</p> + +<p>—Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.</p> + +<p>—Combien d'hommes avez-vous avec vous?</p> + +<p>—Une compagnie, sire!</p> + +<p>—Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel +en cas d'attaque?</p> + +<p>—Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois +mille assaillants bien organisés.</p> + +<p>—Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets +à la garde de cet hôtel, vous me répondez de la vie de +l'amiral sur la vôtre...</p> + +<p>—Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au +Louvre?</p> + +<p>Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots +qui remplissaient la cour.</p> + +<p>—Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une +fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu +de plus belle.</p> + +<p>Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel +enthousiasme, qu'il sembla que l'hôtel allait crouler...</p> + +<p>Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un +rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie +terrible qui la faisait palpiter.</p> + +<p>En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de +huguenots et occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de +faire obéir au premier signe.</p> + +<p>Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt +pour faire escorte au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent +en rangs, comme des soldats à la parade.</p> + +<p>Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, +parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre.</p> + +<p>Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse +issue de l'événement, qui avait failli être mortel. +La campagne projetée s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait +partir, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Il +voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on +venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux +cents écus, en riant de tout son coeur.</p> + +<p>Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec +une grimace de satisfaction et dit à la jeune reine, sa +femme:</p> + +<p>—Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons +riches, et cela me changera un peu.</p> + +<p>Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:</p> + +<p>—Sire, prenez garde!</p> + +<p>—A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!</p> + +<p>—Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai +vue aussi souriante... Prenez garde, sire!</p> + +<p>Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la +joie.</p> + +<p>A dix heures, elle se retira dans son appartement, en +disant à haute voix:</p> + +<p>—Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier +pour vous...</p> + +<p>A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>LA NUIT TERRIBLE</h3> + +<p>Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas +encore... Il méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux +à l'excès, la méditation prenait tout naturellement sa +forme la plus poétique et peut-être la plus féconde +c'est-a-dire la forme imaginative.</p> + +<p>Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient +à son esprit, mais des images.</p> + +<p>Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces +visages bouleversés de fureur, ces épées qui s'agitaient +dans la rue de Béthisy, puis l'apaisement, dès qu'il +avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la +journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait +autant de reconnaissance que de fierté.</p> + +<p>Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un +roi. Double raison pour excuser en lui l'égoïste vanité +d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce +mot: «Vive moi!...»</p> + +<p>Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il +repoussait l'idée que cette physionomie sévère, mais +loyale, put être une figure de traître. Presque aussitôt +une image en appelant une autre, c'était sa mère qui +passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par +l'image de Coligny, il frémissait devant celle de sa +mère... Et il évitait de se demander pourquoi.</p> + +<p>Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant +de beauté, magnifique, souriant et vigoureux, autant +que lui, pauvre petit roi, était chétif, triste et +maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus royal +que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.</p> + +<p>Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de +l'armée partant pour la guerre, la multitude des hommes +d'armes défilant devant lui, Coligny, les huguenots, +et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-même +ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à +son frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains +d'où, peut-être, ils ne reviendraient pas...</p> + +<p>C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.</p> + +<p>Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour +de Marie Touchet.</p> + +<p>Charles ferma les yeux et sourit doucement.</p> + +<p>Alors, le sommeil le gagna.</p> + +<p>C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent +le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent +fatalement au point central de ses inquiétudes +du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie +aboutissait toujours à Marie Touchet.</p> + +<p>Charles était donc dans cet état où la vie réelle se +fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, à +une porte, le ramena violemment à la conscience des +choses qui l'entouraient.</p> + +<p>Il se souleva sur un coude et écouta.</p> + +<p>Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, +qu'on ouvrait à deux battants, pour laisser entrer les +courtisans au moment de son lever, et deux petites. +L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier +par où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. +L'autre donnait sur un long et étroit couloir dérobé, +dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire +usage: sa mère et lui.</p> + +<p>C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.</p> + +<p>Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et +demanda:</p> + +<p>—Est-ce vous, madame?</p> + +<p>—Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.</p> + +<p>Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine +de Médicis qui venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui +puis s'habilla en hâte, plaça un poignard à sa ceinture, +et ouvrit.</p> + +<p>Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:</p> + +<p>—Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, +M. Gondi, le duc de Nevers, le maréchal de Tavannes +et votre frère, Henri d'Anjou, sont réunis dans mon +oratoire pour y prendre des décisions propres à vous +sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui +soumettre le résultat de leur délibération.</p> + +<p>Charles IX demeura un instant stupéfait.</p> + +<p>—Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre +fermeté d'esprit, je me demanderais si une vision +n'a pas troublé votre bon sens. Quoi, madame! vous me +venez éveiller une heure après minuit pour me dire +que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? +Qui les a convoqués? Quel danger me menace et +menace l'État? Eh bien, qu'ils délibèrent donc et me +laissent dormir en paix!...</p> + +<p>—Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez +pas. Ou bien, ce sera peut-être pour la dernière +fois.</p> + +<p>Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient +pris cette expression de terreur, ses joues, cette pâleur +plombée qu'il avait au moment de ses crises.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.</p> + +<p>—Il se passe que vous avez heureusement des amis +qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit +heures au plus tard, le Louvre doit être envahi, le roi +massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants serviteurs +que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, +et qu'à mon tour je vous avertis. Maintenant, sire, +recouchez-vous, si vous voulez: je vais prévenir ces +amis dévoués que leur délibération est inutile et que +le roi veut dormir en paix...</p> + +<p>—Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles +en passant ses mains sur son front jaune. Quelle +folie!</p> + +<p>Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.</p> + +<p>—Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez +de votre mère, de votre frère, de ceux qui vous +aiment et dont l'intérêt même, à défaut de leur affection, +vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie, +c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits +hérétiques, qui ont horreur de notre religion, et qui, +pour en arriver à leurs fins, sont obligés de commencer +par tuer le fils aîné de l'Eglise... Qu'avez-vous fait, +Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de +votre affection, au point que la chrétienté catholique du +royaume est réduite au désespoir, au point que trois +mille seigneurs catholiques. Guise en tête, ont pris la +résolution de sauver la France et l'Eglise malgré vous!... +Vous voilà donc pris entre ces deux forces également +redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus +à nous imposer la réforme; les catholiques, désespérés, +furieux, acculés à la révolte suprême. L'instant +est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur +le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne +ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en +prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis +le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine +rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a +effleuré le cher amiral, vous avez soulevé le peuple +entier. En faisant crier l'édit qui désarme les bourgeois, +vous avez accrédité le bruit que vous voulez faire +massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous +faisant escorter par les hérétiques, vous avez signifié +aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous étaient +plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait céder le pas +aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! O mon +Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, +éclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa +mère, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de +tuer!</p> + +<p>—Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?</p> + +<p>—Coligny!</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa +mère lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur +s'était emparée de lui. Il jetait autour de lui des regards +de fou, et sa main s'incrustait au manche de son +poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il +faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de +cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable +horreur.</p> + +<p>Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; +il avait admis que l'amiral conspirait contre lui. +Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'étaient +accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit, +qu'il avait dû se rendre à cette évidence.</p> + +<p>—Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves +de la trahison de Coligny et des huguenots. Où +sont-elles, ces preuves?</p> + +<p>—Vous voulez des preuves? Vous en aurez!</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis +parvenue à faire saisir deux aventuriers qui ont surpris +bien des secrets et qui en savent long à la fois sur +Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est +ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint +au Louvre en compagnie du maréchal, et qui eut une +si étrange attitude. L'autre est son père. Je tiens ces +deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés +au Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai +le procès-verbal de l'interrogatoire et vous verrez +que Coligny n'est venu à Paris que pour vous +frapper!</p> + +<p>La reine parlait avec une telle force de conviction +que Charles, déjà terrorisé, se sentit cette fois +convaincu.</p> + +<p>Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit +avec une fermeté apparente:</p> + +<p>—C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même +l'interrogatoire de ces Pardaillan.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec +plus d'énergie encore. Je vous ai dit que Tavannes se +trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que +vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi aussi, je +m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, +moi. Je vais droit au but et je cherche à savoir la +vérité: je la sais!</p> + +<p>—Il y a donc une vérité sur Tavannes!</p> + +<p>—Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal +de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise +qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui commande aux +trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, +peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, +cet homme appartient à Guise! Et que vient-il faire en +notre conseil? S'assurer que vous êtes vraiment le roi, +que vous allez prendre les mesures propres à sauver +votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est +Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne +sauvera que l'Eglise... Quant à votre trône et à votre +vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles... +mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du +Christ! Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême +entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous +un moment de défaillance pour se faire élire capitaine +général et marcher sur vous... sur le roi, ami +des hérétiques!...</p> + +<p>—Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! +pour ceux-là, pas d'hésitation! Je n'ai que trop bien +compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure même, +on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête +Tavannes dans votre oratoire...</p> + +<p>—Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant +sa main sur la bouche du roi, pour l'empêcher +d'appeler.</p> + +<p>—Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit +Charles en se débarrassant de l'étreinte.</p> + +<p>—Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes +pour arrêter Guise? Sachez que Paris tout entier se +lèvera pour le défendre. Ce n'est pas seulement du courage +et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de la prudence! +Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le +rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne +puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, +il faut qu'il sache par Tavannes que vous êtes décidé +à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils... +allons jouer ensemble la partie suprême qui doit raffermir +sur votre tête cette couronne chancelante!</p> + +<p>Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.</p> + +<p>Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec +un visage enflammé, des yeux où roulaient des pensées +tragiques.</p> + +<p>Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, +il se sentit près d'elle comme un petit enfant.</p> + +<p>Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une +irrésistible vigueur.</p> + +<p>La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la +porte et s'effaça devant Charles IX, qui entra le premier.</p> + +<p>—Le roi! dit Tavannes.</p> + +<p>Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent +courbés.</p> + +<p>Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même +pour paraître calme.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus +à mon appel...»</p> + +<p>Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et +Catherine regarda son fils avec étonnement.</p> + +<p>—Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons +sur les affaires présentes. Parlez le premier, +monsieur le chancelier.</p> + +<p>—Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit +qui défend aux Parisiens de sortir armés dans les rues. +Or, à mesure que cet édit se criait, les rues de Paris se +sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier +ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il est, +il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper +les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible +de résister à une pareille force. Si M. de Coligny est +encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera +plus pierre sur pierre dans Paris.</p> + +<p>—Votre avis est donc que nous devons arrêter +M. l'amiral et instruire son procès?</p> + +<p>—Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny +séance tenante et sans autre forme de procès.</p> + +<p>Le roi ne montra aucune surprise.</p> + +<p>Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux +parurent encore plus vitreux que d'habitude.</p> + +<p>—Et vous, monsieur de Nevers?</p> + +<p>—Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes +de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majesté +de jouer double jeu. J'ai vu ces mêmes huguenots +tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que +l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre +la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents +que jamais, ils ont décidé qu'il fallait exterminer +les catholiques, de crainte d'être exterminés par eux; +qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.</p> + +<p>Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.</p> + +<p>Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, +à la tête des politiques, allait se réunir aux huguenots, +pour accabler le roi et Paris.</p> + +<p>Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il +était prêt à étrangler l'amiral de ses propres mains.</p> + +<p>Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.</p> + +<p>Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit +Charles IX si pâle qu'on eût dit un spectre, ses lèvres +blanches agitées d'un tremblement convulsif, elle se +tourna vers lui et prononça:</p> + +<p>—Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme +nous, attendons le mot qui doit nous sauver.</p> + +<p>—Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya +Charles.</p> + +<p>—Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.</p> + +<p>Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas +précipités dans l'oratoire, essuyant, à grands revers de +main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage.</p> + +<p>Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa +main, cette main de femme encore fine et belle, s'était +crispée au manche de la dague qu'elle portait toujours +à sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre +jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient +contractés; toute sa personne se raidissait dans une +tension de volonté portée au paroxysme.</p> + +<p>Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans +suite.</p> + +<p>La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent +massif sur sa croix d'ébène. Catherine fit trois +pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix +rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:</p> + +<p>—Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté +dans mes flancs un fils qui méprise ta loi, résiste à tes +ordres et, sous ton divin regard, songe à jeter bas ton +temple!...</p> + +<p>Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:</p> + +<p>—Vous blasphémez, madame!...</p> + +<p>—Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée +par l'excès de l'effort, maudis-moi de ne pas +trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de +France!</p> + +<p>—Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...</p> + +<p>—La mort de l'Antéchrist.</p> + +<p>—La mort de Coligny! murmura Charles.</p> + +<p>—Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez +bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez +comme nous tous, l'Antéchrist, c'est l'hypocrite qui nous +a tué plus de six mille braves en tant de batailles, qui +nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même, +exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction +de la sainte Eglise!</p> + +<p>—C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...</p> + +<p>—C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit +Catherine.</p> + +<p>—Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de +mon âme avant tout!</p> + +<p>—Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre +Majesté me permettre de me retirer sur mes terres...</p> + +<p>—Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais +offrir mon épée au duc d'Albe!</p> + +<p>—Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que +l'exode des fils de France commence donc! Malheur! +Malheur sur nous! Charles, ta mère demeurera seule +avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son +corps avant que les hérétiques ne te frappent!...</p> + +<p>Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:</p> + +<p>—Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de +France, pour avoir arraché le royaume aux huguenots!...</p> + +<p>—Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez +tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! +Tuez celui que j'appelle mon père! Mais, par l'enfer, +tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en +reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! +Tuez tout! Tuez!... Ah!...»</p> + +<p>Son visage se convulsa.</p> + +<p>Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, +éclatait sûr ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.</p> + +<p>—Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de +joie furieuse.</p> + +<p>—Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une +sorte de contrariété.</p> + +<p>D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet +proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait +dans un fauteuil, luttant désespérément contre la crise +qui se déchaînait.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant +Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de +Guise que le roi est décidé à sauver l'Eglise et le +royaume. Nous comptons sur lui...</p> + +<p>Tavannes s'inclina.</p> + +<p>—Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures +qui sonnent; soyez ici demain matin, à huit heures; +amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier +et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt Le +Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...</p> + +<p>Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.</p> + +<p>Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement +avec une profonde tendresse et, d'une voix très +douce, murmura:</p> + +<p>—Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...</p> + +<p>—Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai +grand besoin, madame.</p> + +<p>Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère +Cette indifférence du fils préféré, adoré... c'était le tourment, +la plaie secrète de ce coeur de granit... c'était +peut-être le châtiment.</p> + +<p>Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla +ouvrir une porte.</p> + +<p>Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de +dix ans.</p> + +<p>—Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier +Pezou...</p> + +<p>—Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.</p> + +<p>—C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. +A trois heures après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras +quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois...</p> + +<p>Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.</p> + +<p>—Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.</p> + +<p>—J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, +le glas de mon fils n'a pas été sonné... Je le sonnerai!...</p> + +<p>—Son fils! songea la reine. Mon fils!...</p> + +<p>Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes +pensées et reprit:</p> + +<p>A propos, qu'as-tu fait de Laura?</p> + +<p>—Morte, dit Ruggieri.</p> + +<p>—Et Panigarola?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...</p> + +<p>Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un +fantôme.</p> + +<p>La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois +heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa +plume et fébrilement commença à écrire...</p> + +<p>Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses +mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, à +peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui +gonfla son sein, elle murmura:</p> + +<p>«C'était mon fils!»</p> + +<p>Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné +hors de l'oratoire et avait regagné sa chambre à coucher.</p> + +<p>Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y +demeura que quelques minutes.</p> + +<p>Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait +les rideaux de sa fenêtre pour voir si le jour +ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers favoris, Nysus et +Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses évolutions.</p> + +<p>«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il +en claquant des dents.</p> + +<p>Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la +chambre et, allant à un petit meuble vitré, en tira un +manuscrit.</p> + +<p>«Si je travaillais un peu à mon livre?...»</p> + +<p>Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il +portait ce titre: <i>La Chasse royale</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Le roi le feuilleta +machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements +et arriva jusqu'aux dernières lignes, jusqu'à la +dernière phrase. Elle commençait par ces mots:</p> + +<p>«Lorsque l'animal est hallali...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en 1625.</blockquote> + +<p>«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre +hallali qui se prépare!...»</p> + +<p>Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit +meuble. Un gémissement se fit entendre.</p> + +<p>«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.</p> + +<p>C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait +une caresse. Ils étaient là, tous les deux, le museau +pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant.</p> + +<p>«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que +voulez-vous?... Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la +curée que vous réclamez?... Arrière! Arrière! C'est trop +de sang!...»</p> + +<p>Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une +plainte.</p> + +<p>Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent +pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent +sur le tapis; ses yeux se convulsèrent jusqu'à +paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...</p> + +<p>«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... +Qui vient derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... +A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan +au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... Cosseins!... +Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»</p> + +<p>Il demeura pantelant pendant dix minutes.</p> + +<p>Puis, se redressant sur ses mains:</p> + +<p>«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je +sue du sang, à présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... +Horreur! c'est du sang! J'étouffe! A moi! Oh! +ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie, +fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... +Fuyons, Marie... le sang monte toujours...</p> + +<p>Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, +dans l'effroyable cauchemar de sa vision.</p> + +<p>Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et +tomba d'un morne et profond sommeil...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>LA CHAMBRE DE TORTURE</h3> + +<p>Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques +incidents de ce formidable et suprême conciliabule que +nous avons essayé d'esquisser, les deux Pardaillan, dans +leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient +côte à côte.</p> + +<p>Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient +tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire.</p> + +<p>Et cela équivalait à une condamnation à mort.</p> + +<p>Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par +des tenailles chauffées à blanc, les jambes serrées dans +l'étau mortel, au point que les veines éclatent et que le +sang jaillit et gicle!...</p> + +<p>La chose devait se faire à dix heures du matin.</p> + +<p>Ils dormaient.</p> + +<p>Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son +père dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu +aucune nouvelle du dehors. Montluc n'était pas venu les +voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils ne +voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à +boire et à manger par une sorte de chatière ménagée +au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi +que son père lui en eût dit, le chevalier avait activement +cherché un moyen d'évasion.</p> + +<p>Il avait sondé les murs: leur épaisseur—peut-être +cinq ou six pieds—défiait toute tentative; il eût fallu +un an pour arriver à les percer sans le secours des instruments +nécessaires—et pour aboutir où? Sans doute +dans quelque cachot voisin.</p> + +<p>Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare +de ses rayons, il n'y avait même pas moyen d'atteindre +les barreaux.</p> + +<p>La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée +de clous énormes.</p> + +<p>L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea +à la ruse. Un soir, il se mit à plat ventre, la tête contre +la chatière, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents +écus d'or s'il voulait l'aider à sortir, ne doutant pas que +le duc de Montmorency ne payât la dette. La sentinelle +répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait +une telle défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des +cachots où se trouvaient les prisonniers les plus importants; +que, même eût-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait +pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait +à sa tête plus encore qu'à la richesse.</p> + +<p>—Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous +n'avons plus que deux ou trois jours à vivre, tâchons +de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais écouté, chevalier! +Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, qu'as-tu +à soupirer? Regretterais-tu de mourir?</p> + +<p>—Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la +simplicité de son âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et +puis, il me semble que j'avais un rôle à jouer et que +j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. J'eusse +voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la +lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en +allaient par le monde, afin de terroriser les méchants et +de réconforter les faibles!</p> + +<p>C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan—évitant +avec soin de parler de Loïse, l'un pour ne +pas éveiller une suprême douleur chez son fils, l'autre +pour ne pas pleurer,—atteignirent la nuit du vendredi, +la dernière nuit.</p> + +<p>Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.</p> + +<p>Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla +le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se +jouait sur le visage du chevalier; il souriait, rêvant sans +doute de Loïse.</p> + +<p>Le routier le contempla avec une inexprimable expression +de tendresse et de douleur. L'heure terrible était +arrivée. Un léger mouvement qu'il fit réveilla le jeune +homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur +lui.</p> + +<p>Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de +l'être, et chacun s'efforça de garder un visage serein. +Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit à ce moment +suprême?</p> + +<p>Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, +ils entendirent dans le couloir un bruit de pas +nombreux.</p> + +<p>Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte +d'adieu.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte +de vingt arquebusiers.</p> + +<p>Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux +Pardaillan, qui eurent un dernier éclair de joie sombre +en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble.</p> + +<p>On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au +bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient; +toute la garnison du Temple—soixante soldats—était sur pied.</p> + +<p>On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans +les entrailles de la vieille prison.</p> + +<p>Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.</p> + +<p>C'était la chambre de torture.</p> + +<p>Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un +homme qu'à la lueur des torches le chevalier reconnut +aussitôt—: c'était Maurevert. Le chevalier tourna la tête +vers son père et sourit. Maurevert était livide et tremblant +de haine impatiente.</p> + +<p>Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle +aux voûtes surbaissées. De six en six hommes, il y avait +une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup +d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses +cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une +dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des +tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions +à deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui +causait avec Maurevert...</p> + +<p>—Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.</p> + +<p>—Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.</p> + +<p>Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme +si on eût craint quelque tentative désespérée.</p> + +<p>—Que voulez-vous? grommela Montluc.</p> + +<p>—Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix +d'un effort terrible. Faites que je sois questionné le +premier.</p> + +<p>—Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes +là est injuste. Honneur, à la vieillesse, que diable!</p> + +<p>—Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea +Maurevert du regard.</p> + +<p>Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le +jeune homme avait tourné vers son père un suprême +regard d'adieu.</p> + +<p>—Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent +de haine implacable.</p> + +<p>Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir +en voyant torturer son père. En même temps, il recula +vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de +cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. Là, dans +l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un +long voile, attendait, semblable au génie familier de +cet enfer.</p> + +<p>Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:</p> + +<p>—Allons, bourreau, commence ton office.</p> + +<p>—Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le +bourreau d'une voix indifférente.</p> + +<p>Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent +le vieux routier.</p> + +<p>—Mon père! Mon père! rugit le chevalier.</p> + +<p>Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, +il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et +trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir. +Il y eut une minute de tumulte et de désordre. Montluc +tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! +Les chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre +des questions s'ouvrit et une voix haletante, une +voix de femme, éclatante, domina les bruits de l'affreuse +lutte:</p> + +<p>«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»</p> + +<p>A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, +jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chaînettes +dont il commençait à lier les jambes du chevalier, +jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour +étouffer un hurlement de rage, jusqu'à Catherine de +Médicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment.</p> + +<p>Et tous virent alors une femme, une jeune femme à +tournure élégante, modestement vêtue, qui jetait un regard +de compassion émue et de joie profonde sur les +deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:</p> + +<p>«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, +j'arrive à temps!</p> + +<p>—Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina +d'un air de grâce, d'une simplicité prodigieuse en un +tel moment.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en +s'avançant vers la jeune femme.</p> + +<p>—Je suis une messagère du roi de France, voilà +tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet.</p> + +<p>—Comment êtes-vous parvenue ici?</p> + +<p>Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla +lire à la lueur d'une torche. Il contenait ces mots:</p> + +<p><i>Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du<br> +Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à<br> +la chambre des questions.—Signé: Charles, Roi.</i></p> + +<p>—Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.</p> + +<p>Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier +sur lequel le roi avait, de sa main, tracé cette ligne:</p> + +<p><i>Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de<BR> +Pardaillan père et fils.—Signé: Charles, Roi.</i></p> + +<p>Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait +les gardes et dit:</p> + +<p>—Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, +tu reviendras quand il plaira au roi.</p> + +<p>—Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas +dit...</p> + +<p>—Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.</p> + +<p>Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques +instants, avaient tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet +et l'éloquence de leurs regards la remerciait. Ils +sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus respectueux.</p> + +<p>Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à +un de ces anges de la légende descendu un instant dans +la demeure des démons.</p> + +<p>Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert +et Montluc.</p> + +<p>—Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera +sans doute heureux de votre promptitude à obéir; mais, +enfin, s'ils n'étaient pas de lui!...</p> + +<p>—Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils +soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un +cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes +du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.</p> + +<p>Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.</p> + +<p>—J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un +coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui +est venue.</p> + +<p>—Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. +Que faire alors?</p> + +<p>—Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose +Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez +ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous à mon +hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. Vous +avez commis une première maladresse en manquant +l'amiral. Si vous en commettiez une deuxième en vous +laissant arrêter—car on cherche le meurtrier—vous +seriez, cette fois, perdu sans recours.</p> + +<p>—Madame, je crois que mon intérêt exige que je +demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura +autant d'intérêt que maintenant à trouver l'auteur de +l'arquebusade du cloître.</p> + +<p>—Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.</p> + +<p>Et saisissant le bras de Maurevert:</p> + +<p>—Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute +n'est pas d'avoir tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. +Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre +maladresse est peut-être un coup d'adresse extraordinaire. +Obéissez, partez, revenez dans huit jours et +vous saurez alors ma pensée. Et, quant à ces deux +hommes ne craignez rien: je vous en réponds.</p> + +<p>—J'obéirai, madame, dit Maurevert</p> + +<p>Il sortit en se disant:</p> + +<p>«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge +pas de huit jours; je veux voir, moi!...»</p> + +<p>«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle +à ces deux aventuriers? se demandait Catherine. +Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de +sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan +ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons +à la grande besogne!»</p> + +<p>Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est +ce que nous devons expliquer rapidement.</p> + +<p>Le valet du roi était entré à sept heures du matin +dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouvé qui +se déshabillait.</p> + +<p>—Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...</p> + +<p>—Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement +le valet.</p> + +<p>—Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze +heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras +à mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin +et que je les attends à mon jeu de paume après +midi.</p> + +<p>Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais +pour revêtir aussitôt un costume de drap, d'apparence +bourgeoise. Bientôt, par des couloirs et des escaliers dérobés, +il gagna une cour déserte, atteignit une petite +porte située non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois. +C'est par là qu'il passait quand il voulait +qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait +dans sa bonne ville, comme un écolier heureux d'échapper +pour quelques heures à la dure contrainte.</p> + +<p>Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons +l'air vif de la Seine. Sa poitrine étroite se dilata.</p> + +<p>Un peu de couleur anima ses joues.</p> + +<p>Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et +heureux l'homme qui venait de se débattre dans une +crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui +venait de décréter l'hécatombe des huguenots...</p> + +<p>Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, +atteignit la rue des Barrés et pénétra dans la maison +de Marie Touchet.</p> + +<p>C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de +lui tantôt une misérable loque humaine, tantôt un fou +furieux, c'est là qu'il venait chercher le repos réparateur; +c'est là qu'il venait trouver l'apaisement et la +douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux +prises avec sa mère.</p> + +<p>Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement +de Marie Touchet, il s'arrêta dans l'encadrement de la +porte, émerveillé par le spectacle qu'il avait sous les +yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont +les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, +était en déshabillé du matin. Son sein était nu. +Et a ce sein se suspendait l'enfant rosé, joufflu ses +deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il +tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une +gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en +souriant.</p> + +<p>Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à +coup, une goutte de lait au coin des lèvres.</p> + +<p>Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement +dans le berceau.</p> + +<p>Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.</p> + +<p>A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit +par-derrière dans ses bras et lui mit ses deux mains +sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une +bonne farce.</p> + +<p>Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu +de son amant, elle s'écria dans un joli rire:</p> + +<p>—Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur +mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai +au roi.</p> + +<p>—Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. +Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses lèvres +en disant:</p> + +<p>—Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et +maintenant, monsieur votre fils.</p> + +<p>Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de +lui, penchée aussi. Les deux têtes se touchaient. Toutes +les deux exprimaient la même admiration naïve qui +chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce petit +être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe... +Il cherchait une place pour embrasser le petit +sans l'éveiller et finalement, n'osant pas, chercha les +lèvres de Marie en disant:</p> + +<p>—Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire +mal, moi!</p> + +<p>Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le +front de l'enfant.</p> + +<p>Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe +des pieds la salle à manger où le roi se jeta dans un +fauteuil en disant:</p> + +<p>—Je tombe de sommeil et de fatigue...</p> + +<p>Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait +doucement les cheveux de Charles.</p> + +<p>—Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es +pâle!... Qui t'a encore tourmenté?... J'espère que tu +n'as pas eu de crise, au moins?...</p> + +<p>—Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle +a été terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il +y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je +sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se +détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre +en moi comme un souffle de haine furieuse contre +l'humanité... Dans ces minutes-là, je voudrais détruire +tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris +comme je t'ai dit que cet empereur fît de Rome, +frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les +rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils +tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le +sang...</p> + +<p>—Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu +de repos...</p> + +<p>—Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver +hormis ici? Je suis entouré de conspirateurs.</p> + +<p>—N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, +le peu de repos qui calme ta pauvre chère tête... plains-toi, +dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas +ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher...»</p> + +<p>Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, +le consolant...</p> + +<p>Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. +Trop de choses et des choses trop terribles se préparaient +autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il +se mit à raconter que le parti des Guises travaillait à +sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de +la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner +deux dangereux acolytes de Guise.</p> + +<p>—Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces +maudits Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la +vérité.</p> + +<p>Marie Touchet jeta un cri.</p> + +<p>—Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui +s'appellent Pardaillan?</p> + +<p>—Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.</p> + +<p>—Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce +pour ces deux hommes.</p> + +<p>—Ça! perds-tu la tête?...</p> + +<p>—Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que +j'ai été sauvée par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler +Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux! +Ramus a su leurs vrais noms...</p> + +<p>—Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent +leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois +tué?...</p> + +<p>—Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent +être coupables! Oh! tu les cherchais pour les +combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!... +Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont +sauvée! Si je suis vivante, c'est à eux que je le dois.</p> + +<p>—Marie!...</p> + +<p>—Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais +livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui +ont risqué leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir +au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils +diront tout! Je m'en fais la caution!...</p> + +<p>—C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je +pas moi-même?...</p> + +<p>Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.</p> + +<p>—Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.</p> + +<p>Charles écrivit l'ordre.</p> + +<p>—Où sont-ils? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Au Temple. Je vais envoyer...</p> + +<p>—Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet +en jetant à la hâte une capeline sur sa tête et un +manteau sur ses épaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit...</p> + +<p>Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet +sur les deux papiers et les remit à Marie Touchet.</p> + +<p>—O mon Charles, comme tu es bon... comme je +t'aime!...</p> + +<p>Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, +mais charmé. On sait le reste. Le roi demeura quelques +minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son +fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'âme +purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII</h3> + +<h3>LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION</h3> + +<p>La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement +au Louvre où l'attendaient quelques seigneurs à +qui elle avait donné rendez-vous pour huit heures. L'ordre +de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était +pour elle une grosse déception.</p> + +<p>En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve +de la trahison de Guise.</p> + +<p>Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui +devait mettre Henri de Guise à sa discrétion...</p> + +<p>Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.</p> + +<p>Sa suivante florentine l'attendait.</p> + +<p>—Qui est là? demanda la reine.</p> + +<p>—Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise +le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le maréchal +de Tavannes et le maréchal de Damville, M. le duc de +Nevers et M. le duc de Montpensier.</p> + +<p>—Où est Nancey?</p> + +<p>—Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.</p> + +<p>—Que fait le roi?</p> + +<p>—Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; +mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort.</p> + +<p>Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, +son capitaine, l'épée nue à la main. Elle eut un geste +de satisfaction et, venant s'asseoir près d'une petite +table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que +son poignard était bien en place à portée de sa main, +et elle dit:</p> + +<p>—Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.</p> + +<p>Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu +comme à son ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait +devant la reine.</p> + +<p>La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna +un siège au duc qui, sans se faire prier davantage, +s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement +la souveraine, comme d'égal à égal.</p> + +<p>—Il se croit déjà roi! songea-t-elle.</p> + +<p>Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable +Catherine?</p> + +<p>Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé +de vingt-deux ans.</p> + +<p>Il était très beau.</p> + +<p>C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse +de Nemours. Il avait donc cette beauté mâle et +régulière de la superbe Italienne qui avait peut-être +dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.</p> + +<p>Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en +dédain.</p> + +<p>Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison +plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un +triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la +garde de son épée était constellée de diamants; les +soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins +composaient son costume. Il penchait un peu la tête +en arrière et fermait à demi les yeux pour parler aux +gens, comme s'il eût voulu laisser tomber sa parole de +plus haut. Sa certitude de monter sur le trône de +France était, à cette époque, absolue.</p> + +<p>D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait +cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet +orgueil intraitable? Nous l'allons dire.</p> + +<p>Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui +éclipsait jusqu'au duc d'Anjou en élégance, que ce type +achevé de la beauté, connut toute sa vie la singulière +destinée d'être outrageusement trompé par sa femme: +les amants se succédaient dans son lit, et toujours le +duc de Guise montrait la morgue d'un être à demi divin +que le ridicule ne saurait atteindre.</p> + +<p>Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du +visage et la noblesse outrée des attitudes, il tenait de +son père la froide cruauté.</p> + +<p>François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, +prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tué +quelquefois pour le seul plaisir de tuer,—comme à +Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait +été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, +que les écrivains se sont toujours efforcés de présenter +comme un modèle de vertu civique et guerrière.</p> + +<p>La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son +redoutable interlocuteur, résolut d'abattre au moins +pour un temps ses espérances.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous +a sans doute appris que le roi votre maître s'est décidé +à débarrasser le royaume des hérétiques qui l'encombrent.</p> + +<p>—Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout +heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive.</p> + +<p>—Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que +les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice +pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trône.</p> + +<p>Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.</p> + +<p>—Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur +votre concours?...</p> + +<p>—Vous le savez bien, madame! Mon père et moi +nous avons assez fait pour le salut de la religion pour +que je puisse reculer au dernier moment.</p> + +<p>—Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous +vous charger?</p> + +<p>—Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends +envoyer sa tête à mon frère le cardinal.</p> + +<p>Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis +de l'envoyer aux inquisiteurs!</p> + +<p>—Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le +tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>—Est-ce tout, madame?</p> + +<p>—C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous +êtes le rempart du trône, je prétends vous montrer les +précautions que j'ai prises pour le cas où le Louvre +serait attaqué par les parpaillots. Nancey!</p> + +<p>Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.</p> + +<p>—Nancey, demanda la reine, combien avons-nous +d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre?</p> + +<p>—Douze cents, madame.</p> + +<p>Guise sourit.</p> + +<p>—Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.</p> + +<p>—Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille +Suisses, quatre cents arbalétriers et mille cavaliers logés +comme nous avons pu.»</p> + +<p>Cette fois, le front de Guise devint soucieux.</p> + +<p>—Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant +M. le duc, qui est un fidèle serviteur du roi.</p> + +<p>—Et puis, enfin, nous avons douze canons...</p> + +<p>—Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.</p> + +<p>—Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont +entrés secrètement au Louvre la nuit dernière.</p> + +<p>Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva +et prit une attitude où commençait à paraître une +nuance de respect.</p> + +<p>—Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que +nous ont annoncé les messagers qui nous arrivent de +puis trois jours?</p> + +<p>—Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers +annoncent simplement que les ordres du roi s'exécutent +et que chaque gouverneur a mis des troupes en +marche sur Paris...</p> + +<p>—En sorte que?...</p> + +<p>—En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés +ce matin et seront dans la journée à Paris; en +sorte que huit à dix mille fantassins doivent arriver ce +soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous +trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de +Paris une armée de vingt-cinq mille combattants aux +ordres du roi.»</p> + +<p>Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était +atterré.</p> + +<p>—La partie est perdue! gronda-t-il.</p> + +<p>Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne +lui avait jamais témoigné: il était vaincu.</p> + +<p>Mais déjà Nancey reprenait:</p> + +<p>—Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous +me dire qui doit prendre le commandement des +troupes du Louvre? Est-ce M. de Cosseins?</p> + +<p>Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était +à lui, on le sait. Mais cet espoir fut de courte durée.</p> + +<p>—Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi +la garde de l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous +commanderez. Je sais à quel point vous êtes dévoué.</p> + +<p>Nancey mit un genou à terre et dit:</p> + +<p>Jusqu'à la mort. Majesté!</p> + +<p>—Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger +les arquebuses. Placez vos hommes en les distribuant +à chaque porte. Que les canons soient chargés et +pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers se +tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez +quatre cents Suisses autour du roi, et, si on tente de +marcher sur le Louvre, feu, Nancey! feu de vos arquebuses! +feu de vos canons! feu partout et contre qui +que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes +huguenots ou catholiques... tuez tout.</p> + +<p>—Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, +madame, autour de Votre Majesté... qui dois-je placer?</p> + +<p>Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent +et, d'une voix qui eut des sonorités étranges, elle +répondit:</p> + +<p>—Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...</p> + +<p>—Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey +fut sorti. Votre Majesté sait qu'elle peut faire état +de moi pour le service du roi aussi bien que pour la +défense de la religion...</p> + +<p>—Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, +si vous n'aviez vous-même choisi votre besogne dans le +grand oeuvre qui se prépare, c'est à vous que j'eusse +demandé de prendre le commandement du Louvre.</p> + +<p>Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était +enferré lui-même.</p> + +<p>—Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous +demander la faveur de vouloir bien recevoir l'homme +à qui j'ai donné des ordres pour la nuit prochaine.</p> + +<p>—Qu'il vienne!» dit Catherine.</p> + +<p>Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. +Une sorte de colosse à figure niaise et poupine, aux +mains énormes, aux yeux ronds à fleui; de tête, bleu +faïence, au front bas et têtu, entra en se dandinant.</p> + +<p>Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il +était d'origine bohémienne, le duc de Guise, selon +l'usage qui faisait nommer les domestiques du nom de +leur province, l'appelait Bohême et, par abréviation, +simplement Bême.</p> + +<p>La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. +Le géant sourit et caressa sa moustache.</p> + +<p>—Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? +demanda Catherine.</p> + +<p>—De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je +lui coupe la tête.</p> + +<p>—Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.</p> + +<p>Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura +sur place.</p> + +<p>—Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.</p> + +<p>—Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec +deux ou trois bons compagnons qui m'escortent jusqu'à +Rome... Vous savez que toutes les portes sont fermées...»</p> + +<p>Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes +sur un papier qu'elle signa et sur lequel elle apposa le +sceau royal.</p> + +<p>Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:</p> + +<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce +jourd'hui 23 août et jusque dans trois jours—Laissez +passer le porteur des présentes et les personnes qui +l'accompagnent.—Service du Roi.</p> + +<p>Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.</p> + +<p>—Tu oublies ceci, dit Catherine.</p> + +<p>Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.</p> + +<p>Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il +avait produit sur la reine une impression extraordinaire.</p> + +<p>—Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, +monsieur le duc, d'être capable d'avoir près de +vous de pareils serviteurs... Et, maintenant, allons conférer +avec nos amis.</p> + + +<p>La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.</p> + +<p>Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées +et venues mystérieuses.</p> + +<p>A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; +mais le roi jouait à la paume avec les huguenots et +refusa constamment de se rendre à la prière de sa +mère.</p> + +<p>Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre +les décisions suprêmes. Peut-être voulait-il simplement +s'étourdir.</p> + +<p>A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de +Guise une réunion de tous ceux qui avaient placé en +lui toutes leurs espérances et déjà le considéraient +comme le roi de France—depuis Damville jusqu'à +Cosseins, depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.</p> + +<p>—Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion +de la Messe. Vous savez tous ce que vous avez +à faire...</p> + +<p>Un profond silence accueillit ces paroles.</p> + +<p>—Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis +à plus tard. La reine est sur ses gardes, messieurs, montrons +ce soir que nous sommes des sujets fidèles—et, +pour le reste, nous attendrons. Allez, messieurs.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux +conjurés. Il paraissait troublé, inquiet, furieux.</p> + +<p>A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc +reçut les curés des diverses paroisses et les capitaines +de quartier, qu'on alla chercher par groupes de huit +à dix.</p> + +<p>A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix +saccadée, le même langage:</p> + +<p>—Messieurs, la bête est prise au piège!</p> + +<p>—A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.</p> + +<p>Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui +donnait les dernières instructions; le signal devait être +donné par le tocsin de toutes les églises; les fidèles +serviteurs de la religion porteraient un brassard blanc, +ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un +brassard mettraient un mouchoir autour du bras.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII</h3> + + +<h3>ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS<br> +DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE CATHO</h3> + +<p>Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais +également étranges, se déroulèrent sur les points les +plus divers de Paris.</p> + +<p>La première, au Temple.</p> + +<p>La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.</p> + +<p>La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.</p> + +<p>Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands +manteaux furent mystérieusement introduites dans la +prison du Temple et conduites à l'appartement du gouverneur: +c'était Pâquette et la Roussette.</p> + +<p>Montluc les attendait devant une table chargée de +mets et de vins. Et, pour avoir liberté complète dans +l'orgie, il avait donné congé à ses trois valets et à sa +servante, lesquels, heureux de cette aubaine, s'étaient +empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que +celui de la prison.</p> + +<p>—Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc +en éclatant de rire. Venez ça, que je vous embrasse!</p> + +<p>Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent +leurs manteaux et les laissèrent tomber.</p> + +<p>Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche +bée. Les deux ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le +cou enfoncé dans de vastes collerettes, la taille pincée +et amincie sur le devant, en pointe; des costumes, non +de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées +de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux +doigts; elles étaient fardées comme des grandes dames.</p> + +<p>Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les +choses en grand et avait visé à la magnificence. Où +s'était-elle procuré ces nippes? Au fond de quelque friperie +de la Cour des Miracles? Peu importe.</p> + +<p>Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes +en princesses: seulement, il y avait des détails +qui révélaient la parfaite ignorance de Catho en matière +de costumes de cour. En outre, si les robes étaient +de satin authentique, elles étaient fripées et tachées. +Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux +ribaudes s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.</p> + +<p>Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, +et à peine leurs manteaux furent-ils tombés que, s'avançant +vers Montluc ébahi, elles exécutèrent les trois révérences +que Catho leur avait apprises.</p> + +<p>Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième +bouteille en les attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, +se demandant s'il était en proie à un cauchemar +et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, il ne +recevait pas la visite de deux reines.</p> + +<p>—Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?</p> + +<p>—Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées +pour la fête de demain matin.</p> + +<p>—La fête! bégaya Montluc.</p> + +<p>—Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands +qu'on va questionner, tenailler et mettre au chevalet...</p> + +<p>Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, +son rire fit trembler les vitraux.</p> + +<p>—La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous</p> + +<p>êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes +du diable! Tripes et ventre! Voilà une idée! +J'étouffe de rire! Ah! les dignes gueuses! Et moi qui ne +les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, j'étrangle!... +Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!... +Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! +Tais-toi, la Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et +toi, Pâquette, à ma droite! Par les boyaux du dernier +parpaillot que j'ai occis! Il faut que j'écrive la chose +à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son mémoire +qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! +Et je serai roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... +tu seras Mme Margot en personne! Et toi, Pâquette, +que seras-tu? Tu seras Elisabeth d'Espagne... Silence! +Que tout se taise dans Paris, en cette nuit mémorable! +Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, +la reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...</p> + +<p>Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur +par le récit de l'orgie qui suivit: nous voulions +simplement indiquer l'entrée des deux ribaudes au Temple.</p> + +<p>A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. +Et pourtant il luttait encore.</p> + +<p>A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre +lui, dans une étreinte furieuse, les deux reines dont +les robes étaient en lambeaux, dont les coiffures s'étaient +déroulées, dont les fards s'étaient liquéfiés et se +mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.</p> + +<p>Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes +du soudard.</p> + +<p>Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent +l'oreille.</p> + +<p>Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons +les secouaient.</p> + +<p>***</p> + +<p>Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. +Il est onze heures du soir. Le maréchal de +Damville vient de rentrer. Il est sombre: ordre du +chef de la conjuration de ne rien tenter contre le Louvre! +Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, +en même temps, une joie funeste jaillit de ses yeux +en flammes de cruauté: on lui livre son frère! Il est +chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; c'est lui +qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des +politiques.</p> + +<p>Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de +Piennes qu'il va enfin reconquérir!...</p> + +<p>Son frère mort, Jeanne est à lui!</p> + +<p>Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. +Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs +dagues sur des pierres; d'autres visitent leurs pistolets; +d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela se +fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes +cruches de vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse +un grand gobelet.</p> + +<p>Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes +qui l'attendent. Et il va s'enfermer avec eux pour +donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne. +Mais, avant de disparaître, il demande où est son favori, +le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés +est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve +dans une cour qu'éclairent deux torches.</p> + +<p>—Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas +tes armes, toi?</p> + +<p>Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses +deux molosses. Damville sourit.</p> + +<p>Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches +teintaient de rouge, le vicomte d'Aspremont se +livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement, +les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet +à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux +chiens, la gueule entrouverte, les yeux sanglants, les +épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!</p> + +<p>Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux +ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!</p> + +<p>Pipeau était le commensal de Proserpine...</p> + +<p>Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui +avait montré les dents.</p> + +<p>Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par +indifférence philosophique, soit en reconnaissance de +la carcasse de poulet.</p> + +<p>Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur +maître.</p> + +<p>Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, +debout, attendait, tout raide, sans un geste, sans un +mouvement.</p> + +<p>Alors, Orthès se retournait brusquement vers les +deux molosses et faisait claquer son fouet. A ce signal, +les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l'homme immobile +et, d'un seul coup, avec un grondement terrible, +lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...</p> + +<p>Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec +étonnement.</p> + +<p>Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le +remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque: +l'homme était un mannequin...</p> + +<p>Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son +fouet au dos, les deux chiens sur ses talons. Pipeau +courtisant Proserpine.</p> + +<p>Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse +leçon était répétée.</p> + +<p>Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal +qui examinait cette scène effrayante et, avec un +calme plus effrayant, il dit:</p> + +<p>—Monseigneur, voilà mes armes!</p> + +<p>***</p> + +<p>Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. +Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires +clients nocturnes. Et même elle avait condamné sa +porte au moment où le couvre-feu avait sonné.</p> + +<p>Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.</p> + +<p>Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement +vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières +à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre +sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.</p> + +<p>Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant +assise, délia quelques cordes et retrouva son bras. +Puis cinq ou six béquillardes qui se traînaient péniblement +et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles furent +dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, +toutes ses salles occupées, toutes ses tables prises: +et là grouillait un monde fantastique, rien que des femmes, +toute la Cour des Miracles femelle, truandes, diseuses +de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes, +les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, +toutes vêtues de pièces et morceaux.</p> + +<p>A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait +à manger, versait à boire; elle causait vivement à +quelques-unes, glissant à celle-ci un ducat, à celle-là un +écu d'or...</p> + +<p>Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques +mots, cette vision s'évanouit; les béquillardes reprirent +leurs béquilles, les bossues leur bosse, les borgnes +leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se +vida.</p> + +<p>Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans +l'ombre sereine de la nuit d'été.</p> + +<p>Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs +d'écus d'argent et d'or.</p> + +<p>«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.</p> + +<p>Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença +à se remplir de nouveau; cette fois encore, il ne vint +que des femmes. Et leur misère, à celles-ci, était plus +décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait de très +jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes. +Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; +beaucoup de ces ceintures étaient brodées d'or...</p> + +<p>Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient +métier de leur corps, et que Catho, l'une après l'autre, +avait depuis trois jours décidées. Elles riaient, chantaient, +les unes d'une voix douce et dolente, les autres +d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!</p> + +<p>Catho recommença la distribution des écus. Ses trois +sacs se vidèrent.</p> + +<p>Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent +dans la nuit silencieuse, et l'auberge demeura vide.</p> + +<p>Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle +vit qu'il ne lui restait plus une bouteille de vin, plus un +flacon de liqueur! Elle remonta dans le cabaret, pénétra +dans l'office et vit qu'il ne lui restait plus un jambon, +plus un morceau de pain, plus une volaille, plus +un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires +et vit que, depuis deux jours, elle avait vendu +ce qu'elle possédait pour en faire de l'argent... Elle ouvrit +l'armoire où elle avait placé son argent, vit qu'il ne +lui restait plus un sou...</p> + +<p>«Bah!» dit-elle simplement.</p> + +<p>Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, +sortit, ferma la porte du cabaret dévasté, plaça +les clefs sous la porte et s'éloigna à son tour.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE</h3> + +<p>La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé +du zénith jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette +pâleur indécise et tendre de la toute première aube +Pourtant l'aube était loin encore.</p> + +<p>Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; +bien que son âme inculte et farouche fût peu apte +à regarder face à face les beautés insondables, elle levait +parfois la tête vers le zénith diamanté; puis peut-être +parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait +de ces harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.</p> + +<p>Seulement, elle pensait:</p> + +<p>«Comme la nuit est belle!»</p> + +<p>Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.</p> + +<p>Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? +Pourquoi tout le monde se cachait-il?</p> + +<p>Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une +belle maison, la maison de quelque homme noble ou +tout au moins bourgeois. Une quinzaine de personnages +en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses, de pistolets, +de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait +une lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous +avaient un brassard blanc, quelques-uns une croix blanche +sur le pourpoint.</p> + +<p>Cette troupe se mit en marche.</p> + +<p>L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près +de l'homme a la lanterne.</p> + +<p>«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en +poursuivant sa route.</p> + +<p>La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête +consulta son papier et, s'approchant d'une maison, traça +sur la porte un signe.</p> + +<p>Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée +devant la porte, vit que le signe tracé était une croix +blanche marquée à la craie.</p> + +<p>La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, +et le même homme les marqua d'une croix blanche.</p> + +<p>Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, +et Catho poursuivit son chemin.</p> + +<p>Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième +troupe lui apparut; puis, à gauche, à droite, dans toutes +les rues qu'elle longeait ou qu'elle traversait, elle +aperçut des troupes pareilles. Et toutes escortaient un +homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de +temps à autre, examinait son papier et marquait une +maison d'une croix blanche...</p> + +<p>Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes +qui se promenaient de place en place; elle compta aussi +les portes que, sur sa route, elle vit marquées d'une +croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait trop.</p> + +<p>Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel +silence, elle tressaillit et hâta le pas en disant:</p> + +<p>«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»</p> + +<p>Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute +la ville comme une vaste et sourde rumeur, pareille à +un coup de vent qui bruisse tout à coup à travers une +forêt.</p> + +<p>Puis le silence se fit plus profond...</p> + +<p>Henri de Guise était à cheval dans la cour de son +hôtel, remplie de gens d'armes.</p> + +<p>Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel +Coligny, sous un hangar, avec cent arquebusiers.</p> + +<p>Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois +et, à voix basse, donnait des ordres +à un capitaine de quartier qui commandait cinquante +hommes.</p> + +<p>Le maréchal de Damville attendait hors sa maison +frissonnant d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, +trois cents cavaliers pareils à des statues équestres!</p> + +<p>Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La +Force, vieux huguenot qui, depuis la mort de sa femme +vivait retiré, se consacrant à l'éducation de son jeune +fils. Crucé avait avec lui une vingtaine d'hommes +Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à +la main, entouraient Pezou.</p> + +<p>Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait +à une bande de truands, déjà ivres de vin, en +attendant qu'ils fussent ivres de sang. Ce Charpentier +était un docteur plus ou moins savant, mais rival haineux +du vieux Ramus.</p> + +<p>Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont +écoutait, penché sur l'encolure de son cheval. Deux +cents fantassins, la pique au poing, avaient l'oeil fixé sur +sa haute silhouette noire.</p> + +<p>A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins. +les chaînes étaient d'ailleurs tendues du côté de +l'Université, pour que ces troupes ne pussent être assaillies +par-derrière.</p> + +<p>A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine +de quartier et cinquante bourgeois en armes.</p> + +<p>Derrière les portes fermées de toutes les maisons +catholiques, des gens, prêts à se ruer au-dehors la figure +livide, écoutaient le silence.</p> + +<p>Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<h3>LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION</h3> + + +<p>Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures +du matin, à cet instant solennel où des souffles d'angoisse +faisaient frissonner la nuit, une scène effroyable +se déroulait au Temple, avec, pour uniques personnages, +le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles +dégagent, dépassent l'imagination et devant lesquelles +la plume du romancier hésite et tremble. Mais, pour la +présenter au lecteur, nous devons, pour quelques moments, +nous attacher aux faits et gestes d'un personnage +sur lequel nous concentrons toute notre attention.</p> + +<p>Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.</p> + +<p>Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu +de la cour de France. Il avait la foi. Il croyait, d'une +croyance profonde et sincère, à la possibilité de l'Absolu. +Était-ce un fou? C'est possible, sans que ce soit +certain.</p> + +<p>L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age +agonisant. Né à Florence, il était peut-être le fils de +quelque magicienne syriaque ou égyptienne, qui lui avait +transmis l'amour des études ésotériques.</p> + +<p>L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante +préoccupation de cet homme. En cherchant la +pierre philosophale, en manipulant et en combinant des +corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons redoutables.</p> + +<p>Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale +et la connaissance de l'avenir par les astres n'étaient +que deux formes de l'Absolu. Ses études ésotériques +comprenaient une troisième forme, qui était la +recherche de l'immortalité de l'homme.</p> + +<p>Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, +la science absolue par la connaissance de l'avenir; la +parfaite jouissance de la vie par l'immortalité, voilà le +rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.</p> + +<p>Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait +à la chimie; quand il était fatigué de se pencher +sur ses creusets, il se colletait avec la mort...</p> + +<p>Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il +avait acheté au bourreau, il cherchait, oui, il cherchait +le moyen de faire revivre ce cadavre!...</p> + +<p>«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. +Qu'est-ce que le sang? Le charroi de la vie. Voici un +corps. Le sang y est toujours, c'est-à-dire le moyen de +véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, c'est-à-dire le +régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs, +muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il +est maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde +l'ait serré au cou pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, +il est tel qu'il était avant la pendaison. Que manque-t-il +à ce corps de matière? Evidemment le corps +astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait +de la vie à travers les veines. De quoi s'agit-il donc, +en somme? D'obliger ce corps astral à se réincarner en +ce corps matériel. Voilà tout!</p> + +<p>Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une +statuette de cire qui représentait à ses yeux le corps +astral du cadavre. Et, sur ce simulacre, il essayait ses +incantations...</p> + +<p>Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir +comme prêt à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait +bientôt.</p> + +<p>A force de triturer le problème sous toutes ses faces, +un jour, il se frappa le front:</p> + +<p>«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est +dans le cadavre. Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état +liquide. Il est coagulé. Il ne peut plus charrier la vie. Il +faudra donc au prochain cadavre que j'achèterai, il faudra +qu'avant toute incantation je lui transfuse un sang +vivant!...»</p> + +<p>Or, maintenant que nous avons complété le portrait +de Ruggieri, maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, +a été projetée sur cette monstrueuse silhouette, +nous prierons le lecteur de se transporter cinq +jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, +que nous avons signalé en temps et lieu, pénétra +dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre +de Marillac.</p> + +<p>Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, +elle laissait le cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait +celui de son fils. Ruggieri attendait, en effet, hors +l'église. Quand il vit les hommes qui emportaient Marillac +mort, il s'approcha et prononça quelques paroles, +sans doute un mot de reconnaissance.</p> + +<p>Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent +à le suivre.</p> + +<p>Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de +la maison qu'avait habitée Alice de Lux et, ayant fait +déposer le cadavre à terre, il renvoya les porteurs.</p> + +<p>A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou +plutôt le traîna jusque dans les jardins. Et il referma +la petite porte. Puis, à nouveau, il chargea sur ses épaules +le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à la maison +si coquette où se trouvaient ses laboratoires.</p> + +<p>Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table +de marbre, lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement +lavé, sa première besogne fut de lui injecter +des aromates destinés à empêcher toute décomposition +pendant quelques jours au moins; et ceci n'était +qu'un jeu pour ce redoutable créateur de poisons.</p> + +<p>Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il +s'accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré +de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré +jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les épaules, +le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. +La tête avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, +Marillac ne s'était pas aperçu qu'on le tuait. +Le premier coup, qui lui avait été porté au moment où +il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières +étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en +vain de les fermer et, n'y parvenant pas, il jeta sur le +visage un mouchoir de fine batiste parfumée qu'il avait +trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d'Alice.</p> + +<p>Ruggieri n'était nullement ému.</p> + +<p>La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral +du savant.</p> + +<p>Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs +heures, le mage demeura pétrifié dans une immobilité +telle qu'on l'eût pris pour un autre cadavre, +si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses +mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il +étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme +ardente.</p> + +<p>A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla +quelques mots:</p> + +<p>«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle +pas simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf +une... celle-ci... qui a ouvert la carotide... c'est par là +que je dois faire la transfusion...»</p> + +<p>A un autre moment de la journée, il murmura:</p> + +<p>«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait +obligé le corps astral d'un de ses enfants à demeurer +près de lui pendant plus d'un mois?... Et, moi-même, +n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres +que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était +pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure +charnelle?»</p> + +<p>A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri +se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine +de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.</p> + +<p>Il tremblait convulsivement et répétait:</p> + +<p>«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»</p> + +<p>Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de +papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main +sur ce qu'il cherchait: c'était un livre qui ne contenait +guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages étaient +moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.</p> + +<p>Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, +d'un seul trait, parcouraient chaque page.</p> + +<p>A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, +et son doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.</p> + +<p>«La formule d'incantation!» gronda-t-il.</p> + +<p>Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence +était profond au-dehors.</p> + +<p>Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq +nouveaux flambeaux, ce qui faisait sept avec ceux qui +l'éclairaient déjà.</p> + +<p>Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire +tourné à l'est. Les flambeaux étaient placés en fer à +cheval dont l'ouverture se trouvait donc tournée vers +l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un +demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière, +Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur +du laboratoire, c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le +lieu de ténèbres, par rapport à l'est d'où vient la lumière.</p> + +<p>De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour +s'enfermer.</p> + +<p>Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches +du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il +enfonça profondément son poignard dont la garde formait +une croix.</p> + +<p>Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha +douze grains qu'il plaça en cercle autour du poignard +dressé comme une croix.</p> + +<p>Minuit commença à sonner ses douze coups lents et +sonores, voilés de tristesse...</p> + +<p>Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une +voix calme, forte et grave.</p> + +<p>Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient +encore sourdement dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre +extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d'abord +indécise, se précisa rapidement jusqu'à dessiner une +silhouette humaine.</p> + +<p>Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche +apparut dans le laboratoire. Nous disons que Ruggieri +la vit.</p> + +<p>Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par +les flambeaux et la croix, et s'avança vers la forme blanche +qu'il voyait.</p> + +<p>Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun +de ces pas s'accomplissait avec la raideur lente et sans +arrêt d'un mécanisme.</p> + +<p>Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:</p> + +<p>—Est-ce toi, mon enfant?...</p> + +<p>Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun +son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, +et très distinctement, la réponse:</p> + +<p>—Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?</p> + +<p>Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, +il vit l'apparition reculer; le corps astral essayait +de le fuir; mais lui le poursuivait.</p> + +<p>Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur +le cercle.</p> + +<p>L'apparition se trouvait près du poignard, entre les +deux branches du fer à cheval lumineux.</p> + +<p>Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:</p> + +<p>—Mon enfant, il faut entrer.</p> + +<p>Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme +tout à l'heure, en lui-même, il entendit:</p> + +<p>—Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?</p> + +<p>—Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, +mon fils, de t'emprisonner ici. Entre, je le veux.</p> + +<p>Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son +élan, et se placer enfin au centre des lumières, à la +place même qu'il avait occupée.</p> + +<p>Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés +de Ruggieri.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, +ses yeux reprirent leur position naturelle, son bras +droit retomba pesamment, le livre s'échappa de sa main +gauche et roula sur le parquet.</p> + +<p>Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit +plus rien: la forme blanche avait disparu.</p> + +<p>Mais il sourit et murmura:</p> + +<p>«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois +pas; mais il est là; le corps astral de mon fils est là; +et il ne sortira que lorsque je le voudrai!»</p> + +<p>Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction +de l'état morbide où il s'était placé par suite d'un +phénomène de volonté connu et décrit par tous les +anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que la +médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom +tout battant neuf d'autosuggestion.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, +agité de frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se +remit, et, courant aux volumes qu'il avait jetés sur le +parquet, il saisit l'un d'eux et sortit rapidement de son +laboratoire.</p> + +<p>Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis +que les sept flambeaux continuaient à brûler.</p> + +<p>Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, +ayant allumé une lampe, se mit à parcourir le volume +qui portait ce titre: <i>Traité des fardements</i>.</p> + +<p>C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon +en l'an 1552.</p> + +<p>«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en +mourant mon bon maître Nostredame. Que de fois +j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa main quelques +heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur ces +pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse +tenter sa réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, +j'entrai dans son tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... +mais je n'avais pas de sang à lui transfuser... Lisons +encore... essayons!...»</p> + +<p>Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. +écrit à la hâte, et dont beaucoup de phrases étaient +simplement commencées.</p> + +<p>La première partie commençait par ces mots:</p> + +<p>«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel +du corps astral.»</p> + +<p>La deuxième partie portait une sorte de titre qui +était:</p> + +<p>«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral +et le corps matériel après leur séparation.»</p> + +<p>Enfin, la troisième partie était également résumée +par quelques mots placés en tête de la page:</p> + +<p>«Quel sang il faut infuser au cadavre.»</p> + +<p>Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à +lire et à relire longuement, la tête entre les deux mains. +Enfin il se leva, alla à une armoire de fer encastrée +dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. L'ayant +ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un +rouleau de parchemin qu'il déroula, sur la table et sur +lequel il s'accouda.</p> + +<p>C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces +des signes géométriques, avec renvois explicatifs sur +les côtés. En haut de la feuille, ces mots étaient écrits:</p> + +<p>«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, +et diverses constellations en conjonction avec la +sienne.»</p> + +<p>Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de +calculs géométriques dont chacun était suivi de calculs +chiffrés.</p> + +<p>Cela dura des heures.</p> + +<p>Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. +Une joie intense resplendissait sur son visage.</p> + +<p>«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation +de l'homme qu'il me faut!... quel est cet homme?... +Oh! je le trouverai!»</p> + +<p>Il s'évanouit soudain.</p> + +<p>Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.</p> + +<p>Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, +il se dit:</p> + +<p>«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... +Eh bien, j'attendrai à ce soir!...»</p> + +<p>Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire +de fer, et en tira une boîte qu'il ouvrit; elle contenait +un certain nombre de pilules; il en prit une et, l'ayant +avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à l'énorme +fatigue qu'il éprouvait.</p> + +<p>Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.</p> + +<p>«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»</p> + +<p>Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée +à étudier l'horoscope, après toute la nuit passée à +évoquer le corps astral de son fils. On était au mercredi +soir... Il y avait donc à tout le moins quarante-deux +heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il +n'avait pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...</p> + +<p>Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber +une et qu'il avait composées lui-même, devaient +contenir une substance fortifiante d'une extrême énergie, +car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se contenta +de boire un grand verre d'eau.</p> + +<p>Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet +de la tour, l'oeil fixé à une puissante lunette qu'il avait +perfectionnée pour son usage personnel.</p> + +<p>Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail +forcené auquel il se livrait par un envoyé de la reine, +qui l'appelait. Lorsqu'il revint du Louvre, il se remit a +étudier la constellation de l'homme dont le sang était +nécessaire à la réincarnation de son fils.</p> + +<p>Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et +qu'il allait remettre à la nuit suivante la suite de ses +recherches, il poussa un cri terrible:</p> + +<p>«J'ai trouvé! C'est lui!»</p> + +<p>Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une +feuille de parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope +de son fils. Et c'était en effet un autre horoscope.</p> + +<p>Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec +difficulté. Une flamme étrange jaillissait de ses yeux. +Et il murmurait, après chaque calcul:</p> + +<p>«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»</p> + +<p>A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil +à un rugissement, et s'évanouit de nouveau en prononçant +un nom:</p> + +<p>«Pardaillan!...»</p> + +<p>Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de +l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation +de son fils!...</p> + +<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter +la hideuse, l'effroyable expérience!...</p> + +<p>Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à +cette conclusion?</p> + +<p>Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de +délire à froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné +Marillac, il est probable que, dans le détraquement +filial de cette cervelle qui avait reçu tant de secousses, +il est probable, disons-nous, que la figure de Pardaillan +se présenta d'elle-même à lui.</p> + +<p>Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge +de la Devinière pour lui faire les propositions au +nom de la reine, avait rencontré dans l'escalier, et sans +doute reconnu du premier coup son fils Déodat.</p> + +<p>Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.</p> + +<p>Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir +Pardaillan, était née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé +de conjonctions, la certitude que le comte de Marillac +et le chevalier de Pardaillan étaient unis par d'invisibles +liens et que leurs destinées faisaient corps.</p> + +<p>Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, +s'était réveillée sans qu'il en eût conscience, au moment +où il cherchait dans le ciel la constellation de l'homme +dont le sang lui était nécessaire.</p> + +<p>En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé +par l'énergie du chevalier, et, comme il arrive à tous ceux +qui poursuivent un problème insoluble, il avait amoncelé +d'instinct les preuves autour de la solution ardemment +souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution lui +venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant +de commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.</p> + +<p>Ruggieri revint rapidement à lui.</p> + +<p>En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre +papiers.</p> + +<p>Ces papiers étaient blancs.</p> + +<p>Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de +Charles IX et le sceau royal.</p> + +<p>Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en +blanc? Les avait-il obtenus de Catherine? Étaient-ce +de parfaites imitations? Peu importe.</p> + +<p>Il en remplit deux.</p> + +<p>Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des +flambeaux du cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, +opération qu'il avait soigneusement recommencée +plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les lumières ne +devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était +une porte par où le corps astral pouvait fuir.</p> + +<p>«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je +verserai dans ton corps matériel le sang nécessaire, et, +pour chasser les esprits jaloux, je sonnerai le glas, le +glas terrible qui sera le signal des milliers de morts, +afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»</p> + +<p>Ainsi s'exprima le fou...</p> + +<p>Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, +Ruggieri sortit du laboratoire sans regarder le cadavre +tout raide et livide sur sa table de marbre. Et, ayant +enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.</p> + +<p>Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il +avait remplis.</p> + +<p>Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard +de stupeur et presque d'épouvanté.</p> + +<p>«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne +sais pas si la mécanique fonctionne encore... il y a longtemps +qu'elle n'a servi...</p> + +<p>—Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en +relation avec l'homme.</p> + +<p>—Bon. Venez donc.</p> + +<p>Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour +étroite au Fond de laquelle s'élevait une cahute en planches.</p> + +<p>—Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper +de faire descendre vos deux gaillards.</p> + +<p>Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait +peut-être un sentiment d'horreur, ou peut-être simplement +le désir de courir à son appartement où il devait +attendre les deux ribaudes qui lui avaient promis leur +visite pour ce soir-là.</p> + +<p>Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui +s'occupait à raccommoder une paire de sandales.</p> + +<p>Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête +monstrueuse, des épaules énormes, et devait être d'une +force herculéenne. C'était un ancien condamné aux galères, +qu'on avait gracié à condition qu'il remplît, au +Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.</p> + +<p>Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit +signe qu'il obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques +ordres à voix basse. L'homme répondit:</p> + +<p>—J'y vais.</p> + +<p>—Non, dit l'astrologue, pas maintenant.</p> + +<p>—Et quand-?</p> + +<p>—Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures +et demie. Je veux recueillir moi-même la chose.</p> + +<p>—Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à +tourner la manivelle vers trois heures.</p> + +<p>Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.</p> + +<p>Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, +il s'arrêta soudain et murmura:</p> + +<p>«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans +sa main...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI</h3> + +<h3>LA MÉCANIQUE</h3> + +<p>Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans +la chambre de torture, les deux Pardaillan avaient été +réintégrés dans leur cellule. Un flot d'espoir montait de +leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces deux hommes +d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un +à l'autre la joie qu'ils éprouvaient.</p> + +<p>Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent +été enfermés:</p> + +<p>—Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu +n'as pas eu tort de sauver cette aimable personne. Par +Pilate, j'aurai donc connu une femme qui aura montré +quelque gratitude?</p> + +<p>—Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.</p> + +<p>—Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir +dans ce cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà +avoir mis le feu à Paris et fait sauter le Temple pour +nous en tirer!</p> + +<p>—Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en +ce cas, répondit le chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de +Ramus que je voulais parler. Ce digne savant ne nous +a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue Montmartre?</p> + +<p>—C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables +devrai-je donc me réconcilier avec l'humanité?</p> + +<p>Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient +paisiblement à l'heure où ils venaient d'échapper +à une mort affreuse.</p> + +<p>Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette +charmante et vaillante jeune femme qui leur était apparue +comme un ange sauveur. Ils finirent par convenir +que leur situation s'était infiniment améliorée et que, +sûrement. Marie Touchet les délivrerait.</p> + +<p>La journée se passa ainsi.</p> + +<p>Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que +dehors il faisait jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la +liberté?...</p> + +<p>C'était Ruggieri!...</p> + +<p>Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les +arquebusiers qui l'avaient accompagné se rangeaient +dans le couloir, prêts à faire feu à la moindre tentative +d'évasion.</p> + +<p>Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.</p> + +<p>—Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>Le chevalier examina un instant l'astrologue.</p> + +<p>—Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort +changé. C'est vous qui vîntes me voir en mon taudis qui +se trouva fort honoré de votre visite. C'est vous qui me +posâtes de ces questions étranges, comme de me demander +en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est +vous qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents +beaux écus de six livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes +la porte de la maison du Pont de Bois où vous +m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet homme: +c'est un des plus hideux coquins dont puisse se +glorifier une truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena +à l'illustre et généreuse Catherine, reine de par le diable? +C'était pour me prier d'assassiner mon ami, le comte de +Marillac!</p> + +<p>Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.</p> + +<p>Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.</p> + +<p>Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et +grinça:</p> + +<p>—Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! +si Déodat n'était mort, si je n'avais enfermé son corps +astral dans le cercle magique...</p> + +<p>Il n'acheva pas.</p> + +<p>Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment +ce bras.</p> + +<p>Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est +mort!...</p> + +<p>—Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie +dans les yeux. Mort!... heureusement, je tiens les deux +corps, le corps matériel et l'astral... jeune homme, c'est +pour cela que je suis ici... votre main, je vous prie...</p> + +<p>Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était +inclinée sur sa poitrine.</p> + +<p>—Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si +bon!... Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon +père, mon père, vous avez trop raison... il y a trop de +loups et de louves de par le monde...</p> + +<p>—Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité +autour de Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! +Des loups, certes, il y en a à foison. Et des hiboux... +tiens, comme monsieur que voici... fi! la vilaine bête... +vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...</p> + +<p>—Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me +donner votre main?...</p> + +<p>Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange +douceur, elle implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, +lentement, décroisa les bras et dit:</p> + +<p>—Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous +pleurez, mon pauvre ami... voici ma main.</p> + +<p>Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, +croyant qu'il voulait simplement la serrer par communauté +d'affliction, lui avait tendue. Cette main, il +l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la lumière +de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.</p> + +<p>Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur +paternelle qui s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, +à l'affreuse pensée qui le guidait.</p> + +<p>—Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie +qui va se perdre dans la ligne que j'ai retrouvée dans la +main de Déodat! Voici, tenez...</p> + +<p>Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse +espérance de réincarnation, mais le vieux Pardaillan, +exaspéré par l'accent funèbre de cette voix, avait saisi +Ruggieri au col; il le secoua un instant et, finalement, +d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.</p> + +<p>Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un +dernier regard si étrange que celui-ci en frissonna; +puis, ouvrant la porte, il disparut.</p> + +<p>—As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.</p> + +<p>Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle +qu'il venait d'apprendre, allait et venait dans le cachot +avec une agitation croissante. Une furieuse colère montait +en lui. Jamais le vieux Pardaillan n'avait vu son +fils dans cet état. Et, sans doute, cette colère, allait +finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la +porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui +avaient conduit Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et +le sergent qui les commandait dit simplement:</p> + +<p>—Messieurs, veuillez me suivre.</p> + +<p>Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet +incident la suite de l'intervention de Marie Touchet. Si +on ne les mettait pas en liberté, on allait les transférer +dans quelque chambre plus aérée. Il saisit le bras du +chevalier.</p> + +<p>—Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami +quand nous serons hors d'ici.</p> + +<p>—Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... +Je sais d'où est parti le coup qui l'a frappé.</p> + +<p>Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.</p> + +<p>—Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous +nous conduisez dans une autre cellule?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Très bien.</p> + +<p>Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au +bout du couloir et on commença à descendre un escalier +tournant, pareil à celui qu'ils avaient descendu le +matin pour arriver à la chambre de torture, mais non +le même.</p> + +<p>Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air +devenait méphitique. Les murailles suintaient. Par plaques, +des touffes de champignons verdâtres se renflaient +sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre +brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre +qui sortait.</p> + +<p>On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une +vingtaine de pas.</p> + +<p>«Diable!» songea Pardaillan père.</p> + +<p>Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du +boyau, un étroit escalier qui remontait. Et, comme il n'y +avait de couloir ni à droite ni à gauche, il en conclut +qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui les ramènerait +à l'air.</p> + +<p>C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet +escalier qui tournait rapidement sur lui-même et dont +ils n'apercevaient que les deux ou trois premières marches.</p> + +<p>Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le +boyau, et les deux prisonniers furent invités à monter +les premiers. Ils montèrent; derrière eux, le sergent; +derrière le sergent, les arquebusiers.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en +tête, compta huit marches tournantes. A la neuvième +marche, il n'y avait plus d'escalier, mais une sorte de +porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il franchit +le pas; le chevalier passa derrière lui; au même +instant, ils entendirent derrière eux un bruit sonore et +métallique, comme celui d'une porte de fer qui se +referme...</p> + +<p>L'obscurité était opaque.</p> + +<p>Le silence était aussi absolu que les ténèbres.</p> + +<p>—Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une +poignante angoisse.</p> + +<p>—Je suis là! dit le chevalier.</p> + +<p>Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement +qui est le premier signe de la terreur: en effet, +leurs voix résonnaient d'étrange façon, avec cette +même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se +Refermant.</p> + +<p>Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les +bras devant eux; leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.</p> + +<p>Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se +rapprocher l'un de l'autre.</p> + +<p>Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation +d'étonnement les immobilisa; en voulant marcher, ils +avaient senti que le plancher n'était pas sur un plan +horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente assez +raide.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce +plancher.</p> + +<p>—Du fer! gronda-t-il en se redressant.</p> + +<p>Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de +cet étrange plancher de fer.</p> + +<p>Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille +et, l'ayant touchée, ils constatèrent qu'elle était en +fer!</p> + +<p>Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une +chambre de fer!</p> + +<p>Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient +d'aplomb. La déclivité ne commençait qu'à un demi-pas +du mur de fer.</p> + +<p>—Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne +sais dans quel traquenard nous sommes tombés. Mais +ce doit être effroyable. Je veux pourtant me rendre +compte...</p> + +<p>Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses +pas à haute voix, afin de rester en communication avec +le chevalier.</p> + +<p>Il marchait le long de cette bordure horizontale +sorte de sentier qui côtoyait le pied des murs.</p> + +<p>Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit +son fils, il avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque +côté dans le sens de la longueur et quatre dans le +sens de la largeur.</p> + +<p>La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc +ni siège d'aucune sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent +un cachot: partout la muraille était unie.</p> + +<p>Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage +pour les y laisser mourir de faim et de soif.</p> + +<p>Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.</p> + +<p>Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait +pas augmenter les souffrances de l'autre par sa propre +faiblesse, ils raffermirent leurs coeurs, et se prenant par +la main:</p> + +<p>—Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de +notre carrière.</p> + +<p>—Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.</p> + +<p>—Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. +Mais j'enrage de ne pas savoir où je suis, et pourquoi ce +plancher s'en va de tous côtés en pente vers le centre.</p> + +<p>—Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids +Attendons, monsieur. Qu'avons-nous à redouter au bout +du compte? De mourir par la faim. Je conviens que c'est +un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y échapper +quand il nous sera bien démontré que nous devons +mourir.</p> + +<p>—Y échapper! Et comment?</p> + +<p>—En nous tuant, dit simplement le chevalier.</p> + +<p>—J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni +dague, ni épée.</p> + +<p>—Nous avons mieux.</p> + +<p>—Et quoi?</p> + +<p>—Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et +constituent au pis aller des poignards assez présentables.</p> + +<p>—Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!</p> + +<p>Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés +dans la situation la plus effroyable.</p> + +<p>Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon +un usage encore très répandu, consistaient simplement +en une tige d'acier assez longue et aiguë. Il en donna +un au vieux routier et garda l'autre pour lui...</p> + +<p>Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans +sa main droite en nouant autour du poignet les courroies +d'éperon.</p> + +<p>A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.</p> + +<p>Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent, +cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant +à entendre et n'entendant que silence.</p> + +<p>Quel espace de temps s'écoula ainsi?</p> + +<p>Soudain, le vieux Pardaillan murmura:</p> + +<p>—As-tu entendu?...</p> + +<p>—Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...</p> + +<p>Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine +qui va se mettre en mouvement, venait de frapper +leurs oreilles.</p> + +<p>Ce bruit de déclic venait du plafond.</p> + +<p>A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage +de fer... puis cette lumière se renforça comme si une +deuxième lampe mystérieuse eût été allumée... puis elle +se renforça deux fois encore, en sorte que la clarté était +maintenant suffisante pour montrer tous les détails de +l'épouvantable lieu.</p> + +<p>D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. +Ils se virent hagards, hérissés, avec des visages terribles:</p> + +<p>—On va nous attaquer, gronda le vieux.</p> + +<p>—Oui, tenons-nous bien.</p> + +<p>—Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... +C'est donc la bataille!...</p> + +<p>—La bataille! La vie!...</p> + +<p>Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide +regard, ils inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement +que nous avons signalé plus haut, cet étonnement +avant-coureur des plus atroces sensations d'horreur entra +de nouveau dans leurs esprits avec une violence +d'écluse qui s'ouvre...</p> + +<p>Voici en effet ce qu'ils virent:</p> + +<p>Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où +ils étaient entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette +porte devait sans doute se fermer hermétiquement au +moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune ligne +indiquant la solution de continuité, plus de porte!</p> + +<p>Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la +nuit, leur avait paru s'en aller en pente.</p> + +<p>Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau +bordant la muraille, régnait un sentier horizontal de +deux pieds de large; et à partir de l'arête de ce sentier +commençait la déclivité assez raide; le plancher était +ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers +le centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée +parfaitement régulier. Les quatre pans inclinés, au +lieu d'aboutir à une pointe centrale, étaient coupés de +façon à former au fond de cette cuvette quadrangulaire +un rectangle très régulier.</p> + +<p>Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni +une dalle de pierre, ni rien!</p> + +<p>C'était du vide!...</p> + +<p>Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une +des quatre pentes, ils eussent abouti à ce trou!</p> + +<p>Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?</p> + +<p>A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant +l'un à l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils +descendirent et arrivèrent au bord du trou de la cheminée.</p> + +<p>Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent +livides. Et le vieux Pardaillan prononça ces mots:</p> + +<p>—J'ai peur... Et toi?...</p> + +<p>—Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la +terrible question.</p> + +<p>Ils revinrent sur le sentier.</p> + +<p>Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un +puits sans fond? Était-ce le vertige d'une chute qui ne +s'arrêterait jamais?</p> + +<p>Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette +simplicité dégageait de l'horreur.</p> + +<p>Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.</p> + +<p>Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités. +D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une +rigole. Et cette rigole aboutissait à un orifice de tuyau +qui se perdait on ne savait où...</p> + +<p>Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, +à attirer, à absorber?...</p> + +<p>Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, +regardaient la fosse qui béait au centre de la cuvette +quadrangulaire formée par le plancher de fer.</p> + +<p>Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.</p> + +<p>La lumière venait de quatre lampes.</p> + +<p>Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au +bas de la muraille, au ras du sentier, étaient mises hors +d'atteinte par un treillis de fer.</p> + +<p>Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient +évidemment avec un couloir qui faisait le tour +du caveau puisque c'était du dehors qu'on avait allumé +les quatre lampes.</p> + +<p>Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées +pourtant de manière à envoyer leurs reflets vers le plafond +en même temps que vers la fosse.</p> + +<p>Ce plafond lui-même était de fer.</p> + +<p>Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et +ï'étonnement les saisit dans ses rafales plus puissantes...</p> + +<p>Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que +le plancher ressemblait à un plancher...</p> + +<p>Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, +chacun de ses pans étant parfaitement dans le +plan de la pyramide d'en bas!</p> + +<p>En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement +adapté au plancher.</p> + +<p>Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, +une masse de fer parfaitement rectangulaire surplombait. +Cette masse, épaisse de cinq pieds, toujours dans +l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait exactement +emboîtée dans la fosse!...</p> + +<p>Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait +l'épouvante, cela distillait de l'horreur...</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant +confronté avec ce qu'il voyait le souvenir des choses +qu'on se racontait à voix basse sans y croire, le chevalier +de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres qui +remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:</p> + +<p>—La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et +XVIe siècles, dans le mystère des geôles profondes!</p> + +<p>—La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui +ne savait pas, lui!</p> + +<p>Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.</p> + +<p>Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu +avant que les lumières ne s'allumassent, se reproduisit +dans le silence absolu.</p> + +<p>Presque en même temps, ils entendirent sur le côté +droit de la cage de fer, au-dehors, une rumeur grinçante +et continue de roue mal graissée qui se met en mouvement, +ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis +rouille...</p> + +<p>La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la +rumeur était assourdissante.</p> + +<p>Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu +qui venait d'en haut leur fit lever les yeux +vers le plafond.</p> + +<p>Leurs cheveux se hérissèrent...</p> + +<p>Le plafond s'était mis à descendre!...</p> + +<p>Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très +lent, mais continu. Il s'abaissait...</p> + +<p>La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait +vers la pyramide de fer en creux...</p> + +<p>Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer +dans la fosse de fer...</p> + +<p>Et eux?...</p> + +<p>Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes +la masse formidable!</p> + +<p>Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute +de vie!</p> + +<p>Comment?... En descendant vers la fosse.</p> + +<p>Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait +dans cette fosse...</p> + +<p>Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!</p> + +<p>Et la rigole était là pour recueillir leur sang!</p> + +<p>La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! +Elle les fascinait. Elle les appelait. Elle les +attirait comme le Maëlstrom de l'Océan attire le vaisseau +qui se débat en vain pour échapper à ses mortelles +étreintes!</p> + +<p>Le grondement de la mécanique continuait.</p> + +<p>Le plafond descendait.</p> + +<p>Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, +plus grand que le chevalier.</p> + +<p>Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un +pouce!...</p> + +<p>Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...</p> + +<p>Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux +routier baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses +épaules... il fallait descendre... descendre vers l'horreur... +descendre vers la fosse de fer!...</p> + +<p>Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées +à éclater, le vieux incrusta ses pieds sur le sentier +de fer, s'arc-bouta des deux coudes à la muraille de fer, +et, se raidissant dans un effort titanesque, il voulut, oui, +il voulut, de ses épaules, arrêter la descente du plafond +de fer!...</p> + +<p>Et l'impossible se réalisa!</p> + +<p>Le plafond s'arrêta!...</p> + +<p>Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son +visage se convulsa... le plafond se remit à descendre...</p> + +<p>Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, +il s'arc-bouta à son tour... il refit le prodige...</p> + +<p>Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant +l'épouvantable masse, sa parole, étrange, comme +lointaine, descendit vers le vieux routier...</p> + +<p>—Mon père, nous avons nos poignards... Quand je +tomberai près de vous, il sera temps... mourons ensemble...</p> + +<p>La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le +courba...</p> + +<p>Il s'abattit près de son père.</p> + +<p>L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent +leurs mains armées pour se frapper...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT</h3> + +<p>Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri +sorti du nouvel hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, +prit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où il +ne tarda pas à arriver. Il se dirigea vers la petite porte +par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient entrés dans +la nuit du lundi précédent.</p> + +<p>Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. +C était le sonneur de cloches. Cet homme remit à +l'astrologue la clef du clocher, et dit:</p> + +<p>—Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? +C'est que la Guisarde est lourde à manoeuvrer. Moi-même +j'ai du mal à la mettre en mouvement.</p> + +<p>—La Guisarde? fit Ruggieri.</p> + +<p>—Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom +que j'ai donné à la grosse cloche.</p> + +<p>Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt +il commençait l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à +une sorte de chambre ouverte à tous les vents et dont +le plafond était percé de trous par où descendaient des +cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches +situées au-dessus du plafond.</p> + +<p>L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde +du gros bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, +pourtant vigoureux était obligé de se faire aider pour +le mettre en branle.</p> + +<p>Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.</p> + +<p>Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir +à grands pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous +les âmes de Chilpéric et d'Ultrogothe dont j'ai vu les +statues aux portails de cette église? Est-ce toi, roi franc, +toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? Venez-vous +m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs +soient remplis d'esprits!</p> + +<p>Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.</p> + +<p>—Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. +Voici l'heure où je vais sonner le grand rappel des esprits +épars... le glas du comte de Marillac!...</p> + +<p>Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha +vers la grosse corde, la corde du tocsin...</p> + +<p>—Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la +Vierge, de par les saints!... Sonne, bronze énorme, sonne +la vie, sonne la réincarnation du fils de la reine!...</p> + +<p>En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde +du tocsin et s'y suspendit de tout son poids...</p> + +<p>Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, +se balança, tressaillit, grinça...</p> + +<p>Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, +jetant dans le même silence un mugissement +prolongé.</p> + + + +<p>Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois, +un balcon était ouvert—le balcon d'une +vaste salle plongée dans l'obscurité. Près du balcon, +deux ombres à demi penchées en avant, sans oser se +montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute +Fatale.</p> + +<p>C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.</p> + +<p>C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.</p> + +<p>Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc +d'Anjou tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils +regardaient. Leurs yeux étaient fixés sur l'église</p> + +<p>Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on +éprouve lorsqu'on attend le bruit d'une explosion alors +que les mineurs ont mis le feu à la mèche, tordait Catherine +et lui laissait à peine la faculté de respirer...</p> + +<p>Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et +mugissante du bronze donna son premier coup de +gueule.</p> + +<p>Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de +sa mère, et recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière +lui un fauteuil, il tomba en se bouchant les oreilles.</p> + +<p>Catherine, comme poussée par une force invincible, +s'était redressée avec un soupir terrible.</p> + +<p>Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire +funèbre les ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange +de la Mort.</p> + +<p>La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois +hurlait, gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...</p> + +<p>Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent +du fond de l'ombre...</p> + +<p>Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, +puis, plus loin, une autre, puis d'autres, toutes les +cloches tous les tocsins de Paris secouant sur la ville +les rafales monstrueuses de leurs sonorités éperdues!</p> + +<p>En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se +heurtaient, vociféraient, et des éclairs jaillissaient des +épées; des torches, des centaines de torches, des milliers +de torches s'allumaient, et la ville paraissait toute rouge +tout embrasée comme par les feux de l'enfer soudain +ramenés sur la terre...</p> + +<p>Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet +retentit, puis un autre, puis d'autres.</p> + +<p>Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine +venait de commencer!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII</h3> + +<h3>LE ROI QUI RIT</h3> + +<p>Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il +ne s'était pas déshabillé. Mais il était assis dans un vaste +et profond fauteuil où il paraissait plus petit encore +plus malingre et chétif. Ses deux lévriers favoris Nysus +et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient +d'un sommeil inquiet.</p> + +<p>Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.</p> + +<p>Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors +à gronder et à mugir, comme une bête fauve encagée +bondit a tort et à travers.</p> + +<p>Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un +long grognement de colère et de peur. Charles IX les +appela; ils sautèrent sur le fauteuil, chacun d'un côté; +il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les pressa +contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant +et d'ami.</p> + +<p>Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient +mis a répondre au tocsin enragé de Ruggieri.</p> + +<p>Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut +enfoncer sa tête sous les oreillers du lit; mais le +hurlement était plus fort; les vitraux tremblaient; les +flambeaux grelottaient; les meubles trépidaient... Alors +il se redressa, leva la tête, voulut braver les hurlements; +sa bouche crispée laissa échapper des malédictions +sourdes; puis il cria plus fort; puis il se mît à +vociférer, il hurla à l'unisson des cloches, et ses deux +chiens hurlèrent. Le roi vociférait:</p> + +<p>—Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! +cloches d'enfer! Je veux qu'on les fasse taire! Oh! les +cloches! Elles crient plus fort, je ne veux pas! Ne tuez +pas!</p> + +<p>Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique +hurlement répercutait les échos prolongés de ses +clameurs. L'affreuse tempête des tocsins déployait sur +Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles ne se tairaient +pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre +nuits, elles devaient ainsi rugir sans arrêt.</p> + +<p>Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva +un châssis.</p> + +<p>Il recula en claquant des dents.</p> + +<p>Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. +Mais, malgré le jour, les torches continuaient à courir.</p> + +<p>Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. +D'autres, rouges de sang, les poursuivaient.</p> + +<p>Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula +jusqu'au milieu de la chambre. Il bégaya:</p> + +<p>«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon +ordre que cela se fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne +veux pas entendre!... Où fuir? Où fuir?...»</p> + +<p>Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, +pareil à un fantôme, le long d'un couloir, et entra dans +une galerie. Et ses cheveux se hérissèrent.</p> + +<p>Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le +nez, tout ramassés, les autres sur le dos, les bras en +croix. Dans un angle de la galerie, un jeune homme se +défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba +tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la +galerie, deux femmes à genoux levaient les mains; elles +tombèrent, la gorge ouverte de coups de poignards. Et +là, les hurlements des hommes retentissaient, plus féroces +que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans +la galène et il bégaya:</p> + +<p>«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi +qui assassine ces hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...</p> + +<p>Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et +voulut descendre un escalier... mais là, au tournant, sur +le palier, une quinzaine de cadavres entassés, les poings +crispés, les yeux convulsés!... Il remonta, chercha un +autre couloir... Là, des coups d'arquebuse éclataient et +des coups de pistolet.</p> + +<p>Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée +acre Charles eut la vision d'une quinzaine de forcenés +sanglants, mourant, vociférant: Arrête! Taïaut! +Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et l'instant +après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons +disparurent, coururent au bout du couloir où deux +huguenots, presque nus, essayaient de fuir... La bande +disparut... le couloir était libre... Charles s'avança et arriva +au cadavre de l'homme qu'on venait de tuer... +C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné +une partie a la paume... Charles fit un effort, bondit +comme pour traverser un large fossé, et franchit ainsi +le cadavre... Mais il demeura pétrifié: ses deux pieds +venaient de se poser dans une flaque de sang et il +rugit:</p> + +<p>«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les +cloches plus fort, mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne +font pas de bruit! Plus fort! Je ne veux plus entendre +ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où +fuir?...»</p> + +<p>Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres +d hommes a peine vêtus, des cadavres de femmes entièrement +nus, des cadavres tordus, avec des bouches +convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles, +des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables +étonnements... des cadavres, encore des cadavres...</p> + +<p>Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris +résonnaient dans sa cervelle avec des hurlements prolongés...</p> + +<p>Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, +sang, hurlements, plaintes, détonations... Où fuir?</p> + +<p>Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, +il les reconnaissait! Il les nommait au passage! +Maintenant il marchait dans le sang et n'y faisait plus +attention. Il piétinait des chairs déchiquetées. Il avait +pris sa tête à deux mains et courait, courait, montait, +descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:</p> + +<p>«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! +assez!»</p> + +<p>Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, +l'horreur centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, +dans la cour. La fenêtre était au premier. Charles, haletant, +essaya de respirer. Il se pencha:</p> + +<p>—Grâce! Pitié! crièrent des voix.</p> + +<p>—Sire! sire! nous sommes vos hôtes!</p> + +<p>—Sire! sire! nous étions vos amis!</p> + +<p>Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots +qui tendaient leurs bras vers lui. Sans armes, à +peine vêtus, ils avaient été acculés dans un coin de la +cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, cent +arquebuses. Charles, penché, entendit encore:</p> + +<p>«Sire! Sire! Sire!»</p> + +<p>Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait +lorsqu'on l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses +lèvres. La tête renversée en arrière, les mains crispées +à la fenêtre, il riait sans pouvoir s'arrêter de rire...</p> + +<p>Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... +Il s'y engouffra... alla tomber dans un fauteuil...</p> + +<p>Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet +familier, celui où il aimait à entasser les instruments +de chasse, les trompes, les ferronneries, celui où +Crucé lui avait remis une arquebuse perfectionnée, +d'invention toute récente.</p> + +<p>L'arquebuse était là, dans son coin.</p> + +<p>Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées +aux murs, un peu partout, car le roi s'intéressait +fort aux ouvrages de mécanique, aux armes à feu.</p> + +<p>Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au +rez-de-chaussée. On se rappelle sans doute que le chevalier +de Pardaillan y avait été amené par le maréchal +de Montmorency et la manière dont il en était sorti en +sautant le fossé.</p> + +<p>Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.</p> + +<p>Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux +peupliers dressaient dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.</p> + +<p>Au-delà de la berge, la Seine.</p> + +<p>En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit +comme rassuré. Il respira un instant. Au-delà de la +porte, l'effroyable tumulte de la tuerie continuait dans +le Louvre.</p> + +<p>Soudain, derrière cette porte une galopade de pas +nombreux.</p> + +<p>La porte s'ouvrit violemment.</p> + +<p>Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus +de cinquante forcenés, firent irruption dans le cabinet.</p> + +<p>Charles se redressa tout d'une pièce.</p> + +<p>Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux +grands chefs des huguenots.</p> + +<p>C'était le roi Henri de Navarre.</p> + +<p>C'était le jeune prince de Condé!...</p> + +<p>—Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.</p> + +<p>D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants +et les poursuivis.</p> + +<p>La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante +hérissée, des visages noirs de poudre, des yeux sanglants...</p> + +<p>—Arrière! dit Charles IX.</p> + +<p>—Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à +protéger les hérétiques!...</p> + +<p>—Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant +moi?</p> + +<p>Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui +manqua toujours. La meute recula.</p> + +<p>Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de +fureur.</p> + +<p>—Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur +une table, il y a donc une autorité, dans le royaume, +aussi forte bientôt que l'autorité du roi?</p> + +<p>—Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le +Béarnais pâle comme la mort.</p> + +<p>Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le +roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:</p> + +<p>—Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi +de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France +pour que vous lui demandiez compte du sang de nos +frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi +qui parlerai!...</p> + +<p>—Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. +Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!</p> + +<p>Condé lui tourna le dos.</p> + +<p>Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il +tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il +essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui +l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau +de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La +contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle +affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses +Yeux.</p> + +<p>Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, +les imprécations horribles retentissaient plus +violentes.</p> + +<p>Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, +faite des hurlements des cloches, des hurlements des +assassins, des hurlements des victimes...</p> + +<p>—Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, +vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette +monstrueuse tuerie!</p> + +<p>—Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. +On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute +fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de +nos pères, détruire la tradition française! C'est la +messe qui nous sauve, entendez-vous?</p> + +<p>—La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...</p> + +<p>—Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il +blasphème! Attends! Attends!...</p> + +<p>Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait +hommage. Elle était chargée.</p> + +<p>—Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa +à un meuble pour ne pas tomber.</p> + +<p>—Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.</p> + +<p>Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui +tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur +Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en +même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.</p> + +<p>—Renonce! hurla-t-il de nouveau.</p> + +<p>—Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant +cet accent gascon qui, la veille encore, mettait +Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois +renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!</p> + +<p>—Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse +une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons +plus!...</p> + +<p>—A la messe! fit Henri de Navarre.</p> + +<p>—Oui! Choisis! La messe ou la mort!...</p> + +<p>—Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où +dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!</p> + +<p>—Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé</p> + +<p>—Moi, sire, je choisis la mort!</p> + +<p>Le roi fit feu.</p> + +<p>Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.</p> + +<p>Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme +et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel +point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus +de la tête du jeune homme.</p> + +<p>—Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se +convertira sous trois jours!</p> + +<p>Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il +plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans +Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait, +folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience +qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient +sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation +et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de +crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent +en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut +dans un brouillard sanglant!...</p> + +<p>Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la +fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à +l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme +sur tous les points de Paris.</p> + +<p>Des hommes, des enfants passaient en bondissant +comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt +l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux, +les mains levées vers les bourreaux. Mais des +prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:</p> + +<p>«Tuez! Tuez!...»</p> + +<p>On tuait.</p> + +<p>«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi +tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»</p> + +<p>Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa +tête.</p> + +<p>«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»</p> + +<p>Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se +balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il +sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait +un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.</p> + +<p>Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de +la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond +des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en +râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:</p> + +<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p> + +<p>Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. +Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees... +Qui les avait chargées?...</p> + +<p>Et il tira.</p> + +<p>Puis il saisit une autre arquebuse</p> + +<p>Et il tira...</p> + +<p>Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout +ce qu'il voyait passer, il tirait.</p> + +<p>Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se +pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine +de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés +et, longuement, il se mit à hurler:</p> + +<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p> + +<p>Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit +sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés +au tapis.</p> + +<p>Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un +spectacle hideux et tragique...</p> + +<p>Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques +se roulait, se cognait la tête, se labourait la +poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de +ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte +rauque, un cri bref:</p> + +<p>«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»</p> + +<p>Et cette loque, c'était le roi de France!</p> + +<p>Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme +pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit +du cabinet.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV</h3> + +<h3>ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE</h3> + +<p>Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du +Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho +comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient +de lueurs falotes les lanternes des marqueurs +de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout +simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!</p> + +<p>Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac +plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes, +elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner +une complainte.</p> + +<p>Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure +confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres +se mettant en mouvement. Catho se remit en marche +Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe +étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes +celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous. +Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses, +bancales, boiteuses, hideuses mégères de la +Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient +en troupeau serré, Catho en tête, étrange général +de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon +pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets +les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer, +d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient +que leurs griffes.</p> + +<p>Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles +entreprenaient!</p> + +<p>A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait +derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes +qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une +d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin. +Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si +menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, +que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans +la grande tragédie.</p> + +<p>Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.</p> + +<p>Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires +étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille +gagnait les guerrières, il y avait une petite fille +de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une +arquebuse et disait:</p> + +<p>—Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman +était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec +du bon vieux vin, du poulet et trois écus...</p> + +<p>—Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit +une voix éraillée.</p> + +<p>—Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant +une rapière.</p> + +<p>—Voulez-vous vous taire? dit Catho.</p> + +<p>Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. +Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient +ses hauts faits.</p> + +<p>Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes +celles qui avaient pu se procurer une arme à feu; +puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton +enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.</p> + +<p>Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.</p> + +<p>—Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!</p> + +<p>Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple +se dressait, terrible et sombre.</p> + + + + + +<p>Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à +rugir. Puis une autre cloche...</p> + +<p>—Le tocsin! dit une vieille mendiante.</p> + +<p>—Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour +nous?</p> + +<p>Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient +en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de +pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique +armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique, +un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement +de terreur se changea en fureur. Aux hurlements +des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations, +elles se mirent à répondre par des insultes; +les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques +secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.</p> + +<p>Soudain, une porte basse fut ouverte.</p> + +<p>La Roussette et Pâquette apparurent.</p> + +<p>—En avant! hurla Catho.</p> + +<p>—En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.</p> + +<p>—Par ici!» cria la Roussette.</p> + +<p>Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que +les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.</p> + +<p>—J'ai les clefs! glapissait Pâquette.</p> + +<p>—Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta +la Roussette.</p> + +<p>—Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où +est-ce?</p> + +<p>—Par là!</p> + +<p>Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent +de leur tumulte.</p> + +<p>Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, +sorcières?... Arrière!...</p> + +<p>—En avant! vociféra Catho.</p> + +<p>—Feu! Feu! hurla la voix...</p> + +<p>Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de +Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette +cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables. +Douze soldats rangés en bataille et commandés par un +officier venaient de faire feu...</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé:</p> + +<p>Il y avait dans le Temple une garnison de soixante +soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient +deux postes. La Roussette et Pâquette, après +avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient +pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en +toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait +la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante +soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de +la porte massive et la ferma à double tour: les soldats +ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!</p> + +<p>Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho +devait entrer.</p> + +<p>Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre +ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.</p> + +<p>Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une +cour à l'armée des ribaudes.</p> + +<p>Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, +les soldats du deuxième poste, qui n'étaient +pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en +hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le +champ de bataille... En voyant le Temple envahi par +cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils +crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les +coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient +et leurs coups portaient...</p> + +<p>Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un +vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur +Paris.</p> + +<p>Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le +sol. Mais autant de soldats étaient tombés.</p> + +<p>Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, +rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire: +enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes; +les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait +plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations +et, finalement, un grand hurlement de triomphe +éclata.</p> + +<p>Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient +précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte +affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères +endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat +demeurèrent dans un coin.</p> + +<p>—En avant! rugit Catho.</p> + +<p>Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait +elle était comme une panthère blessée qui cherche sur +quel ennemi elle va fondre.</p> + +<p>Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles +venaient de tomber, blessées—mortellement peut-être.</p> + +<p>Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit +les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée +et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des +trois prisonniers.</p> + +<p>—Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle +au soldat.</p> + +<p>—Je ne sais pas! dit le soldat.</p> + +<p>Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat +tomba comme une masse.</p> + +<p>—Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à +l'officier.</p> + +<p>—Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un +coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.</p> + +<p>—A toi, dit-elle au sergent.</p> + +<p>—J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort</p> + +<p>Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant +ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère +prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans +la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.</p> + +<p>Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.</p> + +<p>Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.</p> + +<p>Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une +petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.</p> + +<p>Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:</p> + +<p>—Si tu me trompes, tu es mort.</p> + +<p>—Des lumières! cria une voix.</p> + +<p>—Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.</p> + +<p>—La mécanique? gronda Catho.</p> + +<p>—Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.</p> + +<p>Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. +Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:</p> + +<p>—Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les +retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!</p> + +<p>La bande cheminait le long de l'étroit boyau.</p> + +<p>Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient +plus que comme un bourdonnement lointain, +Catho entrevit un étrange spectacle.</p> + +<p>Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un +escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome +court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.</p> + +<p>Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une +manivelle de fer.</p> + +<p>—Qu'est cela? demanda-t-elle.</p> + +<p>—La mécanique! dit le sergent.</p> + +<p>—Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.</p> + +<p>—Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.</p> + +<p>Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, +siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui +étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez +sur les dalles.</p> + +<p>Il était mort.</p> + +<p>Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, +échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout +à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.</p> + +<p>Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque +du gnome qu'elle arracha de la manivelle.</p> + +<p>Le grincement s'arrêta net.</p> + +<p>Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, +après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait +collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient +dans la gorge du gnome. Un silence profond régna +dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui +du monstre et celui de Catho.</p> + +<p>—Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant +tous ces visages de femmes.</p> + +<p>—Où sont-ils? râla Catho.</p> + +<p>—Là! fit le gnome.</p> + +<p>—Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!</p> + +<p>Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. +Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton +de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle, +bosselait le mur.</p> + +<p>Catho lâcha le gnome et bondit.</p> + +<p>Son poing fermé se mit à marteler à grands coups +le bouton de fer.</p> + +<p>Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, +La porte de fer s'ouvrit.</p> + +<p>Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les +yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées +par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...</p> + +<p>—Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire +effrayant.</p> + +<p>Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses +lèvres.</p> + +<p>—Sauvés!...</p> + +<p>—Catho!...</p> + +<p>Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux +hommes.</p> + +<p>Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant +le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient +des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.</p> + +<p>Alors, ils comprirent!</p> + +<p>Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: +Catho soulevant les ribaudes et les +truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la +ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent +pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu +de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était +arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi +ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar +de la mécanique de fer!...</p> + +<p>D'un bond, ils furent près de Catho.</p> + +<p>D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux +et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa +un long baiser.</p> + +<p>Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle +eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes, +était la suite toute naturelle du rêve de son âme +simple, violente et douce.</p> + +<p>Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes +torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.</p> + +<p>Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on +entendait seulement la sourde rumeur qui venait du +monde des vivants en train d'accomplir la grande +hécatombe.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase +qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.</p> + +<p>Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée +et, de sa voix brève:</p> + +<p>—Partons! Malheur à eux!...</p> + +<p>—Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! +Nous avons quelque chose à faire!</p> + +<p>Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible +d'y découvrir une émotion.</p> + +<p>Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura +entre ses dents serrées:</p> + +<p>—Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... +Allons, viens, Catho!</p> + +<p>Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.</p> + +<p>Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. +D'un geste rapide, le vieux routier acheva de +déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.</p> + +<p>Une plaie large et profonde laissait échapper du sang +qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.</p> + +<p>—Partez!, râla Catho.</p> + +<p>—Sans toi! Jamais!...»</p> + +<p>De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle +s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.</p> + +<p>—Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, +ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...</p> + +<p>—Catho! ma pauvre Catho!</p> + +<p>Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, +dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête +de la blessée.</p> + +<p>Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que +tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés +sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère +secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant +le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le +suprême effort de la vie qui quitte le corps.</p> + +<p>—Morte! gronda le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée +du couloir une voix féroce, délirante et tremblante +à la fois.</p> + +<p>Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à +voir... suivi d'une vingtaine de soldats.</p> + +<p>Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa +proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire +à la réincarnation—à son rêve de magicien fou +furieux!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV</h3> + +<h3>LIONS DÉCHAÎNÉS</h3> + +<p>Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée +du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur +a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès +qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir +de leurs cris assourdissants.</p> + +<p>—Catho est morte!</p> + +<p>—Vengeons-la!</p> + +<p>—Mort au guet!</p> + +<p>En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au +groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers +tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme +bizarre et courte qu'ils portaient—des poinçons, paraissait-il.</p> + +<p>Devant cette attaque furieuse, devant les visages des +tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les +deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux +routier et son fils avaient ramassé les piques des +deux soldats tombés.</p> + +<p>Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de +front.</p> + +<p>Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre +les deux plus avancés.</p> + +<p>En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses +armes, poussait des cris terribles; en désordre, les +soldats remontèrent précipitamment l'escalier.</p> + +<p>Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent +par bonds furieux; à chaque bond, un coup de +pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque +juron, un homme qui tombait.</p> + +<p>Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans +une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même +mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour +se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient +bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, +et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par +l'approche de l'aube.</p> + +<p>—Feu! tonna la voix d'un officier.</p> + +<p>Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge +passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un +bond...</p> + +<p>L'officier avait rangé ses hommes au fond de la +cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il +hurla:</p> + +<p>—En avant!...</p> + +<p>Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières +lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, +comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons +d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que +les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de +furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier +s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient +des hommes d'armes, et, autour des hommes +d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient +les femmes.</p> + +<p>Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant +les cheveux et vociférant des malédictions.</p> + +<p>—A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!</p> + +<p>Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne +sachant plus ce qu'il faisait.</p> + +<p>Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir +blanc au bras.</p> + +<p>—Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!</p> + +<p>Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.</p> + +<p>—Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...</p> + +<p>On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins +pillards était occupé à quelque sinistre besogne.</p> + +<p>Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux +murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il +rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie +en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux +des deux fenêtres.</p> + +<p>Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver +la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à +démolir les grilles des fenêtres.</p> + +<p>—Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!</p> + +<p>—Au nom du Ciel! cria un sergent, que se +passe-t-il?</p> + +<p>—Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!</p> + +<p>A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. +Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui +hurlaient:</p> + +<p>—Victoire! Victoire!...</p> + +<p>Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande +porte.</p> + +<p>Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à +démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin! +A cet instant, les dernières combattantes passèrent +échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous +une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent +alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas +souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs +forêts.</p> + +<p>Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, +voulut se jeter au-devant d'eux.</p> + +<p>Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent +Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla +rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba +tout d'une masse.</p> + +<p>Les Pardaillan passèrent!...</p> + +<p>Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, +sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux +fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable, +avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent, +reculèrent et mirent en joue.</p> + +<p>Deux coups de feu éclatèrent.</p> + +<p>Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les +Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante +soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble, +ils les virent franchir la grande porte que +Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, +dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle +insensé que présentait la rue entrevue, ne songea +qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du +gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la +table de sa salle à manger...</p> + +<p>A ce moment, il était trois heures et demie.</p> + +<p>Le jour grandissait.</p> + +<p>Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient +les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles +servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une +croix blanche.</p> + +<p>Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient +pris au hasard la première rue. Elle était pleine de +fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des +incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...</p> + +<p>—Libres! gronda le vieux routier.</p> + +<p>—Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...</p> + +<p>Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une +forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières +étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.</p> + +<p>—Pas blessé? demanda le vieux.</p> + +<p>—Rien, ou presque. Et vous, monsieur?</p> + +<p>—Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il +dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...</p> + +<p>—Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...</p> + +<p>—Mais où?... Chez Montmorency?...</p> + +<p>—Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer +le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...</p> + +<p>—Où aller, alors?</p> + +<p>—A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... +Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...</p> + +<p>—Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a +dit!</p> + +<p>—Il a menti, peut-être... Allons!</p> + +<p>Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant +ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une +foule en train de brûler une maison; ils allaient, +remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable +tumulte des cloches et des détonations; ils +allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux, +sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut +ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures +du matin.</p> + +<p>Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.</p> + +<p>Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les +prit-on pour deux catholiques forcenés.</p> + +<p>La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour +encombrée de gens d'armes qui hurlaient:</p> + +<p>—A sac! A sac!</p> + +<p>Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui +affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, +horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants +de colère, une voix dominant le tumulte cria:</p> + +<p>—Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...</p> + +<p>Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête +vers une des fenêtres de l'hôtel.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>ICI L'ON TUE</h3> + +<p>Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de +son hôtel, il venait d'arriver seulement chez Coligny +Il avait fait plusieurs détours et, de temps à autre, il +s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin faisant +pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer +au hasard de la rencontre, tout ce qui ne criait pas +«Vive la messe!» et n'avait pas une croix blanche +au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? Peut-être +pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il +venait de s'arrêter encore, un homme accourut au +galop de son cheval, vint se placer près de lui et lui dit +à voix basse:</p> + +<p>—Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel +de ville avec des forces imposantes et les troupes de la +reine sont en route!</p> + +<p>Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses +cavaliers, il passa comme un tonnerre, tandis qu'autour +de lui retentissaient les vociférations de:</p> + +<p>«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»</p> + +<p>Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient +l'hôtel étaient remplies de huguenots. Mais, là, la besogne +était déjà faite; trois de ces maisons flambaient; +deux cents cadavres jonchaient la chaussée; Guise +et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant +ces cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de +l'hôtel.</p> + +<p>Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots +à la craie:</p> + +<p>«Ici, l'on tue!»</p> + +<p>—Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui +était près de lui.</p> + +<p>—Je vois! répondit le colosse.</p> + +<p>C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, +Bême.</p> + +<p>A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, +gouverneur du Havre, et de cent cavaliers.</p> + +<p>—Ça va se faire! dit Guise.</p> + +<p>Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du +pommeau de son épée, frappa rudement à la porte +Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, entouré de ses +gardes—ces gardes que Charles IX avait laissés pour +protéger Coligny.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?</p> + +<p>—Commencez! répondit Guise.</p> + +<p>Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise +s'élancèrent dans l'hôtel, des torches à la main l'épée +nue. Bême, suivi d'une dizaine de gardes, monta droit +à l'appartement de l'amiral.</p> + +<p>Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on +égorgeait. Pendant quelques minutes, l'hôtel fut plein +de ces étranges clameurs d'agonie qui ressemblent aux +cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. Bême +et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la +maison d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de +l'amiral. Derrière eux, en soutien, marchait Cosseins +le capitaine des gardes de Charles IX. La bande s'arreta +un instant; devant la porte, un homme, l'épée +nue a la main, les attendait. C'était Téligny, gendre de +Coligny.</p> + +<p>«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme</p> + +<p>—L'Antéchrist! répondit Bême.</p> + +<p>Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire +deux pas, il tomba, percé de dix coups de poignard +Cosseins se pencha sur lui.</p> + +<p>—Il est mort, dit-il froidement.</p> + +<p>Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux +effrayants s'ouvrirent et se fixèrent sur ce visage penché +sur lui. Il fit un suprême effort.</p> + +<p>—Face de traître! râla-t-il.</p> + +<p>Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine +et expira. Cosseins se releva et recula vivement +tout pâle, en essuyant sa face souillée.</p> + +<p>Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé +la porte.</p> + +<p>Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée +par deux grands flambeaux.</p> + +<p>A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si +calme, si majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. +Près de lui, le pasteur Merlin lisait dans un +livre de prières. Coligny qui, depuis une heure, écoutait +l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la hideuse +vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.</p> + +<p>Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les +premiers instants, Cosseins avait placé partout des +gardes.</p> + +<p>Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement +vers le pasteur et lui dit d'une voix étrangement paisible:</p> + +<p>—Je crois qu'il est temps de réciter la prière des +morts.</p> + +<p>—Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques +feuillets de son livre.</p> + +<p>Au même moment, Attin lui enfonça son poignard +dans la gorge; le pasteur s'affaissa, sans une plainte +tué raide.</p> + +<p>Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral +Il tenait une dague dans sa main gauche et un épieu +de chasse dans sa main droite.</p> + +<p>—Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit +gravement Coligny en regardant Attin qui venait de +foudroyer le pasteur.</p> + +<p>—Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée +que tu seras meurtri!</p> + +<p>Et il jeta son poignard.</p> + +<p>Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.</p> + +<p>Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, +si calme, si imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:</p> + +<p>—Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.</p> + +<p>—Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient +Bême.</p> + +<p>Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément +la gorge. Un flot de sang jaillit. Alors le misérable, +ivre de sang, se mit à frapper à coups redoublés +le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors de la +tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, +pillait, brisait et hurlait:</p> + +<p>—Taïaut! Taïaut!</p> + +<p>—Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu +fini?...</p> + +<p>Bême s'acharnait.</p> + +<p>—Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce +fait?...</p> + +<p>Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse +figure s'apaisa par degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina +d'une sorte d'orgueil bestial. Il examina le cadavre +hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner +sa proie alors qu'il est repu.</p> + +<p>Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit +et l'apporta près de la fenêtre dont le châssis venait +de voler en éclats.</p> + +<p>—C'est fait! hurla Bême en se penchant.</p> + +<p>Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour +naissant, dans ce mélange informe de jour, de lumière +rouge et de fumée, il apparut, le cadavre rouge dans +ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui +durent jadis épouvanter les rêves de Dante!</p> + +<p>Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua +l'atroce apparition.</p> + +<p>Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans +les cauchemars, le chevalier de Pardaillan et le vieux +routier, parmi ces abois féroces, distinguèrent:</p> + +<p>—Vive la messe!</p> + +<p>—Vive le pilier de l'Eglise!</p> + +<p>Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les +volcans se taisent après un instant, on entendit alors +une voix, la voix du noble Henri de Lorraine, duc de +Guise, qui criait à Bême:</p> + +<p>—C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...</p> + +<p>Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur +les pavés de la cour.</p> + +<p>Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se +penchèrent.</p> + +<p>—C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! +Je savais bien qu'un jour ou l'autre ma race mettrait +son pied sur ta tête! Tiens! Tiens!...</p> + +<p>Le talon se leva et se posa violemment sur le front +du cadavre.</p> + +<p>—Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent +les bons catholiques!</p> + +<p>—Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme +un coup de cravache.</p> + +<p>Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de +stupéfaction qui suivit ce cri, Pardaillan marcha au +duc, l'atteignit et sa voix continua à cravacher;</p> + +<p>—Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras +le Souffleté!...</p> + +<p>Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face +de Guise, le soufflet retentit dans le silence comme un +coup de tonnerre. Guise chancela et roula à trois pas +dans les bras de ses soudards...</p> + +<p>Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines +de poignards, des centaines d'épées se levèrent, +se choquèrent, des centaines de voix heurtèrent dans +le tumulte leurs cris de mort.</p> + +<p>Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.</p> + +<p>Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, +les bras levés n'eurent pas le temps de s'abattre sur +lui... Le chevalier, à l'instant précis où retentissait +le soufflet, se sentit saisi par une force d'ouragan, enlevé, +porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra +dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.</p> + +<p>Ce trou, c'était une porte ouverte.</p> + +<p>Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la +rafale peut saisir une feuille, c'était le vieux routier +qui empoignait son fils et l'emportait.</p> + +<p>Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion +venait de pousser du pied, à l'instant où des centaines +de furieux, se gênant d'ailleurs et se bousculant +l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...</p> + +<p>Des coups énormes ébranlèrent cette porte.</p> + +<p>Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.</p> + +<p>—Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le +vieux routier en escaladant les marches qui se trouvaient +devant lui et en entraînant son fils.</p> + +<p>Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...</p> + +<p>—Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents +serrées.</p> + +<p>Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval +et criait:</p> + +<p>—Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie +la tête de ces deux parpaillots dans une heure! Les +autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII</h3> + +<h3>LA MARCHE AU GIBET</h3> + +<p>—Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.</p> + +<p>Guise se pencha, féroce, le poignard levé.</p> + +<p>—Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que +veux-tu?</p> + +<p>—Vous voulez pendre l'Antéchrist?</p> + +<p>—Oui! Que veux-tu? Dépêche!</p> + +<p>—Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous +le savez! Elle vaut mille écus d'or!»</p> + +<p>Guise éclata d'un rire terrible.</p> + +<p>—C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist +parles pieds, voilà tout!...</p> + +<p>Bême se baissa. En quelques coups de poignard il +acheva de séparer la tête du tronc. Le corps fut saisi +par les pieds. Deux hommes le traînaient, marchant +en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse sanglant +traînant dans la boue.</p> + +<p>Et tous suivirent. Guise en tête!...</p> + +<p>La marche au gibet, la marche macabre du corps +traîné dans la boue gluante de sang, commença à travers +les rues de Paris, parmi d'autres cadavres, dans +le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre +des détonations d'arquebuses, sous le hurlement des +cloches inlassables...</p> + +<p>Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession +que conduisait Guise.</p> + +<p>Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... +Le cadavre de Coligny sautait sur les cailloux, tantôt +sur le ventre, tantôt sur le dos... Ce fut ainsi qu'on +atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre, +bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. +Et alors s'éleva dans les airs une clameur immense +qu'on entendit de tout Paris et qui frissonna longuement, +lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan +déchaîné.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>PAROLE MÉMORABLE DE BÊME</h3> + +<p>Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, +avec les gens d'armes laissés par Guise pour retrouver +les audacieux, les fous qui l'avaient insulté en un tel +moment. En quelques minutes, la porte fut défoncée +et la bande se rua dans un escalier, celui-là même +qu'avaient monté les Pardaillan. Bême entendit les cris +éclater d'étage en étage.</p> + +<p>«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards +dont la peau ne vaut pas un ducaton à l'heure +qu'il est... tandis que cette tête vaut mille écus d'or. +Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la débarbouille...</p> + +<p>Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait +dû servir de corps de garde, et il en ressortit bientôt +avec un baquet plein d'eau. Tranquillement, il se mit +à sa hideuse besogne.</p> + +<p>En haut, dans les combles, il entendait les voix +furieuses des limiers lancés aux trousses des Pardaillan.</p> + +<p>Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme +qui, d'un air anxieux, se mit à inspecter l'hôtel, le nez +en l'air.</p> + +<p>—Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait +que vous cherchez un trésor!</p> + +<p>—Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les +yeux sanglants, je cherche deux de ces parpaillots, +justement! Je les ai vus partir du Temple. J'ai perdu +leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...</p> + +<p>—Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et +rude, oeil gris?...</p> + +<p>—Oui, oui!...</p> + +<p>—Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, +en plus fort, en plus hérissé? Ils sont là... on +leur fait la chasse, allez-y!</p> + +<p>Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait +Bême et disparut en poussant un rugissement de joie.</p> + +<p>Pendant que ces choses se passaient dans la cour, +les deux Pardaillan avaient monté l'escalier. Le bâtiment +dans lequel ils se trouvaient formait le flanc +gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont +l'ensemble traçait le rectangle de la cour.</p> + +<p>D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait +pour eux aucune issue possible.</p> + +<p>Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de +céder et la bande faisait irruption dans l'escalier.</p> + +<p>—Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons +être pris comme des renards?</p> + +<p>—Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, +que nous étions, il y a moins de deux heures, dans +une cage de fer où nous allions être broyés; nous sommes +au paradis en comparaison.</p> + +<p>En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre +du grenier, donnant sur une cour étroite.</p> + +<p>—Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant +la fenêtre.</p> + +<p>—Une planche! Vite, une planche!</p> + +<p>Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le +grenier, pas même une corde qu'on eût pu, peut-être, +utiliser...</p> + +<p>Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, +fouillant chaque étage.</p> + +<p>Ils se regardèrent, tout pâles...</p> + +<p>Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...</p> + +<p>—Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins +de six pieds d'une fenêtre à l'autre!...</p> + +<p>—Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui +parut étrange à son fils.</p> + +<p>En effet, sauter était impossible: tout point d'appui +pour prendre de l'élan manquait; la fenêtre d'en face +était étroite; c'eût été un prodige que de pouvoir se +lancer dans le vide et arriver juste à passer dans cet +espace resserré.</p> + +<p>Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que +de tomber aux mains des cinquante fous furieux qui +montaient, ivres de rage!</p> + +<p>—Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je +passe le premier!...</p> + +<p>Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.</p> + +<p>Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par +l'angoisse, la sueur au front, vit son père se laisser +tomber en avant!</p> + +<p>Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait +tomber!...</p> + +<p>La tentative était prodigieuse, inouïe—une de ces +idées folles qui germent dans la folie du désespoir!...</p> + +<p>Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux +tendus dans un formidable effort, les pieds +rivés à l'appui de la fenêtre, le vieux Pardaillan se +laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans fléchissement +ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit +un arc de cercle dans le vide...</p> + +<p>Le chevalier jeta un cri...</p> + +<p>Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, +répondit:</p> + +<p>—Voici la planche, passe, chevalier!...»</p> + +<p>La folle tentative avait réussi!</p> + +<p>Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras +tendus, avaient saisi le rebord de la fenêtre d'en face, +tandis que ses pieds s'arc-boutaient à la fenêtre du +grenier!...</p> + +<p>Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant +jeté d'une fenêtre à l'autre!</p> + +<p>Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce +qu'ils entreprenaient: prompt comme l'éclair, léger +comme un chat sauvage, le chevalier bondit, posa son +pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, +alla rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de +tomber!...</p> + +<p>Au même instant, le vieux routier, solidement harponné +des mains, laissa tomber ses pieds, se hissa à +la force des poignets et rejoignit son fils...</p> + +<p>Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils +demeurèrent prostrés, haletants, sans voix...</p> + +<p>Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de +cris de fureur.</p> + +<p>Puis il y eut un silence relatif.</p> + +<p>Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le +plancher, écoutaient, prêts à bondir.</p> + +<p>—Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, +ils ont dû sauter dans le passage par la fenêtre +du premier étage, pendant que nous montions.</p> + +<p>—Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix +qui devait être celle de l'officier.</p> + +<p>Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre +en brisant quelques vitres par acquit de +conscience. Le chevalier s'approcha alors d'une fenêtre +qui donnait sur la cour.</p> + +<p>Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre +besogne.</p> + +<p>Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.</p> + +<p>Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de +l'eau pour se laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre +la tête et la porter chez un embaumeur qui était +prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou six +compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à +franc étrier sur l'Italie et Rome...</p> + +<p>—Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande +porte est fermée? Par qui? Pourquoi?</p> + +<p>Comme il se posait ces questions avec une vague +inquiétude, il aperçut tout à coup les deux Pardaillan.</p> + +<p>Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:</p> + +<p>—C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps +de M. de Coligny?</p> + +<p>La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.</p> + +<p>Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son +haut:</p> + +<p>—C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?</p> + +<p>—Est-ce toi qui as tué l'amiral?</p> + +<p>—C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?</p> + +<p>—Avec quoi l'as-tu assassiné?</p> + +<p>—Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu +rouge.</p> + +<p>Et il éclata de rire en ajoutant:</p> + +<p>—Il y en a autant à votre service, faillis chiens +d'hérétiques! Holà! A moi! Au parpaillot!...</p> + +<p>En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte +de l'hôtel pour l'ouvrir et appeler une bande qu'on +entendait dans la rue, occupée à saccager une maison.</p> + +<p>Mais il demeura cloué sur place.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en +disant:</p> + +<p>—Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un +petit compte...</p> + +<p>Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante +ne lâchait pas prise. A demi suffoqué, râlant, le +colosse fit signe qu'il se tiendrait tranquille. Le vieux +routier le lâcha.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un +commencement de terreur.</p> + +<p>—A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement +débarrasser la terre d'un monstre.</p> + +<p>—Ah! vous me voulez assassiner?</p> + +<p>—Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant +les épaules.</p> + +<p>Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main +droite et sa dague de la main gauche. Il tomba en +garde.</p> + +<p>Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.</p> + +<p>—Voici l'arme qui convient ici, dit-il.</p> + +<p>Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa +main et marcha sur le colosse.</p> + +<p>Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue +que l'épieu; il était sûr d'embrocher ce jeune fou et +après, il ferait son affaire au vieux.</p> + +<p>Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême +pâlit.</p> + +<p>Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé +les bras.</p> + +<p>Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie +était méconnaissable, avec ses yeux effrayants de +fixité.</p> + +<p>Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: +elles furent parées par l'épieu qui, soudain, se trouva +à un pouce de sa poitrine. Le colosse recula, d'abord +lentement, puis plus vite; il rugissait, bondissait, multipliait +les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun ne +portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à +chacun de ses arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur +sa poitrine.</p> + +<p>Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.</p> + +<p>Devant lui, le visage effrayant du chevalier.</p> + +<p>Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.</p> + +<p>—Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que +par hasard Dieu...</p> + +<p>Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard +dans un dernier effort désespéré, le chevalier +lui porta le coup—le seul qu'il lui eût porté—un +seul coup.</p> + +<p>L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la +poitrine, passa à travers et s'enfonça dans le bois de +la porte...</p> + +<p>Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, +tout debout, mort sans un soupir...</p> + +<p>Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son +ceinturon et, prenant le bras de son père, qui avait +assisté sans un mot, sans un geste, à cette exécution, +tous d°ux sortirent par la petite porte bâtarde...</p> + +<p>Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert +parut dans la cour.</p> + +<p>Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage +en étage, cherchant et fouillant avec une ardeur +passionnée. Lorsque les soldats s'éloignèrent, il eut un +moment de désespoir. Par où avaient donc fui les +Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, +recommença les recherches.</p> + +<p>—Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»</p> + +<p>Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et +jetait autour de lui des regards sanglants.</p> + +<p>Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...</p> + +<p>Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers +du corps, était cloué à la grande porte fermée!...</p> + +<p>Le cadavre de Bême!...</p> + +<p>Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur +et se mit à tourner dans la cour comme un insensé en +vociférant:</p> + +<p>«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»</p> + +<p>Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y +avait plus personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus +rien, que des cadavres!</p> + +<p>Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit +comme peut réfléchir un limier et chercha à reprendre +la piste.</p> + +<p>Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.</p> + +<p>Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la +saisit par les cheveux.</p> + +<p>—Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. +A qui la porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! +Guise est battu pour cette fois, je la porterai à la +reine!</p> + +<p>Il s'élança.</p> + +<p>—Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux +Pardaillan à son fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la +rue.</p> + +<p>—Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>—Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité +de catholique, ne court aucun danger...</p> + +<p>—Est-ce qu'on sait? Allons toujours.</p> + +<p>—Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec +humeur. Il te tarde de revoir la petite Loïson...</p> + +<p>Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de +Loïse: il y pensait trop pour en parler. Il se contenta +de répéter:</p> + +<p>—Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency +est attaqué, je crois que nous ne lui serons +pas inutiles...</p> + +<p>Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient +peut-être Loïse, il frémit et hâta le pas.</p> + +<p>—Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec +les massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?</p> + +<p>Le chevalier s'arrêta, livide.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en +assurer, mon père! Je veux voir si Loïse est la fille +d'un de ceux qui tuent au nom de Dieu!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572<br> +FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY</h3> + +<p>Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan +purent se rendre compte que chacun de leurs +pas les jetterait dans un nouveau péril Paris était +comme un vaste champ de bataille, qu'il était impossible +de traverser sans se heurter à des ennemis +furieux, sans risquer la mort à chaque seconde Pourtant, +il n'y avait pas bataille: il y avait tuerie, carnage.</p> + +<p>Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne +suspecte, qui avait témoigné quelque sympathie +à la réforme, ceux-là, protestants ou non. étaient traqués; +la même hideuse scène se reproduisait sur tous +les points de Paris.</p> + +<p>Au jour venu, le massacre avait pris des proportions +fantastiques. Cela devait durer ainsi pendant six jours +En province, dans les grandes villes, les mêmes scènes +d'horreur se reproduisaient...</p> + +<p>A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, +l'humanité se transforma. Les hommes devinrent +des carnassiers. On vit des femmes boire du sang +des victimes. On respirait une odeur acre et fade on +respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, +de la fumée, et, dans ces tourbillons de fumée, des +visages hideux, des ombres qui couraient, l'éclair rouge +d'un poignard au poing.</p> + +<p>Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des +murs, en larges éclaboussures, sur les chaussées en +flaques gluantes, dans les ruisseaux épaissis qui roulaient +lourdement. Et, par un singulier phénomène il +y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des +rues ou, pendant plusieurs heures, on ne se douta pas +que Paris était à feu et à sang.</p> + +<p>Dans un petit marché en plein air qui se tenait +derrière Samt-Merry, dans une cour, marchandes et +ménagères causaient gaiement, étonnées seulement de +ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...</p> + +<p>A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des +vieillards jouaient aux boules ou se chauffaient au +soleil...</p> + +<p>En dehors de ces rares endroits qui échappaient à +l'horreur, tout dans Paris offrait l'image d'une ville +dévastée par quelque grand cataclysme; des centaines +de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient +les rues.</p> + +<p>Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée +de dimanche, fête de saint Barthélémy:</p> + +<p>Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur +l'hôtel Montmorency; ils reculaient jusqu'aux confins +de Paris, revenaient à la charge, entraînés, poussés en +avant, ramenés en arrière, ballottés par le cyclone qui +ravageait la cité, l'université et la ville.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL</h3> + +<h3>PROFILS DE GARGOUILLES</h3> + +<p>Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? +Ils ne savaient pas. Ils étaient quelque part +accrochés à la borne cavalière qui se dressait sous un +auvent où les avait entraînés un violent reflux de +peuple.</p> + +<p>A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel</p> + +<p>Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles +les sièges de l'hôtel s'entassaient.</p> + +<p>Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.</p> + +<p>Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.</p> + +<p>«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.</p> + +<p>Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. +L homme, c'était Pezou. Le chevalier de Pardaillan +le distingua nettement dans les tourbillons de +fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et +l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les +mêmes faces crispées; les mêmes yeux flamboyants +les mêmes bouches aux lèvres retroussées... des tigres! +Il n'y avait là que des tigres...</p> + +<p>—Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo +Pezou!</p> + +<p>Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans +les bras.</p> + +<p>Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la +gorge ouverte par une large plaie d'où le sang continuait +à couler.</p> + +<p>Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà +flambait.</p> + +<p>Pezou monta sur une table.</p> + +<p>Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet +de l'entassement.</p> + +<p>Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit +l'expression du fauve. Sa bouche, dans un geste de +délire, se colla un instant à la plaie rouge... puis il +jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut sanglante +et il sauta de la table en grognant:</p> + +<p>—J'avais soif!...</p> + +<p>Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de +tigres qui s'élançait, disparaissait au coin de la rue, +cherchant, quêtant, reniflant; Pezou grognait;</p> + +<p>—Au quarante et unième à présent! M'en faut cent +d'ici ce soir à moi tout seul...</p> + +<p>—Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide +d'horreur.</p> + +<p>Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher +de se ruer sur Pezou.</p> + +<p>Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant +droit sur l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils +se rapprochaient de la Seine, ils furent saisis dans un +autre tourbillon, se trouvèrent soudain au milieu d'une +foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, entraînés, +refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et, +regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une +belle maison; à l'intérieur, on entendait des cris +d'agonie, la foule battait des mains et vociférait...</p> + +<p>—Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La +Force!...</p> + +<p>C'était en effet la maison du vieux huguenot La +Force.</p> + +<p>Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit +plus de cris d'agonie; tout avait été massacre, +serviteurs, servantes, maîtres...</p> + +<p>La foule partit, entraînée par les lieutenants de +Crucé, allant plus loin chercher de nouvelles autres +victimes... la cour se trouva libre.</p> + +<p>—Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Entrons! dit le chevalier.</p> + +<p>S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent +dans une grande belle salle ravagée en partie. Au milieu +de ce salon, il y avait cinq cadavres en tas, les uns +sur les autres.</p> + +<p>Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité +à fracturer une armoire. C'était Crucé et l'un de +ses fidèles.</p> + +<p>Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir +leurs poches.</p> + +<p>Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force +ayant encore au cou un collier de grand prix.</p> + +<p>Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon +arrachait les oreilles d'une femme pour avoir +les diamants des boucles.</p> + +<p>—En route, maintenant, dit Crucé...</p> + +<p>Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux +en même temps, la face sur les cadavres.</p> + +<p>Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing +à la tempe; le vieux Pardaillan avait fracassé le rrâne +de l'autre d'un coup de crosse de pistolet.</p> + +<p>Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent +un instant dans les spasmes de l'agonie...</p> + +<p>Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, +reprirent leur course, rasant les maisons, tâchant d'éviter +les feux de joie et les bandes de carnassiers.</p> + +<p>Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.</p> + +<p>Quelle heure? Ils ne savaient pas.</p> + +<p>Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant +d'un éclat paisible au-dessus des tourbillons de +fumée.</p> + +<p>Et, toujours, les cloches mugissaient.</p> + +<p>A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.</p> + +<p>Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.</p> + +<p>Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. +Elle se composait d'une cinquantaine de carnassiers +marchant en rangs serrés; derrière eux venait +une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles épées, +de piques rouges.</p> + +<p>Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement +armés de poignards. Toutes ces lames étaient +rouges de sang.</p> + +<p>Tous portaient la croix blanche.</p> + +<p>Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.</p> + +<p>Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. +Ces trois hommes portaient des piques. Au bout de +chacune de ces piques, il y avait une tête!...</p> + +<p>—Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule +frénétique.</p> + +<p>Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! +Il brandissait sa pique au haut de laquelle la tête blafarde +se balançait...</p> + +<p>Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble +et un même frémissement d'horreur les secoua.</p> + +<p>—Ramus!</p> + +<p>Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un +instant les yeux...</p> + +<p>C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...</p> + +<p>Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette +tête. Puis ces yeux s'abaissèrent sur celui qui portait +la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression +d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit +place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.</p> + +<p>Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il +y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement +et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan; +dans la même seconde, il tomba, roula sur la +chaussée qu'il talonna. Il cria:</p> + +<p>—Malédiction!</p> + +<p>Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper +en plein front, et ce coup de pistolet c'était le chevalier +qui l'avait tiré. Rudement, un grand gaillard à +croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait +un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan +l'avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait +fait feu!</p> + +<p>Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan +une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des +coups d'arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux +aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux +hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la +fois, mais, plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier, +un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans +doute à la maison de Damville, car il en portait les armes +sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en +avant, et pointa sa rapière...</p> + +<p>—Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.</p> + +<p>Et tandis que le chevalier se demandait comment, le +vieux Pardaillan, d'un bond terrible, se jeta à la bride +du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l'entrée +de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, l'entraîna, +le fit entrer tout entier dans l'allée!..</p> + +<p>Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...</p> + +<p>Le routier éclata d'un rire homérique.</p> + +<p>Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les +loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval +ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manoeuvre, +essayait par violentes saccades de ramener la +bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, +il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et +une ruade l'envoya rouler sur les assaillants au moment +où il touchait le sol...</p> + +<p>Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé +les jambes de devant du cheval, magnifique rouan... le +vieux routier s'apprêtait à frapper la bête au poitrail, +de son poignard, afin que l'obstacle demeurât plus longtemps... +le chevalier l'arrêta soudain et dit:</p> + +<p>—Galaor!...</p> + +<p>Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:</p> + +<p>—Galaor!... C'est bien lui!...</p> + +<p>Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de +tonnerre.</p> + +<p>Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus +de fureur; chacun de ses flancs touchait l'une et l'autre +paroi; l'allée était bouchée par une barricade vivante.</p> + +<p>Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de +l'allée, certains qu'elle ne serait pas dégagée avant dix +bonnes minutes; mais, avant de partir, le chevalier +avait embrassé le naseau fumant du cheval en disant:</p> + +<p>—Merci, mon bon ami...</p> + +<p>—Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans +une souricière... pas d'issue! Mais du diable si je ne +connais pas ce boyau... il me semble que j'ai dû passer par là...</p> + +<p>Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une +femme parut...</p> + +<p>—Huguette!</p> + +<p>Ce cri échappa aux deux hommes.</p> + +<p>C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans +l'allée de l'auberge de la Devinière. Comment ne +l'avaient-ils pas reconnue?</p> + +<p>Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis +au moment où ils essayaient de se diriger sur la +Seine.</p> + +<p>Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur +offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie +par la bande hurlante des loups de Kervier...</p> + +<p>Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans +la salle voisine; trois hommes s'y trouvaient: Landry +Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en +pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient: +c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.</p> + +<p>—Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur +montrant un escalier. En haut vous pourrez communiquer +avec la maison voisine, redescendre et sortir +par-derrière... fuyez!</p> + +<p>—Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur +de la destruction des hérétiques une ode qui +portera mon nom à la postérité! j'appellerai mon +poème: les Matines de Paris!</p> + +<p>—Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit +Pontus.</p> + +<p>—Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant +le geste de s'arracher les cheveux, opération impossible +puisqu'il était entièrement chauve. Malheur! +mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui +par là!</p> + +<p>—Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous +mettrez l'auberge, la casse et l'incendie sur ma +note!...</p> + +<p>—Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.</p> + +<p>—Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, +la baisa doucement sur les yeux, et murmura:</p> + +<p>—Huguette, jamais je ne t'oublierai...</p> + +<p>Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur +de celle-ci en fut bouleversé...</p> + +<p>Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.</p> + +<p>Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le +bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux +de sa femme.</p> + +<p>—Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi +l'allée...</p> + +<p>Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.</p> + +<p>—Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous +êtes une mauvaise catholique et je vais vous dénoncer!</p> + +<p>Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:</p> + +<p>—Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si +cette vipère s'avise de siffler, je la pourfends sur +l'heure!..</p> + +<p>Dorât s'effondra.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait +par la porte de l'allée défoncée, et, ne trouvant +plus personne, mettait l'auberge à sac et à feu...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLI</h3> + +<h3>VISIONS TRAGIQUES</h3> + +<p>Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait +indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle +déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la +rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est +en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans +cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement +de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux, +parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les +hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des +cloches et des arquebusades...</p> + +<p>Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés +où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête +perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient +leurs coeurs...</p> + +<p>Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers +d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain +ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au +bras droit...</p> + +<p>C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère +sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du +talisman de protection.</p> + +<p>Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; +il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité +il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le +brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit +dans sa poche en disant:</p> + +<p>—Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir +de la bonne Huguette!</p> + +<p>Le chevalier haussa les épaules.</p> + +<p>En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, +le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.</p> + +<p>—Qu'est cela? dit-il.</p> + +<p>—Quoi?...</p> + +<p>—Rien... je me rappelle... marchons.</p> + +<p>Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait +le routier; au moment où ils avaient quitté la cour +de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce +papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, +l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il +avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.</p> + +<p>Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les +portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour +marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure +du pont, ils durent s'arrêter devant une foule +de huit à dix mille forcenés.</p> + +<p>Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et +fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants, +hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un +enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris +leur apparut paisible, souriant, tranquille...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII</h3> + +<h3>L'OASIS</h3> + +<p>Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure +était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent +la sueur qui inondait leurs visages livides.</p> + +<p>A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. +Près de la porte s'élevait une construction +basse, une sorte de cabane.</p> + +<p>L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour +d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus +de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent +l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.</p> + +<p>L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis +du fossoyeur.</p> + +<p>Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.</p> + +<p>Il pouvait être un peu plus de midi.</p> + +<p>Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin +ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait +à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi +<i>port des Barrés</i>, et qui se trouvait derrière Saint-Paul +La, ils sauteraient dans une barque et descendraient +le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non +loin de l'hôtel du maréchal.</p> + +<p>Comme ils allaient se mettre en route, ils virent +venir à eux un petit enfant.</p> + +<p>L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux +paquet enveloppé d'une serge.</p> + +<p>—Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.</p> + +<p>Et comme le porteur arrivait près d'eux:</p> + +<p>Où vas-tu, petit?...»</p> + +<p>L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna +le cimetière et dit:</p> + +<p>—Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est +vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais +près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines +étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles +sont finies...</p> + +<p>—Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, +montra son ouvrage.</p> + +<p>—C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.</p> + +<p>—N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...</p> + +<p>—Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu +te nommes?...</p> + +<p>—Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me +faire ouvrir la porte du cimetière.</p> + +<p>Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le +fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait +se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué +de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina +attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:</p> + +<p>—Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément</p> + +<p>—Oui-da.</p> + +<p>—Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de +ta mère...</p> + +<p>Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. +Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il +reprit son paquet.</p> + +<p>—Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.</p> + +<p>—Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à +passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!</p> + +<p>Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit +le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et +entra dans le cimetière.</p> + +<p>Au moment où le groupe disparaissait parmi les +tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin +qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de +la porte d'entrée.</p> + +<p>—Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons +à nos hommes le temps de nous rejoindre.</p> + +<p>—Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit +l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut! +Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas +mieux répandre du vin, bonum vinum?...</p> + +<p>—Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!</p> + +<p>—Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais +mieux être à la Devinière, sans compter qu'une +balle égarée...»</p> + +<p>Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, +devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan, +le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait +près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.</p> + +<p>—C'est là!» dit le fossoyeur.</p> + +<p>Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:</p> + +<p>—Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!</p> + +<p>—Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas +connue?</p> + +<p>—Non... mais elle va être contente.</p> + +<p>Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes +d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...</p> + +<p>Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme +si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir +en plein mois d'août.</p> + +<p>Quelque chose comme une larme roula sur les joues +du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la +mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux +et de Panigarola!...</p> + +<p>L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura +tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du +chevalier, il dit gravement:</p> + +<p>«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... +voulez-vous me dire votre nom?</p> + +<p>—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan...</p> + +<p>—Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...</p> + +<p>—Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester +ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...</p> + +<p>—Adieu, mon enfant...</p> + +<p>—Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement +Jacques Clément.</p> + +<p>Le vieux routier prit le chevalier par le bras et +l'entraîna.</p> + +<p>Les deux moines, cependant, attendaient non loin de +la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils +virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut +donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:</p> + +<p>—Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans +la bagarre!</p> + +<p>—Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je +rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...</p> + +<p>Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses +joues trembla.</p> + +<p>Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il +s'éloigna en disant:</p> + +<p>—D'ailleurs, voici du renfort... <i>fratres ad succurrendum</i>!... +allons, frère Lubin, c'est le moment!</p> + +<p>Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire +s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux, +Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement, +entraînant le petit.</p> + +<p>—C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller +vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût +pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence, +tandis qu'il va se mettre à l'abri...</p> + +<p>Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air +d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et +le suivit.</p> + +<p>Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice +de Lux.</p> + +<p>—Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine +qui vient de fleurir?...</p> + +<p>Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:</p> + +<p>—Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!</p> + +<p>—Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses +probablement inconscients de la comédie qui se +jouait.</p> + +<p>—C'est Dieu qui manifeste sa volonté.</p> + +<p>—Mort aux hérétiques!</p> + +<p>Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. +Fuis frère Lubin entonna le <i>Te Deum</i>, repris en choeur +par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des +clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle, +rapidement colporté, se répandait dans tout le +quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi +les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme +emplissait le cimetière, et chacun put se rendre +compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait +fleuri en plein mois d'août!...</p> + +<p>Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut +soin de ne pas laisser une seule branche.</p> + +<p>Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le +placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement +entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut +avait appelés des <i>fratres ad succurrendum</i> (frères de +renfort).</p> + +<p>Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des +moines en quantité affluèrent.</p> + +<p>Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans +ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut +promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur +se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande +tuerie devenait plus furieuse.</p> + +<p>Tel fut le miracle de l'aubépine...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIII</h3> + +<h3>«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS<br> +SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....»</h3> + +<p>Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution +leur projet de gagner le port aux Barrés pour +descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses +barques attachées à quai.</p> + +<p>Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis +que formait la tranquillité du cimetière et des environs +qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées: +ils voulaient remonter le fleuve, un coup +d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.</p> + +<p>Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent +à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis +sur la rive gauche...</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.</p> + +<p>Le torrent tournait vers la gauche</p> + +<p>Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les +conduirait à l'hôtel de Montmorency.</p> + +<p>Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, +les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur +la rive droite dans les airs embrasés.</p> + +<p>La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une +sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique +ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes, +tragiques, effrayants.</p> + +<p>Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit +son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque +chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut +saisi d'un frisson convulsif.</p> + +<p>Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:</p> + +<p>—Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par +ici!</p> + +<p>—Malédiction! râla le chevalier.</p> + +<p>—C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! +son âme damnée!</p> + +<p>A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison +voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements +en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante: +Grâce!</p> + +<p>Une douzaine de forcenés la poursuivaient.</p> + +<p>La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba +à genoux et pantela, les mains tendues:</p> + +<p>—Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!</p> + +<p>Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. +Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands +coups, il fit claquer son fouet en hurlant:</p> + +<p>—Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! +Pille!...»</p> + +<p>Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule +rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une +horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse, +les deux chiens sur elle.</p> + +<p>Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la +gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins, +pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par +l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes +d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les +grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible +besogne.</p> + +<p>Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée +par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines +minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante +marcha sur Orthès.</p> + +<p>Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et +poussa un hurlement de joie infernale... il commença +un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait +de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet +le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier +lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme +par le poignet.</p> + +<p>Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit +sur Orthès...</p> + +<p>Une large zébrure rouge balafra la face du tigre +humain.</p> + +<p>Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des +chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et +encore!...</p> + +<p>D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte +et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:</p> + +<p>—Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, +taïaut! taïaut!...</p> + +<p>Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la +femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, +l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...</p> + +<p>Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:</p> + +<p>—Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!</p> + +<p>Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible +imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de +berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur +lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine, +qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.</p> + +<p>D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer +de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.</p> + +<p>Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net +près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan +n'avaient rien vu de cette scène...</p> + +<p>Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Proserpine, devant le chevalier...</p> + +<p>Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, +puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent, +cherchant la gorge...</p> + +<p>Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, +éventré par le coup de dague du vieux routier...</p> + +<p>Proserpine avait sauté sur le chevalier...</p> + +<p>Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» +l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de +ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla, +sa voix s'éteignit...</p> + +<p>Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant +où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur +la huguenote.</p> + +<p>Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, +ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour +d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des +compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait +autour d'eux, aboyant à la mort.</p> + +<p>—En route! dit le chevalier.</p> + +<p>Et sa voix avait une prodigieuse intonation.</p> + +<p>Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.</p> + +<p>Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, +souples, grandis, paraissait-il, plus grands que +ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui +talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent +foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...</p> + +<p>Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des +tumultes déchaînés.</p> + +<p>—Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, +chiens!...</p> + +<p>A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...</p> + +<p>Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, +sifflait...</p> + +<p>—Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!</p> + +<p>Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:</p> + + +<p>—Pardon, ami! je t'ai insulté...</p> + +<p>Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, +la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les +carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent +a droite et à gauche sur la petite place.</p> + +<p>Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il +s'y engouffra.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIV</h3> + +<h3>ENTRE LE CIEL ET LA TERRE</h3> + +<p>Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le +conduirait...</p> + +<p>Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains +armées, pareilles à deux griffes de lion.</p> + +<p>Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!</p> + +<p>Ils firent face à la foule.</p> + +<p>Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi +l'étroit passage, massée, tassée, ondulante; et cela formait +un mascaret humain qui s'avançait, roulait se +heurtait, avec des clameurs d'océan.</p> + +<p>Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux +haussés en cette minute aux grandissements surhumains +pas à pas, les deux Pardaillan reculaient.</p> + +<p>La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des +faces d'où jaillissait un hurlement: les deux dagues +les deux griffes du vieux routier, du vieux lion labouraient +des poitrines; Pipeau à reculons, l'oeil en feu, le +poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des +jambes...</p> + +<p>Les Pardaillan reculaient...</p> + +<p>Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.</p> + +<p>Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde +et puissante détonation suivie d'un fracas de maison +qui s'écroule. Le vieux routier jeta un rapide regard +vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que la ruelle +débouchait sur une rue plus large; que, dans cette +rue, une deuxième foule tourbillonnait autour de +quelque chose qui ressemblait à une forteresse assiégée, +et qu'un coup de mine venait de faire sauter une +partie de cette forteresse...</p> + +<p>Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle +ils reculaient pas à pas...</p> + +<p>Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient +être jetés...</p> + +<p>Un étau dans lequel ils allaient être broyés...</p> + +<p>Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se +rejoignirent. Refoulés par une vague plus puissante +du mascaret, les deux Pardaillan furent jetés sur la +horde qui assiégeait la forteresse; la rue était pleine +de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations +d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de +cavalerie et de piétons, un remous vertigineux où les +Pardaillan furent ballottés, poussés, repoussés brusquement, +une sorte d'ouverture béa devant eux +ils se retrouvèrent dans un large escalier éventré +rampes démolies, marches déchaussées... Ils se retrouvèrent +là... ils se retrouvèrent bondissant le +long des marches de cet escalier qui ne tenait plus +que par miracle... ils montaient, montaient: comme +dans les rêves du délire, ils montaient, sans savoir où +ils étaient, où ils allaient, sans que nul, parmi la foule +osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier +qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de +fumée!...</p> + +<p>Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme +en plein air, qui avait dû être son dernier palier.</p> + +<p>Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à +laquelle s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond +les deux Pardaillan atteignirent le faîte de cette muraille. +Ils s'y cramponnèrent, s'y installèrent solidement +et, au même instant, derrière eux, il y eut un effroyable +fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et +de plâtras les enveloppait: c'était l'escalier qui venait +de s'écrouler!...</p> + +<p>Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se +trouvèrent alors isolés entre le ciel, où roulaient de +lourdes volutes de fumée, où passait la rafale des hurlements +de cloches, et la terre d'où montait l'immense +clameur de mort...</p> + +<p>Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du +cote de l'escalier écroulé, mais sur l'autre versant de la +muraille.</p> + +<p>Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate +qui montait, chercha à distinguer ce qu'il y avait dans +le tumulte effrayant qui se déchaînait au-dessous de lui.</p> + +<p>Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres +tremblèrent. Ses yeux jetèrent une lueur farouche de +desespoir!</p> + +<p>Qu'avait-il donc vu?...</p> + +<p>La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. +Une cour pleine de décombres et de cadavres! Parmi +ces décombres, une foule de gens d'armes qui se +ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur +les marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois +hommes, l'épée à la main, se défendant encore!...</p> + +<p>Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux +plus ardent que tous!</p> + +<p>Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui +levait au ciel un dernier regard chargé d'imprécations!</p> + +<p>Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!</p> + +<p>C'était Henri de Damville qui attaquait! François de +Montmorency qui allait succomber!</p> + +<p>Les deux frères enfin face à face!</p> + +<p>Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...</p> + +<p>—Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLV</h3> + +<h3>COMME A THÉROUANNE</h3> + +<p>Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était +mis en route au premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. +Son armée marchait en bon ordre et +sans hâte.</p> + +<p>Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au +nombre de vingt-cinq; puis trois cents soudards à +cheval; derrière les cavaliers, roulaient trois tombereaux +chargés de tonneaux de poudre; derrière la poudre, +deux cents reîtres armés d'arquebuses.</p> + +<p>A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que +le maréchal en confia le commandement à l'un de ses +gentilshommes et s'éloigna avec trente cavaliers seulement.</p> + +<p>La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son +hôtel et cria:</p> + +<p>—François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté +ce gant?</p> + +<p>En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.</p> + +<p>Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches +passaient, des cris retentissaient. Les trente cavaliers, +immobiles comme des statues, ne tournaient pas la +tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.</p> + +<p>Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus +sauvage, il cria:</p> + +<p>—Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu +pas ici quand je relève ton gant?</p> + +<p>Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon +de sa selle.</p> + +<p>Pour la troisième fois, il cria:</p> + +<p>—Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, +c'est donc moi qui vais te retrouver!</p> + +<p>A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, +rejoignit son armée au moment où elle venait de franchir +le Grand-Pont.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme +nous avons vu, suspect à Guise, haï de la vieille reine, +ignorait ce qui devait se passer. L'eût-il su même, il +lui eût été impossible de supposer qu'on oserait s'attaquer +à un Montmorency.</p> + +<p>François de Montmorency, donc, se savait suspect, +mais non désigné aux coups des massacreurs.</p> + +<p>A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.</p> + +<p>Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, +les autres huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, +mais comme lui ayant horreur de tant de guerres +sauvages, vivaient dans l'hôtel et composaient sa maison, +ou, si l'on veut, sa cour.</p> + +<p>Le maréchal porta à quarante le nombre des gens +d'armes qu'il entretenait.</p> + +<p>De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine +dans l'hôtel.</p> + +<p>Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts +combattants. L'hôtel fut abondamment pourvu de poudre, +de balles, de mousquets, de pistolets et d'armes +de toute nature, des provisions de bouche pour un mois +y furent entassées.</p> + +<p>La successive disparition du vieux Pardaillan et du +chevalier raviva les inquiétudes du maréchal. Dès lors +tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.</p> + +<p>Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès +de sa mère La douce folie de Jeanne de Piennes demeurait +invariable dans ses manifestations; toujours elle +se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en +murmurant:</p> + +<p>—Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... +Et, si François apparaissait alors, le coeur serré les +bras vaguement tendus vers celle qui l'avait tant aimé, +la folle le regardait d'un air étonné, sans le reconnaître:</p> + +<p>Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition +du chevalier il fut impossible de le deviner; son +pur et fier profil de vierge ne s'altéra pas. Seulement +l'inquiétude faisait de terrible ravages dans +cette âme.</p> + +<p>Le samedi soir, comme elle s'était assise près de +Jeanne de Piennes, s'occupant à un travail de broderie +ses yeux rêveurs parurent fixer un point dans l'espace; +la folle, qui semblait sommeiller, redressa soudain, +se pencha, et, la figure extasiée, murmura:</p> + +<p>—Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...</p> + +<p>—Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?</p> + +<p>Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si +douce et triste d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère +et la fille dans ses bras et les serra convulsivement +contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, +en cette nuit du samedi, hormis les gens d'armes du +corps de garde. Le silence était profond. Jeanne de +Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.</p> + +<p>Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son +appartement.</p> + +<p>Les premiers mugissements des cloches réveillèrent +François de Montmorency.</p> + +<p>Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son +épée de bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une +fenêtre.</p> + +<p>Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait +gagner les rues de proche en proche. Au loin, de +sourdes détonations éclataient. Les cloches sonnaient +le tocsin.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette +énorme rumeur. Son visage s'assombrit.</p> + +<p>Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de +Piennes et Loïse.</p> + +<p>Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, +et, maintenant, elle aidait sa mère à se vêtir.</p> + +<p>—Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?</p> + +<p>—Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, +mon enfant, et tiens-toi prête. à tout!</p> + +<p>Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, +armés, écoutant l'horrible tumulte dont les rafales allaient +grandissant de minute en minute. Les gens d'armes +étaient à leur poste.</p> + +<p>—Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune +La Trémoille, que le vieux duc de La Trémoille avait +placé auprès de Montmorency pour y apprendre, avait-il +dit, l'honneur, le courage et la vertu,—monseigneur, je +suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! Il faut +courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat +au Louvre!...»</p> + + +<p>Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude +l'envahissait. Non! il ne s'agissait pas d'un coup +de force tenté par Guise!... Guise eût procédé plus +vite!</p> + +<p>—La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez +une pointe jusqu'à la Seine...</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.</p> + +<p>Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. +Et, sans doute, ce qu'ils avaient vu devait être +horrible, car ils étaient livides, hagards.</p> + +<p>—Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots +en masse!...</p> + +<p>—Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes +frères! Partout! Dans les maisons! Dans les rues! +Au Louvre!</p> + +<p>—J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit +courir un long frisson parmi les hommes d'armes.</p> + +<p>Il commanda, comme jadis quand il partait pour +Thérouanne:</p> + +<p>—A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...</p> + +<p>Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.</p> + +<p>—Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: +atteindre le Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui +demander d'arrêter le carnage... et s'il refuse... +bataille!</p> + +<p>—Bataille! rugirent les gentilshommes.</p> + +<p>—Ouvrez la porte! commanda le maréchal.</p> + +<p>Le suisse se précipita vers la grande porte.</p> + +<p>A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue +tumulte de reîtres arrivant au pas de course, de lourds +chevaux martelant le pavé, d'épées entrechoquées et +tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix éclatante, +terrible, sauvage, hurla:</p> + +<p>—A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!</p> + +<p>—Mon frère! gronda François de Montmorency.</p> + +<p>Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales +de la tempête de mort, il cria:</p> + +<p>—Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!</p> + +<p>Un formidable coup de madrier ébranla la grande +porte massive.</p> + +<p>—Pied à terre! commanda Montmorency</p> + +<p>La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés +aux écuries.</p> + +<p>François en quelques secondes, prit son dispositif +de bataille: devant la porte fermée, les quarante hommes +d'armes sur un front de dix arquebuses, et sur +quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, les +trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un +groupe de gentilshommes armés de longues piques; +à droite, un autre groupe. Montmorency, sur le perron +de l'hôtel, dominant cet ensemble, l'estramaçon au +poing.</p> + +<p>Un deuxième coup de madrier retentit sourdement +sur la porte.</p> + +<p>—Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève +ton défi! Me voici! Où es-tu, que je te soufflette de ton +gant!...</p> + +<p>—Ouvrez la porte! tonna Montmorency.</p> + +<p>De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes +se précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, +attirèrent à eux les deux énormes vantaux de +chêne massif, la porte se trouva grande ouverte!...</p> + +<p>Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!</p> + +<p>Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette +porte qui s'ouvrait.</p> + +<p>Puissante et calme, la voix de François tomba du +haut du perron:</p> + +<p>—Premier rang!... Feu!...</p> + +<p>Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs +retentirent; les dix hommes, déjà, avaient dégagé le +deuxième rang et rechargeaient leurs armes.</p> + +<p>—En avant! En avant! vociféra Damville.</p> + +<p>—Deuxième rang!... Feu!...</p> + +<p>Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, +un coup de tonnerre, cris, vociférations, insultes, tourbillon +de recul dans la rue...</p> + +<p>—Troisième rang!... Feu!...</p> + +<p>—Quatrième rang!... Feu!...</p> + +<p>Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, +les troupes de Damville fuyaient; trente cadavres +jonchaient la rue, à droite et à gauche de la porte, une +foule énorme, et Damville mettant pied à terre, livide +de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, +geste impuissant!...</p> + +<p>—Fermez la porte! commanda Montmorency.</p> + +<p>Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement +le sang-froid nécessaire pour organiser un deuxième +assaut.</p> + +<p>Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers +auxquels il fit mettre pied à terre; les chevaux +furent conduits au bord de la Seine, à l'endroit où +aboutissait le bac du passeur.</p> + +<p>Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel +la foule hurlante.</p> + +<p>Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns +de ses gentilshommes. Tout cela dura une heure.</p> + +<p>Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville +acheva son dispositif pour une nouvelle attaque. Les +lèvres blanches, la moustache tremblante, la voix brève +et rauque, il donnait ses ordres.</p> + +<p>Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!</p> + +<p>Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de +catapulte devant la porte de l'hôtel. A cette machine fut +accrochée une masse de fer composée de trois énormes +enclumes attachées ensemble au bout d'une chaîne.</p> + +<p>En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait +mur mitoyen avec le bâtiment de droite: ce mur, +on le perça à coups de pioche et, dans l'excavation, un +tonneau de poudre fut placé.</p> + +<p>A ce moment, il était plus de midi. L'installation de +la machine avait demandé plusieurs heures. Un silence +relatif s'établit dans la rue. D'un coup d'oeil, Damville +vit que chacun était à son poste. Il donna le signal +en levant le bras.</p> + +<p>Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue +à la chaîne qui pendait du haut de quatre immenses +madriers placés debout l'un contre l'autre, les quatre +sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant de +dix coudées l'un de l'autre.</p> + +<p>Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque +dans la ruelle, et, soudain, la lâchèrent.</p> + +<p>La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus +en plus foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres +firent un mouvement pour s'élancer... un craquement +sinistre se fit entendre...</p> + +<p>Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur +de malédiction: la porte avait résisté!...</p> + +<p>Damville se mordait les poings, il comprit que, de +l'intérieur, on avait élevé une barricade; tout le temps +qu'il avait passé à préparer l'assaut, Montmorency +l'avait passé à organiser une défense acharnée.</p> + +<p>—Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois +devant cette masure!...</p> + +<p>Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure +qu'avait habitée son père le connétable!</p> + +<p>—Orthès! appela-t-il.</p> + +<p>—Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.</p> + +<p>—Sauval! appela-t-il alors.</p> + +<p>L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui +était préposé à la garde de la manipulation des poudres.</p> + +<p>—Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, +Est-ce compris?</p> + +<p>La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, +la mèche amorcée.</p> + +<p>Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.</p> + +<p>Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double +jet de flammes s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, +les barricades qui la maintenaient se disloquèrent, +le passage était libre!...</p> + +<p>Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande +de loups. Des décharges d'arquebuses les accueillirent, +mais, cette fois, ils étaient lancés, rien ne pouvait les +arrêter.</p> + +<p>La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets +déchargés se turent; on commença à se battre à coups +de piques, de dagues et de rapières.</p> + +<p>Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, +les gens de Montmorency tenaient tête à la meute; +ils gardaient le silence farouche du désespoir; les assaillants +hurlaient, vociféraient; dans la rue, la foule accourue +de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin +de tuer était dans ces esprits affolés.</p> + +<p>Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne +le voyait pas.</p> + +<p>Damville attendait la minute propice.</p> + +<p>L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se +levait et s'abattait.</p> + +<p>Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, +morts ou blessés, lui faisaient un rempart.</p> + +<p>Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au +pied du perron central de l'hôtel.</p> + +<p>Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour +de cette poignée d'hommes, Damville avait rassemblé +cent de ses cavaliers démontés sur la gauche de la cour.</p> + +<p>Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe +de défenseurs et d'assaillants. Leur masse se rua d'un +bloc.</p> + +<p>Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens +de Montmorency furent précipités sur le bâtiment de +droite.</p> + +<p>Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de +combattants autour de lui.</p> + +<p>Il monta sur le perron avec ces quelques derniers +défenseurs. Quelques secondes se passèrent; une clameur +immense s'éleva tout à coup... et Montmorency vit qu'il +n'y avait plus autour de lui que sept ou huit hommes; +la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.</p> + +<p>A ce moment même, une détonation formidable +retentissait: le bâtiment de droite s'écroulait presque +tout entier, ensevelissant ses défenseurs sous des décombres +fumants!</p> + +<p>Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le +bâtiment!...</p> + +<p>Il ne restait plus debout que la muraille bordant +la cour.</p> + +<p>—Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme +du désespoir.</p> + +<p>Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, +par la porte de la salle d'honneur il vit sa fille Loïse +qui accourait, bondissait, une dague à la main.</p> + +<p>—Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait +mourir une Montmorency!</p> + +<p>—Ta mère! hurla François en assenant un terrible +coup d'estramaçon qui fit reculer le flot des assaillants.</p> + +<p>Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle +vécût pour sa mère.</p> + +<p>A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, +déchiré, effrayant, eut un rugissement de joie +terrible:</p> + +<p>—Enfin! Toi! Toi! Enfin!...</p> + +<p>—Il avait Damville devant lui!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVI</h3> + +<h3>LES TITANS</h3> + +<p>Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que +dure un éclair, voici ce que vit François de Montmorency.</p> + +<p>Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux +mains. Derrière lui, sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, +Jeanne de Piennes, souriante devant ces horreurs...</p> + +<p>Près de lui, deux hommes encore vivants.</p> + +<p>Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant +vers lui une face convulsée de haine, montant, une +lourde rapière au poing.</p> + +<p>Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule +de gens d'armes pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, +de dagues, qui emplissait la cour tout entière, quatre +cents tigres entassés là, des flamboiements d'acier, une +clameur sauvage;</p> + +<p>—A mort! A mort!</p> + +<p>Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de +poudre qu'on venait de faire entrer.</p> + +<p>Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, +béante...</p> + +<p>Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de +foule, un océan de peuple, d'où montait la même clameur +obstinée, rauque, sauvage:</p> + +<p>—A mort! A mort!</p> + +<p>Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable +temps de récit pendant lequel Damville, refoulant +ses hommes d'armes pour atteindre son frère, gronda:</p> + +<p>—Place! Il est à moi!...</p> + +<p>Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un +devant l'autre.</p> + +<p>Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable +carnage et qui se trouvaient près de Montmorency, tombèrent.</p> + +<p>Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de +dagues levées sur François, et il hurla:</p> + +<p>—Vivant! Il me le faut vivant!...</p> + +<p>François avait levé son estramaçon qui jeta dans +l'air un flamboiement rouge. L'estramaçon décrivit sa +courbe et s'abattit avec une violence capable de fendre +un homme...</p> + +<p>Damville fit un bond en arrière.</p> + +<p>L'estramaçon de François heurta la marche de marbre +et se brisa.</p> + +<p>Malédiction! rugit Montmorency.</p> + +<p>—A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma +main! Adieu, mon frère! Rappelle-toi que tu m'as +confié Jeanne de Piennes! Sois tranquille, j'aurai soin +d'elle!</p> + +<p>En même temps, il se rua sur François, désarmé.</p> + +<p>François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le +coup formidable qui lui était destiné. Au même instant, +d'un bond, il entra dans la salle d'honneur et, d'un geste +frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, il tonna:</p> + +<p>—Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne +sera à toi!</p> + +<p>Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, +entraînant Loïse près de sa mère assise au fond de la +salle, il leva l'arme sur Jeanne de Piennes!...</p> + +<p>Mourons! Mourons ensemble! adieu!...</p> + +<p>A ce moment, une clameur énorme, une clameur +d'imprécations, de malédictions, de plaintes déchirantes, +jaillit, fusa de la cour, mêlée au grondement sourd de +quelque chose qui s'écroule!...</p> + +<p>Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri +de malédiction!</p> + +<p>Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, +se frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!</p> + +<p>Que se passe-t-il?...</p> + +<p>En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, +délirant d'un espoir insensé. Montmorency regagna le +perron...</p> + +<p>Ce qui se passait!... Voici:</p> + +<p>Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout +le bâtiment qui avait sauté, du haut de cette muraille, +disons-nous, un bloc de pierre avait roulé, s'était abattu +au milieu de la cour, écrasant trois ou quatre hommes...</p> + +<p>Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons +de fumée deux hommes, debout, deux êtres étranges +qui marchaient sur l'arête de la muraille branlante...</p> + +<p>Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, +roula, écrasa, traça un large sillon sanglant, puis un autre, +et un autre encore, sans arrêt!... Cela pleuvait!</p> + +<p>Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!</p> + +<p>Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y +avait plus dans la cour de l'hôtel que des cadavres et +des blessés aux membres fracassés!...</p> + +<p>Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres +fabuleux, entourés de fumée et de poussière, noirs, +étincelants, rouges, déchirés, flamboyants, les deux Pardaillan +éclataient d'un rire terrible!...</p> + +<p>La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de +Pardaillan et le vieux routier dominait l'hôtel central, +c'est-à-dire que les deux épiques travailleurs étaient plus +haut placés que le toit.</p> + +<p>Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la +première lucarne et de descendre par le grenier.</p> + +<p>C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son +fils sur le premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant +penchés, ils reconnurent qu'ils avaient abouti à l'hôtel +Montmorency.</p> + +<p>Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra +le maréchal debout entre ses deux derniers compagnons, +et, derrière lui, Loïse. Et il gronda:</p> + +<p>—Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...</p> + +<p>—Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout +entier! Et venir te tuer ici!...</p> + +<p>Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du +talon.</p> + +<p>Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, +tomba dans le vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, +de rage et de terreur monta jusqu'à eux...</p> + +<p>—Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais +ça écrase, ça!...</p> + +<p>—A l'oeuvre! rugit le chevalier.</p> + +<p>Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent +un bloc, firent levier, une poussée précipita le +bloc dans le vide et, en bas, une large trouée se fit dans +la foule des reîtres.</p> + +<p>Dès lors, ils ne regardèrent plus.</p> + +<p>Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit +à pleuvoir; pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. +Ils étaient aussi fermes sur l'étroite corniche que sur la +terre; un geste de trop, un mouvement à faux, et ils +étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand +ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il +n'y avait plus personne dans la cour!...</p> + +<p>Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; +leurs yeux flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; +leurs habits étaient en lambeaux; ils riaient +comme des fous!</p> + +<p>Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le +chapeau du chevalier.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.</p> + +<p>Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient +autour d'eux; de la rue, deux ou trois cents reîtres les +visaient, tandis que la foule poussait ses hurlements de +mort...</p> + +<p>Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber +la rue...</p> + +<p>—Rangez vos crânes! vociféra-t-il.</p> + +<p>On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il +lança à toute volée.</p> + +<p>—Place, monsieur! dit le chevalier.</p> + +<p>Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait +sur la crête pour le laisser passer.</p> + +<p>Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, +tomba, rebondit parmi les hurlements d'épouvanté.</p> + +<p>Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; +à coups de moellons, les deux titans déblayaient +la rue comme ils avaient déblayé la cour; la muraille +baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, finalement, +les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait +plus personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux +mains et, tandis que, là-haut, retentissait le rire des titans, +ceux qui environnaient le maréchal virent qu'il pleurait à +chaudes larmes, de rage, de honte et de fureur!...</p> + +<p>La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de +moellons...</p> + +<p>Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement +dégagé, dirent ensemble: «Partons!»</p> + +<p>Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, +ils sautèrent dans la cour; là, ils se regardèrent un instant +et ne se reconnurent pas, tant leurs faces noires et +sanglantes flamboyaient d'audace et d'orgueil!...</p> + +<p>Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent +la cour en quelques bonds, escaladèrent le perron +et se jetèrent dans la grande salle d'honneur de +l'hôtel de Montmorency.</p> + +<p>Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi +par deux bras puissants, enlevé, pressé sur une large +poitrine; et le maréchal de Montmorency, l'embrassant +sur les deux joues, murmura en frémissant:</p> + +<p>—Mon fils! Mon fils!...</p> + +<p>Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: +il vit Jeanne de Piennes, qui, indifférente, souriait à son +rêve; il vit François de Montmorency qui pleurait; il vit +Loïse toute droite, toute pâle, qui l'examinait d'un air de +suprême gravité.</p> + +<p>Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard +ébloui. Et le titan se sentit faible comme un enfant...</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe +sur le sens de ce mot!... Vous m'appelez votre fils... +moi!...»</p> + +<p>Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce +coeur de lion.</p> + +<p>Il se tourna vers sa fille et dit:</p> + +<p>—Réponds, Loïse!...</p> + +<p>Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.</p> + +<p>—Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de +mes pères... ta maison, ô mon époux!...»</p> + +<p>Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son +front s'inclina sur les deux mains de Loïse et il se prit +à pleurer...</p> + +<p>—Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien +qu'elle ne pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à +la main!</p> + +<p>Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:</p> + +<p>—Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite +fenêtre du grenier... c'est là qu'il m'a conquise...</p> + +<p>Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions +en de tels moments!... Dans l'intense émotion +qui les faisait palpiter, cette scène n'avait duré que +quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, une +explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de +l'hôtel fumant, parmi les ruines, dans la vaste et funèbre +rumeur de mort qui emplissait Paris, ce fut, dans +cette minute épique, l'enlacement suprême de deux âmes +qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...</p> + +<p>Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui +mit ses bras autour du cou et, comme le maréchal avait +dit: «Mon fils» au chevalier, elle dit:</p> + +<p>—Mon père!...</p> + +<p>La rude moustache du routier trembla.</p> + +<p>Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:</p> + +<p>—Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...</p> + +<p>Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.</p> + +<p>Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.</p> + +<p>—Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.</p> + +<p>Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres +de Damville se montraient.</p> + +<p>Le chevalier courut au maréchal.</p> + +<p>Le routier s'avança sur le perron.</p> + +<p>Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:</p> + +<p>—Maréchal, qu'y a-t-il, par là?</p> + +<p>—Les jardins, les communs, mon fils...</p> + +<p>—Au-delà des jardins?</p> + +<p>—Des ruelles aboutissant à la Seine...</p> + +<p>—Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...</p> + +<p>—Une chaise de voyage...</p> + +<p>—En route! hurla le chevalier.</p> + +<p>—Je vous rejoins! cria le vieux routier.</p> + +<p>Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le +chevalier enleva Loïse comme une plume; elle laissa +tomber sa tête sur son épaule; il fut secoué d'un frisson +convulsif et s'élança.</p> + +<p>L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer +dans la grande remise, traîner dehors une voiture fermée +qui s'y trouvait, atteler deux chevaux à la voiture +furent pour les deux hommes l'affaire de deux minutes. +Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, +pourrait-on dire, sur les banquettes.</p> + +<p>—En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.</p> + +<p>Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.</p> + +<p>Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval +qu'il ne sella même pas, lui jetant simplement un bridon +à la bouche. Il remit le bridon au maréchal:</p> + +<p>—Où est la porte, mon père?...</p> + +<p>—Là!... Voyez, mon fils!...</p> + +<p>—Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...</p> + +<p>Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. +François de Montmorency, maréchal de France, +obéissait.</p> + +<p>Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines +choses exorbitantes deviennent naturelles dans les +rêves!...</p> + +<p>La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte +que le maréchal ouvrait.</p> + +<p>Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.</p> + +<p>Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... +Damville revenait à la charge!...</p> + +<p>—Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.</p> + +<p>A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la +salle qu'il lui fallait traverser pour rejoindre la cour +antérieure de l'hôtel, une explosion terrible fit entendre +son tonnerre qui, pour une seconde, étouffa l'immense +rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de +mort...</p> + +<p>Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis +s'affaissa, se replia sur elle-même comme un rideau qui +tombe...</p> + +<p>L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula +dans un fracas de cataclysme.</p> + +<p>La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le +chevalier.</p> + +<p>Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!</p> + +<p>Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.</p> + +<p>La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit +pas.</p> + +<p>Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, +il lutta contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, +où, quand même, il demeura debout, une sorte de passage +s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... Passage +hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de +plâtras. Et cela brûlait!...</p> + +<p>L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...</p> + +<p>—Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...</p> + +<p>Où était le vieux routier? Que faisait-il?</p> + +<p>Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne +de Piennes et Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan +s'était avancé vers la cour. Par un étrange revirement de +son esprit, le routier avait reconquis tout son calme.</p> + +<p>Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute +exaltation, et, très calme, grommelait:</p> + +<p>—C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... +Il faut que j'en aie le coeur net!</p> + +<p>De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.</p> + +<p>Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il +avait voulu y regarder. Toujours quelque nouvel incident +l'en avait empêché: il n'y tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, +le parcourut rapidement.</p> + +<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, +23 d'août, et jusque dans trois jours.—Laissez +passer le porteur des présentes et les personnes qui +l'accompagneront.—Service du Roi.</p> + +<p>C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de +France, faisait une tache rouge dans un coin.</p> + +<p>Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. +Il savait enfin!</p> + +<p>Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency +avait tenu tête à la meute.</p> + +<p>Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à +un, s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... +S'il les voyait, il ne s'en préoccupa point. Il alla droit +au tombereau de poudre laissé dans la cour, au milieu +de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt barils de +poudre.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.</p> + +<p>A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des +reîtres venait de tirer sur lui et l'avait manqué.</p> + +<p>Le routier grommela:</p> + +<p>—C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus +tôt. Comment le faire parvenir au chevalier, maintenant?</p> + +<p>Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans +déploiement de force visible, mais, en réalité, avec le +prodigieux effort de tous ses muscles tendus, avec la +rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.</p> + +<p>L'un après l'autre, il transportait les barils dans la +salle d'honneur.</p> + +<p>D'instant en instant, le nombre de ces figures louches +qu'il avait remarquées augmentait; les reîtres n'osaient +pas encore pénétrer dans la cour.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.</p> + +<p>Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, +livide de son titanesque effort sous la couche de +poussière qui lui noircissait le visage, il reparut sur le +perron pour aller chercher le dix-septième baril...</p> + +<p>Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le +perron...</p> + +<p>—A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses +reîtres.</p> + +<p>—Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le +vieux Pardaillan. Tant pis! Avec seize, nous ferons +l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, Loïson!</p> + +<p>Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment +où la horde envahissait la salle d'honneur, murmura:</p> + +<p>—Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier +je vais dresser une barricade un peu soignée!</p> + +<p>Il fit feu sur la poudre!...</p> + +<p>La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...</p> + +<p>Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la +traînée de poudre qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant +des imprécations sauvages, des râles d'épouvanté. +Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de +dégagement... Trop tard!...</p> + +<p>La formidable explosion retentit.</p> + +<p>L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant +deux cents des assaillants sous ses décombres fumants.</p> + +<p>Damville avait pu fuir à temps, lui!</p> + +<p>Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, +hébété, il contemplait la destruction des derniers restes +de son armée de cinq cents reîtres, gentilshommes et +gens d'armes!...</p> + +<p>Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux +hommes!...</p> + +<p>—Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!</p> + +<p>Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces +ruines avec le désespoir de la vengeance inassouvie. Et +pourtant une flamme de sombre joie jaillissait de ses +yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, tous +avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... +Jeanne de Piennes aussi! Sa passion en saignait. +Mais mieux encore il aimait Jeanne morte que Jeanne +au bras de François.</p> + +<p>Soudain, voici ce que la foule put voir:</p> + +<p>Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons +de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines +fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement +de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise, +apparut un homme!</p> + +<p>Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements +en lambeaux, noir dans l'auréole écarlate des +flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la +foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement +des yeux...</p> + +<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.</p> + +<p>—Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...</p> + +<p>—Ici, par les cornes du diable!</p> + +<p>Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres +et de moellons, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses +genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules +la charge effroyable des pierres écroulées sur lui. +Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait +plus qu'un râle. Il souriait à son fils.</p> + +<p>—Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... +encore cette pierre... oh! vos pauvres cheveux +blancs sont brûlés... plus que cette poutre... votre +jambe. Seigneur!»</p> + +<p>Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, +le chevalier travaillait...</p> + +<p>—Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je +t'avais ordonné... de fuir...»</p> + +<p>Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...</p> + +<p>—Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... +Oui, oui... pas d'autres blessures...</p> + +<p>—Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.</p> + +<p>Le vieux routier avait la poitrine fracassée.</p> + +<p>Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot +terrible convulsa la gorge du chevalier...</p> + +<p>Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en +marche...</p> + +<p>La foule se rua avec un long hurlement de mort et +envahit les décombres de ce qui avait été la cour d'honneur.</p> + +<p>L'instant d'après, le chevalier, emportant son père +chargé sur ses épaules, achevait de franchir les ruines, +se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier +effort jusqu'à la voiture où il déposa le vieux routier +agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre la +mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il +avait ramenée!...</p> + +<p>Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans +selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête et +piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!...</p> + +<p>Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, +revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un +papier qu'il serra convulsivement dans sa main et qu'il +tendit tout froissé à Loise...</p> +<br><br><br> + +<h3>XLVII</h3> + +<h3>LA BONNE ÉTAPE</h3> + +<p>Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait +vers l'horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre +les fumées qui roulaient lourdement sur Paris. +Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons, +on tuait toujours.</p> + +<p>Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, +passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. +Il n'entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée +fixe: gagner l'une des portes de Paris! Sortir de cet +enfer! Comment? Il ne savait pas...</p> + +<p>Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, +ces feux de bûchers et d'incendies, ces houles +humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient +dans un brouillard rouge, comme les ombres +d'une fantasmagorie géante...</p> + +<p>Soudain, la halte!...</p> + +<p>Où est-il? Devant une porte.</p> + +<p>En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. +Un officier.</p> + +<p>D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un +cri rauque, bref:</p> + +<p>—Ouvrez!...</p> + +<p>—On ne sort pas!...</p> + +<p>De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente +un papier tout ouvert, et elle se rejette dans la voiture...</p> + +<p>L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et +crie:</p> + +<p>—Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...</p> + +<p>—Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans +le fond de la voiture, s'est soulevé un instant et retombe +pantelant, un sourire étrange au coin de sa moustache +hérissée...</p> + +<p>—Messagers du roi! murmure Pardaillan.</p> + +<p>Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est +la suite du rêve fabuleux qui se poursuit depuis le +matin, partant de l'apparition de Catho dans la mécanique +infernale du Temple, pour aboutir à la catastrophe +de l'hôtel Montmorency!...</p> + +<p>Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!</p> + +<p>Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà +du pont-levis qui déjà se relève. Ils sont hors +Paris!...</p> + +<p>Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme +la porte, déjà, s'est refermée, voici qu'arrivent une +quinzaine de cavaliers, chevaux blancs d'écume, flancs +éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par +la haine, la rage, la fureur...</p> + +<p>C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. +Le cheval de Damville s'abat, fourbu. Ensemble, +ils vocifèrent:</p> + +<p>—Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...</p> + +<p>—Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. +Voici l'ordre!</p> + +<p>—Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du +Christ...</p> + +<p>—Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...</p> + +<p>Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la +main:</p> + +<p>—Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!</p> + +<p>—Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...</p> + +<p>Maurevert franchit la porte.</p> + +<p>Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une +affreuse imprécation et tombe comme une masse...</p> + + +<p>Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de +Catherine de Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan +partout où il pense les trouver, il s'est rendu au Louvre, +il a été introduit aussitôt dans l'oratoire, où il +a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ +massif.</p> + +<p>—Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie +pour l'âme de tous ceux qui meurent en ce jour...</p> + +<p>—Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?</p> + +<p>Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. +Catherine n'a pas eu un frisson. Dans un souffle, elle +a interrogé:</p> + +<p>—Bême?...</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez +là-bas ce que nous faisons ici!</p> + +<p>—Je pars!...</p> + +<p>—Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. +Pas un instant à perdre... Ah! prenez encore ceci!...</p> + +<p>«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. +Celui-ci secoue la tête en montrant sa forte +dague:</p> + +<p>—Je suis armé!</p> + +<p>—Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...</p> + +<p>Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... +et qui, sans doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, +le savant manipulateur de poisons!...</p> + +<p>Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon +de sa selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune +à Rome, puis de revenir en France frapper Pardaillan +avec le petit poignard qui jamais ne pardonne... +Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la +porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes +passent près de lui, dans le tumulte de la tuerie... des +hommes qui fuient! Il les a reconnus. Ce sont des gens +de Damville!...</p> + +<p>Damville! Montmorency! Pardaillan!</p> + +<p>Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers +l'hôtel Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste +à l'explosion, à la retraite épique de Pardaillan jetant +son père sur ses épaules comme Enée autrefois Anchise, +et l'emportant à travers la fournaise...</p> + +<p>Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué +Damville, tous ont fait le tour de la forteresse embrasée, +se sont lancés sur les traces de la voiture qui vole +devant eux, parmi les cadavres.</p> + +<p>Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...</p> + +<p>En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, +s'est précipité, que nul n'a songé à retenir: ce n'est +qu'un chien!</p> + +<p>Pipeau!...</p> + +<p>Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, +s'élance.</p> + +<p>Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où +sont-ils passés? Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! +Il les suivra jusqu'en enfer!...</p> + +<p>Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le +chien de Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... +Il a trouvé la piste!...</p> + +<p>Pipeau est parti comme un trait...</p> + +<p>Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre +de son cheval, a bondi sur les traces de Pipeau!...</p> + +<p>Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval +droit devant lui. La voiture le suit. Ils traversent une +plaine. Ils montent une côte. Une colline boisée par +places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, de +larges champs couverts d'épis dorés.</p> + +<p>En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté +à bas de son cheval.</p> + +<p>Montmorency, de son côté, met pied à terre.</p> + +<p>Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre +Quelle heure? Le soleil, à l'horizon, plonge dans un +océan de nuées écarlates... A leurs pieds, Paris!...</p> + +<p>A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté +qu'on ne le poursuit pas, s'est élancé, a ouvert +la voiture; Loïse en est descendue; Jeanne de Piennes +demeure à sa place, indifférente.</p> + +<p>Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des +précautions infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le +gazon... Il est encore persuadé que le vieux routier +est seulement blessé aux jambes. Il se penche sur lui... +sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré +d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...</p> + +<p>M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.</p> + +<p>Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux +soupir, il a fermé les yeux...</p> + +<p>—De l'eau! De l'eau!</p> + +<p>De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier +s'est redressé. Il aperçoit la source. Il va s'élancer.</p> + +<p>A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un +homme...</p> + +<p>Maurevert!...</p> + +<p>Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se +roule sur le gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse +de son âme par les exorbitantes gambades qui +sont sa façon de parler.</p> + +<p>Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a +aperçue, est descendu de cheval, a attaché sa bête sous +le couvert d'un bouquet de hêtres et s'est avancé en +rampant parmi les buissons...</p> + +<p>Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...</p> + +<p>Il l'a vu se baisser...</p> + +<p>C'est le moment!...</p> + +<p>Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...</p> + +<p>Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque +face à face... le chevalier désarmé, Maurevert, son poignard +à la main... le poignard que lui a donné la reine!</p> + +<p>L'élan emporte Maurevert...</p> + +<p>—Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! +Voici ma réponse à ton coup de cravache!...</p> + +<p>Un cri terrible, un cri de femme retentit...</p> + +<p>Le poignard s'est levé!...</p> + +<p>Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en +avant... Elle a reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... +Elle tombe dans les bras du chevalier!...</p> + +<p>Toute cette scène a duré moins d'une seconde.</p> + +<p>Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole +vers son cheval...</p> + +<p>Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, +convulsé, rugissant de douleur, il a fait un saut effrayant +sur la pente raide de la colline.</p> + +<p>Vain effort...</p> + +<p>Maurevert a atteint son cheval!</p> + +<p>Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et +vocifère:</p> + +<p>Au revoir! Bientôt ton tour!»</p> + +<p>Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas +jusqu'à Pardaillan.</p> + +<p>Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant +de terreur, Pardaillan se retourne vers le groupe +de Loïse et Montmorency; il n'ose faire un pas; il +râle:</p> + +<p>—Morte! Morte peut-être!</p> + +<p>—Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans +une clameur de joie folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce +n'est qu'une piqûre au sein!</p> + +<p>Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever +et lui sourire.</p> + +<p>Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse +qu'il vient d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend +les deux mains. Près de la gorge, il voit la blessure: +une légère éraflure... Sans aucun doute, le mouvement +violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...</p> + +<p>Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se +retourna vers son père. Et, à ce moment, il oublia +qu'il existât une Loïse au monde; les effroyables dangers +qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes, +son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé +par une douleur qu'il ne connaissait pas. Que se +passait-il?...</p> + +<p>Le sire de Pardaillan se mourait!...</p> + +<p>En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, +un terrible bouleversement s'était accompli sur le visage +du vieux lutteur abattu, du titan écrasé, du sire +de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline de +Montmartre.</p> + +<p>Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de +routes, ce masque si vivant, si narquois, déjà se détournait, +les joues tirées, le nez aminci; ce profil si fin et +si hardi semblait se pétrifier...</p> + +<p>—Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au +fond de lui-même, mon père agonise!...</p> + +<p>Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots +et parvint, oui, il parvint à sourire; doucement, +sans une secousse, il souleva le blessé dans ses bras, le +porta au bord de la source...</p> + +<p>—Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, +n'est-ce pas?... mais nous allons nous installer dans +une maison de ce village... et je vous guérirai, moi...</p> + +<p>Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne +tremblaient tandis qu'il mouillait son mouchoir dans la +source et lavait le visage noir de poudre.</p> + +<p>Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure +qu'il le lavait, apparaissait d'une lividité de cadavre!</p> + +<p>Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, +remuant son moignon de queue, et il léchait +les mains du blessé, les pauvres mains à demi brûlées, +toutes tailladées de longues plaies...</p> + +<p>Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut +que la terre allait s'effondrer sous lui...</p> + +<p>Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de +caresse pour le chien, qui le regarda de ses yeux noirs +et profonds, humides de douleur humaine.</p> + +<p>—Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, +toi? Et tu me dis adieu, hein? Chevalier, où est +donc... le maréchal? Et Loïse, Loison?...</p> + +<p>—Me voici, monsieur, dit François de Montmorency +en se penchant.</p> + +<p>—Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.</p> + +<p>Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa +gorge, et, de ses ongles, laboura sa poitrine...</p> + +<p>—Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... +nos enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...</p> + +<p>—Je vous le jure! dit gravement Montmorency.</p> + +<p>—Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... +Mais, dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain +comte de Margency...</p> + +<p>A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais +personne de plus digne d'elle... monsieur...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. +Le comté de Margency m'appartient: je le donne +au chevalier de Pardaillan... c'est la dot de Loïse...</p> + +<p>Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:</p> + +<p>Ta main, chevalier!...</p> + +<p>Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit +la main de son père, y colla ses lèvres et s'abandonna +aux sanglots.</p> + +<p>—Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de +Margency... Va, mon fils, tu seras heureux.. Et vous +aussi, ma chère enfant... Vos deux visages... près du +mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi belle.... +mort!...</p> + +<p>—Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon +père!...</p> + +<p>—C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne +étape... de l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne +meure pas?... Adieu, maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... +Loïson... je vous bénis, chère petite... adieu, chevalier...</p> + +<p>Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le +sire de Pardaillan ferma un instant les yeux.</p> + +<p>Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et +dit:</p> + +<p>—Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... +près de cette source... sous ce grand hêtre... Moi +qui ai couru... tant d'auberges... ce sera là ma dernière +auberge...</p> + +<p>Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier</p> + +<p>Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa +sur ses lèvres blanches. Il eut quelque chose comme un +éclat de rire de suprême ironie et il dit:</p> + +<p>—A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de +payer.... notre dette... à Huguette!...</p> + +<p>Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du +ciel ou les premières étoiles du soir s'allumaient une à +une, pales et douces.</p> + +<p>Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de +son fils et celle de Loïse.</p> + +<p>Il eut encore un murmure, presque un souffle les +yeux fixes sur une étoile qui souriait au fond de l'immensité +bleuâtre.</p> + +<p>Une légère secousse l'agita.</p> + +<p>Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres +les yeux ouverts sur l'immensité du ciel crépusculaire +au fond duquel les douces et pâles constellations s'éveillaient...</p> + +<p>Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien +national Henri Martin, si réservé dans ses admirations +a appelé L'HÉROÏQUE PARDAILLAN... le vieux routier était +mort...</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit +dans les bras du maréchal de Montmorency, Loïse soutenait +sa tête et pleurait; Pipeau se lamentait à ses pieds.</p> + +<p>—Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au +bout... songez que votre fiancée n'est pas en sûreté tant +que nous n'aurons pas gagné Montmorency...</p> + +<p>—Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur +de moi-même.»</p> + +<p>Il retomba à genoux près du corps de son père et, +la tête dans les mains, se prit à pleurer... Une heure se +passa... Lorsque le chevalier regarda autour de lui, il +vit que quelques paysans du village s'étaient approchés, +avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal +les avait appelés pendant sa longue défaillance.</p> + +<p>Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier +et murmura un adieu suprême...</p> + +<p>Alors il se releva et, comme les paysans commençaient +à creuser une fosse sous le grand hêtre, près de +la source, le chevalier les écarta doucement, saisit lui-même +la bêche, et, tandis que de grosses larmes traçaient +leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses +mains, à creuser la tombe de son père... la dernière auberge +du vieux coureur de routes!...</p> + +<p>Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets +rouges.</p> + +<p>Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... +Au-dessus de cette scène tragique, le ciel déroulait +ses splendeurs paisibles et là-bas, au-delà des +plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris rougeoyait +comme une fournaise immense, et il semblait +que toutes les cloches sonnaient le glas de l'héroïque +Pardaillan...</p> + +<p>Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une +pâleur terrible avait envahi son visage; il prit son +père dans ses bras et le coucha au fond de la fosse.</p> + +<p>A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait +pas quitté le vieux lutteur.</p> + +<p>Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, +commença à ramener du gazon, des feuillages, +puis de la terre; alors, il sortit de la fosse qu'il commença +à combler... Au bout d'une demi-heure, tout était +fini!...</p> + +<p>Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette +tombe et s'inclinèrent profondément.</p> + +<p>Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...</p> + +<p>Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve +croyance, elle pourrait dire qui fût bien venu du vieux +père couché sous la terre, elle murmura:</p> + +<p>—O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que +tu aimais tant!...</p> + +<p>Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées +par un paysan, fit une croix et la planta dans la +terre fraîchement remuée...</p> + +<p>Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se +remit en selle, le chevalier sauta sur son cheval et ils +prirent le chemin de Montmorency.</p> + +<p>Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique +château féodal...</p> + +<p>Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui +arriva: la croix plantée par Loïse fut remplacée, par +les paysans qui avaient assisté à la scène, par une +grande croix mieux faite.</p> + +<p>Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un +crucifix immense, qu'on appela le Calvaire.</p> + +<p>Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos +temps, et aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux +routier rendit le dernier soupir, il y a une petite place +qu'on appelle la place du Calvaire de Montmartre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLVIII</h3> + +<h3>SUÉE SANGLANTE</h3> + + +<p>Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner +satisfaction aux curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains +de nos personnages.</p> + +<p>Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne +de Piennes, Loïse, le chevalier de Pardaillan et François +de Montmorency lorsqu'ils eurent enfin gagné le +vieux manoir où s'est déroulée la première scène de +cette histoire.</p> + +<p>Mais, avant de revenir au château de Montmorency, +jetons un dernier coup d'oeil sur quelques autres acteurs +du drame.</p> + +<p>Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la +destruction des hérétiques. En traversant la France, il +put se rendre compte que la tache de sang s'élargissait +jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert demeura +un an à Rome.</p> + +<p>Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara +sa fortune; probablement il s'aboucha avec certains +personnages.</p> + +<p>Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route +de Paris, ce qui arriva le Ier septembre de l'an 1573, une +sombre satisfaction brillait dans ses yeux, et il murmura, +en se touchant la joue que le chevalier avait +cinglée:</p> + +<p>«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»</p> + +<p>Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu +demeurer cachés dans une cave chez une de leurs parentes; +lorsque le calme se rétablit, Huguette voulut +retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui +fit observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, +que tous les jours il y avait des processions ou +les cris de mort retentissaient encore; que lui, Landry +Grégoire, était, Dieu merci! excellent catholique, mais, +enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le pendre +ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite +de Pardaillan. Huguette se rendit à ses raisonnements. +Ils allèrent donc à Provins, pays natal d'Huguette, et y +demeurèrent environ trois ans, au bout desquels maître +Grégoire commença à se persuader que peut-être on l'avait +oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il +fit, non d'ailleurs sans répugnances.</p> + +<p>Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée +jadis par Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée +que par le passé.</p> + +<p>Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés +jusqu'à l'âge de treize ans, époque de sa vie à laquelle +il passa au couvent des Cordeliers.</p> + +<p>Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, +demeura enfermé dans son laboratoire, en tête-à-tête +avec le cadavre embaumé du malheureux comte de +Marillac.</p> + +<p>Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre +qui fut taillé en forme de pierre tombale très simple.</p> + +<p>Sur la pierre, il fit graver un seul mot,—le nom de +l'infortuné jeune homme:</p> + +<p>DÉODAT</p> + +<p>Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la +recherche de l'insoluble problème, passant des nuits +entières en observation sur sa tour, et des jours en +rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond d'un +fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un +point dans l'espace.</p> + +<p>Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment +donné, car elle le fit impliquer dans le procès en sorcellerie +intenté à La Môle et au comte de Coconasso. +Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors encore plus +peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, +après lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, +elle le sauva et le garda près d'elle, et, sans doute, +il lui rendit encore plus d'un mystérieux service.</p> + +<p>Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc +de Guise rejoignît son gouvernement de Champagne, et +le duc de Damville, son gouvernement de Guyenne. +Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis, +chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait +pour l'heure. Mais, sans doute, il ne renonçait pas +à ses projets car, en s'éloignant de Paris, il montra le +poing au Louvre et gronda entre ses dents serrées:</p> + +<p>—Tout n'est pas fini!...</p> + +<p>Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne +de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba +dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie... +Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance +furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en +disant lui aussi:</p> + +<p>—Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!</p> + +<p>Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter +au château de Vincennes, résidence et prison royales. +C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes +au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un +mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy +où le roi Charles IX avait laissé massacrer +ses hôtes.</p> + +<p>Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable +forfait.</p> + +<p>Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient +ouvertement, Charles vécut retiré, laissant +le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de +lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient +qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois +ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au +château de Vincennes Charles s'écria amèrement:</p> + +<p>—Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent +attendu ma mort!...</p> + +<p>A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva +quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. +Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de +spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait +à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près +de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, +comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.</p> + +<p>Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs +qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels +il discutait fiévreusement pendant des heures. +Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter +tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. +Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très +près l'entendaient murmurer:</p> + +<p>—Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi +et fais-moi miséricorde!...</p> + +<p>Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait +alors une crise qui le laissait abattu, mortellement +triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait +le voir secrètement.</p> + +<p>Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, +suivie d'une nuit de délire pendant laquelle, malgré les +soins de sa nourrice, il se débattit contre d'affreuses +visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et ne +retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.</p> + +<p>C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur +dans la chambre du roi.</p> + +<p>Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les +joues creuses, les yeux caves, brûlants de fièvre; ce +jeune homme paraissait un vieillard brisé par l'âge...</p> + +<p>—Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait +le rideau et balbutiait:</p> + +<p>—Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient +pas!...</p> + +<p>—Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à +peine huit heures et demie... elle va venir...</p> + +<p>—Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?</p> + +<p>—Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...</p> + +<p>François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme +profondément dévoué à Charles qui, deux +jours avant cette scène, l'avait nommé gouverneur +d'Orléans.</p> + +<p>Orléans! le pays natal de Marie Touchet!</p> + +<p>Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.</p> + +<p>A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie +Touchet parut. Elle portait son enfant dans ses bras. +Une joie intense brilla dans les yeux du roi. Marie déposa +l'enfant dans les bras de la vieille nourrice de +Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. +Elle était bien pâlie. Mais elle était toujours belle de +cette beauté douce et comme effacée qui était son +grand charme.</p> + +<p>En voyant les ravages que le mal avait faits sur la +figure du roi depuis sa dernière visite, elle ne put retenir +ses larmes. S'asseyant, elle prit son amant sur ses +genoux comme elle faisait dans leur maison de la rue +des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer +une parole.</p> + +<p>Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler +Marie. Il semblait avoir repris une dernière lueur d'énergie.</p> + +<p>—Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, +demain, dans quelques jours, aujourd'hui peut-être...</p> + +<p>—Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce +sont les regrets qui te donnent ces tristes idées!... Ah! +maudits soient ceux qui t'ont conseillé, et que ce sang +versé retombe sur leur tête...</p> + +<p>—Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à +ta prochaine visite ne me trouveras-tu pas. Ne pleure +pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois heureuse encore +et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet +enfant à ne pas exécrer ma mémoire...</p> + +<p>—Charles! Tu me déchires le coeur!...</p> + +<p>—Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. +Je t'ai appelée ce matin pour te donner mes dernières +instructions, mes ordres... Oui, s'il le faut, ce +seront les ordres de ton roi!...</p> + +<p>—Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est +sacrée!...</p> + +<p>—Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, +pour toi, ma chère Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, +tu vas me jurer de m'obéir par-delà ma mort...</p> + +<p>Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:</p> + +<p>—Je te le jure, mon bon sire.</p> + +<p>—Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, +même quand tu sauras ce que je vais te demander. +Écoute, Marie. Quand je serai mort, si tu es seule, +tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire +payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...</p> + +<p>—Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par +ce qu'elle prévoyait. J'aime mieux souffrir, pourvu que +je sois seule. Et puis, pourquoi songerait-on à persécuter +une pauvre femme qui ne demande que d'élever +son enfant!</p> + +<p>—Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on +grâce, à toi... Mais l'enfant!... On redoutera les +prétentions de ce pauvre petit qui est de sang royal, +on voudra l'écarter... et la meilleure manière d'écarter +les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»</p> + +<p>Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura +toute tremblante.</p> + +<p>—On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que +tu te caches, on l'empoisonnera... on l'égorgera.</p> + +<p>—Tais-toi! oh! tais-toi!...</p> + +<p>—La seule manière de le sauver, c'est de placer près +de toi et de lui un homme fidèle, brave et bon qui +veillera sur vous deux parce qu'il en aura le droit, +parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui +m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que +tu estimes à sa valeur: c'est Entraigues... ce sera ton +époux...</p> + +<p>—Sire!... Charles!...</p> + +<p>—C'est mon désir suprême, dit le roi.</p> + +<p>—O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.</p> + +<p>—C'est ma volonté royale!...</p> + +<p>—J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, +pour ton fils... J'obéirai!...</p> + +<p>Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.</p> + +<p>François d'Entraigues parut.</p> + +<p>—Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander +si tu es disposé à tenir le serment que tu me +fis hier.</p> + +<p>—Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui +jurent par deux fois.</p> + +<p>—Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, +d'adopter son enfant comme la chair de ta +propre chair...</p> + +<p>—Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris +que vous me demandiez de veiller sur la vie de votre +fils en devenant aux yeux du monde, sinon en fait, +l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?</p> + +<p>—Oui, mon ami...</p> + +<p>—J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai +mon nom à celle que vous avez aimée; je la couvrirai +du blason de ma famille; la force de mon bras et les +ressources de mon esprit je les emploierai à la protéger +envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui +m'est confié...</p> + +<p>Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir +et pleurait.</p> + +<p>Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:</p> + +<p>—Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai +de mon titre d'époux, qui ne me donnera qu'un +seul droit: celui de vous rendre la vie douce et de vous +faire un rempart contre les desseins des méchants...</p> + +<p>C'était un redoutable engagement que prenait là ce +jeune homme—en toute sincérité.</p> + +<p>Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment +des complications dramatiques...</p> + +<p>Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit +la main de Marie Touchet et la plaça dans celle +d'Entraigues.</p> + +<p>—Mes enfants, dit-il,—et ce mot, dans la bouche de +ce mourant, n'était pas déplacé—mes enfants, soyez +bénis tous deux!</p> + +<p>Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être +autour duquel déjà se tramaient peut-être dans l'ombre +des projets de mort; il le serra sur sa maigre poitrine, +l'embrassa, et le rendit enfin à Marie Touchet.</p> + +<p>—Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont +comptés; mon enfant, fais-moi la grâce de revenir ici +tous les matins à partir d'aujourd'hui.</p> + +<p>—Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer +en ce château... te soigner, te veiller... ah! je te guérirais!</p> + +<p>Le roi secoua la tête...</p> + +<p>—Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure +où madame ma mère me vient voir.</p> + +<p>Marie se jeta dans les bras du roi.</p> + +<p>—A demain, dit Charles IX.</p> + +<p>—A demain, répondit Marie Touchet.</p> + +<p>Après un dernier baiser, un dernier regard à son +amant, elle sortit, accompagnée d'Entraigues.</p> + +<p>Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture +fermée, et comme Entraigues se mettait en selle, il vit +venir au loin un groupe de cavaliers au galop.</p> + +<p>La voiture de Marie Touchet s'ébranla.</p> + +<p>Entraigues demeura un moment sur place pour +voir quels étaient ces cavaliers si pressés qui accouraient +dans un nuage de poussière. En tête de ce groupe, +en avant de plus de cinquante pas, galopait un +homme qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.</p> + +<p>Il pâlit et murmura:</p> + +<p>—Le roi de Pologne ici<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>!... Ah! maintenant je vois +bien que Charles va mourir, puisque les corbeaux accourent!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles, +était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de +Pologne. On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis, +de la fin prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la +cour de Pologne et arriva à Vincennes juste à temps pour voir +mourir son frère, et recueillir sa couronne sous le nom de +Henri III.</blockquote> + +<p>Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture +de Marie Touchet et rentra avec elle dans Paris.</p> + +<p>Charles IX était demeuré avec sa nourrice.</p> + +<p>—Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre +dans la paix des champs, n'être plus roi, n'être plus le +misérable que je suis, ne plus deviner les poignards +dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le pain +que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre +encore!... Seigneur! un peu de paix, par pitié!...</p> + +<p>Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.</p> + +<p>—Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.</p> + +<p>Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! +Sans doute, elle devait être fort occupée, depuis que le +cavalier aperçu par Entraigues était entré au château.</p> + +<p>—Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un +moment.</p> + +<p>La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé +dans son grand lit. Elle le borda maternellement. Il +ferma les yeux.</p> + +<p>—Il va mieux, songea la nourrice.</p> + +<p>Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit +les yeux.</p> + +<p>—Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le +silence, l'abandon! plus de courtisans, plus de gardes! +On sait que je vais mourir...</p> + +<p>La solitude, en effet, était profonde autour du roi. +C'était bien le silence de l'abandon. Seule, la vieille +nourrice venait de temps à autre se pencher sur lui...</p> + +<p>Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles +qu'il entendait dans le château des bruits inaccoutumés, +un mouvement de va-et-vient de gens empressés, une +rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule de +courtisans qui s'empresse autour d'un roi...</p> + +<p>Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, +tandis que lui demeurait seul, tout seul en présence de +la mort?...</p> + +<p>Les heures s'écoulèrent.</p> + +<p>La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être +l'avait-on écartée afin qu'elle ne pût renseigner le roi.</p> + +<p>Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un +timbre. Il appela. Personne ne vint.</p> + +<p>Alors il voulut se lever seul, sans aide.</p> + +<p>Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante +que ses forces, depuis le matin, s'en étaient allées.</p> + +<p>Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris +d'une angoisse terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne +rendirent qu'un son rauque, à peine intelligible.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais +mourir?</p> + +<p>Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... +la crise, la redoutable crise qui l'avait si souvent +terrassé, s'abattait sur lui...</p> + +<p>Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.</p> + +<p>Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un +geste d'horreur, repoussait de la main droite les spectres +qui, peu à peu, envahissaient la chambre, tandis +que, de la main gauche, il cherchait à remonter la couverture +jusqu'à son cou, comme pour se cacher.</p> + +<p>—Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... +Grâce! Qui donc crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? +Est-ce toi, Coligny? Et toi, Clermont, que veux-tu? Et +toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et toi, La +Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? +Et toi, La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, +Rohan? Que me voulez-vous? Et, vous tous, pourquoi +entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... il y en +a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, +dans le château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent +tous! Qui êtes-vous? Que voulez-vous? A moi! +A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez tuer?... +Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! +Que sont ces mugissements par les airs? Les cloches! +Les cloches! Cela hurle dans ma tête! Cela rugit! Assez! +Arrêtez! Grâce!...</p> + +<p>Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, +s'était enflée, se termina par une plainte affreuse.</p> + +<p>Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:</p> + +<p>—Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!</p> + +<p>Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette +foule de fantômes qui l'entouraient.</p> + +<p>—Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur +moi!</p> + +<p>La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre +s'était éclairée de flambeaux.</p> + +<p>En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit +où hoquetait l'épouvantable agonie.. non pas des +fantômes, mais des vivants... des courtisans... le duc +d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, Catherine +de Médicis!...</p> + +<p>La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:</p> + +<p>—Mon fils...</p> + +<p>De sa main glacée, elle toucha le roi au front.</p> + +<p>Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, +chercha à repousser cette main, se souleva, les yeux +hagards, fou de terreur, fou de remords, il rejeta les +couvertures...</p> + +<p>Il eut un râle, un souffle:</p> + +<p>—Du sang!...</p> + +<p>Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...</p> + +<p>Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps +étaient piqués de petites taches rouges! Et c'était du +sang! Une affreuse transpiration d'agonie et de délire +coulait sur le corps du mourant. Et c'était du sang! +Charles IX suait du sang<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Sa poitrine était à nu. De +ses ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient, +tordus par la crise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Historique.</blockquote> + +<p>Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des +yeux d'épouvanté et d'horreur!</p> + +<p>Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! +Rouges de sang!...</p> + +<p>Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.</p> + +<p>Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.</p> + +<p>D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles +répéta son cri:</p> + +<p>—Du sang!...</p> + +<p>Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se +crispèrent, et son rire, le rire terrible, le rire funèbre +qui jetait l'épouvante dans les âmes, ce rire semblable +à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, toujours +plus fort, toujours plus sinistre...</p> + +<p>Soudain, Charles se renversa... Mort!...</p> + +<p>La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de +Charles. Et cette main devint toute rouge.</p> + +<p>Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc +d'Anjou, livide, et, d'une étreinte farouche de sa main +sanglante, elle empoigna la main de son fils bien-aimé, +la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix éclatante, d'une +clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:</p> + +<p>—Messieurs!... Vive le roi!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLIX</h3> + +<h3>LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY</h3> + +<p>Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons +nos héros au point où nous les avons laissés, c'est-à-dire +entrant au château de Montmorency, à l'aube du +25 août 1572.</p> + +<p>On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à +Margency, enquête qui établissait d'une manière éclatante +l'innocence de Jeanne de Piennes, le maréchal +avait commandé à son intendant d'aménager toute une +aile du château pour deux princesses qu'il comptait +héberger. C'est dans cette partie du château que furent +installées Loïse et Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison +de celle qu'il avait adorée, qu'il adorait encore, et il +imaginait de frapper vivement l'esprit de la pauvre folle +en la conduisant un jour à Margency...</p> + +<p>Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et +son dévouement. A peine Jeanne et sa fille furent-elles +installées qu'il fit sonner le tocsin du manoir. Il ordonna +à son capitaine d'armes de fermer les portes, de +lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les +eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de +faire charger les vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer +en guerre les quatre cents hommes de la garnison, +enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin un long +siège.</p> + +<p>En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs +directions.</p> + +<p>François de Montmorency eut un entretien avec le +chevalier de Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.</p> + +<p>Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du +château deux mille quatre cents cavaliers bien montes, +bien armés. Ce corps de cavalerie fut divisé en deux +brigades, fortes chacune de douze cents hommes.</p> + +<p>Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan +fut mis à la tête de l'autre.</p> + +<p>Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; +et ces deux hommes, qui laissaient derrière eux +tout ce qu'ils aimaient au monde, partirent sans regrets +apparents pour remplir un devoir d'humanité.</p> + +<p>Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le +pays jusqu'à Magny, puis poussa droit au nord et arriva +jusqu'à Beauvais. Partout où il passait, il rassemblait +ceux qui étaient en état de porter les armes, leur parlait +fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et +enfin les décidait à s'opposer, les armes à la main, à +toute tentative de massacre.</p> + +<p>Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là +où on commençait à tuer, il fondait tout à coup sur les +massacreurs, faisait jeter en prison les plus enragés et +décrétait que tout homme pris à violenter, molester ou +piller, serait pendu haut et court, sans procès.</p> + +<p>Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout +une terreur salutaire aux trop fervents catholiques.</p> + +<p>Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de +fougue encore et de rapidité. Pendant deux mois, il ne +laissa pas un point inexploré dans les pays qu'il traversa.</p> + +<p>De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan +bondit jusqu'à Luzarches; de là, il remonta à Senlis, +traversa Crépy, allant, revenant, courant à l'est, à l'ouest, +entra en coup de foudre à Compiègne et poussa jusqu'à +Noyon dans une course audacieuse.</p> + +<p>Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, +et, par Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le +maréchal avait établi ses quartiers.</p> + +<p>Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, +avait duré trois mois.</p> + +<p>Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier +de Pardaillan, toute cette province fut exempte +des horreurs qui s'abattirent sur presque tout le reste +du royaume.</p> + +<p>Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement +rétabli. Mais le maréchal, pendant un mois encore, +promena sa petite armée pour achever d'intimider les +forcenés.</p> + +<p>Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps +de neige, que le maréchal rentra dans son manoir. Le +6 janvier, il licencia son armée.</p> + +<p>L'hiver s'écoula paisiblement.</p> + +<p>Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au +mois d'avril, sur la prière de François.</p> + +<p>Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la +santé de Jeanne de Piennes avait achevé de se rétablir. +Sa beauté était redevenue éclatante; toute pâleur avait +disparu; cette ombre de mélancolie, qui couvrait son +visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en +noir, s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses +lèvres un soupir de bonheur.</p> + +<p>Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!</p> + +<p>C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...</p> + +<p>Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert +sur la colline de Montmartre s'était cicatrisée +moins promptement qu'on n'aurait pu s'y attendre, il +est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal et le chevalier +étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une +légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée +là.</p> + +<p>Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même +pris une bonne mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat +de ses lèvres, l'animation extraordinaire de son +teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que, parfois, +elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait +à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait +paraître alarmant.</p> + +<p>En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.</p> + +<p>Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle +devint d'une gaieté dont les éclats, par moments, amenèrent +de soudaines épouvantes dans l'âme du chevalier.</p> + +<p>Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois +ses mains sur sa poitrine, et murmurait:</p> + +<p>«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me +consume...»</p> + +<p>Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, +tandis que les cloches de Montmorency sonnaient, et +que les canons faisaient entendre des salves joyeuses, +le contrat de mariage fut signé dans la grande salle +d'honneur du château.</p> + +<p>La veille, le maréchal dit à Pardaillan:</p> + +<p>—Mon cher fils, voici les lettres et documents qui +vous font maître et seigneur du comté de Margency... +Prenez-les comme un gage de mon affection et de ma +gratitude...</p> + +<p>—Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et +d'admiration que je veux offrir à celui qui fut mon +maître, et me légua le nom de Pardaillan. Pauvre, sans +sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout bien au +monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange +que vous me donnez, m'appeler seulement le chevalier +de Pardaillan... Plus tard, monseigneur, il conviendra +peut-être que je m'appelle le comte de Margency.</p> + +<p>Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le +maréchal comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, +et, sans insister, referma les parchemins dans un +coffre.</p> + +<p>Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la +foule des seigneurs accourus, le chevalier fut donc purement +et simplement: le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux +comme seul un Montmorency pouvait en offrir à de +tels hôtes.</p> + +<p>Le soir, les invités repartirent.</p> + +<p>En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la +plus stricte intimité, vu le deuil du jeune époux.</p> + +<p>Le matin du 26 avril se leva enfin.</p> + +<p>Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers +étaient en fleur; les haies embaumaient; les bois +d'alentour se couvraient d'une verdure tendre; la campagne +parsemée de bouquets—pommiers blancs, poudrés à +frimas—saturés de parfums—lilas, violettes, +muguet—la campagne si douce et si plaisante à l'oeil, +en ces jours où le monde renaît, offrait le spectacle +et le charme d'un jardin comme timide et frileux encore. +Cette journée passa comme un doux songe +d'amour.</p> + +<p>Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres +souvenirs... C'est que cette date du 26 avril était à jamais +gravée dans son coeur. Vingt ans avant, la nuit du +26 avril, en la chapelle de Margency, s'était consommée +son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même +nuit, il était parti pour Thérouanne... pour la guerre... +pour l'inconnu... pour le malheur!...</p> + +<p>Le soir vint. Onze heures sonnèrent.</p> + +<p>Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à +celui qu'il portait le 26 avril de l'an 1553. Il donna le +signal du départ: en effet, ce n'est pas dans la chapelle +du château que devait s'accomplir la cérémonie... Loïse +et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal +et Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit +la route sous un clair de lune d'une douceur infinie, +et, enfin, on s'arrêta devant une pauvre petite église:</p> + +<p>La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!</p> + +<p>Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!</p> + +<p>Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... +et près de l'autel, une vieille, très vieille femme qui +pleurait, nourrice de Jeanne! Le prêtre commença +son office.</p> + +<p>Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient +par la main; leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans +ce double regard qui se croisait, il y avait comme de +l'extase.</p> + +<p>Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur +le visage Jeanne l'effet de cette scène. La mémoire +allait-elle se réveiller? La raison allait-elle revenir? +La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de bonheur?...</p> + +<p>Les anneaux furent échanges.</p> + +<p>Le prêtre prononça les formules sacramentelles.</p> + +<p>Loïse et Pardaillan étaient unis!...</p> + +<p>Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient +à cette minute même tournés vers le sire de Piennes +Pour demander sa bénédiction suprême, d'un même +mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se +tournèrent vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de +leur bonheur infini, s'inclinèrent doucement, ployèrent +le genoux...</p> + +<p>Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne +de Piennes était demeurée indifférente, loin de ce monde, +aux prises avec les pensées obscures qui évoluaient +dans les ténèbres de son esprit.</p> + +<p>Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt +sur le prêtre, tantôt sur cette vieille femme qui +pleurait non loin d'elle. A un moment, elle passa ses +mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un prodigieux +travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout +à coup, elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient +devant elle.</p> + +<p>—Où suis-je? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.</p> + +<p>—Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle +son beau regard noyé de larmes.</p> + +<p>La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes +qui furent longues comme des heures, dans le +silence plein d'angoisse qui régnait dans l'église, elle +contempla tout ce qui l'entourait.</p> + +<p>Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, +plus affermie:</p> + +<p>—L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma +fille?... oh!... est-ce bien toi, François?... Est-ce que je +rêve?... Non... je suis morte et je vois ces choses du +fond de la tombe!...</p> + +<p>—Jeanne!...</p> + +<p>—Ma mère!...</p> + +<p>Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, +épouvanté.</p> + +<p>Jeanne avait répété:</p> + +<p>«Morte!»</p> + +<p>Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle +était tombée à la renverse dans le fauteuil, comme jadis +le sire de Piennes, son père. Un instant, ses bras +essayèrent de se soulever comme pour bénir les êtres +qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent +et s'attachèrent à François... un céleste rayonnement +d'amour intense et de bonheur surhumain jaillit +de ces yeux... et ce fut tout!...</p> + +<p>François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit +dans ses bras... la tête de Jeanne retomba mollement +sur son épaule... C'était fini!...</p> + +<p>Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier +l'union de Loïse et Pardaillan s'éleva, solennelle te +tremblante:</p> + +<p>—Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient +à vous.</p> + +<p>Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, +comme le soleil se couchait dans une gloire pourpre +François de Montmorency, en grand deuil, l'âme noyée +de regrets, se promenant dans le jardin du château. Il +s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme +buisson de chèvrefeuille.</p> + +<p>Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui +marchait lentement parmi les fleurs, parmi les parfums +du soir, dans l'auguste sérénité de ce beau crépuscule.</p> + +<p>Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent +un long baiser, et leur amour paraissait infini, +suave, parfumé comme la radieuse et sereine nature +qui les enveloppait de ses caresses.</p> + +<p>Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa +tomber sa tête dans ses deux mains, et murmura:</p> + +<p>«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme +Loïse est fiévreuse depuis quelques jours!... comme +ses yeux brillent d'un éclat funeste!... Est-ce que je +n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je +vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, +chers enfants, pour tant d'infortune et de tristesse, +soyez heureux!...</p> + +<p>Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable +des deux amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, +onduleux, enlacés... Dans l'ombre ils semblèrent ne former +qu'un seul être... Puis ils disparurent au détour +d'un massif de roses.</p> + +<p>Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de +François de Montmorency.</p> + +<p>Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot +qui résume tout le doute et toute l'espérance des hommes:</p> + +<p>«Qui sait?... Peut-être!...»</p> + +<br><br><br> + +<h3>TABLE</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I.—Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère.</p> +<p>II.—Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles.</p> +<p>III.—L'astrologue.</p> +<p>IV.—Ordre du roi.</p> +<p>V.—L'orage gronde.</p> +<p>VI.—L'orage gronde (suite).</p> +<p>VII.—Premier coup de foudre.</p> +<p>VIII.—Gillot.</p> +<p>IX,—Panigarola.</p> +<p>X.—Où tout le monde se trouve heureux.</p> +<p>XI.—Entrevue de Damville et de Pardaillan.</p> +<p>XII.—Où Maurevert joue un rôle important.</p> +<p>XIII.—Le Temple.</p> +<p>XIV.—La reine Margot.</p> +<p>XV.—L'escadron volant de la reine.</p> +<p>XVI.—L'escadron volant de la reine (suite).</p> +<p>XVII.—Le moine.</p> +<p>XVIII.—Les fiancés.</p> +<p>XIX.—Les ribaudes.</p> +<p>XX.—La dernière farce de l'oncle Gilles.</p> +<p>XXI.—Dieu le veut!</p> +<p>XXII.—Le cimetière des SS Innocents.</p> +<p>XXIII.—Les amours de Pipeau.</p> +<p>XXIV.—L'amiral Coligny.</p> +<p>XXV.—La nuit terrible.</p> +<p>XXVI.—La chambre de torture.</p> +<p>XXVII.—Le messie de la Sainte-Inquisition.</p> +<p>XXVIII.—Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et</p> +<p>nouvelle ruine de Catho.</p> +<p>XXIX.—Ce qu'il y avait dans le silence.</p> +<p>XXX.—Les mystères de la réincarnation.</p> +<p>XXXI.—La mécanique.</p> +<p>XXXII.—Des visages penches sur la nuit.</p> +<p>XXXIII.—Le roi qui rit.</p> +<p>XXXIV.—Entrée de Catho dans la gloire.</p> +<p>XXXV.—Lions déchaînés.</p> +<p>XXXVI.—Ici l'on tue.</p> +<p>XXXVII.—La marche au gibet.</p> +<p>XXXVIII.—Parole mémorable de Bême.</p> +<p>XXXIX.—Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy.</p> +<p>XL.—Profils de gargouilles.</p> +<p>XLI.—Visions tragiques.</p> +<p>XLII.—L'oasis.</p> +<p>XLIII.—«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...»</p> +<p>XLIV.—Entre le ciel et la terre.</p> +<p>XLV.—Comme à Thérouanne.</p> +<p>XLVI.—Les Titans.</p> +<p>XLVII.—La bonne étape.</p> +<p>XLVIII.—Suée sanglante.</p> +<p>XLIX.—Le printemps de Montmorency.</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour +by Michel Zévaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** + +***** This file should be named 13339-h.htm or 13339-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13339/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> |
